‹ Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotesChapitre 5 sur 13 · CV SOUVENIRS · texte numérisé non relu

CV SOUVENIRS

formes nécessaires, en couper la racine , la cour retentit de plaintes ; la bonté du rqi s'alarma ; M. de Necker fut renvoyé.

D'un autre côté , une jeunesse ennuyée de la paix , avide de nouveautés et de combats, impatiente de venger Thonneur national des affronts de 1763, ehtraîna les ministres à la guerre. Louis s'y vit engagé , malgré son amour pour la paix. L'Amérique devint libre; l'Angleterre fut vaincue; mais cette, gloire coûta près d'un milliard à la France.

Ainsi l'abîme des finances s'élargit ; mais les lauriers qui l'ombrageaient, permirent à peine à notre ©rgueil d'entrevoir sa profondeur. Cependant la pente était rapide ; TÉtat s'y précipitait. Il aurait faUu , pour arrêter sa chute, employer la force d'un génie prudent et vigoureux ; un homme d'un esprit fin et léger se présenta : le tinion des affaires fut confié à M. de Galonné.

En se trompant lui-même, ce ministre, tonfiant et téméraire , trompa quelques instans l'opinion publique : les prçm esses de réformes dissipèrent les craintes; les emprunts furent remplis; des espérances brillantes parurent des réalités; les prodigalités continuèrent; la cour fut satisfaite ; enfin la convocation des notables fit croire au peuple qu'il allait être soulagé . que ses vœux seraient entendus, et que l'effrayante disproportion qui existait entre ses moyens et ses charges, entre

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♦nos revenus et nos dépenses, allait disparaître* J'ai déjà dit que^, dans toute l'Europe , la con* . vocation de cette assemblée nationale avait pro* duit la même illusion. On croyait partout que la générosité d'un prince qui s'annonçait , dès son début , cfcwnme un émule de Henri IV , secondée par un ministère qui appelait autour de lui les lumières des hommes les plus éclairés de la France, verrait ses inteîitidns bienfaisantes couronnées d'un plein succès.

L'événement ne justifia pas cette attente ; on n'avait pas assez examiné 1(^ remarquables chàngemens survenues dans nos esprits , dians nos opinions, dans nos mœurs. La France n'était plus là même : im règne efféminé ; des revers honteux ; une administration mobile , tantôt arbitraire et audacieuse , tanttôt faible et craintive ; des vérités et des erreurs répandues par une nouvelle philosophie ; l'enthousiasme pour une liberté quenous avions Ibng- temps enviée à l'Angleterre , et que, nous venions d'affermir en Amérique ; le mécontentement des peuples trop grevés d'impôts ; la popularité acquise par les parlemens lorsqu'ils résistaient au ministère; leurs exils, leurs rappels, enfin un désir presque général d'innovations et et de réformes, produisaient, au milieu d'une monarchie presque absolue , Une sorte de fermentation républicaine.

On aimait le roi, on le respectait ; mais qïï haïs-

du SOUVENIRS. a&J

sait la cour. La cor^r elle-mêmje était divisée : une partie des grands personnages qui la composaient, séduits par les prestiges de M. de Galonné, soutenaient avec chaleur ses plans ; l'autre plus nombreuse , se montrait parlementaire, soit par principe , soit par esprit d'opposition , soit enfki par le désir de renverser les ministres et de les reniplacer.

M. de Galonné , toujours présomptueux et imprudent , appela précisément dans les rangs des notables .les personnes dont il aurait dû le plus craindre les opinions et la rivalité ; mais ce qui devait surtout lui ravir toute possibilité de succès, c'était le peu de confiance qu'inspirait son caractère personnel, et les anciens ressentimens des corps judiciaires contre lui.

Peut-êjre plusieurs de ses projets , conçus et présentés par un autre ministre, auraient pu réussir, et je crois qu'alors les violente^ secousses qui depuis ébranlèrent l'État jusque dans ses fondemens , auraient été évitées o\i du moins fort retardées; mais le sort en avait décidé autrement.

Le 2!î février 1787, le roi fit l'ouverture de rassemblée des notables. Alors, aii lieu de l'enthousiasme que cette sorte d'appel au vœu national devait exciter, on vit partout se manifester l'esprit de méfiance, de critique, d'opposition, de censure et mém« de raillerie.

I^a liberté fut portée jusqu'à la licence : les épi grammes, les pamphlets, les pasquinades,

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pleuvaient sur les ministres et sur les notables. Oo donnait à leurs assemblées,par allusion à certaines pièces de théâtre, les noms de /àusses coiu fidences et de consentement forcé. Une seule de ces déplorables plaisanteries, si peu convenables à la gravité des circonstances, présentait une idée d'un grand sens. L'auteur , personnifiant l'économie, la faisait apparaître en présence des notables, et ceux-ci, tout joyeux, s'écriaient : « Ah ! si Fé- » conomie est admise ici, nous n'avons plus rien » à y faire. »

C'était dire en riant une grande vérité; car, si un gouvernement fermeté fût armé de la force nécessaire pour supprimer les dépenses inutiles, que de malheurs il nous seût épargnés ! Il nous aurait probablement sauvés d'une révolution. Or, il faut le dire^ quelque heureux que puissent être ses résultaJts , une révolution est d'abord un boulevei'sement ; elle ne peut opérer l'amélioration du sort des générations futures que par le sacrifice de la génération présen):e.

M. de Galonné, à l'ouverture de l'assemblée, prononça un discours où brillaient son esprit facile et son impertirrbable confiance. Cependant son éloquence séduisante ne pouvait détourner les esprits, des graves réflexions produites par le tableau de la trist€ position de nos finances, qu'il était forcé de présenter dans sa réalité.

I^ déficit annuel, malgré la différence des cal-

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cuk de M. Necker et de M. de Calonne, était toujours énorme; les uns le portaient à cinquante-six, les autres à quatre-vingts , d'autres enfin à cent quarante millions.

Le ministre déclarait que , pour le combler, les économies se trouvaient insuffisantes, les augmen* tations d'impôts impraticables, et que les emprunts n'étaient qu'une ressource momentanée, pire que le mal- qiri les avait rendus nécessaires. r

«'Le seul rerpède, disait-il , dans de telles cir- » constances, est la réforme des abus. *> En conséquence , il demandait la suppression de la taille , la libre exportation des grains , le reculemént des douanes, l'allégement de là gabelle, l'aliénation d'une partie des domaines royaux , la suppression des vingtièmes remplacés par un impôt territorial, l'annulation des privilèges du clergé et de la noblesse, relativement au paiement des impôts, enfin l'établissement des assemblées provinciales, dans le but de rendre les contributions moins arbitraires , moins pesantes et mieux répa^lies.

On parlait même aussi de restituer l'état civil aux protestans, dont la proscription nous avait enlevé tant de branches d'industrie, et avait enrichi à nos dépens tçmt de contrées étrangères.

Déjà, en 17021 , le maréchal de Richelieu avait sollicité pour eux cet acte de justice sans l'obte-' nîr. M. de Malesherbes venait de publier pour eux un éloquent écrit ; enfin , en 1 778 et en 1 787^

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le parlement s'était intéressé l^autement en leur faveur.

Toutes ces propositions, exposées avec clarté dans le discours de M. de Galonné et dans ses divers écrits, étaient justes, prudentes, et semblaient devoir porter jusqu'à l'enthousiasme l'affection du peuple pour le roi qui les avait adoptées. Si quelques-unes n'avaient pas été mûries, une as^ semblée aussi éclairée que celle des notables pouvait facilement les modifier et les amender.

Enfin, ne devait-il pas légitimement compter 'sur quelques preuves de zèle et de confiance , ce prince dont le ministre, autorisé par lui , avait proféré publiquement ces paroles : « Jusqu'à pré- » sent la maxime du gouvernement était, si veut le » roif si veut la loi; aujourd'hui celle de Louis XVI » est : si vei^t le bonheur du peuple^ si veut le » roi? »

Mais, au Heu de songer à perfectionner l'ouvrage du ministre , on ne parut occupé que du désir de le renverser. Personne ne prévoyait une révolution : plusieurs, pa^ esprit de corps ou par intérêt personnel, redoutaient la réforme des abus; quelques-uns souhaitaient des innovations plus grandes, plus fortes, plus hardies; tous se méfiaient de la légèreté du contrôleur général, et croyaient que les ressources qui lui seraient données, ne serviraient qu'à multiplier les prodigalités de la cour.

ou SOUVENIRS. aji

T)éjà les parlemens de Dijon et de Besançon , adressant au roi des remontrances très vives, avaient déclaré illégales quelques nouvelles contributions, quoiqu'elles eussent été éta[blies pour remplacer la corvée.

De vives réclamations s'étaient élevées sur l'ébranlement du crédit de la caisse d'escompte, commQ sur Tindécent agiotage dont les eaux de Paris Qt la banque de Saint-Charles étaient l'objet.

Avec de telles dispositions, quel résultat satisfaisant pQuvait-on espérer, puisque le gouvernement, qui sollicitait des appuis, ne rencontrait que des obstacles ^ Un commun effort était nécessaire pour relever nos finances; on avait espéré Texciter, et l'on ne trouva qu'ufae divergence de volontés et d'opinions , qui nécessairement devait tout paralyser.

Dès les premières séances des notables , une nombreuse et forte opposition se montra. L'archevêque de Narbonne défendit hautement les prérogatives du clergé. L'archevéqùe de Toulouse, ^soulenant la justesse des calculs de M. Necker, les opposa à ceux de M. de Galonné.

Un grand nombre de memBres s'efforcèrent <le prouv er que les assemblées provinciales seraient dangereuses ou inutiles, que l'impôt territorial était inexécutable en nature, et que, pour l'établir en argent, il fallait préalablement mieux approfondir son étendue, son résultat, et mieux

conna'îlre la situation réelle des besoins et des ressources de l'État. '

Mais ce qui prouva surtout l'aigreur et Tirrita* tion des esprits, ce ftipent les violens reproches adressés par l'archevêque de Narbonne^ au nom du clergé» et par plusieiirs bureaux de rassemblée, au contrôleur général, relativement à un passage de l'un de ses discours, dans lequel ce ministre, toujours porté à croire ce qu'il désirait , s'était hasardé à dire que les notables étaient d'accord avec lui, quant au fond, sur presque toutes les j>arties de ses plans et de ses projets.

Les princes de Conti, de Beauvau, et les plus influens personnages , joignaient leurs reproches à- ceux de l'arclievéque. Les séances devenaient orageuses; rien n'avançait;^ le" mécontentement du peuple s*e réveillait; le clergé s'indignait; les parlemens s'irritaient; des pamphlets licencieux, n'épargnant pas même la personne du monarque, disaient : « Le roi est endormi; le contrôleur gé* » néral, convulsionnaire; là noblesse, apathique; )) le clergé^ attaqué de la fièvre continue; le peu- » pie , à l'agonie* » ,

Aux éclaircissemens multipliés fournis par M. de Galonné , on opposait les réponses les plus ironiques et les propositions les plus diverses* Les évêques demandaient l^ssemblée du clergé. M. de La Fayette osa imiter l'exemple donné par M. de Male^herbes quelques années auparavant.

ou SOUVENIRS. 273

« demanda la convocation des états-généraux ; sa proposition ne causa qu'un grand étonttement : on était loin de penser q^e la réalisation de ce vœu hardi serait si prochaine.

Une correspondance très aigre entre M. Necker et M. de Calobne devint publicjue, et leurs accusations réciproques accrurent la fermentation des esprits.

Le contrôleur général soutint ainsi une pénible lutte qui dura deux mois; mais enfin le roi, étant assailli perpétuellement de plaintes qui s'élevaient de tous côtés, et venant d'être privé, par la mort deM. deVergennes, d'un conseiller sage et ferme, céda, non sans regret, au vœu public^

Le 8 avril 1787, M. de Calonneet le garde des sceaux MirQmén il furent renvoyés; on donna les finances à M. de Fourqueux , et les sceaux à M. de Lamoignon. M. de Galonné, quoique regretté par le roi, fut exilé en Lorraine, et M. Necker, à vingt lieues de Paris. -

Le nouveau ministre des finances, trop faible pour tenir le gouvernail dans un temps si orageux, se vit promptement remplacé par M. de Villedeuil^ qui n'obtint pas plus de succès; enfin le crédit de la reine fit donner à l'archevêque de Toulouse , depuis archevêque de Sens, la place de chef du conseil des finances , titre créé pour ne pijis blesser l'amour-propre des autres ministres.

L'assemblée des notables se sépara le 28 mai. m. 18

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Son opposition constante laissait le gouvememeat dans une situation bien plus criticpie que ceU« qui l'avait déterminé à la convoquer. La suppres* sion des corvées, un nouvel impôt sur le timbre, et la création des assemblées provinciales, étaient la seule partie des projets du ministère que les notables eussent adoptée»

Le jour de sa dernière séance, M. de Lamoignon s^efforça vainement de ranimer la confiance publique par une exposition vraie des sentimens du roi. « Avant le règne de ce prince, disait-il , on » pouvait justement reprocher au pouvoir royal » de grands empiétemens, tels que l'abolition des » états*généraiuL et des assemblées ^e notables* , » Aujourd'hui, quelle différence ! L'amour du roi » pour son peuple l'élève au-dessus d'un vain n orgueil; c'est le monarque lui-même qui vient » au devant de ce peuple, et qui veut rassembler, » consulter les assemblées provinciales pour cou- » naître le vœu nationaUafin de pouvoir, avec son » appui , remplir tous ses.engagemens et réformer w tous les abus. »

Inutiles paroles! l'esprit de résistance était de« venu universel ; le clergé refusait constanmient d'aliéner une partie de ses biens pour payer ses propres dettes; l'impôt du timbre, présenté au pai4ement, éprouva la plus forte opposition , et provoqua les plus vives remontrances.

Ce corps deman ja les mêmes commimications

ou Souvenirs» a^S

fjuî avaient été faites aux liotables. «S'il est vrai, » disaient ces magistrats, que 'les peuples ,doi- » vent être convaincus de la justice d*une loi dès jD qu'elle est enregistrée , il n'est pas moins indis- » pensable que le parlement soit frappé aupara- » vant de cette conviction , qui ne doit pas seule- » ment suivre la vérification ;. mais la déterminer.»

Le roi exigeait l'enregistrement; le parlement persistait dans son refus. Tout à coup , le aS juillet, il fut investi de troupes. Les frères de sa majesté s'y rendirent et signifièrent aux magistrats la volonté expresse du monarque.

