‹ Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotesChapitre 4 sur 13 · UT · texte numérisé non relu

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6â IIÉMOIIŒS

et des plm grands personnages de rempire, invitant rarement quelques-uns d'eux à s'asseoir , et presque toujours feignant d'être trop occupé d'une partie d'échecs pour apercevoir les Russes ou les étrangers qui arrivaient dans son salon.

Je connaissais toutes ses singularités; mais, comme presqu'aucun des assistans n'était instruit de la familiarité intime qui s'était établie entré ce bizarre ministre et moi, j'avoue que mon amour-propre éprouvait qùelqu'embarras, en pensant que tant d'étrangers verraiafit le ministre du roi de France exposé à subir, comme un autre, «a hauteur et ses caprices, ^

Aussi ^ pour qu'on ne s'y trompât point, voici le parti que je pris : lorsque je fus arrivé au monastère , et qu'on m'eut annoncé ^ voyant que le prince ne se déi^ngeait point, et ne levait seulement pas les yeux de dessus son échiquier, j'allai droit à lui , je pris sa tête avec mes deux mains, je l'embrassai cordialement, et je m'assis sans kçon à côté de lui , sur son divan. Cette familiarité étonna bien un peu les spectateurs ; mais, comme elle lui parut très nattirelle, elle expliqua tout.

Au reste , *)it par égard pour moi , soit par considération personnelle pour M(^. de Lameth et I^Uon, dont on hii avait fait l'éloge^ il les accueillit avec assez de politesse et dé distinction*

Je vis, peu de temps après, arriver à Kioff un Espagnol dont le nom ^ mêlé à bos événemais

où sotJV£iriiis. , 67

politiques, parvint depuis à une assez tmte oé* lébrité; il s'appdait Mirauda : c'était un honuad instruit « spirituel» intrigant et audacieux. Né ea Amérique, il se trouvait uni pc^r des liras de pa* rente à là lanuUe Aristeguitta^ que j'avais connue à Caracas, et dont j'ai parlé au cpounencement de ces Méa^ires.

Pendant le cours de la guerre, le gouverne* tnent espagnol découvrit que Miranda^ manquant à ses devoirs , avait livré aux an^iraux anglais des plems et des cartes de Cuba et d'autres colonies espagnolesi

On voulait l'arrétef; il s'évada ^ fat destitué de ses grades» et poursuivi par tous les agens de l'Ej^Migtte- É^u^ pensionné par l'Angleterre, il prom^ait en Europe son i^abitîon mécontente et son ress^itiment, &l attendant la possibilité de retourner à Caracas , dès que les circonstances lui offiriraiaiitla possibilité d'y opérer uâe grande révolution que dq^is long-temps il «aédiiait

Je ne connaissais pas alors toils ces Êàts^ maiel eoaune il n^ét^t «auni d^aucunes lettreiï de rer commandation lotiscpi'il s'adressa à nM)i; je refiisai de le présenter à ^impératrice» Miiftnda ae se dé** cQuragea pis; il avait connu le pr&iced^ Nasaau à GcHistaââtenople, celiùrci l'introduisit cbe> te pHncè Potemkiai ; son esprit les^iarma, ^ Us obtinrent île Catherine, pour lui^ une audience secrète.

lÂy il trouva le moyen de persttader 4 tmê

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princesse qa'il était un martyr delà philosophie , UîVe- victime dé rinquisition ; ^nfin elle le prit en gré; et, lorsqu'il la quitta pour aller à Péters^ boiurg , elle ordonna au vice-chancelier de Vy recevoir avec distinction , et comrte un homme qu'elle hdnorart de son. estime.* On^ Verra par la suite quels furent les embarras que me causa sa présence, quand je retournai dans cette capitale.

Les jèûrs^ éù' le ptihce Pbtemkim, datis son monastère, ne dohfearît pa^ d^atidiéhce publiques, ou^j pour mieux dire, ne tenait pas sa co*ur asia-îtique, je le voyais avec plus de plaisir daiis Fintitnité, entouré ^e s^ aimables hîèdes et d'un petite noîiibi»e ^d'ainife. C'était àlors^un tout autre hoiftme, toujours ofrigihal à la>é*»it4j lûaîs'spîri» tuel et capable » de 'ré^ndre.vm intérêt piquant dans^tous les genres d'entretiens les j>lifô variés.

Le régioie des douaiïes i*us^e&* était alors très fis<îal , ti>è$'dtit* , et soivi àveô beàtieoup d?e rigueur. Les miîiiî^ete é}:!*fiftigers euxJ<nèmes ^e ' voyaient astreints^^'tie donner à leurs coiirrtfers que des sfàts'd^uâé'ditiïeii^i) cbnveft^ } dfe manière à ne 4>dUvoir lai^er aivctme possibilité d'y mêler aux dépêc]^«s quelques objets de contrebande j mais^ danB^ lés pfcrys^ d^eftpotiques , ce sont* œtix qui ont iait'la lo>i^''€t'dont le devoir 4f^td*çn-rôaifttôiùr l'exécution > qui la^ violent le plus soi»vént. Em voici une preuve qui me parairs^^seai singulière fK>«r ôtre-rapporréé. - . * ^ ;

ou SOUVENIRS. 69

' Lorsque mon valet de chambre Evrard, que favais envoyé en courrier à Versailles avec le traité de comrpercQ signé , revint à Kioff. portant les ratifications de ma cour, comme on savait qu'il était aussi chargé des pré^ens destinés par le. roi aux minisitres de l'impératrice , on avsttt ordonné aux douanes de la frontière de le laisser passer sans le fouiller.; il le savait, en profita, et, à mon insu, arriva daus Kioff av^ec une voiture remplie de dentelles, de bijoux et de toutes sortes d'effets de contrebande. .

Or un jour, me trouvant à déjeuner chez le prince Potemkim avec ses nièces ^ plusieurs dames et une douzaine d'autres personnes^, je m'aperçus qu^à toifô mçmens , et tour à tour, on quittait le salon pour entrer dans^upe autre pièce dont la porte était refermée avec soim . .

Toutes les foi^ que j'étais tenté de- m y rendre aussi, une desnîèc^ du prince cm'eik' empochait, et me retenait par les plus aimables cajoleries. Enfin , cet obstacle irritant de. p^us en : plus ma , curiosité, je m'échappai, je cowlrusy j'ouvris la discrète porte, et je vis sur une grande et large table,, entourée de curieux, et .d'acheteurs, unfe grande qua^itité; de bijoux, et d'autres imarchaftdises pçohit^ées, q^çmopi joyeux valet de chambre étalait avjec con^pjaisance, en vantant leur.beauté et déclaranjt leur prix. . 1 r ^ v : .

A mon aspect, la surprise écktè dans tous les

yeux : prince ^ curieux , acheteurs ^ tous semblent des coupables pris sur le fait. Mon marchand consterné replie précipitamment sa boutique. Une colère feinte brille dans mes regards; je gronde sérieusement le contrebandier , et je lui déclare que dès ce momemt il n'est plus à mon service.

En vain les dames veulent m'attendrit, en vain on me presse de lui pardonner ; je résiste pendant une heure à toutes les instances , et je ne me rends enfin qu'au moment ou le prince, premier minis* tre, me supplie de faire grâce au criminel. <cll le » ffut bien, lui dis«je, puisque, par un étrange A hasard vous vous trouver être son receleur et 3» son complice. »

Au milieu de toutes ces réunions de plaisir, de ces festins , de ces bals , de ces jeux , de ces fêtes , la sévère politique ne restait pas inactive , et bien-» tôt il s'éleva du cèté de Ck)nstantinople un orage précurseur de tous ceux qui depuis n'ont pas cessé, pendant près de trente ans , d'agiter et d'ébranler l'Europe.

Tous les p<ditiques craignaient alors qu'une rupture entre la Russie et la Porte réveillant la rivalité des grandes puissances , une guerre gêné- TAle n'en fut le résultat. Il semblait en effet évident que , si l'empereur et l'Impératrice cherchaient à rjMnpre l'équilibre ^n ajoutant à leurs États les vastes possessions des Turcs en Europe, la France, la Prusse et la&iéde s'oppc^eraient de toutes leurs.

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forces à cet agrandissement , quand même l'Angleterre s'unirait aux cours impériales, dans l'espoir de profiter de cette révolution en s'emparant des îles de TArchipel.

Il est si peu donné à l'esprit humain de prévoir d'avance les événemens les plus prochains, que personne dans ce moment ne songeait aux suites que devaient avoir les légers troubles qui agitaient la France. On croyait, au contraire, que «es eml>arras intérieurs, produits par l'état alarmant de ses finances, lui laisseraient peu de poids dans les a£Esdres eurt>péennes, de sorte qu'à cette époque toutes les inquiétudes se portaient sur l'Orient.

La cour de Catherine devenait le foyer de la politique, et le point sur lequel se fixaient tous les r^ards des hommes d'État. Catherine II, dont l'esprit se montrait de coutume si pénétrant, se trompait tellement, dans ces circonstances, sur la situation du gouvernement français, qu'elle ne prévoyait pour liû que sécurité , gloire et bonheur.

Ce fut à KiofF que je reçus^ la dernière lettre de M. de Vergennes. Ce ministre me chargeait de communiquer à l'impératrice la résolution prise par le roi, de réunir autour de lui tous les notables de son royaume.

Cette princesse me montra à ce sujet la plus vive satisfaction ; elle en parlait Avec enthou»as« me, et voyait déjà dans cette réunion le gage certain du rétablissaaient de nos finances, et de

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TàfFerinisisement de l'ordre^ public. « Je né ssaitûi^f » me dit -elle, donner trop d'éloges à un jeune » roi qui devient , dans le cœur des Français , le » digne rival de Henri IV. »

Tous les étrangers qui se trouvaient à K.ioff, de quelque nation qu'ik fassent , me félicitaient sur cet événement ; tant il est vrai que partout alors, et sans qu'on s'en doutât, les sentimens libéraux, les nobles pensées, le désir de voir réformer les abus, tomber les préjugés, affaiblir le pouvoir arbitraire et marcher vers la liberté, (qui, pour parler avec précision, n'est au fond que la justice), agitaient secrètement toutes les âmes, élevaient tous les esprits, et fermentaient dans tous les cœurs. Les intérêts priviés ne craignant point encore les blessures qu'ils devaient en recevoir, l'intérêt général seul était écoulé et compris.

Heureux jours, qui ne sont plus revenus ! Que d'illuàions vertueuses nous environnaient dans ce temps d'inexpérience ! Et pourquoi le souffle des passions et la fureur de l'esprit de parti ont-ils depuis desséché les âmes, empoisonné les sentimens les plus naturels, et reculé pour long-tehips le bonheur vers lequel on semblait marcher , d'un commun accord, à la lueur des flambeaux de la raison et de là vérité, flambeaux trop tôt changés en torches de discorde !

Je partageais alors sincèrement les brillantes espérances de la pkqiart des hommes de moivtemps,

ou souvjENtns. .^3

ti J'avais peiae à comprendre les sombres pressentimens que Cette fameuse assemblée de notables paraissait inspirer à mon père. Il ne me parlait dans ses lettres que de malheurs à craindre, que de bouîeversemens rendus presque inévitables.

a Le roi, m'écrivait-il, m'ayant demandé mon avis » sur le conseil qu'on lui avait donné de rassembler v les notables , je l'ai prié de bien peser les consé- » queôces d'une telle décision ; car, dans les circoni» stances présentes, où tous les esprits sont en fer- » mentatïon, lés notableapourraient bien n'être que ^} de la graine d états- généraux : et qui pourrait » aujourd'hui en calculer tous les résultats? »

L'événement a justifié cette prédiction d'un vieux ministre; mais elle ne me paraissait alors dictée que par un esprit de routine et de préjugés, qui redoutait toute innovation , même la pins utile.

J'appris, peu de jours après , la mort de M. le comte de Vergennes : ce fut un malheur pour la France, et l'on pourrait même presque dire une perte pour l'Europe, sur laquelle son esprit conciliant, prévojrant et sage, était parvenu à exer^ cer une salutaire influence.

M. le comte de Motitraorin , qui le remplaça , m'exprima , dans les termes les plus honorables ^ la satisfaction que le roi lui avait montrée de ma conduite en Russie. Sa majesté lui avait ordonné de me dire qu'elle était contente de- moi sous tous les rapports ; mais , en même temps, il me

^4 mÎmoirks

prescrivait d^approfondir, avec le p]ua grand soin , les causes d'une mésintelligence fâcheuse, et très prononcée , qui venait de se manifester à Ck>n* stantinèple , entre M. de Choiseul , ambassadeur du roi, et M. de Bulgakof, ministre de Russie, au sujet de nouvelles contestations qui pourraient amener la guerre, malgré les soins que nous avions pris pour Téviter.

A la même époque , M. le comte de Cboiseul m'écrivait que M. de Bulgakoff , éclatant tout à coup en menaces contre le ministère ottoman , renouvelait imprudemment une querelle terminée par notre médiation, et de plus aggravait ses torts en ne communiquant aucune de ses d^arches à l'ambassadeur de France.

Je savais que M. de Choiseul était habitué à voir tout en noir , qu'il se livrait souvent à des inquiétudes exagérées ; mais dans ce moment ses griefe étaient réels, ses craintes fondées. Il se conduisit dans cette circonstance difficile avec dignité, habileté et prudence. Son langage fut noble et modéré; il donna au divan des avis à la fois fermes et sages. Par cette conduite , dans le cas où l'on serait sincère, il écartait tout obstacle à là paix; et, si la Russie voulait la guerre y il enlevait à l'injustice tout prétexte plausible , et forçait la mauvaise foi à se montrer au grand jour, dans la plus honteuse nudité.

Ma position devenait déUcate : d'une part il ne

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£dlait point, me trouvant à la suite de Timpèra* trice et dans son intimité , au moment où je vè* nais de conclure avec ses ministres un traité de commerce, qu'on pût me soupçonner d'une injuste partialité pour la Russie, qui me ferait sa^ crifier çies devoirs à la reconnaissance.

D'un autre côté, je devais éviter, en m'expri»mant avec trop de vivacité, d'aigrir Torgueil, et d'échouer complètement dans le rôle de concilia^* leur dont j'étais chargé. Enfin , je n'avais point de temps à perdre; je ne pouvais attendre d'insfhic» tions; l'affaire était pressimte ; le silence et même la tergiversation me semblaient inconvenans.

Forcé de prendre un parti décisif, au risque de ce qui pourrait en résulter, je choisis celui qui me parut le plus conforme à la dignité du roi et de mon pays. En conséquence, ayant demandé une conférence au comte Bezborodko , ministre des affaires étrangères , je lui déclarai formellement que le roi ne pourrait pas voir avec indifférence <pi'après avoir demandé sa médiation , et obtenu par ses bons offices le redressement des griefe dont la cour de Russie se plaignait , on fît tout d'un coup, et sans nous en informer, revivre la même querelle, en paraissant regarder comme nulle une convention si formelle et si récente, conclue par les soins de sa majesté.

Entr'autres griefs, je me plaignis de ce qu'on oubliait l'assurance positive qui m'avait été don-

76 iliftfCHRES

née, que le gouvernement russe n'exigerait pcânt de la Porte la reconnaissahce en forme des droits^ de rimpératrice sur la Géorgie.

J'ajoutai qu'exiger aujourd'hui, sans nouveau motif et à notre insu , cette reconnaissance, c'était une démarche si peu conformée l'amitié subsistante entre les deux souverains, que j'attribuais cette démarche imiquement à l'imprudente ardeur de M. de Bulgakoff , qui probablement avait dépassé ou mal entendu ses instructions. EuBn , je terminai en disant que j'attendais une réponse positive pour me mettre à portée d'éclaircir les doutes du roi sur un événement si imprévu.

Le ministre russe me répondit « que l'impéra- » trice était prête à renouveler au roi l'asisurance » de son amitié. Celte princesse y ajouta-t-il, n'a » qu'à se louer de la convention réglée à Gon- » stantinople , sous la médiation de sa majesté très » chrétienne; elle n'en demande que l'exécution, » mais cette exécution est fort loin de s'effectuer. » La Porte, au lieu d'adresser au pacha d'Achalzig ^ un firman tel qu'elle .l'avait promis, l'a chargé » d'entamer une négociation avec le czar de Géor^ » gie, Héracliuip, qu'elle appelle toujours son yas- » sal. Elle assure ce prince de sa protection contre » les Lesghis, et ne lui permet de recevoir cj^ns » ses États qu'un faible corps de troupes russes^, » qu'on, lui propose même de débaucher pour le jç , sçrvijCe Âe la Porte ottoman q. . •

ou sou\T-]vms. ^7

^ y Héraclius, continue le ministre, indigné de » cette clause, a rompu cette négociation , et nous^ h Ta mandé. Ce fut d'après ces faits que M. de » Bnlgakoff reçut l'ordre , non d'adresser une note » officielle au divan , mais de se plaindre verbale^ » ment 5 et de presser l'envoi du firinan au pacha ^ » conformément à la convention ; cair l'impératrice » n'abandonnera jamais ses droits sUr là, Géprgie, » quoiqu'elle ait défendu à M. de BUlgakoff d'exi- » ger la reconnaissance en forme de cette suzerai- » neté. . >

» Quant à ce qui concerne les Tartares du » Koban , oonrune ils. font cbaque jouir des tncur-? » siosis sur :1e territoire russe, nou$ nous bornons

* à -dire amicalement aux Tiircs; 5/ ce j(orU vos

* suj^s.jpunisses^s; s'ils ne le sont pas, laissez^ » nous, les punir. î .

îT La, Porte a obtenu l'autorisation de prendre » en Crimée du sel pour la consommation.de cent » mille hommes; elle eu enlève pour un million, y. Les: Cosaques zaporaviens y réfugiés dans je^s » États -du grand' seigneur , devaient éti;e retenus » par se& ordres au*delà du Bug; il leur a,. permis » de. s'établir près d'Oczacoff. J^lais cçs deux der- » mers motife de plainte sont de petîts détails, 4q » police que des pays voisins règlent ensemble,, jè samcqu'ils puisscoit devenir le sujet |dç 4iïïpiwd$ » sétiçux. ËDfin M.' de Bulgal^ofif ^yait ordre de » montra à l'ambassadeur de France In confiance

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9 la plus entière, et je lui ferai coimaitre le tfiéjn contentement de l'impératrice^ s'il a négUgé ce » devoir. »

Je ne tardai pas à m'assurer des véritables causes de cette mésintelligence non moins alarmante qu'i« nopinée : des deux côtés la conduite avait été pe» sincère. Les Turcs avaient effectivement cherché à éluder l'exécution de la promesse faite par euic à l'égard du firman.

Le ministère russe ^ sage dans ses intructimis ^ n'avait ordonné à M. de Bulgakofif que d'adresser à la Porte des plaintes verbales et modérées ; mais , dans le même temps ^ ce ministre recevait des instructions d'un genre bien diffèrent que hû en^ voyait le prince de Potemkin , dont les vœux secrets appelaient la guerre dans l'espoir de commander une armée , et pour trouver Fooca^ion d'obtenir le grand cordon deSlânt-Kîedrge , le seul qui manquât à sa vanité.

Soit que M. de Bulgakoff craignit de déplaire à ce puissant ministre , soit qu'il le crût liiieux informé que tes autres membres du consôil des vues secrètes de l'impératrice, il céda à ses inspii^àtions, s'emporta , prit un langage hautain et menaçant; enân^ redoutant l'opposition de notre ambassadeur, et lui cachant ses démarciies, il parvint à feire d'une discussion peu importante tme querelle très grave , qui s'aigrit encore p* les intrigues actives de TAngleteri-e et de la IVusse.

ou SOUVENIHS. 79

Ces deux puissances, mécontentes du traité de commerce que je venais de conclure entre la France etlaRussie,le6rentenTisagerauministèreottoman comme im traité d'alliance hostile contre la Porte.

Mais ce qui porta surtout l'irritation au comble, ce fut l'immense rassemblement de troupes que le prince Potemkin réunissait alors près du Pont- Euxin , sous prétexte de rendre plus imposant et plus magnifique le spectacle ofiert à l'Europe par le voyage pompeux de l'impératrice; et le sultan ne pouvait pas en effet voir sans une vive inquiétude les provinces russes , voisines de ses États , remplies d'infisinterie , de cavalerie, hérissées d'artillerie, avec une organisation si complète et une telle abondance d argent et de munitions, quo tout s'y trouvait prêt pour commencer la guerre, et pour investir Oczakoff à^llnstant même où Catherine II consentirait à en donner le signal. Cependant ma démarche un peu vive avait produit son effet : on cherchait à se justifier ; de plus, l'empereur ne paraissait pas approuver une rupture. La Prusse et l'Angleterre manifestaient assez clairement teur opposition aux vues ambitieuses de la Russie, et tout me donnait lieu de croire que l'impératrice, plus prudente que son ministre favori, voulait dans ce moment éviter la guerre, et qu'elle avsat résolu de remettre à un autre temps l'exécution de son véritable et va$te projet, dont le but était , non de s'emparer de Constantinople ,

8o lAEMOlRES

mais .de former avec toutes ses récentes conquêtes^ et en y ajoutant la Moldavie et la Valachie, un nouvel empire grec dont la couronne aurait •été posée sur la tête du jeune, Constantin.

Quoi qu'il en soit , Catherine ,dès que le prince Potemkin fut revenu près d'elle, lui fit de si sérieux reproches sur sa précipitation , qu'il se crut obligé de s'en disculper avec moi. « Je conviens, » me dit-il, qu'au moment où j- appris la n^ocia- » tion entamée avec Héraclius , et une nouvelle » irruption des Tartares qui nous. avaient tué. trois » cents Cosaques , me laissant aller à un mouve- )» ment de. colère peu réfléchi, j'ai induit M. de » Bulgakoff en erreur , en lui donnant. des in- » structions trop menaççintes ; tnais cependant je » vous assure que ce ministre , en gardant un siw lence inconvenant avec M. de Çhoiseiil , a mal » compris mes intentions, et je viens de lui écrire » qu'il devait réparer promptement cette faute , » et tout communiquer dorénavant; sans réserve à » votre ambassadeur. » . . *

J'informai sans tarder M. le comte de Chofâeul de, toutes ces explications; je l'av^ertissaisen même temps de l'activité avec laquelle tse.pre$^if«t les armemens russes, à Kerson et à Seyast^pol. ..

<c Malgré les dispositions pacifique^ dont' oHiUie » donne. l'assurance, lui^disais-je, les, périls qui » menacent l'empife ottoman gros^issf^nt ; on ne ]i peut prob^bleçient lui prédire plids d'un an; de

ou SOUVENIRS. 8l

ih tranquillité. De part et d'autre les griefe s'amas- » sent , et les matériaux des manifestes s'accumu- » lent. La politique et la bonne foi veulent. que, » pour ne point donner de réalité aux soupçons » inspirés aux Turcs contre nous par la malveit » lance , loin de les endormir au moment où les » Russes , dans leur voisinage, font des armemens » si formidables sur la mer Noire, nous leur con- » seillions de se mettre à leur tour sur un pied de jk» défense respectable et imposant. »

Depuis ped de temps, à la vérité , le système politique de l'^npereur semblait subir un notable changement : loin de paraître prêt à seconder toutes les vues de Catheriiï^ II, son alliée , il avait ordonné au comte Cobentzel de ne plus user d'aucune réserve envers moi , et d'appuyer , autant qu'il le pourrait , mes démarches, dans le but de faire renoncer le gouvernement russe à l'idée dangereuse du bouleversement de l'empire ottoman.

Ce langage , au fond , était sincère; x^ependant beaucoup de motifs me portaient à croire que, si l'empereur avait résolu de s'opposer à l'expidsion totale des Turcs et à la conquête de Constantin nople , il n'était pas si éloigné de laisser Catherine s'emparer d'Qczakoô et d'Akerman , afin qu'elle pût rester par là , sans rivaux, maîtresse du commerce de la mer Noire, ainsi que des débouchés du Borysthène et du Dniester.

Sur ce point, l'opinion de M. de Choiseul jse nu 6

trouvant à tous égai*ds conforme à ta mienne , il tira peu à peu les Turcs de leur léthargie , leur persuada d'armer leur vaisseaux , de fortifier leurs garnisons , d'envoyer des tpoupes^ sur les boixls du Danube , enfin il leur conseilla de répondre aux m^iace^ de M. de Bulgakoâ* par un langage juste , ferme et modérée

Les discussions continuèrent rdàtivem^it au firman , aux Tartares et aux Zaporaviens« L'inné* ratrice , en me faisant communiquer les nouveaux griefs qu'elle prétendait avoir contre la ÇoFte,m?assuraque, voulant tout sacrifier à l'amour de l^paix, elle fermerait les yeux sur la négociation entamée avec HéracUus , et qu elle attendrait patiemment que la Porte reconnût elle-même l'indécence et Fin justice dé spn refus d'exécuter une conveivlion faite et jurée sous laimédtatioa de la France.

De telles dénExon&tratkms ) et la conduite* dô l'Autriche, auraient pu me rassurer dans totitg autre circonstance; mais avec quelle certitude pouvait-oa prévoir/ Las^éyéœmetis dans uh pays OUL je; voyais u» Hioiistre asser puissant et assez hiaidi pour envoyer de son chef des ordres hostiles H un ambassadeur; , et pour Êiire entier des r^gimeus en Polpgoe» ou le& en rëtitier ., sans attendre rautorisationtlejsasouveraine) et sânse^n infoitmexi les autres.minisia*}^ ?

Sur ces entrefaites, je reçus de ma cou4P une dépêche! qui me prescrivait préci^énoienl: la même

ou SOUVENIRS. 83

nconduite et le même langage que j'avais pris sur ^moi de suivre et de tenir à Toccasion des affaires d« Turquie ; et peu de jours après , M. de Montmorin , par Tordre du roi , me félicita obligeamment d'avoir ainsi,, dans une circonstance délicate, deviné les instructions que je devais recevoir.

Le prince Potemkin , irrité de voir ses vues contrariées par mes démarches et par celles du comtede Cobentzel, ne put long-temps se contenir, et bientôt il exhala son mécontentement.

a II est donc décidé, me dit-il, que votre nation, j> la plus éclairée de tout l'univers , voudra éter- » ne)lçment protéger le fanatisme et l'ignorance; » et sous quel prétexte?sous celui de ne pas perdre j» un commerce dont la possession pourrait vous j» être garantie par des acquisitions brillantes et » solides dans l'Archipel. L'Europe tout entière » a le droit d'accuser la France , qui s'obstine seule » à vouloir conserver dans son sein la peste et la » barbarie. »

B m'était toujours pénible de combattre une opinion que je ne pouvais désapprouver. Cependant pour remplir mes devoirs, je lui répondis «qu'un j» homme aussi éclairé que lui devait mieux com- » prendre et apprécier les motifs du roi de France, » qui, satisfait de voir son royaume florissant, » tranquille et respecté, ne pouvait former d'autres » vœux que celui du maintien du repos général. » L'espoir d'un agrandissement plus illusoire

8i MtMOJniiS

)> que réel, disais-je, ne le décidera point à troti' » bler le bonheur de ses sujets , à compromettre » la tranquillité publique^ à dépouiller desespos- » sessions un ancien alliée enfin à renouveler le ,» temps des croisades pour effectuer un partage » qui enflammerait l'ambition, la cupidité, la » jalousie de toutes les puissances de l'Europe, » et la rendrait le théâtre d'une guerre générale, » aussi longue, aussi ruineuse, aussi difficile à » terminer que la guçrre de trente ans. >>

A peu près à la même époque, M. Fitz-Herbert reçut des dépêches du cabinet britannique , qui refusait de souscrire à l'ultimatum envoyé par le ministère russe. Dès ce mctoent , toute négociation relative au renouvellement du traité de commerce entre l'Angleterre et la Russie, fut définitivement rompue.

Les ratifications du traité que j'avais conclu venaient d'être échangées. Chacun des quatre plénipotentiaires russes reçut du roi quarante mille /francs et le portrait de sa majesté « entouré de diamans, dont le prixmontait à la même valeur. Les chancçlleries russe et française reçurent chacune mille ducats.

L'impératrice me donna son portrait enrichi de diamanSy ainsi que de très belles fourrures et quarante mille francs. Peu de jours après, comme elle se faisaitpeindre en costume de voyage, je reçus d'elle un ai^tre portrait bien plus ressem^

ou SOUVENIRS. 85

l>)ant, et dont la copie est placée en tête du second volutne de ces Mémoires.

Conformément aux ordres qu'oïl m'avait envoyés , j'exprimai à cette princesse la satisfaction que le roi avait éprouvée en formant un lien d'amitié avec elle. «Son désir, lui dis-je, est d'étendre » et de fortifier la confiance dont ce traité est le » gage, et de* resserrer de plus en plus une union » si utile au repos de l'Europe,. dont l'équilibre ne » peut être mieux maintenu que par deux grandes » puissances qui ne doivent avoir, dans leur po- » sition actuelle, que des intérêts communs. » Sa réponse fut très amicale, très obligeante, et aussi, pacifique que je pouvais l'espérer.

Ce n'était pas assez d'avoir signé un traité de commerce, il fallait qu'il eût des résultats réels. J'invitai M. le coptite de Montmorin à se concerter avec le contrôleur général sur les moyens les plus propres à encourager l'établissement de maisons françaises dans les ports de Russie , établissement d'une nécessité urgente, et sans lequel notre traité ne serait qu'iHusoîre.

Je rappelai à cet égard tous les sages réglemens de la factorerie anglaise; et, pour favoriser notre navigation dans ie Nord, je proposai une grande diminution sur les droits d'ancrage, de lestat^e, de délestage, dont on grève nos bâtimens, tandis qu'ils ne devraient être supportés que par les bâtimens étrangers.

86 jnÉMoiBBs

Je demandais aussi qu'on établit dans nos ^t^ des écoles de langues allemande et anglaise, afin que nos négocians ne se vissent plus fôfcés de préférer des armateurs anglaiâ , hollandais ou hambourgeois , qux nôtres* •

Ces prévisions ^t ces remontrance forent inutiles ; les esprits étaient déjà trop agités en France, pour que nos ministi'es pussent se livrer à d'autres occupations que celle de se défendre d'une crise politique, dont ils pressentaient l'approche.

Plus on avait à craindre des troubles intérieurs^ plus on redoutait tout événement qui aurait pu amener la guerre ; aussi lé ministre me pressât de nouveau de chercher activement à pénétrer les véritables desseins des deux cours impériales.

Beaucoup d'obstacles rendaient à 6et égard mon succès difficile. Les personnes qui pb^uvaient me servir, les membressubalternes de l'administration dont j'avais tiré parti, étaient absens. Je vivais an milieu d'une cour qu'on n'instruisait de rien. Les secrets politiques, s'il en existait, restaient renfermés entre Catherine, le prince Potemkin et k comte Bezborodko. Jamais je ne m'étais trouvé plus près du souverain et plus loin des aflfaires»

Cependant, comme, en observant la nouvelle et obliqTie marche de l'AutHdié, il était facile de juger que l'empereur, s'il affectait extériemfeinent la plus vive amitié pour l'impératrice et une animosité presque égale à la sienne contre les musul-

ou SQUVEiriRS, 87

mans^ vcmlait secrètement -seconder nos démarches pour efn^éoher une rupture avec k Porte , j'espérai que le comte Cobentzel, dès que l'empereur serait arrivé » pourrait me cbnuer quelques lumières plus certaines, puisque Ontiraité politique qui existait entre son souverain et l'impératrice le mettrait probablement à 4>orlée de recevoir des confidences qu'on était fort éloigné de n^e faire.

L'imagination de Cat^riae ne pouvait rester en repos : aus^i ^es plans étaient plus précipités que mûris ; on s'apercevait 4jue cette précipitation étouffait dans leur gerpte une partie des créations de son génie.

Elle voulait en toéme t<anps former ^tn tiersétat, attirer le comajoerçe étranger, établir dès manufacturées ^ étendre l'agriculture, fonder le crédit , mulfiplier le |)$ipier-moiînaie , feire hausser le ^ange,;l^ais^r l'intérêt de Tftrgent, bâtir des villes , créer des académies^ peupler des dé- ^erts^ couvrir }a mer ^pire d'escadres i^mbreuses, anéantir les Tartares^ envahir la Perse, continuer progressivement ses conquêtes sur les Turcs, en- <3hainer Ja Pplçigne et étendre $on influence sur toute l'Europe.

C'était beaucoup entreprendre; et^ quoiqu'il y eût plus a faire dans un pays aussi neuf en civilisation y il est certain qu'on aurait obtenu plus de succès si on eût embrassé moins d'objets à la fois, ou si on eût voulu au moins, renonçant

aux projets de conquêtes, ne s'occuper que dé la prospérité intérieure, seule et vraie gloire pour les souverains.

Au reçte, Catherine jouissait déjà de quelques fruits de ses travaux : la douceur de son règne favorisait l'accroissement rapide de la population; plusieurs manufactures avaient fait des progrès; la culture s'étendait de jour en jour; des écoles fondées adoucissaient par degrés les mœurs , et répandaient peu à peu les lumières; les tribunaux commençaient à juger avec équité , et conformément aux lois, toutes les afBaires qui ne concernaient pas des hommes trop puissans; l'esclavage était adouci; les droits concédés à la noblesse de s'assembler, d'élire ses syndics, ses juges, et d'adresser vses plaintes au trône, donnaient quelque activité aux propriétaires, les accoutumaient à connaître les affaires, préparaient aux gouvememens des instrumens utiles, et empêchaient lesdeux capitales de la Russie d'énerver l'empire en concentrant dans ces deux grandes villes toute l'industrie, toute la richesse et toutes les consommations.

Malgré le désir qu'on me montrait de conserver la paix, je voyais régner une inquiétude et tme méfiance qui s'accordaient pfeu avec ces dispositions pacifiques. On refiisaît des chevaux et des passe-ports à tous les étrangers qui désiraient d'aller à Rerson, en Crimée, ou dans toute autre partie des gouvernemens du prince Potemkin.

ou SOUVENIRS. 8(J,

• M. de Lameth venait d^annoncer le dessein de se rendre k Constantinople par Kherson. On ne lui répondit point par un refus formel , mais le prince me pria de l'engager à renoncer à ce projet.

« Dans les circonstances actuelles, me dit- il, >^ cette démarche serait vue de mauvais œil par /> l'impératrice, elle nourrirait les injustes pré- 3S) ventions qu'on lui inspire contre les Français , » et me nuirait dans le dessein que j'ai formé, de » concert avec vous , d'amener cette princesse à » la confiance qu'elle doit aux dispbsitions ami- » cales de votre cour. Il n'existe pas, à la vérité, » de rupture entre la Porte et nous; mais comme M on arme des deux côtés, il serait désagréable à » l'impératrice qu'un colonel français, traité par » elle avec distinction, traversât tous les postes » russes pour pusser dans le camp des Turcs. Ce- » pendant, ajouta- t-il, comme ministre, je suis » prêt à vous délivrer les passe-ports si vous insis- » tez à les demander; m/iis, comme ami, je dois » vous engager à éviter tout ce qui pourrait nuire » à im rapprochement si récent. »

Je lui répondis « que c'était attacher bien de » l'importance au voyage d'un jeune Français dont » le seul but était de s'instruire et de s'amuser; » je l'assurai que, « dans le temps où la guerre entre » l'Aniçleterre et nous était près d'éclater, si lui ou » tout autre général russe se fiut trouvé en France, » nous l'aurions laissé partir de Brest pour se ren-

iJO MiMOlIlES

» dre à Pdrtsraouth , sans en concevoir la moindre » inquiétude. »

Cependant je 6s ce qu'il désirait; car mon rôle était de concilier et non d aigrir. M. de Lsuneth^ quoiqu'il fût justement étonné d'une tdlo mé- 6ance, consentit obligeamment, et par amitié pour moi, à subir cette Contràriélé.

M. de Choiseul me surprenait toujours par la vivacité de ses inquiétudes, par la continmté de ses plaintes, par Tactivité ayec laquelle il pressait les armemens des Turcs. Je lui avais c^)iendant adr^sé des dépêches propres à le calmer ; mais le comte de Bezborodko m'expHqua tout; il m'apprit qu'un courrier expédié pat* lui dans le mois précédent, et qui portait se^ dépêches à M. de Bulgakoff, ainsi que lés miennes pour M. de Choîsieul, avait été attaqué et volé sur les frontières par des brigands. On verra que cet incident ne colitribua pas faiblement à déjouer toutes les mesures que nous avions prises pour rassurer la Pcwtê et prévenir une rupture.

