MÉMORIAL (Aoât
• que s'il eût vécu encore quelques années > fl » eût reconquis Fopinion et Tamour de sa Cour, » qu'il s'était aliénés. Les Anglais , méconfens , » et même extrêmement irrités du changement n qui s'était* opéré en lui depuis un an, n'ou^ «• blièrent rien pour encourager ses ennemis in^ » teneurs. Ils parvinrent à accréditer l'opinion I» qu'il était fou , et enfin nouèrent une conspi- » ration pour attenter à sa vie. L'opinion géné^ » raie est que
'9 la veille de sa mort, Paul étant à souper avec » sa maîtresse et son favori , reçut une dépêche » où on lui détaillait toute la trame de la cons-^ » prration; il la mit dans sa poche, en àjour- » nant la lecture au lendemain. Dans la nuit il » périt.
» L'exécution de cet attentat n'éprouva aucun » obstacje ; le comte*** avait tout crédit au » palais j il passait pour le favori et le ministre » de confiance du souverain. Il se présente à »» deux heures du matin à la porte de l'appai-te-
• ment de l'Empereur, accompagné du géné- » rai***, de*** et de***. Un cosaque affidé, qui
(Août 1816} DE SAINTE-HÉLÈNE. ^5^
• était à la porte de sa chambre , fît des diffi^ » cultes pour les laisser pénétrer chez lui; ih » le massacrèreot aussitôt. L'Empereur s'éveilb » au bruit, et se fêta sur son épée; mais les^ » conjurés se précipitèrent sur lui , le reriver^ » sèrent et Tétranglèrent. Le général *** fut celui » qui lui donna le dernier coup ; il marcha sur » son cadavre. L'Impératrice, femme de Paul, » quoiqu'elle eût beaucoup à se plàîm^e des » galanteries de son mari, téme^îgna une vraie » et sincère affliction ; et tout ceux qui avaient
• pris part à cet assassinat furent cohstammeni » dans sa disgrâce »
» Bien des années après , le général *** com-
» mandait encore ...•* -
» quoi qu'il eu soît , cet horrible événement » glaça d'horreur toute l'Europe , qui fîit surtout » scandalisée de l'affreuse franchise avec laquelle » les Russes en donnaient des détails dans toutes i les Cours, Il changea la position de l'Angleterre » et les affaires du monde. Les embarras d'un » nouveau règne • -
nSd MÉMORIAL (Àot^t iSiOJ
» donnèrent une ^utre direction à U politique de la Cour de Russie* Dès le ci|iq avril ^ les matelots anglais qui avaient été Mts prisonniers de guerre p»ar suite de Tembargo, et envoyés d£|ns Tîntérieur d? Tempire^ furent rfippelés. La commission qui avait été oba^rgée de la liquidation des ^ioiqmes dues par |e commerce anglais fut dissoute. Le comte "^^i qui continua à être Jie principe ipinistre^ fit connaître aux àmiratiix anglais » Je vingt avril ^ que la Rus^e accédait à toutes les demandes du cabinet anglais ; que Tintention de son maître était que^ d'après la position du gouvernement britannique de terminer le différend à Tamiablepar une feonventîon : pn cessât toutes hostilités jusqu'à la réponse de Londres, Le désir d'une prompte paix avec l'Angleterre fut hautement manifesté 5 et tout annonça le triomphe de cette puissance. » {Mémoires de Napoléon, publies par le général Gourgaud ^ tom. a, p. i5i. N. B. On vient de lire ci-dessus que l'Empereur se plaignait que le prince de Ponte-^arvo ( Bemadotte ) était à peine en Suède qu'il avait eu à s'en défier, et à le combattre. Voici une
Googk
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLËNB. a59 '
lettre du moment y tout à ùil à l'appui de cette a^sertioïi , reufermaut d'ailleurs uu exposé pré* eieva, du Système continental.
Aux Toileries , le 8 août i81k.
« Monsieur le Prince Royal de Suède , votre correspondance particulière lii'est parvenue ; j'ai apprécié, comme la preuve des sentimens d'a« mitié q[ue vous me portez , et comïûe une marque de là loyauté de votre caractère, les eom-* mmications que vous me faites. Aucune raison politique lie m'einpèché de vous répondihe,
» Vous appréciez sans doute le» motifs de mon décret du yingt et un novembre i8o€« Il ne pres^ crit point de lois à FE urope ; il trace seulement la marche à suivre pour arriver au niême but : les traités que fai signés font le reste. Le droit de blocus que s'est arrogé l'Angleterre , nuit autant au commerce de la Suède, est aussi con-^ traire à l'honneur de son pavillon et à sa puissance maritime, qu'il nuit au commerce de l'Emr pire Français et à la dignité de sa puissl^nce. Je dirai même que les prétentions dominatrices de l'Angleterre sont encore plus offensives
dôû MÉMORIAL (Août 1816)
envers la Suède ; car votre commerce est plus maritime que continental : la force réelle du royaume de Suède est autant dans l'existence de sa marine y que dans l'existence de son armée.
