partie de la Finlande
Ce fut dans lespoir de trouver Toccasion de les reconquérir que, d'après des insinuations étran* gères, il conclut une alliance avec la Porte. Par ce traité on était convenu que, si l'une des deu^ puissances se trouvait attaquée par la Russie, l'autre regarderait l'offense comme personn^e, et qu'aucune des deux ne désarmerait sans avoir obtenu une satisfaction convetiable.
Nous avons vu à quel point son espoir fut trompé , et l'on a peine à concevoir comment il avait pu ignorer les dispositions de la noblesse, et les intrigues qui travaillaient son armée. Comptant avec trop de confiance sur la négligence de son ennemi , il regardait son triomphe comme certain , et s'était emporté au point de prononcer ces paroles menaçantes devant le conseil d'État : « Si » le sort favorise les armes de mon peuple, je n'é^y> pargnerai, parmi tous les monumeus de Tinso- » lence des Russes , que la statue de Pierre le Grand, i> pour graver et éterniser sur son piédestal le nom » de Gustave. »
Il aurait pu, au moins momentanément, rè^liser cette menace au milieu de Pétersbourg , qui se trouvait sans défense; mais quelques jours perdus, une bataille de mer indécise, et la rébellion de ses troupes , firent disparaître pour toujours sçs idées chimériques de conquête et d'inVasioDf
Depuis , on verra que Gustave , réduit à se défendre , trouva dans son courage le moyen de réta^ hlir sa fortune, et de sortir d'un pas si périlleux avec quelque gloire.
Tandis que ce nouvel ennemi menaçait l'impératrice d'une attaque si imprévue, les lenteurs de son armée du midi épuisaient la patience de cette princesse. Oczakoff n'était pas même encore sérieusement attaqué. « Je crois, m'écrivait le prince » de Ligne, que nous avons^ commencé le siège de » cette place; ou du moins on se l'imagine, parce » qxjton vient de faire quatre mauvaises redoutes » à sept cents toises , et des retranchemens à neuf » cents des murs de la ville. L'ennemi n'a pas » daigné tirer sur nos ouvriers , quoiqu'on ait » choisi , pour travailler , les deux nuits les plus » claires et la plus belle lune.
» Potemkin, comme endormi, semblait ne son^ » ger ni à combattre ni à se garder : peu de jours » après , ses retranchemens furent surpris et atta- » qucspar deux mille Turcs ; ceux-ci, se précipi- » tant sur une batterie défendue par le prince » d'Anhalt et par un seul bataillon, étaient au » moment de l'enlever. Le prince n'envoyait n\^ » ordres ni secours.
» Il s'était permis quelques légères railleries sur » l'activité perpétuelle de Nassau; celui ci s'en ven- » gea noblement : ayapt débarqué ses troupes et » sauvé le prince d'Anhalt, ainsi que sa batterie, il
348 MlÎMOIRES
» porta lui-même au prince Potenkîn le rappoi*t » du général d'Anhalt qui déclarait lui devoir son » salut. En mênie temps , il s'excusa avec ironie » d'avoir osé combattre sans attendre l'ordre du » chef de l'armée. »
A cette même époque , les Autrichiens reçurent un assez grand échec : l'empereur Joseph ayant trop étendu ses lignes, elles ftirent percées par les Turcs ^ qui profitèrent de cet avantage pour exercer de grands ravages dans le Bannat.
Ce fut dans ces circonstances que le prince de Ligne écrivit à ce monarque le lettre suivante: t. J'espère, sire, que le mois de sepembre répa- » rera les malheurs du Bannat et les non-succès » de la Bosnie.
» .Pouvait-on croire que cet empire musulman , ^ délabré , eut pu mettre l'empire russe dans un » tel péril ? Le plan des Turcs était fort beau ; • » car si le roi de Suède avait attaqué trois' se- » maines plus tôt ou plus tard , et si le capitan- » pacha avait réussi , comme il le devait , à écraser » avec sa foret de mâts qui couvrait le Liman , » les pauvres bateaux de pécheurs et les galères de » cuisine , qui formaient toute la flotte de notre » romanesque navigation du Boristhène, le roi se- » rait arrivé à Pétersbourg, et le pacha à Kherson.»
Enfin la fortune, qui avait paru quelques instans abandonner Catherine , revint lui sourire : elle reçut la nouvel]© d'une seconde et complète vie-
ou SOUVEWTRS. 349
toire remportée par le prince de Nassau dans le Limant Comme les gros vaisseaux et les frégates russes, gênés par les* bas -fonds , ne pouvarent joindre la ^ottille, Paul Jones s'y rendit de sa personne^ et offrit à Nassau de le seconder de son seul courage, mais en s' efforçant cependant de contenir sa bouillante ardeur. « Nous courons à une p perte certaine, lui disait-il; jamais avec quelques . » galères et quelques bateaux plats , on ne s'est » avisé d'attaquer une forte escadre et des vaisseaux * » de soixante-quatorze et quatre • vingts canons ; » c'est une folle témérité, vous serez écrasé, m
« Vous vous trompez , répondit le prince; l'âme >) manque à ces colosses , et l'art à leur artillerie^ » Ils ne savent pas pointer , ils tirent en l'air. Nous » marcherons à eux sous une voûte de feu , qui » nous fera pende mal; nou^ les incendierons et » iious les détruirons. »
Sa prédiction s'accomplit : il fit sauter six vaisseaux de guerre , en prit deux, et incendia presque toute la flotte turque : le capitan-pacha se saura dans une chaloupe ; quatre mille Turcs furent faits prisonniers. Le général Souwarofï, par des batteries de terre bien dirigées , contribua efficacement à cette victoire.
Le comte Roger de Damas, commandant douze chaloupes canonnières , mérita dans cette action , par son intelligence et par sa bravoure, de justes «éloges. Nassau le chargea de porter au prince
35o MÉMOIRES
Potemkiri le pavillon amiral du capitan - pacha. Apraxin fut envoyé en coutrier à 4'impératrice.
Potemkin était alors campé près d'une hauteur nonraiée Novo - Grégori ; transporté de joie à la nouvelle de la défaite des Turcs , et laissant éclater les idées superstitieuses que depuis son enfaiM:e il n'avait pas cessé de conserver , il saute au cou du prince de Ligne, et lui dit,: «Vous » vo3^z cette église de Novo-Grégori ; je l'ai con- H sacrée à mon patrott , et le premier combat de » Nassau a eu lieu précisément le lendemain de là » fête de ce bon saint. Aujourd'hui nous sonnnes^ » encore près de son église ; eh Bien , voici la flotte » musulmane incendiée, voilà de nouveaux coups » de mon patron : cela n*est-il pas clair ? Ah ! je ï> suis vraiment V enfant gâté de Dieu. »
Ce triomphé consolait un peu l'impératrice des alarmes que lui causait le roi de Suède. Elle fit chanter un Te Deum ^ et choisit pour cette célébration l'église de la Forteresse , située en face de la statue de Pierre le Grand, hommage digne d'elle et de lui.
Cette princesse me dit que les quarante- deux gouvernemens de son empire venaient de lui offrir chacim un bataillon, mais qu'elle les avait refusés, parce que les recrues qu'elle avait tirées de Moscou et de Pétersbourg lui suffiraient pour repousser les armes de Gustave.
Comme elle me demanda si j'avais quelques
air sotJVFifiiis. 3.>i
nouvelles de France, je lui dis qu'on y cro}ait qu'elle avait écrit au JK)i de Suède une lettre fort dnre^ qui avait excité les ressentîraens de ce monarque. «Je suis fort aise 4 monsieur le comte, » rae répondit- elle , que vous m'en ayez parlé. Je » sais qu'on a répandu cette fable en j lusieurs h endroits; mais j'espère que vous me croyez inw capable de dire ce qui n'est pas vrai. Eh bien , ^ vous pouvez faire u.>age de mes propres paroles: » le fait est que depuis 1 783 , je n'ai pas écrit une » seide lettre au roi de Suède. »
Je sus aussi par elle qne le capitan-pîicha, ayant rejoint le reste de son armée navale forte encore de treftt('-cinq voiles, dont quinze bâtimens de «soixante-quatorze et de quatre-vingts canons, avait irencontré sur la mer Noire l'amiral Wgynowitz , qui marchait contre lui avec dix sept vaisseaux.
Un combat eut lieu ; il fut peu décisif. Les Turcs perdirent un bâtiment de vingt canons; une frégate russe fut assei maltraitée pour se voir forcée de rentrer dans Sevastopol. Le capitan-pacha se retira sur la côte de Varna. Woyijowitz continu» k tenir la mer.
Dans le nord 4 l'amiral Greig cherchait vaiijement la flotte suédoise; il ne rencontra que quatre vaisseaux; trois lui échappement; un seul, de soixante-quatre canons, toucha sur un écueil, et fut brûlé par les Russes. On fit prisonniers cinq cents hommes de son équipage.
Catherine avait envoyé à.son amiral le cordon de Saint-André. Greig répondit : « Oette décora- » tion ne se donne qu'à une nais^^ance illustre ou » «\ de grandes actions; je ne possède point l'une, y> je n'ai point encore fait les autres. Je garde avec » respect mon cordon, mais je ne le porterai que » lorsque fe l'aurai mérité. »
Sur terre, il ne se passait rien de remarquable.
\ Armfeld, après quelques légers avantages sur les
Russes, s'était retranché à Pittis; il fit avec ordre
et vigueur sa .retraite quand le reste de l'armée
suédoise s'éloigna subitement de Frédériksham.
A cette époque où nous ignorions encore l'insurrection de l'armée fînoise, cette brasque retraite excitait autant de« surprise à Pétersbourg, que la marche précipitée des Suédois y avait d'abord causé d'alarmes. On nous apprit vaguement que les troupes suédoises de Finlande , prêtes à repousse!' une invasion , se déclaraient contraires à une guerre inconstitutionnelle.
Pendanrt. ce temps, M. de Montmorin m'écrivît que le roi de Suède venait de réclamer les subsides qui lui étaient promis par un ancien traité. Ou lui répondit qu'étant agresseur, sa réclamation n'était pas fondée,' et que relativement aux subsides ordinaires de paix, le roi désirait que les circonstances lui permissent de les payer.
Cette réponse, communiquée au ministère russe, lui causa une vive satisfaction, et réveilla quelques
ou SOUVENIRS. 353
eâpérànces de voir enfin conclure la quadruple alIianGe. M. de Montmorin me pressait bien aussi de laccélérer, mais en m'en ôtant les moyens,, puisqu'il persistait à refuser de garantir Tintégrité de la Pologne.
JM'étant rendu à l'Ermitage , j'appris par l'impéralrïce que le roi de Suède, quittant son camp, avait repris le chemin rfAbo au lieu de suivre, en retournant à Stockholm, la route* qu'il avait "^ prise pour aller en Finlande. « Ce prince, me dit- » elle avec un sourire ironique, est un peu décon- >• certé : son peuple n'ignore pas que la flotte vie* » torieuse des Suédois reste toujours renfermée y> dans ses ports, tandis que l'infortunée flotte » russe tient constamment la mer. » f
Cette princesse ordonna à ses ministres de nous communiquer son manifeste contre laSuèdejil était rédigé avec force, noblesse et modération. Mais, en le faisant connaître au gouvernement danois, elle s'était exprimée en ces termes : « Le roi de 30 Suède a tiré imprudemment son épée en s^armant » contre BÈioi; il faut qu'il en jette le foiu'reau. »
Gustave l'ayant su, dit: «Ce sont les mêmes » mots dont Sixte-Quint s'était servi en parlant » du duc de Guise le Balafré : lorsqu'un sujet ^ dit- » il, lire l'épée contre son maître^ il faut qu il jette » le fourreau ;(\\x2iiilk moi, je ne crois pas être un » sujet (Je l'impératrice, et je ferai ce que je pour- » rai pour le lui prouver. »
C'était un spectacle assez singulier que celui de voir ainsi deux souverains se faisant une guerre de paroles assez animée, tandis que,' de leurs deux armées, Tune paraissait tout étonnée d'êlre prise au dépourvu, et l'autre se montrait plus disposée à négocier qu'à combattre.
Je venais d'apprendre, par un avis secret, que les troupes finoises parlaient de se joindre aux Russes contre leurroi; ce que mon émissaire m'avait mandé, fut, peu de jours après, confirmé par Tarrivéè à Pétersbourg d'un transfuge suédois, le général Sprengporten. Il avait quitté par mécontentement le service, de Gustave, et venait offrir son épée k Catherine. Cette conduite m'inspirait quelque dé* fiance sur la vérité de ses récits. Cependant nous sûmes bientôt qu'ils n'étaient pas fort exagérés, et les causes réelles de la brusque tlisparition du roi de Suède me furent alors totalement expliquées,
Gustave , s'étant borné k faire une reconnaissance sur Frédériksham dans les*^derniers jours de juillet, avait paru perdre sans motif un temps précieux. Voulant toujours éviter de se déclarer agresseur, il avait espéré que ses menaces lui attireraieqt quelques hostilités de la part des Russes. Trompé dans cette attente , il fit marcher en avant Armfeld, qui combattit avec succès un coips détaché; mais, trop ardent dans cette attaque, il fut entoure , et se vit au moment d'être pris.
Alors Gustave lui écrivit le billet suivant, qui
ou «ouvBiriiis. 3S5
tout à la fois peint le g^re de son esprit, et montre queb étaient ses projets : cc/Au lieu de » vous^ louer y il faut que je vous gronde : c'est À » yotre cordon bleu que tous devea toute cette » niibade; on vous aura pris sûrement pour moi >» ou pour mon frère» Voyez la belle manœuvre s> que c'eût été si on vous eût pris, et le triomphe » de Timpératrice» d'avoir dans ses mains un^ des » premières personnes de ma cour! IS'oUs allons » marcher avec #armée à votre secours. Il 'faut » respecter Frédériksham jusqu'à ce qu'on /puisjsci » l'attaquer formellement; cj^r l'Angleterre a d^ » claré au Dauemarck qu'elle s'atteQd^t quft'Cett^ » puissance garderait la neutralitç, » i ' »
On ne conçoit pas trop pourquoi le roi crojfail; nécessaire de faire en forme le siège d'une bicoque telle que Frédériksham. Au rejste, les mouve^ien^ de sa grosse artillerie étant trop îends ^ il s'était enfin^ décidé à^mparer de la ville par surprise^ En cQnséquen^^ voici quel avait été sop plan : ij devait attaquer sur trois points; Hastfelt pénétrait par la frontière du nord ; Armfeld se maintenait dans le poste important de Pittis^ pour couvrir la marche du roi sur Frédériksham; Siegroth, avec des galères et des troupes de débarquement^ se portait sur la côte à peu de distance de Pétersbourg; et, lorsque celui-ci annoncerait par des > coups de canon que sa descente était effectuée,, Gustave devait attaquer Frédériksham.
* ' D'abord cfeî^lan paraît s'exécttter s^^ obstacles. Le signal cohveim apprît au réi le débarqaemelnft de Siegroth , qui ea eUet 'lôarchaK avee célérité pour Combattre Mitfcefeôfn; mais tout à^ootip, èiii milieu de son raouVemépt, il r^çjoit l^rdre de sfe Pôttibarquer; ce qu'il iîe Çfut faire mns êtte poiir^ SéÂvî «t fort maltraité par 4és Russes.
O , vôki ce qui avait donné Heu à <5e i^bît et mcoiicevable contre-^rdre : dès que Gustave eut ^tenfdu le canon 'de Siegroth ^% avait ordonné à SréstW)i¥pes de s'élafnc^r sur Frédértksham ; mais , afù lîeïi de lui i>bêir, on murmure, on s'arrête; tes offitSers sortent de leurs rangs, Tentourent, et lui représentent (|u'il né dort pas exposer sans iiéc^s^té^ta Vie de ses $ujets.
- Ijè^-roi, irrité, %xige l'obéissance; alors tous, îéVâAt le masqite , tiédaretit qu'ils ne prendront ^point de part à une ^entl^eprisè aussi contraire à la ^nàtîttftion , qUe l'est <^le |tterre ofiensive. ^ Nous sommes prêts, disent-îlsy à défendre la ^) patrie, à verser la dernière goutte de notre ")» ^satig poïir elle; mais jamais noi^s ne consentirons W à atlacfnêr un État voisin sans une cause (égi* » tm>e : tout ce que nous feroiis, sera de couvrir 1^ la frontière pour la défendre contre une inva- » sion ennemie. »
"Gustave, pénétré de douleur et enflammé de colère, s'adresse aux soldats , leur rappelle le serment qu'ils lui ont prêté, s'efforce de réveiller
ou SODiVXBTIRS. JS^
teuir fidélité > d'eiitraÎB^i; leur ^courage; viç^ ^ovui, posant les armes à terre, jurent qu'ils ne fero^ point en avant im pa^ de. phis.
