FRAGMENTS DE LETTRES DE L'ABRÉ DE PRADT
A MALLET DU PAN
Du 30 avrU 1794.
« .,. Vous avez su tous les événements jusqu'au 18. Ce jour, l'armée française périssait, si M. de Kinski ne se fût amusé à piller un village. Sa colonne fut retardée de quatre heures, celle du duc d'York resta découverte et fut battue. Depuis ce temps, les Français sont solidement établis à Courtrai. Ils ont travaillé le pays comme un faubourg de Paris : réquisitions d'hommes, d'armes, munitions, marchandises, impiétés, rien n'a été oublié. On ne sait plus comment les en chasser. Le maréchal de Saxe y tint une campagne, Pichegru en fera bien autant. liC 22, il y a eu une nouvelle bataille sous Tournai : sans l'empereur elle était perdue. IjGS Français vou-
laient passer TEscaut : ils attaquèrent avec soixante mille hommes ; heureusement les Autrichiens avaient, pour cette fois, trois fois plus d'artillerie que les Français. A la fin ceux-ci furent écrasés, et se retirèrent laissant plus de six mille hommes sur le champ de bataille. Les alliés en ont perdu la moitié. Tout cela ne décide rien. On peut vaincre, mais on s'épuise, et c'est toujours à recommencer. Sur la Sambre, lies Français sont revenus pour la troisième fois. Le 24, ils ont perdu une très-grosse bataille, huit mille hommes hors de combat. Ils n'ont pas moins repassé la Sambre le 27, et sont dans le voisinage de Binch. Un autre corps menace Charleroi : tout le pays est en déroute.
« Tout cet exposé offre la plus effrayante perspective. D'un côté, ce sont des armées souvent vaincues, mais indestructibles ; de l'autre, des armées souvent victorieuses, mais harassées et dépérissant chaque jour. Le plan des Français est à découvert : ils attaquent les deux ailes pour diviser leurs forces et les écraser en détail ; quand cela sera fait, il y aura une attaque générale qu'on ne pourra soutenir. Voilà ce qu'ont produit le fatal mépris d'ennemis très-redoutables, l'égoïsme et la division des cours. L'abrutissement des habitants est au comble, tout fuit, tout tremble.
« Neuf heures du soir. — Je ne connaissais pas encore tous nos malheurs. Mack se retire. » '
Du 4 mai.
<c Nous en étions, mon cher ami, au départ de Mack à la conclusion de ma dernière lettre : maintenant, c'est l'empereur qui s'en va lui-même. Je ne sais quelle fantaisie , quelle intrigue a réglé ce départ : la résolution est de jeudi matin. Aussitôt l'alarme s'est
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répandue partout; le pays murmure : les uns tremblent, les autres grondent ; ceux-ci font leurs paquets, ceux-là décampent, tout cela est Timage du chaos.. .. Comment espérer d'une cause désertée par ses chefs ! Quand les intéressés s'en vont, les spectateurs peuvent s'enfuir.... On allègue des raisons misérables; il s'agirait uniquement de savoir s'il y a ailleurs d'aussi grands intérêts qu'ici : voilà la question à laquelle on ne songera pas. En attendant, les Français suivent leur pointe. Ils sont cramponnés dans la West-Flandre; ils s'y retranchent assez pour n'en pouvoir être chassés, et l'on ne l'essayera pas. Je vous garantis, pour le tenir de M. de Traustmansdorf lui-même, qu'à Courtrai et Menin, ils n'ont pas commis le moindre excès : ni guillotine, ni municipalités, ni orgies ; des effets volés ont été restitués par autorité de justice, de même sur la Sambre. « On espère qu'on va attaquer Maubeuge ou Philippeville, et l'on s'estimera heureux de prendre deux ou trois bicoques dans le cours de la campagne. Les Français n'ont pas pris le change : bien sûrs qu'en restant maîtres en Brabant, ils le seraient bientôt dans l'Europe, et à plus forte raison en Alsace , ils négligent cette province pour ne s'occuper que de l'autre, et ce calcul, en me prouvant qu'ils s'éclairent, ne contribue pas peu à me consterner. Quand on compare l'énergie, l'activité, l'inflexibilité des vues et des plans, d'une part, avec le décousu, de l'autre, on juge l'issue d'un combat aussi inégal. »
Du 13 mai.