» Le développeîxieni des forces de la France est tout continental. J'ai su créer ^ dans mes Etats un commerce intérieur qui porte la vie et l'argent des extrémités de l'Empire au centre y et du centre aux extrémités ^ par l'impulsion donnée aux industries agricoles et manufacturiècesy, par la rigoureuse prokibitîon des produits étran-^ gers. Cet état de chose est tel , que je ne sais pas si le commerce français aurait beaucoup à gagner par la paix avec l'Angleterre.
» Le maintien \ l'observa^ice ou l'adoption du décret de Berlin , est donc , j'ose le dire , plus dans les intérêts de la Suède et de l'Europe que dans les intérêts privés de la France.
» Telles sont les raisons que ma politique ostensible peut proposer à la politique ostensible de l'Angleterre. Les raisons secrètes de l'Angleterre , les voici : elle ne veut pas la paix ; elle s^est refusée à toutes les ouvertures que je 1«»
(Aoàt 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. âÔiN^
ai fait faire ; la guerre agrandit son commerce et son territoire ; elle craint des restitutions s elle ne veut pas consolider le nouveau système par un traité; elle ne veut pas que la France soit puissante. Je veux la paix, je la veux en-r tière , parce qu'elle seule peut assurer les nour Veaux intérêts, et les Etats créés par ia conquête. Je pense que sur 'ce point Votre Altesse Royale ne doit pas différer de sentimens avec moi.
» J'ai beaucoup de vaisseaux, je n*ai point de marins; je ne puis lutter avec TAngleterre pour l'obliger de faire la paix : il n'y a que le système continental qui puisse réussir; Je n'éprouve à cela aucun obstacle de la part de la Russie et de la Prusse :' leur commerce n'a qu'à gagner au régime prohibitif.
» Votre cabinet se compose d'homnpies éclairés. Il y a de la dignité et du patriotisme dans la nation suédoise. L'influence de Votre Altesse Royale dans le gouvernement est généralement approuvée : elle trouvera peu d'obstacles à souSr traire ses peuples à une soumission mercantile envers une nation étrangère. Ne vous laissez pas
96s MÉMORIAL (Août 1816)
prendre à ées appâts trop flatteurs 4fue vous présent ferait (^Angleterre. L'avenir vous prouvera que quelque soient les révolutions que le temps doit produire , les souverains de l'Europe donneront des lois prohibitives y qui les laisseront maîtres chez eux.
» L'article III du traité du vingt-quatre fé<vrier 1802 corrige les stipulations incomplètes du traité de Frédérisham. Il faut qu'il soit rigoureusement observé pour tout ce qui regarde les denrées coloniales. Tous me dites que vous ne pouvez vous passer de ces denrées , et que , par défaut de leui* introduction ^ les revenus de vos douanes diminuent Je vous donnerai pour vingt millions de denrées coloniales que j'ai à Ham* bourg ; vous me donnerez pour vingt millions de fer. Vous n'aurez point d'argent à exporter de la Suède. Cédez ces denrées à des marchands : ils paieront des droits d'entrées; vous vous dé* barrasserez de vos fers : cela m'arrangera. J'ai besoin de fer à Anvers j et je ne sais que faire des denrées anglaises.
» Soyez fidèle au traité du vingt-quatre février; chassez les contrebandiers anglais de la
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rade de Gathembourg; chassez-les de tos eôtes ^ où ils Ixafiquent librement , je vous donne m» parole que 5 de mon côté^ je garderai scrapu-* leusement les conditions de ce trsdté. Je m'op» poserai à ce que vos voisins s'aj^roprient vos possessions continentales. Si vous manquez à vos engagemens^ je me croiraî dégagé des miens.
» Je dësire toujours m'entendre amicalement avec y. A. R. ; je verrai avec plaide qu'elle communique cette réponse à S. M. Suédoise , dont j'ai toujours apprécié les bonnes intentions.
» Mon ministre des affaires étrangères répondra ofiSciellement à la dernière note que le comte d'Ëssen à fait mettre sous mes yeux.