Quelques jours après , le prince Potemkin me fit une insinuation relative à un traité d'alliance qu'il était, selon lui, désirable et possible de conclure entre la France et la Russie. Profitant de cette circonstance, je lui dis « qu'avant tout il » faudrait connaître parfaitement les vues de sa » cour, et savoir si elle renonçait sincèrement à » la destruction d'Un empire do^t la cbnserya-

ou souvENins. gi

» tîon intéressait plusieurs grandes puissances. »

« U le faut bien, dit-il, puisque vous voulez » conserver la peste, et que vous rtefusezde croire » qu'un gouvernement chrétien ou des républiques » grecque^ garantiraient mieux votre commerce, » que ne peut le faire l'orgueil capricieux et dé- » daigneux des musulmans. Mais au moins de- » vriez-vôus consentir à laisser resserrer les Turcs » dans des frontières plus natiu*eUes, plus conve- > nables, pour. éviter des guerres dont on est à y> chaque instant menacé. »

• « J'entends, lui répondis-je, vous voulez Ocza- » \oS et Akerman : c'est à peu près demander » Constantinople; c'est déclarer la guerre pour » prouver le désir de conserver là paix. »

a Non, répliqua-t il; mais si on nous attaque, » nous prendrons les indetnnités qui nous con- » viendront. Il serait cependant possible , si vous » le vouliez , et sarts combattre, de rendre indé- » pendans les princes de Moldavie et de Valadiie, » et de délivrer ainsi ces provinces chrétiennes du » glaive des bourreaux et dupillage des brigands. »

« Sans combattre! lui dis-je; vous ne le croyez » pas: jamais les Turcs ne souscriront à une telle » concession sans avoir été vaincus. »

Cet entretien finit et me prouva qu'avec de telles idées empreintes dans la tête d'un ministre si puissant , il serait bien difficile que le comte Bezborodko pût maintenir long-temps l'impératricedans

^2 BIEMOIRES

les dispositions pacifiques qu'elle manifestait, el? qui, pour le moment, me paraissaient sincères.

Un courrier deConstantinople apporta au prince^ Potemkin dés nouvelles qui irritèrent Catherine: M. de Bulgakoff lui mandait que plusieurs officiers français, déguisés en marchands, s'étaient rendus par terre à Oczakoff.

Je dis au prince « qu'il devait bien s'attendre , ^ au moment où les frontières des Turcs se trou- » vaient menacées, à yoir la France, leur alliée, em- » ployer, pour les mettre en défense, des officiers » que notre cour avait envoyés dans ce dessein it »• Constantinople. » J'ajoutai (Kjue leur déguise- » ment seul me semblait inexplicable , parce que » nous agissions sans feinte et ouvertement. »

I^s Anglais saisirent cette circonstance pour aigrir les soupçons de l'impératrice , et pendant quelque temps, la bienveillance de cette princesse pour moi se changea en froideur marquée.

Le parti de l'opposition en Pologne s'efforçait alors de profiter du séjour de Catherine à Kioff, pour nuire dans son esprit au roi Stanislas. Le maréchal Potocki par son adresse, et le général Branitzkipar le crédit de safemme, nièce du prince Potemkin, persuadèrent à ce prince que le roi s'opposait aux acquisitions qu'il voulait fiaire en Pologne; mais le prince de Nassau et le comte Stackelberg, déjouant cette intrigue^ réconcilièrent le premier ministre et le roi.

ou SOUVIlKUIS» C)^

^ Savez-vous ce que font ici ces nobles de la ^ grande et petite Pologne? disait le prince de Li- » gne; ils se trompent, on les trompe, et ils en » trompent d'autres. Leurs femmes flattent Fim* » pératrice , et se persuadent qu'elle ne sait pas » qu'ils l'ont insultée dans les aboiemens de la » dernière diète. Tous cherchent un regard du » prince Potemkin> et ce regard est difficile à » rencontrer; car le prince tient du borgne et du » louche. Ces belles Polonaises sollicitent le ruban » de Sainte-Catherine pour l'arranger avec coquet- » terie , et pour exciter la jalousie de leurs amies » et de leurs parentes.

M L'impératrice se plaint des ministres d'Angle- » terre et de Prusse, qui aiguillonnent l'humeur » des Turcs , tandis qu'elle agace continuellement » ces enfans de Mahomet. On désire et on craint » la guerre; Sé^ur fait ce qu'il peut pour l'éloi- » gner ; moi , qui n'ai rien à risquer, et qui ai peut- » être quelque gloire à acquérir, je souhaite la » guerre de tout mon cœur , et puis mon ami me >» reproche de souhaiter ce qui doit causer tant » de malheurs. Alors je ne la désire plus; mais » souvent im reste de fermentation dans le sang » tn'y ramène* »

On voit par là combien un tel ami , jouissant de toute la confiance de Catherine , était loin de me seconder pour la maintenir dans ses dispositions pacifiques.

^4 MÉMOÎRES

Stanislas proposa à l'impératrice de lui prêter des troupes; elle refusa cette ofFre. Les circonstances étaient favorables pour Stanislas , mais ce prince était incapable d'en profiter. Portant au milieu d'une nation turbulente un esprit léger, doux et brillant, lorsqu'il aurait fallu développer du caractère et du génie, ce monarque, accablé sous le poids de sa faible couronne, restait toujours tyrannisé par ses voisins et bravé par ses sujets.

L'hiver venait de disparaître : les eaux du Borysthènc n'étaient plus enchaînées par les glaces; la nature, quittant son voile de deuil et se colorant des feux du printemps, donnait à Catherine le signal du départ. On célébra sa fête.

Cette princesse , après avoir visité religieusement le monastère de Petschersky, distribua beaucoup de grâces et de cordons , de diamans et de perles. « Lst Cléopâtre de Kioff , dit à ce propos j» le prince de Ligne, n'avale point de perles , mais » elle en donne beaucoup. »

Enfin l'impératrice s'embarqua, le i mai 1 787, sur sa galère , suivie de la flotte la plus pompeuse qu'un grand fleuve eût jamais portée. Elle était composée de plus de quatre-vingts bâtimens avec trois raille hommes d'équipage et de garnison ; à leur tête marchaient sept galères d'une forme élégante , d'une grandeur majestueuse , peintes avec art, garnies d'équipages nombreux, lestes, uniformément vêtus. L'or et la soie étincelaient dans

ou soiJvr.îfiRS. g5

les riches apparternens construits sur les tillacs.

L'une de ces j>alères qui suivaient celle de l'impératrice, reçut à son bord MM. de Cobentzel et Fitz-Herbert ; une seconde fut assignée au prince de Ligne et à nîoi ; les autres étaient destinées au prince Potemkin, à ses nièces, au grand-chanabellau, au grand-écuyer, aux ministres et aux grands que Catherine avait admis à l'honneur de l'accompagner. Le reste de la flotte portait les ofBciers inférieurs, les bagages, les munitions.. Mademoiselle Protasoff et le comte Momonoff étaient logés dans la galère de sa majesté.

Nous trouvâmes chacun sur les nôtres une chambre et un cabinet dont le luxe égalait l'élégance, un divan commode, un excellent lit en taffetas chiné, et un secrétaire en acajou.

Chaque galère avait sa musique. Une foule de chaloupes et de canots voltigeaient sans cesse à la tête et sur les flancs de cette escadre , qui ressemblait aux créations de la féerie.

Notre, marche était lente ; nous nous arrêtions souvent, et nous profitions de cel^omens de ropos pour monter sur de rapides esquifs , et pour nous promener sur hîs rivesnlu fleuve ou dans les iles firaudues €;t: verdoyantes dont son cours était parsemé.

U&e affluence immense de peuple salua Timpé^ Tutrice par de bruyantes acclamations, à l'instant où L'on vit , au bruit du canon, les matébts de sa

QÔ MÉMOIRES

majestueuse escadre frapper en cadence, avec leurs rames peintes et brillantes, les eaux du Borysthène.

Sur les bords du fleuve une foule de curieux^ qui se renouvelaient sans cesse , venaient de tous les points de l'empire admirer la marche de notre cortège, et offrir en tribut à leur souveraine les productions de leurs climats divers.

Sauvent on voyait des corps légers de Cosaques manœuvrer dans les plaines que baigne le Dnieper. Les villes, les villages, les maisons de campagne , et quelquefois de rustiques cabanes, étaient tellement ornés et déguisés par des arcs de triomphe, par des guirlandes de fleurs, par d'élégantes décorations d'architecture, que leur aspect complétait l'illusion au point de les transformer à nos yeux en cités superbes, en palais soudainement construits, en jardins magiquement créés.

La neige avait disparu; une riante verdure cou* vrait la terre ; les prés étaient émaillés de fleurs ; un soleil brillant animait, vivifiait , colorait tous les objets. L'air retentissant des sons de la musique harmonieuse de nos galères , les costumes divers des spectateurs qui bordaient le rivage, variaient sans cesse ce riche et mouvant tableau.

Enfin plus tard, lorsque nous approchâmes de quelques grandes villes , nous vîmes rangés il leurs postes des escadrons de troupes d'élite , éclatantes par la beauté de leurs arme$ et par la richesse de leurs uniformes. Le contraste de leur

magùifique tenue avec le dénuement des régimens du maréchal Romanzoff, annonçait assez que nous quittions le gouvernement de ce vieux et illustre guerrier y et que nous allions entrer dans ceux que la fortune avait soumis au prince Potemkin.

Lesélemens, la saison, la nature et Tart^ tout semblait conspirer pour assurer le triomphe de ce Êivpri puissant. 11 espérait^ en entourant sa souveraine de tant de prestiges , au moment où elle parcourait les contrées récemment conquises par ses armes, enflammer son ambition et lui inspirer le désir de tenter audacieusement de nouvelles conquêtes.

Nos matinées seules étaient libres. Nous les employions s^éablement en lectures, en conversa* lions, en visites d'une galère à Tautre, en promenades sur les bords du fleuve.

A une heure nous nous rendions tous les jours sur la galère de l'impératrice, et nous dînions avec elle. Sa table, suivant sa coutume, ne passait point dix couverts. Une fois par semaine seulement elle invitait toutes les personnes qui avaient Fhonneur de l'accompagner. Alors son dîné était servi sur un très grand bâtiment où soixante couverts pouvaient être facilement placés.

Cinq jours après notre départ, nous nous arrêtâmes devant la ville de Kanief , où le roi de Pologne avec sa cour nous attendait.

C'était là que devait avoir lieu l'entrevue de Shh HT. 7

98 iti'MOIllES

nislas et de Càtherihé , tous deux i^emat'quablés ^ vingt-cinq ans auparavant, par leur grâce, paf leur beauté, tous dent âûtrefiws unis par un amour réciproque , et tous deux, tiepùis tàtit ite lustres , non moins changés dans leurs formes que dans leurs sentiméns. -

Au moment où hous àlliôhà êWé têinoîhs, te prince de Ligne et tnoi , de cette recoiinais^tifcèf théâtrale, où là politique iavait pluà de part que l'amitié , ilôus ne pouvions nous empéèher de sou-^ rit^ en topnt la tristesse et la jaloi^sie que le jeune favori éprouvait , xjti feignait d'éprouver à Tap proche d'un tête-à télé devenu si étrangère IV mour; car il était évident que Stanislas, dont la côni'onné flottait incertaitui sur sa tête, n^avait sollicité que par crainte et par intérêt, de sôri al tière protectrice, la faVetir d'une réùnioîi -passa-' gère; et ce rendez-vous , plus dïplôtaiatiqtrê que sentifhental, ne lùî était accordé que par tiné fhbidfe bi^nséarice.

Je ne vis jamais l'impératrice plus «lîmabié que le premier jour de notre navigation : le dîner fut très gai; nous étions tous charrtés de.sorllràelia triste viltedeRiofF, où les glaces imus avaient blo* qués trois mois.

LèpriÇïtëmps rajeunissait nos idées; la beauté du temps , la magnificence de notre flotte-, la ma* jesté du fleuve, le mouvement, la joie de la mut titude des spectateurs qui aàcoUrsSeii/t Sur les

ou «rniveifiiis. 99

bords, le inélàngeimititâireoii-astatiqûé que rioii« présentaient 'le$ lAisUimes Tarîésde trente nations différentes ^ esfin la certîtaâe dé voir chaque jour des objets curieux et nouvéailx , réveitlaiéiit , aiguiltannaienlf notre imagination ; elle semblait wyagcr encore pins rapidement que nous. - *

Sans nous appesantir sut* rien, nous passions continneUémetit d'un sujet de bonTersati<yillà>l^al^ tre. Nous comparions les temps anciens aûit tnc*deraesi là Ffawcè k rAttiqtie^ l'Angleterre i Carthage , la Pf usse à fo Macédoine y Fe«ipire • de Cathefîne à cdûi de Cyrus.On raotmnsit des anecdotes •âmciennes et nouvelles. L^impératricenous en fit eotinattye plusieurs relat>v«s li Pierre le Gratt* cit à JÇlisabelh*

Comme nbtis la îféHcWoos'd''aTOir ep si peu de temps 'éd<>tici -des «^«(ieiiW ufifguèt^ «neore si rudeft et si âpres^ lelfe t*épondît ! « ^fl est vrai kjiie les » viélHdt^ rûàses doivent trouver! quelque illffé^ ^ ^eÉfW ôti«re le«^ tem^ et lewètt^^i ffe nt pui* » penser sans horreur au sortdU'peùplb sous Ife » règnedel1mpérati*i<ife Atmô^^trptoièl^ous celui «>de son ttiHàistrèM-ëav^é^^honfirtn^ cruel qui la » dominait ^ *flt tûef , Wiutîîer <M èkiler » |^us de to soixante-dix fliilîë personnes. )i'^ > ^ - : . ^ ,

Nous pkrlâttied'dék 'ti'llyus sauvages '^xii peu^ plaîent encoi^ ies-^rttêsl rëcîiîîées dé ^oir empire* «Le tempià, dït-^HéV^nV ;pôint eridore hrarclifé » pour ces tribus -liofeades ; 'depuîs-'ïéttr'OngBaé,

lOO IfEMOIRES

p elles ont toujours conservé la même simpliehé j» de mœurs : vivant sous la tente , se nourrissant » de la chair et du lait de leurs trou peaux, soumises » à des cheJEs qui sont plutôt des pères de famille que » des maîtres, pn peut les croire Heureuses; car » elles .n'ont qu^un petit. nombre de broies et de » désirs^ toujours aisés à satis&ire. Je ne sais pas -» sienies civilisant, comme je l'ai voulu, je ne les j) aurais pas gâtées; les légers tributs de fourrures nqu'dlesmé paient les contrarient pçu, puisque » Ja chasSie ts% leur liabitudjé et leur pas^îop*, » . Un seul grand changement s'e$t opéré pour ces antiques hordes de Huns , de Kirghis, de T^rtares, connues jadis sons mille noms différens: ell^ ^çnt long-temps , par leur vie errtuate , par ie^rs îcfcvasions et par leur^ ravages ,J'^;ffroi du monde ; mais, ce mpndc;, aujourd'hcu^ctirtli^, peuplé, armé , écidiré, leur. ayant qté toute possibilité de conquête , ç^shordes.oiit cessé d'êtrebçHiqWuses, è tel fK)in): queJles lie se bat^eat m&^e^ qnçi. très rarement entr'elles. .

Nous pikrlâibes^de leur religion ^ de leurs shamans ou sorci^^s > de leurs idoles. L'impératrice nous dit « qp'jmçde ces tribiis avait^un culte assez 9 difficile à connaître; leurs prêtres ont gardé de p toute antiquité un reciieii de prières, de maximes 3» ou de cantiques écrits dans mie langue dont Fin* » telUge^çe est perdue depuis bien long-temps, et » qu'ils récitent par tradition sans les comprendre.

OV êOtJVEHfRS. JOI

» Ce Élit, ajoutsHt-elle, eicita ma curiosité; je n consiiltai des savarUy qui sa^€e point, comme sùp » beaucoup d'autres, ne jat^ieae rien. J'ordonnai de » continuer des recherches; enfin depuis peu on a V cmreconnaitrequecesprièresétaientécritesdan* » la langue antique et sacrée des Indes, le sanskrit. »

Comme dans la suite de cet entretien cette prin« cesse passait en revue assez rapidement les systèmes des légîslateui*s de la Grèce, de l'Asie, de Rome et dé l'j^bie , je lui dis qu elle paraissais avoir perdu toutrà-f^it le droit de dire du mal des savans, selon son habitude.

« Oiii , ajouta le prince de ligne; car songe^-y » bien , madame , après ce que nous venons d'en- » tendre , nous allcois être obligésy en conscience^ » de vous inscrire sur la liste de cessavans que » vous ménagea, si peu. j»*

«c Ah! je le sais, dit • elle ,. mon ensemble vous » pkdt; voua me Icmez en gros ; mais je parie que , » dans lesdétails^. vous trouv^^ en moibieadessu- » jets de critique^ Je fais à tous momeus des fautes ^ de lan|^ et d'orthographe. M. de Ségur conj» viendra que j'ai par foifi la tête bien dure , puls- » qu'il n^a pu parvenir à me faire composer seule- » ment six vers; et en vérité je crois, malgré ses B éloges , que si j'étais paitieulière en Finance , ses 9 charmantes dames de Paris ne me trouveraient ^ pas assez aimable pour m'ipviter à souper. »

r Songez , je vous prie^ madame y m'écriai- je

» alor^ , quf je représenta ici piîès de voos la > y^ France , et que je ne doi3,p^ souffrir qu'on la » CÈiIomnie ainsi» » .. , .

'^ Comme Fimpératrice é%^\i dn tr^n, continwapt aiir be ton, elle nous dit : •? Allons vCp<^ apoye»*vous » .^ue j'aurais été dans le monde si j'y fusfte née )»;]ïomme et particulier ?»

M. Ht2;'rHerbert répondit qu'elie aurait été un profond législateur ; Gobentsel , un grand ministre ou un ambassadeur; moi , je Fassoi^i qu'elle serait devenue un général ti^ renomnlé.

« Ah! pour le coup , reprit-elle, vous t)ou& tram- »pez; car je xionnais ma tét^, eUe-est ardente; vL j'aurais tout nsqné ponr chercher la ^oice^ et, >^ n'étant que sous- iieiEtâ:iaaii£ Vides la première » campa^ate je mè serais fait casser la tête. »

Un autre jour , nous parlions, de toutes les conjectures qu'on allait fiûre en. Europe suif son voyage. A cet égard npus étkm^ tous du méoie ovis y et nous piétendions que partout on allait se figurer qu'eHe eî Terapetrebr Allaient conquérir la Turquie, k Perse ^ pe«it-jétre.:ni«nc l'Inde rt le J^^u ; enfin qu^eq ôe mojpfient le ca*binet vsoyag^ir de Catherine oeoupai^ et inquiétait tous les autres^ î . . > : ;

* Ce cteibihetdePêtet^bt)fi?rg, dii-eUey qui fii^teau- Si • jourd'hui feor le Diïiéper, paraît cfonc bien grande » puisqu'il donné atix ^u»es tant d'occupation ? »

rt Oui , tnadame , dit aloçs le prince c^ ligne.

ou ^ouv^mas. j[o3

D et je n'en coiimits c^eudaut pas un plu& petit , » car il na que quelque pouces de diinensiodv; U » s'étend depuis une tempe à l'autre, et depuis la » racine du neîi jusqu'à celle des cheveu^. »

lïoti'e i^avigation devait durer pendant Tespaoe de quatre cent quarante-six vçrstes , qui réparent Kioff de Kaydak^ A ^ydali, le$ qataract^es commencent , et de là il feljait reprendre nos yoiture^ pour nous rendre à Kherson.

Le Çoryathène ou Dnieper , donf ]^ ;»purçfi^se trouvent près du village de Dniéprpff , à cent CM> quante verstes de Smolensk , se grossit rapidement. Son cours entier est de quinze cents yerste$ ou environ quatre cents lieues.

Avant d'arriver à son en^bouchure , entre Rinburnet Oczakoff ^ il forme un golfe dont la longueur est de quinze lieues et la largeur de quatre. Son lit , depuis Kaydak 9 est embarrassé par treize cataractes qui occiipeut un espace de soixante verstes. Plusieurs de ces roches sopt couvertes d'eau j d'autres s'élèvent à une assez grande hauteur au-dessus de sa surface.

Ce fleuve est rapide ; plusieurs bancs de sable y rei;ident quelquefois la navigation assez dangereuse. Jl reçoit plusieurs rivières : du côté de la Pologne, ringoult;z , le Pug et le Liman ; du côté de Ja Russie la Soja, la Dezna, la Soula, la Ptia, la Vorskla et la Samara.

Indépepdai;aatent <ks village» dont ses bords

io4 MÉMOmtS

sont parsemés, on y rencontre Tripolié, ville bltî^ par Wladîmir pour défendre les frontières de ses États. Elle fttt, comme toutes les autres, souvent en proie aux guerres civiles , et momentanément détruite dans le douzième siècle par les Tartares.

A peu de distance est un village nommé StaiÏLÎ, sur un ruisseau qui marque la frontière de la Po* logne^ et depuis lequel toute la rive droite appartient aux Polonais.

Ensuite on voit la ville de Péréiaslaff , jadis habitée par les Kosars , et à droite ta ville de Trektémirofif, qui fournit des meulei aux contrées voisines russes et polonaises.

A vingt verstes plus loin , on aperçoit KanieflT, précédemment ville, aujourd'hui bourg. Ce fut là ou se rendit le roi de Pologne pour nous recevoir.

Autrefois une tribu de Tartares, nommés Bas* kas, s'empara de cette ville; plus tard Achmet- Baska , un de leurs chefs , les divisa en slobodes ^ et les nomma Cosaques. Ils se rendirent maîtres dé cette contrée.

Depuis , accrus en nombre par des troupes de déserteurs russes et polonais , ils y construisirent un fort , qu'ils nommèrent Tcherkasse. Bientôt des hommes sans aveu et de toutes les nations les rejoignirent; ils fondèrent une ville située dans une île du Borysthène , et qui devint assez fameuse sous le nom de Rortitz.

Ce fut alors qu'on les appela Zaporaviens, pour

ou soûvEiaiis. io5

les distingoet* d*autres tribus ou slobodes établies au-dessus des cataractes. Ces brigands amphibies , occupés sans cesse à guerroyer et à piller, se voyant chassés peu à peu de leurs premiers établissemens; se retirèrent et habitèrent différentes îles du Dnieper, d'où ils sortaient en foule pour faire des incursions en Pologne et en Russie.

Catherine H, ayant enfin détruit cette étrange république, établit sur son territoire des régimens de Cosaques réguliers, auxquels on assigna pour leur subsistance et leur entretien des terres et des villes.

Nous vîmes plusieurs de ces villes , qui n*ont plus aujourd'hui la même destination : Tune est Daubrowka , située au confluent dé la Soula et du Dniépèl*; Krémentchuk, plus remarquable, était un bourg appartenant au régiment de Mirgorod ; ensuite elle fut érigée en ville. Cest actuellement le chef-lieu de district du gouvernement d'Ekaterinoslafil Elle est assez grande^ mais ne se distingue par aucun monument. Un pont flottant , de la longueur d'un quart de lieue, lui sert de communication avec la ville de Krioukoff , bâtie sur la rive opposée. '

En descendant le fleuve ; on rencontre les petites villes de Kliberda et de Pérévolochno, autrefois minées par les Tartares; enfln Ortik et Kaydak. C'est près de cette dernière ville ^e Timpératricc devait poser la première pierre de la ville d'Eka terinoslaff.

I06 wiMOIHfS

Chacune d^ catamctes a un nom particulier : la première s^appelle Kaydak; la plus dangereuse de toutes est la huitième , nommée Ninajétînsk ; elle a sept cents toises de longueur, et, dans cef espace , six pieds et un quart de chute.

De lUydak jusqu'à Kherson , on traversait uui^ plaine alors presque déserte* Kiierson est située h l'embouchure du Dnieper, à vingt-deux Ueu^ de la mer.

Il était nécessaire de retraces ici en peu de mot^ cette partie de notre itinéraire, pour n'y plus re^ venir. A présent , retournons sur notre flotte , que nous avons laissée au moment où ^ toute pavoisée, elle se rangeait en ligne devant les murs de Kanieff^ dont les hauteurs et ^es plaines resplendissaient de l'éclat des armes d'ime multitude d'escadrons polonais magnifiquement vêtus.

L'artillerie de la flotte et de la ville a^nonçai^ l'approche des deux monarques. Catherine envoys^ sur une chaloupe élégante^ plusieurs de ses grande officiei^s, qui vinrent saluer le rm de Pologne»

Ce prince, accompagné par eux, et croyant devoir, pour éviter toute étiquette embarrassant^, garder un incognito peu compatible avec tant d'écjat , leur dit i « Messieurs , le roi de Pologne mV )) chargé de vous recommander le comte de Panier » towski. »

Lorsc^'il fut monté sur la galère impériale, noa^ nous pressâmes en cercle autour de lui , curiemc

ou SOUVENIK. 107

devoir les premi^r^ émotions et d'entendre Ica ^i7epaîère$ paroles de, œs auguntes personnages, dans une drcoostunce sa différmite de celle où ik 9'étaient vus autrefois^ unis par l'amour, séparés par la jalousie, et poursuivis par la haine.

Mais notre attente fut presqise totalement défae; car,aprè^un salut réciproque^ grave, ma*» jestueux et froid, Catherine ayant prés^Gité sa màxt k Stanidas , ils entrèrent dans un cabinet, et y testèrent enfarmés une demi*heure.

Dès que oe tête-à-tcte fîit fini^ leurs majestés Tinrent nous rejoindre ; et ccMume nous n^avicms pas pu les entendre, nos regards curieux cber-r duùent à lire leurs posées sur leurs traits; mais quelques légers nuages répandus sur leurs fronts, rendaient cette lecture assez difficile : c était , du côté de Fimpératrice, un nuage d'embarras et de contrainte inaccoutumés ; et, dansles yeux du roi, un^ certaine empreinte de tristesse, qu'un sourire •fiBecté ne pouvait entièrement déguiser.

Ce prince vint ohlig^onment parler à totta œwi d'entre nous qu'il connaissait; Fimpératrice lui présenta les autres. Je reçus de lui un accueil très graciaix.

Tout avait été calculé poor ne point laisser de vide dans uaae jouroée que , de part et d'autre , on désirait peut-être également abréger. Bientôt on s'embarqua dans de belles chaloupes pour se raidre sur la galère dht festin. Il ét&it difficile d'en voir

toS mixomns ^

un plus somptueux, plus délicat et plus recherdié.

L'impératrice avait à sa droite le roi, et à sa gauche l'ambassadeur Ck>bentzel ; le prince Potemkin, M. Fitz*Herbert et moi, nous étions placés vis-à-vis de leurs majestés.

On parla peu, on mangea peu, on se r^^ardabeaucoup; on écouta une belle musique^ et on but à h santé du roi, au bruit d'une grande salve d'artillerie.

En sortant de table, le roi prit de la main d'ua page les gants et l'éventail de l'impératrice , et les lui présenta. Ce prince ensuite cherchait et ne pouvait trouver son chapeau; l'impératrice, qui l'avait aperçu, «e le fit apporter, et le lui donna. <c Ah ! madame, lui dit Stanislas en le recevant, vous » m'en avez donné autrefois im bien plus beau.» On revint à la galère impériale ; le cercle fiit court, et n'offrit rien de remarquaUe. Le roi se rembarqua à huit heures, et retourna à KaniefE Dès que le soleil eut fait place à Tombre, la montagne de Kanieff étiticela de feux; ses flancs étatmt sillonnés d'un fossé serpentant, rempli de matières combustibles. Lorsqu'elles furent enflam* mées, elles présentèrent l'image de la lave d'un volcan, image d'autant plus parfaite que dans le même moment, au sommet de la montagne, une éruption de cent mille fusées embrasait les airs, et multipliait ses clartés en se réfléchissant dans les eaux duBorysthène.

Notre flotte était aussi magnifiquement illumi*

ou soirv£NiHs. 109

née , de sorte que cette fois , dans notre horizon , il n'y eut point dé nuit.

Le roi nous avait tous invités : nous nous ren-» dîmes chez lui; il nous donna un bal superbe, mais Fimpératrice n'y voulut point aller. Stanislas Tav^ît inutilement conjurée de prolonger son séjour de vingt-quatre heures; le temps des faveurs était passé pour luL Catherine lui dit qu elle craindrait par ce retard de faire attendre Tempereur^ qui devait la rejoindre à Kerson.

Nous continuâmes donc notre route le lende. main^ et ce fut ainsi que se termina cette entrevue^ qui, malgré sa magnificence théâtrale, occupera mieux sa place dans l'histoire que dans le roman; car ce ne fut certainement point par des sentiœens trop tendres qu elle fut embeilie et animée.

Cependant si le voyage du roi de Pologne et son mtrevûe ne purent ranimer dans le cœur de l'impératrice une affection depuis long-temps éteinte , il n'en tira pas moins quelque avantage de sa conférence; les intrigues tramées, contre lui par le parti de l'opposition furent déjouées. Le prince Potemkin essaya même de réconcilier avep ce prince le grand général Branitsky, son neveu; celui-ci s'y prêta de si mauvaise grâce, et s'exprima avec une hauteur si déplacée^ qu'ils se séparèrent plus brouillés que jamais.

Comme le roi , dans cette occasion , »rait montré beaucoup de condescendance pour l'impéra-

no ifi^stoiUËs )

trice> c^lte princesse , touchée dç ses procédés'^ résolut de le soutenir contre les tittaques de se» ettnemis. Elle lui donna la décoration de Tordre de Saint^^André, et^ avec son autorisation , le roi rovétit de l'ordre de TAigle-Blanc le général En^gelhard, neveu du prince Potemldn;

£n partant de Kameff , Stanislas-Auguste courut promptement à.la rencontre de Fempepeiir Joseph II, dans Tespoir de se concilier sa bienveît' lance ^ et de détourner les périls que lui fusaient i^o«iter la pui^ànce et Tambilâon de ce £t>rmi** dâbte voisin , qui venait défà de mànifiester quel^ que désir d'étendre les frontières de la Galicie.

L'empei^cur le reçut bien , et l^assura que , kàA de projeter quelque nouveau démandbrement de la Pologne^ il s'opposerait à toc^ceux que d'au^ très puissances voudraient eÉfectuer, Vaine promesse! aux yeux dès souverstoS'les plus^vènes dans leur conduite privée, là poKtique se cn^ rarement obligée à se soumettre aux règles de la tiiôraie; l'intérêt dicte et rompt leurs sermens.

Stayii^as, momentanément rassuré, s^aveugiait* «ur le vrai danger de sa^iositioii. La force seule garantit l'indépendance; elle est 4^ perdue âè$ qu'on se croit asseai fisiible pour ne lui donner d'autres garanties qu'une prôteetîoti étrangère; c'est en se montrant prêt à combattre qc^on inspire le respect, etqu'ati lieu de protecteurs on trouve des. alliés.

ou souvEirms. tu

Notre navigation continuait d'être hein*eu$e. Mie fut seulement quelquefois ralentie par des vents contraires, et nous arrivâmes sans accident, lé lo mai , à Rrementchuk.

La tristesse du séjour de Kioff , la rigueur de la maison , et surtout Thunieur du maréchal Romantoff , avaient obscurci de quelques nuages la gatté naturelle de Catherine. Pn débarquant à Krement* ehttk, un spectacle tout différent frappa ses regards : le printemps, riinimant la nature, donnait aux objets un air de fête, et le charme de la première ve^dui*e embellissait tout, jusqu'aux marais.

Une màitotî vaste, élégante, bâtie et distribuée conformément au goftt de FimpérJitrice ; un jardin anglais où la magie du prince Potemkin avait fait tt*ànsportei' à grande frais des arbres d'une grosseur singulière; une vile charmante dont Tômbrage, les fleurs et les eaux variaient agréablement leà*pers|)etttves; douie tnilie hommes de trotipes habillëes et équipées à neuf; toute la noblesse du gouvernement rassemblée et richement vêtue ; la réunion des marchands accourus de toutes les contrées de Tempire; enfin le plaisir d'être en mouvement, après trois hiois d'immobilité, et celui de voir s'avancer vers son but cet extraordinaire voyage, qui fixait l'attention de l'Êuro^Dé : tels furent les préludes des scènes nouvelles dont j'allais être témoin.

La satis&ctibn de Catherine, nourrie chaque

lia HiMoiHES

jour par des objets nouveaux et piquans, se mani^ festait à tous les yeux. Le prince Potemkin,^ex' traordinaire en tout et toujours /se montrait a^ssi actif dans ses gouvernemeiis quHl paraissait indo« lent à Pétersbourg.

Tout ce que sa vive imagination, son pouvoir illimité et la connaissance profonde qu'il avait du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exalter sa tète, pour flatter son amour*propre, était employé avec un art inconcevable.

Il savait, par une espèce de prodige, lutter çon* tre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, resprlt sur l'ennui d'une longue marche, et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.

Toutes les stations étaient mesurées de &çon à éviter la plus légère lassitude; il avait soin dejie faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs outilles situées dans des positions pittoresques. D'immenses troupeaux, animaient les prairies ; des groupes de paysans vivifiaient les plages; une foule innombi*able de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des airs rustiques de leur pays, nous environnaient sans cesse; rien n'était oublié.

Il faut convenir que, si ce premier ministre, médiocre général, politique capricieux, se mon-

ou SOTJVENinS. ii3

trait fort loin d'êti'e un grand homme d'État, il était au moins le plus grand et le |)lus habile des hommes de cour.

Cependant, en retranchant tout ce qu'il y avait d'artifice dans ses créations, on y reconnaissait «ussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement, on n'y comptait que deux cent quatre mille habitans; et sous son administration la population, en très peu d'années, s'était élevée à huit cent mille, nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent

Cet accroissement se composait de colons grecs, allemands 9 polonais^ d'invalides, de soldats et de matelots congédiés. Un Français, établi depuis trois ans dans cette contrée, me dit qu'en la parcourant chaque année 9 il trouvait de nouveaux villages établis et florissans^ dans les lieux qu'un an auparavant il avait laissés déserts.

Le prince nous fit jouir, à Krementchufk, du spectacle d'une grande manoeuvre, où se déployèrent quarante-cinq escadrons et une nombreuse infanterie. J'ai vu peu de troupes plus belles et en plus briHahte tenue. Leurs mouvemens purent nous donner une idée de cette tactique russe si effrayante pour les Turcs , quoiqu' elle dût être sans doute insuffisante contre d'autres troupes. Depuis, nous leur avons donné de savantes leçons, di>nt ils n'ont que trop bien profité.

1/4 MiMOlKÉS '

Tontes leurs manoeuvres, à l'époque où je lei Tis, consistaient à m;archer sur quatre colonnes, en se couvrant d'un rideau de tirailleurs, précédés d*un corps de Cosaques. Supposant ensuite que l'ennemi s'avançait en forces, les quatre colonnes formarênt quatre bataillons carrés, à centre vide , sur trois de hauteur.Les Cosaques se retiraientderrière elles, et se formaient sur un rang dans leurs intervalles, de sorte que la ligne de bataille offrait l'apparence de quatre bastions et de deux courtines;, l'artillerie se plaçait aux angles des carrés.

Dans ce moment, comme il fallait supposer qu'on était entouré , parce que c'est le geiîre d^attaque des Turcs , on exécutait un feu très vif, après lequel , supposant encore que l'ennemi avait été mi» en désardre, les carrés marchaient en avant, les tirailleurs sortaient de leurs rangs, et les Cosaques^ là lance à la main, et jetant de grands cris, volaient à la poursuite des vaincus , pour compléter leur défeite»

Après cette brillante revue militaire, l'impéra-* tf ice , témoignant sa satisfaction au pf*ince, lui dit^ avec une joie* qui partait du cœur : « Depuis Pér » tersbouTg jusqu'à Kioff ^ j'ai cru voir le ressoft » de mon empire détendiî et li&é jici je le retrouve » dans toute son activité et dans toutesa vigueur. »

Cette princesse, ayant ensuite, conformément à ses habitudes , qu'elle ne variait jamais, donné audience au clergé, aux autorités, aux marchands^

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ou SOUVÏSNIRS. 1 1 5

invita toute la noblesse à un cercle suivi d'un bal magnifique, et remonta sur sa galère.