« L'empereur est parti ce soir à trois heures, se rendant à l'armée du Rhin, et de là à Vienne. On dit qu'il a laissé un édit pour la création d'un corps de
quarante mille hommes dans le pays. Le moyen d'en accélérer la levée n'est pas de s'en aller ; mais c'est la nouvelle méthode.
(( Rivarol travaille avec ardeur à son grand ouvrage de la souveraineté du peuple. Si l'édifice répond au péristyle, ce sera un monument; car son introduction, que j'ai lue plusieurs fois, m'a paru un morceau plein de raison et de charme : c'est une création véritable. Je crains seulement que le principe ne lui échappe, comme il est arrivé à tant d'autres, et qu'il ne perde son coloris dans une suite de tableaux et de conséquences qui auront tous les mérites, hors le seul qui puisse intéresser en pareille matière, qui est celui de la vérité. »
Maêstricht^ 2 juillet.
(c Je ne vous écrivis pas vendredi, mon cher Mallet, parce que j'étais dans tous les embarras d'un départ précipité pour moi et mes parents. Je vais vous faire le détail de ces lamentables événements. Vous savez que les Français battus le 1 6, avaient repassé la Sambre le 1 8 ; ils campaient fièrement dans la plaine de Fleurus, et couvraient le siège de Charleroi. M. de Cobourg marcha en diligence de Tournai et vint se camper à Nivelle, ses gros bagages se portèrent derrière Bruxelles. Il fallut quelques jours pour reposer et disposer |es troupes au combat. Cependant le siège se faisait, et Charleroi était pris après deux assauts à défaut de munitions. C'est la seconde ville perdue de cette manière dans huit jours. Ypres l'a été de même, et les garnisons faites prisonnières. Voilà dix mille hommes de moins. M. de Cobourg manda M. de Mercy le 25, il lui montra des inquiétudes sur la prise de Charleroi, qui ne tirait plus
depuis quinze heures ; mais cependant il ne pouvait se décider à le croire pris : les fortes têtes de l'arme^ étaient de cet avis. En conséquence, ou attaqua le lendemain à deux heures du matin : quarante-cinq miil^ hommes contre quatre-vingt mille au moins. MM. de Beaulieu et d'Alvinzy replièrent les deux ailes des Français : était-ce une ruse de leur part, je Tignore; mais, ce qu'il y a de certain , c'est qu'au centre, posté à Gosslies, ilsfirent une résistance épouvantable. Ce poste, pour lequel la nature n'a rien fait, était même un volcan entre leurs mains. Sept retranchements l'un sur l'autre, une artillerie et une mousqueterie infernales avaient changé cet endroit en un véritable volcan : on ne put jamais approcher. L'archiduc, M. de Cobourg, eurent beau se mettre à la tête de leurs grenadiers, des émigrés, tout fut inutile : on ne réussit qu'à les faire écraser. On apprit pendant ce temps que Charleroi était rendu. Alors on ne songea plus qu'à la retraite. Les Français suivirent de si près, que leurs boulets pleuvaient dans le camp autrichien ; ils forcèrent de le lever le soir même. Depuis ce temps, les positions sont les mêmes, M. de Cobourg est toujours invisible. Dans la Flandre, les Français avaient pris Bruges le 22, ils attaquèrent Gand le 24, et furent repoussés de l'intérieur même de la ville où ils avaient pénétré.
« La question est aujourd'hui de savoir si on évacuera ou non les Pays-Bas jusqu'au Rhin, si l'on continuera la guerre oU non. Le comte de Mercy m'a témoigné le plus grand éloignement pour tout ce qui ressemble à la paix. Il m'a dit que c'était une quatrième campagne. Il m'a assuré avoir donné des ordres pour les quatre forteresses ; mais tout cela n'est qu'éventuel. Les Français enlèveront les forteresses en un instant.
Ils ne passeront pas quarante-cinq jours devant Yalenciennes.