» Cette lettre n'étant à autre fin^ etc. , etc. »
NAPOliON.
Jeudi 8.
Tigne patrimoniale de Napoléon 9 etc; -*- Sa Nour^ rîce^ etc. — * Son toit paternel. •— Larmes de Joséphine durant les échauffourées de Wurmser^ aux enTÎrons de Hantoue.
Je suis entré chez l'Emper^ifr sur les onse beures; il faisait sa toilette et passait en revue ^
1164 MÉMOWAt (Aoûrt, i8i6)
avec son yalet-dé-chambre , plusieurs ëchantilloDS de parfumeries et d'odeurs envoyés d'An- , gleterre; il s'inforibaît de tous, n'en connaisgait aucun/ et riait fort de sa crasse ignorance, disait-U. Il a désiré déjeûner sous la tente , et BOUS y a tous réunis.
II. se plaignait de la inauvaise quî^lité du vin, et appelait en témoignage son maitre-d'faôtel , Cipriani, qui est Corse, pour affirmer, qu'ils en avaient de bien ïneilleiir cher eux. A oe sujet il diss^it avoir eu en patrimoine la première vigne de rUe , grande et considérable, VEsposataj c'était son nom; il n'en devait parler, disait-il, qu'avec recpnnaîssance. C'était grâce à elle quîl avait, dans sa jeunesse, fait ses voyages de Paris; c'était elle qui fournissait aux frais de ses $^ mestres. Nous lui demandions ce qu'elle allait devenir. Il nous a dit en avoir disposé depuis long-temps en faveur de sa nourrice , à laquelle îi croyait bien avoir donné dans l'île peut-être cent vingt mille francs de bien-fonds; il avait voulu môme lui donner , disait-il , sa maison patrimoniale; mais la trouvant trop au-dessus de l'état de sa nourrice^ il l'avait donnée à la
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 265
famille Romalino , sa plus proche du côté maternel, à condition que celle-ci ferait passer son habitation à là nourrice *.
En somme ^ il en avait fait une grande dame^ disait-il. Elle était venue à Paris lors du couronnement; elle avait eu une audience du Pape de plus d'une heure et demie. « Pauvre Pape, 9 disait l'Empereur, il fallait qu*il eût bien du ©temps de reste! Elle était, au demeurant, » extrêmement dévote. Elle avait pour mari un » caboteur de Tîle. Elle plut beaucoup aux Tui- I ', ' • ■ - > ■ - . -^ .. .
* La maison patrimoniale de Napoléon , son berceau , {possédée en effet aujourd'hui par M. Romalino, membre de la chambre des députés, est detneurée, comme on le pense , un objet de vive curiosité et de grande vénération pour les voyageurs et surtout pour les militaires.
Je tiens de témoins oculaires , qu'à l'arrivée de chaque régiment eh Corse, elle a été Tobjet d'un spectacle constamment renouvelé, les soldats y accourant aussitôt en foule, et s'y faisant introduire d'autorité, comme y ayant droit. Une fois admis , chacun s'y montre selon sa chaleur de sentiment : l'un, en parcourant des yeux, lève les mains vers le Cîel; celui-ci s*agefiouiIle , celui^ là baise le plancher; des larmes roulent dans les yeux d'un autre : il en est qui semblent en démence. On a dit quelque chose de pareil du tombeau du grand Frédéric* Voilà l'empire des héros I
àm MEMOKIAL (Âoat 1816)
* lèrîes, et ehdhanla toute la famille par la vÎTa- » cité de sbn langage et de ses gestes. L^Impéra- » trice Joséphine lai donna des diamans. »
Après le déjeûner, l'Empereur^ fidèlfe â sa résolutiéh d'hier, a voulu se mettre au travail ; il a mis la dernière main au chapitre dé la bataille de Castiglione, si remarquable pour la précision des manœuvres et l'importance des résultats éloignés.
Après ce travail il a gagné le bois , dans l'intention d'y attendre la calèche. Continuant la conversation qu'avait amenée le chapitre , il racontait que Joséphine était partie de Brescia avec lui, et avait ainsi commencé la campagne coutré Wurmser. Ai*rîvée à Vérone , elle avait été témoin des premières ftisillades. Revenue à Castel-Novo , et voyant le passage des blessés , elle Voulait gagner Brescia; Inais elle se trouva arrêtée 'par l'enneinî déjà à Ponte-Marco. Dans l'inquiétude, l'agitation du moment, la crainte là saisit, et elle pleura beaucoup en quiltaûl son mari, qui Itii dit en l'embrassant, et avec une sorte d'inspiration i « Wurmser va payer » cher les pleurs qu'il te cause ! » Elle fut oblî-
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. îi6y
gée de longer, en voiture et de très- près , le siège de Mantoue, On tira -sur elle de k place , et quelqu'un .de sa suite fut même atteint. Elle traversa le Pô, Bologne, Ferrare, et gagna Lucques, poursfiivîe par la crsdnte et les mauvais bruits qui volaient d'ordinaire autour de nos ar-« mées patriotes; mais soutenue intérieurement par son extrême confiance en Fétoile de son mari.