Le fleuve devenait plus large, et cependant notre navigation devenait plus difficile : à chaque instant des vents trop faibles ou des vents contraires bous faisaient échouer sur des îles ou sur des bancs de sable ; quelquefois ils nous forçaient de rester à l'ancre vingt quatre heures de suite.

Mais l'aspect de ces rives inconnues, le plaisir de traverser lul pays naguère habité par des Cosaques zapora viens, brigands destruc^:eurs, ennemis de tout travail agricole ou industriel, pays aujourd'hui peuplé de citojens soumis et laborieux, enfin la commodité et l'agrément de nos galères, ainsi que le charme des lectures et des entretiens, abrégeaient le temps pour nous, et transformaient presque en plaisirs, par leur variété, ces légers accidens d'un si long voyage.

L'impératrice même paraissait si contente d'elle et de nous , qu'elle aurait vu avec peine , disait elle, s'approcher le terme de cette navigation , si elle n'avait pas craint de faire attendre long-temps l'empereur, qu'on savait arrivé à Kherson.

Le prince de Ligne, plus âgé que moi de vingt ans, m'étonnait sans cesse par la vivacité de son imagination et par la jeunesse de son esprit : dès le matin, frappant contre la faible cloison qui séparait son lit du mien, il me réveillait pour me réciter des impromptus en vers et en chansons»

qu'il venait de composer, et , peu de temps après, son chasseur m'apportait imc lettre de quatre ou six pages, où la sagesse, la folie, la politique, la galanterie, les anecdotes militaires et les épigrammes philosopl^iques , étaient mêlées de la manière la plus originale.

Il exigeait une prompte réponse : aussi rien ne fut jamais plus suivi et plus exact que cette étrange correspondance quotidienne, entre un général autrichien et un ambassadeur français, couchés l'un à côté de l'autre sur la même galère , non loin de l'impératrice du Nord, et naviguant sur le Borysthène, à travers le pays des Cosaques, pour aller visiter celui des Tartares. '

Mille amusemens divers , les récits curieux et piquans que nous faisait Catherine , les réflexions spirituelles, bien qu'un peu mélancoliques, de M. Fitz- Herbert, les folies du grand-écuyer, et la gaîté intarissable de Cobent^el , qui nous faisait jouer avec lui des proverbes dans la chambre à coucher dif l'impératrice ( genre de talent où il ^excellait), variaient agréablement nos journées.

Néanmoins , les é<;ueils et les retards se multipliant de plus en plus , l'inquiétude de l'impératrice allait peut-être se chaiiger en humeur, lorsque nous apprîmes que l'empereur , le lendemain de son arrivée à Kherson , en était parti, et s'était rendu en toute diligence à Kaydak , dont nous n'étions éloignés que de six lieues.

OIT SOUVENIRS. ti'J

Le dessein de ce monarque avait été de venir à la rencontre de la galère de l'impératrice; mais» le prince Potemkin , qui s'était rendu d'avance à Kaydak , ayant prévenu à temps sa souveraine , elle se fit descendre à terre , nous laissa presque tous sur sa flotte y monta précipitamment en voiture , et courut au devant de l'empereur, qu'elle rencontra près de la maison isolée d'un Cosaque, où ils s'arrêtèrent peu d'heures, et d^où ils partirent ensuite ensemble pour Kaydak , où nous les rejoignîmes le lendemain matin , le 19 mai.

Comme l'impératrice s'était pressée au point de ne prendre avec elle aucun de ses, gens , l'embarras pour faire dîner les deux grands souverains ne fut pas médiocre. Le prince Potemkin , le grand géw néral Branitski , ainsi que le prince de Nassau ^ que ce dernier avait mené dans sa voiture à Kaydak , leur firent , comme ils le purent , un repas qui fut très gai , mais aussi détestable qu'on pouvait l'attendre de si nobles cuisiniers.

Nous restâmes à Kaydak toute la journée du 19 pour attendre, non pas notre flotte entière, c^r plusieurs de nos bâtimens étaient restés échoués, mais au moins ceux qui portaient les hommes et les effets les plus indispensables pour la continuation du voyage.

Le 10 , on alla camper sous des tentes à deui lieues de là , à l'endroit où l'impératrice voulait bâtir Ekaterinoslaff. On entendit la messe dans la

1 1 8 mémoihes

tente impériale -, et leurs majestés posèrent , en présence de l'archevêque , la première pierre de l'église de cette nouvelle capitale , dont la position est extrêmement riante. Elle est placée sur «ne hauteur d'où l'on aperçoit les longues sinuosités du Borysthène, et It s îles boisées qui embellissent cette partie de son cours.

Nous allâmes diner ensuite dans la maison de campagne du gouverneur de la province : elle était située sur le bord du fleuve , vis-à-vis de la pbis Êimeuse des cataractes qtii long temps ont fait regarder ce passage comme absolument impraticable pour le commerce.

En effet , le Borysthène est barré en cet endroit dans toute sa largeur par des chaînes de rochers, dont les uns à fleur d'eau et les autres très élevés forment plusieurs chutes et plusieurs cascades; leur bruit nous empêchait presque de nous entendre. L'eau s'y brise et y écume avec furie.

On ne croirait pas possible , au premier coup d'œil , que l'esquif le plus léger et les rameurs les plus hardis pussent franchir un pareil obstacle. Cependant un canot et un assez gros bâtiment étaient mouillés à quelque distance , avec l'ordre de franchir cette barrière. Nous voulûmes , le prince Potemkin , M. de Nassau et moi , nous y embarquer ; mais l'impératrice nous lé défendit formellement.

Les bâtimens, se dirigeant de notre côté, fran-

OIT SOUVENIRS. Il 9

çhirent fort heureusement ce périlleux passage ^vec la rapidité d'une flèche , mais aussi avec des mouvemens violens qui faisaient croire à chaque instant qu'ils allaient être brisés , ou remplis par ries vagues et submergés ; le canot surtout dispa* raissait presqu'à tous moraens- . On nous dit cq>endant que , lorsque les eaux étaient plus hautes , le passage s'exécutait avec plus de facilité, en y employant l'adresse de quelques anciens Zaporayiens accoutumés à cette dangereuse navigation;etleprince Potemkin comptait tellement sur leur expérience et sur leurs promesses,, qu'il avait formé le dessein défaire desr cendre jusqu'à Kherson toute la flotte de galères suç laquelle nous étions venus de Rioffà Kaydak.

En sortant d'Ekat^rinoslaff^ nous entrâmes dans ce.qu'on appelle en Russie les steppes , vastes et soUtàires prairies, tolalement dépourvues d'arbres , et coupées seulement en longs intervalles par quelques coteaux tout nus , au pied desquels serpentaient de faibles ruisseaux. On parcourt souvent sept ,à huit lieues sans y rencontrer u« homme, une maison , un arbuste^

L'Afrique a ses déserts de sable ; ceux de l'O^ rient sont moins arides, ce sont des déserts de verdure. Des troupeaux immenses de moutons, des haras nombreux de chevaux . animent seuls ces profondes Solitudes où on les laisse errer toute i'année«

I lO MÉMOIRES

Au premier coup d'oeil , cet immense et vepdoyarit horizon , où rien n'arrête la vue, produit sur l'esprit la même impression que l'Océan : i\ semble donner plus de grandeur aux idées , plus de profondeur aux réflexions ; mais , à mesure qu'on s'avance , cette uniformité inspire la tristesse , et bientôt on se fatigue péniblement en ne voyant , au-dessus et auteur de soi, que le ciel et des prés qui n'ont point de bornes-

On n'y aperçoit d'autres variétés que de nombreuses éminences qui paraissent élevées par la main des hommes , et relativement auxquelles les opinions ont été long-temps partagées : les uns croyaient que c'étaient d'anciens tombeaux, et d'auti*es assuraient que ces tertres avaient été formés par les Scythes et par les Tartares, afin de découvrir de plus loin les ennemis qui pourraient vouloir les surprendre. La vérité de la première de ces deux opinions a été depuis définitivement prouvée.

Toute l'étendue de pays qui se prolonge en Europe, depuis le Bug jusqu'à AzofF, et en Asie , depuis le Caucase jusqu'aux frontières de la Chine ^ n'est qu'une immense mer de verdure.

La partie de ces steppes où nous nous trouvions, et sur laquelle la civilisation cherche à étendre ses conquêtes et ses travaux, ressemblait à une toile unie dont un peintre commence à faire un grand tableau^ en y plaçant quelques hameaux , quelques

ou SOUVENIRS. 121

bocages, quelques ckamps cultivés; mais cet ou^ vrage, avançant avec lenteur, lui laissera encore pendant plus dVin siècle toute l'apparence d'u^ désert.

La veille de notre, arrivée à Kherson, nous pash sâmes, sur un pont, la petite rivière Kaminka , qui servait autrefois de limites entre les Tartares nogais et les Cosaques.

Ce désert de cent lieues que nous venions de traverser, rendit peut-être plus grande et plus agréable la surprise que nous causa la vue de Kherson. Je crois cependant qu^ndépendamment de la disposition où notre esprit se trouvait > nous n'aurions pu nous défendre d'un juste étonnement,. en voyant tant de nouvellejs et imposantes créations: une forteresse presque ïichevée; des casernes pour vingt^quatre mille hommes; une amirauté avec tous sesmiagasins; un arsenal garni de six cents pièces de canon; deux vaisseaux de guerre et une frégate prêts àlsuicer; des édifices publics qui s'élevaient partout a la fois; plusieurs églises d'une noble architecture; enfin une ville déjà commerçante , qui contenait ^ux mille maisons, des boutiques remplies des marchanctises venues de Grèce, de Constimtinople et de France , et environ deux cents Vaisseaux de commerce qui mouillaient ou arrivaient dans le port.

Si on y ajoute l'activité de dix-huit mille travailleurs , une grande pompe militaire, le concoui»

lia MEMOIRES

de plusieurs ministres et consuls étrangers, ou de voyageurs, on comprendra facilement combien un tel spectacle , dans une contrée que la Russie n'a conquise qu'à la paix de Kainardgi, dont on ne s'était occupé activement que depuis six années, et qui n'était débarrassée que depuis trois ans du voisinage des Tartares, devait exalter Famour-propre de l'impératrice, justifier la surprise de ceux qui la suivaient, et les éloges qu'ils donnaient au talent comme à l'activité du prince Potemkin.

Il est vrai que ce premier moment d'étonnement fut bientôt mêlé de réflexions qui rendirent notre admiration plus modérée; en voyant Kberson de plus près et plus en détail, on nous fit remarquer que sa position était mal dioisie : les vaisseaux ne peuvent remonter le Diiiéper que déchargés; ceux de guerre qu'on y construit sont obligés, pour descendre le fleuve , de se faire alléger par le secours de chameaux *.

On n'avait point construit de quais, ni de magasins pour le commerce ; les tribunaux , mal organisés, rendaient mal et^lentement la justice; enfin l'infection des marais et des îles remplies de roseaux qui entouraient la ville, en faisaient un sé-

* On appelle chamecutx de grands bâtîmens longs , carrés et à plates yarangues , «qui , assujettis deux à deux ayec des câbles , ser- Tent à faire passer un yaisseau dans les endroits où il n'y a pas asse» 4'taii.

ou SOUVENIRS. lîî

jour jnalsain et souvent mortel pour ses habitans. Je ne laissai point ignorer au prince Potemlrin ces observations, que je tenais de plusieurs négocians. Il avait senti et reconnu tous ces inconvéïiiensr Pour y remédier, son projet était de former, trente verstes plus bas, un port marchand, d'y bien régler la quarantaine, de construire des quais et des magasins , d'établir une justice consulaire, enfin de dessécher les marais les plus voisins.

Déjà il avait demandé et obtenu l'argent nécessaire pour la plupart de ces opérations; mais celle du dessèchement me semblait impossible : d'ailleurs on ne pouvait l'effectuer sans détruire et perdre les roseaux, seul chauffage et seule couverture de presque toutes les maisons dans un endroit ou, à cent lieues à la ronde, on ne trouvait point de bois.

Les premiers momens de notre séjour à Kherson furent employés en courses dans la ville, en grandes audiences, en repas de cent vingt couverts , en concerts et en bals. L'impératrice nous mena dîner dans une maison de campagne à quatre lieues de Kherson. Le lendemain nous vîmes lancer, en sa présence, un vaisseau de quatrevingts canons, un de soixante-six et une frégate. Le jour suivant il y eut bal paré à la cour, dans un palais construit pour elle avec plus d'élc^'gance que de solidité.

L'impératrice avait formé le projet de se rendre

124 At^MOIRES

àKilboufn, vis-à-vis d'OczakofF; mais cette reconnaissance militaire du territoire tiirc> et qui ressemblait un peu trop à une bravade , ne put avoir lieu. L'arrivée d'une escadre ottomane, composée de quatre vaisseaux et de dix frégates, et qui vint mouiller dans le liman près d'OczakofF, contraria le dessein de Catherine; elle n'y renonça qu'avec une humeur très visible. Ainsi, n'ayant plus rien qui pût nous retarder davantage , nous partîmes pour la Crimée, à la suite des deux augustes chefs de notre caravane.

Avant de quitter Kherson, il est à propos de parler des nouvelles que nous y reçûmes de la marche des affaires importantes qui $ç traitaient alors à Constantinople : l'arrivée imprévue de l!escadre turque à l'embouchure du Borysthène, et celle de plusieurs militaires français à Oczakoff, avaient produit, dans l'esprit des ministres de Catherine et de toute sa cour, un mécontMitement qui allait jusqu'à l'indignation.

a Comment concevoii*, disaient*ils , qu'au moi* ment ou nous venons de signer un traité d'a- » mitié, et à l'instant même où l'impératrice se » fait accompagner du ministre de France , en le » comblant de distinctions et de marques de con- » fiance, envoie des ingénieurs finançais occupés » à diriger les travaux, les canons, les vaisseaux » et les préparatifs hostiles de ses ennemis?»

Le prince Potemkin me parla plusieurs fois de

ou souvEirius, laS

CCS prétendus griefs avec amçrtnme et vivacité, me reprochant d'avoir, par de vaines alarmes, excité les Turcs à des mesures menaçantes qui pourraient provoquer la guerre.

Si j'avais voulu user de finesse, feindre d'ignorer ce que je savais, et blâmer ce que j'avais con*seillé, je n'aurais point, par là, calmé rhumeur qu'on me montrait, et j'aurais seulement perdu cette considération qui ne peut se conserver que par une noble franchise.

Je r^>ondis donc, non en courtisan, mais en ministre, a que les Turcs avaient rai^n d'être in^ » quiets; que la conduite de M. Bulgakoff âveO n M. de Choiseul nous avait âté toute possibilité » de les. rassurer. » J'ajoutai même « que nous » avions dû conseiller, approuver et seconder les D dispositions défensives de la Porte.

» Notre marche , disais-je , est franche et con- » stante; nous vous avons toujours déclaré que » plus le roi se montrait empressé à faire redres- 9 ser les griefs dont la Russie pouvait avoir à sô » plaindre, plus sa majesté, mue par de grands » intérêts, était décidée à yeiller, autlnt qu'il dé- » pendrait d'elle, à la conservation de l'empire )9 ottoman.

2> Malgré vos protestations pacifiques , conti^ » nuais-je, que j'aime à croire sincères, peut-oa î» s'étonner des précautions que la prudence dicte » à la Porte? Mettez-vous à sa place : si le grand-

1 3t6 Bl^'tf OIRKS

» seigneur venait à Oczakoff avec ses visîrs, un » puissant allié, une flotte formidable et une armée » de cent cinquante mille hommes, pourràit-on » s'étonner et vous blâmer en vous voyant mon- » trer alors quelque alarme , vous tenir sur vos » gardes, et prendre le parti sage de fortifier Kher* » son et de rassembler vos troupes? »

L'argument était irréfutable, le prince n'y répliqua point; la franchise de mon langage eut un succès que n'aurait pu m obtenir une maladroite dissimulation. La froideur que l'impératrice me montrait depuis quelques jours, disparut peu à

peu.

Le résultat de la fetmetc des Turcs fut heureux; on cessa de mépriser leur feibl^sse, et, pour le moment au moins, on négocia plus amicalement.

3'avais vu à Kaniefî un roi , sans force et sans autorité, entouré de ia magnificence et de l'éclat des plus grands monarques; par un contraste remarquable, je voyais à Kherson un empereur puissant, simple dans ses formes, modeste dans ses manières, familier dans son accueil, ennemi de toute étiquette , permettant et provoquant la conversation sur tous les sujets, et ne voulant briller d'aucun autre éclat que de celui que lui donnaient une instruction étendue, un jugement solide, un esprit orné.

Lorsque Catherine II voulut à Kaydak me présenter à lui, il lui dit: a Madame, je ne suis ici

OV SOUVEKUl». 127

> que le comte de Falkenstein , et c'est mol qui » dois être présenté au ministre de France. »

Cq prince était arrivé en Russie dans une simple calèche ^acccHnpagné d'un officier général et de deux domestiques. Le strict incognito qu'il gardait, lui était aussi commode qu'utile pour mieux voir et pour mieux entendre ; aussi il voulait absolument qu'on le traitât comtne un voyageur, et non comme un monarque.

Tous les matins il venait au lever de l'impératrice , se mêlant avec nous , et attendant comme nous que cette princesse parût. Dans la journée^ il parcourait tous les environs du lieu où nous étions arrêtés ; et , comme le hasard fit que mon entretien lui plut, il faisait souvent de longues promenades seul avec moi, en me donnant fami-* Uèrement le bras.

Ce prince , dans ses conversations , me montra qu'il était peu disposé à seconder l'ambition d» Catherine. La politique du roi , à cet égard , lui semblait fort s^ge. « Constantinople , disait - il , 9 serait un objet de jalousie et un sujet de dism corde qui rendra toujours impossible l'accord » des grandes puissances pour un partage de la » Turquie. »

Je le trouvai très peu frappé du progrès des établissemens russes : «J'y vois, disait-il , plus d'é-» » clat que de réatité. liC prince Potankin estac- • tif^ mais plus propre à commencer de grands

» travaux qu'à les finir. Au reste, tout parait hr » cile quand on prodigne l'argent et la vie des », hommes. Nous ne pourrions toiter en Alle- » ui/ïgne ni en France ce qu'on hasarde ici sans a obstacle. Le maître ordonnne; des milices d'es- » claves travaillent. On les paie peu ou point; on » les nourrit mal ; ils n'osent laisser échapper un i> murmure , et je sais que depuis ttrois ans , dans » ces nouveaux gouvememens , la fatigue et Tin- )) salubrité des marais ont kit périr cinquante » mille hommes sans qu'on les plaignit, et même » sans qu'on en parlât, d »

Un autre jour l'entretien étant tombé sur le prince Potemkin : « Je comprends , me dit-il , D que , malgré ses bizarreries, cet homme singuy » lier ait pris et conservé un grand ascendant sur* » l'impératrice :* il a une volonté forte , une ima- » ginatton vive ; par là , il lui est non-seulement » utile , mais nécessaire ; car vous connaissez les » Russes , et vous conviendrez qu'il serait difficile » de trouver parmi eiix un autre homme capable » de contenir et de comprimer un peuple encore w si âpre , si récemment en contact avec ta «ivi* »lii9:ation, et une cour trop long - temps accou-* » tumée aux conjurations. i>

Plus M. de Cobentzel me voyait honoré de la bienveillance de l^empereur , plus la confiance qu'il me montrait devenait intime ; mais, tout en m'as* surant de la sincérité deà démarches qpi lui étaient

ou SOUVENIKS. 129

prescrites pour seconder les miennes relativement à la paix , il me parut craindre que l'empereur ne se laissât enfin entraîner à la guerre, si Timpératrice , bornant ses prétentions à la prise d'Ocza* koff et d'Akerman , le rassurait pleinement sur toute autre idée cTagrandissement

c< Cependant, ajoutait-il, ce serait avec une » extrême répugnance que ce prince s*y prêterait, » dans la crainte qu'une rupture avec la Prusse » et un refroidissement avec la France ne fussent ïi les résultats de cette condescendance pour son » alliée. »

Sur ces entrefaites, M. de Bulgakoff, ministre de l'impératrice , et M. de Herbert , internonce de l'empereur , étant arrivé;» de Constantinople , quelques conférences s'ouvrirent entre eux, M. le comte Bezborodko €t moi«

Ils me dirent v que les affaires s'embrouillaient » de plus en plus; la populace de Candie s'était » livrée à de violens excès contre le consul russe )> à la Canée, et, après avoir arraché son pavillon, » l'avait contraint d'abandonner sa maison, et de^ V se réfugier dans celle du consul de France. Le » bruit s'était ausisi répandu qu'à Rhodes, à la » suite d'une émeute, le consul russe avait perdu » la vie. »

Il fut convenu entre nous, d'après le consenteinent de l'impératrice, que l'on rédigerait par écrit des propositions dont nous arrêtâmes les bases, ni. 9

l3o , MEMOIRES

M. de BulgakofF devait , après nous avoir suivis jusqu'à Sevastopol , s'embarquer et présenter ces propositions à la Porte, en les communiquant auparavant à notre ambassadeur , ainsi qudles Tétaient déjà à Tinternonce , et en agissant de concert avec eux.

Le comte Bezborodko m'assura qu'il avait vivement reproché à M. de BulgakofF sa conduite à l'égard de M. de Choiseul , conduite que l'on pouvait regarder comme la source de toutes les alarmes inspirées aux Turcs. Comme ce ministre tint le même langage à M. le comte de Cobentzel, je ne pus douter de sa sincérité.

Les bases de ces propositions arrétéesentrenous, et conformes aux traités prjécédens, furent celle-ci: Que la Porte enverrait le firman convenu ; quCon garderait réciproquement le silence sur la suze^ raine té de la Géorgie^; que la Porte forcerait les Algériens à restituer des navires russes pris par eux; qu'elle permettrait qu^on châtiât les Tartares du Kuban, qui venaient de faire prisonniers près 4e mille Russes ; qdelle contiendrait au-delà du Bug les Zaporaviens retirés chez elle; qu^elle ne prendrait désormais en Crimée que la quantité de sel convenue ; quelle n'insisterait plus sur la demande faite de lui livrer Fhospodar Maurocor' dato , réfugié en Russie ; enfin ^ qu^ elle punirait les séditieux qui vetieUent d'outrager les con^tls de V impératrice dans les lies de Rhodes et de Candie.

ou SOUVENIRS. l3l

Ces propositions étaient toutes raisonnables; et cependant , dans le cas où l'on ne serait pas sincère , rien n'était si facile que de s'attirer un refus ; il ne fallait que les présenter d'im ton hautain et menaçant. Le prince Potemkin pouvait ^n être tenté, se voyant à la tête d'une, armée efïec- , tive, formée de cent cinquante-trois mille hommes complets, cantonnés à Krementchuk, à Kherson, à Élisabethgorod j à Pultawa et dans les villes de Crimée.

Un nouvel incident vint fortifier l'espoir de conserver la paix: l'empereur reçut quelques nouvelles inquiétantes des Pays-Bas , où se manifestait ime assez grande fermentation. Ces nouveaux troubles devaient naturellement le détourner de toute idée de coopération avec l'impératrice , si elle voulait attaquer les Tu^s.

Un envoyé de Naples vint dans ce temps à Kherson , sous le prétexte de porter à l'impératrice les assurances amicales de sa cour ; l'objet réel de la mission de M. de Gallo était d'examiner les établissemensdeKherson, afin de s'assurer des moyens qu'on pourrait prendre pour tirer parti du nouveau traité de commerce que le roi de Naples venait de conclure avec la Russie.

Nous partîmes de Kherson le 129 mai , pour nous^ renclre à Kisikerman , située sur la rive droite du Borysthènç , à soixante -quinze verstes au nordest de Kherson. Cette petite ville appartenait autre-

l3l M^MOlIOîS

fois aux Tartares nogais , et fait à présent pai'tîe de la nouvelle Russie. Les Grecs qui la fondèrent, rappelèrent d'abord Olviopol ; les czars lui donnèrent le nom de Béalaiavéja , depuis Bérislaff, et les Tartares celui de Kisikerman , ce qui voulait dire dans leur langue ville des filles. Elle fut tour à tour la proie des Kozars , des Petschenèques et des Tartares.

Les marais salans et les pétrifications qu'on trouve «n abondance dans la plaine qui l'entoure, donnent lieu de croire que jadis son territoire était couvert par les eaux.

Nous passâmes en cet endroit le Borysthène; en débarquant sur la rive opposée, l'impératrice trouva ime troupe de Tartares des familles les plus distinguées^ qui étaient venus au devant de cette princesse, pour lui rendre hommage et pour lui servir d'escorte ; de là , pour arriver à Pérékop , nous traversâmes le grand désert des Nogais. On n'aperçoit dans cette immense prairie dénuée d'arbres , qu'im seul vestige du travail des honpimes : c'est un antique pont de pierres blanches construit sur la petite rivière Kalentchak.

Les Tartares, comme les Arabes , étaient partagés en tribus, dont les unes habitaient les villes de la Crimée, et les autres, toujours errantes, parcouraient les steppes avec leurs nombreux troupeaux.

Lorsque leur pays fut conquis par l'impératrice,

ou souvEirins. 1 53

la plus grande partie de ces peuples nomades abandonnèrent leur patrie, et se réfugièrent dans le Kuban ; nous n'en vîmes donc qu'un petit nombre dont les tentes , les chevaux, les troupeaux et quelques chameaux donnaient encore un peu de vie à cet uniforme paysage.

De plus, comme le prince Potemkin voulait sans cesse lutter contre les obstacles, varier les grands tableaux qu'il offrait aux regards de Catherine, et animer la solitude même, il eut soin, autour d'un camp formé de tentes très élégantes et richement meublées, qu'il avait fiait préparer pour sa souveraine, de faire paraître inopinément à sçs yeux cinquante escadrons de Cosaques du Don.

Leurs costumes asiatiques et pittoresques, la célérité de leurs manœuvres, Tagili té de leurs chevaux, leurs courses, leurs cris, leurs lauces, firent oublier momentanément les steppes , passer agréablement des heures qu'il eût été difficile autrement de ne pas trouver un peu longues et tristes. Ce fut dans ce lieu que l'impératrice, de nouveau aigrie contre moi, et qui ne me parlait pas depuis quelques jours , recommença à me traiter avec sa bienveillance ordinaire: quelques obligeans courtisans l'avaient assurée que, trop pressé dem'éloigner d'elle, il me tardait de retourner çn France , et de profiter d'un congé que M. de Wontmorin venait de m'envoyer.

l34 MÉMOIRES

Aussi , en montant en voiture à Kisikennan , elle m'avait dit , sans attendre ma réponse : «Pourp quoi vous gêner, monsieur le comte? Si vous » craignez l'ennui des déserts , qui vous empêché » de .partir pour Paris, où tant de plaisirs voui » appellent? »

On comprend facilement que j'étais pressé d'obtenir quelques explications sur ime iiiterpel* lation si étrange et si peu attendue : aussi, dès qu'elle fut établie dans son camp^ et que nous pûmes la voir, je m'approchai d'elle et lui demandai le sens d'une plaisanterie qile je n'avais pas comprise.

« Ce n'est point une plaisanterie, tne répondit- » elle. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois; j*étais » sûre que vos belles dames de Paris vous plai- » gnaient de fiaire quinze cents lieues dans un pays )i barbare, et au milieu d'un désert, avec une en- » nuyeuse czarine. Or, apprenant que vous aviez » demandé un congé, j'ai voulu, quelque contra- » riété que votre départ pût me causer, vous mettre » toutà-fait à l'aise à cet égard. »

Je me récriai alors vivement sur l'étrange idée qu'elle avait de moi et de mes sentimens pour elle. <c C'est en même temps, lui dis-je, madame, » me juger aveugle, ingrat, sans discernement et » sans goût. J'ose même ajouter que j'y vois avec » peine un reste de prévention contre les Fran- » rais , qui ne méritent pas une opinion si peu

ou SOUVEKIRS. >35

». fondée. Nulle part vous n'êtes plus appréciée » çt admirée qu'en France, et sur ce point je re- » présente bien fidèlement près de vous mon pays. . » Ce sera avec un véritable chagrin qil'après le » retour de votre majesté à Pétersbourg, je m'é- » loignerai momentanément de s^cour. Il faudrait,. ». pour que mon départ eût lieu plus tôt, qu'elle ^m'exilât.»

« Je n'en ai , dit-elle en riant , nulle envie. Je » voudriais que vous pussiez toujours rester près. Y* de moi^ et vous le savez bien. Si je vous en ai » un peu voulu de la visite que m'ont faite récem* w ment vos Turcs barbus, vos spirituels disciples,. i> cette bouderie est tout-à-£iit passée. »

Elle me parla ensuite des propositions qu'on* » ferait à la Porte* « Le roi verra par ma condesy^ cendance , dit-elle , que mes dispositions pour la y> paix sont sincères , et que je ne suis p^nt aussi f ambjLtieuse qu'on scplait à le supposer.» De ce moment elle reprit avec moi toute sa grâce et soil •njouemeut.

Le soir , dès qu^elle eut congédié son cerde f. l'empereur, voulant profiter de \a^ beauté de la soirée , me prit par le bras , s'éloigna du camp, et se promena assez long-temps sur cette vaste prairie où l'œil ne voyait pas de bornes^ .

A l'aspect de plusieurs chameaux et de quelque* paste»rs tartares erraus dans la plaine : « Quel' » singulier voyage I me dit ce prince ; et qui aurait

l36 MiMOIBES

» pu s'attendre à me 'voir avec Catherine II , et le» » ministres de France et d'Angleterre, errant dans y> le désert des Tartares ! C'est une page toute neuve » d'histoire. »

« Il me semble plutôt, hiî répondîs-je, que c'est » une page des Mille et utie Nuits ^ que je m'ap- » pelle Giafar, et que je me promène avec le calife >» Haroun-al-Raschild déguisé selon sa coutume. »

Quelques momens après, l'empereur s'arrête subitement et se frotte les yeux. « En vérité, me » dit-il, je ne sais si je veille, ou si votr« mot des » Mille et une Nuits me fait illusion ; regardez de » ce côté. »

Je toiu*nai là tête , et le même objet qui excitait sa surprise me «ausa le plus vif étonnement. En effet, à deux cents pas de nous, nous voyions une grande, haute et immense tente, qui marchait toute sqjjje sur l'herbe et s'avançait de notre côté.

Malgré la hauteur des herbes, nous courûmes assez vite tous deux pour mieux! distinguer ce phénomène singulier. Bientôt la tente s'arrêta, et nous vîmes une trentaine de Kalmouks qui en sortaient.

L'empereur me dit d'y entrer; et comme il avait fait apparemment, et en riant, quelques signes aux Kalmouks , ils me suivirent et baissèrent la couverture qui fermait l'entrée de la tente , de sorte que je me trouvai , pour ainsi dire , leur prisonnier.

Alors tout me fut expliqué; voici la structure

eu souvEifiRs. 13;

de ces tentes : on fait avec des lattes une espèce de treillage , dont on compose une sorte de parc circulaire de quatre pieds de haut , couronné par un cercle en bois, qui fait une espèce de lambris à hauteur d'appui. Sur ce lambris on pose et on élève de grandes lattes hautes d'une trentaine de pieds; à^eur sommet un petit cercle en bois les empêche de se rejoindre ; toutes ces lattes sont fixéçs par des chevilles en cuir.

Sur le tout on jette une immense couverture Élite de poil de chameau, et qui descend jusqu'à terre. On relève des pans de cette couverture du côté où Ion ne craint ni le vent ni le soleil. D'autres couvertures du même feutre servent, dans la tente, de lits et de divans. On laisse en haut une ouverture pour donner passage à la fumée. Trente hommes peuvent habiter commodément chacune de ces tentes, autour desquelles couchent leurs troupeaux.

Lorsqu'ils décampent , ils enlèvent la couvertore, ôtent les chevilles, ploient toutes les lattes en faisceaux, et mettent le tout sur un chariot. Mais, lorsqu'ils ne veulent que changer de place pour chercher d'autres pâturages à peu de distance, alots, sans rien déranger à la tente, les Kalmouks, qui sont dedans,. se tournent tous dans la même direction , soulèvent le treillage^ et marchent ainsi en portant leur légère maison.

C'est précisément cette manœuvre qui avait été

i3S ]ïrinM[oiEi?s

la eause de notre grande surprise, lorsque nous

voyions cette tente se mouvoir, sans qu'elle parût

tirée ni poussée par aucun homme ni par aucun

animal.

Quand ils m'eurait ainsi fait faire avec eux une petite pi'bmeiiade de quelques toises, je recouvrai ma liberté et je retrouvai l'empereur, qui riait beaucoup dç mon emprisonnement. Il entra luir même dans la tente, et convint avec moi qu*tm pareil logement, pour ceux qui en avaient l'habitude, devait être assez commode et très propre à les mettre à l'abri des rigueurs de toutes les saisons. *

Le lendemain nous arrivâmes à Pérékop, isthme étroit qui sépare la mer Noire de la mer d'Azoff. Une muraille et un fossé s'étendent de l'une à l'autre mer. On y voit un fort carré et en pierres^ et un bourg composé de quelques baraques. Pérékop est l'entrée , la porte et la clef de la presqu'île de Crimée, à laquelle l'impératrice conquérante vaiait de rendre l'antique nofti de Tauride.

La presqu'île de Crimée est entourée à Test par la mer d'Azoff, au sud fet à l'ouest par la mer Noire, ?et bornée au nord par les plaines déserte$ de l'antienne Scytiiie. Elle s'étend du 5i« au 53* degré de longitude, et du 44® au 4^^ degré de latitude.

La partie plate de cette presqu'île , malgi*é la fertilité de son terrain , était , lorsque je la vis ,

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l4o U^OIRES

jusqu uux montagnes on reste sous le climat de \û Russie , pour passer en peu d'heures sous celui de l'Italie.

Toutes les côtes oflrent aux navigateurs de bons ports, des rades sûres; et, en considérant retendue de la Taurîde, la variété de ses productions, et tous les moyens de défense que la nature lui a prodigués, on trouve très simple que tant de peuples s'en soient disputé pendant tant de siècles la possession* •

Les plus anciens peuples qui l'ont habitée et dont la mémoire soit parvenue jusqu'à nous, sont les Rimères ou les Rimbres, qui ont donné leur nom au Bosphore Kimérien ou Cimmérien.

Depuis , les Scythes s'emparèrent des plaines ; mais ils ne purent parvenir à se rendre maîtres des montagnes. Les Rimériens s'y maintinrent long-temps sous le nom de Taures, ce qui fit appeler Tauride la presqu'île.

Le commerce y attira les Grecs, et, six cents ans avant Jésus -Christ, les Milésiens établirent sur les côtes orientales la colonie de Panticapée, dans les lieux où se trouvent actuellement Rertch et Théodosie.

Les HéracUens du Pont fondèrent sur la côte occidentale l'antique Rherson ou Eupatorie. Les Grecs de Mitylène fondèrent au nord-est dans le Bosphore, et près de l'embouchure du Ruban, un royaume qu'un prince nommé Spartake fit

ou Souvenirs. i4i

l4^ M^MOmivS

dans le tréiziàne siècle, devinrent les souverain^ de la Tauride, qu'ils appelèrent Rrimouybr/ere^^e.

Leurs tribus errantes occupèrent le grand désert , tandis que IVIenguely-Guerray , à l^ tête des tribus sédentaires , jeta les iondemens du royaume des khans de Crimée ; ils résidaient dans une ville nommée aujourd'hui Star-Kim , ou ia vieille forteresse.