« La partie du cabinet de Vienne qui ne veut pas des Pays-Bas peut prendre le dessus, et maîtresse àVienne, faire finir la guerre. On en reviendra au système chéri du cabinet de se défendre en corps dempire derrière le Rhin. L'AngIeteri*e défendra ses colonies, et une armée anglaise, hollandaise et prussienne gardera de Breda à la Meuse. Voilà le nouvel oreiller sur lequel on cherche à s'endormir. *Mais ce qui est pis, voilà le vœu des armées. Non, mon ami^ vous ne vous figurez point ce que sont ces armées ; le soldat est vaillant, mais Tofficier est détestable. Les Autrichiens surtout sont très-remarquables par leurs mauvaises dispositions ; ils tiennent des propos affreux, ils ne soupirent qu'après leur retour en Allemagne ; ils sont enchantés de leurs défaites, ils aiment à s'avouer vaincus; ils proclament la supériorité des patriotes, ils ne se croient forts que derrière le Rhin. Les Français élevèrent un ballon pendant tout le combat du 26, d'où l'on faisait des signaux : cela les a achevés. La veille, les Français se servirent du même moyen pour connaître la position de leurs ennemis : cela a miâ les pauvres Autrichiens dans le même état que les Mexicains à l'égard des Espagnols. Ainsi, mon bon ami, je ne compte guère sur de pareils gens. Quant à la conduite intérieure, elle a été lamentable : on a voulu soumettre un pays au moment où l'ennemi était aux portes ; on a voulu le faire armer, quand on donnait l'exemple de s'en aller. De langoureuses proclamations, quelques misérables courant les rues en criant : Viire V empereur! quelques autres manœuvres aussi viles que bêtes, et toujours au milieu du découragement le plus complet, voilà tout ce que sait faire ce
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ridicule gouvernement. T^e comte de Mercy a seul montré une grande fermeté'.
« Je n'essayerai pas de tous peindre toutes les formes qu'ont prises la terreur et la douleur dans ces moments suprêmes. Imaginez-vous un immense pays fuyant ensemble depuis Tournai jusqu'à Breda, et de Breda jusqu'à Liège : plus de deux cent mille hommes fuyant leurs foyers, emportant leurs effets, les chemins couverts de prêtres, de religieuses, d'enfants, de vieillards, couverts de haillons, de sueur, accablés par le présent et par l'avenir, défilant e^itre deux haies de soldats blessés et d'approvisionnements militaires en retraite. Il y a sept jours que cela dure. Imaginez qu'à Bruxelles, il ne reste pas cent couverts d'argent, ni un meuble, ni une moitié des boutiques. Toute la noblesse du pays a fui; les banquiers et négociants ont fait de même : c'est un état de ruine qui ne peut se dépeindre. Au reste, les Français, en entrant à Bruxelles, liront sur tous les visages et sur la nudité de tous les édifices la frayeur qu'ils inspirent, et cette frayeur même est un moyen de plus pour eux.
« Je termine ces tristes réflexions dont on ferait un inutile volume. Mais ce n'est pas tout de réfléchir, il faut vivre soi et les siens : nos estomacs ne sont pas aussi endurcis que les ministres européens, et ces derniers événements, en donnant un recul immense à l'Europe, ouvrent devant nous un avenir effrayant. Quanta moi, allant au-devant de ce triste avenir, j'ai déjà écrit pour passer aux colonies, et de là en Amérique ; car la fin du monde me paraît si proche, qu'un autre est absolument nécessaire. Cependant il faut encore songer à celui-ci : j'y suis retenu par des liens puissants : mon frère et sa famille qui est en France , ma mère , ma
belle-sœur, de jeunes enfants, des sœurs et leurs enfants, il faut avoir le courage d'affronter tout cela, même dans notre naufrage ; nous nous devons à eux. Si la Convention expulse tout ce qu'elle ne jugera pas à propos de tuer, elles doivent être du nombre; elles seront donc chassées, mais il leur faut un homme ou deux pour les recueillir. Mon frère et moi désirons donc nous rendre en Suisse , et c'est pour cela que je vous demande deux choses : la première, pourrons-nous vivre en Suisse, en y vivant de notre travail ? La seconde, pourrons-nous trouver dans la partie où Ton parle le français un bien à cultiver à titre de fermiers ? Dans d'autres temps ce serait un plaisir, dans celui-ci c'est un besoin. Avant d'être homme de cabinet, j'étais homme des champs, j'ai des connaissances économiques, et plus d'industrie que le gros des agriculteurs. Ceci n'est pas un roman, c'est bien une réalité, je vous prie de le croire. Si vous me répondez favorablement, je partirai avec mon frère dans les premiers jours d'avril. »
Je ne sais quelle fut la réponse de Mallet, mais les événements ultérieurs ayant laissé du répit aux alarmes de l'abbé de Pradt, il n'aura plus songé à ces projets agricoles.