Ce fut ^in^i% et sous l^s içai^rs d'uçe fortereajs^ eAn^mîe, que Gustave vit écjater cette révolte, dont jusqMe-^la il n'avait pas eu le moincU'e iiidice. Bientôt U découvrit que le but des priiieipaiix conjurés était de parvenir , avec l'assistance 4e la Russie, à rétablir l'ancien gouvernement aristocratique, tel qu'il avait existé en 1720.
D'après ces faits, on comprend commeht le roi, désespéré, se vit forcé de faire rembarquer Siegroth , de renoncer à tout plan de conquête , €l de retourner dans sa capitale , où il reçut la nouvelle d^e l'armement des Danois , et de l'approche de ce nouvel ennemi qui menaçait plusieurs, de ses provinces.
Au reste, lorsque depuis il eut trouvé le moyen de ramener son armée à l'ordre et à la soumission , ceux des corijurés auxquels il accordait un généreux pardon , n'en furent pas moins sévèrement punis; car, à leur retour daiis Stockholm, le peuple les traita de lâches , et les insulta tellement qu'ils n'osaient plus paraître en uniforme dans les rues.
Ces événemens dissipèrent l'inquiétude fondée que le commencement de cette guerre avait iqspirée à Fimpératrice , en menaçant d'un coup si imprévu sa capitale, sa fortune et sa gloire. Dans
358 infuiornss
le même t^oips, elle apprit qu^OczakofF était
bombardé.
Le prince Potemkin, sortant de son apathie , commençait à se mettre en action; mais, actif comme paresseux à contre- temps, il fit sans nécessité, et accompagné de lous ses généraux, une reconnaissance jusqu'à demi-portée .de fusil des murs de la place. Cette bravade coûta la vie à plusieurs Russes; d'autres furent blessés : le prince de Ligne eut un cheval tué sous lui. L'impératrice blâma assez sévèrement le prince Potemkin de cette inutile algarade.
SouwarofF ne fut pas moins imprudent : les Turcs ayant fait une sortie , ce général , après les avoir repoussés , les poursuivit si ardemment , qu'arrivé près des portes de la ville, une décharçe à mitraille lui tua deut cents hommes. Dans le Nord , l'amiral d'Essen s'empara de dix-sept vai** seaux marchands suédois.
On jugeait alors si mal en Russie la situatioa intérieure des affaires de la France , et l'embarras où elle jetait notre gouvernement , que l'impéraratrice s'opiniâtrait à regarder comme très prochaine la conclusion de la quadruple alliance. Son humeur contre les Anglais et les Prussiens la liri faisait vivement désirer. Elle avait , en conséquence , demandé que la négociation , au lieu d'être transférée à Paris , se continuât à Pétersbourç, et, sur la promesse d'un projet d'article^ annoncé
ou SOUVEHIRS. 359
par M. de Montoorin, elle se persuadait que j'allais bientôt recevoir les pleins pouvoirs nécessaires pour terminer cette affaire importante.
Le comte Bezborodko me dit « qu'il espérait » que , dans le projet d'articles qu'on attendait , » cel ui qui concernait la garantie du territoire » polonais serait peut-être modifié , mais non any» nulé. En effet, eontinua-t-il, sans cette clause » le traité serait vraiment illusoire, puisque c'est » seulement par h. Pologne que le roi de Prusse » peut attaquer les cours impériales. La Russie 9 devant être neutre en tre l'Angleterre et la France, » et celle-ci entre les Russes et les Turcs, que » signifierait un traité qui n'opposerait aucun frein » aux vues ambitieusss du roi de Prusse ? »
Ce ministre, nous offrant chaque jour de nouvelles concessions, s'étonnait de notre lenteur. Il ne savait pas le mot de l'énigme; or , le voici : Tarchevéque de Sens, principal ministre , craignant par-dessus tout de s'engager et de se voir mêlé, par là, dans une guerre quelconque, n'osait avouer cette faiblesse ; aussi, pour conserver une apparente dignité , il voulut ayoir lair de négocier , mais en se servant avec soin des plus frivoles prétexte.s pour ne rien conclure.
Toutes les lettres que je recevais de France m'expliquaient suffisamment ces vues que M. de Mon tmorin secondait à regret^ car, sur ce point, sa correspondance particulière était fort différeot^î
3^0 BliMOUlES
de ses dépêches officielles. Forcé de remplir un devoir pénible , je soutenais de mon mieux l'étrange système de notre cabinet. « La neutralité » maritime des Russes , disais-je , nous enlève la » seule garantie désirable pour nous , c'est-à-dire » une garantie contre les Anglais y nos ennemis » persoi^nels, et nous faisons bien assez pour vous, » en nous engageant à la guerre, dans le cas où les » Prussiens voudraient s'agrandir aux dépens des » possessions de l'empereur et de l'impératrice , 3» sans nous exposer encore aux cbauces d'une » autre guerre , pour garantir l'intégrité de la » constitution et du territoire de la Pologne, pays » éloigné , et avec lequel , par la Éaïute même des » deux cours impériales, nous n'avons plus con- » serve depuis,long-temps aucun rapport. »
Il est vrai qu'après m'étre ainsi conformé à mes instructions , j'écrivis franchement à ma cour ce que je pensais : « Je n'ai parlé ainsi , disais - je à » M. de Montmorin que par obéissance; mais les y> Russes ont raison, et nous leur refusons ce que » nous aurions dû leur demander. Au fond , que » nous offrent-ils ? Les moyens , par une forte li- » gué , de réprimer nos rivaux, de conserver notre » influence à la Porte , et (de la recouvrer cb » Hollande. Song^z-y bien , je vous conjure : la » conséquence de nos refus sera probablement » notre isolement . complet en Europe , un rap- » prochement de la Russie ayec TAngleterre et la
ou S014VENIIIS. 36f
» Prusse , dont i^n nouveau partage de k Pologne Mf sera le gage. La paix se fera sans notre entre- » mUe ; l'Angleterre restera raaîtresse de la Hol- 2> lande ; enfin nous perdrons à Constantinople ^ y> en Suède toute considération et toute influence. »
Les nouvelles devenaient de plus en plus satisfaisantes pour rimpératrke et alarmantes pour Gustave. Les chefs de l'armée finoise , au lieu de combattre les Russes , envoyèrent des messages d'amitié, et même des rafraîchissemens , aux commandais des troupes de Catherine ; ensuite, rejoignant la principale armée suédoise , ils entretinrent et aigrirent son mécontentement.
Le Foi de Suède , en la quittant pour retourner à Stockholm , l'avait laissée sous les ordres de son^ frère, le duc de Sudermanie. Celui-ci tenta quelques efforts pour rétablir la discipline^ mais ce fut vainement. Les rebelles lui déclarèrent qu'il ferait mieux de se retirer , parce qu'on était décidé à se confédérer contre, le roi pour le forcer à la paix. On prétendait même poser des bornes à son pouvoir , dont il avait abuse en trompant sa nation, en attaquant injustement la Russie, et en exposant la patrie à une ruine totale ; enfin tous demandaient qu'on proposât à l'impératrice ime cessation d'hostilités, et qu'on hnplorât même son appui.
Le duc de Sudermanie, soit par adresse, soit par faiblesse, convint des torts de son frère, af-
302 MiMOIllES
fecta un ardent patriotisme , et s'efforça de prouver à Tarmée que la paix était'son plus cher désir. Il se rendit ensuite au camp des Finois , leur tint le même langage, et écrivit au grand- duc Paul pour lui proposer une trêve et une entrevue.
le grand-duc, en s'éloignant, éluda cette entrevue; mais, d'après ses ordres , le comte Poushkin consentit à traiter. En conséquence , le colonel Montgommery fut chargé, pSr les Suédois, de se xrendre à Frédériksham pour négocier. De son coté , l'impératrice envoya Spreugporten en Finlande avec des ordres secrets.
11 est difficile de comprendre pourquoi cette princesse, si habile; si éclairée, laissa échapper l'occasion la plus favorable que pût lui offrir la fortune, pour terminer eaun instant la guerre, et pour établir d'une manière durable, en Suéde, son influence > on peut mêmexlire-sa domination.
L'armée de son ennemi voulait s'imir à elle; les esprits étaient montés comme ils le sont toujours au commencement d'une révolte : ils éclataient en reproches contre le roi, et se permettaient les plus sanglantes railleries sur son casque théâtral, sur son panache vert, ef^ur le peintre de batailles qu'il avait appelé près de lui pour immortaliser ses triomphes, enfin sur la promesse qu'il avait faite de prendre Pétersbourg en une semaine, et d'y donner des bals aux dames sué« doises.
ou sotrvEiriHS. 363
Si Catherine eût profité de ce moment ^ le traité une fois signé, Tannée rebelle, compromise, n!avait plu3 de voies ouvertes pour le repentir, Gustave aurait été réduit à capituler , et à souffrir le rétablissement de l'ancienne oligarchie , que désirait un parti aussi puissant que nombreux; mais une telle révolution devait être Tefifet et non la condition du traité.
Catherine , trop irritée pour voir juste , manqua son but en le montrant ti;op tôt. Elle offrit bien de consentir à un armistice et mém^ à la paix , mais avec cette clause exprçsse , que l'armée forcerait le roi de rendre à la nation ses anciens privilèges.
Ainsi, au lieu de conclure, on négocia, on réfléchit; le patriotisme murmura au fond des cœurs, et Gustave, profitanrde ces retards et.de ces incertitudes, trouva, peu de temps après, par. des actes de vigueur, ainsi que par un heureux mélange de clémence et de sévérité , les moyens de rappeler ses troupes au véritable honneur, de regagner leur affection, et de réunir assez de forces pour se défendre glorieusement contre sa . redoutable ennemie.
A défaut de paix et d'alliance , on pouvait au moins conclure une trêve; le duc de Sudermanie n'y attachait d'autre condition que le débloquem^nt de la flotte suédoise , renfermée alors à Sweaburg. Mais l'impératrice, craignant que cette
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clause ne couvrît mi friége, refusa d*f consentir, de sorte que les hostilités ctMitimièreat ; et ce qu'elle appela prudence, fut regardé assez généralement co<nme une grande faute coramise par sa fierté. ;
La prolongatioti de cette guerre convenait parfaitement aux vues des Anglo-Prussiens; la paii était cependant dans leur langïige, mais l^ambition dictait leurs plans. Ils offraient partout leur médiation , et soiUBaient partout la discorde. Après l'avoir excitée en Hollande , à la Porte et en Suède , ils agitaient alors la Pologne , et le roi de Prusse ne négligeait aucuns moyens de s'assurer de la possession prochaine de Dantzick.
La quadruple alliance aurait pu seule contrarier leurs desseins: aussi menaces, offres insidieuses^ bruits semés avec art , tout était employé par eux, pour empêcher la conclusion de ce pacte qui les aurait déconcertés.
C'est ce que je m'efforçai vainement de feire comprendre à notre ministère , par une dépêche que j'envoyai à Versailles, le 19 septembre. «Si » nous signons la quadruple alliance , écrivais-je, » l'Angleterre et la Prusse reculeront devant qua- » tre grandes puissances. Leur crédit à la Porte » tombera; elles perdront peut-être leur influence » en Hollande, et elles n'oseront rien tenter en >î Pologne! Dans le cas contraire , elles nous enlè- » veront nos amis, et dicteront la paix, en don-
ou SOUVENIRS. 365
»'nant Dftntsicjk muk Pru&siens ^t des fefs à la D PiDJogae, Quant iaûx Turcs , ils seront 4pop beti- » reu^ d'obtenir à touit prix la œssation de 1^ 1» guerre. »
Quel(}iiiefeis on paraissait à Versailles reconnaîtra ces vérités, çt; je voyais <!le nouveau luii^e, pour notre considération politique, quelques rayons d'espoir, qui^ peu de teiQps après, se trouvaient encote évanouis.
Un soir, en rentrant chez nioi, on m'apprit qu'iin courrier extraordinaire y était arrivé, mais 4jue, ne m'y trouvant pas, il était ressorti sans me laisser ses dépêches. Le fait me paraissant étrange, je demandai s'il venait de France, et masurpràe fut encore plus grande lorsqu'on me dit qu'il arrivait du Kamtschatka. J'avais déjà reçu, à mon grand étonnement, dqjuis peu de jours, quelques lettres de change tirées sur moi par des négocians de Sibérie.
Le lendemain tout fut éclairci; je vis entrer dans mon cabinet le jeune Lesseps, fils de l'^nden consul de France à Pétersbourg. Il s'était embarqué avec M. de La Peyrouse;cet illustre et mfor* tuné marin l'avait débarqué , fort heureusement pour lui, sur la cote du Kamtschatka, en le chargeant de dépêches pour la France.
Ce jeune voyageur venait de traverser toute l'Asie : il* lui avait fïflu un an pour arriver à Pétersbourg; la rigueur excessive du climat l'avait
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forcé de ri^tcr trois mois dans la preAju^Ue; de plus, ne trouvant point de bâtiment pour traverser la mer d'Ochotsk, il employa trois autres mois à faire le tour du golfe.
Je sus par lui des détails tr^ curieux sur le Kamtschatka, sur la Sibérie, et sur les moeurs des habitans de ces vasjes solitudes. Depuis, il a irar primé une relation de ce singulier voyage , relation écrite avec clarté et avec un naturel ^ digne d'attirer une juste confiance.
M. de La Peyronse me priait d'obtenir de Timpératrice quelques grâces marquantes pour M. de Kosloff , gouverneur du Kamtschatka. Les Français avaient reçu de lui le' plus obligeant accueil : ce gouverneur ne souffrit même pas qu'il payât les bœufs donnés à l'équipage français. Au reste, dans tout Tempire, M. de Lesseps avait trouvé des secours, des escortes et de l'argent, que, conformément au vœu de M. de La Peyrouse, je m'empressai de rembourser.
Le jeune Lesseps, zélé, ardent, infatigable, ne voulut point se reposer à Pétersbourg; pressé d'exécuter les ordres dont il était chargé , il me demanda de l'expédier en courrier à Versailles : j'y consentir et je lui donnai mes dépêches. Il est peut être le seul Européen qui ait traversé directement , de l'est à 1 ouest , toute TAsie et toute l'Europe. ^
A pei]i près dans le même temps, un négociant français, M. Begouen, respectable par ses vertus,
ou souYENins. 367
paç ses lumières et par sa conduite dans les divers emplois qu'il a exercés , me donna un mémoire, très important , que je l'avais engagé à faire sur le commerce du Nord, je l'adressai à M. de La Luzerne et à M. Necker.
Il leur disait de grandes vérités qu*on ne saurait trop répéter : « Nous regardons à tort les vues » de commerce comme la partie subalterne de la » politique > tandis que les Anglais s en occupent » principalement; ils nous font dans ce genre une » guerre constante que n'interrompt aucune paix : » cette guerre, bien conduite, est la source de » leurs richesses et la base de leur crédit; elle leur » procure le triste avantage de ralentir notre in- » dustri^e, de paralyser notre navigation, et de D conserver leur influence prépondérante dans le » Nord , par une* immense exportation. Celle-ci » leur fournit de plus une foule de malelots exer- » ces, qui se préparent ainsi à nous combattre » avec avantage. »
Je reçus à cette époque des ordres de ma cour : Gustave avait demandé ses bons offices. On me^ chargeait de les faire agréer par l'impératrice , ce qui n'était pas sans difticulté; car alors le roi de Suède, peu sincère à l'égard de Louis XVI, avait aussi sollicité la médiation de la Prusse , de TAngleterre et de la Hollande , dont les ministres offrirent en effet à l'impératrice de se rendre médiateurs entre elle , les Suédois et les Turcs. Mais
368 ^ÉMorÈES
Cariierinie, ^per&uadée que <3€8 trois cabiûets ne pm*Iaient de paix que pour prolonger la guerre, n'accepta pas leur proposition.
Cette princesse était alors trop instruite de leurs manœuvres pour être trompée par leui's artifices. Bans le mois de mai de cette même année 1788, M. le chevalier Altesti , attaché à la légatioïi de M. ^ îBulgakoff, et très dévoué à ce ministre, était arrivé de Constantinople ; il m'apportait une lettre de M. deChoiseul; setrouvant à Pétersbourg sans son protecteur, il s'était adressé à moi avec confiance, comme à un homnie qu'il supposait à portée de connaître la cour de Russie, et ceux dont le crédit était le plus influent; je lui don^nai des conseils qui, dans la suite , lui furent utiles.
Ce jeune homme , d'une bonne famille de Raguse , dont le peuple , par la conformité de la langue et la tradition d'une origine commune, regarde la Russie comme sa patrie pririaitive, avait été engagé au service par M. de Bulgakoff , qui l'avait présenté à l'impératricq iors de son passage à Rherson. A son arrivée 'à Pétersbourg, le ministre lui avait ordonné de rédiger un mémoire qui pût donner à l'impératrice une juste idée de ses talens. Déjà il en avait fait un sur les ports de ritalie , dans lesquels la flotte russe pouvait séjotirner.