Les Grecs et les Goths, établis dans la (>iméè , y restèrent tributaires des Tartares. Eux et les Vénitiens y faisaient un grand commerce; mais les Génc^is , favorisés par l'empereur Michel Paléologue , le leur enlevèrent , et , après plusieurs victoires sanglantes , se virent si puissans qu'ils s'a& franchirent du tribut payé aux Tartar^.

Cafîa , Soudak et Balaclava , étaient les Centres jBt les dépôts de leurs immenses richesses. CafÊiou Théodosîe surtout fut fameuse dans l'Orient par sa population et^son opulence; mais^ la fin du quinzième siècle les Tarts^res, long-temps affaiblis par leurs divisions, se réunirent, et avec le secours des Turcs , anéantirent la puissance des Génois. ,Les Turcs ne tardèrent pas à se rendre les maîtres de toute la Crimée ; et là , comme partQut , leur fornication couvrit la contrée de ruines, en exila le commerce, anéantit l'agriculture, et plongea ce malheureux pays dans des ténèbres plus épaisses qi^e celles qui l'enveloppaient du temps des Scythes et des Taures.

ou souviNins. 143

En. i^'jSj Mabomet*!! avait nommé khan de Crimée, Menguely^Gucirray,descetidant de Gengis. Les princes ou khans de cette race , presque indépendans de fait,, restèrent cependant toujours vassaux du grand-seigneur.

Selim-Guerray , dix-neuvième khan , fut célèbre par sa vaillance ; il battit les Autrichiens , les Po* louais et les Russes^ et sauva Vétendart de Mahomet. Les janissaires voulaient le faire monter sur le trône de Constantinople ; il le refusa.

Ce fut en 1736 , pour la première fois, que les Russes, conduits par le maréchal Munich, entrèrent en Crimée et Ia«dévastèrent.

En 1 737 , Atym-Giftrray , haï de ses sujets , fut renversé du trône par les Nogais ; ils nommèrent pour khan Krim-Guerray , remarquable par ses vertus et par ses talens»

En 1 764 5 Krim-Guerray conduisit cinquante mille Tartares contre les Russes , et ravagea la Nouvelle-Servie; un médecin perfide l'empoisonna à Bender. '

En 177X I le prince Dolgorouki et les Russes , ^près avoir envahi la Crimée , donnèrent le titre de khan à Saheb-Guerray. Celui-ci céda à l'impératrice les villes de Kertch et Kilbourn , et bientôt les Turcs rétablirent le dernier khan déposé. ^

Après plusieurs combats , le frère de Saheb , soutenu par les Russes , reconquit la presqu'île y qui cependant testa, depuis, livrée aux guerres

l44 HiMOIEES

civiles : les Russes les prolongèrent en s y mêlant.

En 1779, la France obtint l'évacuation de la Crimée par l'armée russe , et le khan fut obligé de fa ire confirmer son élection par le grand-seigneur.

Mais, les dissensions intérieures continuant toujours , le khan Sahim - Guerray , dont les ports étaient bloqués par les vaisseaux russes , se trouvait sans défense et menacé par l'armée que commandait le prince Potemkin , descendit du trône, et céda à Catherine 11 la Crimée , le Kuban et l'île de Taman. La Porte , abandonnée par l'empereur ^'Autriche et par le roi de France , se vit forcée d'y consentir.

Cette importante révolutfon, qui, en renversant le dernier souverain de la race de Gengiskhan , donnait à la Russie la possession de la mer Noire, et qui la faisait pour ainsi dire planer sur la capitale de l'empire ottoman, ne produisit alors qu'une légère impression en Europe.

Ainsi Catherine, victorieuse sans*obstacle, put, au gré de ses désirs, entrer triomphalement dans l'antique Tauride , et s'asseoir sur le trône de ces princes tartares, dont les ancêtres avaient si souvent forcé les czars de Russie à venir présenter leurs serviles hommages aux chefs insolens de la horde dorée.

Le 3o juin , nous passâmes les fameuses lignes de Pérékop, qui , malgré la force de leur position et la profondein* de leurs fossés, n'ayant jamais pu

ou Mvwnms. t45

arrêter h marcbd dfaucua eilnemii oiSsont pim âuîoufd'hui qu'un simple objet de cunosité^ nous visitâttieâ ensuite ta lbrtére8S0:d!Or quji le$ défend» . .Comme nous en sortions, nous vîmes un corps assez nombreux de cavalerie tartare» rii:beinent^ vêtu* et armée, qui. venait au-devant dei'impé-rfttric6| pour lui^ervjird^ garde d'hoaiueuré C^tt^ princesse, dont les idées étment toutes {;rande$^ élevées et hardies, arvait voulu n'être 4?acofftée^, pendant son séjour en Crimée, qfie par ces faéme^ Tartares, si dédaigneux pour son sexe, si coofi^titm^r HKnt énn^nis des chrétiens, et si récemment snb« ÎPguéspar die. Une preuve, dé confiant ii peu alt^fiidtte réussit , commue presque fout ée qui fa% audacieux» .

*« Cbnvenex, mon cher Ségory na^ disait If s prinœ jle Ligne en riant, que ce set*ait UA B étrange événement qui ia^it u« beau l>ru)t e^ j» Europe, si les douze cents Tartares. qui nous ji enveloppent> s'avisaient de nous entraîner À ». tonte bride vers un petit port^voisin^ d'y end>^ » quer l'auguste Catherine , ffibnsi que Je puissant # empereur des liomains, Joseph II, et de 1^ conf » dinre à Constantinople pour l'amusement et la » satisfaction de sa hautesse AbduMlamet, le sou^ Ji verain commandeur des croyans: et ée*tour » d'adresse n'aurait rien d'absolument immoral; » car ils pourraient bien, sans ancim scnipulé^ » escamoter deux souverains qui viennent > an m. lo

<i46 urÉttomcs

ii mépris (kl droit ides ^^ens'et de'toaslcs tfaités^

«j* d'escamoter leur pays , '<^e détrôn^ le^r priiu»

# et (f^eiiclwiîfter.leur tndépéiuiance. t> fieturetise^ tt^ént dette ^ foKe n'entra point . daoS' la tête des Idynttx etïfans de M£thomet« -

* Wckife continuâmes fort- tr^uiquilleraent notre teàtche sons leur conduite, et -nous nous arré* lâtM^^pour passer la nuit dans un lieu ncunmé Aïhà¥, oà Ton fifvâit établi un camppour nous, e% col^struft uYie maison assesft élégante pour l'impé-^ rMrîcè. ' '-/ -■ ■ , - ' . . .;.*'■..■'

lia , oti savait logé^M. Fitz^HerbeK et moi àasBB 4uie de ces tentes tartares dont j'ai fait pn^cédem* tneiit la (keâcfri^tio^. liepRttsses venaient avec sur* prise un ministre d'Angleterre et un ministre de fVanfei&^ mâtgrô la rivalité de leur pays €t Foppofit4oh'de40tu*s'intéi^ts, unis par la pl(^ franche irmttié^^on'inlatffait pas pu dire du mal de f un tôiirsi(}tif*Pâa^ele c^fendit. '

i' ï/impératriJce se divertissait d'une intimité à i<arè , et ell0 trouvait sans ijoute piquant de nc^is fmne, en cette occasion ^ coiicher dans la même tsnte, et éèrloe sur lamémets^le des dépêches ^dtgées : certainement dans deux sens bien op* posé^

'i LeSr , ayant traversé le.Salguire et quittant ;enfin les ^aîne& désertes, nous nous approchâmes de la chaîne des montagnes, et nous jouîmes d^ HciedMBttent^ daps leurs vallées, du plaâsir dere^

ou sovvENins. ï47

voir dés ombrages ép^is, des coteaux pittoresque^; des champs culjtivés, de jolies maisons; des paysatis| actifs f laborieux, enfin tout le mouvement de la vie, dont nous avions presque perdu la trace eii traversant les steppes incultes et solitaires.

Le soir nous arrivâmes dans la ville de Bachtchi* Saraï, et toute la coàr s'éjablit dans le palais des • a.nciens khans.

Bachtchi-Saral est situéedans un vallon très étroit, ou plutôt daiiâ une igorge sur la rivière Tschou* roùk. Fondée dans le seizième siècle par les Tar-*: tares^, ses maisons, assez mesquinement bâties , s'étendent en amphithéâtre âur la penfé des montagnes très hautes qui Fentourent , qui la pressait ^ et dont les immenses rochers ^semblent à tousinomens pires de- l'écraser. C'est' un des plus singuliers points de "vue qui puissent exciter la curiosité dès voyageurs.

Ilïirrive quelquefois d'échouer à l'entrée du port,i et c'est précisément ce que faillit éprouver l'impératrice, à Tinstaût où, apercevant les minarets de Bachtchi-Saraï, elle atteignait son but, jouissait d'avance avec fierté du plaisir de s'asseoi; sur uii trône musulman conquis par ses armea.

On arrivé ou plutôt on descend dans fiachtchi- Sai^ï, paf* une p#nte extrêmement rapide et des deux côtés hérissée dé roches. La voiture de Catherine était pesante; les chevaux qui la conduisaient, ardens et indocilw: ces animaux fougueux,

l44 J^^MOIBBS ,

pressés ps^r un poidjs Uiacço^tnmé^ s'empoiteqt# pi^fiaçpt le inprs auiL dents, et se précipitcinti ^• ^ hs rochers avec ua§ te)le iropiétuo^té^ que Hf»}^ çrpyioasà tout mome^| voir le çarix^^ verser et se bri^çr en éclats.

I^es effort)» de$ Tartarespour les arrêter furent vain» ; l'effroi avait saisi toi^ l^ voyageurs; Ca* therine seule (me dit ensuite l'empereur) ne laissa p^ voir siir ses traits le moindre signe decraiote. Enfin le $or( vQu)ut qp'ap^ avoir pa$$é, oii t^, sait comment , par-dessusi quelquei^ roches çt.Mii* accident, le§ chev«iix à r^itrée d'une rue s'^;i^ tèrent d'eu^ ménies tout à coupt et si bru^qujeïpent qiie plusieurs d'entr'eux tombèrent. Ia vpitpre, dans, cette dernière^ secQus&ç , mppta $ujr leur^ corps, et aurait .^Iprs versé > san^ les seçourp des <siv^U^r§ tar|:af e$ qui la soutinrent de toutes ]^\> forces,

BâChtcl^i-Sarai, fort dépeuplée depuis la ccmquéte , contenait cependant encore neuf mille liabitaas, presque tous musulmans. La politique de Ç&therinè ne gênait ni leur conunerce ni i^ur cuUe; elle les laissait suivre en tout leur$ anciens usages, de «orte que neus pouvions nous crpir* véritabl/enoi^l transportés dans une ville de Turquie ou de Perse, avec cette seule différeace que nous avions le loisir d'y tout examiner, sans avoir à craindre aucune des humiliations que les (^rétiens sont forcé» de subir danà tout l'Orient.

etJ sorvKTVîiis. i49

Ce qui lii'étôtihà le plus Ataiiè tes premiers itto^ tëèùs^ ce fa^ent le fléè«^;l'ai^giiîéît et rindiflfiérert^ apathique ou aflPectée des marchands turc^ et târ^ tei-ès^: Tîéux 6U jétii!i€fë, ééû Turcs^ fcé$ l*artai-fes , âisiJs trahqàillémeriff devant la porte ^e leurs rilài* àorls, oit daiÀs rmtérîéur dé leurs bdutîquês, lofîi dé motitrer auéuiie surprisé, aucune cirriositéi àuùiJïi ttiauvehient expressif de joie f>tt de coléré à la vu€f du cortège, si nouveau et si îAiposafit pàiif étix, qufi s'oflfraîj: avec tant de pompé à leurs Vègàrds, restaient immobiles, sanà se lever, sanj rfhtgér letii^s yeux de nôtre èoté ; quelqiîefoîf tùêrhé ïtà nous ttfuhifaierit le dos.

Ces ifanatiqùes, se croyant toujours une grande supériorité 'sur nous qu'ils traitent d'infidèles et de chiens^ conservent leur ôrgiieîl àtupîde , mêhie lorisqit'ils ^nt v|iincus; et, loîrt de s'humitiei^V jamàîé fls n'attribuent U honte dé leurs revêts à leuir ignorance : ils n'en accusent que là fatalité.

On tious dit que le palais (lu khan , devenu 1^ nôtre, avait été construit, «ur des dimensions plcis petites, d'après le modèle du aérail de Coiistantinople. Ce palais est près de ïa rivî( re, sur Je bord de laquelle les Tartares ont construit un quai; on y arrive par un petit pont de pierres^ et an entre dans une grande cour. - '

Vers la gauche se trouve la grande mosquée du Ithan ; plus loin, les écuries; à droite, le palais ilu sérail i ibn*a qu'un étage^ et est composé do

J 5o MÉMapRES ,

plusieurs corps de bâtiment fiëpa^ et d'inégafe hauteur; un jar4ia divisé en quatre terrasses l'ien^ yironne •

Près de la inosquée on aperçoit . ïe cimetière où Ton enterrait les khans, les mirzas ou grands^ et }es. prêtres, C^s lieux consacrés aux morts sont très pittoresques , dans FOriènt, par la forme va- . riée des tombeaux, et par la beauté des arlwes qui -les ombragent. •

Leurs majestés impériales odmipaient I^ appartemens du sultan. Fitz-Herbert , Çobentcsçl, lé prince de Ligne et moi, nou? étions logés dans les chambres des sultanes qui donnaient sur de jolis jardins., entourés à la vérité de muraiUes tfès élevées. . , .

- Chaque appartement n'avait poùrtout meuble qu'un large et commode divan qui en faisait k |our. Le milieu de la pièce était entièrement ocr cupé par un grand bassin carré, de marbre blanc, au centre duquel des tuyaux faisaient jaillir sans cesse dès gerbes d'une eau fraîche et limpide.

Un jour faible éclairait Tappartement : les cristaux des fenêtres étaient chargés de peintures; lors même qu'on les ouvrait, le soleil trouvait à peine passage à travers, les branches nombreuses de rosiers, de lauriers, de jasniins, de grenadier? et d'orangers, qui couvraient ces fenêtres de leurs fi^uillages et leur servaient, pour ainsi dire, de jalousies.

ou stotmMJn^m* hS f

: Jeiiiesouvfeiidqa'éUtitGOttahé^iirqfi^ .

accablé par rextrême chaleur, et jouissant oepen^ 44aat atec délice du nmnmii*e de^l'eâu^ .^:la.(îraîoheui^. de Tooibragé et di^ purfuiUi des< fleurât je «Quabajodonuats àîla wollessè ol^iQl1ttale^'^^évi|nt ef .Yégéts^nl eu Yt*ai pacha; Itoot^k catq) }& yUi detant moi va» p^t. Vieillard à loogae rohey à barbe bbn» cbe^ et'portaBt sur sa tefte chauve une cdtûttetrougxb . . Son! aspect ^ soti buaible attitude, son fisdufc asta^ tique^ rend^ént mottiUuston complète, et je pui me croire quelques instans un véritable prinot tniasidHfiMfi V dont qtoeb|uê aça ou bostaagi vejtiait prendre lea^rdredsaarés^ : . r

Goiiua«i ùH e$obijif«^ paelaâ; un peu la langue Irânqiie t c*e^t-à^dii» un; mauvais itali^i v §e suf par luîiqa'il.avait.été liMrefoîsjardini^ du khan Sahi£Qr1Guahrty*Je 1er pris pour mon guide; il mè fit parttouâr. toujtea les* pâriieii; intémurés de ce pa^b^fMrtênlaJlVdosPitlesr nombreux détours et l'irr végidarîté rendiaîent. tt<4^cripftton très difficile^ . Les/^aahbmétans soumis ne pouvaient rien nous refuser j^ainsi nous entrâsnes dadslà mosquée pertdaût les prière^- Nooe^y yames lin de ces spectar Qles;qi»i.atla^iat<int la raiscvx humaine : tretiteou quarante derviches &natiqutov qu'on appelait en arabe des tourneurs ^ piro^ietlaientsur eiix-mém^ avec la rapidité d*une toupie , et eui crkmt de toutes leurs fonces aliah'-houi ailqfy^iou^ aUahrhQu^ avto une tdib viblence'9 cju'^ la fin ils tambai^it la p<M-

trine ktr k terre , esténaési et prenne sâos re^i-

' O0âénraieonde€Hre<|ue^sil)iettali3iitrfaomme à son îmstge , l'hommeflQ luLa bien reiida , putocpie^ j)rësqaè paHotit, les 1»^ib€S 4nt cru - la Divliiilé ou les dîeu3C GEsaez biziaETes, as^es injustes^ ';xsse%, cruels^^' pour que tant de monruBriés ridiciiles^ taût de mortificatioiis extiwragai^es, et, ce ^%ti efet plus horrd^lb encore ^ taût de sacHfices de; victimes humaiùes, {Hissent être fpcrâr eux d^fgpésblet oBfnmdçs:*' '■ •' '.....

A tiu quart deiieae d^\à ^^e, oîi aperfôttsur une montagne un boui^ eficlusiyement peuplé, taie juifs Uanaïtes^ qui êou\ oûmplés ou urniibre de& plus andtens habïtanfirdeteccé' presque. Ces karaïtes étaient les seuls 'ji^fifs ^i^s'ed lepiaui à I|t loi de Moïsçv ne cmy^i^mt pÀs^ au{Faltmié. >

A ciiiq verst«s plu^ kiA^ aj^erçoil tt^ montagne isolée et' très hautes elleâ isLilbffné ^w^ cèpe, et se liosnine Ilape4SLainMiil Le roèitiMont elle e$t formée cotitte&t^crots rangs de cavernes. lies, environs de Bacbtdbtih^rai isont paisemés de jolies, mmj^ons de ««mp^tier, qui app^i^^enaÈsût autrefois aux prinoéstartarefii e^ à leurs £Énimes.

L'imp^mtrtoene s'arrêta que cm({ jours à Bachtchi^Sariii : la fl^tisfaction de cette princesse briHait sur «dus ses traits; elle' jouissait, avee Torguetl d'une souveraine, d'une fetnrae et tfutte thré^ tienne; de se voir assise sur le tt^ôûe des ïartares,

9éw ayaiit leur délaiie, venat^^noMi^ lis/n^ •as provitic^ai tr^ubter; ^CQHimercâ^ défuM^ sesfnoûvt^s cQii<(u4l:e» e¥ ea rendre la pQi3ii(9Soti

Nous jouissioiis presque comme dUedfimsped^ tacle si nonYitou^ <|uî nau» atait permtS'<ie voir sans obstades, Al^ave^^ détuil , l'intérieur de col femctfK Jbar^M<k>»ltiuil dbréU^i^biUeiih» ûô ptiic seule^lent c^nni^lre la ji$atrîbutionr ^y

Dans les premiers moroens qui nàjUtent Wtolmf quête, r^i§praliou (le$ Tartirea fut côowléffable; inai« la dou<^.t€dérj^ae;âu^goufffirtlen(ifint <feX^ therii»é dés^oy* bientàt Jb baikie de des laittkiV manô si in^t et $»(Qîta kur i^i^Sanoe* KcHl-imilér iawnl cinquante/miUe d'^Ar'^uiL a'^aimit déèidéa à rester dasis lewr patrie; mais ou eu^o^^aitimèR^ plusieurs, dé}à partis , aâllieitel' ia^rmifistou de rej^iienirv permtsabojQ qu'où leut*^ «ccOrdait difificil^T menf , parité quâ l'expérîj^co^Uipa^ faîaaîticcoipe qu'ils ne deviieodraieikt jamais debont^tmteui»

En fflMTtai^t 4^ Baohttiiit^Safttl» leda W) {HuncxHir rumes d'a^réablca y^lié», et ui^!^ trai^r^lteerhii Cabarta^ <topt Ifa rives aout^si pittortaqu^» qu^on peut Qonipâner toutes l& campagum^u'^le armais aux jardiiKi le» plus délicieux. Kùus ârriiràities pour dîner à lukermau , précéd^nAent Aomuiée Tlsiép^ dora par les Grecs et Actiar par 1^ Tartarea; ilà^ de hautes montagnes, a'étendant eu d^mirbefcde^

{'54 * wkmoaaL% '

kmitent un golfe large etf^it>fofid:Mr ksborchi tlB^nel étaient jacl» bâties l'anHique Khersoii tH fo Ville d'ËQpatol'le. Ce port et eétter rade célébré de la Ghersonèse Taurique , pfes tard appelée Héracléotique, avaient reçu de l'impératrice le nom de^tastepoh \

T La' vue de eps côtei de la Ta«rtde , consact^éei à Heéeule, à Dlsbe, i^veillait en nous les solive* Hirfit Caibtileux: deila Grèce, ^ns»<]piie la tûétùfAré plus historique des^rdb» du Bosphore et ties^x* jiioks'de Mithridate; ^ ' ;

; Peadant le repai iieilaii«*majèe(t^ knpériaie;; ^tcà^ acéordd d'ii«ie»mu»îqae*iiariBèiiiâs^9 onf otf Vrit tmit k coup iWffeÀétres d^m gvrnid balcrà Alors le plus niagBifi<|tte*spèo^de frappa nos r4^ ^rds': à traters «lie ligne de T^tares à cheval f^> se séparèrent; nous apërç^meâ derHère eut tine haie profonde de douze^vei}stes et larçedç t|ttatre. Att mîKeiJide cette rade tèrminéç par iW pet» dfeïè vaste méri une flotte forf[iiidabie;con etruile y^afttîée, éqiripée^ é» deux années, éuit rangée; en b&taifie eiv &be de l'aj^paMMient où lioos» dînions aVee* i'îtnpéra^îce- • - » • i Cette^ttnée salfia sft smrverainetdu feu^ to»i^ 4^^«oanoûs « dontLei>r4iit édâMht temblpit anteoi^ ter au Pont^ £(udn qu'il avait unf» iflosiiiiairio^ ^ et t^ ses art0e& pouvaient en trente he*res faire ImUer son pavillon^etf^anier ses drà{ieati& 301* ^^ mars de Gonstantiûoplew --

ou*^ sotivEirnis. i ȉ

? ^ )lM«*faous «qibttrquàtai«s au fiEmd»dp gdfe. Ga^ therme'f^ssâ'epa restée les vaisseaiik, de^on armée mvale , admirant^ dQ larges et de profondes ai^es que la;nartureseftibtak awir creusées dans les^deiix flancs de cette rade^ pour «a^ laireile 'plus beau port dii monde connu; •• " -

Après avoir aiMi' parcouru reèpaœt dç *éêfBa^ Uede&y nbusdébarqu^nest an pied dfubenloilta^e »Mr4aqueIIe s'élevait en amphifh^troJa'nonveUè Stvastopol, fondée par Ca^erinè. D^jà pltoniemntf magasâfts , imé amiranté^r des iietraiidieineiiS'j iftatre. cents bâtiiiiens qui s'élei^îent^ unie fonte d'ouvriers, une forte garnison, Uéux:hôpttâii|Dt:^ {dusieuts ports pour le caréai^evipôur le com^ «tecce et poui^ la ipiarantainey.donBaienI; à cette naissante création; ràpparence d'toe , ville im« f>osante. • -

il irious sendilaitinooncevai^e qu'à huit - cents lieues de la ca^îtiBila^ dans imevdontrëesinonvelt Iffk^ent conquise , 1ç {irîttce PotcBDakin eut.trouvâ ia possibilité de fenmr en deux ato tin pareil é^* blissement , bâtir une ville yConstmire^SMaô flotte, élever ; des foi^ts yeî réunir un si «grand nombre d^babitatis; c'était réellementun prodiged activitéi ; Les trois vaisseaux lancés en notre^pvésencQÀ Kherson , et d'autres à l^agannokt, «fevaîent inoes.* somment arriverv Maaisy en 1^ .attaadant , nous voyions iine.escadl^e-de vingt;^cinql>àtimenst de ^uerrèi, ^ui garaidsaiient.la rade> oopiplé.tfeinfnt

armés • ët«qjiit)és ^ et prétt^;d«t que €a&f rinie k Tondrait )ji «^ployer leurt >TaileiAU ^rem^ s^h

L'entrée dUigoBe ^t snte ^ leomaiodB^ à Fabri de tous les îrant»^ c^ aseas. itititte pour que le& feux, des batteries pbcéea suriles doux rm^^ puissent non-seulem^it se: ctfoiàet , mats esK«^ pctnler';ju mstaqôitè d'une ooteà^autre.

H était natuï^el êie, crotcQ 4^e la .▼àe de^ tanùdi tôtoe» anr ; ïenf e et sur mer exalterait rimas^aa^ ^on- de Vinipélraftiice et en^mmarâit b&b \stifi^ tien. Las. hodHorageè aditb(kettcs d^ grat^fe ^ A cènir , l'argueil deae Yôirsi paes de By2aiïce,bi infipiratiofaaelUesfdiaiQours belliquenx du niâii^ tpe fiatéri et |des pntîees dé là^e et de Nasftsa v poiivakiit''élaBgiier, (^ttlierin(^;)je6 dûqpostticmspa^ c^ues qu'die matait niai^fbfetées.

Cependant eHe paru^ y persister. Les iftstroch tioiia dcMuiéesi IHèfl^edeaiSnrifèpenoea de KiHei^on ne luimt pohMdiaiigées^ et ]!i& de |todgakdtf s-etnbauqva pour CânStsUitinople , larac ordre de pré^ senter à la Borté lea propoaîtiwis oan^iliantesqm araient elfe oonVenues.

LUiB|>énalrâDé voulait saroif ce que je penssi» de aea nouveaux étabfissemens^aaaritimes. )eïi^ dis: « Votre majesté a «fikcé le triste sour^nir 1» de la pràc du Pmtk Elfe a ehangé les brtgaiî^à » zi^raviaos- m sujets utiles , et seuïnîs les Tèr^ m tares ,andqns oppresseurs de la Russie. Et^tï y ■9 madame , par la créaition de Sevastopot » ^Qi^

w ates j^^hevé dam )e midi ce que Kerre \t Gnind « àvait^xmHfQDiicé dans le nord. U méfo^ resta* » plus d'autre gloire à conqiiérii*queMllede vi4n«^ » €W b natatre^ en peufdant et en ^vifiant toutes » <ies ncnivelles cotiquéifa^ et tes vastes steppes^ » qùenousTenoBS de traverser. »

Eu effet , rien xie pouvait plus eni^èdier GatHeriae Âe jouir paisiblement d'une telle gloire ,à motna qu'au lieu de s'ocoa|ter de^ ces » travaux: ittilea ^ elle ne voulàt tenter d'^nttres qonqâétes , et par la peut-être compromettre sa fortune ; car souvent des r^ers mattendus dérangent les com* iûnaisoos les >pl«a àaiiile» , et temîsseiit en un^ instant Içs règnes 1^ plm glori<^ir.

Les revers de Louis XI¥ daps sa vieillesse j lés désastres de Charles TLU , la position critique de Pierre le Grand sur le Pruth , la clestraction des armées de Napoléon, scuat de gr|iildés4eçons que le sort des hrmes ^ dans tous les siècles , donne au gtoie , mais quele .génie , toujours trop déifiant' dans sa force et dans sa fortune ,. n'accepte malheureusement ipmsquë jamais poUr lui^^oèa^. . C'étaiodt sans doute dé pareilles réfleiibns ^ rendaient Catherine incertaine y «t>qui hittaioit dans son esprit contre les suggestions d^ son ambition , de ses mmistres et de ses 'eourtisdns; '

Théodora , bâtie sur une - montagne escarpée , fut, dit-on, fondée par D<^ras^ l'un des capitaines de llBfhrtdate. Celte ville devint l'apanage du dernier

>58 MiMOIRBS >

empereur 4es Qrecs , CobslaiMitt Pbiéalogtter. A li fm du quinzième siède/ les ïlir<:$ la prirent et la donnèrent aux Tartanes. /-;...

; Sur ta cote au not*d i ^itre ku raide cb Setaato* pol et l'isthme de-Pérékop^existak radcienne Eupatorie, nommée Kosloff par les Tartares,

Les roches des montagnes, dont l'imposante enceinte forme le:vaste goUe de Sevastopol^ et que le$ Grecs nomiAaieiii le Cténus, sont criblées de cayernes qui agirent justement la curiosité dm voyageurs. -, î

Ces immenses catacombes furent jadis les retf^tçs des Taures, de ces piratSes qui eii sortaient comme des oiseaux dé proie pour exercer sur la iiaw, Noire leurs brigandages. Plui tard <^ cai^€(rnes devinrent le refugfe des Grecs proscrits et deâ. chrétiens persécutés.

On y voit eïtcore des chapelles, des débris d'aiitel; le^ regards y sont frappés par un escalier de àioqinante toises^ taillé intérieurement dan^ le roc. -' Aune lieue environ au sudH>u^st de Sevaslopd, nous, aperçûmes les ruines de l'antique KhersûOi Via3|letiébriâ d'édifices autrefois liiagnifiques. Cette viUe, bâtie six x^ents ans avant Jésus-Christ^ et l'une ïdes principales cités d^ rois du Bosphore, fut sans doute, depuis, sous le règne du fameux et ipfor^uné lUithridate, témoin de ses triomphe* sanglans et des iu*uaUtés qui ternirent sa gloire.

Gpn3tantin Je Grand raÉfrancliit de tout tribut

ou SOUYBlffRS. 1&9

en 3aia« Son indépendance aiecrui^i, tel>poinrsa nchesse, qu'elle ifonmiait «Ur toutes les villeamérj lidiopalés de la |>resqu'ile. ^ ; - i,

i Plus loin, à VejLtr^mté dVn proinu^ntpire. qi4 Sjélè^eà pic sur les flots d'une mer féconde en^ teii^>êtes, l'imagination ch^çbé a retroui'^r- Faii^. tique temple consiicré à DMue de/Tauride. ; >

> J{^i§énie,Qres(e»Pylade> semblaient reparaître àjiosyeux, et embellir pour nous l'histbire de çe^ tetnps Ê^rbares|>w les riantes couleurs de la fable^ Les Grecs appelaient encore'Ce lieu Parthénion ; et disaient que là avait été un tenp^e consacré à ]$éh$S€t vi^gà* Aujourd'hui il :^âS(té un monastère! dédié à saint*Georges, pf ès; duquel . est . un rentier tatUé dans le me, qui-, depuis.!^ sommet agi la montagnb , conduit à ia porte d'un ermitage c6mltuit sur la pointe d'une jietéel> Cette jetée s'tlTance directement de quibze tcâsès en se Uéta* chant de la cotie et au-dessus de la !mer.\

On y a construit plusieurs cellules et une église tiUlée dans leTOc,,qui nfest'éclailîéeique par l'ouvfiirture de Jà porle^^et par deUx lef9iétrês;étrQite^4

.C'était <iaba les environs de ce! lieu si riche en souvenirs et en illusions , que l'impératrice avait ^né une terre. a^ prince de Ligi:^; elle ne pouvait rijeix choisir d$ plus conforme au goût de ce prâice ^imsJ4e. etbrjUant,doiU l'héroïsme tenait {Jus à l'héroïsme de la fable et du roman quHcelui de l'histoire.

jT&i iréitomi!:^

IfftssdM et ^di noii^.|}itH!S us^e Murse en prolongeant la cèté'verfi le midi. KJ^oi vicies le povt des Symboles. Là, comiM ptèsd^tc^ss lés ports éé:laChersdtièse Héracl^rique; on trouva on fonmtïim iiocnbire de eavernies contenant dm ckatm^ b#es, des d^apell^/dds cellules^ des &^)ai^| des cereddls, avec des inscriptions griec^ès^ \ !•

L'aspeict de ces rochers > de ^es iâ.<^iita|||f eîs^ ks carpées ^ de ce^ grottes profdndeset de ce$ fa^r^ ilbîes précipîeës^ ^tirisie rekfwit; c'é^ient dm lieux de plaisancç >^raknent digtie^ des Taui^ et de leur bon r^ Thoi^.

Trop préocQïpes sans douté de oes soâdwrei^ idéeë, Baladava^ aujtrefoisSymbolon, ne put notts en^listrahte. Gftte vilte était assejs commençâmes et pr^qiie enedre toàte peuplée de Ghecs^ dîAr*" mémeas et dejuifs,con&erVant en pleine lii^tevté^ sQus la doiâinatîon des Russes* comme eotis'ceHè des Tartsgr^, leurs cultes , feuns U8âi|[es et leors mœurs. i \

Ainsi que daîns tontes les aiioiennes villés'^ree* qués ou asiatiques, les rues sont étroites ^ les iliftî* sons basses, et les pavés composés de pierres- de diverses côûletirs. ^

Les habitans actifs et industrieur de cette YiUe s'efforcent, pour embellir ce triste séjour , decon^ struire, sur la pente des noires et hautes monàiM^ jgnes qui les environnent, uiïe grande quantité 'depetits jardins en terrasses.

ou SOUVENlttS. j6i

Ayant rejoint la cour, nous partîmes de Sevastopol pour retourner à Bachtchî-Saraï^ en traversant l'Aima , et cette route ne nous offrit d'autre objet remarquable qu'une haute'montagne nommée Biaklia Kauba , qui , depuis son sommet jusqu'à sa base , est toute <:riblée de cavernes : quand la tj^rannîe régnait sur la terre, ce n'était que dans ^ les profondeurs de son sein que les hommes pouvaient trouver refuge jst sécurité. ^

A Bachtchi-Saraï le prince de Ligne vint, en riant, me dire : « Savez- vous de quoi s'occupentà )» présent nos deux grands souverains voyageurs, » le puissant empereur des Romains et l'illustre » autôcratrice de toutes las Rqssies ? Je viens de » surprendre quelques mots de la conversation » de ces deux grands despotes. £h bien ! mon » cher, qui l'aurait cru? ils s'entretenaient ami- » calement d'un très beau projet, celui du réta- » blissement des républiques grecques. »

«Vous ne m'étonnez pas autant que vous le » croyez, lui répondis- je : on voudrait en vain » éloigner de soi l'air de son siècle ; chacun forcé- » ment le respire et en est imprégné. L'air du » ^nôtre est celui de la philosophie et de la liberté ; » il s'étend partout doucement, entre dans les » palais comme dans les cabanes. On ne peut le » comprimer; et, si la force le tentait, comme » l'Angleterre vient de l'essayer en Amérique, elle Tê ne ferait que le transformer en vent furieux* » m. Il

Le prince de Ligne se moqua de cette rjéverie philosophique. Nous ne nous doutions par alors que c'était une prophétie.

De retour dans le sérail du khan , il était assez naturel que la vue et que Fair de ces cabinets voluptueux réveillassent quelques idées de galanterie : la curiosité du prince de Ligne, qui restait plus jeune à cinquante ans que je ne l'étais à trente, m'entraîna dans ime étourderie qui heureusement n'eut pas les suites auxquelles nous aurions pu nous attendre , mais qui nous attira une juste et sévère leçon.

On ne peut faire d'injure plus grave aux musulmans, que celle de s'approcher de leurs femmes; à cet égard tout plaisir, même celui des yeux, est interdit à tout autre homme qu'à leurs époux.

Cette contrainte irritait les désirs curieux du prince. « A quoi sert, me disait il, de parcourir » un vaste jardin dont il ne nous est pas permis » d'examiner les fleurs? Il faut au moins, avant » de quitter la Tauride, que j'entrevoie une femme » tartare sans voile , et j'y suis très décidé. Voulez- » vous m'accompagner dans cette entreprise ? »

Je ne résistai point à cette tentation , et nous parcourûmes plusieurs vallons avec un espoir qui fat long -temps trompé. Enfin, non loin d'une maison isolée, nous aperçûmes , sur la lisière d'un petit bois, trois femmes assises et qui baignaient leurs pieds d^s un limpide ruisseau.

ou SOUVENIRS. i63

Nt)us nous glissâmes derrière les arbres , en évitant de faire- le bruit le plus léger, et nous arrivâmes heureusement en face d'elles et masqués par un buisson^

Gomme les voiles de ces femmes étaient à terre près d'elles, nous pûmes les regarder tout à notre aise. Mais, hélas! quel désaf^intement! aucune n'étoit ni jolie , ni jeune , ni même passable. « Ma » foi , s'écria inconsidérément mon compagnon , » Mahomet n'a pas tant de tort en voulant qu'elles' » se cachent »

Soit qu'on l'eût entendu, soit que le froissement des feuilles nous eût trahis, nos trois musulmanes se levèrent brusquement «t s'enfuirent en jetant de grands cris.