Revenons maintenant à Berne, où Mallet se décidait à fixer son séjour.
1794] CHAPITRE QUATRIÈME. 9i
Affluence d'émigrés réfugiés à Berne. — La terreur à Genève. — Mallet du Pan condamné à mort par contumace. — Ses occupations à Berne. — Négociations du chevalier Lameth et d'une partie des constitutionnels avec le gouvernement anglais, par l'intermédiaire demandé de Mallet du Pan et de Mounier. — Mémoire de Lameth. — Lord Grenville envoie en Suisse M. Wickham. — Difficultés. — Chagrin de Mallet.
Berne et les villes avoisinantes étaient alors remplies de réfugiés français ou savoisiens, qui venaient y attendre le dénoûment de ce que leurs espérances continuaient à appeler la crise réi^olutionnaire : plusieurs avaient échappé en dernier lieu à l'échafaud *,
' Parmi ces réfugiés , Mallet eut le chagrin de compter bientôt des compatriotes. Les intrigues dès longtemps ourdies contre Genève par les partisans effrénés de la révolution française réussirent enfin, en 1794, à révolutionner de nouveau la république. Les meneurs installèrent violemment dans les murs de la malheureuse ville le culte sanglant de la religion révolutionnaire , admirablement secondés qu'ils étaient par les illusions des uns, la faiblesse des autres, par des souvenirs qu'ils empoisonnaient avec adresse, aussi par l'enivrement contagieux de l'époque, mais surtout par la peur qui à son ordinaire se couvrait du beau nom de modération, comme si en pareilles circonstances la modération n'était pas la vertu des forts , et un non-sens chez les faibles opprimés. Ces stupides scélérats avaient commencé par emprisonner et poursuivre dans les rues, à coups de nerfs de bœuf, les citoyens suspects à leur méchanceté; mais pour s'élever à la hauteur de leurs modèles de Paris, il leur fallait du sang; longtemps les vieilles mœurs du pays s'étaient opposées à ce besoin d'assassinat , mais cette dernière réiistance surmontée, les fusillades à la
entre autres des défenseurs de Lyon qui avaient réussi à prévenir les exécutions de Collet d'Herbois. Ces fugitifs appartenaient aux divers partis que la révolution avait successivement dévorés ; on y comptait des royalistes , des constitutionnels de la droite , et leurs anciens ennemis du bord Lameth , enfin , jusqu'à des Brissotins jetés à leur tour hors de la république par la roue de la fortune révolutionnaire. La société de Mallet se composait des plus distingués de ces divers personnages , entre autres de Mounier , qui habitait une maison de campagne à quelque distance de la ville. Il leur donnait chez lui, au milieu de sa famille, dont il n'aimait pas à se séparer, tout le temps que lui laissaient les travaux qu'il rédigeait pour les ministres d'Angleterre et d'Autriche, et une active correspondance avec Malouet , Montlosier, de Pradt , avec le chevalier Macpherson et M. Trevor, sans parler des communications délicates qu'il était obligé d'entretenir en France , pour obtenir des renseignements fidèles
CoUot d'Herboià commencèrent à Genève, quand le règne des bourreaux allait finir en France. Condamnés sans loi ou absous par le tribunal révolutionnaire, de nombreuses victimes, et dans le nombre des magistrats illustres par leurs talents et leurs services, furent massacrés avec un cynisme féroce, par une bande de scélérats ivres, nouveaux tyrans de la république, qui, après un siècle d'insurrections et de prises d'armes entreprises au nom de la liberté, courbaient Genève avec fureur sous leurs mains sanguinaires. Mallet du Pan fut condamné à mort par contumace comme libeUiste ; son frère, à qui il était tendrement attaché et qui fut toujours excellent pour lui , fut arrêté et incarcéré ; son fils aîné trouva moyen de s'échapper et de joindre sa famille k Berne, où il se consacra dès lors à assister son père dans ses travaux politiques. On a attribué à Mallet du Pan une brochure dans laquelle ces événements sont racontés sous le titre de MaUieurs de Genève, Peut-étrel cet écrit lui fut-il communiqué, mais il n'est pas de lui. Quelques passages de sa correspondance permettraient de le donner à un autre Genevois.