Mais, comme il m'avait plusieurs fois parlé des intrigues anglaises et prussiennes à Constantin
* ' ou SOUTENIRS. SGq
nople, et particulièrement de celles du chevalier Ainsley, dont il paraissait plus instruit qu'aucun autre, je lui dis que, pour donner une meilleure idée de son instruction et de §on talent, il ferait mieux de rendre un compte exac,t de ce qui s'était passé de son temps à Constantinople j et des moyens employés pour déterminer la Porte à une rupture si peu prévue.
Il suivitraon conseil , et, quelques jours après , me montra son mémoire , que je trouvai rédigé avec esprit , force et clarté : on y voyait toute la chaleur d'un homme que MM. Dietz et Ainsley avaient séparé de son protecteur, et qu'ils auraient voulu faire envoyer aux Sept-Tours.
Si M. de Choiseul eût dicté ce mémoire, il n'aurait pas représenté sous un jour plus favorable la noblesse de la conduite de la France, ^insi que la duplicité de celle des Anglais et des Prussiens.
Le ministre remit ce mémoire à l'impératrice. J'ai toujours pensé que cette relation fidèle et non suspecte avait, plus que tout autre moyen, prémuni Catherine contre les faux avis et les insinuations artificieuses que l'Angleterre et la Prusse renouvelaient à Pétersbourg , sous mille formes différentes.
Au reste, M. Altesti, qui fut, depuis, attaché Iï la légation russe en Pologne, parvint à se concilier tellement la bienveillance de sa souveraine,
Z'JO M]ésaOIRl!S
juste appréciatrice des talens, qu'elle Tadmit dans "^ son cabinet intime, le chargea de rédiger plusieurs rapports importans, relativement eux affaires de la Turquie et de la Perse , et se disposait^ au moment où elle mourut, à lui confier une place distinguée dans Tadministration publique.
Cette princesse, voulant déconcerter les projets de Frédéric-Guillaume, prc^osaàux Polonais de s'unir à elle par un traité défensif ; leurs passions et les intrigues prussiennes les en détournèrent. Ils eussent peut-être trouvé leur salut dans cette alliance; leur perte était probablement écrite dans le livre des destins.
Par un hasard assez heureux, au moment où les Anglais et les Prussiens renouvelaient leurs démarches pour se rapprocher de l'impératrice ,. M. de Choiâeul me transmit im mémoire très-hostile, adressé à la Porte par les ministres d'Angleterre et de Prusse. Je le communiquai au cabinet ntsse, et sa lecture irrita si vivement Catherine, qu'elle me donna lieu d'espérer toutes les compensations que désimt ma cour, pourvu que nous signassions le traité d'alliance.
Si, dans cet instant, j'avais reçu mes pleins^ pouvoirs , tout aurait pu être terminé ; mais la fortune a des ailes, et, depuis quelque temps, nous étions habitués à lui laisser le temps de s'en servir.
L'impératrice , dont le ressentimeat contre le
ou wuvEmHs. ^ 37Ï
roi de Suède était loin d'être calmé, me parla avec amertume des inconséquences qu'elle trouvait dans toute la conduite de ce prince. « Au lieu , me , B dit-elle , de me forcer à la modération par des «démarches sincère^^, auxquelles je n'aurais pas » pu résister, tandis qu'il parle de paix et qu'il w vous demande votre médiation , il .publie contre » moi de nouvelles déclarations injurieuses, et 18 cherche à étendre k guerre, en attirant dans son » parti l'Angleterre et la Prusse.
» Vous savez , ajouta-t-eile , combien cette nou-^ )} velle ligne anglo-prussienne est artificieuse et » hardie, comme elle cherche en tous lieux à » attaquer votre influence et la mienne , quel ton n dictatorial et imposant elle prend dans le traité * prétendu défensif qu'elle vient de conclure. Il » serait bien instant de déconcerter toutes ses tt vues par une union, par un concert, qui dé* » joueraient cette ambition et maintiendnglent la 9 tranquillité européenne. J'espère, me dit-elle a enfin, que vous ne ferez qu'un usage prudent et » discret de (je que je viens de vous dire avec un# n pleine confiance. »
« I^ roi, madame, lui répondis-je, est eertaî- » nement très disposé *à s'expliquer avec votre » majesté sur tous les points. Un parfait concert j» me parait plus que jamais désirable. Les d^- V marches imprévues du roi de Suède près de » l'Angleterre et de la Prusse m'ont fort surpris.
3^2 All^MOTRE^
..» Cependant j'ai^peine à croire, dans le triste état » des affaires de ce prince, qu'il puisse former le » dessein de prolonger la guerre ; il est çaême 3» encore possible que ce sait l'extrême embarras » où il se trouve, qui l'ait porté à s'adresser à la ^ fois à tout le monde pour obtenir la paix. »
« Non , répliqua l'impératrice : il veut embrouil- » ler^et non pacifier , car il n'offre rien , ne parle » ni de satisfaction ni de dédommagement: Tan- » dis qu*il s'adresse vaguement à toutes les cours, » il continue à m'offenser personnellement par » une déclaration nouvellement publiée, et à la « » quelle il donne de mauvaise foi ime date an- » cienne , quoiqu'il ne l'ait fait répandre qu'à la » fin d'août , c'est à dire au moment même où il » affectait de montrer à votre cour le plus vif » dé§ir de, la paix. »
Cette princesse ne me laissa pas ignorer le ]|fiouv^au moyen dont on s'était servi pour lui inspirer quelque défiance contre nous. On lui avait dit que notre cabinet venait de hasarder , en Angleterre, des insinuations, dans le bjit d'engager celte puissance à s'entendre avec lui , pour ne pas laisser écraser le roi de Suède par la Russie.
Je traitai ce bruit de fable inventée à Londres et à Berlin. En effet, il n'était pas probable que le ministère français s'adressât à nos ennemisrnaturels pour agir contre la cour de Pétersbourg , dans un moment où celle-ci se montrait prête à
ou SOUVENIRS. 373
prendre avec nous des engagen^ens contre l'Angleterre, et lorsque la ligue anglo-prussienne aggravait, par un nouveau traité, la blessure qu'elle nous avait faite en Hollande, et montrait le dessein constant de détruire dans toute l'Europe notre influence.
Catherine, dans l'espoir de recevoir à ce sujet quelques explications satisfaisantes , ordonna à ses ministres d'expédier un courrier à M. de Simolin ; en recommandant à ce ministre d'aCcélérer la négociation relative à la quadruple alliandè , et d'applanir toutes les difficultés , en faisant connaître au roi qu'elle était prête à le satisfaire par toutes les compensations désirables.
J'écrivis aussi à M. de Montmorin dans les termes les plus pressans. « Le danger est urgent , lui » disais-je; ou nous reprendrons notre prépondéfi rance à Madrid, à Vienne, à Stockholm^ à » Varsovie , à Naples , à la Porte, à Pétersbourg, » à Copenhague et en Hollande , ou nous verrons » les cours impériales se rapprocher de l'Angle- » terre , de la Prusse , et h Pologne bientôt par- » tagée. S'il advient une rupture avec l'Angle- » terre , nous resterons privés de tout appui contre i> elle , et nous ne; serons plus comptés pour rien » en Europe.
» Voilà des faits bien réels, opposés aux tristes » argumens de ces prétendus politiques , qui veuj) lent to^ijours §e croire à l'époque du traité do
$74 MÉMOinKS
» Westphalic, oubliant qu*aIors la Prusse et la » Russie n'avaient aucune existence , que la maip son d'Autriche était un colosse , et qu'il Êiliait 3» bien que la France , la Suède et la Turquie » unissent leurs efforts pour empêcher cette I» puissance gigantesque de tout écraser.
yf Aujourd'hui tout est changé : c'est l'ambition 9 de la Prusse, de l'Angleterre et delà Hollande, » qui nous menace. Vous vouliez lui opposer une » digue* qui peut donc vous arrêter au moment » oii l'on vous accorde tout ce que vous aviez sou- » haité ? Peut-être les Anglo-Prussiens , comptant » sur les embarras que vous causent nos troubles » intérieurs , espèrent vous effrayer en vous fai- » sant envisager la guerre générale comme un » effet inévitable de la quadruple alliance pro- $ jetée; ils vous trompent et redoutent cette al- » liance , parce qu'elle seule les déconcerterait et » rendrait la guerre impossible pour eux» Mon- » trons- nous prêts à combattre , et nous conser- » verons la paix. »
Le nouveau ministre d'Espagne, M. de Galvez» arriva à Pétersbourg : on le traita mat à propos avec froideur , le croyant très partial pour le gouvernement prussien , qui avait trompé sa bonne foi par le langage le plus pacifique.
Le ministère espagnol était aussi dans la même erreur, et le roi Charles ÏU. , loin de partager »os inquiétudes^ se fiait tellement aux protesta-
ou SOUVENin^ Î^S
lions de l'Angleterre et de la Prusse, qu'il lui était égal, disait il , <jue la Russie acceptât leur médiation ou la sienne , pourvu que la paix générale en fût le résultat.
Dans ce temps , l'impératrice fit une perte qui lui coûta de justes larmes : l'amiral Greig mourut. Chef -actif , administrateur éclairé , habile amiral, guerrier intrépide et modeste , il emporta au tombeau l'estime de ses ennemis et les regrets de tous ceux qui l'avaient connu.
L'impératrice éprouva encore de nouvelles contrariétés : le roi de Suède se montrait enhardi de nouveau par l'appui que lui faisait espérer l'Angleterre et la Prusse. Les armées suédoises et finoise^ commençaient à manifester le désir de se faire pardonner Jeur révolte. La fermentation des esprits s'accroissait en Pologne : on y demandait à grands cris l'évacuation du territoire polonais par les Russes ; ce qui aurait laissé l'armée du maréchal Romanzoff sans retraite sûre , dans le cas où il aurait éprouvé un revers. Les armées de l'empereur venaient d'être malheureuses dans le Bannat.
Toutes ceà circonstances faisant désirer à Catherine une paix prompte, honorable et modérée; elle accepta formelleinent, pour y parvenir, la médiation de l'Espagne et la nôtre : ainsi, au grand dépit de nos tivàux , et malgré l'inaction de notrd ^binet, le hasard me servit si bien , que j'obtin*
3^6 MiMOIRES
sur ce point capital tout le succès que ma cour pouvait désirer.
Sur ces entrefaites , nous vîmes arriver à Pétersbourg M. Whitworth, nouveau ministre d'Angleterre, diplomate très estimable, mais dont la présence était beaucoup moins inquiétante pour nous que ne Teût été celle de M. Fitz-Herbert- On attendait aussi M. de Lucbesini, envoyé du roi de Prusse, ministre adroit, actif, sffirituel, ancien commensal du grand Frédéric, dont il racontait agréablement une foule d'anecdotes et de traits piquans.
L'impératrice, qui n'aimait pas son caractère turbulent, parut peu disposée à le recevoir : elle eut tort; il n'aurait été nullement dangereux en Russie : il resta en Pologne, for^ aigri contre le gouvernement russe; et ses intrigues, trouvant les Polonais très disposés à faire éclater une haine long-temps comprimée, enflammèrent leurs passions, et opérèrent une prompte révolution.
Ces infortunés Polonais, trop pressés de secouer le joug dé la Russie, prirent feii à la première lueur d'un espoir de liberté, et commencèrent par où ils devaient finir. Ils auraient dû former une armée avant de £iire parade de leur indépendance.
L'impératrice commençait à craindre que ses troupes, affaiblies par les maladie* , ne fussent obligées de lever le siège d'Oczakoff, n'ayant
encore pris que l'île, la forteresse de Bérésan, et quatre cents Turcs.
Le prince Potemkin semblait retomber dans sa léthargie haKtuelle; mais tout à coup un courrier , dépêché par lui , nous apprit qu'il venait de prendre d'assaut Oczakoff. Il avait long-temns hésité : les travaux n'étaient point avancés. Le ; apitan pacha, avant de s'éloigner , avait jeté dans la ville quinzç cents hommes; mais, le jour de Saint-Nicolas, les grenadiers se rasserpblent , murmurent, éclatent, entourent Ja tente du prince, et demandent séditieusement l'assaut.
Le général saisit cette circonstance, qui ajoutait à l'ardeur du courage russe celle du fanatisme. Il . donne le signal du combat. La ville est attaquée et défendue avec acharnement : dix fois les Russes repoussés reviennent en fureur; ils franchissent les fossés sur les corps entassés des musulmans, et escaladent les remparts.
On se bat de rues en rues , de maisons en maisons. Rien n'arrête l'intrépidité des généraux Samoïloff et d'Anhalt. Roger de Damas s'était élancé le premier sur les murs, à la tête de quatre cents grenadiers. M. de Bombelle s'empara d'un étendard musulman.
. La furie de$ deux fanatismes ennemis inonda de sang la ville : on n'épargna ni le sexe ni l'âge. Une troupe de farouches Zaporaviens , entrés au service de Catherine, montèrent à l'assaut avec
des chemises blanches sur leur armure : « Us voun Iaiei>t, (Usaient-ils, s'exciter mutuellement à la » vengeance par la vue do leurs vêtemens ensan- » glanlés. »
Sept mille Turcs périrent dans ce carnage; on fit. quatre mille prisonniers. L'acharnement des soldats russes était tel, que deux jours après l'assaut, lorsqu'ils trouvaient des enfans turcs cacl^é* dans quelques réduits, dans quelques souterrains, ils les prenaient, les jetaient en l'air, les recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes, et s'écriaient : « An moins ceux-ci ne feront jamais de » mal aux chrétiens, w Je tiens ce fait du vertueux prince d'Anhalt, qui, en me le racontant, frémissait encore d'horreur.
La joie de ce triomphe fut d'autant plus grande qu'on avait presque cessé de l'espérer. Les récompenses furent nombreuses; nos volontaires français reçurent la croix de Saint-Georges, que je les autorisai à porter.
Ainsi, malgré les lenteurs de Potemkin,la mésintelligence des généraux , la diversion suédoise et le défectueux plan de campagne de l'empereur, Tannée 1788 se termina très heureusement pour les deux cours impériales, au grand déplaisir des cabinets de Londres et de Berlin.
Les Turcs avaient été- battus à Rilbourn et repoussés de la Crimée ; le capitanpacha , trois fois vaincu; sa flotte détruite. La Porte perdait Ocza-
otr SOUVENIRS. 379
koff , son territoire , l'île de Bérésan , Choczira , la Moldavie; les musulmans avaient évacué la Valachie; les Tartares du Kuban s'étaiçnt vus dispersés; enfin, les Autrichiens, ayant pris Dubitza, Sabatcb et Novi „ venaient* de faire évacuer le Bannat ; le roi de Suède était chassé de la Finlande russe; son armée navale, bloquée à Sweaburg : voilà les fruits que la Porte et la Suède recueillaient des conseils anglo-prussiens qu'ils avaient préférés aux nôtres.
En retraçant ce court tableau^ M. de Montmorin, je lui adressai, dans une lettre particulière, mes 'félicitations sur la retraite de l'archevêque de Sens, dont le renvoi lui laissait la liberté de suivre, avec plus de succès et d'activité, la négociation de la quadruple alliance.
L'année 1789, qui devait opérer une si grande révohition en France, et séparer momentanément notre cabinet de tous ceux de l'Europe, commença sans qu'aucun d'eux prévît cette secousse violente. On avait cependant vu briller depuis plusieurs mois les éclairs précurseurs de l'orage; mais personne ne le pressentit : on croyait que des réformes salutaires termineraient les embarras passagers qu'éprouvait notre gouvernement.
Cétait une époque d'illusions : le roi , ses ministres, les parlemens, les trois ordres de l'Étal, chaque Français enfin , n'étant animés que de Tamour du bien public, semblaient bercés de rêves
38o Ml^lAOIRES-
trompeurs. Tou§\ espéraient , par un effort commun, affermir les bases de la moixarchie, rétablir ses finances^ relever son crédit, mettre en harmonie ses institutions caduques, effacer les traces de la servitude , et , par l'accord, d'un pouvoir protecteur et d'une sage liberté , atteindre en peu de temps le plus noble but, le. bonheur de la patrie. Telle était au moins l'idée qu'inspirait, aux puissances étrangères , la connaissance des vertus du roi et des sentimens généreux de la nation française. •
Aîi^si nos troubles n'épouvantaient personne : nos amis les regardaient comme précaires; nos rivaux, les Anglais et les Prussiens, voulaient se hâter d'en profiter pour consolider leur domination en Hollande, pour agrandir leur influence aux dépens de la nôtre dans le Nord et dans le - Levant; mais^ notre considération politique existait encore toute entière, et les tergiversations de nos ministres n'avaient pu y porter qu'une légère atteinte.