Le parlement décréta de nouvelles remontrances qtii furent rédigées par M. Ferrand, depuis pair de France , et imprimées. Ces remontrances produisirent sur le public une profonde imptession. On y représentait , sous de fortes couleurs , la consternation où la nation était plongée ) l'accroissement graduel et intolérable des charges publiques , qui sjétaient augmentées de cent trente millions depuis la conclusion de la paix, ^

« On ferme, disaient^elles > toute issue à la vé* » rite pour l'empêcher de parvenir jusqu'au roi. 3> Les choix de ses ministres avaient été désavoués » par l'opinion universelle. Le roi était suppléé de • » s'armer contre sa propre boi>té. Si , ajoutait- » on , les courtisans ne lui avaient point déguisé » la situation de FÉtat , il n'aurait pas permis tant » d'acquisitions , de dons et d'échanges ruineux.

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» Le nouvel impôt , contraire à la fconne foi , » était menaçant pour la tranquillité publique. » Enfin le monarque était vConjuré de retirer sa » déclaration , et d'assembler les états-généraux.»

Louis XVI , irrité , ordonna d'enregistrer sans délai ; sur le refus du parlement , sa majesté l'exila à Troyes. Alors la cour des aides déclara que tout enregistrement forcé était nul ; elle rappela en même temps ces paroles d'Henri IV r«Les voies » irrégulières prises par un gouvernement sont » des violences qui ne prouvent que la force et » non le droit. »

Le public , dans Paris , prenait hautement le parti des magistrats exilés. Le lieutenant de police fit fermer le club nommé club du salon ; ordre arbitraire et inutile : ce club $ alors , était composé de personnes distinguées de la noblesse ou de la haute bourgeoisie , ainsi que des artistes et des hommes de lettres les plus considérés.

Cette réunion offrait , pour la première fois , l'image d'une égalité qui devint bientôt, plus que la liberté même , le vœu le plus ardent de la plus grande partie de la nation. Aussi le mécontentement produit par la^ clôture de ce club fut si vif, que l'autorité se crut obligée de le rouvrir.

Tandis (jue le gouvernement manifestait cette crainte des réunions particulières, les assemblées provinciales inspiraient encore plus d'ombrage aux grands corps de la magistrature. Le parlement

de Bordeaux défendit à ces assemblées de tenir leurs séances ; celui de Bretagne demanda le rappel du parlement de Paris. Le parlement de Besançon, plus violent que les autres, pria le roi de ne plus lui envoyer d'édits relatifs- à de nouveaux impôts ; il se déclarait incompétent pour les sanctionner, et réclamait là convocation des états-généraux.

Ce fut à cette époque que le rpi nomma principal ministre l'archevêque de Toulouse. Les maréchaux de Ségur et de Castries donnèrent leur démission; mais le garde des sceaux, le baron de Breteuil , et M. de Montmorin conservèrent leurs portefeuilles. M. de Brienne fut nommé ministre de la guerre ; M. de la Luzerne , ministre de la marine.

L'exil du parlement! de Bordeaux à Libournè donna un nouvel aliment au mécontentement public : toutes les cours souveraines se déclarèrent hautement en faveur des exilés ; d'une extrémité de la France à l'autre , la clameur devint universelle.

Le principal ministre dut saitîr alors qu'il était bien plus facile de briller dans une opposition , que de se soutenir à la tête d'un gouvernement , au milieu de tant d'orages. Je crois mênie que, s'il eût été doué du génie dont il manquait, il se serait encore tiré difficilement d'une pareillexrise.

En effet, tout semblait désorganisé ; le roi, bon^

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mais Êiible y tourmenté par des conseils contradio toires , restait indécis entr'eux ; il n'était animé que d'un unique sentiment , celui de l'amour du bien public ; niais, pour l'opérer , chaque intérêt privé le lui présentait sous des facesdifférentes. I ne possédait pas la force nécessaire pour persister dans une détermination, pour suivre un système, et pour soutenir un ministre.

La cour défendait à grand cris les abus. La no« blesse , autre£Dis rivale du trône , n'avait plus d'autre désir que celui cb conserver ses privilèges pécuniaires et honorifiques , de s'élevw rapide* ment aux grades qui pouvaient Ssiire espérer la gloire , et d'obtepir des pensions ou des sinécures nécessaires pour soutenir son rang et son luxe.

Le clergé^ fondant le maintien de sa puissance sm* son accord avec l'autorité , se serait montré prêt à la seconder , si cette autorité n'eut pas été forcée d'exiger de lui d'indispensables sacrifices d'argent. Enfin les parlemens , dont l'assistance avait fortifié le trône pour détruire la. puissance seigt^uriale , prétendaient succéder aux états-gé» néraux et protéger les intérêts du peuplé contre le pouvoir àmûstérieL Ainsi c'était pcmr maintenir leur indépendance , et pour devenir la seule digue oppasée à l'autorité du monarque devenue absolue,, qu'ils se montraient récalcitrans contre le surcroît des charges publiques.

Ce concours de droonstances réunissait ^i âp»-

ou soDVEîfins. 27g

par^Dce et pour le moment, contre la coirr, toutes ees volontés diverses , tous ces intérêts différens.

Le gouvernement ne pouvait payer ni ses dettes Ai même ses dépenses annuelles : il demanda des sacrifices , la noblesse et le dergë les refusèrent ; il proposa des emprunts , les prodigalités de M. de Galonné avaient anéanti le crédit fondé parM.Necker ; on créait des assemblées provinciales pour ramener la confiance, les grands corps de magis^ trature regardaient cet établissement comme funeste à leur autorité; enfin on établit des inlpots, les parlemens s'y opposèrent pour acquérir une plus grande popularité. Quel homme d'État aurait pu triompher de tant d'obstacles ?

Nous avons vu précédemment qu'un seul moyen s'offrait alors au premier ministre pour réveiller l'honneur français, et pour donner une autre direction aux passions qui agitaient et égaraient les €»sprits : ce moyen était la guerre: une guerre juste,, provoquée par des affronts récens ; une guerre dans laquelle trois ptrissans alliés se montraient disposés à nous soutenir ; une guerre indispensable pour le maintien de notre influence, dt notre con-^ sidératicm , de nos intérêts commerciaux et de notre repos intérieur. ♦

Cependant ce moyen fiit le seul que l'archevêque-ministre n*osa pas tenter. Il lui fut offert , même commandé : il effraya sa faiblesse. Timide «entre nos ennemis naturels>^ audacieux contre la

âSo MEHOIKBS

nation, il n'osa risquer d'employer nos armes pour combattre des puissances rivales, et hasarda des coups d'État contre le peuple et contre les parlçmens , qu i, provoquant alors, par une sorte d'appel à la nation, la convocation des états -généraux, sonnèrent l'heure de la révolution.

Au re^te, cette révolution, ainsi appelée par tant de fautes , n'éclata que deux ans après , et ne s'annonça , pendant le cours de Tannée 1 787 et de la suivante , que par ces hostilités qui précèdent toujours les actions générales,

A la fin de 1787 , le roi retira plusieurs de ses édits. Le parlement de Paris , offrant quelques concessions , obtint son rappel ; cet acte de soumission passagère af&iblit sa popularité sans satisfaire le pouvoir. M. d'Espréraénil , conseiller dans cette cour, et alors fort ardent, dit «que le » parlement était parti couvert dé gloire, et qu'il » rentrait couvert de boue. »

La haine contre M. de Calonne survivait à sa disgrâce : M. Duport, devenu célèbre dans l'assem: blée constituante par la force de sa dialectique, après avoir , dans le parlement , attribué, tous nos maux à ce qu'il appelait levisirat de nos ministres^ déclara que M. de Calonne était accusé par la voix publique et par le cri unanime de toute la France. Le parlement ordonna d'informer contre cet ex-ministre , mais le roi s y opposa.

Enfin, ce prince voulut faire lui-même enre-

ou souvKifiRS. - a8r

gistrer , en sa présence , deux édits , qelui du rappel des protestans et celui d'un emprunt de quarante millions. Lç parlement protesta contre les formes de cette wséance. '

M. le duc d'Orléans se leva et déclara au roi que la délibération était illégale; il fut exilé à Villers-Coterets. Deux conseillers qui prononce • rent de violens discours contre cet enregistrement forcé , MM. Freteau et Sabbatier , furent arrêtés et conduits dans des prisons d'État.

A la même époque , les pairs de France se plaignirent vivement, dans un mémoire , de la défense qui leur avait été faite d'assister aux séances du parlement.

Telle était la situation déplorable du royaume, , lorsque je reçus, en Russie, des reproches ministériels pour avoir trop accéléré Ja fqrmatiou d'une quadruple al^iancç, qui aurait pu rendre à notre gouvernement quelque force, quelque dignité au dehors, et le repos au dedans, en tournant vers la guerre les esprits d'une ardente jeunesse, qui ne combattait les abus du pouvoir et ce pouvoir lui-même, qu'à défaut d'autres occupations et d'autres adversaires.

Toute la Fran^ce était travaillée par une secrète fermentation ; il fallait nécessairement aux esprits désireux'd'bonueur et de renommée, une lutte quelconque : des ministres habiles auraient saisi l'occasion d'en changer l'objet.

^6lÀ ]Ulilt0Ill£$

Nos troubl^y cependant, n'avaient point encore affaibli en Europe, et surtout en Russie , le sou^ Tenir de nos succès ^ l'idée de notre puissance. Les souverains seuls commençaient à concevoir de légères alarmes; mais les peuples apprenaient avec une joie d'espérance qu'il était un pays où l'on s'occupait 4'fttténuer les fardeaux qui pesaient sur eux.

La noblesse, se rappelant son ancienne existence détruite par les gouv^nenfens , voyait avec quelque satisCsictiop le pouvoir arbitraire et mi* nistérhel attaqué; et, ne présageant point jusquelà de péril poui» elle dans les innovations , elle leur était en secret plus favorable que contraire.

Le clergé seul redoutait cet ^prit philosophi que, son ennemi naturel; mais il était fier de la profondeur de ses racines , et ne pcmsait pas qu'au* •cune force pût le renverser.

Catherine H, jugeant des autres* par ellemême, trouvait de l'élévation dans la bonté du roi Louis XVI ; elle espérait que ce prince , joignant quelque force à ses vertus , triompherait des obstacles qu'opposaient à son amour pour son peuple et à ses loyales intentions, d'une part les passions des courtisans, ennemis de la réforme des abus , et de l'autre l'ambition des parlemens , ainsi que l'ardeur immodérée des innovateurs, qui, au lieu de tout réparer, risquaient de tout renverser.

Enfin cette princesse , bien qu'étonnée de la

ou SOUV£NiUS. l83

Cfiibtesse politique de notre cabinet , la regardait comme l'effet d'un embarras passager, et ne pou« vait croire qu'elle fût durable. C'était dans cette persuasion qu'^e pressait de tous ses vœux là conclusion d'une alliance avec nous , l'empereur H le roi d'Espagne.

Telles étaient ses dispositions , auxquelles pré^ cédemment notre ministère n'osait pas espérer de 'la ramener; et pourtant, lorsqu'on y avait réussi , elles devenaient pour le principal ministre qui , par malheur^ présidait à nos destinées i^ plutôt un sujet de contrariété que de contentaient.

La crainte des Anglais l'ayant d'abord porté k proposer cette quadruple alliance, il était incon* venant et presque ridicule de la décliner. D'un autre côté, la même crainte des Anglais Fempé^ chait de conclure un traité qui serait probable* ment suivi de la guerre^ ccmime le présageaient les menaces que faisait artificieusaooent à cet égard le cabinet britannique; et M. de Brienne, ainsi que tous les hommes faibles, ne sachant ni ter^ miner ni rompre, prenait le plus .mauvais partie cdui d'éluder et de gagner du temps.

M. de Montmorin, s'il en eût été le maître, au* rait marché avec plus de franchise; mais, obl^é de suivre un systràie dilatoire qui n'était pas le âen, il m'écrivait qu'avant de se décider à condure, il fallait connaître les^ véritables desseins de Catherine rektivraient aux Turcs, et quelles

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limites sâ prudence imposerait à son ambition.

Il m'était non-seulement difficile, mais impossible de le satisfaire' sur ce point. L'impératrice ^ à cet égard, n'avait pas encore de projets fixes/ Comme les indemnités dépendent des succès ou des revers, ce n'est pas au commepcement d'une* guerre qu'on peut savoir à quelles conditions on fera la paix. ^

D'ailleurs, ce qui semblera 'extraordinaire, quoique ce fut une vérité, c'est qu'il n'existait pas même encore de plan de campagne déterminé. Ij'empereur avait pressé le prinée Potemkin de: lui communiquer le sien; celui-ci en promettait toujours et n'en envoyait jamais. <

On l'avait vu , pendant la paix , roulant dans sa. tête les plus vastes desseins de conquêtes, et il semblait pris au dépourvu par la guerre. Au* moment où cette guerre avait éj:é' déclarée, il s'était montré , «pendant quinze jours , silencieux , indécis, consterné, ne sachant où prendre des vivres, ni quels ordres donner aux différens corps de son armée.

Lorsqu'il se fut enfin rassuré et que les prépa-* ratifs furent achevés, on ne put obtenir de lui des renseignemens exacts pour corlcerter un plan de' campagne entre les deux cours impériales. Qn con- » vint seulement que les Russes assiégeraient Oczakpff, et les Autrichiens, Belgrade.

Ainsi les Turcs purent à loisir rassembler leurs

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forces et prendre Toffensive. La conquête de la Crimée était leur but principal; ils l'eytreprirént, et commencèrent par débarquer huit mille hommes d'élite au nord- ouest de la presqu'île, dans le dessein de s'emparer de Kilbourn. .

Le général Souwaroff commandait les Russes. Le combat fut opiniâtre et sauglant : deux fois les musulmans firent plier et reculer leurs ennemis. Souwaroff, donnant l'ordre comme chef et l'exemple comme soldat, rallia ses troupes. Atteint d'une blessure, il continua à se battre, décida la victoire, mit les Turcs en déroute, et fut une seconde fois blessé en les poursuivant. Il leur tua quatre mille boinmes, en perdil, peu, et fit, un grand nombre de prisonniers. L'impératrice célébra ce succès par un . Te Deum. '

Cette princesse apprit avec peine qu'on voulait transférer à Paris la négociation de, la quadruple alliance. Le comte de Cobentzel, par ordre de l'empereur, en pressait toujours la marche.