Nous les suivions pour les apaiser^ lorsque nous vîmes accourir de la montagne quelques Tartares qui criaient plus fort qu'elles , nous menaçaient de leurs poignards et nous lançaient des pierres.

Comme nous n'étions point venus pour guerroyer, nous n'eûmes garde de les attendre ; une rapide course et l'épaisseur des bois nous mirent bientôt à l'abri de leur poursuite*

Jusque-là le mal n'était pas grand, çuivant la morale relâchée qui dit que tout péché caché est à moitié pardonné; mais mon imprudent ami ne s'en tint pas là,

Le lendemain, au dinerde l'impératrice, nous trouvâmes cette princesse mélancolique et $ilen-

l)54 MJÉHOIRKS

cieuse, rempereur absorbé dans ses réflexions, le prince Potemkin sombre et distrait : la conversation était nulle , ou languissait.

Or ne voilà-t-il pas que , pour dérider sa majesté et pour égayer ses convives, le prince de Ligne, qui ne pouvait supporter TapjMirence de l'ennui , s'avise de raconter nos prouesses et nos aventures de la veille? J'avais beau le pincer, il continua intrépidement sa narration.

On commençait à rire selon son attente, lorsque Catherine , nous regardant d'un œil fixe et sévère, nous dit : a Messieurs, cette plaisanterie est d'un » très mauvais genre et d'un très mauvais exem- » pie. Vous êtes au milieu d'un peuple conquis » par mes armes; je veux qu'on respecte ses lois, » son jçulte, ses mœurs ef ses préjugés. Si l'on ï^ m'avait raconté cette aventure sans m'en nom- » meiiles héros, loin de porter mes soupçons sur » voi^, j'en aurais plutôt cru coupables quelques- » ua^ de mes pages , et je les aurais sévèrement » punis. M ,

i/Nous n'avions rien à répliquer. Le prince de Ligne resta muet comme moi, et de plus un peu confus de son indiscrète loquacité. Notre résignation satisfît l'impératrice , qui réprit son aimable gaîté; même , quelques jours après, ayant accordé ufle audience à ime princesse musulmane , nièce de Sahim-Guerray, elle nous permit de nous cacher de manière à tout voir sans être vus.

ou SOUVENIRS. l65

La princesse était plus belle que nos trois fem- . mes tartares ; cependant ses sourcils peints , et le fard luisant qui la couvrait, en faisaient, malgré ses beaux yeux, une vraie figure de porcelaine.

Notre repos fut court : nous quittâmes les roches escarpées de Bachtchi-Saraï, le palais du khan et son sérail , et nous arrivâmes sur les bords du Salguire, dans la ville d'Achmetschet , nommée Symphéropol par Catherine. C'est aujourd'hui la capitale de la presqu'île; elle est située au milieu d'une plaine unie, entourée à quelque distance de collines dont les vallées sont peuplées de bocages frais, de jardins rians, de peupliers majestueux à foiine pyramidale.

I^s riches Tartares , habitans de ces vallées , ' choisissent le$ plus beaux arbres dont les branches s'étendent circulairement , et , au centre de cette corbeille de feuillage, ils construisent de jolis kiosques; les couleurs vives et variées de ces légers pavillons élevés en lair, offrent aux voyageurs un coup d'oeil inattendu et attrayant.

Achmetschet était la résidence des sultans Kalgas, premiers officiers des khans de Crimée, et chefs de leurs troupes. Dans cette ville, ainsi que dams toutes celles où nous séjournâmes pendant la durée de notre voyage, on avait préparé pour l'impératrice une maison commode, élégante. et spacieuse.

Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Symphé-

i66 ]\rÉMomES

ropol , et de là nous nous rendîmes k . Karasoo' Bazar, que les Grecs nommaient Mavron-KastroD. Cette ville, située dans une large vallée,: sur le bord du Karasou, était une des plus grandes de la Tauride. On ne pouvait y admirer que la beauté de sa position : elle ne contenait aucun édifice remarquable, aucune ruine antique. Ses maisons étaient , comme: toutes les maisons tartares, bâties irréguUèrement , très basses et rangées sans aucune symétrie : avant la conquête, elle appartenait ainsi que Symphéropol au sultan Kalga.

Les montagnes de Crimée , qui commencent à s'élever aux rives du Salguire , ne forment point de groupes réguliers jusqu'à Karasou-Bazar. C'est seulement à partir de cette ville qu'elles compo- -sent ime chaîne qui s'étend d'un coté jusqu'à Bachtchi-Saraï , et de l'autre jusqu'à Staç-Rrim.

Si la nature ne présentait point, dans ce lieu à leurs majestés impériales d'objets propres à intéresser leur curiosité, l'activité infatigable du prince Potemkin y suppléa. Indépendamment de la belle et large route qu'il avait fait tracer et aplanir par ses soldats, il les avait employés à créer, sur la rivière de Karasou, un vaste jardin anglais, au centre duquel s'élevait le palais le plus élégant. Ce n'était plus Armide qui voulait séduire Re naud; c'était au contraire le Renaud russe qui créait galamment des prodiges pour son Armide» Lorsque Catherine descendit le soir de son

otr souvmrms. 167

palais pour jouir de la fraîcheur de l'ombre, de la limpidité des eaux et du parfum des fleurs, elle Tit tout à coup, au momtent où le soleil disparaissait au fond des sombres vallées, toutes les collines, dans un horizon de cinq lieues de diamètre, illuminées par, trois cordons de feu de diverses couleurs, et, au milieu de ce brillant horizon, une montagne conique dont le centre étincelant formait en traits lumineux le chiffre de l'impératrice; du sommet de ce mont partit un magnifique feu d'artifice , couronné par un bouquet de trois cent mille fusées.

Le lendemain de cette fête, dont la pompe parut tirer momentanément les musulmans de leur froî*deur orgueilleuse' et de leur apathique indiffé* rence, Catherine, ayant passé en revue un corps nombreux de troupes russes, partit escortée, comme à Tordinaire, par un escadron de Tartares, rentra dans les montagnes, et se dirigea vers Soudak. Avant d'y arriver, nous traversâmes la bourgade grecque de Toplie et un village tartare nommé Ëlbouzi.

Soudak offre aux navigateurs im assez bon porti Cette ville, située à cinquante-cinq vers tes de Karasou-Bazar, est assise sur un rocher élevé et isolé à peu de distance de la mer. Ce rocher est envi- v ronné de trois côtés par des montagnes et par des précipices très profonds,, dont l'aspect me parui aussi imposant que varié. -

l68 uiMoiAEâ

Les Grecs la nommaient Sidagios; les Italiens, Soldai; les Tartares, SoudaL Depuis 12049 elle jouit jusqu'à la fin du quatorzième siècle dune entière indépendance; plus tard elle devint tributaire des Ongres et des Tartares. Les Génois s'en emparèrent; mais bientôt ils en furent chassés par les Turcs. On n'y voyait plus que quelques ruines de plusieurs tours et de trois forts qui attestaient, ainsi que sa vaste enceinte,. son anti* que grandeur. •

Les vignes de Soudak étaient préférées à toutes celles de la presqu'île ; elles occupent une vallée de près de trpis lieues. Leurs ceps féconds, mêlés confusément à un nombre immelise d'arbres fruitiers de toutes les espèces, y forment un vaste jardin naturel, qui frappe agréablement les regards, surtout par le contraste de cette riante perspective avec celle des hautes montagnes, des cascades bruyantes et des sombres^ forets qui l'environnent

Nous continuâmes notre marche vers la partie orientale de la Tauride , et nous arri vailles à Star- Krim , à vingt verstes de Soudak et à la même dist£|nce de Théodosie.

Star-Rrim, connue dès le sixième siècle, devint, dans le treizième , ime des principales cités de la Tauride. Son commerce très étendu tomba en décadence à l'époque de l'invasion des Tartares ; cependant quelques^mis de leurs khans y établirent leur résidence.

OtT SOUVEI^IRS, 169

» Les Grecs la nommaient Karcà ou Karkoupol ; les Tartares, Star-Krim, qui signiûe vieille Joi-teresse. L'impératrice lui donna le nom de Levkopol.

Nous parcourûmes sa vallée très étendue et entourée de montagnes, dont les pentes, les sinuosités, fixent l'attention par la variété des objets qu'elles présentent. On y rencontre un mont élevé, d'où l'on peut voir à la fois la mer Noire , celle d'AzofF, et le Sivache , ou mer putride.

Nous pous y arrêtâmes peu, et nous arrivâmes en quelques heures dans les murs ou plutôt sur les ruines de l'infortunée et célèbre Théodosie.

Elle portait ce nom harmonieux dans le temps de sa grandeur. Les Tartares, frappés de sa magnificence, l'appelèrent Kérim - Stambouly, c'est-àdire Constantinople de Crimée. Depuis sa destruction on l'appelait Cafla. Catherine lui rendit son nom antique, mais sans espoir probable de ressusciter son ancienne splendeur.

Théodosie, fondée par les Milésiens, est située sur un coteau pierreux et sablonneux, près du rivage de la mer. Sa vaste enceinte était entourée de hautes murailles garnies de tours; lorsque nous les vîmes , elles commençaient à tomber en ruines.

Sa position, favorable au commerce, l'éleva promptement au rang des principales cités de l'Orient, Son port était rempli d'un grand nombre de vaisseaux qui lui apportaient les productions des rives du Don , du Volga et des côtes de la

J 70 Mléaf OIRES

Colchide; les fourrures du Nord, les cuirs doréS de Russie, le caviar, les esturgeons, se vendaienC avec profit en Grèce et en Italie. Caffia était, pour les musulmans, un grand marché d'esclaves qu'ils tiraient de la Circassie, du Caucase et de la Géorgie. Sa population s'accrut rapidement par les habifans du royaume du Bosphore , qui venaient en foule s'y établir.

Dans le premier siècle de l'ère chrétienne, les Alains la détruisirent; depuis, les Bosphoriens relevèrent ses ruines, que leur disputèrent les Chersonèses.

A la fin du treizième siècle, les Grénois, sous les ordres de Valdo Doria, y fondèrent une nour velle ville , qui ne tarda pas à devenir riche, commerçante , grande , peuplée et célèbre.

Quelques auteurs prétendent qu'on y con^ptait quarante mille maisons. On y établit un évéque catholique, dont la juridiction s'étendait depuis Saraïa, sur le Wolga, jusqu'à Varna en Bulgarie. Les Arméniens y eurent aussi un évêque et y fondèrent une grande école.

Dans le quatorzième siècle , les Tartares l'investirent sans pouvoir s'en emparer. Le pape Clément VI voulut lever une armée de croisés pour sa délivrance. Ce fut à cette époque que ses vastes fortifications furent construites.

Plus l'empire d'Orient s'approchait de sa déca^ dence, plus Théodosie voyait croître sa puissance

ou SOUVENIRS. 171

par lafonle des Grecs qui venaient chercher dans ses murs un abri contre les armées ottomanes. Mais à son tour enfin elle succomba, et, douze ans après la prise de Constantinople par Mahomet n, Théodosie perdit son indépendance ainsi que la plus grande partie de ses richesses. Elle fut cédée atix Tartares; long^temps la domination de ceux-ci fut douce et tolérante. r

Caffa pouvait espérer, par son riche commerce qui se relevait, de conserver encore quelque prospérité;* mais, d'une part, dans le dix -huitième siècle, rétablissement (Ju port de Taganrok par lés Russes, qui ouvrait un nouveau débouché îaux négocians et aux navigateurs , de l'autre , les dissensions sanglantes des princes tartares , enfin l'invasion de la Crimée par les Russes sous les ordres du prince Dolgorouki , consommèrent la ruine de la presqu'île et celle de Caffa.

Lorsque Catherine monta sur le trône, il n'existait plus que l'ombre de cette ville célèbre. Nous n'y trouvâmes pas deux mille habitans , errans au milieu de tous ces débris d'églises, de palais, d'édifices somptueux; le silence de la destruction y régnait.

A la vue de ce sombre spectacle qui formait un si affligeant contraste avec celui des magiques créations dont les regards de l'impératrice avaient été jusque-là frappés, cette princesse ne put se défendre de verser quelques larmes : il semblait

que le destin eut voulu , au terme de son voyage triomphal , en tempérer l'orgueil par le triste aspect de ces témoins solennels des vicissitudes humaines, et de la destruction que doivent subir tour à tour les cités les plus florissantes, destruction à laquelle n'échapperont même pas les plus grands empires.

Pour nous distraire des impressions produites par ces débris et par cette solitude, nous parcourûmes la presqu'île de Rertch. C'est une plaine coupée par plusieurs ruisseaux et par quelques bouquets de bois. On y trouve des lacs salés. Le terrain s'élève en approchant de la mer d'Azoff et du détroit de Yénicalé.

Kertch était appelée par les Grecs Panticapée , et plus tard Bosphore. Elle est située au pied d'une montagne et sur le bord du détroit jadis Cimmérien , aujourd'hui détroit de Yénicalé. Sa rade est vaste et sûre.

Ce fut, dit-on, à Panticapée que mourut Mithridate. A quatre verstes de Rertch , on voit sur le •sable quelques tertres assez élevés. Les habîtans de ce pays disent, d'après une tradition vulgaire, que l'un de ces tertres fut le tombeau de Mithridate. Cependant presque tous les historiens s'accordent pour affirmer que le fils de ce grand roi, Tinfâme Pharnace, envoya le cadavre de son père à son vainqueur Pompée , qui était alors en Asie , et que ce ;Romain, digne de sa renommée, ayant

ou SOUVENIRS. 1^3

répandu de nobles larmes sur les restes mortels d^un héros infortuné , leur fit rendre avec pompe à Sinope les honneurs funèbres. Kertch ne contient plus qu'une église, une forteresse et un petit nombre de maisons habitées par des pécheurs grecs. Aucun débris de monumens , aucun reste de colonnes, ne rappelle le souvenir de son an-y cienne grandeur.

A cinq lieues plus loin , et à l'angle de la presqu'île, se trouvent la forteresse de Yénicalé et. quelques cabanes dont les possesseurs ne s'occupent que de la pêche de l'esturgeon. La longueur de toute cette presqu'île, de Caffa jusqu'à Yénicalé, est de cent vingt verstes, et 6a plus grande larg^ir de cinquante.

L'impératrice avait d'abord formé le projet de suivre la côte en s'élevant vers le nord , afin de voir les villes d'Arabat, de Marioupol, de Taganrok, de Tcherskak, chef- lieu des G)saques du Don, et enfin Azoff. Mais la saison avancée. Finsahd^rité de la côte, et l'importance des affaires qui rappelaient Catherine dans sa capitale, la décidèrent à changer sa marche. Théodosie fut donc le terme de ce grand voyage.

Au moment de quitter ces déplorables ruines, il m'arriva une aventure assez singuUère, et que cependant je n'aurais pas ci^u devoir raconter, si elle ne m'avait pas paru propre à donner une juàte idée des mœurs d'un pays où la servitude existe ,

et en même temps de Foriginalité qui caractérisait le prince Potemkin. ^

Nous allions nous mettre en route; l'impératrice était déjà montée dans sa voiture, et, pour la rejoindre, je descendais précipitamment les marches extérieures de son palais. Soudain s'offre à mes yeux une jeune femme , vêtue à l'asiatique; sa taille, sa démarche, ses yeux, s^on front, sa bouche, tous ses traits enfin me présentaient, avec une inconcevable ressemblance^ l'image parfaite de ma femme.

La surprise me rend immobile; je doute si je veille; je crois un moment que madame de Ségur est venue de France me. retrouver, et qu'on s'est plu à me le cacher et à me ménager cette rencontre inopinée : l'imagination va vite , et j'étais dans le pays des prestiges. %

Cependant le prince Potemkin, me voyant immobile comme une statue , m'appelle inutilement, et accourt pour m'avertir que l'impératrice m'at- •^ tend. La jeune femme s'éloignait; mon rêve trop court se. dissipe; en peu de mots je le raconte au prince.

« La ressemblance est-elle donc si parfeiite ? » me dit-il. « Complète et incroyable, d lui répliquai-je. « Eh bien ! batushka ( mon petit père ) , » reprit-il en riant , cette jeune Circassienne ap- » partient à un homme qui m'en laissera disposer; » et, dès que vous serez à Pétersbourg, je vous

ou SOUVENIRS. 175

*) en ferai présent. » « Je vous remercie, dis-je à ^ ^ » mon tour; je ne Taccejpte point, et je crois i> qu une telle preuve de sentiment paraîtrait fort » étrange à madame de Ségur. »

Nous nous séparâmes, et je croyais tout fini; mais, quelque temps après, le prince me laissa voir que. mon refus l'avait piqué; il Faltribuait à une fausse délicatesse qui m'empêchait de recevoir un présent de lui. « Je vous prouverai votre erreur; » lui dis-je, en acceptant toute autre offre qu'il » vous plaira de me faire. » '

Il me prit au mot^ et, à son retour dans la capitale, après la prise d'Oczakoff, il me donna un jeune enfant kalmouk, nommé Nagun : c'était la plus originale petite figure chinoise qu'on pût voir. J'en pris soin quelque temps ; je lui fis apprendre à lire ; mais, au moment où je revins en France, la comtesse de Cobentzel, qu'il divertissait beaucoup, me pressa si vivement de le lui céder, que j'y consentis. J'ai encore chez moi le portrait de ce petit Tartare.

Nous partîmes de Caffa pour retourner directement à Pétersbourg; et, après avoir traversé de nouveau les steppes de la Crimée, l'isthme de Pérécop , et le désert des Nogais , nous arrivâmes à Kisikerman, où Joseph II et Catherine se séparèrent , en se renouvelant mutuellement les assurances d'une amitié tlont ce long voyage avait dû , resserrer les nœuds.

De là nous nous rendîmes à Krementchuk , où Timpératrice se reposa. L'empereur me dit au moment de son départ , qu'après avoir visité Rilbourn, parcouru la Galicie et revu sa capitale, il rassemblerait deux camps pour faire exécuter de grandes manœuvres , et qu'il m'invitait à Vy rejoindre, lorsque je quitterais Pétersbourg pour profiter du congé qui m'avait été accordé.

Pendant la dernière partie de notre voyage, et lorsque nous renouvelâmes, au milieu des steppes, nos promenades accoutumées , ce prince , me mettant à portée de l'entretenir sur les aifaires de Constantinople, me parla assez ouvertement de ses vues politiques et de celles de Catherine.

Je ne crois pas inutile de rappeler eu peu de mots cette conversation , pour faire connaître l'idée qu'il s'était formée du caractère de l'impératrice, de ses établissemens, de son ambition et de ses moyens.

« Vous voilà content, je l'espère, me disait-il D.un jour : M. de Bulgakoff et M. de Herbert vont » présenter à la Porte des propositions convenues » avec vous : ne croyez-vous pas à présent la paix V probable ? »

«Monsieur le comte, lui répondis-je ( car il » se fâchait sérieusement lorsqu'il m'arrivait par » distraction de l'appeler 5/re, ou votre majesté)^ » tQut dépend de la manière dont l'impératrice » elle-Hïême considère ces propositions, et du ton

ou SOUVENIRS. I^y

. » avec lequel elles seront présentées; peut-être » ne les regarde-t-elle que comme de bons maté-

% riaux préparés pour un manifeste. Je crains que » la vue de ses forces, rassemblées sur mer et sur » terre ) n'ait dissipé dans son esprit la crainte des », obstacles que pourraient rencontrer ses vues » d'agrandissement.

» Tout est prêt; et, dès qu'elle le voudra, sous » prétexte que les Turcs tardent à la satisfaire sur » les griefe dont elle se plaint , une partie de ses » troupes peut attaquer Oczakoff et Akerman. Ces » places sont incapables de résister long^temps, » et on les prendra facilement. EJn même temps » un^fttre partie dejson armée, embarquée sur » la flotte de Sevastopol ^ peut opérer une des- » ceute sur la côte située entre Ck>nstantinople et D Varna , insulter ainsi la capitale de l'empire » ottoman , et peut-^être même s'en emparer, si la » terreur saisissait l'esprit, superstitieux des mu- » sulmans. '

» Les Turcs au contraire., ne possédant plus ïa » Crimée, devraient, avant de . pouvoir attaquer » les Russes, traverser la Bulgarie, la Bessarabie, » la Moldavie, la Valachie, la Nouvelle -Servie, 3D où une armée disciplinée subsiste avec peine, » D'ailleurs cinquante mille Russes suffiraient » pour les arrêter soit au Bug, soit au Dniester. 3» Je ne vois qu'un obstacle politique qui puisse » faire hésiter cette princesse, et vous savez mieuxr iij. la

1^8 Mi«IOfRES

» que moi jusqu'à quel point elle peut redouter » cet obstacle. >»

a J& TOUS entends fort bien i répliqua Tempe- » reur; ma condescendance à l'époque de la co»- » quête de Crimée, vous fiait craindre que je ne » seconde encore de nouvelles vues d'agrandisse- » ment. Vous vous trompez, et je désire sincé- » rement conserver la paix. La possession de k » Crimée par les Eusses n'avait nul inconvénient » pour moi; son seul résultat était de rendre les p Turcs plus pacifiques y en lair ôtant tout moyen » de commencer une guerre offe^isive.

» D'ailleurs j'y trouvais d'immenses avantages: » d'abord celui de mettre jnes propres États à » l'abri de toute attaque des Turcs, par la crainte 9 que leur donneraient les troupes et les vaisseaui » russes dé la Crimée, prêts à les prendre à revers; » de plus ^ la certitude de détadber la cour de Pé- » tersbourg de celle de Beriin, et d'ôter à celle<î » un allié puissant.

<r Voilà réellement ce qui m'a déterminé à faire % céder à Catherine la Tauri<fe par la Porte ; mais 9 aujourd'hui tout est bien -différent : je ne souf« n frirai point qne les Busses s'établissent à Gon- » stantinople. Le voisinage des turbans sera tou- 3» jours moins dangereux pour Vienne que cdui » des dbapeaux.

» Au reste ce dessein, formé par l'iiâaginatioD » exahée de l'impératrice, ne t>eut se réaliser, et

ou SOUVENIRS. 179

» ne lui Éallùt-il même qu uïi ukaise pour se rendre «maîtresse de Constantinople , et pour y faire » couronner son petit-fils Constantin , elle ne sau- » rait s'y maintenir contre toutes les forces deâ Ot; » tomans relégués dans TAsie-Mineure, et contre y plusieurs grandes puissances qui embrasseraient 9 leur cause; d'ailleurs il lui faudrait , dans ce cas » dégarnir de troupes tout son empire, en aban- » donner la moitié et en changer la èapitale. »

«Je crois en effet, repris-je, qu'on peut se tran- » quilliser sur l'existence de Constantinople, dont » la conservation importe autant à la cour de » Vienne qu'à celle de France; mais il est difficile » en même temps, d'après les préparati& immeun » ses dont nous sommes témoins , de ne pas êtrt » alarmé sur un autre projet beaucoup plus vrai - » semblable, celui d'étendre les limites russes jus* » qu'au Dniester. Si ce dessein s^exécutait , il » entraînerait inévitablement une guerre très » nuisible à nos intérêts.

N Ce que j'espère , ajoutai*je , c^€st que la sagesst » de Tempereur et son amitié poar le roi l'enga- » geront à continuer ses négociations pacifiques, » et à prendre tous les moyens nécessaires pour p prévenir une rupture. Il me semble que le roi » a le droit d'y compter; car, dans le temps de » l'invasion de la Crimée, il n'a engagé les Turcs » à céder cette presqu'île à*lâ Russie, que daot » le dessejn de faire une chose util« à la tran^^

1 8o AI^MOIllES

» quillité et aux intérêts politiques de son beau- » frère et de son allié. »

• « J'y fais ce que je puis, me dit l'empereur; » mais, vous le voyez vous-même, cette femme » est exaltée; il faut que les Turcs cèdent sur les » points, en contestation. Gomment, s'ils provo- » quent Catherine par un refus , empêcher qu'elle y> ne se dédommage par la prise de quelques villes ? » Elle a des troupes nombreuses, sobres, infati- » gables. On les mène où l'on veut.

• » Vous voyez le peu de cas qu'on fait ici de la » vie et dé la peine des hommes : à huit cents lieues ^ de là capitale, ils tracent des routes, creusent j> des ports, bâtissent sur des marais, construisent » des palais, et plantent des jai*dins anglais au » milieu des déserts; tout cela sans paye, saris lit, » parfois sans vivres, et toujours sans murmures. » L'impératrice est le seul souverain de l'Europe » qui soit réellement riche : elle dépense beau- » coup,, partout, et ne doit rien ; son papier vaut )> ce qu'elle veut ; si la*fantaisie lui en prenait , elle » ferait de la monnaie avec du cuir. ^Angleterre » est écrasée sous une montagne de papiers. La » France vient de faire la confession publique du ]i» malheureux état de ses finances; et moi je puis » à peine être au pair des dépenses que viennent » de me coûter mes colonies en Galicie et les » nouvelles forteresses que j'y ai fait construire. » , Je lui répliquai « que tous ces embarras trop

» réels étaient des raisons de plus pour redoubler » d'efforts, afin d'éviter de se voir enjtraîné dan» » une guerre dispendieuse. ») ,

Cpmme nous revînmes à différentes reprises sur le même sujet de conversation, je m'attachai à lui démontrer que la puissance colossale des Russiss avait encore plus d'élévation que de bases solides.

(( Vpyez, lui disais-je ♦ tqut ici a plus d'éclat que » de réalité : tout s'y commence; rien ne s'y achève. » Le prince Potemkin abandonne avec prompti- » tude ce qu'il entreprend avec ardeur; aucun de » sé^ projets n'est mûri ni suivi. Il vous a fait poser, » à Ekaterinoslaff , la première pierre d'une capi- » taie qu'on n'habitera point, d'une église grande ;> comme Saint-Pierre de Rome, et où Ton ne dira' » peut-être jamais la messe. Il a choisi, pour fon- » der cette nouvelle cité de Catherine , une mon- » tagne d'où l'on a une très b'elle vue , mais qui » est totalement privée d'eau.

i)K)ierson, mal placée, a coûté vingt mille » honmies; elle est entourée de marais pestilen* » tiels. Les vaisseaux ne peuvent y entrer chargés.

» Depuis six ans les steppes sont plus déserts » qu'ils ne l'étaient. La Crimée a perdu les deux » tiers de sa population. Caffa est ruinée et ne se » relèvera pas. Sevastppol seule est déjà un établis- » sèment imposant ; mais il faudra encore beaucoup » de temps pour qu'on y voie une véritable ville.

y> On s'est efforcé dé tout parer, de tout embel-

1^2 M^OIIIES

» lir, de tout vivifier momentanément aux yeux » de Fiinpératrice; mais, Catherine étant une fois » p^tiiç 9 tous les prestiges disparaîtront avec elle » de ces immenses contrées.

» Je connais le prince Potemkin : son coup de » théâtre a eu lieu, la toile est baissée; il va s'oc- » cuper d'autres scènes, soit en Pologne , soit en » Turquie. L'administration, et tout ce qui exige 3 de la suite, est incompatible avec son caractère : » la guerre même, s'il la commençait, lui pèserait » bientôt; et s'il avait une fois gagné le grand » cordon de Saint-<îeorges , nous le verrions aussi » prompt à rechercher la paix qu'il montre d'ar- » deur pour la rompre. »

a Je conviens de tout cela, me disait l'empereur j » on nous a menés d^Uusions- en illusions. Ce qui » est intérieur ici a de grands défaut|; mais Fex* 9 térieur a autant de réalité que d'éclat. Le soldat, 3 le paysan esclave , sont des outils dont on se sert » pour abattre ce qu'on veut. La noblesse asservie » ne connaît d'autre loi que la volonté de 'sa sou- >» veraine, d'autre but que sa faveur. EUe côm- ]i». mande : les troupes se lèvent, les vaisseaux sont » lancés. Il n'existe en -Russie aucun intervalle » entre l'ordre , quelque capricieux qu'il s6it, et » son exécution. Si un Charles XII était à la tilt » de cette nation , il porterait, avec six cent miBc » hommes , la terreur jusqu'aux extrémités de >» l'EuropîB. » , ;

ou souvBiriiis. i8S

Il était facile de juger que l'empereur, avec de pareilles idées^ n'opposerait pas une bi^n opiniâtre résistance aux volontés de Catherine, et qu'^ se laisserait entraîner malgré lui à la guerre, si elle le, plaçait dans l'alternative de la seconder, ou de perdre une alliée si puissfuite.

n n'en est cependant pas moins vrai qu'à cette époque, ainsi que le disait l'emphatique Diderot, la Russie n'était encore qvLun colosse €uix pieds, d'argile; mats on a laissé durcir cette argile^ et ^Ue s'est changée en bronze.

L'empereur t tout en se moquant des défauts du prince Potemkin , comprenait très bien l'as^ cendant qu'il avait pris sur Catherine, ic Mais ce > que je ne conçois pas , me disait^il un jour, c'est » qu'une femme si ûère, et si soigneuse de sa » gloire , montre une si étrange faiblesse.pour les » caprice^ de son jeune aide de camp Momonoff ^ » qui n'est réeUe^lent qu'un enfant gâté.

» Je ne saurais vous diï*e combien j'ai été choqué » d'une inconvenance que vous avez dû remar- » quer comme moi : plusieurs fois, et à Kherson )> particulièrement, en présence d'un cercle nom* ]i breux*, c'est-à-dire en public, elle l'admettait » toujours à sa partie de whist avec les person- » nages les plus graves; de plus , elle souffrait » patiemment que ce jeune hopime, indécemment » distrait^ prît le blanc d'Espagne avec lequel en » Russie on marque les points, qu'il s'en. servît

l84 MjêMÔÏREà

» pour dessiner sur le tapis des figures ou 3es » paysages, et qu'enfin chacun , imhiobile et bais- » saçtlcs yeux, attendît pour reprendre ses cartes, » que cet amusement puéril fut terminé. »

L'observation était juste : Catherine , d'un caractère beaucoup plua doux et facile que ne le croyaient ceux qui n'étaient pas dans son intimité, poussait peut-être à l'extrême son indulgente bonté pour les travers du prince Potemkin, pour les folies de son grand - écuyer et pour les distractions de Momonoff : mais cette réflexion un peu satirique perdait beaucoup de sa force daiis la bouche de celui qui la faisait; car luimême, trop empressé de plaire à Catherine, il prodiguait au jeune favori de fréquentes preuves de considération , de bienveillance ; et même, tolérant les bizarres hautetirs de Potemkin, il souffrait quelquefois que cet orgueilleux ministre le fît attendre assez long -temps dans son salon, comme les autres courtisans de J'impératrice.

Que prouvent de telles inconséquences? C'est que les princes sont des hommes, et que, si leur vanité l'oublie quelquefois, leurs faiblesses le rappellent trop souvent à leurs sujets et 'même à leurs plus obséquieux adulateurs.

L'impératrice, après avoir reçu les aclieux de l'empereur à Kisikerman, se remit en route, et arriva à Rrementchuk le t6 juin. Cette princesse se montrait extrêmement satisfaite d'avoir ainsi

ou SOTTVENinS. l85

achevé sans accident la partie la plus intéressante de ce grand yoyage, ,

« On avait f^it , me disait-elle, tout ce qu'il était » possible pour m'en détourner. De tous côtés on » m'assurait que ma marche serait hérissée d'ob- » tacles et de désagrémens ; on voulait m'effrayer » des fatigues de la route , de l'aridité des déserts , » de rinsaluj>rité du climat. Ces gens-là me connais- » sséent bien mal; ils ne savent pas que me con- » trarier, c'est m'exciter, et que «haque difficulté » qu'on m'oppose ,.est un élan qu'on me donne. »

Nous ne nous arrêtâmes à Krementchuk que deux jours, et nous en repartîmes le i8 pour nous rendre à Pultawa, où nous attendaient cinquante mille Russes caippés sur ce même terrain où la fortune , trahissant Charles XII et couronnant Pierre le Grande avait changé les destinées du nord et de l'orient de l'Europe.

Ce fut à Krementchuk que Catherine II me prouva que , malgré mes derniers efforts pour mettteles Turcs en état de se défendre, elle m'avait francbement rendu toute sa bienveillance : au moment où j'étais occupé à parcourir les environs de la ville , on vint me dire que l'impératrice me demandait. Je me rfendis à ses ordres, et je la trouvai seule dans son cabinet avec le prince de Ligne.

« Je vous ai vu de ma fenêtre, me dit-elle, vous D promenant avec l'air d'un homme qui rêve tris-

l86 K]ÉMOIR£S

» tement ou qui s'ennuie ; j'ai pen&é que je ne » vQus ferais aucune peine en cherchant à vous I) distraire d'idées qui ne me semblaient pas trop » gaies. »

t( Oui , ajouta le prince de Ugne en riant, vous 2> aviez la marche lente et la grave tristesse du » vice - chancelier de sa majesté; mais ne vous » abusez cependant p;is sur l'obligeante attention .» dont vous venez de recevoir une preuve; «ar, » dans cet instant même , moi qui suis sincère , » je vous avouerai que nous dirions beaucoup de » mal de vous, d ,

« Il a raison , reprit Timpératrice ; car je pré- » tendais que , quelque désir que je vous mon- » trasse de vous retenir près d^ moi, vousè me » quitteriez bientôt, pour ne plus revenir. Au w reste ^ le prince de Ligne s'amuse à vos dépens, » car il ne vous dit pas un mot de vérité : le fait y est qu'il me faisait le ^lus grand éloge de votre » caractère et de vos talens, etque je ne le dé- » mentais pas ; j'ai ménie ajouté que , jugeant des M autres d'après moi-même, je croyais qu'on ne » vous reverrait plus en Russie, parce qu'il était » probable qu'avant peu de temps le roi voùà » appellerait dans ses conseils. »

On peut bien croire que je me confondis en remercîmens. « J'imiterai, madame, ajoutai -je, » l'exemple que je reçois, et j'oserai dire aussi un y^ peu de mal de votre majesté : elle a un défaut

Oir SOUVEN^IRS. / 187*

» évident qui tient de la supériorité; c'est celui » d'être trop bonne, trop indulgente, trop par- » tiale pour ceux qu'elle honore de sa bienveîl- » lance. Au reste, je puis assurer votre majesté, n qu'un siuffrage comme le -sien m^ paraît le plus » haut prix auquel la plus noble ambitipn puisse » -désirer d'atteindre. »

Cette princes^, ayant prolongé atec sa grâce ordinaire cet entretien , m'apprit qu'elle avait en* * voyé, dahs tous les ports du nord et du sud de son empire, le^ ordres nécessaires pour nous faire jouir des avantages stipulés ^ar notre traité de commerce*

Ce fut aussi à Rrementchuk que le prince de Nassau se sépara de nous pour retourner en France. Je le chargeai de mes dépêches, en prévenant M. de Montmorin qu'il pourrait mieux que personne lui faire connaître en détail les moyens militaires de la Russie et les dispositions du prince Potemkin , avec lequel il avait vécu plusieurs mois dans la plus grande intimité, avant de nous rejoindre à KiofF.

L'impératrice ne s'étant point arrêtée à Constantinograd , arriva à Pultawa , où son séjour ne devait pas être une des époques les moins bril-^ lantes et les moins intéressante de son voyage.

Pultawa, petite ville, mal fortifiée, très peu peuplée , n'offrant aux regards aucun édifice , aucun monument digne de fixer l'attention, n'aurait

1 88 MJÉMOIRES

été connue qiie des érudits; mai35 en 1709, une éclatante yictoire et un grand désastre^ fixant sur elle l'attention de l'Europe, la rendirent immortelle.

* La plaine qui l'entouré , transformée en champ de bataille , vit décider le sort de la Suède , de la Pologne et de la Russie. Là , un héros dévastateur tomba de son char de triomphe; là, enfin, s'affermit le trône du législateur de la Moscovie. Si Pierre eût succombé , ce vaste empire serait rentré peut-être pouf toujours dans les ténèbres de la barbarie; il vainquit, et, bientôt aprè§,la Russie s'éleva au premier rang des plus grandes puis-» sauces du monde.