Conservant donc quelque espoir de voir mon gouvernement continuer l'honorable rôle de médiateur entre la Russie et ses ennemis, je profitai :de la prise d'Oczakoff pour faire, au ministère russe des ouvertures de paix. Elles furent bien accueillies; mais l'impératrice, pour première condition et avant de délibérer sur d'auti'es, exigea l'élargissement de M. de Bulgakoff.
ou souvENms. 38 1
: Cette princesse soutenait toujours, que le plus prompt moyen 'de terminer la guerre et de déjouer les intrigues anglo • prussiennes , élait dé' consolider notre force en concluant l'alliance projetée. Son désir de former ce lien était devenu si vif, qu'elle nous offrait, en cas de guerre avec l'Angleterre, non plus sa neutralité, mais des se* jcours effectifs; enfin, cessant de nous demander la garantie de la constitution |)olonaise, elle se contentait de celle de l'intégrité du territoire de la Pologne.
C'était bien plus que je «n'aurais espéré; aussi je fus étrangement surpris, lorsqu'au lieu d^accéder .à ses propositions , je reçus Tordre de faire quelque* tentatives pour obtenir des deux cours impériales , l'annulation du premier partage de la Pologne.
J'en parlai cependant au comte de Cobentzel, qui , non-seulement se montra plus étonné que* moi, mais encore me conjura de ne pas hasarder ime semblable défnarche, dont l'effet immanquable serait d'aigrir l'impératrice et de la rejeter dans les bras de l'Angleterre.
C'était bien assez de parvenir à éloigner Catherine du désir de conquérir quelques terres sur ses voisins, sans songer au projet chimérique de lui faire rendre celle» dont elle était déjà en possession. Je me bornai donc*à cette première confidence, et, comme elle ne fut pas probablement
38a Hl^MOlRES
ignorée des rainistrea russes , je crus ni*être, à cet égard, suffisamment acquitté de i'ordic extraordinaire que j'avais reçu.
Au reste, sur tout autre point, le comte de Cobentiel me secondait av€>c activité ; car l'empereur, alors malade et découragé par ses revers dans le Bannat, désirait très vivement une paix prompte. Le prince Potemkin la souhaitait aussi , et je sus par M, de Nassau, qui revenait alors de l'armée, que ce prince , commençaot à bous regarder comme des appuis faibles et incertains, àe montrait disposé à changer de système, et à conseiller à sa souveraine un rapprochement avec l'Angleterre et la Prusse , qiii seraient , selon lui , des adversaires plus redoutables ou des amis plus utiles,
La froideur de l'Espagne pour la quadruple alliance ne'pouvait que le fortifier dans ces dispositions. Ces circonstances défavorables ne me laissaient qu'une ressource, c'était la tonstance du caractère de l'impératrice : elle se montrait toujours si animée contre le roi de Prusse , qu'elle rejetait toute insinuation tendante à s'en rapprocher.
. On fut surpris à Versailles de la prise d'Oczakoff, et cette nouvelle -changea toutes les combinaisons de notre ministère. Il était impatient de savoir à quelles indemnités Catherine bornerait fionarabition. Voulanf m'en assurer, je demandai, éomme de moi-même, au comte Be;d)orodko, si
ou SOUTENIRS, 385
cette princesse serait contente, dans le cas où la Porte rendrait M. de BulgakofFà la liberté, confirmerait en faveur de la Russie la cession définitive de la Crimée , et y ajouterait celle d'Oczakoff*
Peu de jours après, Fimpératrice me fit dii*e que j avais deviné ses intentions; en même temps elle m'apprit qu'elle venait d'engager M. de Nassau à se rendre en toute diligence à Madrid. U devait prendre pour prétexte de son voyage , le désir de féliciter, sur son avènement au trône, le nouveau roi d'Espagne, Charles IV, qui l'avait précédemment comblé déboutés; mais le but réel de cette course était l'exécution des instructions^ secrètes que lui donnait Catherine.
Elle le chargeait de développer à ce monarque ses justes griefs contre la Prusse et l'Angleterre ^ d'informer le ministère espagnol de la découverte positive qu'elle venait de faire, des projets de Frédéric-Guillaume sur Dantzick et sur la 'Pologne^ enfin de lui faire sentir la nécessité d'une quadruple alliance, pour conserver la paix en Europe,
Par là, Timpératrice espérait faire disparaître les plus fortes causes des hésitations de notre cabinet; elle attribuait nos retards à la déférence de Louis XVI pour le roi d'Espagne. « Je le vois, » dit-elle au prince de Nassau , c'est à Madrid » que se décidera cette grande question , à laquelle n tient peut-être le sort de la maison de Bourboa n en Europe. »
384 MIÊMOIRES
Pour moi, cédant aux prières du prince de Nassau, je lui donnai un précis de la conduite politique suivie, depuis quelques années, par l'Angleterre, pour se venger de la perte de l'Amérique, en attaquant partout l'influence des cours de Versailles et de Madrid, et en cherchant, de concert avec la Prusse et la Hollande , à renouveler une guerre, où nos troubles intérieurs pouvaient lui faire espérer plus de chances de succès. J'avais rédigé avec le plus grand soin cet écrit, destiné à être lu par le roi d'Espagne, par M. de Florida-Blanca , son principal ministre, et par M. de Montmorin.
Dans ce moment, je crus voir éclater l'orage que noiis cherchions à éviter : l'impératrice apprit tout à coup le succès des intrigues de M. de Luchesini. Les Polonais, animés par ce ministre, £t comptant sur Tappui du roi de Prusse ,. venaient d'abolir le conseil permanent, de renverser. la constitution polonaise, dont Catherine s'était déclarée garante; en même temps, ils demandaient à grands cris Tévacuation de leur pays par les troupes russes.
L'impératrice, irritée, voulait d'abord employer -la force pour soutenir la constitution imposée par elle : ce fut avec peine que M. de Cobentzel , M. de "" Nassau et moi , nous parvîniùes à calmer ce premier mouvement; nous lui représentâmes que le" roi de Prusse profiterait d'une mesure aussi pré-
ou SOUVENIRS. 385
cipitée , pour satisfaire ses vues ambitieuses; qu'il entrerait en Pologne; que toute la nation polonaise monterait à cheval, et que cette diversion favoriserait les armes de la Suède et de la Porte.
Catherine céda, prit le parti de la modération , et, dans le dessein de dissiper les fausses alarmes répandues en Pologne par les Prussiens, elle affecta une assez grande indifférence sur les changemens opérés dans la constitution polonaise ; seulement elle persista à garder ses troupes dans rukraine, pour ne point compromettre la sûreté de Farmée du maréchal Romanzoff.
. Sur ces entrefaites, le prince Potemkin revint à Pétersbourg : la prise d'Oczakofif semblait avoir fait oublier à l'impératrice ses justes et nonibreux motifs de mécontentement contre lui ; satisfaite de son triomphe, elle lui pardonna sa paresse. Tous ceux qui avaient le plus murmuré contre sa négligence, furent les plus empressés à lui rendre de serviles hommages.
On lui avait dit que je m'étais rangé au nombre de ses détracteurs, et il s^en plaignit à moi, dès qu'il me vit. «Le mot de détracteur est trop fort, » lui répondis-je ; cependant ce qu'on vous a dit » n'est pas dénué de tout fondement : j'ai eu peine jo à comprendre par quelle confiance imprudente » vous aviez dégarni de troupes le nord de Tem- » pire, que le roi de Suède aurait trouvé ouvert, » s'il eût été plus prompt et plus hardi. H mesemni. ' a5
386 MiHoiucs
9 blait aussi qiie \ous aviez laissé bien du temps » aux Turcs pour mettre en état de défense Oo- » zakoff , que Tingénieur Lafitte regardait comm» » incapable de résisrer à une vive attaque , et à 3^ cet égard vos amis les princes de Ligne et de ^> Nassau partageaient mon opinion et mon im- » patience. »
« Je n'ai rien à dire, répliqua le prince, relaie tivement à la Suède, si ce n'est qu'un homme » raisonnable ne pouvait prévoir une guerre sans » cause, et une témérité pareille à celle de Gus- » tave ni; mais quant à Oczakoff, vous vous êtes y trompé : rien ne nous annonçait une agression D de la part des Turcs; c'étaient eux qui redou- D étaient la nôtre. Il m'a fallu distribuer mes trouji pes sur une ligne de cinq cents lieues, et faire j» traverser des déserts k une multitude de voi- » tures chargées de vivres et de munitions. Je » crois qu'en peu de temps, j'ai Ésiit tout ce qu'on » pouvait faire. »
«.C'est à mon tour, lui dis je alors en riant, à » vous accuser: je sais d'assez bonne source que * vous êtes devenu bien fix)id sur notre quadru- » pie alliance, à laquelle vous paraissiez attacher p un si grand prix. On assure même, qu'oubliant » toutes les intrigues de l'Angleterre et de la » Prusse contre vous, vous êtes disposé à vous » rapprocher d'elles, et à plaider leur cause au- » prè^ de l'inspiratrice; en un mot, que vous êtes
ou SOUVEÎTIRS. 387
M prêt à tendre la main à vos ennemis et à tour« B lier le dos à vos amis. »
« Pourquoi pas? reprit- il sur le même ton. Un » diplomate comme vous devrait-il s'en étonner ! n Lorsque j'ai vu ériger le royaume de France en » archevêché , un prélat renvoyer du conseil deux » maréchaux de France, et laisser tranquillement » les Aurais et les Prussiens vous enlever la Hol- » laiule sans coup férir, j'avoue que je me suis » permis une plaisanterie : j'ai dit que j'aurais f» bien conseillé à ma souveraine de s'allier avec 3» Louis le Gros,- Louis le Jeune, saint Louis, » l'habile Ix)uis XI, le sage Louis XII, Louis le j» Grand, même avec Louis le Bien -Aimé, mais » non pas avec Louis le Suffragant. »
« Il est vrai, lui répondis- je en riant; que les » rois de France ont parfois nommé ministres , • -des évêques et des cardinaux; mais je ne crois » pas qu'ils aient jamais élevé au ministère, un » général qui ait souvent montré l'envie de se » faire moine. >»
Cet entretien épigrammatîque, dont je ne jugeai pas nécessaire de rendi-e compte à ma cour ^^ finit gaîiBent et amicalement, comme il avait comineBcé.
Mais ce qui egt certain , c'est que ce prince , ne comptant plus sur notre force, avait réellement changé de système : aussi depuis ce moment , restant avec moi dans les mêmes rapports
d'amitié personnelle, il ne me montra plus de confiance politique , et se rapprocha au contraire assez ouvertement dés ministres d'Angleterre et de Prusse»
Un jour, ayapt beaucoup de monde chez lui, son humeur contre la France le porta à me faire une assez mauvaise plaisanterie , mais qui ne tourna pas trop à son avantage.
Autrefois on trouvait en Europe , dans toutes les cours et chez tous les grands, des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune ; ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément : c'est peut- être le danger de ce droit, qui en a fait tomber la mode.
Or , on voyait encore en Russie quelques seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entretenir près d'eux cette sorte de bouffons favoris. Le prince Potemkin en avait un nommé Mosse : il était original , assez instruit , et , au milieu de ses facéties , il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.
Le prince jouait aux échecs avec moi, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour; voulant, pour se divertir, m'embarrasser , il appela son fou, et lui dit : « Je voudrais savoir ce que tu penses des -I) nouvelles que nous recevons de Paris : on y va » convoquer les états-généraux du royaume; parle » et dis-nous ce qu'il en résultera. ^
ou souvEiriRs. 389
Mosse alors , sans se faire prier, se mit à parh r, à pérorer, à déclamer pendant un quart d'heure avec une extrême volubilité , développant à loisir son indigeste et comique érudition, confondant les faits, les règnes, les dates, les Albigeois, les protestans , les jansénistes ; mais citant des anec* dotes vraies , et faisant de tout son discours , un tableau grotesque et satirique , qui présentait en ridicule notre cour , notre clergé , nos parlemens, notre noblesse et notre caractère national : la conclusion de toutes ces épigrammes, était la prédiction d'un bouleversement général et d'une folie universelle, qui gagneraient l'Europe, à moins qu'on ne mît à la tête des affaires des sages comme lui , à la place des fous qui les gouvernaient.
Pendant cette belle sortie contre la France , les assistans me regardaient malignement, et le prince riait sous cape de l'embarras où il me jetait, en me faisant entendre tant de sottises contre mon pays , et en me compromettant avec un fou.
Cependant je ne perdis pas la tête, et je voulus prendre tna revanche. Je n'ignorais pas à quel point on était alors forcé, à Pétersbourg, d'être silencieux et circonspect sur la politique et sur les opérations du gouvernement, qui ne souffrait pas qu'on en parlât.
Au lieu de me fâcher, contre le harangueur, je lui dis : « Mon cher Mosse, vous êtes un savant » homme j mais, depuis vingt ans vous n'avez
390 Ml^MOTRES
j» pas VII la FraDcc, et votre mémoire, bien que j> prodigieuse, vous trompe; car vous venez de » faire un rude mélange d'erreurs et de vérités; >i mais, pourtant, votre beau discours me fait » croire que vous seriez bien autrement éloquent j) et intéressant, si vous vouliez nous parler de la » Russie, que vous connaivS&ez bien mieux, et de » la guerre qu'elle soutient k présent contre la * Turquie. »
A ces mots, le prince Potemkin fronça le sourcil , tt fit au fou un geste menaçant ; mais Tiutrépide Mosse, qui était en train, et que les éloges encourageaient, prit la parole avec feu, et ménagea encore moins la Russie que la France. H s'é^ tendit avec complaisance sur les inconvéniens de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour, sur l'incomplet de l'armée , le 'vide du trésor , le discrédit de la banque. « Que penser enfin, dit-il, » d'un gouvernement qui voit ses affaires en si pi- » teux état , et qui va dépenser t^nt d'arejent et » tant d'hommes, pour acquérir quelques déserts » et gagner la peste? Pourquoi veut-on se ruiner^ » se saigner à ce point, et armer peut-être toute » l'Europe? Vous ne le devinez pas; je vais vous » le dire : c'est pour amuser un grand prince ici » présent, qui sVnnuie, et pour lui donner le plar- » sir d*ajouter le grand cordon de Saint-George » aux trente ou quarante cordons dont il est déjà » bariolé^ el qui ne lui suffisent pas. »
ou SOUVENIRS. \ 391
A ce trait, je me mets à fîre aux éclats, les assistans s'étouffent pour ne pas m'iiniter, et le prince Potemkîn, furieux, renverse la table, et jette les échecs à la tête de Mosse qui s'enfuit. Alors je représentai au prince que nous serions tous deux moins sages que Mosse , si nous nous fâchions de sa folie , et la soirée Se termina fort gaiment.
J'avais trop développé dans mes dépêches tous les inconvéniens de l'incertitude où l'on me laissait, pour qu'on différât plus long -temps dé" prendre un parti. M. de Môntmorin m'y parut déterminé. « Vous nous avez fait connaître com* » plétement, m'écrivait il , les dispositions de l'im- » pérairice sur Talliance projetée, en sorte qu*iï » ne nous resté rien à désirer pour former un plan » définitif sur tous ces objets. Le travail est fait » et depuis plusieurs jours entre les mains du roi. » Je ne tarderai pas k vous expédier un courrier, » qui vous portera les derniers ordres de sa ma» » jesté. Avertissez la Russie que la Hollande veut » armer une escadre pour la joindre à la flotte » suédoise; nous en avons l'avis secret. »
Cette dépêche donna au ministère russe et au comte Cobent7.el, ainsi qu'à moi, une lueur d'espérance; ce fut la dernière.
L'impératrice manifestait une assez vive humeur contre nous : elle savait que nous avions consenti à pa}er au roi de Suède quelques subsides arrié-
3^2 MÉMOIRjES
rés; elle s'étonnait du silence de TEspagne et du nôtre relativement à la Prusse , « (jae nous aurions » dû, disait-elle, contenir et intimider, en la me- » naçant de nos armes, si elle continuait à mettre » l'Europe en danger par ses vues d'agrandisse- » ment en Pologne. » Cette princesse croyait aussi que nous aurions pu tenir à la Porte un langage plus ferme pour accélérer la paix. On voit, par là, combien notre situation intérieure et les embarras de notre gouvernement étaient peu coimusen Russie.
La Suède, dans ce moment, commençait à donner de vives inquiétudes à Catherine : on avait espéré qu'ime nouvelle diète serait animée de Fesprit de mécontentement qui venait d'éclater dans l'armée suédoise. D'ailleurs Gustave, attaqué par les troupes du roi de Danemarck, déjà débarquées sur le territoire suédois, pouvait difficilement résister à ce nouvel ennemi : ainsi tout paraissait se réunir pour forcer ce prince à poser les armes, et à souscrire aux conditions que lui dicteraient ses voisins et ses propres sujets.