Ma position devenait fausse : les ministres russes, étonnés d\me réserve et d'un langage qui m'étaient dicté$, m'attribuaient et me reprochaient les moyens dilatoires que' j'étais contraint d'employer, insistant toujours sur la nécessité de savoir préalablement quelles étaient les indemnités que les cours impériales voudraient exiger comme conditions de la paix.

Jq ne pus obtenir que cette réponse vague.'

a86 mémoires

0 Les événenens décideront ces indemnités ; ^ous » né pouYQiis les connaître d'avance. Vous pouvez » seulement assurer le roi que notre dessein n'est j» point de détruire l'empire ottoman , mais d'ob* n tenir, par une juste satis&ction, une paix hono* 9 rabte et solide* »

Tandis que nos lenteurs inspiraient au cabinet russe quelque méfiance, les Prussiens augmen* taient cette défiance en répandant le bruit d'un prétendu rapprochement entre la France et la Prusse. De plus , les Anglais infotinaient Fimpé* ratrifce des secours que donnaient aux Turcs plusieurs officiers français, qui dirigeaient constamment les travaux de l'arsenal de Constantinople.

Le prince Potemkin m'écrivit, et me reprocha vivement cette assistance, peu conforme à nos démonstrations amicales.

L'Angleterre , enhardie par nos irrésolutions , adressa au ministère russe ^es plaintes rédigées en termes peu convenables, au sujet de rallîance projetée entre la France et la Russie.

Catherine répondit avec dignité, et se montra justement surprise de pareilles alarmes. Elle dit qu'elle était libre de former des alliances qui lui paraissaient nécessaires. « Je ne me mêle point , » ajouta-t-eile, des liens contractés par le cabinet » de Londres avec la Prusse et la Hollande. Au » reste, je réglerai ma conduite sur celle que leS' » autres tiendront avec moi. »

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£n communiquant ces nouvelles à M. de Mont* morin, j'insistais sur la nécessité de sortir de ces incertitudes^ qui rendaient nos ennemis plus auf dacieux et nos amis plus froids. Je demandais surtout des réponses satisÊBÛsantes , relativement aux secours ^qifon nous reprochait de donner aux musulmans.

U fallait en effet profiter à temps des avances qu'on nous îsiisait. Jusqu'à ce poment Timpéra* • trice paraissait modérée dans ses vues; mais, si islle n'était point retenue par quelques liens utiles formés avec nous , un succès éclatant pourrait bientôt ranimer son ambition et étendre ses projets jusqu'à la conquête de Constantinople.

Dans de pareilles circonstances, je me félicitais de l'absence de M, Fitz-Herbert; ses talens m'auraient bien plus embarrassé que la sfinguhère candeur de M. Frazer^ chargé des afBsiires de sa coun

Celui-ci^ interrogé par les ministres russes sur les moti& qui portaient son cabinet à se montrer si hostile y et à souffler en Turquie, ainsi qu'en Suède^ l'esprit de haine et de guerre contre la Russie, répondait ingénuement : « Que voulez- 0 vous? nous avons l'ordre de faire, en tout point > » le contraire de ce que souhaite la France : elle » désirait la paix entre vous et la Porte , nous ex^ n citons les Turcs à la guerre; si la France avait » excité la guerre, nous aurions conseillé la paix. »

L'impératrice s'amusa beaucoup d'un langage

^88 h]SmoiR£S

si peu diplomatique, et cependant ce loyal Anglais n'avait d'autre tort que celui de dire tout crûment la vérité.

Malgré cette franchise, l'Angleterre et la Prusse offrirent à la Russie leur médiation pour accélérer la paix. Catherine accueillit assez mal une offre qu'elle ne croyait pas faite avec sincérité.

J'avais inutilement rempli un pénible devoir , en appuyant par tous les' argumens que je pouvais trouver , la proposition fkite par ma cour de transférer la négociation d'alliance à Paris; mais^ quoique le comte de Cobentzel m'eut secondé , Catherine envoya l'ordre à M. de Simolin de représenter à notre ministère tous les inconvéniens et' toutes les lenteurs qu'entraînerait cette trans- Jation.

Le départ du courrier russe fut retardé quelque temps par la désunion qui venait de s'établir dans le ministère : MM. de Marcoff et d'Ostermann s'étaient brouillés; et , à la suite de ce différend , il y eut entr'eux des scènes assez vives. Au reste , la lenteur était un mal d'habitude dans le cabinet russe: le comte de Cobentzel attendait depuis six semaines les papiers nécessaires pour expédier im courrier à l'empereur; et à l'époque du partage de la Pologne , sous le ministère du comte Panita , l'ambassadeur russe à Varsovie avait écrit dix-sept dépêches lurgentes sans recevoir de réponses. ^

Les affaires du Nord, au lieu de s'ëclaircir , continuaient à s'embrouiller : l'impératrice, informée secrètement des intentions du roi de Prusse , qui voulait ajouter Dantzick à ses possessions, déclara hautement qu'elle protégerait cette villa

La modération de Catherine n'était,- au dire de plusieurs personnes, que momentanée; son ambition semblait se ranimer par accès ; et , lorsque les dépêches de ses généraux lui présageaient quelques grands succès , elle projetait des établissemens dans la Mbrée et dans l'Archipel. ' .

Cependant le courrier qu'elle avait ordonné d'expédier en France, partit. On me communiqua le contenu des dépêches qu'il portait : la réponse de l'impératrice au roi était amicale et confiante; elle lui montrait le désir de s'allier avec nous; et, quoiqu'elle ne pût encore prévoir les événemens d'après lesquels elle devrait mesurer les indemnités que la justice de satîause lui permettrait d'exiger, elle provoqAit des ouvertures»de notre part , annonçant d'ailleurs assez clairement qu'elle ne nous demanderait que de rester neutres entre elle et les Turcs, comme elle le serait aussi entre nous et les Anglais, si la guerre maritime se déclarait.

Ainsi tout ce que j'avais annoncé se vérifiait et me justifiait pleinement, enprouvafnt que je m'étais strictement renfermé dans le cercle de mes instructions.

Mon espoir se ranima; les conférences se mulm. 19

tiplièrent. La Russie voulait faire entrer le Daaemarck dans notre alliance ; mais nps ancieni^es liaisons avec la Suède rendaient cette acces$jon difficile.

Dans ce temps , le secrétaire de légation qui avait remplacé près de moi M. Charrette de La Colinière , étant obligé de s'éloigner , la reine obtint qu'on m'enverrait un jeune homme qxi'elle honorait de sa protection : c'était M, Genêt, frère de madame Campan.

Je le trouvai spirituel , instruit, possédç^nt plusieurs langues et doué de quelques talens agréables ; mais sa tête était fort vive. Pepuis on le vit entraîné par le char de la révolution, et nommé par les girondins ministre de la république aux États-Unis; là, sa bouillante activité échoua dans une tentative qu'il fit pour attaquer le crédit de l'illustre Washington , et pour rendre le gouvernement américain plus démocratique.

L'indolence du prince Poteni^ contrariait excesvsivement l'impératrice; et , tandis qu'il n'entreprenait rien , il accusait les Autrichiens de ne rien faire. Son seul désir , son seul but était la prise (fOczafeoff; et, pour ne pas la manquer, il faisait d'aussi grands préparatifs contre cette faible ville y que s'il ^vait dû attaquer Luxembourg.

Cependant l'ingénieur Lafitte m'avait écrit qu'elle n'était pas en état de résister à une brusqua attaque; mais le tçmps perdu par le prince fut

<HJ sotivENtns. 291

%nis à profit par les TUrcs , qui renforcèrent la garnison , accélérèrent les travanx et complétèrent l'état défensif de la place.

Si les musulmans eussent été moins ignorans en tactique et en discipline , ils auraient tiré de grands avantages des tergiversations de leur en-, aemi ; mais je connaissais leur aveugle fanatisme , ieur obstination à faire la guerre sams règles, et, <lès le i4 mars 1788, j'annonçai au ministère français qu'Oczakoff, Belgrade , C^oczim seraient pris , et que les armées impériales , marchant toujours de succès en succès , forceraient la 'Porte à se soumettre aux conditions que leur dicteraient ces deux puissances.

Néanmoins Potemkin ^ immobile à Elisabeth , rongé d'inquiétude, tourmenté de craintes chimé* riques , fatiguait tx)nstamment Catherine par ses plaintes , sans indiquer les maux dont il se plaignait, et les remèdes qu'il voulait qu'on y apportât

Romanzoff, au contraire, paisible en Ukraine, mais actif dans la conception de ses plans et dans leur exécution , faisait avancer avec ordre et promptitude s^es troupes en Pologne ; il se montrait tranquille sur les événemens , certain du succès , et envoyait exactement toutes les semaines , à l'impératrice, les rapports les plus complets et lés plus satisfaisans.

Ce contraste dans le caractère et dans la conduite des deux généraux frappait certainement

%g2 MIÊMOIKES

Catherine ; mais il ne changeait rien à ses sentimens , et la même différence existait tQujours dans le crédit accordé par elle à ces deux rivaux : l'un arrachait son estime , et obtenait sa reconnaissance ; l'autre conservait son affection.

Potemkin était , pour ainsi dire , créé par cette princesse; elle avait prédit qu'il serait un grand homme , tenait par amour propre à sa prédiction, et voulait , bon gré mal gré , qu'elle s'accomplît

On peut juger de l'inaction du prince Potemten p^r le fait suivant : le prince de Ligné ^vait conlmencé pour moi , dans le courant de décembre j 787 , au fort d'Elisabeth , une lettre qu'il ne finit que le i5 février 1788. « Point de nouvelles, me » disait-il, depuis le commencement de mon épïtre » que j'envme enfin ; car il ne me paraît pas que » les Tartares , que l'on nous annonce toujours , » arrivent jamais. Mais , en revanche , il nous est » arrivé de Paris un prince de Nassau qui vous a » détartarisés , en engageant votre M. de Montmo- » rin à retirer M. de Lafitte et à changer le système » protecteur de la France pour les Turcs. , » Sa ténacité en négociations , comme aux coups » de fusil , lui vaudra toujours des succès ; sa ré- » putation et la logique qu'il sait , sans avoir eu » le temps de l'étudier , ont bien servi vos désirs » dans cette occasion importante.

» Ne l'ai-je pas vu avant-hier , sabre en main , » me sauver la vie? Il n'est jamais deux jours comme

ou SOUVENIRS. 293-

» un autre; voicilefail: jemeremettaisde quelques

» accès de fièvre ; car heureusement ici nous n'a-

B VOUS point de médecins. On me dit qu'il y avait » du soleil ; c'était lui que j'attendais pour ma gué- » rison. Nassau guide mes pas hors de la triste ï> forteresse, grande comme la main; mes gens » me portent sur leurs bras et me couchent sur » l'herbe. Je m'endors au premier rayon du spleil; » un gros et horrible serpent, à qui ces mêmes » rayons redonnaient la vie aussi bien qu'à mpi , » veut me l'ôter , ou tout au moins m'entortiller » dans ses annestux. J'entends du bruit : c'était » le prince de Kassau qui frappait sur ce serpent w tant qu'il pouvait, et le coupait en vingt parties » qui toutes remuaient, encore , quoique séparées » les unes des autres. ,

» On nous a amené aujourd'hui quelques pri- » sonniers turcs ; ils sont aussi ennuyeux que ceux » du bal de l'Opéra. J'ai eu bien de la peine à me » mettre dans la tête que ce n'étaient point des >) masques , et que nous étions réellement en » guerre avec eux. »

On doit pourtant , avec quelque sévérité qu'on juge le prince Potemkin , convenir que cet homme extraordinaire mêlait à ses bizarreries de nobles et rares qualités. Le prince de Ligne me retraçait son portrait avec fidélité, lorsqu'il m'écrivait du camp ' d'Oczakoff : « Je vois ici un commandant d'armée » qui a l'air pareisseux et qui travaille sans cesse

^94 MÉMOlttES

» qui n'a d'autres bureaux que ses genoux , d'autre

» peigne que ses doigts^ toujours couché et ne

» dormant ni jour ni nuit , parce que son zèle poui-

» sa souveraine , qu'il adore , l'agite toujours , et

» qu'un coup de canon qu'il n'esscuie pas, l'inquiète

» par l'idée qu'il coûte la vie à quelques-uns de

» ses soldats. Peureux pour les autres , brave

» pour lui , s'arretant sous le grand feu d'une bat-

» terie pour y donner tranquillement ses ordres;

>» cependant plus Ulysse qu'Adiille ; inquiet avant

» tous les dangers , gai quand il y est; triste dans

» les plaisirs, malheureux il force d'être heureux,

» blasé sur tout , se dégoûtant aisément, morose,

» incopstant ; philosophe grave , ministre habile ,

» ou enfant de dix ans ; point vindicatif, deman-

» dant pardon d'un chagrin qu'il a causé , réparant

» vite une injustice ; croyant aimer Dieu , craignant

» le diiJ>le, qu'il s'imagine être encore plus grand

» et plus gros qu'un prince Potemkin: d'une main

» il fait des signes aux femmes qui lui plaisent, et

» de l'autre des signés de croix. » Je m'arrête ; car

ce portrait très original était trop prolongé dans

la lettre du prince de Ligne , qui savait rarement

s'arrêter quand sa vive imagination l'entraînait.

La diplomatie se montrait alors plus active que les armées : la Porte même, sortant de son apathie ordinaire , avait trouvé le moyen, par l'entremise secrète des Prussiens, de déterminer le roi de Suède à armer ses Vaisseaux , dans le dessein d'env:

' ou SOUVENIRS. agS

pècîifcr ceux àe Catherine de s'éloigner et de porter une secqîide fois le pavillon russe dans TArchipel.

Frédéric-Guillaume était parvenu à se faire un parti dans la ville de Dantzick. Quelques corps de troupes prussiennes s*en approchaient^ et les agens de ce prince, réveillant en Pologne l'amour de la m)erté; présentaient aux esprits ardens de ce pays, trop oppriiïïé , l'espoir de secouer le joug de la Russie,

Tous ces éclairs, précurseurs des orages , agitaient Catherine sans l'ébranler, et la nouvelle qu^dle reçut de la signature d'un traité d'alliance entre FAngleterre , la Hollande et la Prusse , lui faisait désirer plus vivement la conclusion d'une quadruple alliance dont la nécessité devepait plus évidente de jour en jour,

Mais Vainement elle nous demandait d'expliquer clairement nos intentions; vainement elle s'effor*çait de pénétrer les secrets de notre système politique. Malheureusement nous n'en avions pas, et il était impossible de deviner les plans d'un Cabinet livré, par là faiblesse et par la crainte, à l'irrésolution. ,

On m'ordonnait cependant toujours de continuer la négociation; im singulier incident vint momentanément en multiplier les difficultés. L'Espagne avait alors à Pétersbourg un ministre instruit, probe et spirituel : la rigueur excessive du climat porta malheureusement atteinte à sa

296 MÉMOHIKS

santé; il ftit attaqué d'une maladie que les médecins nomment niélancolie hypocondriaque.