Dans cette journée célèbre , les deux héroïques souverains du Nord combattirent à la fois en générante et en soldats. Pierre le Grand, selon sa coutume, pour apprendre à ses guerriers qu'il fallait obéir avant de commander, et gagner cha* que grade à la pointe de l'épée, avait donné le çommandeme^t de son armée à Bauer. Ses ailes étaient commandées par Menzikoff et Schérémetoff ; le czar servait sous eux comme général-major : s'enfonçant avec ardeur dans la mêlée, il vit son habit percé de plusieurs balles.

Charles, blessé au commencement de l'action, s'était fait porter sur un brancard qu'un boulet de canon brisa; quelques lances lui formèrent un nouveau brancard, sur lequel il continua long-

ou SOUVKNIRS. 189

temps à braver les feux et les glaives ennemis : de tels exemples inspiretit'le courage et la constance aux guerriers les plus timides*

Le roi de Suède avait investi Pultawa avec vingtsept mille hommes. Pierre, qui s'occupait à fortifier Taganrok , accourt pour le combattre à la tête de soixante luiWe soldats.

La rivière Worskla séparait les Russes des assiégeons , dont le camp était fortifié par des redoutes. L^empereur, par une manœuvre habile, feint de s'éloigner, passe la rivière , se retranche et fond à Fimproviste sur les Suédois. Ceux-ci courent aux armes, repoussent l'ennemi, et attaquent avec leur impétuosité ordinaire les retranchemens russes.

Ce fut alors que des deux côtéa, par des prodiges de valeur, on rendit quelques heures la victoire incertaine. Enfin, le nombre l'emporta; Charles fut tourné; sa cavalerie repoussée se jeta sur son infanterie, et la mit en désordre.

Le héros de la Suède fut forcé de se retirer devant le rival qu'il avait si long-temps vaincu et dédaigné. La retraite se changea en déroute: le carnage fut affreux; le désastre complet. Charles, ayant perdu la plus grande partie de sou armée , ses ministres, ses généraux, ses meilleurs officiers, son artillerie, ses baga^s, fut réduit à fuir et à chercher un refuge en Turquie.

Ce récit que je viens d'esquisser devint à Pultawa, pour nou», un tableau animé, mouvant,

vivant, enfin, presqu^une réalité. Nous vîmes Tarmée russe partagée en deux corps, dont l'un occupait les retranchemens rasses, et Fautreles , redoutes suédoises. Sous les yeux de Tittipératrice, le. prince Potcmkin fit exécuter, avec beaucoup d'ensemble, de précision et de célérité, tous les mouvemens qui pouvaient nous retracer cette &meuse bataille dont on lui présentait l'image.

Le déploiement des quatre colonnes de cavalerie, leur charge impétueuse, le feu vif et soutenu de l'infanterie y tandis que ïaile gauche ^mulâit l'attaque d'un bois et tournait la droite des ennemis, ne laissèrent rien à désirer pour la fidélité du tableau.

La joie et la gloire brillaient dans les yeux de Catherine; on aurait pu croire que le sang de Pierre le Grand coulait dans ses veines. Ce grand et magnifique spectacle couronnait dignement son voyage aussi romanesque qu'historique.

Le prince Potemkin lui fit hommage d'un magnifique collier de perles; die le combla de présens, et fut prodigue en grades et décorations pour les généraux et pour lea officiers. L'administratiqpi civile et}t aussi une grande part à sa munificence.

Rien n'arrêtant plus cette princesse ^ cHe partit de Pultawa pour se rendre à Karkoff. Là, le prince Potemkin prit congé d'elle, et retourna à Krementcbuk> chargé d'wcélérar toutes les disposi*

ou SOUVENIRS. -191

tions nécessaires pour combattre ,. si la paix ne pouvait se conserver. ,

Karkoff est située sur un coteau élevé , près des rivières Karkoff et Lopani , à trois cent soixante lieues de Pétersbourg. Elle fut fondée au milieu du dix-septième siècle par les Cosaques, dans le dessein d'en faire une barrière contre les incursions des Tartares de Crimée. On y comptait douze mille Jbiabitfins; son commerce, assez actif, consistait en suif, beurre , cire et miel. La plupart de ses maisons étaient encore en bois.

Noiis traversâmes ensuite les riches et fertiles provinces de Kursk et d'Orel. Avant d'arriver à Kursk, nous vîmes les villes de Belgorod et d'Oboïan, dans lesquelles on remarquait les progrès rapides de la civilisation. Précédemment, au milieu de leurs maisons mal bâties et mal distribuées, les regards ne pouvaient s'arrêter que suiv quelques églises et sur quelques couveiis ; depuis, l'impératrice y avait établi des hospices, des tribunaux et4es écoles. Je n'y remarquai d'autres ruines que celles d'une forteresse , devenue inutile de« puis que les aitnes de Catherine avaient étendu Vss limites de son empire^

Kiursk^ capitale d'un gouvernement, était riche et peuplée. On -l'avait rd^âtie» sur ui^ nouveau plan. Ses habitans nous montrèrent le couvent d^ Zuamensk ou des Miracles, appelé aitisi en mémoire de. la finte d'une armée étrangère .qui

19^ M^MOTRES

jadis avait assiégé la ville, fuite que la crédulité russe, regarda comme miraculeuse.

On y comptait deux mille maisons, deux écoles, l'une pour les jeunes nobles, l'autre pour les enfans des marchands et des bourgeois , plusieuris tanneries et quelques &briques. Elle est renommée pour la beauté de ses cuirs; elle envoie diverses productions de son sol en Pologne, et jusqu'à Breslaw ;• enfin elle reçoit de la. Sibérie, et même de Kiakta, frontière de la Chine, un grand nombre de pelleteries. Les Tartares , autrefois dominateurs de la Russie, attaquèrent encore Kursk dans le dix-septième siècle, et perdirent sous ses murs deux grandes batailles.

Après avoir quitté cette ville, l'impératrice se rendit à Orel, où nous séjournâmes. Là, nous étions enCore à deux cent soixante - dix lieues de Pétersbourg, et à quatre-vingt-douze de Moscou. Orel est placée dans une plaine riante, entre roka et l'Orlik; c'est une jolie ville, capitale du gouvernement qui porte son nom. Autrefois elle était fortifiée.

Cette province était très riche en blé et en chanvre; elle recevait des vins de la Moldavie, de la Tauride et-d'Astracan. On y comptait dix- sept paroisses ^t trois mille maisons, tant en bois qu'en pierres. Catherine l'avait embellie par- de nobles édifices destinés aux tribunaux et à l'administration. La rivière Oka, après un cours très étendu,

ou soTJvr.Niiis. 193

se joint au Wolga^ près de NijnirNovogorod.

La jeunesse d'Orel offrit un spectacle très agréable à rimpératrice : les enfans des familles les plus distinguées de la ville jouèrent devant sa majesté, avec autant d'ensemble que d'intelligence, une comédie qui parut assez piquante ; quoiqu'elle fut de circonstance, la louange n'y était pas gâtée par la flatterie.

Dans les provinces de l'intérieur et du centre de l'empire, la fertilité du terrain, l'activité du commerce, et la douceur du gouvernement de Catherine, accroissaient annuellement leur prospérité f aussi, là, les hommages n'avaient pas besoin d'être commande's; on recevait l'iipfipératrice comme une mère, .et le peuple, protégé par elle contre les abus de pouvoir des seigneurs, faisait éclater un enthousiasme qui n'élmit inspiré que par la reconnaissance.

En continuant notre route jusqu'à Moscou, nous ne trouvâmes rien de bien remarquable que la ville de Toula ; on pouvait presque la compter parmi les créations de Catherine , tant elle l'avait embellie. Déjà une grande partie des maisons de bois avaient fait place à de beaux bâtiment en pierres. Indépendamment des autres établissemens, on y devait à la générosité de l'impératrice une maison. pour les enfans trouvés, «t une retraite pour les invalides.

la position de Toula, bâtie en partie sur une III. , I 3

194 miSmoires

hauteur, en partie dans une plaine que traverse rOupa^ est riante et pittoresque. Retracer l'histoire de cette ville, ce serait presque répéter celle de toutes les autres cités de la Russie. On ne verrait dans ce récit que des tableaux de discordes, de guerres civiles et de tous les maux causés par une longue anarchie.

Ce fut près de Toula, dans le dix-septième siècle 5 que se livra une grande bataille entre le fam: Démétrius, dont le vrai nom était Otrèpieff , et les Russes commandés par Shouisky : Fimpost^ur j fut vaincu.

Cette ville était depuis long-temps connue par sa manufacture d'armes; elle en fournit pour toute l'armée russe. On y &it aussi des ouvrages en acier^ et cette branche d'industrie, encouragée par Ca* therine, était arrivée à uil tel point de perfection , qu elle pouvait prétendre à rivaliser avec les fiibriques anglaises.

Sa majesté fit présent à chacun de nous de quel* ques productions dans ce genre, très habilement travaillées. Le preniier médecin de l'impératrice,, M. Rogerson , reçut d'elle une très brillante épée ; comme il s'empressait de me la montrer : « Doc* » teur, lui dis-je, je vous en félicite; vous avez là i> une nouvelle recette sûre et expéditive. » Mon compliment ne fut pas aussi cordialement reçu que- j'aurais pu l'attendre d'un homme si célèbre par sa science , et par conséquent si fort au-

ov soxmmRs. igS

dessus de l'aUeinte de toute maligne plaisanterie. Avant d'arriver à Moscou , nous traversâmes les villes peu remarquables de Serpoukoff et de PodoL JEnfin, nous arrivâmes le 4 juillet à Kolumensky, élégante maison de plaisance impériale, située à deux lieues de Moscou.

L'impératrice s'y reposa trois jours, s'établit ensuite dans sa capitale au Kremlin , et , avant de partir pour Pétersbourg, se reposa encore i Pétrowsky, autre maison de plaisance i, une lîeue de Moscou.

Pendant cette dernière partie de notre route, j'eus avec Catherine un court entretien , que je crois devoir rappeler, parce qu'en peu de traits il peint le caractère ardent de cette femme extra* ordinaire.

Je me trouvais dans sa voiture avec M* Fltx- Herbert : l'extrême dialeur rendait la conversation languissante; Catherine s'était endormie, ou du moins semblait l'être. Fitz-Herbert causait avec moi. Après avoir traité différens objets, l'entretiw tomba sur la guerre d'Amérique, et sur la révokitipn qui avait enlevé à l'Angleterre treize âoriisantés provinces.

M. Fitz-Herbert prétendait que cette perte deviendrait plus avantageuse que nuisible à son p/iys. Un tel paradoxe m'étonnait; niais il soutenait son opinion avec autant de persistance que d'esprit, s*e£forçant de me prouver qu'avant peu

îyÔ MK-VIOIRES

de temps, l'Angleterre, délivrée de la dépense très considérable que lui coûtait l'administration de ses colonies , retirerait de son commercé avec elles , sans aucuns frais , d'immenses avantages qui la dédommageraient suffisamment de la perte d'une domination illusoire.

La discussion se prolongea, et l'impératrice n'ouvrit les yeux qu'au moment où il ÊiUut descendre de voiture. Le lendemain , me retrouvant chez cette princesse avec le prince de Ligne, elle me dit : a Vous avez eu hier avec M. Fitz-Herbert 9 la plus inconcevable conversation, et je ne con- » çois pas qu'ayant autant d'esprit, il ait pu souten nir une opinion si singulière. »

a Comment, madame, lui répondis -je, vous )» nous avez entendus, et cependant vous parais- )i srez si bien dormir! — Je n'avais garde, répli- » qua-t-elle, d'ouvrir les yeux ; j'étais trop curieuse » d'entendre la suite de votre entretien. J'ignore » si le roi Georges ni est du même avis que son Il ministre; mais, pour moi, je sais bien que, si » j'avais conîme lui perdu , sans pouvoir la re- » prendre, une des treize provinces qu'on lui » a enlevées, je nie serais brûlé la cervelle d'un » coup de pistolet. » '

«Il me paraît, madame, repris-je, que votre j> majesté a fait un pacte secret avec la fortune. — * le l'ignore^ s'écria le prince de Ligne; mais ce qui » est certain , c>st qu'avec une telle fermeté d#

ou souvEiriHS. 197

» caractère, que le vulgaire appellerait mauvaise » tête, on enlève des provinces aux autres, et on » garde les siennes. »

Je parlerai peu de Moscou : ce nom rappelle de trop sombres souvenirs. D'ailleurs on a fait cent fois la description de cette grande et belle capitale : il est peu de nos familles dans lesquelles il ne se trouve un guerrier couvert de gloire et de blessures, dont les récits ne leur aient fait connaître les palais , les jardins , les temples , les baraques, les masures, les champs, le Kremlin, le quartier chinois, les clochers dorés, qui présentaient à nos yeux, dans Moscou , l'image bizarre de plusieurs groupes de palais ou de châteaux en-' vironnés chacun de leurs villages.

Les flammes en ont dévoré la plus grande partie. Depuis elle est .sortie de ses cendres, et ce ser^ dorénavant une nouvelle ville que nos voyageurs auront à visiter et à peindre.

Il est facile d'imaginer quelle fut la magnificence des fêtes qu'une noblesse nombreuse, fière et riche , s'empressa de donner à l'impératrice ; mais s'il était un peu fatigant d^ assister, il serait en* core plus ennuyeux de les décrire.

Ces grandes fêtes se ressemblent toutes : de grand bals sans gaité , de grands spectacles sans intérêt, des vers de circonstance sans esprit, d'éclatans feux d'artifice* qui ne laissent après eux que de la fumée, beaucoup d'argent, de temps

et de £sitigues perdus : voilà ce qu'on en sait , ce qu'on en dit , ce qu'on en dira toujours j ce qui n'empêchera jamais ni de les recommencer, ni d'y courir.

Au reste, ces solennités de Moscou furent, à cette époque , des fêtes très réelles pour les mar* diands et pour le peuple; car l'impératrice, dani^ le dessein de* célébrer dignement la vingt -cinquième année de son règne, leur ternit une partie des impots qu'ils devaient lui payer.

Cette princesse me donna, ainsi qu'à toutes les personnes qui avaient eu l'honneur de l'accompagner, une médaille qu'elle venait de faire frapper. On en trouvera la gravure à la tête de ce livre- D'un côté on voit le profil de Catherine , et de l'autre la carte de son voyage en Crimée ; l'inscription russe rappelle que cette époque était celle de la vingt-cinquième année de son règne, et que le grand voyage auquel elle la consacrait, avait été entrepris pour l'utilité publique*

Malgré mon peu de penchant pour les fêtes, je ne passerai point sous silence celle qui fut donnée à l'impératrice par le comte SchérémétofF, dans une de ses terres située à une lieue de Moscou.

Nous trouvâmes la route brillamment éclairée. L'immense parc du comte, dessiné avec art, était illuminé en transparens de toutes les couleurs. On joua sur un très beau théâtre un grand opéra russe ; tous ceux qui comprenaient le poème le

ou SOUYENIRS. 1^

trouvaient intéressant et bien écrit. Je ne pouvais juger que la musique et les ballets ; Tune m'étonna par son harmonieuse mélodie; les autres par l'élégante richesse des costumes^ la grâce des danseuses et la légèreté des danseurs.

Ce qui me parut prévue inconcevable^ c^est que le poëte et le musicien auteurs de l'opéra^ . rârchitecte qui avait construit la salle, le peintre qui l'avait décorée, les acteurs et actrices de la pièce, les figurans et figurantes des ballets^ ainsi que les musiciens de l'orchestre , étaient tous des serÉs du comte Schérémétoff.

Ce seigneur, l'un des plus riches de la Russie, les avait fait élever et instruire avec le plus grand soin; ils lui devaient leurs talens: que ne pou-* vaient-ils aussi lui devoir leur liberté! Donner des lumières à ceux qu'on retient dans la servitude , c'est les éclairer sur leur malheur.

Le souper fîit au moins aussi somptueux que le spectacle ; jamais je ne vis plus de vases d'or et d'argent, plus de porcelaine^ d'albâtre et de porphyre. Enfin, ce que l'on aura peine à croire, c'est que les immenses cristaux qui couvraient une table de cent couverts, étaient ornés et enrichis de pierres précieuses et fines, de toutes les couleurs, de tous les genres et du plus grand prix.

Ainsi les seigneurs russes, si récemment entrés dans la civilisation , imitaient déjà les patriciens âe Rome au £aîte d une grandeur que suivit de

SÔO lliMOIR£S

trop près sa décadence, et l'on pouvait trouver alors à Moscou plus d'un Luculliis.

Catherine, à son tour, voulait donner au Kremlin des bals et des fêtes dont la pompe devait être proportionnée à sa puissance ; mais tout fut décommandé, parce qu'elle fipprit soudainement que, les gouverneurs de plusieurs provinces ayant négligé l'exécution de ses ordres, et laissé dégarnir les greniers d'abondance qu'elle avait établis, une disette de grains, aussi réelle qu'imprévue, désolait ses peup.es.

a 11 serait indécent, dit cette princesse, qu'on y me vît au milieu des jeux et des fêtes , lorsque j> mes sujets gémissent d'un fléau dont j'aurais dû » les garantir. »

J'étais près d'elle lorsqu'^on lui annonça un de ces gouverneurs coupables de négligence. «J'espère, j» dit le comte Bezborodko , que votre majesté lui » adressera publiquement la sévère réprimande y> qu'il mérite. — Non , répondit Catherine, ce se- » rait trop l'humilier : j'attendrai qu'il soit seul » avec moi; car faime à louer ^ à récompenser » tout haut y et à gronder tout bas. »

L'impératrice, s'étant retirée et reposée quelques jours a Pétrowsky, repartit pour Pétersboufg, et nous arrivâmes à Czarskozélo le 22 juillet, après avoir revu pour la seconde fois, avec elle, la jolie ville de Twer, Wischney - Wolotschok , Waldaï, et cette grande Novogorod^ fameuse autrefois

ou sotJVENiKs» aoi

€ôqime république, long -temps dominatrice du Nord, illustre par ses victoires et heureuse par son indépendance. ^ '

Ses ennemis la respectèrent; mais la discorde rébranla. Elle appela dans ses dissensions inteslines des princes étrangers, ils devinrent ses maîtres; Rurik se servit de ses forces pour faire des conquêtes et pour fonder im nouvel empire. Noyogorod, quelquefois relevée, mais souvent vain* eue, succomba;' lorsque nous, la vîmes, il n'en restait plus que des ruines , une vaste enceinte , une belle cathédrale, cinquante-huit églises , un palais impérial , trois couvens ^ quinze cents maisons de bois , quarante en pierres , quelques vieux murs et de grands souvenirs.

Ge long et singulier voyage, qui venait de nous offrir successivement l'image d'une immense ga* lerie ornée de tableaux les plus variés, les plus nouveaux, étant enfin terminé, je pris congé de rinapératrice , et je revins à Pétersbourg reprendre le cours d'une vie diplomatique, qui me parut, dans les premiers momens, un peu monotone et sérieuse : c^était en effet quitter l'action rapide et variée du roman , pour revenir à la marche lente et grave de Thistoire.

Sorti du cercle de la féerie, je ne devais plus voir à chaqi^e instant, comme dans notre marche triomphale et romanesque, de nouveaux objets de suiprise : des flottes créées sotidainenaent, des

SOI IV^OIBES'

escadrons âtk G^saques et de Tartares accourant . du fond de l'Asie , des routes illuminées, des montagnOs en feu, des palais enchantés, des jardins créés en une nuit, des cavernes sauvages, des temples de Diane, des harems délicieux, des tribus nomades, des chameaux et des dromadaires cyrraus dans le désert, des hospodars de Valachie, des princes du Caucase détrônés, des rois de Géor* gie, persécutés, offrant, tous, leurs hommages^ et adressant leurs prières à la reine du Nord.

Il fallait en revenir aux calcub secs de la politique, à ces débats de la diplomatie, où l'on ne pèse souvent qu'avec de bien petites et peu justes balances, les plus grands intérêts du monde, le sort des nations et le sang des peuples.

Mais si l'Orient ne présentait plus à mes regards que le cours assez commun des affaires ordinaires, de grandes négociations traversées par de petites intrigues^ et des guerres méthodiques pareilles à celles qui, depuis deux siècles, agitaient le monde sans en changer la face , je devais en même temps recevoir de l'Occident des nouvelles annonçant trop visiblement l'époque de l'un de ces grands bouleversemens politiques qui opèrent une révolution totale dans l'esprit, dans les lois ^ dans les mœurs , dans la force des sociétés humaines : sujet de réflexions^ d'espérances et de craintes, bien autrement graves et profondes que les sentimens inspirés par ce rêve court et brillant de la Tauridey

©ij soûvEWî^s. ' ao3

par ce chapitre des Mille et une Nuits , dont l'illusion venait de disparaître.

Catherine, non moins désenchantée, s^occnpait, . dans les premiers motnens de son séjour à Czarskozélo; des mesures nécessaires pour venir au secours de «es peuples épuisés par une affreuse disette. Les plus riches provinces de l'empire manquaient totalement de grains, et la plupart des seigneurs russes, loin de retirer aucun revenu de leurs terres,. se voyaient obligés de nourrir à leurs frais leurs malheureux paysans.

Cette calamité, et la nécessité où Joseph II se trouvait d'envoyer des troupes dans les Pays-Bas , alors en fermentation, refroidissaient les désirsambitieux que le prince Potemkin avait iilspirés à l'impératrice, par la vue de sa belle armée et par le spectacle pompeux des forces navales ré^ unies dans le port de Sevastopol.

' Un courrier de l'empereur apportait des dépêches par lesquelles ce prince communiquait à Catherine la résolution qu'il avait prise de rappeler des Pays-Bas leurs gouverneurs et son ministre , d'ordonner aux élats de se soumettre et de lui envoyer des députés, les meiiaçant d'çmployer contr'eux la force de ses armes, s'ils n'adoptaient pas tous ses projets d'innovations administratives, dont il espérait leur démontrer la justice et l'utilité.

L'effet de ces nouvelles fut de rendre le minis^ tère russe plus décidé à éviter la guerre. Le comte

DigitizQd

ao4 .MÉMÔIKES

de Bezborodko s'ouvrit av€c moi , à cet égard, plus qu'il ne l'avait encorç fait Pour me donner une preuve évidente de l'intimité qu'il désirait établir entre nos deux cours, il mç dit que le cabinet de Londres,, voulant se venger de la Hollande et de nous, avait envoyé, par le chevalier Harris, des sommes très considérables au slathouder pour soutenir son parti. M. de Woronzoff écrivait, de Londres, qu'une aussi forte sortie d'argent ayant influé sur le change, on cherchait avec beaucoup d'adresse à déguiser la cause de cette baisse subite. D'après cette information , plus ou moins fondée, et quelques communications analogues de M. de .Gobentzel, on voyait clairement que l'impératrice et l'empereur voulaient nous aigrir contre l'Angleterre, et nous amener à faire cause commune avec les deux cours impériales.

Profitant de cette circonstance, je m'efforçai de faire sentir aux ministres de Catherine la nécessité de modifier les dispositions du dernier traité, re^ latives à la Moldavie et à la Valachie.

ce Vous serez toujours à la veille d'une guerre, » leur disais-je, si vous laissez subsister le vague » qui existe à l'égard du double droit de protec- » tion de la Porte et de la Russie sur ces deux » provinces; il faut fixer définitivement la nature, » la différence et les limites de cette protection , » ou plutôt de cette sorte de suzeraineté. » , I>e plus, je demandais « qu'on n'augmentât pas

ou souvENius. ao5

» les difficultés des négociations , en -disputant » avec trop d'opipiâtreté sur le protocole oriental » du sukan , dans la rédaction du fîrman qu'il » devait envoyer au pacha d'Achalzig; on devait > surtout cesser, si l'on agissait sincèrement, de » paràîtrei craindre une invasion de la part des » Turcs.

» Vos succès politiques et militaires, ajoutais-je, » ont rendu ces musulmans totalement nuKpour » l'ofifensive ; mais , si vous voulez les resserrer ji dans d'étroites limites, vous devez vous attendre » à trouver leur défensive d'autant plus formida- » Ue qu'elle sera plus concentrée. »

Tous ces entretiens finirent par des protestations pacifiques , par des démonstrations de reconnaissance des bons offices du roi , et je pus me convaincre que, dans ce moment, le cabinet de Pétersbourg désirait sincèrement ef espérait un plein succès de la négociation entamée à Cônstantinople par MM. de Choiseul, de Bulgakoff et de Herbert.

Je trouvai à Pétersbourg M, de Miranda; il avait eu une altercation assez vive avec le chargé d'affaires d'Espagne : celui-ci voulait le contraindre à quitter l'uniforme dé colonel , ou à produire les titres qui l'autorisaient à le porter. L'impératrice désirait beaucoup qu'on arrangeât cette contestation.

Le chargé d'affaires espagnol, m'ayant fait hre

!206 MISMOinSS

une lettre assez sèche qu'il avait écrite à cet oflScier, me montra aussi la réponse ^e M. de Miranda ; celle-ci était non-seulement déplacée 9 mais insul* tante, et rédigée dans les termes les plus injurieux. Je lui fis entendre que, cette af&ire devenant personnelle , je n'avais aucun conseil à lui donner, et que je ne pouvais plus m'en mêler. Mais, quelques jours après, il me communiqua l'ordre formel que lui avait envoyé sa cour, d'engager Timpératrice à lui livrer M. de Miranda, comme fugitif et comme accusé de crime d'État et de trahison.

Je refiisai de l'appuyer dans ses démarches , parce que, selon mon opinion, en pareilles circonstances l'extradition n'était ni juste ni politique. Je lui promis seulement de rompre dorénavant toutes liaisons avec Miranda, que j'avais fréquemiùent vu pendant mon séjour à Kioff.

Cependant comme les ministres, pour plaire à l'impératrice, traitaient cet Espagnol avec une grande considération , l'invitaient à leurs grands dîners, et le recevaient avec le corps diplomatique, je leur déclarai , de concert avec le duc de Serra Capriola, ministre de Naples, qu'une telle conduite envers un homme qui avait insulté le chargé d'affaires d'Espagne, était un manque d'égards pour les cours de Madrid , de Naples et de Versailles,, et que, si elle continuait, nous cesserions toute communication avec eux.

Ge langage ferme irrita d'abord l'impératrice :

du souYEiaAi. 207

•son aide de camp^ M. de Moraonoff, s'était fort lié avec Miranda; cette princesse elle-même le Toyait souvent. Mais enfin , au bout de quelque» jours, elle se calma, conseilla à Miranda de s'éloigner, et le renvoya comblé de ses bienËuts. Il partit.

Depuis je le retrouvai en France ; il commandait Taile gauche de notre armée à Nerwinde , et le générai comte de Valence; blessé à cette bataille, lui attribua publiquement notre défaite dans cette action, où le courage de notre aile droite, l'intrépidité de Valence, et la valeur brillante de M. le duc de Chartres, aujourd'hui duc d'Orléans, nous avaient , pendant quelques heures , assuré la victoire.

En 1806, Miranda, réalisant les projets qu'il avait depuis si long- temps formés, descendit sur la côte de Caracas à la tête de cinq cents colons espagnols réfugiés dans les États-Unis. Plusieurs brillans exploits l'élevèrent même momentanément au rang de dictateur àe Venezuela. Il fut un des premiers acteurs de cette grande révolu* tion qui affranchit tant de colonies du joug espa». gnol , et fonda la république de Colombie. Mais la fin de ce général fut malhem*euse : après une capitulation peu honorable, livré à ses ennemis par ses compatriotes, il fut transporté en Espagne, et mourut en 1816 dans les prisons de Cadix.

fcee affaires commençaient à se compliquer i

ao8 MÉMOIRES

pour rendre cette complication , moins obscure / il est nécessaire de remonter un peu plus haut.

Après plusieurs abolitions et restaurations du stathoudérat en Hollande , cette dignité avait été rendue héréditaire en 1 748 , dans la personne du prince d'Orange Guillaume IV; mais on oublia de tracer des limites sûres entre lé pouvoir et la liberté : Fun conservait des privilèges indéfinis; l'autre n'était exprimée qu'en formules trop vagues pour assurer l'indépendance nationale, et pour satisfaire l'ambition du prince.

Guillaume V, marié à la sœur de Frédéric Guillaumell, roi de Prusse, n'était doué ni de cette modération qui' concilie les différens intérêts, m de cette force de caractère qui maîtrise les esprits. On remarquait en lui cette demi-énergie qui provoque les soulèvemens , cette faiblesse qui les Ëiit réussir, et cette disposition au ressentiment , qui ne laisse nuls moyens de transaction et d'accommodement.

Cependant, en lisant avec quelque attention l'histoire des pays qu'il gouvernait, ce prince au- , rait trouvé sa marche, ses devoirs et ses vrais wtérêts clairenjent tracés. Ailleurs, l'origiriede l'élévation du prenfier chef de l'État peut avoir été obscure et douteuse; mais, en Hollande, le stathouder devait savoir qu'on n'avait confié l'autorité k ses prédécesseurs que pour sortir des chaînes de l'Espagne, et pour conquérir l'indépendance.

Ainsi, à la tête d'une nation républicaine et jalouse de sa liberté, il fallait quele prince n'eût qu'un seul but, celui d'assurer la tranquillité de la nation, d'augmenter la prospérité commerciale de la république, et de faire respecter ses armes ; car c'était Tunique objet de la création du stathoudérat.

Guillaume V perdit dé vue cet obj^ capital : l'ambition de la gloire aurait fait chérir son pouvoir; le désir trop ardent d'accroître son autorité lui fit perdre Taffection générale.

Les. circonstances lui étaient cependant favorables : placé entre la France et l'Angleterre , le stathouder aurait dû suivre le système d'une sage neutralité, et ne s'armer que contre celle de ces deux puissances qui aurait voulu attaquer l'indépendanœ ou les intérêts commerciaux de la république.

Or, l'Angleterre aspirait alors ouvertement à la tlomination maritime. La France, au contraire, gouvernée par un roi pacifique , ne pouvait inspirer aucun sujet d'inquiétude aux Hollandais. Ainsi, leur armée de terre ne devenait pour eux qu'un objet secondaire, tandis qu'il paraissait cje plus en plus nécessaire d'accroître leurs forces navales, afin de pouvoir lutter contre l'ambition maritime des Anglais.

A cet égard, dans toute la république , l'opinion était presque unanime^ Le stathouder ne l'écouta point. L'armée de terre offrait au prince les 111. i4

np^yèns d'augmenter son pouvoir; il s'en occupa ujaiquement, et il négligea l'armée navale. Cette erreur, utile à ia politique de l'Angleterre, fut encouragée par elle ; dès-lqra Guillaume V se livra enlièrenaent a<* cabinet de Loadre$, et se montra rennemi passionné de celui de Versailles.

Les HollandaiSy au contraire, s'aigrireiat de plu» en plus contre l'Angleterre, et sentirent le besoin de se rapprocher de la France, qui , loin de menacer comme autrefois leur territoire, désirait sincèrement leur repos et l'accroissement de leurs forces défensives contre l'Angleterre.

Sur ces entrefaites, la |[uerre s'étant déclarée entre la France et la Grande-Bretagne, les étatsgénéraux se décidèrent à garder une sage i^ieuti^llté; mais le gouvernement anglais, au mépris du droit des gens, s'empara de plusieurs vaisseaux hollandais. U comptait assiez sur la faiblesse partiale du stathouder pciur ne oraindi^e de lai ai^eo- «tes représailles? $(m espoir ne fat pas trompé.

Alors les états - généraiux irrités résoUirw^t de s'adresser à Catherine H et d'implorer soa appui. Cette princesse "veoait de se mettre à la tête d'une ligue maritime d\k NtJird, dans le but de taire respecter les pavilb^oa neutres par les puissances belligérantes.

Le&tatbouder n'os^ s y opposer; et à son regret, ainsi qu'à celui de rAnglejterre , Ta^cessiou à la neutralitée arni^ fut sigi^^e.

g^U SOUVENIRS. 211

Aussitôt le cabinet de Londres déclara la guerre ■à la république : ainsi Guillaume se vit contraint de s'unir à la France, qu'il haïssait, et de combattre l'Angleterre, qu'il regardait comme l'appui de son pouvoir.

Dès ce moment, un injuste dépit lui faisant oublierles maximes sages et glorieuses de ses prédécesseiits^^ il se tint dans une inaction que ses ennemis regardèrent ou feignirent de regarder comme traluson. ^

Les boHimes ardens^ les esjH^its factieux, qui dans tous pays, comme les orages, sont prêts à briser iin vaisseau mal gouverné, s'efforcèrent de changer en haine la méfiance publique; ils accusèrefit le stathouder de s'opposer à la réunion des forces navales de la république.

Cependant, malgré son inactivité, deux amirsmx hollandais, Zoutemann et Kinsberg, dépas-* sant noblement leurs instructions, se réunirent et battirent les Anglais à Doggersbank. Guillaume • accueillit mal les vainqueurs : ce fut, pendant toute cette guerre, le seul exploit des républicains; les Anglais leur enlevèrent plusieurs «colonies que les armes victorieuses du roi de France leur firent restituer.

Au lieu de calmer la fermentiation des esprits, Guillaume l'accrut en employant, depuis la paix, tous les moyens qui étaient en son pouvoir, afin d'influencer les élections des députés et des ma-

111' MÉMOIUES . .

gistrats. Il espérait par là réunir en lui la puissance législative et le pouvoir exécutif.

Ces intrigues portèrent au comble l'exaspération des partisans zélés de la liberté : un léger incident^ une frivole dispute de préséance fit enfin éclater une rupture, à laquelle^ de part et d'autre, on n'était que trop disposé.

Bientôt on se prépara à courir aux armes, et des émeutes aux combats le passage fut court; toute transaction était devenue presque impossible entre deux partis dont Tun semblait vouloir anéantir la liberté, et l'autre le stathoudérat.

Le prince avait pour lui les troupes réglées; les états-généraux ne pouvaient lui opposer que des milices bourgeoises. Dans cette position embarrassante, ils réclamèrent l'appui de Louis XVI, qui les avait soutenus précédemment contre l'em* pereûr Joseph II, et qui récemment venait de conclure un traité d'alliance avec la république.

L'intérêt de notre cour était évidemment . de soutenir les états-généraux contre le stafthouder, dont le dévouement à l'Angleterre était connu. Aussi notre cabinet promit son assistance ; mais malheureusement, comme on le verra bientôt, les embarras intérieurs qui l'occupaient, et le triste état de nos finances, nous empêchèrent de réaliser nos promesses.

Un secours prompt aurait infailliblement tout i^pAÎsé ; nos irrésolutions fatales assurèrent le

eu souvENi-RS. ai3

triomphe de nos rivaux, trahirent le secret de notre Éaiblesse, et furent les premiers signes d'une décadence politique , ^ont nous ne nous relevâmes plus tard que par les efforts et les éruptions volcaniques d'une révolution.

L'Angleterre,, humiliée par le traité qui hii avait eiJevé l'Amérique, s'irritait de voir notre influence remplacer la sienne en Hollande, en Russie, en Autriche, et la balancer à Berlin comme à Constantinople^

Alors la position de la France était brillante et glorieuse ; mais 'Louis XVI ne put jouir qu'un moment de; cet éclat : le cabinet de Londres, prompt à saiisir l'instant favorable, trouva le moyen, par une habile intrigue, dHrriter contre les Hollandais le nouveau roi de Prusse Frédéric-Guillaume , et de le déterminer à venger sa sœur, la princesse d'Orange, qu'on avait fait insulter par ha populace.

Frédérie-se déclara pour lestathovider; et après quelques hésitations , s'étant assuré que la France n'avait point encore rassemblé de^foroes pour l'arrêter, il- envahit rapidement le territoire de la république, la soumit au pouvoir du slathoiider, et la rendit ainsi à l'influence des Anglais.

Après avoir rappelé en peu de mots l'origine et la marche de cette soudaine révolution , il ne me restera jjus, à mesure que l'occasion s'en présentera, que quelques détails à donner sur les très petites causes qui produisirent un si grand ohan-

ir4 M^HOIRtS

gement, et sur Tinfluence qu'il eut rclatit^meM à notre situation politique.