Mais il en fut tout autrement; le roi de Suède sut trouver, daçis son esprit et dans son courage, des ressources proportionnées à la grandeur des périls qui le menaçaient : déjà le prince Charles de Hesse , général de l'armée danoise , étant entré en Suède par la Norvège, avait surpris un poste de huit cents hommes; il s'était rendu maître, en
ou* sou VENDIS. 393
quinze jours, de tout le pays situé entre Amal et Wenersborg, et s'avançait vers Gotheîmbourg.
Gustave alors n^avait près de lui que deux mille hommes nécessaires à la défense de Stockholm. Les Danois ne rencontraient d'autres obstacles , que quelques faibles corps d'une garde bourgeoise récemment organisée. Le roi vivait solitairement à Haga; là, on le pressait de convoquer une diète. Un grand parti s'agitait à Stockholm , pour seconder les intrigues dçs armées de Finlande révoltées.
Dans cet instant critique , Gustave III se rappelle que Gustave-Wasa avoit trouvé, dans les mines et dans les cavernes de la Dalécarlie , un asile, d'où il sortit peu de temps après pour délivrer la Suède de ses ennemis. Le roi, bien inspiré, imite ce grand exemple ; il part inopinément et arrive à Mora, la plus populeuse paroisse de ce pays., Il y est accueilli avec des transports de joie, convoqua dans une plaine les Dalécarliens , assiste avec eux au service ; divin, monte sur la même pierre d'oùGuSitave-Wasa avait harangué ce même peuple; il lui adresse des paroles nobles, héroïques, entraînantes. Tous ceux qui l'écoutent, sont comme électriséç par son éloquence; tous lui prêtent serment de fidélité ; tous courent aux armes pour marcher contre l'ennemi.
Dans toutes les autres parties de cette contrée, qu'il parcourt rapi4ement, il rencontre le même zèle et la même loyauté ; ainsi ce roi , pressé par
de puissans voisins , abandonné par des trôupeg rebelles, chercha et trouva des secours et une dernière ressource parmi de simples et braves paysans.
Les Dalécarlxens voulaient lui former une garde de six mille jeunes volontaires. «Tant que je serai » au milieu de Vous , dit le roi, je n'aurai point i» besoin de garde, mais j'accepte vos offres pour » voler avec vous à la défense de la patrie. »
Les provinces voisines imitent 4'exemple de la Daléôarlie : de toutes parts on s'arme , on s'organise ; mais Gustave apprend que le duc Charles de Hesse se croit au moment de se voir maître de Gothembourg, parce que le gouverneur de la ville, intimidé ou séduit, propose aux habitans, dès la première sommation, de capituler, pour éviter le malheur de voir leurs maisons réduiten en cendres»
Aussitôt Gustave , bravant le danger d'être enlevé par l'ennemi , se déguise , parcourt seul , à cheval , vingt milles dans un jour , entre le soir dans Gothembourg sans être reconnu , et se rend dans la maison du commandant pour y prendre quelques instans de repos. Il trouve cette maison vide , point de lit , point de meubles : le prudent gouverneur avait déjà mis tous ses effets en sûreté. Le lendemain , au point du jour , le roi convoque le conseil de la ville et toute la bourgeoisie. « Ne redoutez , leur dit-il , ni l'ennemi ni Tas- » saut; secondez mes efforts : je vaincrai avec
oiF souvEiviiis. 3g5
» vous, fet je sacrifierai cent fois ma vie pour » conservera la Suède Gothembourg, le plus riche 3» joyau de ma couronne. »
Ses paroles et son exemple enhardissent les plus timides : on prend tous les chevaux , on rassemble toutes les armes , on travaille sans relâché aux fortifiications ; il n'existait pas une batterie sur les remparts ; on en construit , on y place des canons : en peu de jours la place est en état de défense.
L'armée danoise arrive sous les murs: Taidede camp du prince de Hesse , chargé par lui d'un message menaçant pour le gouverneur , est introduit, et montre la plus grande surprise , lorsque, au lieu de ce commandant, il voit le roi, qui lui déclare qu'avant de rendre la, ville, il la laissera réduire en un monceau de décombres. Les Danois apprennent qu'il n'est plus question de surprendre un pays sans défense, mais d'y soutenir une guerre opiniâtre.
Cependant la marine danoise se réunissait à la marine russe; de tous côtés, sur terre et sur mer, Gustave était menacé , attaqué , pressé par des forces supérieures : sa ruine semblait inévitable. Il n'espérait plus que sauver sa gloire et s'ensevelir, avec ses fidèles Dalécarliens, sous les ruines de la patrie : sa fermeté fit son salut.
On méprise, on abandonne les princes faibles; on admire, on soutient les rois courageux : l'An-
glelerre et la Prusse ne voulurent point permettre aux ennemis de Gustave de l'écraser. Us demandèrent au Danemarck de rappeler ses troupes. Le ministre anglais Elliot déclara au gouvernement danois que , s'il n'évacuait pas la Suède , une flotte anglaise bombarderait Copenhague.
On conclut d'abord un armistice, pendant lequel la faible garnison de Gothembourg reçut un renfort de six mille hommes : on y remarquait les Dalécarliens , armés de faulx , d'arquebuses et de hallebardes; ils portaient une jaquette noire, et attachaient à leur bras droit une bande de toile blanche. On en composa trois régimens.
L'armistice fut prolongé ; les Danois se retirèrent ; on négocia : le Danemarck conclut la paix. Ainsi Gustave eut un ennemi de moins ; mais il lui en restait deux redoutables , au dehors la Russie , au dedans le parti aristocratique.
L'armée rebelle était toujours en état de trêve avec les Russes! Les officiers insurgés espéraient, ainsi que l'impératrice , avec laquelle ils traitaient, que la diète forcerait le roi à demander la paix et à changer la forme de son gouvernement.
Mais Gustave dissipa bientQt ces chimériques espérances : tout à coup il reparaît dans sa capitale ; le peuple le reçoit en triomphe. Ce prince était résolu de tenter un coup décisif pour abattre ses adversaires les plus dangereux.
Déjà , lorsqu'il était encore à Gothembourg , il
ou SOUVENIRS. 5g7
avait convoqué la diète ; elle se réunit dans la capitale. Le roi s'y montre, rassemble les quatre ordres en cour plénière , leur expose la situa4;ion de la Suède, ses relations avec les puissances de l'Europe, leur déclare qu'il veut , comme eux, la |)aix , mais une paix honorable , et qu'il ne connaît qu'un moyen pour l'obtenir , celui de continuer la guerre avec énergie ; enfin il prie les quatre ordres d'élire un comité secret de trente membres, avec lequel il puisse délibérer sur les intérêts de la patrie.
Le clergé , les paysans , la plus grande partie de la bourgeoisie se prononçaient ouvertement pour le roi et pour la continuation de la guerre; ils étaient tous d'accord sur le choix de leurs députés. La noblesse seule cherchait à multiplier les difficultés , à prolonger les délais , à entraver toutes les résolutions ; par sa conduite , elle irrite les trois autres ordres et lasse la patience de Gustave.
Ce monarque avait tout disposé pour un coup d'État : les troupes réunies et exercées étaient prêtes à entrer dans Stockholm au moindre signe. Le roi convoque tous les membres de la diète dans la grande salle de son palais. Il remercie publiquement les trois ordres du clergé, de la bourgeoisie et des paysans , de leur affection pour lui, du zèle avec lequel ils l'ont soutenu et de leur dévouement à Ja patrie. «Mais vous, chevaliers » et nobles, dit- il, vous qui devriez , par votre
398 AiÉMoinss
9 exemple, éclairer les autres, vous êtes sourds » à la voix de la patrie; vous n'écoutez que » celle de vos passions. »
Après avoir prolongé cette liarangue assez violente contre ses adversaires, s'adressant à toute la diète, il termina ainsi son discours: «Je ne jo peux ni ne dois consentir que , par des délais » perpétuels , les nobles favorisent les projets de » Tennemi. Il faut d'abord qu'on m'assiste; que » nos troupes de terre et de mer soient habillées, » armées, soldées; ou bien, je le déclare d'avance, » si nos côtes sont ravagées, si la Finlande est dé- » vastée par le fer et par lefeu, si cette capitale jt même estexposée aux attaques des ennemis , nul » ne pourra me le reprocher.
» Ceux-là seuls sont coupables qui , plutôt que » de renoncer à leur désir de gouverner le royaume, » et à leurs projets de vengeance contre moi , » consentiraient à voir l'étranger à Stockholm, et y> un ministre russe me dicter d'impérieuses lois. » Ils espèrent qu'en multipliant les obstacles et les » retards , ils me forceront à conclure une paix i> déshonorante; mais cette main sèç|Lera avant que » je signe aucun acte humiliant pour la patrie. J'ai- » merais mieux qu'on nrrachât de ma téta et qu'nn » écrasât sur mon front cette couronne , qui fut » celle de Gustave-Adolphe; car si je ne peux la por- » ter avec le même éclat que lui, je veux au moins » la laisser sans aucune tache à mes successeurs. »
ou SOUVENIRS. 399
Il leva ensuite la séance, après avoir ordonné à l'ordre de la noblesse de délibérer sur la réparation qu'exigeait le grand-maréchal, pour une offense dont il s'était plaint.
Plus les trois autres orijjres montraient d'attachement au roi, plus les ressentiraens et l'opposition des nobles s'aigrissaient. Les bourgeois, les paysans, envoyèrent unedéputation au monarque, et le prièrent d'employer tous les moyens qu'il jugerait nécessaires , pour mettre enfin la diète en activité : c'était ce que Gustave avait voulu.
Certain alors de la majorité des suffrages, il fait Arrêter par sa garde trente des principaux orateurs de la noblesse, qui furent conduits dans les prir sons d'État de Friddrichschoff. En même temps CKn se saisit des commandant et officiers de l'armée de Finlande, qui avaient négocié, avec la Russie , et le roi les traduisit devant un conseil de guerre.
Gustave, profitant, pour étendre son pouvoir, du succès de ce coup d'autorité, rédigea, avec les trois derniers ordres, un nouvel acte constitua tionnel , qu'il nomma acte d'union et de sûreté. Son double but était de fortifier l'autorité royale, et d'affaiblir la noblesse, en abolissant la plus grande partie de ses privilèges ; il établissait ainsi , dans une monarchie, l'égalité démocratique, pour empêcher le retour d'une tyrannie aristocratique.
Un seul passage de son discours suffira pour
4oO MEMOIRES
expliquer parfaitement sa pensée. ccUn peuple » également libre , disait-il , né dans un seul et » même pays, cultivant un seul et même sol, sou- )> mis aux mêmes lois , reconnaissant un seul et » même Dieu , ne doit, pas être partagé de senti- » mens sur des droits que tous les citoyens parais- » sent également autorisés à réclamer. »
L'article i*^ de cet acte reconnaissait le pouvoir héréditaire du roi, at^êc le droit de veiller à la sûreté du royaume , de commencer la guerre , de faire la paix , de conclure des traités , de nommer aux charges et défaire grâce.
L'article a admettait des bourgeois dans le tri* hunal suprême du roi.
L'article 3 permettait aux roturiers d'acheter des terres nobles; «car (ce sont les termes de » l'acte ) l'égaMté , aux yeux des Suédois , fut tou- » jours de s'élever et non de rabaisser ses senti- » mens : une nation également libre doit avoir des j) droits égaux. »
L'article 4 attribuait^ exclusivement à tordre équestre les charges de cour.
Les articles 5. et 6 laissaient aux états la dis* cussion des subsides et des propositions royales.
Les autres articles confirmaient toutes les dis* positions de 1772 quin étaient point contraires au présent acte.
Cet acte devint l'objet des délibérations de la diète. La noblesse seule refusa de l'accepter. Après
Olf SOUVENIRS. 4<^ï
trois semaines de vives discussions et trente-trois harangues violentes des opposans , Tordre de la noblesse rejeta unanimement l'acte proposé.
Pour dernière ressource , le roi déclara que le maréchal des états , comte de Lowenhaupt, était non-seulement autorisé, mais même obligé de signer, au nom de la diète et de son ordre, l'acte •constitutionnel voté par la pluralité des membres des états : le maréchal obéit. La noblesse protesta , et réclama même la protection du roi de Prusse , pour obtenir , par son appui , quelques modifications.
Enfin le roi se décida à un moyen extrême. Le 27 avril 1788, il se rendit, sans suite et sans gardes , à l'assemblée de l'ordre équestre. Son apparition subite déconcerta les membres les plus hardis. Les autres furent entraînés à la soumission par un discours touchant et sévère de Gustave, sur l'urgence des circonstances et le péril auquel la patrie se voyait exposée. Enfin l'ordre de la noblesse céda : il fit enregistrer son accession à l'acte déjà consenti par les trois autres. Le roi revint dans son palais, au milieu des acclamations et des cris de joie de la multitude.
Le même jour, un héraut proclama le résultat' de cette délibération , l'acceptation de l'acte constitutionnel , la clôture de la diète et l'élargissement des prisonniers dïtat.
Les armées suivirent la même impulsion^ ren-
IIT. ^6
4q1 ' MÉMOIRES
trèrent dans le devoir, jurèrent obéissance àTactc d'union et de sûreté , et le cri de guerre contre la Russie retentit de nouveau dans toute la Suède.
Cette victoire politique de Gustave sur la rébellion , et par malheur aussi sur les lois fondamentales et sur la liberté nationale, lui rendit, pour Finstant , les moyens de combattre et de terminer la guerre avec honneur; mais les ressentimens des nobles survécurent à leur défaite, et la fatale catastrophe qui termina les jours du roi de Suède, ne prouva que trop, dans la suite , à quel degré de violence peut se porter la haine d'une' oligarchie long-temps comprimée.
Ce fut pourtant ce même Gustave, ennemi dans son pays des privilèges de ^aristocratie , qui , peu dé temps avant sa fin tragique, voulut se placer chevaleresquement , en suivant la direction de Catherine II , à la tête des nobles émigrés français, pour combattre la constitution royale et démocratique de 179 1.
On conçoit sans peine combien l'impératrice fut irritée , en voyant l'Angleterre et la Prusse délivrer le roi de Suède du péril dont le menaçait la diversion danoise, et lui .donner les moyens de maîtriser la diète, de ramener les armées rebelles à la soumission et de prolonger la guerre.' Dans ce moment nous pouvions obtenir de cette princesse tout ce que nous aurions exigé d'elle, pourvu que la quadruple alliance se conclût.
OIT SOUVENIHS. 4o3
Je profitai de la circonstance; j'insistai sur la proposition que j'avais ^éjà faite, de négocier avec les Turcs, et de convenir avec eux d'une trêve. On consentit à tout, et Catherine, déclarant qu'elle ne voulait d'autremédiation que la nôtre et celle de l'Espagne, ordonna au vice-chancelier Ostermann d'entrer en correspondance avec M. de Choiseul.
Le ministre russe fut chargé d'insister d'abord sur l'élargissement de M. de Bulgakoff , et d'autoriser notre ambassadeur à négocier avec la Porte un armistice de six mois«
En même temps l'impératrice annonçait que le prince Potemkin allait prendre le commande-ment de ses deux armées dans le midi , et qu'il partirait muni de ses pleins^pouvoirs pour traiter de la paix. Le maréchal Romanzoff, las des contrariétés qu'il éprouvait, avait demandé sa retraite.
Ce fut à Tinstant où je venais de remplir, avec tant de succès, le vœu de ma cour relîltivement à la paix et à la médiation , que je reçus de Versailles les instructions définitives qui m'étaient annoncées : elles étaient datées du 19 mars 1789.
« Le roi, me disait M. de Montmorin, voyant » que la cour d'Espagne ne veut pas entrer dans » la quadruple alliance, et se borne au maintien » des traités qui l'obligent, en cas de guerre, à » nous secourir contre les Anglais, a fait de nou- » velles réflexions sur l'état actuel de l'Europe.
4o4 M^MOrRES
» Sa majesté a pensé qu une alliance contractée y avec la Russie nous brouillerait probablement » avec la Porte, à moins qu'elle ne fût tenue très. y> secrète, et, dans ce cas, elle ne produirait pas î> l'efïet désiré , celui d'imposer à la ligue anglo- » prussienne.
» Ce qui est essentiel, c'est d'agir activement » comme médiateur, et d'accélérer la paix; car, » cette paix étant conclue, la quadruple alliance » ne serait plus nécessaire. Il'répugne toujours au » roi de garantir l'intégrité de la Pologne, d'un » pays où , depuis plusieurs années , sa majesté » n'exerce aucune influence; ce serait s'exposer, » sans nécessité , aux chances d'une guerre loin* » taine.