Ce mal, de la nature la plus bizarre, troublait sa raison sur un point exclusivement; elle restait complète sur tous les autres. Ses dépêches, qu'il me communiquait, était toujours remarquables par lé bon sens qui les dictait, par l'élégance qui les ornait, et long- temp^ rien dans sa conversation ordinaire ne trahit son infirmité; il était toujours le même dans les conférences et dans la société. Un très petit nombre d'amis seulement s'étaient aperçus de la déviation de' ses idées, qui le portaient à croire que beaucoup de gens lui en voulaient, et qull était entouré d'ennemis.

Je fus un ^es premiers auxquels il confia ses peines : leur objet, dans ce moment, était la prétendue inimitié du comte de Goërtz , ministre de Prusse. Il se figurait que ce ministre gagnait ses domestiques, et payait des ouvriers pour faire toutes les nuits , près de sa maison , un bruit terrible qui ne lui permettait pas de dormir.

Je m'affligeai de son étrange erreur; je lui gardai le secret; mais tous mes efforts pour le ramener à la raison furent infructueux. Quelques mois après, je devins moi-même le sujet de ses inquiétudes : dès que je parlais bas à quelqu'un , il croyait que je disais du mal de lui, et m'en faisait de vifs reproches. Enfin, comme l'impératrice avait voulu qu'on jouât devant elle , à l'Ermitage,

eu SOUVENIRS. . 297

une des vieilles comédies de notre théâtre, T Homme singulier^ mon malheureux Espagnol se persuada que j'avais inséré dans cette pièce quelques vers destinés à le peindre et à le ridiculiser. Par compassion pour sa faiblesse, j'eus beau lui mojitrer le livre anciennement imprimé où se trouvait cette comédie , rien ne put le désabuser. Bientôt le comte de Cobentzel et le duc de SerrajCapriola, ministre de Naples, devinrent ses confidens, et, peu après , les objets de ses soupçons : il accusait l'un d'empêcher toutes les femmes et filles de Pétersbourg de répondre à ses désirs , et l'autre d'avoir défendu à tous les horlogers de lui vendre une montre qui pût marquer l'heure avec précision.

Nous gémissions de voir un si honnête honime tourmenté par des peines qu'aucun soin de l'amitié ne pouvait adoucir. Son état nous donna d'autres genres d'inquiétudes, lorsque nou^reçûmes de nos cours Tordre de lui communiquer les détails de la négociation secrète relative à la quadruple alliance.

Cependant, comme je remarquais toujours qire, dans ses entretiens politiques et dans ses lettres, sa raison se conservait tout entière, nous prîmes patience, espérant que son état n'aurait aucune influence fâcheuse 3ur les affaires dont nous étions chargés.

Malheureusement notre sécurité ne put pas

ag8 MÉMOIILES

durer : s'éloignant de nous de plus en plus , il se rapprocha tout à coup des Prussiens, des Anglais, des Portugais, qui traversaient nos négociations ; et nouis apprîmes que, regardant son secrétaire de légation comme un de ses ennemis, il Tavait enfermé sons clef vingt-quatre tiein*es , et lui avait retiré ses chiffres.

Dans ces circonstances embarrassantes, et voulant éviter le plus possible un éclat, nous convînmes, d'après le conseil du comte de Cobentzel, de consulter à cet égard le vice-chancelier. « H y » a quelques jours, nous dit celui-ci, malgré ma » juste considération pour vous, j*aurais eu peine » à votis croire, ayant toujours Vu la personne » dont il s'agit, très éclairée, très prudente et très » sensée. iD'ailleurs , plusieurs membres du corps 1f^ diplomatique disaient assez malignement que » ce ministre était devenu Tobjet de certaines in- » trigues da^ le but de le déplacer; on le disait » même asse2 hautement à la cour du grand-duc. > Mais, avant-hier, cet homme infortuné m'a dé- » mandé une conférence secrète; et, lorsqu'il fut » tête à tète avec moi, il se plaignit amèrement » de la haine générale qui le poursuivait, des » griefs qu'il prétendait avoir contre vous, et de » la manière injuste dont il était traité par 1^ » liûnistres dé l'impératrice, qui avaient donné ^ » disait il, les ordres les plus se'i^ères pour épier ï> sa conduite et pour empêcher ses domestiques

ou SOUVENIR5. 299

» de le servir. Enfin ^ ajouta-*-il les larmes aux » yeux , on ne ifie donne qu'une boisson infecte , » et il ne m'est pas possible^ quelque soin que je » prenne , de boire de Veau de la Neva. J'ai in- » formé t^a souveraine de cet étrange accident, 1» et elle pense qu'il est wrçent de prendre les me- » sures nécessaires pour que sa cour le rappelle. » Son médecin, que j'ai vu, assure que, dans un » climat plus doux , cette hypocondrie se dissi- » pera. »

Cet avis étant conforme au nôtre, nous nous réunîmes tous trois. Nous appelâmes dans cette réunion secrète le secrétaire de la légation espagnole, le médecin du malade ; et, rédigeant une redation des faits, munis des certificats nécessaires pour en constater la vérité, nous adressâmes ce document à M. de Galvez, qui était alors ministre d'Espagne à Berlin.

Nous espérions que son rappel aurait ainsi lieu sans éclat; jnais je-ne sais^ par quelle indiscrétion, celui même qui était l'objet de nos prudentes démarches et de nos soins délicats, fut informé de notre réunion et de son résultat.

Il nous demanda vivement des explications que nous lui refusâmes ; il s'en plaignit à ses nouveaux amis , qui jetèrent feu et flamme contre ce qu'ils appelaient nos intrigues. Mais cet éclat ayant produit son efiet naturel , celui d'empirer l'état jiu malade, il donna lui-même de si évidentes

3oO HÉMOIRES

- preuves de sa déplorable situation , que les calomnies tombèrent.

M. de Galvez , ayant reçu de sa cour Tordre de venir résider à Pétersbourg, arriva. Le malade, envoyé dans un climat moins rigoureux, recou-. vra peu à peu sa raison^ sa santé, et nous fûmes ainsi délivrés de la plu^ pénible et de la plus singulière des contrariétés.

L'impératrice s'efforçait de communiquer son activité à ses généraux. Elle apprit avec joie que Soltikof , avec un corps d'armée russe ^ s'était joint aux Autrichiens , commandés par le prince de Ck)bourg, qui devait attaquer Choczim.

Dans ce moment même, je venais de lui communiquer des nouvelles de M. de Choiseul , qui lui apprenaient que les Anglais avaient presque promis^à la Porte de s'opposer au passage de l'escadre russe : aussi cette princesse reçut très ff oidément l'assurance donnée à ses ministres par, celui d'Angleterre, que les vaisseaux russes seraient reçus dans les ports anglais.

Cette armée navale accélérait ses préparatife pour mettre à la voile, sans trop s'inquiéter de l'escadre que le roi de Suède armait alors avec activité. Cependant ses armemens et son langage annonçaient quelques projets alarmans.

Le ministère russe m'ayant demandé si j'en connaissais le. but , je lui répondis « qu'on l'ignorait » à Versailles. J'ai seulement, ajoutai -^ je, l'ordre

ou SOUVENIRS. . 3oi

» d'assurer Timpératrice que le roi emploiera^: » toute son influence pour maintenir le roi de » Suède dans les dispositions pacifiques qui con- » viennent à ses relations avec nous, avec la Rus- » sie, et aux vrais intérêts de son royaume. »

Le silence du prince Potemkin durait toujours : le bouillant Nassau en séchait d'impatience; et Catherine, justemait mécontente, donna les ordres les plus sévères pour l'établissement de courriers réglés.

Le cabinet anglais, voyant que ses démarches peu sincères étaient mal accueillies à Saint-Pétersbourg, ne tarda pas à montrer assez ouvertement sa malveillance; il déclara au ministère russe qu'il ne permettrait point aux amiraux de l'impératrice de fréter des bâtimens de transport dans les ports de TAngleterre , et de s'y procurer des munitions de guerre. Catherine s'en embarrassa peu, étant assurée de trouver dans les rades danoises ce qu'on lui refusait dans les ports anglais.

La campagne s'ouvrit enfin ; l'armée russe passa le-Bug et se porta sur Oczakoff. Le prince de Nassau descendit le Dnieper avec une escadre de galères et de batteries flottantes,* destinée à bombarder Oczakoff par le Liman , large golfe qui sépare cette ville de la Crimée.

Malgré l'inutilité de vingt tentatives répétées sans succès , les ministres d'Angleterre et de Prusse s'efforçaient toujours par de faux avis d'aigrir

3o2 MÉMOIRES.

rirapératrice contre nous. « La France , disaient- » ils , yeut, de concert avec les Espagnols, détruire ^ k flotte russe dans la Médkerranée ; et c'est » parce que FEspagne se montre peu disposée à » seconder ses vues, qu ona chefché à foire passer » pour fou le ministre espagnol, afin de le foire » remplacer par un envoyé plus docile et plus » fevorable au système français. »

Ces insinuations artificieuses m'inquiétaient peu, et tombaient devant l'évidence des foits. Le secrétaire de M. de Bulgakoff était à Pétçrsbourg , et l'impératrice n'ignorait aucune des manœuvres employées à Constantinople par les ministres an* glais et prussien , Ainsley et Dietz, pour foire déclarer la guerre et.pqur la prcJonger.

Ce qui me contrariait le plus, c'étaient les tergi* versations de ma cour, qui retardaient coostam* ment la conclusion d'une alliance^ dont la signa^ ture ne dépendait plus que d'elle,.puisqu'elle avait reçu l'assurance de la modération des indemnités qu'on exigerait des Turcs; et, dans le cas même où ceux-ci voudraient follement prolonger la guerre,^ Catherine déclarait au roi^ que ce ne serait qu'en se concertant avec lui qu'elle hausserait ses prétentions d'indemnités, pour les proportionner au surcroît de ses dépenses.

Que pouvait-on espérer de mieux? Je ne reçus pourtant aucun ordre nouveau, si ce n'est l'ordre de déclarer au ministère russe que tous nos ports

ou SOUYEJXIRS. 3i)3

seraient, ouverts aux armées navales de , l'impératrice.

Sur ces entrefaites , le fameux Américain Paul Jones arriva, en Russie, cherchant, comme il l'avait toujours fait, des aventures et des combats. Ce marin s'était rendu célèbre par sa rare intrépidité» ayant, à bord d'un faible bâtiment^ porté l'effroi sur les cotes d'Angleterre , et pris de vive force une frégate et un vaisseau de guerre.

Il ne m'apportait pas de lettres de recomman* dation. Les États-Unis^ non reconnus encore en Russie, n'y avaient point d'envoyé ; mais j'avais fait la guerre en Amérique : tout Américaiiji me semblait un frère d'armes. Paul Jones était , comme moi, membre de l'association de^Cincinnatus; et, ne craignant point d'être désapprouvé, je le présentai à l'impératrice. Cette princesse l'accueillit avec faveur, me permit de le mener dîner chez elle, le nomma contre-amiral, et lui destina un commandement sur la mer Noire.

Cet événement répandit l'alarme dans la factorerieanglaise; elle éclata en plaintes peu mesurées» Les officiers anglais qui servaient dans l'armée navale de Catherine, se réunirent, délibérèrent, et déclarèrent qu'ils voulaient quitter le service. L'amiral Greig eut besofn de toute sa sagesse, de toute son influence , de toute son autorité pour les faire renoncer à cette résolution; tant ils étaient indignés d^ voir élever à un haut grade, un guerrier

3o4 MÉMOIRES

qp'ils traitaient de rebelle , de félon et de pirate.

Paul Jones, en dévouant son épée à Catïterine, lui déclara noblement qu'il n'entrerait à sdn service qu'après* avoir obtenu l'assurance, qu'en aucun cas il ne serait obligé de combattre contre les Français.

Mon crédit et ma faveuç étaient alors parvenus au plus haut point. L'impératrice , fidèle à sa parole, venait de développer à l'empereur, avec précision, ses prétentions , ses vues', son système, les bases de l'alliance qu'elle voulait conclure avec nous. Le comte de Cobentzel, les ministres russes croyaient tout terminé, et j'étais peut-être le seul à Pétersbourg qui ne regardât pas la quadruple alliance comme signée.

Il existait peu de différence entre le projet de ce traité et celui de 1766; seulement on diminuait de moitié le nombre des troupes que les parties contractantes devaient mutuellement fournir. Ainsi, relativement à nos intérêts commerciaux, comme à ceux de notre sûreté, de notre force fédérativç, de notre influence, de notre dignité, j'avais rempli toiiles les vues du roi; j'avais réussi au-delà de mes espérances; il ne me fallait plus qu'un mot à obtenir ;-mais ce mot était une décision, et je ne la reçus pas.

Notre immobilité rendait plus actifs nos rivaux. Le roi de Prusse agitait de plus en plus la Pologne; Gustave, échappant à notre influence, se

OtJ SOUVENIRS. 3o5

voyait encouragé par l'Angleterre, il espérait s'immortaliser en reprenant sur la Russie les provilices perdues par Charles XII. Les cours impériales nous pressaient inutilement de nous déclarer. Je reçus enfin les dépêches de ma cour;* c'étaient des lettres obligeantes , d'honorables éloges , de magnifiques gratifications, mais non les pleins pouvoirs que je désirais. j

Sur ces entrefaites, on apprit que le capitanpacha se moïitràit avec une forte escadre dans le Limàn. En même temps l'arrivée d'un courrier de Suède répandit une vive alarme dans le^ palais de Fimpératrice et dans la capitale. On sut que Gustave armait des galères^, rassemblait en Finlande trente mille hommes qu'il devait commander, et chargeait son frère, le duc de Sudermanie, de se mettre à la tête de son armée navale.