A r^oque de notre retour de Crimée, les troubles excités dans la Hollande commençaient seulement à éclater; mais personne ne pouvait encore en prévoir l'étrange dénouement.

L'activité et la fermeté déployées par le minis-> tère français pendant la guerre d'Amérique, sa récente et noble conduite pour arrêter l'^ubition de Joseph II, ne permettaient pas de croire qu'un gouvernement pût, en si peu âe temps, passer de l'extrême force à l'extrême £aiibtesse, et perdre ainsi en un instant la considération acqube par tant de brillans succès.

Aussi ^ le seul objet qui eût alors paru susc^ tible d'inspirer quelque inquiétude, était celui qui concernait la contestation élevée entre la Russie et la Porte; et mêioe sur ce point j'avais de justes moti& pour me tranquilliser : les embarras personnels de l'empereur dans le Brabant, la disette qui afiSigeait la Russie, les protestations pacifiques des ministres de l'impératrice , enfin les dépêches rassurantes de M. le comte de Choiseul , postérieures à l'arrivée de M. de BulgakofiPà Constantinople, se réunissaient pour faàre espérer la durée de la paix.

Cependant je savais que le grand-visîr, suivant les impulsions des ministres d'Angleterre et de Prusse, avait mal accueilli M. de BulgakofF, et

ou sonvBKfRs. ai5

répondu avec hautem* à ses premières démarches. Mats M. de Cboiseul se flattait que cet obstade potirrait ^tre vaincu ^ et qu'on oiitieodrait TétoU gnement d'un visir dont FaTeuglement pouvait entraîner Tempire ottoman à sa perte^

Dans ces circonstances, ne voyant a^ieune rsA* son impérietise qni exigeât la prolongation de mon séjour en Russie, je me décidai k profiter du congé qui m'avait été accordé; et l'arrivée 4 Péterebourg à,e M* le chevalier de Sainte-Croix , que M, de Montmorin y envoyait pour remplir enTmon absence les fonctions de chargé d'affaires, me confirma dans cette résolution.

En conséquênoe, je pris, le 5 septembre 1787^ congé de Fimpérâtrtçe, et je laissai à M. de Sainte- Croix un mémoire instructif pour le mettre au ^t de Tétat précédent et actuel des affaires du roi en Russie*

La fin de ce mémoire était une sorte de compte rendu, à sa majesté et à son conseil, de ce qui s'était passé pendant le temps de ma mission, des efforts employés pour rendre nôtres médiation nécessaire à l'impératrice, utile à la Porte, enim un tableau rapide qui rassemblait, en peu de pages, les détails de nos différends et de nos liaisons politiques avec la Russie depuis l'avènement de Catherine au trône.

J'étais au moment de monter en \x>iture pom* retourner en France^ avec cette agitation déplaisir

ai6 BIEMOIIIES

que tait éprouver un retour dans sa patrie et dans sa famille, après, une longue absence, lorsque je reçus im message de l'impératrice : cette prisasse mlnvitait à diner, quoique j'eusse déjà pris congé d'elle, et elle me priait dé retarder mon départ de quelques jours. "■

Je me rendis à ses ordres : en sortant de table, je la suivis au théâtre de l'Ermitage; et, lorsque lé, spectacle fut fini, cette princesse^ me prenant à part, me dit : « Savez-vous, monsieur le ccMnte, » que Je suis peut-être au moment dé me voir X entraînée , malgré moi^ dans une guerre contre » les Turcs ? Us ont menacé mon ministre de l'en"* » voyér aux Sept-Tours, suivant l'usage plein 3» d'urbanité de ces barbares , lorsqu'ils veulent » déclarer la guerre. »

<c J'ai su, madame, lui répondis-je, qu'en effet » quelques ministres étrangers avaient donné des y> conseils hostiles à la Porte. Cependant, M. de » Choiseul croit que cette effervescence momen* » tanée se dissipera bientôt par la fermeté , par » la sage modération de votre majesté, et par la » justice des propositions conciliatrices qu'elk » fait au grand-seigneur, propositions que sou* » tieniient avec chaleur l'internonce de l'empereur » et l'ambassadeur du roi. >»

« Il est vrai, reprit Cathjerine^ que M. de Choi- » seul mlontre beaucoup de zèle dans cette afEiire. » On me mande qu'il est sérieuseipent irrité contre

ou SOUVENIRS. ^tj

» les Turcs, qu'il les croit frappés de folie, et qu^il » né néglige rien pour leur £aire entendre raison. »

Je saisis cette occasion pour assurer Fimpéra/trice de la sincérité des sentimens du roi , qui emploierait toujours son crédit à la Porte pour y être utile aux vues conciliantes de sa majesté impériale, pour faire redresser les griefs dont elle aurait à se plaindre, et pour conserver la paix entre les deux empires.

u Dans ce moment, madame, ajoutai-je, les » têtes musulmanes sont vivement agitées par les » dangereuses instigations des ministres anglais et » prussien , qui se sont emparés de Fesprit du » grand- visir ; et , tant que ce visir restera en place, » le succès des négociations de MM. de Bulgakoff, » de Choiseul et de Herbert, sera douteux. »

M J'en conviens, dit l'impéi^trice; mais, quand p nous parviendrions à renverser le grand-visir , » cela ne suffirait pas. Le reis-efPendi est tout aussi 3» animé et mal disposé que lui. Ils ont fait tant » de dépenses en armemens^ qu'ils redoutent la » furie du peuple , qui croira cet argent perdu si » la paix se prolonga Aussi , je ne serais pas » étonnée d'apprendre, par le premier courrier, » qu'ils m'ont déclaré la guerre. Au reste, je ne la » veux point, mais je ne la crains pas. »

« On ne peut pas, il est vrai, madame, lui ré- 1» pondis-je, prévoir avec certitude les résolutions » d'un gouvernement tel que celui des Turcs. Ce-

ai8 MÉMOIRKS

» pendant, là saison étant si avancée, leHr donnera » peut-être le tempe de changer d'avis, de mtnis- » très , et de sentir combien il serait ins^isé de 9 doubler leurs dépends pour en justifier remploi. » S'ils avaient vu , comme moi , les troupes et les V flottes de votre majesté , ils seraient moins pressés » de la combattre. »

Je vis le lendemain^ les ministres de Catherine ; ils ne croyaient pas autant qu*elle ^ la^guerre, « Il >» faudrait, disaient- ils, que le divan, qui tout à » l'heure paraissait tant craindre d'être attaqué » par nous, eût perdu la tête, si, passant subite- :• ment de la peur à la témérité, il noifô déclarait » brusquement la guerre : ce qui est probable ^ y> c'est que l'hiver se passera en négociations. »

Enfin, pour me prouver la sincérité de Tinapé» ratrice, ils ajoutèrent « que Catherine II* décidée x> à fûre connaître au roi et à l'Europe son désir . » de conserver la paix, fermerait les yeujç sur la )> hauteur peu convenable du langage de k Porte,, D et sur l'insolence avec laquelle elle avait fix^ » une époque pour le redresseraient des prétendus, » griefs dont elle se plaignait^ En conséquence , » on venait d autoriser M. de Bulgakoff à se relâj» cher, dans cette négociation, sur tous les points » compatibles avec la dignité de sa majesté inipé^ » riale, et à accepter les expédiens proposés par » M. de Choiseul, dans l'intérêt des Turcs ,^ pour 5» aplanir toutes les difficultés. »

» ou SOUVENIRS. 21^9

Cétait ainsi que nous nous occupions à Pét^rsbourg des moyens de détourner uii orage qui grondait depuis quatre années; mais un courrier, qui nous arriva le la septembre, dissipant tout à coup nos illusions, nous apprit que la tempête venait enfin d'éclater du coté où jusque-là on l'aurait certainement le moins attendu. Ce n'était plus la Russie qui menaçait l'empire ottoman, c'était l'empire ottoman qui attaquait la Russie. Les conseils (te l'Angleterre et de la Prusse triomphaient. Le grand-seigneur avait fait enfermer le ministre russe aux Sept -Tours, et déclarer la guerre à Catherine.

Dès que je fus instruit de ce grand événement , je renonçai à mon départ , et j'expédiai un courrier à M. de Montmorin pour lui demander de nouvdles instructions, «r La position des affaires , *y lui disais-je, est devenue plus critique que nous » ne Tavions prévu. La Prusse et l'Angleterre ont » fait partir la première étipcelle d'un feu qui » peut de proche en proche embraser l'Europe. » Quelcpjie nécessaire que m'eût paru le congé » que j'avais demihidé et reçu^, je n'en profite pas; i» j€! le regarde comme nul; je r^te à mon poste , » et je désire vivem^t que le roi veuille agréer » cet hommage de mon zèle. »

, Je sus bientôt , par les lettres de M. de Choiseul et par les dépêches de l'intemonce autrichien au comte dç Cobentzel , les détails de cette sou-

^20 AIÉMOIRES

daine rérolution dans le système du dWan. Jamais on n'avait dû se croire plus sûr de conserver lisi^ paix qu'au moment où les Turcs résolurent de. déclarer la guerre.

Fidèle à ses promesses , Timpéipatrice avait autorisé M, de Bulgakbff à adopter tous les e;tpédiens proposés par notre ambassadeur : on transigeait sur la rédaction du firman adressé au pacha. d'Achalsig; la Russie se contentait des promesses faites par la Porte, de contenir les Tartares du. Kuban. On fermait les yeux sur les infractions relatives au sel de Crimée et aux Zaporaviens.

A la vérité on refusait de livrer Maurbcordato^ mais on renonçait à demander aux Turcs l'extradition des transfuges russes. La Porte obtenait le redressement des abus commis par les consuls dans r Archipel, à condition de restituer les vaissaux russes, pris par les puissances barbaresques.

Voilà ce que M. de Cobentzel et moi nous avions obtenu de Catherine. Des courriers allstient partir pour porter cette convention satisfaisan.teà Constantinople , à Ver^illes et à Vienne , lorsque le courrier expédié par M. de Herbert nous, informa des mesures violentes prises par le grande seigneur contre le ministre russe , malgré les instances de l'ambassadeur de France et de l'internonce impérial , qui conjuraient le ministère ottoman d'attendre les réponses que l'on devait recevoir de Pétersbourg.

ou SOUVENIRS, aaï

Le vicé-chancelter , en me communiquant , par ordre de l'impératrice , ces étranges nouvelles , m'exprima, de sa part , sa vive reconnaissance des bons offices du roi dans ces circonstances.

Catherine espérait que ce prince rendrait justice aux efforts qu'elle ^vait faits pour conserver la paix , ainsi qu'à la complaisance avec laquelle elle s'était prêtée à tous les moyens que notre cour jugeait propre à prévenir une rupture.

Cette princesse se voyait avec peine obligée d'opposer la force à la force ; mais au moins elle se flattait d'avoir démontré évidemment au roi que l'agression ne pouvait lui être attribuée. .

Le comte Bezborodko , m'ajTant invité à venir chez lui, me répéta les mêmes protestations, ce Tan- » dis , me dit-il , que , de concert avec vous , nous w employions tous les moyens que la sagesse pou-. » vait suggérer pour conserver la paix , les mi- » nistres de Prusse et d'Angleterre déjouaient nos u efforts par leurs intrigues, effrayaient le grand- » visir et le reis-effendi sur leur position persony> nelle ; ils faisaient envisager notre traité de » commerce avec la France, comme une alliance » offensive, nos armemens dans le midi, comme * » un signe d'invasion prochaine : enfin ils enflam- » maient toutes leurs passions pour les entraîner » à la guerre, et les rassuraient en même temps » sur Tissue de cette guerre, en exagérant les em- » barras de l'empereur, causés par les troubles du

aal • MiMOltlKS

» Brabant , et ceux que la disette nous occasiôuait » à nous-mêmes.

» Aussi 5 à notre grande surprise , dès que M. de^ » Bulg^ko£f fut arrivé de Sevastopol àConstanti- » nople, la Porte, au lieu de continuel' les négo- * dations sur les points précédemment contestés, ' » demanda arrogamment la restitution de la Cri- » mée , en menaçant notre ministre de le jeter en » prison, si^ dans le plus court délai j elle ne )> recevait pas à cet ^ardtme réponse satisfisii- » santé.

» Vous voyez ajouta-t-il, que jamais agression » ne fut plus évidente ^ et cependant , dans le » moment même ,*je puis vous donner naa parole » que l'impératrice , quoique offensée , ne forme » point le projet de renverser l'empire ottoman ; » qu'elle veut seulement obtenir une juste satis- » faction de l'injure qui vient de lui être faite ^ » que, pour y parvenir, elle compte surTamitié du » roi; et que, si par ses bons offices la Porte , revé- » nant à la raison , cessait d'écouter des conseils M funestes , rendait la liberté à M.^ëBulgako£f, » iet réparait son offense, sa majesté consentirait » à renouer les négociations sur .les mêmes bases » qu'elle leur avait dopnées avant la rupture, n

Igiïorant' quelles seraient les vues dii roi dans des circonstances si nouvelles, je me bornai à répondre que j'allais transmettre à sa majesté les communications que je recevais, ainsi que les as-

ou souYJEKiiis* àaâ

surances des dispositions pacifiques danfs lesquelles sa majesté impériale persistait si noblement.

Je lui appris que je restais à Pétersbourg pour attendre les instructions de ma cour. « Je puis » seulemept, dis-je, assurer d'avance l'impératrice » que le roi apprendra avec beaucoup de sensibi- » lité la nouvelle rupture qu'il avait désiré si vp- » vement de prévenir , et qu'on le trouverait tou- » jours, disposé à employer ses efforts pour rame- » ner le calme et mettre fiti , le plus tôt possible, » à une guerre qui pourrait devenir si funeste au » repos de l'Europe, »

Il était certain que le ministère ottoman, trompé par des conseils dangereux, commettait une folie inexplicable, et s'exposait sans aucune nécessité à <ks malheurs, à des pertes qu'il aurait pu éviter.

Maïs il faut aussi convenir de bonne foi que les Anglais et les Prussiens n'auraient jamais trouvé les moyeas d'eu traîner l'ignorance et l'orgueil des musulmans dans un tel égarement, si le prince Fotenikin n'eut point effrayé d'abord, et ensuite irrité la Porte par le lan^ge menaçant qu'il avait préeédeiii^ient dicté à M. de Bulgakolf, et par le développement fastueux et inujtile des forces milits^ires ré«»ies pour embellir le cortège triomphal de Catbt?f iue.

Au reste, on devait commencer à voir clairefl\^t qw TAûgl «terre, iufornjée de la crise où se tr<uAvaient nos affaires inférieures, croyait cet

2^4 MiÎMomss

instant favorable pour nous abaisser et pour i'è* prendre sa prépondérance en Europe* En consé* quence , elle cherchait à nous susciter partout des embarras et des ennemis. Elle était sûre de triompher, si la pénurie de nos finances nous rendait timides, ou d'accroître notre détre^e en nous entraînant dans une guerre générale.

A cet efFet, étant parvenu à lier à son système le nouveau roi de Prusse , elle nous mettait dans l'alternative de nous brouiller avec la • Porte , si nous ne la soutenions pas, ou de rompre nos nouveaux liens avec la Russie , si nous continuions à protéger les Turcs.

En même temps elle nous plaçait dans la nécessité de combattre les Prussiens qu'elle défendrait, ou d'abandonner la Hollande à leur domination ; enfin elle nous attirait même le ressentiment de l'empereur, si nous cessions de faire cause commune avec lui , au moment où les cabinets de Londres et de Berlin étaient gravement soupçonnés de fomenter les troubles du Brabant.

Notre situation devenait critique : c'était le moment où notre cour aurait dû prendre un grand parti; une conduite vigoureuse et; décida aurait alors probablement déconcerté nos ennemis, rassuré la Hollande , contenu 1^ Prusse, ramené la Porte à la raison , et porté ainsi au dehors cette active fermentation des esprits,* qui agitait alors la France , et qui demandait impérieusement

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ou SOUVENIRS. aaS

occupation extérieure ou ei^losion. au dedans.

Une quadruple alliance était facile à conclure entre nous^ l'Espagne et les deux cours impériales; leur intérêt les y disposait. Le roi, ainsi que mon père et M/de Castries, en conçurent la pensée; mais ces deux ministres ne purent garder ieur crédit * ^

L'influence nouvelle de Farchevêque de Toulouse dans le conseil, en bannit les grandes vues^ «t réduisit la politique à l'intrigue ; les volontés ne furent plus que des velléités. On oublia que la bonne foi et la fermeté* constituent seulesl'habileté d'un gouvernement.

Au dedans comme au dehors, ou résista mollement, on céda de mauvaise grâce et sans dignité ; tles plans aussitôt rompus que formés n'eurent aucune suiti^; dèsJors les passions sentirent qu'elles n'avaient plus de frein. Les pilotes gouvernant sans art et sans prévoyance,ile vaisseau de l'État fut livré aux caprices des vents et dés flots. .

En Europe, nos rivaux cessèrent de nous craindre; nos amis, de compter sur nous et même de nous compter. En France , les anciens préjugés , les nouveaux principes, les classes, les ordres, les corps, les intérêts, les opinions, s'entre-choquèrent ITous tombâmes sur les écueils qui nous brisèrent.

Enfiq, dans le goufirë où le courant nous en^ traînait, nous ne trouvâmes notre salut et notre régénération que par une révolution devenue in- III. i5

évitable , révolution que tous provoquerait, dont presque tous se plaignirent, et qui, sembliible à Médée, ne put nous rajeunir qu'après nous avoir déchirés et inondés de sang.

Un court récit développera la triste série de ces événemens précurseurs des terribles secoures qui bouleversèrent l'Europe, et dont les vibrations se feront encore sentir l'ong-teraps.

La guerre entrç'les Russes et les Turcs étant déclarée , ce qu'il importait de savoir, c'était k parti que prendrait dans <;ette circonstance «ha* cune des grandes puissances ^iropéennes^

La conduite de l'empereur ike semblait pas difficile à prévoir; elle était dictée 'par l'agression des' Turcs et par les stipulations de son traité d'alliance avec Catherine : il devait donc joindre ses forces à celles de la Russie.

L'Angleterre n^avait excité la Porte à là guerre que dans l'espoir de faire désirer sa médiation pour obtenir la paix; par là son influence détruirait la nôtre à Constantinople comme à Pétersbourg.

Les intentions de la Prusse étaient plus problématiques : elle avait perdu le grand roi dont le génie créa sa force et sa gloire; Frédéric était nK>rt l'année précédente : son neveu Frédéric-Guillaume Il laissait encore ignorer s'il était capable de soutenirdignement le plus lourd des &rdeaux^ le nom et l'héritage d'un grand homme.

On pouvait seulement s'apercevoir que déjà

ou SOUVENIRS, . , a.*7

fioflu^ce des conseils du cabine de Londres prévalait dans son esprit sur toute autre. Ses ministres reçurent l'ordre d'agir partout de concert ^ avec c^iiK de l'Angleterre. En conséquence , ils intriguèrent comme eux à Constantinople pour déjouer nos négociations pacifiques, et désavouèrent tes mêmes intrigues à Pétersbourg.

Xe barftn de Keller renouvela, au non) de son souverain, les protestations d'un intérêt sincère pour le succès des armes de l'impéj^atrice. Ceite princesse lui répondit ironiquement « qu'il était » très facile au roi de Prusse de lui prouver cet » ii^éret , en remplissait loyalement les engage- » msns stipulés dans l'ancien traité d'alliance non p encore expiré. »

On savait d'avance que l'Espagne, Naples, le Danemarck et le roi de Sardaigne, garderaient une neutralité conforme à leur position et à leurs moyens- La Suttle incpiiétait peu; on ne prévoyait pas que Gustave III, avec une armée de trente mille hommes, oserait bie^ntôt attaquer le colosse russe.

Ce qui intéressait principalement le cabinet de Fétersbourg , c'était de savoir si le nôtre se montrerait ami ou ennemi, ou s'il resterait neutre. On aurait désiré notre alliance; on craignait nos anciennes liaisons avec la Porte : l'illusion n'était pas détruite; le souvenir de nos succès en Amer

228 * M^MOfRES

rique faisait encore attribuer un grand poids h notre puissance.

Mais, déjà Tincertitude de nos conseils annon-^ çait leur faiblesse; aucune instruction ne me mettait à portée d'inspirer quelques craintes au ministère russe, ou d^entretenir son espérance. Nous ne nous prononcions même pas pour la neutralité, quoiqu'il fût évident que c était une mesure nécessaire, si nous voulions conserver Thônneur de la médiation, garder notre influence, et empêcher tout rapprochement entre l'Angleterre etlaRussie,

Je fus donc contraint, dans cette fausse position, d'user d'une grande réserve et de ne prononcer que des paroles vagues : mon activité se bornait à bien* remplir l'ordre qui m'était donné d'observer avec soin les dispositions de l'impératrice , ainsi que l'impression produite sur sa politique par la marche audacieuse de l'Angleterre et de la Prusse, par les conseils modéréS de l'empereur, qui se voyait entraîné à la guerre contre son gré, et par la temporisation de notre cour, temporisation difficile à caractériser.

J'appris que les Anglais invitaient le ministère russe à soutenir le stathouder en Hollande; en revanche ils offraient leur médiation pour contraindre les Turcs à une paix dont ils nous attribuaient assez ridiculement la rupture,

^impératrice était trop irritée de leurs artifices

ou SOUVENIRS. 229

pour bien accueillir leurs insinuationSé Cependant elles produisirent un certain effet; ccgr, peu de jours après, le comte Bezborodko et M. de Marcoff me reprochèrent assez amèrement d'avoir conseillé aux Turcs de s'armer, lorsque nous étions à Kioff. « De là, disaient-ils, sont venues » toutes les difficultés qui , en aigrissant les esprits, » ont amen é la rupture. »

« Ces armemens, leur répondis-j^, n'étaient j^ que défensifs; les vôtres les avaient motivés; » et, s'il n'était pas inutile de revenir sur le passé, » il serait bien plus naturel d'attribuer les hosti- V lités des Turcs à leurs craintes, au rasseiiibleji ment de votre srmée sur le Pont-£uxin,. au » vojage triomphal de l'impératrice, au spectacle » belliqueux de Sevastopol, au langage un peu p vif de M. de Bulgakoff , et à cette inscription » menaçante qu'on nous montrait sur une porte » de Kherson : Ici est le chemin qui conduit à. » Bj-zance. Seulement, ce que je nç conçois pas, » ajoutais-je, c'est que les conseils anglais et prus- » siens aient pu, en si peu de temps, opérer une x> si soudaine révolution à la Porte ^ et changer sa » terreur en témérité. »

Je sus bientôt, par les ministres et par les dépêches de M. de Herbert, les détails de ce changement inopiné. Le grand - seigneur paraissait d'abord décidé à la paix; il avait voulu prendre le timon des affaires; il assistait au conseil et pres-

236 MiMOIRÉS

iait la mafché dès négociations. Tout à éoup lé grahd-visir réveille dans son ùcénr deux passipnj^ auxquelles les Turcs ne résistent guère : le fanatisme qui égare, et la peur <Juî précipite dans le danger qu on veut éviter.

Un grand conseil, où mnuschavert^ est convoqué le i3 août- Le grand -seigneur recommandé à ses membres le plus grand secret. Ceux qui lé trahiraient sont menacés d'excommuni<^tion.

A la suite d'une délibération dont l'orgueil, le courroux et l'ignorance bannissent la raison, où invite M. de Bulgakofîà uqé conférence.

Cette invitation inattendue inquiétait l'intertionce; il en demanda l'objet. On lui répondit avec arrogance que cette affairé ne le regardait pas. «N'oubliez point, répliqua M. dé Herbert, ^ que M. de Bulgakoff est le ministre de f alliée » de l'empereur, et que les intérêts de ces deti± » souverains sont communs. — Olsun (oti soit), » reprit l'officier musulman avec un geste dédai- » gneux; mais le grand -visir seul peut expliquer » ses intentions. »

' Alors l'internonce s'adressa directement art grand - visir Youssouf-paéha, et se rendit chei lui; mais il ne put pénétrer dans sa maison; on lé renvoya au reis-effendi.

Les démarches de M. de Choisetil furent conformes à celles de l'internonce; ils écrivirent éner* giquement au reis-effendi , qui ne daigna pas leur

ou souvurfiis. ^i5i

i?^>oiKlre, et ils furent réduits à protester contre ees étranges procédés, en annonçant le^ suites funestes cpi pourraient en être le résultat.

M. de BulgakofF se rendit seul à l'audience ; le grand-visir, après lui avoir adressé de vîfe reproches, lui propos de consentir sur-le-chatnp à la restitution de la Crimée. Pour lui donner le temps de rédiger sa réponse, au lieu de le laisser retour- »er chez lui^ on le fit passer dans un autre appac* tement.

Le ministre russe, ayant refusé, comme il le devait , d'accueillir une si extravagante proposition*, voulait se retirer; mais le grand-visir, lui ayant rappelé qu'il avait menacé, l'hiver précédent, de faire entrer sur le territoire ottoman soixante mille hommes rassemblés par le prince Potemkin,lui déclara que dès ce moment tout traité était rompu , et lui annonça la résolution prise par le grand-seigneur deie faire transférer aux Sept-Tours, avec les personnes de sa suite qu'il désignerait.

M. de Bulgakoff désigna un secrétaire, trois drogmans et deux domestiques; le reste de son cortège revint à Péra.

La Porte assigna au ministre prisonnier un traitement pour scm entretien, un offîcier pour son service, la permission de faire venir ses meubles et ses effets; enfin on lui construisit un kiosque élégant, afin qu'il put y prendre l'air.

MM. de Choiseiil et de Herbert renouvelèrent en vain leurs réclamations contre cette violatioa du droit des gens ; leurs démarches , leurs instances et leurs menaces furent inutiles.

M. de Bulgakoff fut conduit aux Sept -Tours sur un cheval richement enharnaché, précédé et suivi d'une ^arde nombreuse.

Peu de temps après, l'ancien khan de Crimée y Sahim - Guerray, fut étranglé à Rhodes, pour le punir de ses anciennes concessions à la Russie. Les Turcs- gardèrent à Constantinople son frère Arsian : c'était un fantôme de khan destiné à réveiller l'espoir et le courage des Tartares:

Les Turcs, sourds aux conseils de notre ambassadeur, n'omirent rien de tout ce qui pouvait mettre évidemment tous les torts de leur coté. Leur manifeste fut extravagant : au lieu de prendre pour prétexte de justes motifs d'inquiétude, ils n'en alléguèrent d'autres qu'une prétendue demande faite par la Russie pour obtenir la cession de la Crimée et celle de la Bessarabie : or, la première était consommée depuis plusieurs années par un traité, et il n'avait jamais été question de la seconde.

Enfin le divan, pour rendre son agression plus incontestable,' après avoir jeté en prison le ministre de Russie, fit attaquer par la flotte turque dans le Liman la frégate russe la Si^rey ou la Rapide.

ou souvENiias. a 33

Cette frégate, secondée par iin brick , repoussa vivement l'attaque des Turcs, traversa leur flotte, dégréa plusieurs bâtirnéns et entra sans perte à Sevastopol.

D'un côté, les grands rassemblemens de troupes formés depuis huit mois par les Russes , fet de l'autre, la violence du fanatisme turc, devaient faire présager de promptes opérations et des événemens rapides.

Il en fut tout autrement : les Turcs perdirent un temps considérable à rassembler leurs forces asiatiques dispersée?, et le prince Potemkin , toujours bizarre, se montra aussi inWolent pour combattre , qu'il avait été prompt à menacer.

Quarante mille hommes furent envoyés contré les Tartares du Kubaii et contre les peuples du Caucase. Trente mille autres veillèrent à la défense de la Crimée ; quarante mille ^e cantonnèrent depuis Kherson jusqu'au Bug.

Le prince , qui les commandait , établit son quartier-général à Elisabeth; il y attendit la réserve qu'on devait lui envoyer.

Romanzoff réunit, près de Kioff, soixante-dix mille hommes. Enfin, à ma grande surprise , j'entendis l'impératrice annoncer qu'elle serait obligée de se tenir tout l'hiver sur la défensive , étant informée que trois cent quatre-vingt mille Turc» devaient s'avancer vers la Bessarabie.

Ije quartier du grand-visir était déjà à Andri-

ât34 uisroxKËS

nopk. La Porte avait chargé MaDsour d'appeler ain^ armes et de réunir sous ses drapeaux toutes les nations tartares.

Dans ces circonstances, le maréchal Romanzoff et le prince Potemkin , oubliant , comme ils le de vaient , leurs dissentîmens , s^ réconcilièrent. Le prince fit 1rs avances ; il écrivit au maréchal que , se regardant comme son élève , il lui demandait des conseils ou plutôt des ordres.

L'impératrice fit paraître soft manifeste; il était rédigé avec une noble dignité et une sage modération : Tineptie des Turcs avait rendu cet ouvrage facile.

Catherine désirait avec impatience apprendre quelques nouvelles qui l'éclairassent sur les intentions de la France. Enfin, le a octobre, un courrier de Versailles m'arrivà; il avait cru me trouver à Vienne, et m'y portait l'ordre de revenir surle-châmp à Pétersbourg. On peut juger si Je me félicitai de n'être point parti, et d'avoir ainsi pressenti la pensée de mon gouvernement.

Cet empressement du ministère français produisit sur le cabinet russe une plus vive sensation que je ne l'aurais voulu. On crut ce qu'on désirait; on espéra que nous nous déclarerions contre les Turcs , qui venaient de mépriser nos conseils , et de suivre aveuglément ceux de l'Angleterre. Malheureusement, il n'en était rien : notre ministère persistait dans ses irrésolutions et continuait à me

ou souniriRs. a 35

pre^rtre nue réserve qui lui p£^f aissxil prudence, et qui au fond n'était que faiblesse.

' Pressé de questions, je déclarai que le courrier étant parti au moment où le roi apprenait la détention de M. de Bulgakoff , M. de Montmorin n'avait eu le temps de me donner d'autre ordre que celui de faire connaître aux ministres de Ca-» therine la vive impression produite sur l'esprit du roi par cei étrange événement, et de les assurer iju'il avait envoyé à M. de Choiseul les ordres les pluâ pressans pour obtenir l'élargissement de M. de Bulgakoff.

Une communication si froide étonna l'impératrice ; cependant elle espérait encore que les intrigues de l'Angleterre en Turquie , en Hollande et en Russie même , concertées avec la Prusse ^ pour nous enlever toute influence , lasseraient notre patience, et nous détermineraient à opposer de puissantes alliances à la ligue déjà menaçante qui commençait à se former contre nous.

Au reste , comme on ne peut parler long-temps aux gens qui paraissent décidés à garder le silence , lés ministres russes cessèrent de me provoquer à sortir d'une réserve qui m'était prescrite : ainsi , pendant quelque tems , je ne m'occupai que du soin d'entretenir , par mes assiduités ^ la fa^veur dont l'impératrice daignait m'honorer.

Cette princesse m'admettait plus que jamais dans sa société intime ; elle m'invitait souvent à

a 36 - MEMOIRES

dîner, et presque tous les jours me permettait d'assister avec elle à un spectacle qui avait lîeu dans son palais de l'Ermitage.

La vue de cet Ermitage répondait assez mal à son nom; car, en y arrivant, on était frappé de la grandeur de^ pièces et des galeries qui le composaient, de la magnificence cle son ameublement, du grand nombre de tableaux des plus. grands maîtres, qui l'ornaient, et d'un agréable jardin d'hiver, où la verdure, les fleurs et le chant des oiseaux semblaient transporter le printemps de l'Italie au milieu des glaces du pôle.

La bibliothèque la mieux choisie annonçait assez que l'ermite de ce lieu avait plus de penchant pour les lumières de la philosophie que pour les pratiques monacales.

On y voyait aussi ime sorte de cours d"histoire presque animée ; c'était la collection la plus complète des niédailles de tous les pays et de tous, les siècles.

Enfin, à l'extrémité de ce palais, on entrait dans une salle de spectacle élégamment construite , et copiée en petit d'après le modèle antique du théâtre de Vicence ; elle était demi-circulaire , n'avait point de loges, et n'offrait aux regards qu'un amphithéâtre de gradins.

Une fois seulement tous les quinze jours , pendant l'hiver , l'impératrice invitait au spectacle le corps diplomatique et toutes les personnes pré-

' ou souvENins. 187

sentées à la cour. Le reste du temps, le nombre des spectateurs se' réduisait à une douzaine de personnes : c'étaient ordinairement le grand-diic et la grande-duchesse, l'aide de camp Momonoff, le grand-écuyer , le grand chambellan , le comte Strogonoff, le vice-chancelier, le comte Bezborodko , le prince Potemkin , la conitesse Skawronski sa nièce , mademoiselle Protasoff , l'ambassadeur Cobentzel , le prince de Ligne et moi.

M. Fitz-Herbèrt était parti: politicjuement parlant , je ne pouvais que m'en féliciter ; car dans la position actuelle des affaires, j'aurais trouvé en hii un adversaire redoutable par son esprit , par son adresse, et par l'affection qu'il avait inspirée à l'impératrice; mais cependant son absence m'était pénible y car je lui avais voué une tendre et sincère amitié.

Le grand-duc et la grande-duchesse profitaient rarement de la permission qu'ils avaient .de venir à l'Ermitage ; plus rarement encore on y voyait la princesse d'Arshkoff: son caractère tranchant et impérieux convenait mal à celui de Catherine.

Cette femme hautaine avait l'air d'une méprise de la nature; elle tenait plus de notre sexe que du sien. Exagérant la part qu'elle avait prisé à l'avénement de l'impératrice au trône , elle s'attribuait exclusivement le triste honneur de cette révolution j qu'elle racontait à toute l'Europe dans ses voyages. .

a38 . uéiioihiEs

Aussi ésLïi^ les premiers .jours du règne de sa souveraine , moatrant ùiie ai^bltioQ sans mesure , elle avait deinandé le coinmandemeiit d'un régi* p^ent des gardés , et peut-être méofiè espéré un ministèi'e. Mais Catharine H , qui o était pas d'humeur à lui laisser gouverner l'empire , accuetUit Ironiquement , me dit le prince Potemkin , .ses importunes soliicitations , et la ramenant ensuite à des prétentions ]dus<x>nfonaaes à son genre d'esr prit^ la noftima directrice de i'ak^adémie quelle venait de fonder.

On a'était ocaipé , par les ordr>es de l'impératrice , à faire venir de France une bonne troupe de comédie. Celle que j'y vis nous offrait une réunion de takns fort distingués; on y «nemarquait le célèbre acteur Aufréiike : qudqUîes fs^eux compositeurs et virtuoses , Paesiello d'abord , plus tard Cimarosa 9 Sarti, le chanteur Marchesi et madame Todi , faisaient les d^iees , non de l'impératrice , dont l'oreille était insensible à l'harmonie , mai3 du prince Potankin et de plusieurs amateurs éclairés.

Catherine n voulut faire un cours assez complet de notre théâtre : tous Içs soirs ou représentait devantelle quelque pièce de Molière ou de Regnard* Mais il serait difficile d'.exprimer qudfut, dans les premiers jours , l'embarras de nos^ pauvres acteurs, obligés déjouer sur un grand t^âtre, voyant en face d'eux une salle magnifique bien éclairée, mais

ou SOUVENIRS. a39

presque déserte, «t dont dix ou douze spectateurs peuplaient seuls la solitude. Là , les applaudissemens, inéme unanimes , ne faisaient pas un bruit fort encourageant , «t c'était bien certainement le cas de peser les suffrages au lieu de les compter.

L'impératrice m'avait demandé de lui lire une tragédie de Ùoriolan que j'avais composée sur le vaisseau qui me ramenait d'Amérique, Son indulgence jugea cet ouvrage avec une prévention si favorable y qu'elle voulut absolument le fair« représenter.

J'eus beau m'en défendre, elle l'exigea; j'obtins seulement que cette représentation n'aurait lieu qu'en présence du petit cercle de l'impératrice.

On me le promit , et mon Coriolan fut en efïet joué deux ou trois fois devaat un public de douze spectateurs, parmi lesquels je n'avais à craindre aucune cabale. Aussi le bravo fat universel , et l'auteur demandé.

Mais on sait que les promesses des cours sont légères, et le sage doit y peu compter : au reste , en me trompant, on me garda le plus inviolable secret ; et quoique ce iiit le secret de la comédie, rien n'en transpira pour le moment.