» D'ailleurs ^ on va rassembler les états-géné- » raux, dans le dessein de faire disparaître la dif- » férence qui existe entre nos revenus et nos dé- » penses : ce ne sera qu'après avoir atteint ce but » que le roi aura acquis la certitude de remplir » ses anciens engagemens. Jusque-là il ne peut se » résoudre à en contracter de nouveaux.
» Quoiqu'il doive compter sur l'amour de ses » sujets et sur l'inamensité des ressources natio- » nales, il ne trouverait pas sage d'effrayer les es- » prits par la perspective d'une guerre imminente. » La France, ime -fçis rassurée, reprendra sa » force, sa puissance, fet deviendra une alliée vrai- » ment utile : voilà les motifs d'un retard néces-
ou SOTTVEOTRS. ^o6
» saire. Sa majesté est persuadée que l'impératrice » appréciera leur solidité et rendra justice à la » franchise de sa conduite.
» Au reste , le roi persiste à vouloir arrêter les » bases d'une union projetée, sauf à ne la revêtir » des formes qui doivent la consacrer , qu'à l'é- » poque à laquelle les inconvéniens qu'on vient » de développer n'existeront plus. C^tte époque » serait celle de la paix entre les deux cours im- -» périales et la Porte, et celle de la solution com- » plète des affaires intérieures de la France, à » l'issue des états-généraux. »
Telles étaient en substance ces instructions si long-temps attendues > et qu'on m'autorisait à communiquer au ministère russe. M. de Montiporin y joignait im projet de traité , rédigé par lui, et, dans une lettre écrite de sa main, il me mandait « que le conseil avait été unanime sur » l'utilité de l'alliance , mais que la délicatesse du » roi ne lui permettait pas de signer un pareil » traité avec la Russie, tant qu'elle serait en guerre » avec les Turcs. »
Je me conformai avec exactitude aux ordres inattendus que je recevais, et je cherchai de mon mieux à calmer l'humeur que ce changement de dispositions donna au ministère russe. Je ne dissimulai point à M. 'de Montmorin combien ma mission devenait délicate et pénible. « Comment, » lui disais-je, soutenir notre crédit, qiiànd nous
4o6 MEMOIRES
» avouons notre impuissance actuelle ? Conmienl » faire désirer notre alliance, lorsque nous la » différons jusqu'au moment de la paix avec les » Turcs, c'est-à-dire au moment où Timpératrice » croira n'avoir plus.besoin de notre appui ? Com- :i ment empêcher le rapprochement de la Russie » avec l'Angleterre, lorsque cette puissance, qui » lui a été si utile comme amie , et qui lui fait tant n de mal comme ennemie, lui promet, en cas de » réconciliation , la paix la plus avantageuse ? En- » fin je dois, pour ma responsabilité, soumettre » de nouveau à sa majesté ime observation inopor- » tante : quand je parviendrais, ce qui me parait » impossible, à conclure un jour le traité projeté » avec l'impératrice , comme alors sa position sera » changée, elle ne voudra jamais, dans le cas où > nous serions en guerre avec l'Angleterre , con- » sentir à fermer ses ports aux Anglais en notre » faveur, et c était le principal avantage que j'en- >» visageais dans cette alliance.
M Les ministres russes , comme je l'avais prévu, » éclatent en plaintes amères : ils nous reprochent » notre traité dé commerce ; ils lui attribuent tous » les embarras que suscitent à là Russie l'Angle. » terre et la Prusse. Il est évident que leur sys- » tème va changer ; déjà l'impératrice traite avec » plus de bienveillance M. Whitworth, ministre » anglais.
tt J'ai obtenu, disais*je encore à M. de Mont-
ou SOUVENIKS. 4^7
% morin , j'ai obtenu de la Russie , jusqu'à pré- » sent , tout ce que le roi m'a chargé de lui de- » mander pendant cinq années : confiance, traité V de commerce , influence , alliance , médiation. » Le comte Osterman a remis dans les mains de ^ M. de Choiseul tous les soins et tout l'honneur » de la pacification. Nojs troubles intérieurs afFai- » blissaient nos moyens ; cependant notre cour a )» soutenu ici tout son crédit et toute sa dignité.
» Je vais redoubler d'activité pour conserver » quelques faibles parties de cette position; mais, » si la scène change, j'espère que la bonté du » roi et la bienveillance du conseil n'attribueront if cette révolution qu'aux circonstances , qu'il ne » sera pas en mon pouvoir de forcer. ^
Dans les premiers jours du mois de mai , un courrier de Vienne apporta à l'impératrice des dépéchés qui lui causèrent une vive inquiétude : on lui mandait que l'empereur Joseph venait de recevoir $es sacremens. Cette princesse fut tellement affectée , qu'elle en tomba malade. Un second courrier la rassura en lui apprenant que la vie de ce monarque était , pour le moment , hors de danger.
A cette époque , Catherine II éprouvait des contrariétés de tous genres : la flotte du roi de Suède , favorisée par un coup de vent , était débloquée. Le roi de Suède , délivré des Danois , triomphant de l'opposition dans la diète, se re-
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trouvait à la tête d'une armée soumise et animée du désir d'expier sa rébellion par des victoires. M. de Choiseul , dont la position devenait de plus en plus délicate, m'écrivait que les Anglais et les Prussiens étaient au moment de conclure avec la Porte un traité d'alliance , par lequel ces trois puissances s'engageaient à soutenir la révolution qui s'opérait alors en Pologne /pour la soustraire au joug de la Russie. En même temps la ligue anglo-prussienne invitait Catherine à rompre tout lien avec l'empereur et la France , et à lui confier la médiation de la paix. A cette condition ^ elle promettait d'assurer à la Russie la cession d'Oczakoff , et de forcer Gustave de poser les armes.
L'impératrice était trop fière pour se prêter à, un rapprochement exigé plutôt que demandé , et qui la forcerait à manquer de foi envers son an-^ cien allié. Mais il me paraissait très probable que, n'étant soutenue ni par l'Espagne ni par nous , elle finirait , ainsi que l'empereur , par se réconcilier avec la ligue aux dépens de la Pologne ; car , en politique , presque toujours les querelles des forts se terminent au détriment des faibles.
Je vis à cette époque le pacha d'Oczakoflf qu'on avait amené à Pétershpurg : c'était un Turc fort distingué; car il montrait , dans sa conduite et dans ses paroles , un peu de raison et d'esprit. Je lui demandai s'il ne craindrait pas , après la conclusion de la paix , de retourner dans so»
ou souvEirms. 4^9
pays. «Votre gouvernement, lui dis-je, est bien j> rigoureux : on assure qu'il punit le malheur » comme le crime , et que vous-même vous ne » seriez pas à l'abri de sa sévérité, quoique votre » courage et votre vigoureuse défense vous aient » mérité Testime de vos ennemis. »
ce Nos usages ne vous sont pas bien connus y D me répondit-il ; c'est une reddition volontaire, » et non pas upe reddition forcée , qui , chez nous, » rend coupable un commandant de place. J'ai » été pris d'assaut : on n'a aucun reproche à nie^ » faire. Mais , quand même j'aurais défendu dix ^ » an^ la ville qui m'était confiée, si je Tavais » rendue par capitulation , ma tête tomberait. »
« Eh quoi ! répris-je, dans ce cas vous iriez de » vous-mêmQ subir cet injuste châtiment ? »
«r II le faudrait bien , répliqua le pacha; on ne » peut éviter son sort , et chacun doit se résigner )i aux ordres d'Allah. Vouloir s'y soustraire serait'' » à la fois une folie et un crime. » Certes on ne peut pousser plus loin le fatalisme!
L'impératrice fit dans ce tems un voyage à Czarskozélo , et me permit dej'y suivi*e. D'heureuses nouvelles qu'elle reçut lui rendirent sa gaîté : l'empereur était en convalescence ; Kamenski ve nait de battre un corps assez considérable de Turcs , et Michelson avait mis en déroute une division suédoise ; Romanzof , partageant son armée en trois corps , dirigeait l'un sur Yassy ,
4lO M1ÉMOIRES
l'autre en Valachie , le troisième vers Bender.
Nous apprîmes bientôt que Kamenski , poursuivant ses avantages, avait attaqué près de Galatz le pacha Ibrahim , Pavait fait prisonnier et s'était emparé de son camp.
Ce que je prévoyais depuis long- temps arriva : le prince Pôtemkin et quelques ministres voulaient engager l'impératrice à se rapprocher de l'Angleterre ; et , pour y parvenir y ils disaient à cette princesse, que M. de Choiseul avait donné aux Turcs un plan de campagne assez habilement tracé. Ils ajoutaient que cet ambassadeur, accusant faussement d'intrigues les Anglais et les Prussiens, excitait lui-même les musulmans à continuer la guerre.
Catherine, adoptant trop légèrement cette M>le, en parla avec amertume au prince de Nassau. «La » cour de France, lui dit-elle, n'agit pas de bonne j) foi avec moi , ou ses ordres sont bien mal exé- » cutés par ses ministres. On m'assure même (et » j'ai eu quelque peine à me le persuader) que » M. de Ségur ne communique à mes ministres » que des extraits infidèles des dépêches qu'il re- » çoit de M. de Choiseul. Le roi de France vient de » payer des subsides à Gustave III; il refuse, sous » de vains prétextes, de conclure la quadruple » alliance. Toute cette conduite politique, loin » d'être franche , me parait presque hostile.
» Je ne veux point faire d'éclat, pa^ce que je
Digitiz'ed by VjOOQIC
où SOUVEiriRS. 4ïi
» crains peu le mal q^ue la Finance voudrait me » faire. Cependant je n'aime pas qu'on me croie » dupe de fausses protestations. Je (ïésire donc » que vous, qui devez à présent, je l'espère^ être » devenu Russe , vous écriviez confidentiellement 3t> à M. de Montmorin , afin de lui faire entendre » que ses refus de conclure le traité d'alliance , y> et la conduite de son ambassadeur à la Porte,. ne » me permettent plus d'avoir aucune confiance » en lui. M
Nassau vint , sans tarder, me rendre compte de cet entretien , et je reconnus facilement, dans toutes ces fausses nouvelles, une intrigue du prince Potemkin, qui espérait, par ce moyen, éloigner l'impératrice de nous. Il y réussit d'abord. Catherine, revenue à Pétersbourg,^ cessa de me parler avec sa bienveillance ordinaire; elle ne m'invita plus aux soirées partîcidières de TErmitage , et , lorsque j'y venais avec toute la cour et le corps diplomatique, loin de m'appeler près d'elle , elle affectait de me montrer une froideur extrême, et adressait souvent des paroles obligeantes aux ministres d'Angleterre et de Prusse,
Nos rivaux triomphaient , et tous ceux qui, pour régler leur conduite, épiaient constamment les vicissitudes de la faveur, s'éloignaient peu à peu de moi , me regardant comme un ministre disgracié.
J'étais choqué du succès de ces artificieuses menées, et comme elles pouvaient anéantir promp-
4ia MEMOIRES -
tement TinflucDce que j'étais parvenu, avec tant de difficulté , à rendre en Russie à la France , je désirais vivement trouver quelques moyens pour déjouer ces manœuvres à la fois ministérielles et anglo-prussiennes.
Sur ces entrefaites, je reçus une très longue dépêche de M. deChoiseul. Je n'en aurais jamais pu écrire une plus parfaite pour la circonstance. Cet ambassadeur me rendait un compte détaillé de toute la conduite des ministres anglais et prussien à Constantinople , des artifices employés par eux , pour éloigner les Turcs de toute idée de trêve ou de paix. Non-seulement la substance de leurs notes et de leurs mémoires présentés à la Porte , s'y trouvait relatée , mais encore il y avait transcrit les^propres et hostiles expressions dont ces ministres s'étaient servis.
S'il m'eût été possible de les faire connaître à l'impératrice, elle se serait certainement fort irritée, en voyant à quel point on avait voulu la tromper; mais la dépêché de M. de Choiseul était chiffrée , et j'ai déjà dit qu'on avait prévenu cette princesse contre ma sincérité, en lui faisant croire que je donnais à son ministre une analyse fort peu fidèle des lettres de notre ambassadeur.
Il était cependant urgent pour moi de ne pas laisser échapper une occasion si favorable, qui peut-être ne se retrouverait pas de long-temps. Or , danscette circonstance , je me déterminai à
ou SOUVEIflRS. 4l3
prendre un parti décisif : il était si nouveau et si hardi, que je ne jugeai pas convenable d'en rendre compte à m^ cour. Je n'en instruisis même M. de Montmorin qu'à mon retour en France.
Si ce moyen téméraire n'avait pas réussi, il aurait peut-être paru coupable; car, par là, je pouvais compromettre la sûreté du chiffre de l'État; et, en faisant connaître aujourd'hui une résolution siluisardeuse, je regarde comme un devoir d'avertir les jeunes Français qui doivent entrer dans la diplpmatie, de ne point imiter mon exemple. En effet, pour risquer une démarche semblable à celle que je me permis alors , il fallait connaître aussi parfaitement, aussi intimement que moi, l'esprit,, l'ame et le caractèrç du souverain qui m'inspirait une telle confiance .• le succès seul pouvait m'absoudie, et il fat complet.
Je priai le priiice de Nassau/de venir chez moi. « Vous voyez, lui dis-je, dans quelle crise se trouve f> ici notre crédit, et quels moyens on a pris pour » le renverser. Vous savez aussi que l'impératrice, » que l'on trompe, unit à l'âme la plus noble, le » caractère le plus élevé; rien de grand, de gé- » néreux, de délicat, ne lui est étranger.
» Apprenez donc le moyen auquel je me décide » pour l'éclairer sur les intrigues qui l'assiègent, » et pour les déjouer : voici la dépêche de M. de » Choiseul que je viens de déchiffrer; les mots » sont en interligne sous les chiffres. La lecture
4l4 MEMOIRES
30 (le cette lettre dissipera tout doute sur notre » loyauté et sur les artiBces de nos ennemp; je » yais la plier telle qu elle est, et écrire sur Ten- » veloppe : Ce nest point à V impératrice^ dest à Il (Catherine que j'adresse cette dépêche.
» Prenez-la, mon cher prince; demandez à Tim- » pératrice un entretien particulier, et remettez j» lui de ma part cette lettre. Si cette princesse )) vous quitte et sort un moment de son cabinet , » je l'ai mal connue. Un secrétaire peut copier )» quelques lignes, la clef du chiffre est compro- » mise, et je deviens coupable. Mais, si je ne me » suis pas trompé, elle ne sortira pas, et vous ren- » dra sur le champ ma dépêche. Partez vite et » revenez promptement. w
Nassau m'approuva , courut au palais, et obtint l'audience qu'il demandait. Dès qu'il fut tête à tête avec l'impératrice, et qu'il eut prononcé mon nom, cette princesse dit avec humeur : « Que peut me » vouloir M. de Ségur? » Alors, sans répondre, il lui présente ma lettre.
Catherine la prend , marque une vive surprise en lisant l'adresse, ouvre précipitamment l'enVelôppe et commence à lire la dépêche. Dans ce moment le prince de Nassau se retire peu à peu, et feint de vouloir sortir. Aussitôt l'impératrice court à lui, le prend par la main et lui dit : a Ah f » prince, ne sortez pas; je ne veux pas que vous y» me quittiez un «seul instant. »
ou SOUVENIRS. 4l5
Elle reprend ensuite sa lecture , et, après l'avoir rapidement achevée, repliant la dépêche et la rendant à M. de Nassau , elle lui dit avec le regard et le ton de voix le plus émus : « Courez , prince , » courez chez M. de Ségur, et assurez-le que jaj> mais de ma vie je n'oublierai ce noble procédé, » cette touchante marque de son estime et de sa j> confiance : j'en suis digne; il m'a bien devinée. » Je n'attendais pas sans agitation le retour de mon messager, et l'on peut facilement concevoir quelle fut ma satisfaction , lorsqu'il m'informa de l'heureux et prompt résultat de sa mission. .
Le lendemain la cour était invitée à l'Ermitage : dès que j'y parus, l'impératrice m'appela, me fit asseoir près d'elle, écouta peu les acteurs, et, pendant la durée du spectacle, s'en^etint continuellement et tout bas avec moi.
La surprise se peignit sur les traits des ministres; ceux de nos rivaux qui triomphaient la veille, déguisaient ipil leur désappointement. La scène venait de changer : dès cet instant l'impératrice redoubla pour moi de faveur et de bienveillance ; elle n'écouta plus qu^avec dédain les insinuations qu'on essaya de répéter contre la bonne foi de notre gouvernement. Malgré les troubles auxquels l^France était livrée, elle conserva en Russie, tant que j'y restai, sa dignité, son influence, et Catherine II me garda si bien le secret sur la marque de confiance que je lui avais doi^née, que le prince
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PotemkiD, ni aucun de ses ministres^ ne purent découvrir par quel moyen je m'étais remis si promptement en crédit auprès d'elle.