« Le roi de Suède a déclaré en plein sénat ( écri- » vait le comte de Razoumowski au ministre de B Catherine ), que les ârmemens et les démarches j» de la Russie lui imposaient la nécessité de se T préparer à la guerre , afin de prévenir les coups » que l'impératrice voulait lui porter. Ayant en- » voyé,. ajoutait ce prince, un courrier au baron s» de Nolken pour lui ordonner de demander au » gouvernement russe des explications amiables , » je n'ai reçu que des réponses hautes, menaçan- J» tes , et presque équivalentes à l'ordre de désar- 3» mer. Dans de telles circonstances , l'honneur de III. ao ^

3o6 MEMOIRES

» la nation et sa sûreté exigent qu'on déploie ï) toutes les forces de la Suède pour éviter ïe péril > qui la menace. »

Ces paroles, disait-on, avaient entraîné tous les suffrages, et même ceux des amis les plus constans de la paix. En écrivant ces nouvelles , le comte Razoumowski mandait que le roi de Suède s'était efforcé de faire croire qu^il agissait conformément aux vues de la cour de France.

Les ministres- russes m'en parlèrent avec inquiétude, et, tout eu me paraissant convaincus de notre loyauté, ils me faisaient entendre suffisamment, que personne ne pourrait croire Gustave assez imprudent pour. faire un tel éclat, sans être sûr de l'appui d^ quelques grandes puissances. Pour aigrir leurs soupçons, les ministres d'Angleterre et de Prusse affectaient de blâmer hautement la conduite du roi de Sqède,

Dans cette position, et n'ayant point reçu d'ordres, j'étais obligé de répondre avec une extrême circonspection. J'assurai les ininistres « que, dans » tous les cas, l'impératrice devait compter sur les » bons offices du roi. J'ai cepejndant, ajoutai-je, » quelque peine à croire à la. guerre. Si Gustave » avait formé le dessein de la déclarer, il aurait » probablement attendu le départ de la flotte *) russe, afin de trouver la mer libre. Ses démon- » strations belliqueuses n'ont pçut - être d'autre » objet que celui de rendre, sans se compro-

ou SoirvENiRS, ^07

n promettre , lin service à la Porte, en empêchant » les vaisseaux de l'impératrice de porter leurs » armes dans l'Archipel. »

Au reste, une dépêche de M. de Simolin, ministre de Catherine à Pai^is, dissipa promptement les nuages formés contre nous : il rendait compte à sa cour d'un entretien assez vif entre M. de IMontmorin et M. de'Staël, ambassadeur de Suède, et prouvait, par là, complètement combien le roi était loin d'approuver l'armement iipprévu et le langage menaçant de Gustave III. •

L'impératrice ne pouvait se persuader que le monarque d'un royaume iaible en territoire , en troupes et en ressources, pût attaquer une puis- 'sance colossale comme la sienne. Cependant , d'après le conseil de ses ministres , elle ordonna la formation d'un camp de vingt-six raille hommes près de Frédériksham. Ces troupes devaient être commandées par le comte Pouskhin , et sous lui par Michekon, autrefois vainqueur du fameux brigand Pugatcheff.

Malheureusement ces vingt-six mille hommes n'existaient que sur le papier; à peine pouvait-on en rassembler six mille. Par une imprudente confiance, le nord de l'empire se trouvait totalement dégarni de troupes : le prince Potemkin aVait tout attiré vers le midi ; il mettait plus- d^activité à grossir ses forces (Ju'à les faire agir.

Ses lenteurs permirent au oapîtan- pacha de

byGoQgle

3o8 »tÉMOIH£S

reparaître sur la mer Noire avec cent bâtimens de guerre, grands ou petits^ de faire entrer le quart de sa flotte dans le liman, et de renforcer la garnison d'Oczakofif par.un corps de six mille Turcs.

Le prince de Nassau , ne doutant jamais de sa fortune, s'avança témérairement contre Tamirat musulman avec quatre-vingts bâtimens légers, dont les plus grands étaient les élégantes galères sur lesquelles Timpératrice avait navigué. Je ne comprends pas encore conmient un ingénieur anglais, audacieux et habile, M. Bentham, était parv^ili à rendre ces galères^capables de porter des canons d'un assez gros calibre.

L'amiral Paul Jones, commandant un vaisseau

et une frégate , était destiné à protéger la marche

dé Nassau ; mais il le suivait difficilement à cause

r des bas^fonds s^ur lesquels le prince sç hasardait.

L'action héroïque d'un Vffîcier russe fut le préhide.des combats sanglans qui devaient la suivre: cet officier se nommait Saken ; il commandait une chaloupe canonnière. Voulant reconnaître les Turcs il fut enveloppé par eux ; ainsi privé de tout espoir de salut ou de fuite ^ il écrivit un billet à Nassau pour lui dire d'être tnuiquille sur son sort, parce que ni lui ni son équipage ne tomberaient dans les mains des Barbares. Quelques instans après, il est abordé par trois bâtimens turcs, met le feu à ses poudres , saute , et entraine dans sa 4ie5tViiction les trois bâtimens ennemis. Cathe-

ou «OUV£KIRS. 809

rine, ne pouvant récompenser que sa veuve, lui donna une forte pension.

Nous attendions d'un jour à l'autre avec impatience les courriers du prince Potemkin. Le comte Bezborodkome disait assez plaisamment, qu'avec quatre têtes comme celles de Nassau , de Paul Jones , de Souwaro£f et du capitan-pacha , il serait difficile qu'on ne reçût pas bientôt de grandes nouvelles.

A la même époque, ayant obtenu de l'impératrice le grade de colonel pour un Français , officier d'artillerie, nommé M. Prévôt, je le fis partir pour aller rejoindre le prince de Nassau. Cet officier, récemment attaché au service de Hollande ^ avait été le seul qui eût opposé quelque résistance aux Prjussiens.

$on esprit inventif ne contribua pas faiblement au succès de Nassau: il fabriqua pour lui des fust^es remplies d'une sorte de feu grégeois , liquide et inextinguible ; ces fusées étaient percées de plusieurs trous qu'on bouchait avec de la cire ; où y, suspendait plusieurs fils de fer armés de crochets aigus. Ces mêmes fusées , lancées dans les agrès d'un vaisseau ennemi , s'y attachaient et versaient^ sur tout le bâtiment, des torrens d'une flamme que rien ne pouvait éteindre.

Le prince de Ligne , las de son inaction , avait été trouver le maréchal Romanzoff , dont l'avant* garde mit en fuite un gros corps de Turcs. Mon

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3lÔ MiMOIKES

infatigable ami , après avoir été avec le maréchal reconnaître Choczim , revint à l'armée dit prince Potemkin.

La politique caropéénne, dans ce moment , ne se coniposait que de petites intrigues , d'incertitudes et d'obscurités : M. de Woronzoff écrivait d'Angleterre que le cabinet de Londres excitait Gustave à la guerre; M, de Montmorin me mandait qu'il n'en croyait rien ; le ministre de Suède, M. de Nolken , me donnait toujours des marques d'une amitié personnelle^ mais sa confiance n'était plus accordée qu'aux Anglais et aux Prussiens.

La lueur des aiines ne tarda pas à dissiper les brouillards qui couvraient les yeux de tant de politiques. Gustave, arrivé en Finlande, s'avança sur la frontière russe , à la tête de trente mille hommes; en même temps son escadre croisait dans le golfe.

Xe gouvernement danois déclara formellement au roi de Suède, que, neuîre dans le cas où ce prince serait attaqué , il cesserait de l'être si c'était lui qui commençait les hostilités.

On ne pouvait plus se tromper sur les intentions du monarque suédois. L'impératrice , pour la pre^ mière foisalarméip, ordonna aux premiers bataillions de chacun .des régimens de sa garde de se tenir prêts à marcher.

Les contrariétés de cette princesse furent con- ,tre-balancées par l'arrivée d'un courrier qui lui apportait la nouvelle d'une victoire <Jue le prince

ou soiuvENms. \ 3i r

de Nassau et Paul Jones venaient de remporter sur les Turcs dans leLiraan. On n'en donnait point les détails ; on disait seulement que la flotte ottomane avait perdu trois vaisseaux.

Nous ne tardâmes pas à savoir sous quel prétexte Gustave III avait cherché à voiler son évidente agression : comme ce prince, depuisquelque temps, feignait d'être vivement alarmé des préparatifs belliqueux de Catherine , une inquiétude générale s'était répandue en Suède , et le comte Razou- \ mowski , dans l'intention de la dissiper , venait de présenter officiellement au ministère suédois une - Dote^ dont l'objet était de justifier les armemens de sa souveraine»

Après y avoir expliqué leur but véritable , le dessein de copabattre les Turcs dans l'Archipel , il rappelait et énumérait les fréquens témoignages d'araitié donnés depuis plusieurs années par Timpératrice au roi de Suède. Récemment la Russie avait nourri la Finlande, totalement dépourvue de grains. Enfin , forcée par la guerre à équiper une flotte, Catherine II en avait aussitôt informé Gus-> tave III , ainsi que le§ autres princes de l'Europe j ses amis.

« Cependant, ajoutait le comte de Razoumoswld , » le roi , d'après de fausses alarmes , ayant ras- » semblé par terre et par mer de3 forces considéy> raljles, l'impératrice s'était vue obligée de pren- » dre sur ses côtes et sur ses frontières des mesure*

3 1 2 . ' MIÉMOIUES

» semblables. Mais , en même temps , puisque le » ministère suédois paraît ajouter foi aux bruits, » sans fondemens,qui lui supposent des vues hos- » tiles , elle veut convaincre le roi , le ministère , » les personnes ayant part au goiwernement et ta » nation suédoise^ de la pureté de ses intentions » amicales. Elle espère leur prouver qu'elle n'a ja- » mais foiTué l'idée d'attaquer la Suède , que ses » armemensTxe sont que défensifs, et que son seul ]» désir est de maintenir la bonne harmonie qui » existait entr elle et le roi. »

Gustave , lié par sa constitution qui ne lui permettait pas d'entreprendre , sans le consentement des états, une guerre offensive, voulait, en atta- ^ quant , paraître attaqué : aussi la note du ministre russe l'irrita au lieu de le calmer.

Par ses ordres , le grand-maître des cérémonies vint déclarer au comte Razoumowski , « qu'en se » servant de ces expressions : les personnes ayant » part au goui^ernement et la nation suédoise , il n avait repris le langage des anciens envoyés de » Russie , langage qui n'élait plus convenable » depuis que Je roi gouvernait seul son royaume, » et que la constitution avait été changée*

» En conséquence, disait la déclaration , ce » prince , ne voulant pas croire le comte Razou- » mowski autorisé par sa souveraine à tenir une » pareille conduite, ne le reconnaissait plus comme » accrédité, et défendait à jses ministres de confé-

ou souvEiriHs. 3f3

9 rer avec lui : seulement, par égard pour le ca- » ractère doDt il avait été revêtu, il lui accordait n huit jours pour sortir du royaume ; ce terme i» arrivé, il trouverait des bâtimens destinés à le » porter en Russie. 9

Razoumov^ski , après avoir obtenu avec peine la copie de cette déclaration , répondit « qye , re- » lativement à son départ de Suède, il ne pouvait » se conformer aux intentions du roi, ne devant » pas quitter son poste sans Tordre de sa sou- » veraine* n

Le jour même où cette nouvelle arriva à Pétersl>ourg, je me trouvais à TErmitage. L'impératrice me parla avec vivacité de ce qu'elle appelait une équipée de Gustave, et me demanda ce que j'en pensais.

« Ce qui me paraît le plus surprenant dans cette » affaire, madame, lui répondis^je, c'est que ce » soit le ministre d'une souveraine absolue , qui D montre de si louables .égards pour une nation 2> libre, et que le roi de cette même nation s'en » trouve offensé. »

J'appris cependant que les ministres de cette princesse reprochaient au comte de Razoumowski de s'être trop pressé dans cette circonstance, puisqu'il n'était autorisé à présenter sa note , que dans le cas où le ministère suédois lui demanderait quelques explications.

Il pouvait avoir trop écouté son zèle ; niais au

3l4 MÉMOIRES

fond le reproche était injuste; car, témoin de tous les faux bruits semés pour inquiéter la Suède, il devait croire nécessaire de déclarer hautement, non-seulement au roi-, mais encore à la nation et même à l'Europe, les intentions pacifiques de sa souveraine.

La guerre devenait Imminente; Fimpératrice seule persistait à n'y pas croire. Vainement ses ministres s'étaient réunis pour la conjurer de retarder le départ de sa flotte, afin de défendre les côtes; déjà trois vaisseaux russes et trois frégates étaient partis. '

Ils rencontrèrent l'armée navale suédoise, qui exigea d'eux le salut. L'amiral de Catherine le refusa, conformément au traité d'Abo, qui défendait de rendre les honneurs militaires hors des ports. Mais, l'amiral suédois ayant annoncé que le duc de Sudermanie était à spn bord, l'amiral russe répondit, « qu'il saluerait volontiers le frère du » roi : » ainsi le salut eut heu.

L^impér^trice, pour concilier ce qu'exigeaient sa prudence et sa dignité, s'était bornée à cesser de reconnaître le baron de Nolken comme accrédité , et à le traiter comme son ministre l'avait été eh Suède.

Bien que le comte Bezbo^odko m'eût dit qu'il regardait comme très probable la conclusion d'un traité de subsides entre l'Angleterre , là Prusse et lu Suède, les ministres anglais et prussien déclarè-

ou souvEiriRs. 3i5

rent hautement que leurs cours désapprouvaient la conduite du i^oi de Suède. Pour moi, ne connaissant pas les intentions réelles de ma cour, quoique je les présumasse, je me bornai à tenir un langage conciliateur et modéré.

Enfin l'orage éclata ; et , au grand étonnement de l'Europe, Gustave III, qui avait montré^ pendant le cours de son règne , et surtout depuis qu'il s'était ressaisi de l'autorité enlevée à son père , beaucoup d'esprit, de sagesse , de modération et de générosité , envoya par un courrier , et fit remettre par un secrétaire, nommé Schlaff , au ministère russe, la note la plus menaçante, la moins mesurée j et des propositions si impérieuses, si inconvenantes, qu'elles parurent dépourvues de raison , surtout étant faites par le roi d'un État faible^ qui les adressait à un empire si formidable.

La fin de cette pièce est trop curieuse pour n'être pas rapportée littéralement; voici en quels termes elle était rédigée : a .... C'est sous ces cir- » constances que le roi s'est rendu en Finlande , » à la tête de son armée , et qu'il demandé une j» réponse catégorique €t définitive , qui décidera » de la paix ou de la guerre. Voici à quelles con- » ditiohs le roi propose la paix à Timpéralrice : >* !• Que le comte Razoïimowski soit puni d'une » manière exemplaire pour toutes les intrigues » qu'il a fomentées infructueusement en Suède, » et qui ont troublé l'amitié, la confiance et la

3l6 UÉUOIKZS

» bonne harmonie qui subsistaient entre les deuic » eihpires , afin que ses pdreHs soient à jamais » dégoûtés de se mêler des af£sdres intérieures y0 d'un empire indépendant.