surVélat de l'intérieur. L'avoyer Steiguer était aussi au nombre de ses relations plus intimes ; c'est par ce magistrat que le gouvernement lui demandait quelquefois le concours de sa plume. Les consultations politiques et les confidences des faiseurs de projets étaient encore une autre portion de son fardeau , celle-là plus onéreuse que toutes les autres et infiniment délicate lorsqu'on lui demandait mieux que des lumières, son appui direct auprès des gouvernements dont il possédait la confiance. A d'autres égards, rien ne prouve mieux combien son indépendance politique et la sincérité de ses principes étaient reconnues, que la confiance avec laquelle Jes divers partis ennemis de la Convention venaient à lui de points extrêmes , lorsque leurs vues , leurs espérances ou leurs alarmes leur faisaient désirer un rapprochement avec d'anciens adversaires : c'était entre ses mains qu'on venait déposer des projets et quelquefois des gages de réconciliation. Malheureusement dans les révolutions , le besoin de se rapprocher ne va guère jusqu'aux sacrifices, et au moment de stipuler des concessions réciproques, au moment d'échanger une loyale confiance, seule marque des conciliations véritables, tout se rompait.
Cette année 1 794 vit la plus remarquable de ces tentatives approcher d'un dénoûment heureux; elle était liée à un grand plan politique , et les auteurs de cette ouverture n'étaient pas moins que quelques anciens chefs de constitutionnels , les Lameth, les Narbonne, les Dumas, que Mallet, on l'a vu, avait de tout temps si peu ménagés.
Au mois de juin , Mallet du Pan se rendit dans la
9i MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.
petite ville fribourgeoise de Morat, où Tattendait un personnage qui se faisait appeler M. Proctor et qui n'était autre que le chevalier Théodore de Lameth. Le chevalier s'ouvrit à Mallet d'un dessein qu'il avait conçu d'accord avec deux amis, MM. Dumas et Brémond, qui ne parurent point dans cette première entrevue *.
Il s'agissait de réunir toutes les forces divisées de l'opposition, c'est-à-dire toutes les nuances modérées du parti constitutionnel et du parti royaliste, d'en former dans l'intérieur un parti compacte qui, manœuvrant de concert avec les royalistes du dehors et la marche des armées étrangères, amènerait enfin une insurrection nationale contre les brigands de Paris. Guerre à f anarchie l Respect pour la religion et les propriétés , un roi héréditaire et une représentation nationale; tels seraient les mots inscrits sur le drapeau de l'insurrection comme de l'invasion. Mais les princes devaient s'effacer, leur impopularité étant immense ' ; il ne fallait songer ni à leur
* Brémond était un ami de M. de Monciel, appelé pour quelques semaines au ministère en juin et juillet 1792, et qui avait formé un plan , de concert avec le ministre des Etats-Unis , le gouverneur Morris , pour tirer le roi de Paris. Brémond est fréquemment nommé dans les Mémoires de M. Morris publiés par M. J. Sparks. On lit dans le journal, à la date du 20 juillet 1 792, « Brémond m'apprend que Mallet du Pan a été envoyé par Bertrand pour être secrétaire du duc de Brunswick, »
Août « M. de Monciel s'est associé dans cette entreprise (la libération du roi), M. Brémond bonnéte, courageux, zélé et fidèle , mais passionné, bavard et imprudent. » (T. I, p. 378 et 384).