Comme le caractère'ardent du sultan Sélim et l'ambition de Gustave III , ainsi que les conseils hostiles des Anglais et des Prussiens , éloignaient toute probabilité d'une paix prochaine, de part et d'autre on accélérait les armemens. Le prince de Nassau pressait celui de sa flottille à Cronstadt On lui avait donné l'ordre d'en partir sous trois sems^nes, avec trente galères, dix chebecs, trois bâtimens portant des canons de gros calibre, un grand nombre de chaloupes canonnières et qua-^ torze mille hommes de débarquement. Cette flottille avait une apparence formidable; toais elle manquait de ptk>tes, de marins exercés, et les troupes n'étaient composées que de recrues.
, En informant M. dé Montmorin de la tournure défavorable que prenaient nos négociations, je ne pus m'empêcher de lui renouveler toes plaintes. « Il est malheureux , lui écrivais-je au commence- » ment de juin, que, par notre rapprochement » avec les cours impériales, ayant alarmé les » Turcs, les Suédois, l'Angleterre et la Prusse, B nous mécontentions à présent l'empereur et ^ l'impératrice par le refus de signer la quadruple M alliance. Il en résulte que nous éprouvons tous » les inconvéniens de cette -alliance sans en re- » cueillir les fruits , qui , dans d'autres temps, ne
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jTsejront plus à notre disposition. Caftherine tient » encore à ce proje^t ; mpiis ellç désire si vivement » la paix, que, si M. de Choiseul n'a pas de prompts » et d'inespérés succès, elle acceptera les bons >» ofBces des Prussiens et des Anglais, pourvu » qu'ils lui donnent la certitude de terminer la j> guerre. »
Ma crainte était fondée ; car je savais , par une voie secrète et sure, que le prince Potemkin, avant son départ , avait fait des ouvertures de rapprochement au ministre d'Angleterre. « Notre projet » d'union avec la' France , lui avait-il dit , n'a » existé qu'un moment. Les assurances données :t> par M. de Ségur nous ont entraînés ; mais bien- »tôt, ouvrant les yeux, nous avons reconnu » qu'on ne pouvait pas compter sur le gouverne- • » ment français , tandis que mille rapports prou- » vent l'utilité d'une liaison intime entre la Russie » et l'Angleterre. Le commerce des Anglais avec » nous est immense ; leurs négocians forment à » Pétersbourg une véritable colonie. Tout indique D la nécessité d'uii rapprochement; les circon- » stances sont favorables, et nous devons nous » hâter d'en profiter. «
Cependant quelques incidens survenus depuis c^t entretien contrariaient le prince Potemkin, et nourrissaient l'humeur de Catherine contre ses ennemis ouverts oucachés. Elle apprit qu'un marin suédois, s'étant introduit en secret avec un brûlot m. a 7
4x8 MEMOIRES
dans la rade de Copenhague au milieu des bâti* mens d'une escadre russe , avait été surpris , poursuivi et arrêté chez le ministre de Suède, qui lui avait donné asile.
En même temps , le cabinet de Londres continuait à menacer de ses armes le Danemarck , s'il persistait , conformément à son traité , à sputenir la Russie dans sa guerre contrfe les Suédois. D'un autre côté, je fis connaître à Fimpératrice line noble démarche de notre gouvernement : il venait de déclarer au cabinet da Londres, qu'il ne souffrirait pas que ses vai^eaux insultassent les côtes et les flottes danoises.
Aussi le ministère russe , satisfait de ce procédé ferme et loyal , me transmit une note officielle beaucoup pkis amicale que je ne l'espérais: c'était une réponse à la dépêche dilatoire de notre cabinet, relativement à la quadruple alliance; par cette réponse, Fimpératrice renouvelait au roi l'assurance du désir quelle conservait de s'unir à lui; seulement^ au lieu de répondre article par article au contre-projet rédigé par M. de Montmorin , elle disait, qu'avant de les discuter, elle devait préalablement se concerter avec Tempereur , comme nous voulions nous entendre avec le roi d'Ëspa:;ne ; c'était , de part et d autre , une défaite honnête, une manière polie de suspendre la négociation sans la rompre.
A cette époque le prince Potemkin , qui -cher-
oiiU souvEiriRS. 419
chait constamment k nous nuire ^ interdit à nos vaisseaux marchands l'entrée des ports russes de la*mer Noire, sous prétexte de ne point faire connaître le^ travaux et les armemens qui s'y faisaient.
Jç me plaignis vivement de cette infrac^'oti à .notre traité de commerce, et je donnai à ce kujet au cabinet russe un mémoire très étendu , et auxjuel les ministres ne purent rien répliquer : ils me firent même entendre qu'ils partageaient mon opinion ; mais leur crédit luttait en vain contre le crédit de Potemkin , et celui-ci nous fit attendre long-temps la satisfaction demandée.
Lorsque je renouvelais mes instances, Catherine, au lieu de répondre directement, se plaignait de l'activité de ses ennemis et de l'inaction de ses amis, \
Sa prudence , dans ce moment , rempoj^tait un triomphe pénible sur son orgueil : elle venait de retirer ses troupes de Pologne, pour éviter tout prétexte de guerre avec la Prusse ; mais, en même^ temps, elle voulait savoir si elle pouvait compter sur nous , dans \e cas où, malgré cette démarche, Frédéric-Guillaume commencerait les hostilités, comme il l'avait fait espérer, disait-elle, aux Polonais et aux Suédois.
Or , on conçoit bien que je pe pouvais^ à cette époque, lui faire qu'une réponse très vague : nous étions au mois de juin 1 789 j de toutes parts , en
îi^b MEMOJRBB
France , rautorité royale se voyait menacée ; lé déficit s'accroissait; les états-généraux, loin de s'occuper à le combler, étaient divisés en partis.
Naguère on avait vu toutes les classes de l'État réunies contre le pouvoir arbitraire, et contré des abus trop long-temps tolérés; piais, depuis, la question venait de changer totalement : il ne s'agissait plus seulement d'économie et de liberté, mais d'égalité ; il fallait décider si l'on voterait par ordres ou par têtes , ou , pour mieux dire , si les ordres resteraient séparés , si leurs privilèges seraient conservés ou détruits , si nos antiques institutions seraient modifiées ou renversées , enfin si nous opérerions mie sage réforme ou une orageuse révolution.
La guerre se déclarait entre Taristocralie et la démocratie : leurs premières hostilités agitaient tous les esprits, enflammaient toutes les passions; un parti assez nombreux défendait avec opiniâtreté l'ancien régime et les privilèges. Un nouvel ordre social était désiré et provoqué par la masse du peuple; celle-ci se voyait encouragée par plusieurs nobles , animés d'un ardent amour de la liberté.
Au sortir d'un long calme, personne n'était éclairé par cette expérience, fruit triste et tardif des erreurs , des fautes et 'des malheurs : le gouvernement, faible et imprévoyant,. n'avait rien préparé , rien décidé d'avance; depuis long-temps
ou SOUVENinS. , ^2l\
Isa force était minée; il avait pris pour elle lesrestes d'un vain éclat ;, changeant vingt fois , en, peu d'années, de ministres et de systèmes, la confiance publique ne Fentour^it plus. Le trône ressemblait à un char dont Tessieu se brise,. et dont les coursiers ne sentent plus les rênes ; enfin, une dernière imprévoyance ayant rassemblé les états de la nation près de la capitale , et près-, qu'au foyer des passions sans frein d'une population immense , le pouvoir iroyal se trouvait livré aux fureurs des orages et aux chances capricieuses du destin.
Dans de telles circonstances, n'était-il pas surprenant de voir des puissan,ces étrangères solliciter et espérer le secours de nos armés? Rien ne prouve mieux combien il est injuste aujourd'hui de reprocher à la nation français^ les malheurs , les violences, les crimes d'une révolution,, que le temps seul avait amenée , qu'on ne peut attribuer à personne exclusivement, et que, hors de France comme en France, aucun esprit éclairé n'avait ni calculée ni même prévue.
La vérité est que , d'une extrémité de l'Europe à lautre, les lumières, la philosophie, la raison, ayant fait depuis deux siècles d'immenses progrès, les idées de justice, d'ordre et de liberté, s'étant partout répandues, les principes de morale et d'équité triomphant chaque jour des préjugés, les esprits se trouvaient généralement disposés à'
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substituer le règne de la loi à celui du caprice et
du pouvoir arbitraire. ' '
Aussi, dans les premiers inomens,^ les remontrances de nos parlemens, leur résistance, celle des notables , les projets de >i. Turgot, les actes, les écrits de M.- Necker, les harangues de M. de Malesherbes, les discours de nos académies , excitèrent partout une approbation , une admiration presque universelles.
Un sentiment naturel attirait ces applaudissemens : c'était l'amour d'une sage liberté ; mais , lorsque celui de l'égalité leva son redoutable niveau , et que les intérêts privés s'entrechoquèrent, alors tout changea , et , dans chaque pays , les classes élevées qui gouvernaient , se trouvèrent ou se crurent dans une sorte d'état de guerre avec les peuples.
Telle fut la cause réelle de ces longs orages à peines calmés aujourd'hui : était-il possible de les prévoir, de les éloigner ? Peut-on distinguer avec justice quels sont ceux qui les ont excités et grossis par leur ardente passion , ou par leur imppudente résistance ? C'est ce que la passion affirme et ce que la raison ilie.
Au reste, le mécontentaient que donnaient à l'impératrice la lenteur de ses armées du midi, l'insurrection de la Pologne, les menaces de l'Angleterre aux Danois , les manœuvres et les préparatifs hostiles de la Prusse, enfin, notre im-
ou SOUVENIÎIS. 4*^5
passible inaction , ne tourmentaient pas son esprit aussi vivement que les progrès dii roi de Suède en Finlande. ♦
Comme elle s'était chargée personnellement de la direction de cette guerre du Nord , les revers et les succès de ses gén^éraux sur un territoire si voisin de sa capitale, l'agitaient sans cesse; d'ailleurs, son orgueil était blessé de voir un roi si faible mettre en péril sa puissance et sa renommée.
Par malhenr elle avait choisi , pour commander ses troupes, deux généraux, Poushkin et Michelson , dont Fun ipanquait d'activité , et l'autre de prudence. Michelson, s'avançant avec témérité contre les Suédois et sans être soutenu, obtint d'abord un assez brillant succès à Kira; mais ensuite il fut repoussé avec perte et blessé.
Tandis que Poushkin détachait trop tard u» corps pour s'emparer de la province de Savolax , Gustave pénétra avec dix mille hommes sur le territoire russe. Poushkin, se retirant devant lui, attendit, pour le combattre, que la flottille du prince de Nassau , déjà mouillée près de Wibourg, fut arrivée à la hauteur de Frédériksham. / Un chagrin intérieur, éprouvé dans ce moment par Catherine , vint aggraver ses inquiétudes politiques ou plutôt l'en distraire : cette femme extraordinaire offrait, dans son caractère, un étonnant mélange de la force de notre sexe et des laiblesses du sien; l'âge avait vieilli ses traits, mais
4^4 MÛMOIIlES
son cœur , .aii>sr que son amour-propre , conser* yaient leur jeunesse ; Tuu et l'autre furent alors vivement blessés.
Elle découvrit que son aide de camp, son favori, le comte Tirîomonoff, comblé par elle de bienfaits, d'avancement^ de richesses, après l'avoir plusieurs fois trompée , gémissait sous le joug d'une Ésiveur qui enchaînait tristement sa liberté.
L'impératrice , espérant encore réveiller sa sensibilité, lui écrivit qu'elle, voyait avec peine que tous ses soins ne pouvaient réussir à le rendre heureux, et à dissiper sa mélancolie. «Comme je » veux, lui disait- elle , avant tout, votre bonheur, » j'ai formé le dessein de vous unir avec la plus » riche héritière de cet empire; répoûdez-moi, ce » projet satisferait-il vos, vœux?»
Momonoff refusa le mariage proposé; mais il avoua en même temps à Catherine que toutes ses bontés, en lui inspirant la plus profonde reconnaissance, ne pouvaient sufiire à son bonheur; que son âme, malj^ré tous ses efforts , était maîtrisée depuis long-temps par une insurmontable passion pour une de ses demoiselles d'honneur, la princesse Schérébatoff. Honteux de son ingratitude , mais ne pouvant changer sessentimens, il implorait respectueusement la clémence de sa souveraine.
A cette nouvelle inattendue, Catherine^ irritée, s'éloigne de sa cour , se renferme dans son appartement, et contremai3[de les spectacles qui devaient
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avoir lieu à Czarskozélo ; mais^ sortant ensuite ^ promptement d'une colère et d'un abattement peu dignes d'elle, elle mande eh sa présence la princesse et son infidèle amant, les fait fiancer devant elle, dote richement sa deihoiselle d'honneur, donne au coupable comte une terre de deux mille paysans , assiste à la cérémonie de leur mariage , et, conformément à l'usage , place elle-njême une parure de diamans sur la tête de la mariée; après cet effort remporté sur son orgueil , elle leur ordonne de s'éloigner de sa cour.
Lorsqu'on peint Cahterine, ses faiblesses sont les ombres de ce grand tableau; mais elles laissent au moins briller la générosité de son caractère. Peu de femmes, revêtues d'un pouvoir absolu, montreraient autant de modération , en voyant leurs sentimens trahis et leur amour-propre blessé. Cet empire qu'elle savait prendre sur son courroux est d'autant plus louable, qu'elle était naturellement, comme elle me l'a dit plusieurs fois , très vive et n^ême violente.
C'est cette naodération soutenue qui la caractérisait , et que je ne pouvais m'empêcher d'admirer, surtout lorsque je voyais encore, non loin d'elle , à Pétersbourg , vivante , libre , tranquille et riche de ses dons, cette célèbre Woronzoff» maîtresse de Pierre III, et qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de répudier Catherine et de la reléguer en Sibérie,
L'irapératrice , ayant ainsi remporté sur elletnême une pénible victoire , avait repris sa vie accoutumée, avant que les nouveaux époux eussent quitté Czai^skozélo Un seul changement pouvait se remarquer dans le palais: les courtisans russes ou étrangers, qui jusque là se montraient tous les «oirs en loule chez le comte de Momonoff , avaient totalement abandonné ce favori disgracié.
Comme j'avais reçu de lui des preuves d'amitié, je crus devoir, dans cette occasion, lui montrer que je m'en souvenais : j'albi le voir , et , pour la première fois depuis notre liaison , je me trouvai seul avec lui.
L'impératrice te sut, et, devant tout son cercle, approuvant hautement ma démarche, elle s'expliqua , en termes fort dédaigneux , sur la lâcheté de ceux qui s'éloignaient avec tant de précipitation d'un homme naguère courtisé et encensé par eux.
Ne doit-on pas juger avec quelque indulgence les erreurs de cette femme, nommée Catherine le Grand par le prince de Ligne, lorsqu'elle montrait à la fois dans sa conduite tant de fierté, de douceur et de ma^rnanimité ?
L'isolement du comte Momonoff, au milieu d'ime cour qtii l'avait si long-temps entouré d'hommages, ne peut surprendre dans un pays soumis à im gouvernement absolu. Le despotisme abaisse tous ceux qu'il domine; il rétrécit les esprits et courbe les caractères.
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Je puis en citer un exemple encore plus frappant, et qui contribua beaucoup, par les tristes réflexions qu'il me fit faire, k graver plus que jamais dans mon âme l'amour d*une noble liberté , malgré tous les orages que ses ennemis , et même ses amis^ ïont naître trop fréquemment autour d'elle,
Paul Jones, compagnon de victoire du prince de Nassau, était revenu à Pétersbourg; ses ennemis, ne pouvant supporter le triomphe d'un hdmme cju'il traitaient de vagabond, de rebelle et de corsaire, résolurent de le perdre. Cette'noirceur, qu'on doit imputer à quelques lâches envieux, fut, je crois, très .înjustemept' attribuée aux officiers anglais de la marine russe et aux négocians leurs compatriotes. Ceux-ci, à la vérité, ne déguisaient point leur animosité contre Paul Jones; mais il serait injuste de faire tomber sur eux tous une basse intrigue qui ne fut peut-être que l'ouvrage de deux ou trois personnes restées inconnues.
I^e contre amiral américain se voyait favorablement accueilli à la cour, souvent invité à dîner par l'impératrice, et' reçu avec distinction dans les meilleures sociétés de la vil Ici : tout à coup Catherine lui fait signifier l'ordre de ne plus se présenter devant elle.
On lui apprend qu'il est accusé d'up crime infâme, celui d'avoir outragé une jeune fille de quatorze ans, d'avoir exercé sur elle d'indignes vio-
lences, et qu'il doit être probablement, après des informations préalables, jugé par le tribunal de l'amirauté , où siégeaient plusieurs officieps anglais fort prévenus contre lui.