>i ao Que, pour dédommager le roi, des frais 3» que les armemens que sa majesté a été forcée » de faire lui coûtent, et qu'il n'est pas juste que » ses peuples supportent, l'impératrice cède au » roi et à la couronne de Suède, à perpétuité, » toute la partie de la Finlande et de la Carélie, S) avec le gouvernement et la ville de Kexholm, » tels qu'ils furent cédés à la Russie par la paix » de Nistadt et d'Abo, en rétablissant la frontière » à Systerbeck.

)) 3» Que l'impératrice accepte la médiation » du roi pour lui procurer la paix avec la Porte » ottomane, et qu'elle autorise sa majesté à offrir » à la Porte la cession entière^e la Crimée, et de )r rétablir les frontières d'après le traité de 1 774» » ou , si sa majesté ne peut engager la Porte à la y> paix à ces conditions, d'offrir à cette puissance » le rétablissement de ses frontières, telles (Qu'elles y> étaient avant la guerre de 1768; et, pour sûreté » de ces offres , que l'impératrice désarme au pré» 3û lable sa flotte, rappelle ses vaisseaux déjà sortis » dans la Baltique, retire ses troupes des nouvelles A frontières, et permette au foi de rester arm^ » jusqu'à la conclusion de la paix entre la Russie > et la Port^.

ou SOUVENIRS. 3i7

» Le roi attend un oui ou un non^ et ne peut m accepter la moindre modification sans compro- *» mettre la gloire et l'intérêt de ses peuples.

» C'est ce que le soussigné a l'honneur de dé- » clarer, par ordre du roi, à son excellience » monsieur le vice-chancelier, et qu'il supplie ce » ministre de bien vouloir mettre au plus tôt sous » les yeux de l'impératrice, pour qu'il puisse ' îre » promplement parvenir la réponse au roi son f> maître.

» A Saiot^Pétersbotirgy ce i** juillet 1787.

» Signé : G. db Sgrlàff^ k Secrétaire de légation , comme seul appartenant à » la mission du roi à la cour impériale de Russie. •

Il est plus facile de concevoir que d'exprimer la surprise excitée par la lecture d'une'déclaration si étrange. Le grand-seigneur lui-même aurait à peine osé en signifier une pareille à un faible hospodar de Moldavie.

L'impératrice, après m'en avoir parlé avec une ironique indignation y me demanda comment je la trouvais rédigée^ « 11 me semble , madame , ré- » pondis-je , que le roi de Suède,, bercé par un » songe trompeur, a rêvé qu'il venaitdéjà degagner ti contre votre majesté trois grandes batailles. »

« Quand il aurait remporté trois grandes vic- » toires , monsieur le comte , reprit Catherine » avec feu, et quand même il serait maître à pré- » sent de Pétersbourg et de Moscou , je lui mon-

3f8 MEMOIRES '

» trerais encore ce que peut, k la tête d'un peuple » brave et dévoué , une femme d'un grand carac- » tère , debout sur les débris d'un grand empiré. »

11 est certain que le roi de Suède , même en cas de succès, attaquaut seul la Russie, aurait dû s'attendre à se voir bientôt accablé par la réunion des forces d'une si puissante monarchie ; mais , d'un autre côté, les circonstances lui étaient favorables; et comme, par l'effet d'une inconcevable négligence, il prenait les Russes au dépourvu, rien ne lui aurait été plus facile que de chasser momentanément l'impératrice de sa capitale , et de reprendre la Livonie.

Cette province n'était défendue que parr deux régimens : la prétendue armée russe de vingt-six mille hommes ne s'élçvait pas encore à plm de six mille combattans; et avec beaucoup d'efforts, il n'existait nul espoir de. la porter à douze mille hommes avant quinze purs. Il ne Ëillait aux Suédois qu'une heureuse témérité , une marche rapide; mais Gustave , prompt dans ses menaces , fut lent dans son action.

Cependant, à chaque instant , nous croyions le voir arriver : on apprit qu'il avait présomptueusement invité les dames de Stockholm au bal qu'il promettait de leur donner àPétershoff, et au Te Deum qu'il voulait fai^re célébrer dans la cathédrale de Pétersbourg à un jour d^jà désigné par lui , et prochain.

ou SOUVENIRS. , 3 '9

Le trouble , Tagitation , régnaient dans cette capitale; on ramassait^ on équipait, on exerçait à la hâte la plupart des cochers, des domestiques , des ouvriers de la ville , jeunes ou Vieux. J'ai encore une caricature de cette époque, où l'on représentait assez plaisamment ces grotesques et colossales recrues , formées à la marche et à l'exercice par des enfans tirés de l'école militaire impériale, qui montaient sur des chaises et sur des bancs pour redresser le cou, la tête,. la poitrine de ces rustres gigantesques , à grandes barbes , et pour leur placer le fusil sur l'épaule.

Bientôt on sut que le roi de Suède était entré danç Nislot , dont il canonnait le fort , et que son armée s'avançait sur la petite ville de Frédériksham , incapable de résister à une attaque sérieuse.

De tous cotés le bruit se répandit alors que l'épouvante était dans le palais; qu'on emballait tout , argent , bijouîç , meubles , effets précieux , papiers du cabinet de l'impératrice ; qu'un grand nombre de chevaux étaient rassemblés à toutes les postes , et qu'enfin Catherine surprise et sans défense, allait partir la nuit et fuir jusqu'à Mosdbu.

L'embarras ne fut pas médiocre, dans cet instant critique , pour les ministres étrangers : chacun d'eux , tenant un courrier prêt à partir , craignait de mander à sa cour une fausse nouvelle , si levénement démentait les apparences et tous les renseignemens reçus; d'un autre côté, il eût trouvé

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320 BfiMOtfiBS

ridicule de ne point prévenir son gouvernement d'une telle catastrophe , et d'attendre, pour la lui annoncer, qu'elle fut arrivée.

Tout aussi incertain que les autres, je me rendis k rSmitage , espérant que mes yeux, mes oreilles, une indiscrétion ou un heureux hasard , éclairciraient mes doutes : ce hasard me servit à point.

Dès que l'impératrice me vit , elle m'appela; et, après m'avoir parlé de choses assez indifférentes, elle me dit in La diplomatie doit iPaire à présent » bien des conjectures; déhite-t-on^ beaucoup de » nouvelles dans la ville ?»

Prenant alors subitement mon parti, et cherchant à lire, dans ses regards, l'impression que produirait sur elle une attaque un peu brusque, je lui répondis : « On en répand une , madame , w une très grande, très singulière, et qu'on donne » cependant presque partout pour certaine : c'est » que votre majesté doit partir cette nuit ou Vau- » tre pour Moscou. »

ce L'avez-vous cru, monsieur le comte? » me dit cette princesse avec im calme imperturbable, «c Itfadame, repris -je, les sources d'où vient ce » bruit, lui' donnent im grand air de vraisem- » blance; votre caractère seul me porte à en » douter. »

a Et vous faites bien, reprit Catherine; écoutez: » ce qui cause cette rumeur, c'est que j'ai ordonné :i> de réunir promptement sur la route de Moscou

ou SOUVENIRS. 321

» cinq cents cEevaux à chaque poste , miàis dans » Tunique but de faire venir ici en diligence les » régimens que j'ai demandés. Je reste , soyez-en » certain. Je sais que vos confrères les ministres n étrangers sont assez en peine dans ce moment » sur ce qu'ils doivent penser, taire ou écrire. Je n veux vous épargner cet embarras; vous pouvez » en pleine' assurance mieux deviner que les au- » très ; mandez donc à votre cour que je reste » dans ma capitale , et que si j'en sortais^ ce ne se- 3» fait que pour aller au devant du roi de Suède. »

Je crus à cette assurance, et particulièrement à la fierté avec laquelle elle m'avait été donnée. Néanmoins, j'ai su depuis^ par des personnes admises dans sa plus grande intimité, que, pendant la durée de cette courte crise, la résolution de cette princesse ne s'était pas toujours maintenue inébranlable , et qu'il y avait eu des instans où la crainte de tomber dans les mains de son ennemi, l'emportant sur un héroïque orgueil, avait donné lieu aux emballages précipités et aux préparatifs de départ, dont le bruit s'était si rapidement répandu.

Quoi qu'il en soit, elle resta. M. de Nolken, ministre de Suède , reçut l'ordre de partir ; mais il répondit, comme Razoumowski, qu'il attendrait les ordres de son maître.

Le a a juillet, les armées navales russe et suédoise se rencontrèrent et se livrèrent un combat m. ai

sanglant : chacune des deux flottes perdit un vaisseau, et s'attribua la victoire. L'amiral Greig fut légèrement blessé , mais il continua à t^nir la mer, tandis que le duc de Sudermanie rentra dans les ports de Suède. Cette bataille de Hoghland parut cependant assez avantageuse aux .armes russes pour être célébrée par un Te Deum auquel j'assistai.

' Gustave III, par une hésitation dont nous ignorions les causes, perdit devant Frédériksham trois semaines précieuses. Le grand^duc Paul Pétrowitz partit pour l'armée de Finlande, qui campait à Wibourg; cette armée, ayant neçu des renforts, s'élevait déjà à douze fpille hommes. Ce prince n'y fut témoin que de légères escarmouches; de part et d'autre on menaçait beaucoup, on combattait peu.

' La joie causée dans la capitale par le Te Deum fut un peu troublée par l'arrivée de trois gros vaisseaux de guerre russes , qui rentrèrent dans Cronstadt très maltraités.

M. de Montmorin m'écrivit que le roi désapprouvait entièrement la conduite du roi de Suède. Le langage de ce prince, selon M. de Montmorin, aurait pu faire présager cette conduite ; car ou savait qu'il avait dit publiquement ces paroles assez remarquables : « Il faut une guerre pour )►. caractériser un règne. »

Quelques faux avis, quelques mauvais conseils

•au SOUVENIRS^ 3ti3

savaient influé sur Fagression téméraire de Gustave, L'antiéè précédente , par l'entremise des Prussiens et des Anglais, ii avait conclu, au mois de septembre, un traité avec la Porte, qui lui promettait un subside de quatorze millions de piastres.

Depuis, on avait fait croire à ce prince* que la disette dont la Russie souffrait , et la guerre de Turquie , mettaient l'impératrice dans Timpossi^ bilité de se déiendre contre lui^ On ajoutait que la flotte russe, mal équipée, n'était montée que par des recrues; enfin il avait du croire d'autant plus Êidlement ces fausses nouvelles, qu'elles trouvaient alors partout créance, taême dans notre cabinet.

A Versailles, malgilê mes dépêches, on se persuadait que Tarmée russe avait une force plus apparente que réelle. J'éclairai ma cour sur la fausseté de ces rapports. Il est vrai que , dans le Nord , les Russes se montraient peu nombreux ; mais ils y occupaient la tête de tous les défilés qui pouvaient faciliter leur'^entrée en Suède, et défendre aux Suédois celle du territoirewrusse.»

Au reste, si le roi de Suède , par ses menaces présomptueuse^, par sa jactance assez déplacée, et par les Te Dewn ou bals qu'il promettait avant la victoire, avait manqué à toutes les convenances, il faut avouer que, de son côté, Catherine ne les observa guère mieux, et qu'elle manqua de même

3'i4 STEMOIRES

aux égards que se doivent mutuellement les souverains.

Elle fit composer et représenter sur son théâtre un opéra burlesque, où la personne de Gustave m était grotesquement travestie. On l'y montrait sous la forme d'une sorte de çapitan rodomont, d'un prince nabot. Ce chercheur d'aventures, guidé par les conseils d'une méchante fée, alkit prendre, dans un vieux arsenal, Farmure d'un ancien et £31meux géant, dont le casque, lorsqu'il en couvrait sa tête, descendait jusqu'à son ventre, tandis que les bottes du même colosse montaient jusqu'à sa ceinture 4 ainsi on ne voyait plus qu'une tête, deux jambes et point de corps. Equipé de cette manière , il bornait ses exploits à l'attaque d'un misérable petit fort, donrle commandant, invalide, sortait avec une garnison de trois hommes, et mettait en fuite avec sa béquille le ridicule paladin.

Loin de m^amuser , ce spectacle m'attrista , et l'impératrice, qui reçut à cette occasion beaucoup de gauches et fades complimens,put lire, je l'espère , dans iQou silence et dans mon maintien, combien je souffrais en voyant une princesse, si noble et sî grande, s'abaisser de cette sorte , et se rapetisser en écoutant trop un puéril ressentiment.

Peu de teiiis après , la cause des hésitations de Gustave se découvrit : l'armée de Finlande et ,mén;i«t l's^rmée suédoise , laissant éclater leurs

otr soirvEiHAs. * 3a5.

mécontentemensy avaient été entraînées à la révolte par des esprits ardens et inquiets. Elles se montrèrent peu disposées à soutetiir une guerre offensive et inconstitutionnelle.

Les agitateurs leur persuadèrent que quelques prétendus Cosaques, auxquels on attribuait les premières hostilités, n'étaient que des soldats suédois que le roi avait déguisés en Cosaques avec des vétemens tirés de l'opéra de Stockholm.

Les communication^ fréquentes qui existaient entre la Finlande russe et la Finlande suédoise y 'firent ajouter foi à ces insinuations, d'autant plus qu'on sut bientôt le dénuement absolu de troupes où se trouvait alors la frontière septentrionale de la Russie , et les vives alarmes causées à Pétersbourg aux approches d'une guerre aussi imprévue : dès-lors l'agression de Gustave devenait évidente.

Vainement ce prince avait espéré que Tapparîtion de sa flotte sur les côtes de Livonie exciterait des mouvemens dans cette province, autrefois suédoise : tout y gtait resté tranquille; la bataille navale ne lui avait donné aucun avantage ; aucun succès n'enflammait les courages. Le progrès du mécontentement fut rapide : les troupes suédoises etfinoises, sans avoir reçu d'ordres, se retirèrent à vingt-cinq verstes de Frédériksham.