^ (x Rien n'eût été plus facile , dit à ce sujet le mémoire de Lameth , remis à Mallet, que de conférer la régence à la reine , si cette infortunée et attachante princesse eût survécu à ses malheurs. Elle avait fait des fautes sans doute , mais son âge , son sexe , son rang , étaient ses excuses. S'il y avait dans une partie du peuple de la haine contre elle , un grand nombre d'individus lui étaient attachés açec passion. Elle n'avait
faire un parti, ni à leur donner la régence. Lameth et ses amis se faisaient fort de réaliser leur projet en ce qui concernait Talliançe avec les modérés et l'organisation de l'insurrection intérieure , et pour première opération, ils devaient préparer dans la Convention la chute du comité de salut public. Les moyens qu'ils se proposaient d'employer à cette fin, sont précisément ceux qui amenèrent en effet la perte de Robespierre :
« Il faudrait, disait le mémoire des chefs constitutionnels, en donnant le plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le comité de salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la composent la facilité du succès, et même l'absence de tout danger pour eux s'ils sont d'abord prudents, et ensuite courageux dans l'exécution. Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents individus qui ont voté contre la mort du roi ; leur opinion n'est pas douteuse, on peut même ajouter ni leur courage. Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire par la faiblesse, cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible. Dans ce qu'on appelle la Montagne^ plusieurs sont en opposition avec le comité de salut public. Tout ce qui a eu des relations avec Danton, Barrère'et les autres députés sacrifiés, désirent vivement sa destruction, prévoyant qu'ils seront ses
perdu dans l'opinion de personne; tous considéraient la force de son caractère. Depuis l'acceptation de la constitution, elle avait fait sincèrement tout ce qui dépendait d'elle pour empêcher la guerre ; elle avait été si malheureuse par les Français qu'ils lui devaient un gi^and dédommagement ; presque toute la nation se serait empressée à le lui offrir ; enfin elle était la mère de ce précieux enfant du roi des Français. »
victimes; il est donc évident que la majorité contre lui peut se composer : il suffirait de concerter fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections/ qu'ils disposassent ceux qui les suivent^ qu'ils fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans leurs pensées des chefs d'accusations graves, soit contre lui, soit contre ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de sa responsabilité, l'accusant d'avoir exercé la plus malheureuse, la pluscruelle dictature, d'êtrel'auteur de tous les maux de la France. I^es conclusions naturelles seraient le renouvellement, à l'instant, des comités de salut public et de sûreté générale, dont le remplacement serait préparé d'avance. Aussitôt nommés, les nouveaux comités feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux. On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire lé tribunal révolutionnaire, les comités des sections, d'ouvrir les prisons ; en un mot, de marcher à un dénoûment utile. »
En retour , les constitutionnels demandaient , et ils firent plus tard de cette demande la condition préalable du concours de leur parti : 1 ® la mise eu liberté de M. de La Fayette et d'Alexandre Lameth, et des autres prisonniers retenus chez l'empereur ; 2® une somme assez considérable pour établir une entreprise commerciale dont les opérations devaient servir à la fois à couvrir et à nouer les négociations avec la France.
De tels projets étaient d'une exécution délicate , d'une réussite difficile ; mais Mallet et Mounier, qui
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se joignit à lui pour examiner les propositions, jugèrent avec raison qu'il ne fallait pas repousser des ouvertures plus importantes par les circonstances qui les avaient provoquées, que par le caractère ou les liaisons déjà formées des hommes qui s'adressaient à eux. Après quelques conférences où les bases de ces ouvertures furent discutées et modifiées, Mallet se chargea de les faire parvenir au gouvernement anglais. Il accompagna le plan d'un mémoire explicatif, où il commençait par classer et apprécier les divers partis du dedans et du dehors , sur l'appui desquels l'entreprise était fondée ; pesant ensuite les chances et les intérêts des princes comme de la monarchie, il arrivait, en cas de succès, à un plan de restauration conforme en général à ses principes, et consenti à ce qu'il semble par Lameth et ses amis.
(( C'est, disait-il, d'une capitulation entre les chefs légitimes de la monarchie et les partis qui leur fournissaient des moyens de restauration, que doit sortir le lien respectif des intérêts et des devoirs. Un traité de ce genre est la base unique des dernières espérances ; il a son modèle dans presque toutes les révolutions et les guerres civiles , la plupart terminées par des mesures analogues.