A peine cet oindre est- il connu, chacun abandonne ce malheureux Américain; personne ne lui parle, on évite de le saluer^ toutes les portes lui sont fermées. Ceux qui l'accueillaient la veille avec empressement, le fuient comme s'il était pestiféré; bien plus, aucun avocat ne veut se charger de sa cause, aucun homme public ne consent à l'écouter; enfin son domestique mênae ne veut plus rester à son service; et Paul Jones ,. dont on s'empressait récemment de vanter les exploits et de rechercher l'amitié , se trouve seul au milieu d'une population immense : Pétershourg^ une grande capitale, devient pour lui un désert.
J'allai le voir; il fut touché jusqu'aux larmes de c^ette visite : « Je n'avais pas voulu, me dit-il en » me serrant la main, nae présenter à votre porte )) et m'exposer à uir nouvel affront, qui m'aurait » été plus sensible que tous les autres. J'ai bravé » mille fois, la mort; aujourd'hui je la souhaite. » Son regard et ses armes, posées sur la table, me faisaient soupçonner un sinistre projet.
«Reprenez, lui dis-je, votre calme et votre cou- » rage. Ne savçz-vous pas que la vie humaine a » ses orages, comme la mer, ùt que la fortune est » encore plus capricieuse que les vents? Si, comme
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T» je l'espère, vous êtes innocent, bravez cette » bourrasque; si, par malheur, vous étiez coupa- » ble, parlez-moi avec une pleine franchise, et je » ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous » soustraire, par une prompte évasion, au péril D qui vous menacerait. »
a Je vous jure sur mon. honneur, répondit-il, » que je suis innocent et victime de la plus infâme » calomnie. Voici le fait : il est arrivé chez moi le » matin, il y a peu de jours, une jeune fille pour » me demander si je pouvais lui donner quelque » linge, quelques dentelles à raccommoder; elle » me faisait d'assez vives et indécentes agaceries. i> Étonné de tant de hardiesse à son âge, j'en eus » pitié, je lui conseillai de ne pas entrer dans une » si vile carrière; je lui donnai quelque argent et » je la congédiai. Mais elle s'obstina à rester.
» Impatienté de cette insistance, je la pris par » la main et je la mis à la porte; mais, au moment » où cette porte s'ouvrait, la petite scélérate dé- » chire ses manches^ son fichu, pousse de grands » cris, se plaint que je l'ai outragée, et se jette » dans les bras djune vieille femme qui se dit sa » mère, 'et qui sûrement n'était pas apostée là par 3» hasard. La mère et la fille font retentir la maison ^» de leurs plaintes , sortent et vont me dénoncer : » vous savez tout. »
<c Fort bien, repris-je, maisn'a-t-on pu vous ap- » prendre les noms de ces aventurières? — Le por-
43q mémoires
» lier les connaît, me répondit-il; voici leurs noms » écrits, mais j'ignore leur demeure. J'ai voulu » promptement présenter im mémoire sur cette » ridicule affaire, d'abor/1 au ministre, ensuite à jo Timpératrice elle-même ; mais tout accès près » d'eux m'a été interdit. »
« Donnez-moi ce papier , Fui dis-je ; reprenez » votre fermeté accoutumée; rassurez- vous; laissez- » moi faire ; dans peu nous nous reverrons. »
Dès que je fus rentré c|iez moi , je chargeai des agens discrets , adroits et sûrs , qui m'étaient dévoués, de prendre des informations sur ces femmes suspectes , et de découvrir quelle vie elles menaient. Je ne tardai pas à savoir que la vieille était une femme accoutumée à faire un vil trafic de jeunes personnes , qu'elle faisait passer pour ses filles. .
Lorsque je fus munis de tous les document et attestations dont j'avais besoin, je courus les mon* trer à Paul Jones. «Vous n'avez plus rien à craindre, » lui dis-je ; les infâmes sont démasquées. Il n'est » plus question que de dessiller les yeux de l'im- » pératrice , et de lui faire voir combien elle a été » indignement trompée ; mais c'est ce qui n'est » pas très facile : la vérité trouve beaucoup de gens » trèsliabiles pour l'arrêter aux portes d'un palais, » et les lettres dans lesquelles elle s'enferme , sont, » de toutes , celles qu'on intercepte avec le plus » d'art et de soin.
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» Cependant , je sais que l'impératrice, qui ne » ri;;nore pas , a défendu , sous des peines très. » graves, qu'on se permît d'arrêter-, d'ouvrir et de 9 garder les lettres adressées à sa personne, et qui » peuvent lui arriver par la poste: op, voici une » très longue lettre que j'ai rédigée en votre nom » pour elle ; aucun détail n'y est omis , quoiqu'il » y en ait de scabreux. J'en suis fâché pour sa ma- » jesté impériale; mais puisqu'elle a écouté et cru » la calomnie , il faut bien qu'elle lise avec pa- » tience la justification. Copiez cette lettre, si- » gnez-la ; je m'en charge J'enverrai queKju'un >i la mettre à la poste dans la ville la plus voisine. » Prenez courage ; croyez-moi , votre triomphe » n'est pas douteux. »
En effet , le paquet fut envoyé et mis à la poste; l'impératrice le reçut ; et , après avoir lu ce mémoire pleinement justificatif et accompagné d'attestations irréfutables, elle s'emporta vivement contre les délateurs^ révoqua ses ordres rigr>ureux , rappela Paul Jones à sa cour , et l'accueillit avec sa bienveillance accoutumée.
Ce brave marin jouit avec une fierté modeste d'une réparation qui lui était due', il crut très peu aux compiimens que lui prodiguaient sans pudeur une foule de gens qui l'avaient fui dans sa disgrâce , et quelque tempsi après, dégoûté d'un pays où le sort d'un homme peut être exposé à de telles h^uniliations, il demanda à llmpératrice,
SOUS des prétextes de santé , un congé qu^elle lui accorda 5 ainsi qu'une honorable décoration, et une pension convenable.
Il partit , après ra'avoir exp;"imé sa reconnaissance pour le service que je lui lavais rendu , et son respect pour une souveraine , qu'on pouvait induire en erreur ^ mais qui savait au moins réparer avec éclat une faute et une injustice.
Cette princesse venait de choisir un nouvel aide de camp pour remplacer Momonoff ; il se nommait Zouboff, et était officier dans un des régimens de la garde. On voudrait pouvoir passer sous silence cette continuité de faiblesses, prolongées même jusqu'à l'âge où elles ne trouvent plus d'excuses ; mais tel est le sort des souverains , il n'est point de vie privée pour eux ; leurs liaisons intimes et leurs sentimens ont une trop fréquente influence sur la politique, pour échapper à l'attention publique; ils ne sauraient trop se le répéter, chaque journée de leur existence est une page de leur histoire.
Le nouveau favori s'était élevé sans que le prince Potemkin eût été consulté ; chacun était curieux de savoir s'il se rangerait au nombre des amis de ce prince , ou s^il oserait lutter contre son crédit.
Pour moi , qui ne le connaissais pas , je' regrettais l'éloignement du comte Momonoff, qui s'était toujours montré fort zélé pour les intérêts
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de la France; mais ^ peu de temps après, je vis qu'à cet égard rieti n'était changé : Zouboff re-^ chercha mon amitié avec empressement , et ne me cacha point qu'il agissait ainsi pour complaire à l'impératrice.
On reçut encore d'assez mauvaises nouvelles de Finlande: le général suédois Steding avait battu complètement le général Schultz à Pomala , et s'était eriiparé de son artillerie. Catherine me parut plus irritée qu'inquiète de cet échec.
Elle me parla avec beaucoup d'intérêt des affaires de France. «Votre tiers-état, me dit-elle , » élève de bien hautes prétentions ; il excitera le î) ressentiment des deux autres ordres , et cette » discorde peut avoir des suites aussi. longues que » dangereuses. Je crains que le roi ne se voie forcé » à trop de sacrifices , sans parvenir à satisfaire » les passions, »
Je lui répondis « que, sans être exempt dlnquié- » tude, je conservais encore beaucoup d'espérance, » puisque le roi, aimé de toute la nation, ne vou- » lait que le bonheur publie, et qu'en général l'ef- » fervescence des peuples ne devient violente et » durable, que lorsqu'elle se trouve contrariée et » comprimée par un injuste abus de la force. »
Peu de jours. après cet entretien , le vice-chan^
celier, m'ayant prié de me rendre promptement
chez lui, m'apprit les événemens qui s'étaient,
passés à Paris le î 4 juillet. Il me dit « que tout le
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» peuple de la capitale s*était insurgé, et avait » pris la Bastille ; qu'on avait Forcé le roi de venir » à rhôtel-de-ville arborer la cocarde de Finsur- » rection; que le désordre était au comble; enfin » que partout on bravait les lois, on insultait la » noblesse, on pillait les châteaux. »
Comme on ne m'avait rien écrit (suivant Tusage très blâmable, selon moi, et pourtant suivi par 'beaucoup de ministres dirigeans, dans la crainte de se compromettre), il m'était impossible de répondre d'une manière convenable, et de distinguer ce qu'il pouvait y avoir de vrai ou d'exa* géré dans ces nouvelles.
Elles se répandirent avec rapidité, et furent très diversement reçues, selon la condition et les sentimens de ceux auxquels elles parvenaient. A la cour, l'agitation fut vive, et le mécontentement général : dans la ville, l'effet fut tout contraire; et, quoique la Bastille ne fiit assurément menaçante pour aucun des habitans de Pétersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négocians, les marchands, les bourgeois, et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée, la chute de cette prison d'État, et ce premier triomphe d'une liberté orageuse.
Français, Russes, Danois, Allemands , Anglais, Hollandais, tous, dans les rues, se félicitaient, • s'embrassaient, comme si on les eût délivré d'une chaîne trop lourde qui pesât sur eux.
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Cette folie, que j'ai peine encore à croire en la racontant, n'eut que quelques momens de durée : la crainte arrêta bientôt ce premier mouvement. Pétersbourg n'était pas un théâtre sur lequel on pût faire, sans dangers, éclater de pareils sentimens.
Bientôt on fut distrait de ces événemens lointains , et les combats qui se livraient à peu de distance de la capitale , absorbèrent toutes les attentions» Comme on avait fait mystère de la victoire de Steding et de ses détails, ils furent, ainsi que cela arrive toujours-, connus, malgré le gouvernement , et fort exagérés. Le ministère s'en alarma, et défendit, sous des peines sévères^ de parler^ dans les lieux publics, des affaires de la guerre de Suède.
La fortune cessa bientôt de se montrer infidèle pour Catherine : elle avait ordonné aux escadres de Tchitchakoff et de Kasilinoff, de se réunir. La flotte suédoise s'y opposa. On combattit huit heures sans perte considérable des deux côtés ; mais les Russes s'attribuèrent, avec raison, l'avantage de cette journée, puisque leur jonction fut feiite.
Le prince de Nassau battit et mit en fuite vingt bâtimens suédois, dont plusieurs portaient des canons de vingt-quatre ; et , bravant le feu de tous les îlots fortifiés qui s'opposaient k sa marche , il franchit heureusement toutes les passes. Nous apprîmes aussi que le général Souwaroff et le
prince de Cobourg avaient défait trente mille Turcs , pris Foczany, douze étendards et le carop des musulmans.
On recevait de tous côtés les lettres les plus alarmantes, relativement à nos troubles intérieurs, et comme je persistais à. croire qu'un heureux accord terminerait ces dissensions, Catherine me dit : « Je le souhsfite plus que personne ; mais je i> ne conîmencerai à y croire que lorsque votre » peuple cessera de i^e livrer à des excès qui m'in- » dignent. Au reste, je vous avertis que les Anglais » veulent se venger de Imirs revers en Amérique: » s'ils vous attaquaient, cette nouvelle guerre vous y> rendrait service, en attirant au dehors le feu »' qui vous tourmente. »
L'impératrice, en finissant cet entretien, se montra très satisfaite de voir MM. de Saint-Priest et de Montmorin près du roi. « Leur sagesse , me dit- » elle, m'inspire une grande confiance. »
A peu près (dans le même teinps, je sus, par une voie sûre et secrète , les nouvelles tentatives que Élisait le prince Potemkin pour changer ma position : il avait écrit à Timpératrice, qu'il n'était pas d'une bonne politique d'appeler presque toujours exclusivement, près de sa personne, les ministres de Vienne et de Versailles ; que cette préférence donnait de l'humeur aux autres cours , et que, vu l'état d'inaction où nous réduisaient nos troubles, àl était prudent de ménager T Angleterre. Mais
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Catherine, sourde à ees représentations et ferme dans ses sentimens , ne voulut point admettre M. Whitworth dans son intimité.
Un incident assez singulier surprit alors et mécontenta notre gouvernement : M, de Choiseul avait obtenu que la Porte remît M. de Bulgakoff entre ses n^ains. Le ministre russe ne voulut point sortir ainsi de prison; il demandait que son élargissement fût une satisfaction directe et solennelle £iite à la Russie -^
C'était, selon moi, un noble procédé. M. de Montmorin , qui le regardait comme un manque d'égards pour la France et pour notre ambassadeur, espérait que je ferais partager son opinion et son mécontentement au cabinet russe; mais je ne pus réaliser cette (espérance ; il m'aurait été trop difficile d'agir avec quelque succès contre un hpmme dont j'approuvais la conduite.
L'impératrice eut bientôt un nouveau motif de s'applaudir des preuves de confiance qu'elle avait données au prince de Nassau : cet aventureux guerrier remportait, sur les mers du Nord, des palmes, non moins brillantes que celles don^t il s'était paré dans le Liman. Profitant habilement de l'impru dence commise par le roi.de Suède, qui s'ayan-çait toujours sans assurer sa retraite et ses com-* muni cations, il attaqua la flotte suédoise à l'embouchure de la Kimen,. et remporta sur elle une?victoire signalée. ^
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Le combat dura quatorze heures, depuis le matin jusqu'à une heure après minuit. Les Suédois furent mis en fuit^; Nassau s'empara du vaisseau amiral , de quatre autres bâtimens portant quarante canons , d'un cutter et de trois galères ; il fit prisonniers quarante officiers , treize cents matelots ou soldats , et coula bas plusieurs bâtimens embossés près des îles.
L'amiral suédois se vit contraint de se sauver sur un yacht. Dans cette glorieuse action la garde impériale accrut sa renommée, et le chevaher de Litta fut cité glorieusement.
Nassau, débarqué ensuite avec six mille hommes, marcha rapidement dans l'espoir de couper.toute retraite au roi de Suède; mais ce prince , menacé par trois autres corps russes, qui l'attaquaient de front et sur les flancs , avait abandonné à la hâte le poste d'Egfort. Nassau le poursuivit, atteignit son arrière garde, lui prit cinq cents hommes, une partie de ses munitions et ses bagages. Pendant ce temps, sa flottille, poursuivant ses avantages, détruisit encore quarante bâtimens suédois.
Dans ces journées si heureuses pour Nassau, il fit une grande perte , et éprouva un vif chagrin ; M. de Varage, officier distingué de notre marine, dirigeait, par ses sages et habiles conseils, le bouillant courage du prince; cet intrépide marin, étant débarqué et poursuivant aviec trop d'ardeur les tro upes de Gustave , fut tué par dés Bashkirs , horde
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de sauvages qui déparent Farmée russe plus qu'ils ne la servent; ces Barbares avaient pris M. de Varage pour un Suédois.
Nassau^ remonté sur ses galères, voulait poursuivre le roi jusqu'à Ix)uisa ; mais un coup de vent dispersa sa flotte, qui rentra victorieuse dans le port de Cronstadt, avec àes prises nombreuses et ses honorables trophées.
Au commencement de cette campagne, Gustave III, toujours chevaleresque, se souvenant 'd'avoir vu plusieurs fois, en France et à Spa, le prince de Nassau, qui l'avait frappé par son amour pour les combats et pour la gloire, lui avait écrit une lettre pleine de courtoisie. « J'avais cru , lui » disait- il, d'après nos derniers entretiens, que » j'aurais le plaisir de recevoir l'offre de votre »épée; mais, puisiju'à mon grand regret, vous >) allez combattre contre moi, je me flatte au » moins de conquérir, sur les champs de bataille^ n l'estime d'un tel adversaire. »
La fortune changea promptement ces obligeantes dispositions ; et lorsque le roi connut la relation très véridique, publiée par l'impératrice sur la victoire des Russes , son amour-propre blessé lui faisant oublier sa modération ordinaire, il y répondit par une autre relation, dans laquelle il efforçait d'atténuer ses pertes et les avantages remportés sur lui.
Le prince de Nassau lui écrivit à ce sujet la let-
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tre suivante , qui m'a paru trop piquante pour ne pas la rappeler ici.