Le roi de Suède, déconcerté, s'éloigna, ne fit qu'une inutile tentative de débarquement et d'invasion sur la côte de Finlande^ et se renferma en-

3i6 ifinroiRKs

suite, avec doii2e mille hommes fidèles^ dans le camp retranché de Kimengorod, défendu par des lacs , par une rivière , par des abatis , par la mer et par une flottille de galères : c'était une positioa presque inattaquable , mais assez singulière pour un roi qui s'était d'abord annoncé conmae un conquérant

Deux lettres écrites par te monarque à Fun de ses plus intimes amis, le baron d'Armfeld, prouveront, mieux que tout récit , sa confiance présomptueuse à son départ de Stockholm , et sa profonde tristesse, lorsque les caprices de la fortune et l'indisciptjne de ses troupes eurent dissipé son illusion.

LETTRE DÉ GUSTAVE III A M. LE BAROl^ d'aRMFELD.

A Bord de VAmphiorif ^ l*aocre , hors de Fiedcrholmèraa , le a4 juin 1788.

(c Nous voilà enfin partis , mon bon ami , et , » quoique nous ne soyons pas bien loin, il ne » faut qu'un bon vent pour nous favoriser et nous » ïnenér en Finlande. Rien de plus imposant et » de plus noble que mon départ. Je vous avais » dit que je me conduirais avec tranquillité , et » que je surmonterais la nature, qui se faisait i> sentir au moment d'une Iqngue séparation ; eh » bien , mon ami , cela a été plus facile que je * ne l'aurais cru: l'idée de cette grande entre-

ow souvEKiiis. 5a7 '

># prise que je vais tenter , tout ce peuple ras- » semblé sur le rivage pour voir moh départ , et » dont je me regardais comme le vengeur ; l'opi- 1» nion que c'est moi qui vais venger l'empire ot- » tdman de sa chute ,et que mon nom sera connu » en Asie et en Afrique, toutes ces différentes ima- » ges qui se sont présentées à la fois à mon esprit » ont maîtrisé tellement mon âme, que jamais je » n'ai senti moins d'émotion à un départ, que j^ dans le monxent où je vais à un péril certain.

» Voici quel ,fut l'ordre de ma journée : à six » heures je me rendis au sénat, où je nommai ». sénateui*s du royaume les comtes de Dyben et » Rosen. Le comte de Dyben est chargé ad inte- » rim des affaires étrangères, pendant l'absence » de M. Oxenstiern. Ensuite je leur remis leurs D instructions. Je leur fis un compliment, et le » drotz me répondit au nom de tout le sénat. Ils » se levèrent et me baisèrent la main.

» Pendant que cela se passait, l'introducteur » des ambassadeurs, M. Bédoire, alla chez le mi- » nistre de Russie , qui avait été averti de sa venue » par un Billet du comté Oxenstiern , maïs non » du su^et, et qui croyait que cette visite était » pour lui donner l'heure de l'audience qu'il avait » demandée, afin de remettre ses lettres de notin fication de la naissance d'une princesse dont la M gr^nde-dutchesse venait d'accoucher.

» Le sieur Bédoire lui déclara que j'étais très

3a8 . MiinoiRES

» offensé dès expressions dé la note tnînistérieile » qu'il avait présentée jeudi passé, et qui tendait 3) à vouloir séparer ma personne de la cause de » l'État; nîais que, ne voulant pas encore croire » que l'impératrice eûf pu participer à de pareilles y> expressions, j'aimais mieuif l'attribuer à la seule » personne du ministre, vu que cela cadrait en- » tièrement avec la conduite qu'il avait tenue » pendant tout l'hiver; que je lui faisais savoir » que, dès ce moment, je ne le regardais plus » comme ministre 'public, et lui ordonnais de j» partir dans huit jours de Stockholm ; que je lui » faisais préparer un vaisseau , et qu'un officier de » Tamirauté avait ordre de le conduire à Péters- » bourg ; que pour le reste de la note qu'il m'avait » présentée, je ferais répondre par mon ministre » à Pétersbourg, lorsque je serais à la tête de mon » armée.

M Voilà le Rubicon passé; j'annonçai au sénat ^ » cette résolution déjà exécutée , et on envoya une » note très détaillée aux neuf autres ministres » étrangers.

)> Après la séance, je me rendis dans la salle » du chapitre, où leJs chevaliers et commandeurs j> des ordres étaient déjà rassemblés : j'y lins cha- » pitre pour arranger les affaires des ordres peri- » dant mon absence. Tous les officiers de Tordre » étant absens, le drotz se chargea de la gestion » de la place de chancelier; le roi d'armes fut

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ou souvEmns. ^ • îag

» chargé de l'office. de trésorier, et le héraiit de » l'ordre , des fonctions de camérier : c'est Hans- » voth qui a ce soin.

» Après cela, je déclarai que j'avais institué un » nouveau grade dans l'ordre de l'Épée, qui ne se- » rait jamais donné qu'en temps de guerre, et de jo guerre en Suède. (Les articles à ce relatif, seront * » publiés à l'ordre. ) Je déclarai en même temps , » pour moi et mes frères, que oous ne nous résery> vions cette marque de distinction militaire qu'a- » près l'avoir méritée de l'aveu de l'armée.

)j Après le chapitre, je retournai chez moi, où >/ je remis au conseil de la qfiambre les diamans » de la couronne et les miens particuliers pour y> les garder.

. » A huit heures trois quarts, il y eut cercle : » toutes les personnes de ma suite qui ont les en- » trées de ma chambre blanche, y furent présen- » tées par moi à la reine. Ensuite je fis le tour de » l'appartement et pris congé de toutes les dames » qui s'y trouvaient.

JD Après cela, on ouvrit les portes, et nous sor- » tîmes pour aller dans la galerie , où je tins le cer- >) cle ordinaire, à la fin duquel je sortis précède 3> des hallebardiers , des pages, de ma cour , du x> sénat, et tenant la reine de la maiu droite , tan- » dis que le duc d'Ostrogothie la tenait de la gauche. 30 Mon filsmenait la duchesse, et lerestedes dames, » ainsi que la coiir, me suivaient, sans ordre, au

33o • MÉMOIRES

» travers d^une haie imniense de peupfe de tçus le* V états et de tous les âges.

» Nous descendîmes ainsi j usqu^au bord de TeaUy » où la grande chaloupe nous attendait. La reine » sWrêta sur le premier palier du port, où je l'em* » brassai , ainsi que mon fils et ma belle-sœur : » ce nK)nient me coûta. Je saluai toutes les dames y » et , prenant mon frère par la main , je descendis » l'escalier du port, où le sénat s'était rangé eft » haie, le drotz sur la première marche, ainsi de » suite. Je leur donnai ma main à baiser, et delà,. » montant dans la chaloupe avec mon frère , les » trois capitaines des gardes, les trois premiers gei* » tilshorames de ma chambre, le premier écuyer, » le premier général , le lieutenant colonel des gar- >j des et le petit Wr^ede, je fis quitter \q port,. » aux acclamations générales de tout le peuple y » de tous les vaisseaux amarrés dans le port, i) qui se firent entendre ; après quoi je fis airêter » ma chaloupe^ et je répondis par deux hourra.

» Je traversai ainsi le port pour monter sur » VAmpliion , qui était^u bord de l'île des Vais- » seaux. Je fis hisser le signal du départ; mais^ » comme il faisait extrêmement calme , et que la » file des vingt-huit galères était longue ^ je restai » a l'ancre pour les voir passer , attendant à tout » moment l'arrivée de ma sœur , qui allait nuit » et jour pour me joindre. Le calme me fit rester » jusqu'à cinq heures du matin, que ma sœur

ou souvEirnis. 33 r

» arriva ;. ainsi j'ai pourtant eu le plaisir de la » voir. »

LETTRE DE GUSTAVE III A M. LE BABON b'aBMFELD. Le 5 août 1788, datée de HussUla.

« Je ne vous dis rien de ma douleur et de mon 9 désespoir ; vous les partagez. C'est aux carac- » tères faibles à se plaindre; les autrçs concen- » trent lejirs peines dans le fond de Fâme , et cher* » chent les moyens dé se relever. Je n'en vois pas » encore pour remédier au mal et faire finir la » guerre ; mais j'en vois pour soutenir notre ré* » putation. •

» Dès que les magasins seront établis à Angeta , » alors il faudra marcher sur Wilmanstrad avec » ce^ui nous reste de troupes fidèles , combattre » et battre le général Michelson. Si nous sommes » défaits, tout est dit; mais la réputation de cou- » rage nousreste. Si je suis victorieux, je puis prô- » poser la paix et reparaître il^ans honte à Stô- » ckholm. *

n Nous marchons à trois heures cette après- » dînée sur Summa, où nous vous attendons; nous » nous y arrêterons, s'il est nécessaire, pour ne » pas vous abandonner, et nous irons camper k » Jugfort et Kymmengrad.

» Modérez votre zèle, mon bon ami; songez qu'il » faut avec dignité supporter l'adversité 5 comme

332 Bti^BfomEs

» il faut avec modération soutenir la bonne fori> tune. Attaché comme vous l'êtes à l'État et à » ttiôi, vous ne pouvez que partager avec douleur » notre situation ; mais , comme particulier, vous j» devez sentir la satisfaction d'être le seul qui, » de toute l'armée de terre , ayez eu du succès , y> ayez établi votre poste , et ayez &it du mal à » l'ennemi.

» Adieu ; j'espère vous voir ce soir : c'est un sol^ » lagement pour moi d'épancher mes chagrins » dans le sein de l'amitié ; la^ bonté du ciel m'en » procure les moyens. Quand il frappe, il soulage » souvent »

J'ai raconté avec exactitude tout ce que ma position pouvait me Étire savoir relativemej^t à la guerre imprévue , commencée avec tant de jactance par le ^oi de Suède. Cependant le respect dû à un prince célèbre, et l'impartialité dont je désire ne jamais m'écarter, exigent qu'en rappelant un acte de témérité inspiré à Gtistave par son caractère chevaleresque, et par son trop ardent désir de gloire, je ne me borne point à esquisser son portrait tel que me le traçaient alors ses ennemis. ^

Peu de mots sufifiront pour rendre justice à un roi qui, se relevant ^près ses premiers revers, et opposant la fermeté d'un noble caractère aux ca-

ou SOUVENIRS. - 333

priées du sort, aux intrigues et à la révolte, sauva sa renommée, ranima les courages ,^ rafFef mit la fidélité, combattit avec vaillance, cueillit des palmes glorieuses au milieu de ses désastre0| et termina, par une paix honorable , une guerre entreprise avec imprudence.

Gustave HE a rempli, de notre temps, un trop grand rôle en Europe, *pour ne pas mêlep aux reproches que lui ont adressés ses ennemis, les justes éloges que lui méritèrent son esprit, l'élévation de son caractère, son amour pour sa patrie, et les belles qualités qui lui attirèrent l'affection des personnages les plus honorables de son pays.

Écrivant non une histoire , mais des mémoires, je serai court, et je me bornerai à le montrer tel que me l'ont peint l'im dç ses plus intimes favoris, le baron d'AAiifçld, et M. d'Ehrenstrom , celui de ses généraux qui conservait après sa mort le plus vif enthousiasme pour lui.

O^ ne peut parler de ce prince *sans parler de sa patrie qu'il adorait, et.de quelques-uns des héros de la Suède, sur la trace desquels il voulait maf cher, avec une ardeur qui ne lui permetfait pas de mesurer assez la différence des temps* et des circonstances.

Cette passion lui fit oublier le sage avis que lui avait donné Frédéric IL Ce grand homme , en le ^félicitant sur l'heureuse révolution qui avait rétabli son autorité, lui écrivit : « Jouissez de vos

334 lI£MOIR£S

*» succès ; travaillez à rétablir dans votre pays » l'ordf e et la paix : mais songez bien qu'aujour- » d'hui, lorsqu'il existe trois ou quatre grandes » puissMces , qui peuvent chacune mettre sur pied » trois ou quatre cent mille hommes , un roi de » Suède ne doit plus prétendre à la gloire des » armes et des conquêtes. »

- Si Gustave l'eût écowté , comme il gouvernait un pays en partie couvert de glaces et de sables, et qui ne comptait que deux millions cinq tent mille habitans, il n'aurait point attaqué présomptueusement un empire qui en possédait trente millions, et que défendaient cinq cent mille soldats.

Mais le roi de Suède , détournant ses yeux de ce qui l'entourait , ne les fixait que sur les images de Gustave Wasa et de Qustave Adolphe* Le dernier surtout était son modèle : il se-tappelait avec transport les glorieux succès de ce héros, conquérant l'Allemagne à la têtçde quinze mille Suédois , et qui prouva par son épée à l'emgpreiir Ferdinand, qu'un graçd homme change les me sures , efface les disproportions , et triomphe de la^force la plus redoutable. •

'Ferdinand avait osé prononcer contre Gustave- Adolphe un mot orgueilleux : a Ce roi de neige » ne tardera pas à fondre, puisqu'il ose se mesu- » rer avec le Jupiter de l'Europe. » Vaine et ridicule prédiction ! Le roi de neige ébranla jusqu% dans ses fondeme^ns le trône AxxJupUer germanique.

ou SOUVENIRS. 335

Gustave III, enflammé par cet- exemple , oubliait le grand changement opéré dans l'esprit de son peuple , par le despotisme de Charles XI , par l'épuisémgjit où l'héroïsme insensé de Charles XII avait jeté la Suède , et par les pertes cruelles que l'ambition et le pouvoir absolu de ce monarque lui avait fait éprouver. '

Cependant il aurait dû se souvenir de tous les obstacles qu'il avait eus à Vaincre pour rendre quelque force à' son autorité , dont s'était presque totalement emparée une jalouse aristocratie.

En effet , on se rappelle qu'en 1 7^0 les quatre ordres de l'État s'élant arrogé la souveraineté, la royauté n'offrait plus qu'un vain simulacre , et le roi , obligé de signer toutes les résolutions des états , n'était réellement que le serviteur de la diète et le président du Conseil d'État.