« Jamais Henri lY ne fût monté sur le trône, s'il n'eût accordé aux calvinistes l'édit de Nantes, et abjuré leur religion ; mais en exigeant ces sacrifices, ni les catholiques, ni les protestants ne s'avisèrent de contester les droits du prince à la couronne, ni de lui proposer Biron ou Duplessis Mornay pour gouverner l'État, et conduire les armées, jusqu'au moment où la Ligue serait abattue et les préjugés contre Henri lY anéantis. II. 7
« Le général Monk ne se fit ni régent d'Angleterre, ni le supérieur des mesures, ni le chef suprême de la restauration; il imposa des conditions à Charles II, et ces conditions acceptées, il donna le premier Texemple de Tobéissance et de la fidélité. »
Ce mémoire daté du 1 2 septembre , parvint au gouvernement anglais par l'entremise de lord Robert Fitz-Gerald, ministre d'Angleterre à Berne, lequel ne se sentait pas autorisé à entretenir cette ouverture sans instructions spéciales. Dans quelque intention qui nous échappe, Mallet en écrivit aussi au chevalier Macpherson :
(( Voici, monsieur, lui écrivait-il, les bases proposées de ce traité d'union. Les auteurs qui les sollicitent et qui me chargent de les transmettre, leur avaient donné d'abord une bien plus grande latitude ; après les avoir discutées avec eux, je les ai amenés à les généraliser et à les réduire aux termes que vous allez lire. Je sais tout ce que la raison, le droit et la prévoyance même peuvent dicter d'objections contre cette espèce de capitulation. Je n'ai qu'un mot à y répondre, c'est que les princes ne sont pas en état d'obtenir mieux, et qu'il serait absolument inutile de faire un pas de plus si l'on refuse de s'attacher à ces points de contact \ »
* Ces points de contact étaient les suivants : Par une convention dont les puissances belligérantes seraient garantes , à titre d'auxiliaires , les chefs des partis royalistes sVngageaient à procurer la restauration de la couronne dans la personne de Louis XVII ; Monsieur était reconnu régent de droit , pendant la minorité du jeune roi. Pour base de la constitution future, on devait prendre le pouvoir royal et la représentation nationale , et tout ce que Pacte constitutionnel de d 791 renfermait de conforme ou d'analogue en principes politiques au régime demandé par la pluralité des cahiers nationaux de 1789. «Vœu, remarquait Mallet, con-
Comme les cabinets étaient toujours en retard , au moins d'une crise sur les convulsions du gouvernement révolutionnaire de la France , il était à craindre qu'après s'être persuadé que Danton allait modérer la révolution , quand Danton n'avait déjà plus de puissance , on ne fit difficulté de renverser Robespierre, qui justement alors faisait imaginer k l'étranger des chimères du même genre*. Mais, dans Fintervalle, Robespierre tomba , et lord Grenville , en dépit de ses préventions habituelles contre les constitutionnels et les tiers partis en général, jugea que ces ouvertures méritaient quelque attention, et lord Robert Fitz-Gerald ne lui paraissant pas propre à une négociation de ce genre , il envoya en Suisse M. Wickham , qui avait été son compagnon d'études à Eton et à Oxford, dont il connaissait les talents, le caractère et la sagacité politique, ainsi que les opinions^ très-conformes aux siennes ; et qui , ayant épousé une Genevoise, femme de beaucoup de mérite, avait dans plusieurs occasions précédentes ,
forme aux intentions que manifesta le feu roi au moment de son départ pour Varennes. 9 La représentation nationale était fondée sur la propriété, non sur les ordres, et le corps représentatif divisé en deux chambres, etc., en un mot la charte de Louis XVITI , plus la réintégration de la noblesse dans ses propriétés moyennant cession de tous droits féodaux personnels.
' La fête de tÈtre suprême produisit au dehors un effet extraordinaire ; l'on crut véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la révolution, et peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui qui en était l'objet : l'hypocrisie de Robespierre irrita d'autant plus ses amis. A Genève, M. de Saussure ayant cru devoir féliciter le résident français , Soulavie , sur l'acte solennel par lequel Robespierre avait rendu hommage à la Divinité. .. . a Robespierre, répondit l'autre; Robespierre, il se f... du bon Dieu ainsi que moi. » Cet indigne Soulavie était, comme on sait, oo ancien ecclésiastique.
iOO MÉMOIRES ET CORRESPOINDANCE.
procuré des informations utiles au gouvernement, par l'entremise de ses relations de famille.