Un certain jeudi , Je suis invité au grand spec« taclede FErmitage avec le corps diplomatique et toute la cour. J'arrive; l'impératrice m'appelle; elle me fait asseoir à ses pieds sur le gradin qui était au-dessous du sien. La toile se lève ; les ac-

24o MEMOIRES

teurs paraissent ; et , à mon grand étonnement , je vois q«e c'est ma tragédie qu'on joue.

Jamais, de ma vie, je n'éprouvai d'embarras pareil : les acteurs jouaient à merveille , et le public, pour imiter Timpératrice, applaudissait vivement.

Ma contenance était assez gauche; je me tenais en silence, immobile et les yeux baissés comme une statue. Mais tout à coup l'impératrice^ qui était derrière et au-dessus de moi, prend ma main droite dans la sienne , ma main gauche dans l'autre, et me force ensuite à m'applaudir moi* même.

Après cette obligeante plaisanterie , il fallut bien prendre courage et soutenir de mon mieux, à la fin de la pièce, les nombreux complimens dont la courtoisie ne permettait guère à personne de se dispenser.

Le jour suivant, l'impératrice, se moquant de ma peur, voulut, après, s'étendre en éloges sur ma tragédie ; alors je pris le seul parti qui me semblait convenable , c'était celui de faire moimême la critique de mon drame et d'ea rappeler les nombreux défauts.

« Je vais vous donner irtie preuve, me dit sa » majesté avec cette grâce qui savait si bien atta- ^ » qher ceux à qui elle daignait vouloir plaire, je » vais vous donner une preuve que vous avez » mérité mon suffrage , sinon par la beauté des

ou souYSiriAs. a4t

levers, dont je. m\^ un mauvais juge, mais au » moins par la noblesse des sentimens et des pea» 9 sées. Cette preuve , la voici : vous savez que j'ai j» l'oreille peu poétique; cependant voilà un pas^ » sage de votre tragédie que f ai ret^iu. » Et eUk me dit les vers suivans :

Une hontçuse paix n'est qu'un affront sanglant Que le peuple Taincn supporte en frémissant : ^ Bille aigrit son courroux ; jamais il ne l'endure Que le temps qu'il hn fMit pour goérir s» blessure | n l'accepte par crainte , il la rompt sans remords^ £t/lcs dieux qu'il parjure approuTent ses efforts. Alors y des deux côtés, une fureur cruelle Rend la guerre sanglante et le haine imnorMey Porte répoisement , Teffit», l'oppressiom , L'esclavage , Topprebre et la destruction. Voilà les tristes fruits de toute paix hontettse ,* Loi toujours sans effet , trêve toujours trompeuse,

Çkk voit que ces pensées politiques, qui pothvaient être du goût de Timpératrice ^ l'afvaiéBt^ âoitant que sa bienveillance, un peu aveuglée sur le mérite médiocre du poète diplomate.

Cette princesse me decnandait de temps est temps , avec un sourire un peu ironique, si j'avaii^ reçu des nouveUes de France; enfin, un jour, elle m'apprit la nouvelle de l'entrée des troupe» prussiennes en Hollande, et parut craindre vtve^ meut que nos troupes ne pussent pas arriver à temps poiu* prévenir les suites de cette invasèon. Sa crainte n'était ipie trop foedée : après ds m. i6

s4^ • MiMOJIlES

longues délibérations dans le conseil du roi, la fermeté des ministres de la guerre et de la marine avait paru l'emporter sur là circonspection tiiqide de Tarchevêque de Toulouse, nommé récemment chef du conseil des finances; et Louis XVI^ naturellement courageux, quoique pacifique, s'était décidé à promettre Tappui de ses forces aux Hollandais. *

En conséquence , il avait ordonné à mon père de prendre les mesures nécessaires pour le rassemblement d'une armée qui devait se réunira Givet, et de lui présenter l'état des fonds qu'exigeait une prompte entrée en campagne. .

Ce travail fut bientôt fait; mais inutilement mon père çn présentait le tableau à chaque séance du conseil ; et, malgré tous ses efforts secondés par ceux de M. le maréchal de Castries , on différait chaque jour l'importante décision qui sçule devait tout mettre en mouvçment.

On ne parlait alors en France, et dans les pay» voisins , que du rassemblemeint de l'armée française; mais cependant Givet ne voyait arriver ^ucun drapeau près de ses murs.

J'appris dans la suite, par mon père, une anecdote qui peut servir à expliquer cette inconcevable tergiversation , et à apprendre en même temps à ceux qui veulent écrire Thistoire des grandes scènes qui se passent sur le théâtre du monde, sans en avoir connu les acteurs ^ et sans les avoir

ou SOUVENIUS. 243

viis dans l'intérieur des coulisses, quelles sont souvent les causes légères , et presque puériles , qui influent sur les afïaires de la plus haute ira-, portance.

M. de Brienne, archevêque de Toulouse, dénué des grandes qualités qui constituent un bon évêque et un habile homme d'État, était doué de cet esprit fin , léger el facile , qui donne dans la société des succès certains.

Or malheureusement, à cette époque, c'était une société brillante et choisie, s'intitulant exclusivement la bonne compagnie^ qui faisait les réputations et distribuait les grandes places.

Trop légère pour distinguer le fond , de la superficie , et l'intrigue , de la politique , elle se lais ? sait facilement tromper par de vaines apparences^ et prenait presque toujours ce qu'on appelait l'amabilité pour le vrai mérite.

Monsieur l'archevêque de Toulouse, lié dans sa jeunesse avec M. Turgot et avec quelques partisans du système des économistes , avait montré aux états de Languedoc une élocution facile , une douce gravité , un esprit conciliant. A Paris, dans les salons , il parlait à merveille d'affaires aux personnes qui ne les entendaient pas , et qui croyaient les entendre.

Quelques femmes de beaucoup d'esprit, telles que rnesdames de Tessé , deBeauvau, de Montes^ son , firent la réputation politique de ce prélat.

a44 niuoiitES

Les amis de Necker opposèrent rarchevé<[]ue à M. de Calônne. Dans l'assemblée des notifies , il se concilia l'appui du dergé en soutenant ses privilèges ^ et , en même temps ^ il s'attira mo* mentanément ^ par sa résistance aux plans du ministre, la confiance de quelques patriotes, même celle de M. de La Fayette qu'il trompa.

D'un autre coté , malgré la répugnance connue du roi pour les premiers ministres ^ et sur* tout pour les prêtres qui s'occupaient d'afÏEdres temporelles/ il espérait arriver à son but par le crédit d'un ami subalterne , l'abbé Yermont.

Précédemment y il avait persuadé au duc de Choiseul d'envoyer cet abbé à Vienne , en le chargeant d'enseigner les principes de la langue française à l'archiduchesse Marie-Antoinette.

Cette princesse , montée au trône , continuait à donner une partie de sa confiance à l'abbé* L'archevêque employa utilement son crédit, et cet agent fidèle le vantait sans cesse dans ses en-» tretiens particuliers avec la reine»

Ce fiit par ces moyens qu'ayant applani tous les obstacles qui auraient pu arrêter son ambition , il fiit porté au ministère^ lorsque M. de Calonne, vaincu par les parlemens et par les notables y vit briser sa baguette magique , et disparut.

Il ne s'agiss£Ût plus d'intriguer, mais de gouverner : M. de Brienne, au timon de l'État , ne sut employer que \es petits moyens dont il s'était

ou SOUTENIRS. I^i

Servi pour y parvenir. 11 ne pouvait rien vaincre, ^ et voulait tout éluder. Toute grande mesure épouvantait sa £aib1esse, et s'il ne pouvait éviter qu on en prît une, il employait toute sa prétendue habileté à en retarder, à en paralyser l'exécution. C'était donc avec lin vif regret qu'il voyait le roi déterminé à soutenir par les armes la Hollande ^ son aUiée , contre les Anglais et les Prussiens.

Les embarras que devait causer au ministre des finances une nouvelle guerre , lui semblaient insurmontables; et, sans songer au rôle humiliant qu'il allait faire jouer à notre cour , il ne s'occupa plus qu'à retarder , autant que possible ,^ l'heure *des dépenses et ceWe des hostilités.

Voici l'étrange et presque ridicule moyen qu'ail tenta et qui lui réussit : le roi y par sympathie de^ vertu et de bonté , aimait personnellement M. de Malesberbes , minière d'État qu'il venait de rappeler au conseil. M. de Malesberbes , comme la plupart des grands hommes ^ avait son faible ^ c'était celui de se plaire à raconter les nombreuses anecdotes dont sa riche méinoire était meublée y et il faut convenir que personne ne racontait mieux que lui. Il attachait dans ses récits par la philosophie de sa raison , parla bonhomie de son caractère et par la finesse doucement maligne de son esprit. Quand il avait ime fois commencé , îl s'arrêtait difficilement , «t aucun de ses auditeurs n'était tenté de mettre le signet.

a46 MEMOIRES

J'ai dît plus haut que mon père , impatient d'obtenir la décision et la signature qu'il demandait y soumettait , à chaque séance , cet objet à la délibération du conseil : alors l'archevêque interpellant avec adresse M. de Malesherbes sur quelque événement passé, analogue aux circonstances présentes, celui-ci commençait à raconter. Vair nement les deux maréchaux voulaient mettre fin à cet épisode , le roi se plaisait à écouter. Le ré- ,cit se prolongeait, l'heure s'écoulait; il était tard lorsqu'on commençait à discuter, et l'affaire principale était renvoyée à un autre const il.

On aura peine à croire que quatre séances , c'est-à-dire quinze jours, se perdirent ainsi. La discussion des mesures à prendre ne venait que d'être terminée, lorsqu'on apprit la prompte invasion du duc de Brunswick , la terreur des Hollandais , la défection du prince de Salm qui les commandait , la prise de leurs villes et l'achèvement complet d'une révolution qui livrait cette ' république au stathouder et à l'Angleterre.

On jugera sans peine à quel point les craintes de l'archevêque avaient trompé son jugement, si on se rappelle les paroles que , peu de temps après, le duc de Brunswick prononça assez publiquement. « Le roi de Prusse, dit -il, hésitait » encore à s'engager dans une guerre avec la » France , qui pouvait attirer sur lui les armes dé >^ l'Autriche, son alliée. En conséquence, la plus

ou SOUVENIRS. a47

» grande circonspection m'était prescrite. J'en- » voyai deux officiers de mon état -major peur » reconnaître Givet : s'ils y avaient trouvé un » camp , je me serais arrêté ; mais, comme ils n'y » virent pas un seul drapeau, une seule tente , j) j'accélérai n^a -marche , et la Hollande fut con^ » quis^e. » ' .

On ne peut que déplorer le sort des États compromis par de telles fautes. Le prélat qui nous avait valu cette humiliation fut élevé au rang de principal ministre, et les deux maréchaux qui avaient voulu conserver notre gloire intacte, don-, nèrent leur démision, ne pouvant se résoudre à servir sous les ordres de l'archevêque.

Il faut avouer, cependant, qu^au moment où l'on apprit la conquête de la Hollande et les funestes suites de notre inexcusable lenteur, Fhon* neur français se fit entendre; le cri aux annes sortit du palais de nos rois. Vainement les Anglais déclarère^it qu'ils combattraient pour soutenir le stathouder; on arma nos vaisseaux ,. et M. de Montmorin s'occupa des moyens nécessaires pour opposer à la ligue anglo-prussienne une contrealliance formidable.

Le moment était encore favorable ; tout pouvait se réparer : la guerre eût été à cette époque une diversion utile, qiii aurait à la fois relevé yiotre influence , et porté au dehors l'ardeur d'une jeunesse lasse du repos, et qui, par sa chaleuK

active , Gtecroimait sans ceise la fermentatiÔD intérieure des esprits.

J'appris canfidentielleineiit, par une persomie dérouée à la cause française et fort initiée dans la confiance de Timpératrice, que cette prisoesse se montrait de plus en plus irritée contre les Anglais.

« Il ne me parait pas possible, lui disait die, y que la France évite une guerre provoquée par 9 l'Angleterre et par la Prusse. Ces deux puis^ » sances ont fomenté des troubles en Brabant et » une rupture à Constantinople, pour occuper » l'empereur et pour priver Louis XVI de S09 » s^pui ; mais il ne tient qu'au roi de déjouer » leurs intrigue^ par sa fermeté; et, s'il ne com* 9 met pas la faute d'aigrir la Russie en protégeant 9 les Turcs , il peut compter sur mon amitié, ainsi 9 que sur les -secours de Tempereur, comme sur '9 ceux du roi d'Espagne, m

« Mais , madame , lui répondit la personne à 9 laquelle elle s'adressait, vous n'ignorez pas que 9 la France croirait blesser ses intérêts commer^ 9 ciaux en souffrant la ruine de l'empire ottoman. »

« Eh! je ne projette point cette ruine, reprit 9 Catherine; si je la voulais, ce ne serai^t pas 9 les demi -secours de vaisseaux, d'artilleurs et 9 d'ingénieurs français , qui m'en empêcheraient. 9 D'ailleurs, qu'on y prenne ^rde; car je serais 9 certaine de recouvrer l'amitié de TAngteterre , 9 dès que j en. montrerais le moindre désir, n

ou setmnfiRs. 149

Tinlbnmri M. de MontHiorin de tous ces faits , ainsi que do Jstng*ge tranchant tenu par le chargé d'affaires d'Angleterre. Il ^renaît de déclarer aux miaistres russes -que sa cour ferait la guerre à la France , des que celle • ci voudrait troubfer fe« Prussiens ^ans leur invasion, et que si Timpéra* trice , croyant trop facilement à nos fausses allégations contre la conduite de Tambassadeur ah- ^is à Constantinople, continuait à se rapprocher ainsi des Français, anciens amLs des Turcs, et à aigrir par là l'Angleterre, depiijs vingt 9ns son ^iée, celle- ci trouverait facilement en Suède toutes les ressources qu4)' son 'commerce alors perdrait sans regret en Russie.

Comme à cette occasion Catherine me dit un jour que les Anglais persistaient à soutenir qu'ils n'avaient donné aucun eonseil hostile k la Porte, je rappelai i cette princesse que c'étaient ses propi^s ministres à Kioff, et M. de Bulgakoff à Kherson , qui m'avaient donné les preuves et lés détails des intri^[ijies anglo»prussiennes ourdies pour déjouer les négociations pacifiques de M. de Choiseul et de l'intemonce de Fempereur.

J'espérais que ces informatknis multipliées pourraient rendre à notre ministère quelque énergie. Cet espoir parut un moment se réaliser; on sembla so^r d'engourdissement. Je reçus un coirrrier qui «m'apportait enfin des instructions si longt«nps attendues.

a5o ui^Moinxs

Cependant elles avaient encore un certain cachet ' àe doute et de faiblesse peu convenable à la gra« vite des circonstances* M* de Montmorîn, après m'avoir rappelé les vieilles préventions de Tinipératrice contre la France et son ancien penchant pour l'Angleterre , rae disait qu'il était peu probable que cette princesse voulût sincèrement former avec nous des liens intimes ; qu'ainsi il ne conviendrait pas à la dignité du roi de s'attirer im refus, qui accroîtrait ençoreJes embarras de notre position et l'audace de nos ennemis.

Néanmoins il me prescrivait de faire adroite -v ment^ et sans compromettre le roi, des insinuations tendantes à conclure, contre la ligue angloprussienne, un traité de quadruple alliance entré la Russie, Fempereur, l'Espagne et la Finance.

Pour me conformer à cette timide politique d'un gouvernement qui craignait visiblement de trop s'engager, je saisis le prétexte de communiquer au ministère russe des nouvelles de M. de Choiseul , qui venait de reprocher vivement aux Turcs leur agression. •

J'allai trouver le comte Bezborodko , celui des ministres de l'impératrice qui jouissait le plus de sa confiance intime ; et , après m'être entretenu avec lui des négociations de Constantinople , de l'invasion du duc de Brunswick en Hollai^e^ et des troublçs fomentés en BrabsTnt par la Prusse, je hasardai mon opinion personnelle sur la né*

Digitizëd

ou SOUVENIRS. aSï

cessité de se mettre en garde contre la turbulente activité des cabinets de Londres et de Berlin , qui s'efforçaient d'étendre la discorde au midi et au nord de l'Europe. ^

« Leurs efforts , disais- je , se dirigent évidem- » ment contre les intérêts de la France en Hol- » lande , contre ceux de l'Autriche dans les Pays- » Bas , et contre la tranquillité de l'impératrice ^ » dont l'influence ies gêne, et à laquelle ils vou- » draient faire perdre la Crimée. Ne serait-ce » pas le moment de nous entendre, de. nous » rapprocher, pour maintenir par notre uiiionle » repos de l'Europe , que deux puissances ambiy> tieuses veulent troubler ? « •

« Je le pense comme vous, reprit le ministre ; » niais avez-vous quelques raisons de croire que » votre gouvernement partage cette opinion ? » C'est surtout ce qu'il nous serait nécessaire dé » savoir , avant d'en- faire quelque ouverture à » l'impératrice. »

« Les dépêches que j'ai reçu^ , lui répondis-je, » sans me rien dire de positif, me montrent le » désir de connaître à cet égard, autant qu'il se- » rait possible, les dispositions de sa majesté im- » périale. Mais ^ comme tout ceci est encore bien » vague , il importe, je crois , pour la dignité de » nos deux souverains , de n'entamer une aussi » importante affaire que dans le plus grand secret. ' » C'est ce qui fait qi»e je n'en ai point parlé à M.

2 5a MJÉMOIBE5

» le vice-chancelier , et cjue je n'ai voulu conirou* » niquer mes idées qu'à vous, parce que je con- » nais votre prudence , votre tact et la juste conj» ^fiance dont Timpératrice vous honore. »

La finesse et la circonspection ne sont pas des moyens qu'on puisse employer long-temps avec les pripces d'un caractère élevé, ferme et décidé. Le lendemain de ma conférence avec le ministre, comme je me trouvais à l'Ermitage , l'impératrice, me prenant à part , me conduisit au bout de sa galerie. Ses yeux brillaient d'une satisfaction qu'on pouvait lire sur tous ses traits.

«Vous vous êtes entretenu hier, me dit -elle , » avec le éomte Bezborodko. Ce qu'il m'a dit me » fait plaisir. Je vois que le roi ouvre Jes yeux sur i> les vrais moyens de déconcerter les intrigues » de ceux qui veulent troubler son repos comme » le mien. Je suis très disposée' à conclure une » utile alliance avec lui : il doit , j'espère , comp- » ter sur l'assentiment de l'Espagne, et je n'ai » point de motifsC pour former aucun doute sur » celui de l'empereur.

«Nous avons déjà éprouvé, en 1756', l'utilité ' » d'une pareille alliance : l'ancien traité indiquera » suffisamment les bases de celui qu'on pourrait » condore. Ainsi vous voyez que tout ne dépend » plus que de f otre cabinet , et que je le verrai » de bon cœur affermir sa puissance contre cell« » de ses rivaux. »

Digiti'zed

ou souvEHias. ' a53

Cette princesse m'apprit ensuite que les Russes venaient de remporter une victoire à l^ilboura contre les Turcs , que ceux-ci avaient perdu cinq mille hommes dans cette affaire , et qu elle attendait une dépêche du prince Potemliin qui lui en donnerait Tes détails. « L'empereur, ajouta-t-elle^ » a rassemblé son armée , et j'espère qu'il assié- » géra bientôt Belgrade* »

Le jour suivant , le comte Bezborodko, m'ayant. invité à venir chez lui , se montra très satis&it des dispositions de sa souveraine. « Elle me paraît, » me dit- il, voir avec un grand plaisir qu'un tel » lien puisse se former par votre entremise. Elle 3» a manifesté si clairement son désir de terminer x> prômptement cette grande a£&ire , qu'il me » paraîtrait à présent convenable que vous en dis* » siez quelques mots au vice -chancelier. Voua » pouvez être sûr que le plus religieux secret lui » sera recommandé. L'empereut* , sans doute , est » déjà instruit des dispositions de votre cabinet?»

« Je l'ignore , lui répondis-je; ce n'était qu'une » première idée , et il est très possible qu'avant » d'en parler à son allié , le roi ait voulu connav^ » tre à cet égard la pensée de l'impératrice. »

Cependant comme . il m'était ordonné récanment de montrer la plus entière confiance ap comte de Cobentzel , je lui communiquai sous le secret tout ce qui venait de se passer ; et, quoiqu'il n'eût point reçu d'instruction à ce sujet , je

Sfc54 AliMOIUES

le trouvai plus ardent peut-être que moi pour le succès de cette importante négociation.

. Enfin y je me rendis chez le vice-chancelier, comte Ostermann; il n'était au fait de rien. Cette ouverture le surprit étrangement; il me répondit, en termes vagues, « qu'il rendrait incessamment -» comte à sa majesté de notre entretien ; » et, peu de jours après, avec un étonnement encore plus marqué, il me dit « que l'impératrice, sensible » au désir d'une union intime que le roi lui mon- » trait, donnerait les ordres nécessaires pour sui- » vre cette négociation , et qu'elle désirait que j) notre gouvernement m'envoyât, avec des pleins » pouvoirs , un projet de traité. »

Je lui répliquai ^ qu'il me paraissait plutôt né- » cessaire, pour le prompt succès de cette affaire, » que le ministère russe me fit connaître les dis- >) positions qu'il voudrait insérer dans cet acte; » qu'au reste , j'allais faire part, de sa proposition » à ma cour. »

J'expédiai donc un courrier à Versailles, m'estimant fort heureux d'avoir, dans un espace de temps sigcourt, réussi au-delà des espérances du roi, et d'avoir ainsi dissipé les inquiétudes de notre ministère, relativement à une alliance que la Russie semblait souhaiter au moins aussi vivement que lui.

Tout devait me faire croire qu'une négociation si heureusement entamée, et dont les principales

ou SOCVENIRS. a55

parties contractantes souhaitaient égalenlent le succès, éprouverait peu d'obstacles, et serait terminée avant qu'aucune puissance rivale pût en deviner l'objet et la traverser.

: Cependant, à ma grande surprise, j'appris que M. le baron de Relier, ministre de Prusse, et le chargé d'affaires d'Angleterre, venaient d'expédier chacun un courrier à leur cour, et dans un moment où aucun événement, aucune affaire urgente, ne paraissait motiver cette expédition.

Je ne restai pas long-temps dans le doute : le vieux résident de Hollande , qui sous une prudente réserve cachait des sentimens très républicains et 'J)ar conséquent fort opposés aux vues politiques du stathouder, de l'Angleterre et de la Prusse , vint me trouver en grand secret. «< Vous projetez, » me dit- il, la formation d'une quadruple alliance » dont je désirerais fort le succès , et qui cértai-- » nement troublerait étrangement le triomphe » de ceux qui viennent de faire une révolution » si soudaine dans mon pays. »

Je traitai d'abord de fable la nouvelle qu'on lui avait donnée. « Peine perdue, répondit-il; le secret » est éventé. Je sais tout; voici le fait : l'infidélité » d'un commis du comte Ostermann vous a trahi ; » le baron de Keller a su par lui, et en détail, où » vous en étiez; il en a donné sur-le-champ avis » aii chargé d'affaires d'Angleterre, Frayer : tous » deux se sont hâtés d'eu prévenir leurs gouver-

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» nemeas, et je puis méaie ?oiis dire le coQteira » de la dépêche de Frazer} car c'est le ministre » prussien qui la lui a dictée, et qui, ne connais- » sant pas mes opinioos, xn^ Ta montrée, n

J*in&>rmai promptement l'impératrice de ce contre-temps. Elle en montra une vive cc^èrei^ le commis fut chassé et pum. Mais notre secret n'en était pas moins découvert^ et, au bout de troi» semaines y il devint publia.

J'en fus d'abord peu ccmtrarîé; j'espérais que pai^ cette publicité notre ministère ^ compromis, se croirait trop engagé pour reculer^ On verra combien je jugeais mal les esprits iirréâakis qui présidaient alors à nos destinéeSi.

La fortune continuait à seconder les* anses de Catherine II. Elle me dit que les Turcs venaient d'éprouver une nouvelle défaite au Caucase; mais qu'elle apprenait, avec autant de peine que de siurprise, qu^on avait trouvé , dans la fouie des musulmans morts aux combats livrés précédemment à Kilbourn y les corps de trois ingénieurs français.

a Vous savez, madame, lui dis je, qu'ils avaient

• été envoyés à Oczakoff dans le temps où l'on » redoutait plutôt une attaque du coté des Russes, » que l'agression imprévue des Ottomans. Les da-

* tes suffisent pour prouver qu ils n'avaient pas » eu le temps de recevoir les contre-ordres qu'on » a dû leur envoyer. Votre majesté n'ignore pas

» qne, depuis, toutes les positions ont changé , et » qu'aujourd'hui nous vous souhaitons ' avec sints cérité des succès qui rétablissent promptement % la paix. M ,

Sa réponse fut obligeante : elle la prononça assez haut pour qu'elle fût entendue de certaines persojfines qui avaient saisi l'occasion de la présence de nos officiers français parmi les Turcs , pour l'aigrir contre nous. « Je suis persuadée, me !> dit-elle, monsieur le comte, de votre intérêt p pour moi : vous ne pouvez pas souhaiter du » bien à des Barbares et à mes ennemis; je suis » même bien convaincue qu'en faisant actuelle- » ment des vœux pour moi , vous suivez les ordres » du roi autant que votre inclination. »»

Cette princesse me parla ensuite de la surprise r que lui causait la résistance de nos parlemens, qui refusaient d'enregistrer la plupart des édits que leur adressaient les ministres du roi.

^< Je ne puis m'expliquer , ajouta-t-elle , com- » ment , au milieu de circonstances si critiques » pour l'honneur de la France, une nation géné- » reuse et éclairée peut ainsi <îontrarier les inten- » tions d'un monarque qui n'est animé que de Fa- » fnour du bien public , qui récemment a terminé » une guerre glorieuse par une paix honorable, et » qui aujourd'hui, par affection pour ses sujets,- » offre de leur faire des sacrifices si touchans, et de » prescrire à sa cour des réformes si courageirses* » nr. 17

^58 MibioiAES

Je lui répondis « que cette effervêscedce était » l'effet inévitable de la réunion d'activité et de » lumières qu'on trouvait dans notre pays ; que » souvent , lorsqu'on se hâte trop d'éclairer le V peuple, on éblouit son jugement et on enflamme » ses passions. Cependant j'espère, ajoutai-je,que la » sagesse du roi saura , non-seulement calmer cette ^ effervescence, mais encore en tirer parti, pour -9 triompher des intrigues de ceux qui croiraient I) pouvoir profiter de nos troubles intérieurs. »

ff Ah! croyez-moi, reprit-elle, une guerre seule y> peut changer la direction des esprits, les réunir, » donner un but plus utile aux passons , et ré- » veiller le vrai patriotisme. Cette guerre , diver- » sion nécessaire, est encore problématique. Je ne » crois cependant pas possible que vous l'évitiez. ï> Les Anglais et les Prussiens vous y provoquent, » et j'ai reçu-des avis qui m'apprennent que le roi » de Suède se rapproche d'eux visiblement. »

. Je ne tardai pas à éprouver pei^sonnellement l'influence du changement opéré dans notre nçiinistère : je sus qu'à la nouvelle de la rupture des Turcs et des Russes ,Je prince de Nassau était parti de Paris , et qu'autorisé par l'archevêque de Toulouse , il s'était rendu à larmée du prince Poterakin, et avait entamé avec lui quelques négociations secrètes.

Aussitôt je lui écrivis, et je me plaignis vivement de cette démarche. Il ne tarda pas à venir

ou souvENlKs, a 59

îui-jnême à Pétersbourg m'apporter sa réponse. XX Je vous avoue franchement mes torts, me dit-il; » je n'entends rien aux intrigues , et vous m'avez » duvert les yeux. Je croyais bonnement vous » rendre service , en appuyant auprès du prince » Potemkin les tentatives que vous êtes chargé D de faire pour conclure une alliance avec la Rus- » sie. J'aurais dû m'apercevoir que l'archevéqûe » de Toulouse , brouillé avec votre père , espérait » se servir de moi pour partager ou pour vous en- » lever les honneiirs de cette négociation ; mais » un mot de vous à votre frère d'armes a suffi: » me voici à vos ordres ; je ne ferai point un pas , >» je ne dirai pas une parole sans votre aveu. » A ce langage , je le reconnus et je l'embrassai.

Alors je liii dis que l'impératrice lui parlerait probablement des affaires de la France , de la si* tuation dans laquelle il les avait laissées , et je lui indiquai ce qu'il devait taire ou répondre. Depuis ce moment je n'eus qu'à me louer de sa loyale et scrupuleuse fidélité.

Catherine , comme je l'avais prévu , lui parla de notre projet d'alliance , et lui dit « que , mabré » son désir de la conclure , elle ne pouvait aller » plus loin qu'elle ne l'avait fait, avant de con- » naître positivement nos intentions. Croyez- vous, » lui dit-elle , que le gouvernement français pern siste dans la fermeté qu'il annonce ? »

Sa réponse ne fut pas doi?teuse ; car c'était

26a ^ M<MoiRi;s'

rhomme du monde le moins capable de -deviner ou mênge de comprendre l'irrésolution et la timidité. Il assura donc l'impératrice que nous étions décidés à soutenir notre alliée la Hollande, si injustement attaquée par la Prusse et par l'Angleterre ; et, comme je le lui avais conseillé , il ajouta ce peu de mots : i< Je sais que ce qu'on désire sur- » tout en France , c'est que votre majesté consente » à fermer ses ports aux Anglais. »

« Je ne dis non sur rien , répliqua l'impératrice. . » Mais il faut ,. avant de prendre à cet égard une » décision , que mon armée navale, qui doit mettre D bientôt^ à la voile, soit entrée dans la Mé- » diterranée. »

J'instruisis le conseil du roi de tous ces détails^ et sans me plaindre delà mission secrète donnée au prince de Nassau, je fis suffisamment connaître à monsieur l'archevêque de Toulouse que sa petite intrigue n'avait pas eu de succès.

A peu près dans ce temps , le prince et la princessed'Orangeé^crivirent à l'impératrice, pour l'informer de l'heurieuse et prompte révolution qui avait rétabli leur autorité. La réponse de Catherine Il fut , me dit - on , fi'oide et légèrement ironiquç. «

Ainsi , sur tous les points , les dispositions de cette souveraine ne pouvaient qu'accroître mes espérances et ma satisfaction. Il me tardait seu-» lement de recevoir de ma cour des ordres plus

ou SOUVENIRS. 16 ï

clairs et plus positifs ; ils n'arrivèrent que trop tôt. Un courrier m'apporta des dépêches qui me jetèrent d^ns le plus grand étonnement, et ne me permirent plus une ombre d'espoir raisonnable. M. de Montmorin , au lieu de me féliciter d'avoir réiussi par-delà ses désirs et ses conjectures , me reprochait sévèrement d'avoir mai*ché trop vite et de m'étre trop avancé.

Cependant , loin de m'écarter de mes instructions , je m'étais boriié à montrer le désir d'une union intime , comme j'en avais Tordre littéral , et, en vérité, ce n'était pas ma faute si cette insi- Atiation , faite à propos, au moment où les Anglais hasardaient ouvertement les démarches les plus hardies et les plus menaçantes, avait été ac- < cueillie avec transport par l'impératrice, et regardée par elle comme une proposition formelle d'alliance.

Loin de me permettre aucune ouverture , je les avais attendues et non faites. De plus y à six cents lieues de moi , le prince de Nassau , confidentiellement autorisé , avait tenu au prince Potemkin un langage conforme au mien. Fallait-il d'autres preuves pour démontrer que je n'avais pas dépassé mes instructions ?

Au reste , tout s'expliqua bientôt : la crise de

nos finances , les obstacles opposés par les parle-

mens à presque toutes les mesures proposées par

" le ministère pour sortir de cet embarras , refroi^

dirent la velléité belliqueuse qù*on avait un instant montrée; la peur l'emporta sur le ressentiment , et nous conclûmes avec TAngleten'e une convention dont notre désarmement fut le déplorable résultat. On ne suivit plus la négociation du projet de quadruple allianqe qu'avec lenteur et pour la forme ; ce qui devint très nuisible à notre considération.

Le comte de Woronzoff écrivit de Londres aux ministres de l'impératrice , que l'Angleterre avait joué Tarchevéque de Toulouse , eh faisant espérer à ce principal ministre , qu'au prix de l'abandon de la Hollande , elle nous laisserait libres de soutenir la Porte contre la Russie , eest-à-dire qu'après avoir détruit notre influence à Vienne , à la Haye , à Berlin et à Pétersbourg , elle nous permettrait de tenter des efforts inutiles pour protéger les Turcs qu'il était impossible de défendre. Cet acte de faiblesse et le triomphe de nos rivaux me consternèrent ; toutes mes illusions s'évanouirent , et dès ce moment j'entrevis l'abîme où des conseils sans force et des passions sans frein devaient entraîner ma patrie et son roi.

Obligé de dissimuler ces pénibles sentimenset ces sombres présages, j'affectais diplomatiquement ime tranquillité que j'étais bien loin d'éprouver. Un jour, ayant été invité au spectacle de l'Ermitage, je m'efforçai, tant que le cercle dura , de ne rien laisser lire sur mes traits qui pût augmenter

ou SOUVEMUS. ft63

îa satisfaction que je voyais briller <lans les yeux des ministres prussien^ hollandais, portugais, suédois même, et dans ceux de leurs partisans; mais, lorsque le spectacle fut commencé , me livi^ant à mes rêveries,, mon esprit se plongea pett à peu dans les plus décourageantes réflexions*

J'étais ainsi absorbé , lorsque tout à coup j'entendis une voix très près de mon oreille ; c'était celle de l'impératrice , qui ,. s'étant penchée, vers juoi , me disait tout bas : '< Pourquoi vous attris- » ter? à quoi servent ces noires idées ? que faites^ » vous ? Songez que ^ans tout ceci vous n'avez », rien avons reprocher. » Ainsi cette princesse habile , aimable et pénétrante , avait lu dans mes plus secrètes pensées.

Au reste , comme son esprit avait autant d'élé*vation que son caractère de fermeté, elle persista long-temps à croire que la faiblesse de notre gouvernement ne serait pas un mal incurable. .

Le langage de l'ambassadeur de Tempereur la confirmait dans cette idée : il avait reçu des instructions de 3a cour pour empêcher, autant qu'il le pourrait, tout rapprochement entre l'Angleterre et la Russie , et pour accélérer la marche des négociations relatives à la quadruple allîaHce. Il était naturel (lé penser que Joseph II n'agissait ainsi qu'avec une connaissance intime des intentions de sa sœur et du roi de France , son beaufrère et son allié. .

a64 MiMoiRçs

Puisque les troubles intérieurs qui nous agitaient exercèrent tant d'influence alors sur la politique européenne , il ne sera pas hors de propos de jeter en arrière un coup d'œil rapide , et de rappeler en peu de mots l'origine , les causes' et les progrès de ces troubles.

Le désordre introduit dans «os finances par la faiblesse de I^uis XV, par le luxe de sa cour , par les caprices de ses maîtresses , par la guerre de sept . «ns entreprise sans motifs légitimes , conduite sans habileté et terminée sans succès /s'était maintenu sou;^ le règne de Louis XVL

' Ce prince ne manquait certainement pas des vertus nécessaires pour substituer l'ordre au désordre ; il était difficile d'espérer dans un roi des intentions plus pures, des goûts plus sages > des $entimens plus vertueux; mais il était jeune et les abus étaient vieux.

Une cour est souvent plus difficile à réformer qu'un peuple. Les vœux de celui-ci viennent de loin ; la résistance de l'autre entoure le prince, et les plaintes de ceux qui vivent de> abus , font , quand on les attaque , plus de bruit aux oreilles du monarque , que les soupirs de ceux qui gémissent dans les canopagnes sous le poids des tributs.

Aussi le seul effet des efforts du roi , consedlé d'abord par Turgot et Malesherbes, et depuis par M. Necker , fut de pallier , d'adoucir le mal , et non de le guérir. Dès qu'on voulut , par des ré-

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