Ainsi régnèrent UlVique-Éléonore , son mari , et leur successeur élu , Adolphe -Frédéric, duc de Holstein , qui fut père de Gustave III. •

Il est vrai que cet enfant royal donna ^ presqu'a u sortir du bercea» , les plus brillantes espérances aux partisans de la monarchie déchue : il n'eftait âgé que de sept ans lorsqu'un général suédois lui dit en riant c< qu'il ferait revivre Gustave Adolphe.» L'auguste enfant lui répondit :c* Ce que vous m V » dressez à présent comme une flatterie pourra 3» bien devenir un jour une vérité. >> Sa jeune imagination n'était reinplie que des- traits de l'his-

336 MiMOIAES

toire des deux Gustave, de Christine , de Charles XII , des combats livrés aux Allemands , aux Russes , aux Polonais, des batailles' de Lutzen , de Narva et de Pultawa. ^

Tandis qu'il grandissait , bercé par ces rêves de gloire , la plus grande division régnait dans les diètes, etla Suède se voyait constamment agitée par deux grandes factions, celle des bonnets et celle des chapeaux : la première voulait acheter le repos par la dépendance et par l'amitié de U Russie ; la seconde ne respirait que l'antique gloire; elle espérait briser son joug, et , avec l'appui de la France , recoMpiérir la Livonie , ainsi que la Finlande. Les bonnets se montraient zélés défenseurs de l'aristocratie f^ublicaine ; les chapeaux désiraient secrètement que le roi recouvrât son autorité.

Ce fut alors qu'il échappa au jeune Gustave de dire en soupirant , et en parlant de son père : « Le » roi n'est plus que la poupée de l'État, parée , M à certains jours solennels seulement , des orne- » mens de la dignité royale. » •

Kes troubles croissaient dans lès diètes; les deux partis «.'enlevaient alternativernent la prépondérance ; enfin le vieux monarque , poussé à bout par des humiliations sans cesse renouvelées , offrit sa démission à la diète, qui , n'ayant pu le forcer à signer certains décrets , ordonna d'ouvrir âes lettres, et pour rendre sa résistance inutile , ap-

ou SOUVENIRS. 337

posait aux actes publics la signature royale tracée à laide d'une griffe.

I>e jeune Gustave , indigné , alla lui même reprendre les sceaux au conseil , pour les remettre à son père ; il voyagea ensuite avec son frère , ne pouvant supporter plus long-temps la dégradation qui l'affligeait. Ces deux pi'inces étaient à Paris, en 1771 , lorsqu'ils apprirent la mort du roi leur pèi-e. Gustave courut à Stockholm et convoqua une diète.

Ce fut dans ce moment que le jeune roi parut digne du nom qu'il portait, montrant tour à tour, et suivant les circonstance^, l'habileté d'une prudence adroite , la bonté d'un monarque populaire, le coup d'œil d'un profond politique^ et la promptitude d'un jeqne guerrier.

Son premier soin fut d'affecter une grande ^indifférence pour le pouvoir enlevé au trône par l'aristocratie , et en même temps de s^attirer , par toutes sortes, de moyens , l'affection des peuples. Il y réussit tellement qu'on entendit un jour un de ces paysans intrépides, simples et francs, de la Dalécarlie , lui dire : «Je pars content de toi ; » je raconterai à mes compatriotes ce que j'ai vu; » ils auront en toi un bon père ; et si jamais tu » as besoin de tes enfans, ceux qui habitent les » trois vallées accourront près de toi au premier » signe que tu leur donneras. » *

Gustave voyait avec un secret plaisir la division III, aa

qui se manifestait dans les diètes entre Fbnîre de la noblesse et jes trois auh'es. Le premier, . voulant^ avec un orgueil inflexible, s*arroger tous les emplois supérieurs , eiccitait un mécontentement général. Le roi dissimulait la satisfaction que lui donnaient ces dissentimens, et grossisiSait, dans le plus grand secret, le nombre de ses partisans*

Bientôt, ayant réuni cent cinquante jeunes of* ficiers commandés pat Sprengporten , sous prétexte déformer une école, il se prépara les moyens de saisir la première occasion favorable à ses projets. Plus tard, arrêtant l'arrivage des blés, il créa une disette factice/ qui accrut lé mécouten* Ument des peuples.

Une nouvelle diète se rassembla : elle était jco/nposée de ses principaux adversaires,, des partisans <îe l'Angleterre et de la Russie, qui resserrèrent les liens de l'alliance existant entre la Suède et ces deux pays. Une telle assemblée ne permettait plus de délai ; il fallait être totalement abattu par elle ou en triompher.

Détournant avec art l'attentiofn de ses ennemi» du véritable péril qui les ma:iaçait,. il fit faire une .fausse insurrection dans les provinces de Finlande et de Scanie. Cependant Spiengpo^rten, Heliicbiuâr et plusieurs officiers gagnés par le roi et par se» frère, publièrent des écrits qui attribuaient la fecnine à l'influence des Russes^ ,^ des Anglais,, et

ou SOTJVENIllS. 3^9

à la coi*ruptioA de la diète. Le peuple saisissait avidement ces bruits.

Dans le même temps, le drapeau de l'insurrection fut arboré à Christianstad : à cette nouvelle,, le duc de Sudermanie rassembla cinq régimens , et se mit en marche à leur tête , ayant soin de persuader aux soldats qu'il existait une conspiration tramée par les Russes contre la vie du roi.

Tous ces mpuvemens excitent eiifin l'inquiétude de la diète ; elle fait prendre les armes à deux corps sur la fidélité desquels elle comptait. Rudebeck est chargé par elle de surveiller le roi , et même de l'arrêter / si quelques indices lui donnent lieu de croire que ce prince entretienne quelque intelligence avec lès insurgés de Christianstad.

Gustave l'avait prévu : épié , questionné , aucun trouble, aucune agitation ne trahit son secret, «c La nouvelle que vous m'annoncez , dit- il à Ru- » debeck, est bien invraisemblable et bien extra^ » ordinaire. — Ce qu'il y a de plus extraordinaire, » dit le comte tlibbing en le regardant fixement, » c'est que l'officier de garde à la porte de Chris- » tianstad a affirmé au général Rudebeck que » tout ce qui s'y faisait s'exécutait par ordre de » votre majesté. — Eh bien ! il s'est trompé ,:» répondit froidement le roi, sans aucune émotion.

Lé lendemain Rudebeck, entrant chez Gustave sans se faire annoncer, le trouva occupé à tracer négligemment un dessin de broderie pour une

34o MIÉMOIRES

dame de sa cour, et le général , en sortant, dit. : « En vérité , ce bon jeune homme n'est dangereux » pour personne dans l'univers. »

Charles, son frère , s'avançait toujours avec ses cinq régiraens. La diète alarmée défend à tous les postes de la ville d'en laisser sortir le roi. Au milieu de.cette,agitation, Gustave, réunissant une cour brillante , et affectant Tinsouciance de la légèreté, ne semblait s'occuper que de plaisirs; mais il avertit ses amis, par une missive secrète, que le moment d'agir' était venu.

Le <îonseil voulait le forcer à lui montrer les lettres de son frère; il s'y rend sans crainte et refuse de souscrire à cette demande inconvenante, Quelques conseillers s'écrient qu'il faut s'assurer de sa personne ; alors^ il sort brusquement , s'élance sur un coursier, vole à l'arsenal, dont ses agens secrets venaient de s'emparer, retourne au château, y trouve la* garde montante, appelle près de lui les officiers, leur représente vivement la misère du peuple et le poids des chaines forgées ai^ec tor des étrangers.

« Je vous jure , dit il , que , parmi tous les Sué- » dois, personne n'abhorre plus que moi la sou- » veraineté absolue. Forcé de défendre ma liberté » et celle du royaume contre d'insolens aristo- )i .citâtes , je vous demande si vous voulez me juw rer la même fidélité que celle dont la nation » suédoise a donné tant de/ preuves glorieuses à

oir SOUVENIRS. 34 1

îi Gnstave-Wasa et à Gustave-Adolphe. Dans ce » cas , je risquerai volontiers ma vie pour le bonir heur de ma patrie et pour le vôtre.» Tous , 'excepté trois , firent le serment qu'il demandait.

Dans ce moment, le commandant des troupes de la diète annonce qu'il veut parler au roi. « Qu'il se rende au conseil, répond c% prince; là, » je m'expliquerai avec lui. »

Soudain Gustave attache autour de son Bras un mouchoir blanc : c'était le signal convenu avec ses amis. Les officiers des.régimens des gardes et de l'artillerie imitent son exemple; sans perdre de temps, il place des postes autour du conseil d'État, et se rend à la parade pour haranguer les soldats.

C'était le moment^ critique et décisif : après quelque hésitation , il parcourt les rangs, persuade les esprits, entraîne les cœurs, réveille la fidélité, et tous jurent de le suivre et de lé défendre; ime seule voix, par un non^ osa troubler cette harmonie d'acclamations.

' Cependant, dans d'autres parties de là ville, on avait répandu de faux bruits pour faire croire qu'il était arrêté. Le roîy court à cheval, l'épêe à la main; à sa vue, la joie du peuple éclate en transports. Dans ce moment, Rudebeck furieux, parcourant les rues, s'écriait en vain : « Aux -to armes, mes frères T aux armes , Suédoii ! ou c'en n est fait de votre liberté. » Gustave le fit arrê-

34a * MÉMOIRES

ter, aÎDsi que tous les chefe du parti des bonnets.

Ce priuce , voulant à la fois garantir la sûreté des ministres étrangers , et surveiller leurs démarches, les invita à se rendre dans son palais. Là, il reçut les sermens des magistrats èf de l'amirauté. Les ambassadeurs lui adressèrent toité leurs félicitations; ceux d'Espagne et de France montraient seuls une satisfaction sincère. Ainsi se termina en peu d'heures, par le génie d'un homme, une grande révolution qui ne fut souillée d'aucune goutte de sang, La tranquillité la plus profonde régnait dans la ville et au dehors.

Le roi écrivit à son frère derenvoyer ses troupes dans leurs quartiers. Mais ce n'était pas assez pour Gustave d'avoir rétabli l'autorité royale par un acte de vigueur, il voulait que la nation sanctionnât ce grand changement. Le peuple suédois fiit rassemblé dans une plaine immense. On y voyait toutes les milices bourgeoises sous les armes. Le roi parut et fut accueilli par ce cri unanime : «Vive » Gustave ! vive le sauveur de la Suède ! »

Ce prince convoqua les états, et s'y rendit avec pompe« Le faux bruit de l'approche de quelques troupes finoises répandait le trouble dans l'assemblée ; le maintien calme et l'éloquence du roi dissipèrent toute inquiétude.

Ce monarque, frappant trois coups avec le marteau d'argent de Gustave- Adolphe, réclama le silence, et lut im acte, rédigé en cinquante-sept

ou SOUVEKIHS, 543

articles, dans lequel il promettait de mainten^ir le$ anciennes lois , telles qu'elles existaient sous Gustave-Adolphe et jusqu'en j68o; la nation et le roi se jurèrent une fidélité mutuelle, et tout fut terminé par des actions de grâces.

Après avoir agi en prince adroit, audacieux et ferme, Gustave se montra bon et grand roi : aucune vengeance ne fut exercée par lui ; on proclama une amnistie générale Ce prince, oubliant les menaces, les affroifts faits à son père, disait ; tt Je ne veux plus d'autre boisson que les eaux » du fleuve Ljithé. « I)e nobles récompenses fu-t rent accordées à Hellichius, ^ Sprengporteil et aux officiers qui , les premiers , avaient soutenu sa cause.

Ses paroles conciliantes calmèrent le méo)»tentement de quelques puissances étrangères. Ije roi se livra ensuite exclusivement aux devoirs que lui imposaient son peuple et sa couronne; il protégea le commerce, l'agriculture, établit des fal>riques, des manufactures, distribua du blé aux pauvres, exempta d'impôts les pères de quatre enfans, triompha des préjugés contraires à l'inoculation, et consacra la liberté de la presse par un édit dans lequel il rappelait que cette liberté n'existait pas en Angleterre, lorsque Charles P* monta sur l'échafaud.

a Pa\' cette liberté seule, disait le rhonarque, » les administrateurs <:onnaisseat ce qu^iU oa%

344 MlÉltfOIIlES

» fait de mal ; c'est par elle ^eule que la natioB » peut faire entendre ses plaintes, et c*est par » elle encore qufon peut la canvaincre souvent » qu'elles ne sont pas fondées- »

Une satire avait paru contre lui ; le rcn fit venir Fauteur, qui l'aborda avec inquiétude. « Je vois, » lui dit Gustave, que vous avez beaucoup d'esprit^ » mais probablement peu de pain. Je veux que «^ vous n'en manquiez plus,, et je vous nomme » inspecteur de ma bitliotRèque. »

Le roi favorisa l'exploitation des mines; son économie fit reparaître l'argent; k liberté qu'il laissa au peuple, ramena la confiance et releva le crédit. Ennemi du luxe, ce prince publia des lois somptuaires, et en démontra si bien la n&essité pour une nation pauvre, qu'elle s'y soumit.

Il trouva le moyen de rendre» vingt-deux jours par an au travail , en supprimant d'antiques fêtes; mais , toujours chevaleresque au milieu de Texerclce de ses vertus royales , à l'imitation du fabuleux roi Artus, il voulut que des chevaliers fussent chargés delà protection des orphelins, des vieillards et de la surveillance des hôpitaux.

Ami des lettres ^ ce prince con-esporidait avec plusieurs savans; il releva l'université d^Upsal, créa des académies, écrivit plusieurs pièces de théâtre, et en érigeant une statue de Gustave* Wasa, il composa un poëme lyrique et le fit jouer k Stockholm. Les idées romanesques de sa jeunesse

oir^DUVENiiis. 345

se réveillaient souvent en lui; aussi le vit-on donner au peuple le spectacle de quelques tournois. et de quelques carrousels.

Pendant dix-huit années, un règne juste, généreux, libéral et sage, fonda sa puissance et sa renommée sur l'affection d'un peuple loyal et libre* Cependant , tandis que sa raison le portait à maintenir la paix , son amour trop vif pour la gloire lui faisait secrètement désirer la guerre; if s'y prépara de loin, construisit des vaisseaux, amassa des munitions , fortifia , instruisit et exerça son armée.

Tout paraissait sourire à ses eçpérances : ayant rétabli l'ordre dans son royaume , il parcourut presque* toutes les contrées de l'Europe, et reçut de grands éloges , quoiqu'on trouvât parfois ses belles qualités mêlées d'une vanité trop saillante, qui le portait souvent et à tout propos à répéter le récit de sa révolution.

Ce mélange de sagesse et d'orgueil influa sur sa destinée : l'une lui avait donné dix huit ans de bonheur; l'autre fit naître les orages qui, après avoir compromis son trône, finirent par exciter contre lui des ressentimens dont la violence trancha perfidement ses jours.

Dès 1786, une assez forte opposition «'était manifestée dans l'ordre de la noblesse ; l'ambition belliqueuse du roi lïe tarda pas à l'aigrir. Ce prince était sans cesse tourmenté par le chagrin

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de voir la Russie maîtresse de la livonic et d'une

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