M. Wickham devait entendre Lameth et ses amis, et obtenir d'eux une communication positive des moyens et des noms de leurs associés en France. Mais depuis les premières ouvertures du chevalier Lameth et de ses amis, les choses avaient bien changé. La chute de Robespierre d'une part, et d'une autre les revers et raffaiblissement des puissances, avaient considérablement modifié la situation et les ressources des constitutionnels ; les exigences de ceuxci s'étaient accrues en même temps que leurs efforts s'étaient ralentis , quoique vraisemblablement ils eussent été bien embarrassés d'exposer les progrès qu'ils avaient faits et dont on leur demandait compte. Il paraissait certain que les relations directes étaient encore à venir, qu'après les avoir promises on en était à les chercher, et que loin de posséder des moyens de quelque importance on se contentait de les demander. Cependant Mallet croyait avec Mounier qu'il ne fallait pas encore abandonner la partie, et il en écrivit à M. Wickham dans ce sens :
(( Que la révolution , lui disait-il , continue à rétrograder, ou qu'on tente de revenir au régime de la terreur, le jeu des constitutionnels a une infinité de chances ; chaque pas de recul rapproche d'eux et de la monarchie la grande masse de la nation ; la même affinité , puisée dans la nature même des choses , ferait combiner leur résistance à un nouveau système d'oppression et de guillotine. Ils sont placés sur la ligne qui avoisine le plus tout ce qui voudra, dans un temps ou dans un autre ^ abjurer la république . Tout parti
dans la Convention qui aura le besoin ou le désir de ce changement y emploiera les constitutionnels ; ils ont de commun avec les révolutionnaires actuels , la crainte de retomber à discrétion sous la monarchie absolue^ gouvernée par les princes et les émigrés. Ainsi y ou la république s'affermira , ou la monarchie ne sortira de ses ruines que par le concours des républicains lassés et des constitutionnels.
« Ce serait , monsieur^ je vous Tassure , prolonger dangereusement les illusions qui ont gouverné les cabinets que de leur offrir aujourd'hui le secours des aristocrates de l'intérieur , celui d'une guerre civile ou d'une révolte; tout cela est moralement impossible.
« Cependant , si la guerre continue , ce serait promettre aux alliés de nouveaux revers ou une longue impuissance à rétablir l'ordre et la royauté en France y que de les encourager à tenter cette restauration , s'ils ne commencent pas par s'assurer un parti dans l'intérieur. Or, ce parti , il faut le chercher, non dans les cendres de l'ancienne monarchie^ mais dans les moins mauvaises dispositions de ceux qui , après avoir concouru à la renverser, viendront un jour en refaire les éléments. »
L'envoyé de lord Grenville avait contre les constitutionnels de fortes préventions que renforçaient encore leurs exigences inopportunes ; une seconde entrevue eut moins de succès que la première. Ces messieurs refusèrent d'abord nettement de s'aboucher avec un agent anglais. Le scrupule était singulier après de telles ouvertures ; Mallet et Meunier parvinrent à l'écarter, mais M. Wickhaai, à la vérité très-prononcé royaliste ^ ne put obtenir aucune des
révélations qu'il avait ordre d'exiger et sans lesquelles son gouvernement refusait de passer outre.
D'ailleurs^ des indiscrétions avaient été commises par les agems subalternes; des émissaires suspects étaient intervenus ; Taffaire en tout cas peu avancée avait pris une tournure peu encourageante ; on s'était froissé de part et d'autre. M. Wickham rompit les négociations et se retira en déclarant que les modérés étaient simplement des intrigants; d'un autre côté, les auteurs de ce projet et M. Mounier se plaignirent aussi avec vivacité de l'agent anglais, et Mallet du Pan, sensiblement affecté de l'issue de cette affaire, où pourtant il n'avait agi qu'en intermédiaire, se promit bien de ne plus accepter de semblables médiations. Une lettre de lui à Th. Lameth , explique nettement la conduite du ministre anglais dans cette négociation.