Telle était pourtant déjà l'opinion de l'Italie, observait l'flmpereur, et les sentimens imprimés par le général français, qu'en dépit de la crise du moment et de tous les faux bruits qui l'accompagnaient, sa femme fut reçue à Luc-* ques par le Sénat, et traitée par lui comme l'eût été la plus grande princesse : il vint la complimenter, et lui présenta les builes d'hon* neur ; il eut lieu de s'en applaudir. Peu de temps après, les courriers annoncèrent les prodiges de son mari , et l'anéajatissement de Wurmser.
L'Empereur es.t revenu au salon pour la première fois depuis l'incendie. On le meuble peu à peu avec des objets envoyés exprès de Lon-^ dres: Il est un tant soit peu plus supportable. Après dîner l'Empereur a d'abord commencé
î>C8 BIÈMORIAL (Août i8t6)
Turcaret, dont^ en dëpit de tout son esprit, a-t-îl dit, il se sentait rebuté par son abjection; mais c'était le cachet de Le Sage, a-t-il observé. Puis il a passé à l'Avocat Patelin, dont fc vrai comique Ta fort amusé.
Vendredi 9. ?
L'Empereur a déjeuné sôus la tente ; il y a retravaillé le chapitre de la Brenta, où l'audace des entreprises, la multitude des combats, le prodige des hauts faits , semblent appartenir bien plus aux fictions du Tasse, qu'aux vérités de nos temps modernes.
A trois heures il est monté en calèche. Le Gouverneur s'était présenté durant notre promenade ; il eût désiré parler à l'Empereur au ^jet, croit^on, de la fèle du Prince Régent, qui est lundi prochain, douze du courant, et le prévenir des salves que cette circonstance occasionnera au camp, si près de nous. D'un atitré côté, on (Et qu'il a donné l'ordre de ne fournir que la table de l'Empereur, et de faire un compte particulier pour chacun de nous ,
(Août 1816) DE SMNTE-HÉLÈNE. 269
trouvant la dépense fort au-dessus de son crédit. Cela est à peine^ croyable ; toutefois nous verrons.
Samedi lo.
Catherine II. — Gardes impériales. — Paul I", etc. ; Projets sur l'Inde , etc. .
' L'Empereur a été souffrant et a pris un bain. Sur les trois heures îl s'est promené et a demandé la calèche. Il venait de lire Thistoire de Catherine. « C'était une maîtresse femme, di- » sait- il : elle était digne d'avoir de la barbe' » au menton. La catastrophe de Pierre , celle » de Paul, étaient des révolutions de sérail, des » coups de mains de janissaires. Ces milices dç » palais sont terribles , observait-il , et d'autanjt » plus dangereuses que le souverain est plus; ab- » solu. Ma garde impériale aussi eût pu devenir » fatale sous une autre main que la mienne.. »*
L'Empereur disait que lui et Paul avaient été au mieux ensemble. Lors de la catastrophe decelui-ci, dans laquelle du reste le public tt'a épargné ni les siens, ni ses alliés. Napoléon complottait, ajoutait-il, précisément en ce mo-
d^o MÉMORIAL (Août 1816)
ment -là même 'avec lui une expédition des Indes y et il leût certainement porté à l'exécuter. Paul luî écrivait très-souvent et fort au 'long : sa première communication avait été curieuse et originale. « Citoyen Premier Consul , » lui avait-il écrit de sa main, je ne discute point » le mérite des droits de Thomme; mais quand 9 une nation met à sa tète un homme d'un » grand mérite et digne d'estime , elle a un n gouvernement, et la France en a désormais » un à mes yeux, etc., etc. »
Au retour, nous avons trouvé l'Amiral: et sa femme; l'Empereur les a fait monter en calèche, et a fait un tour de plus; il s*est ensuite promené quelque temps d'une manière tout à fait gracieuse avec lady Màlcolm.
Après dîner, l'Empereur a feuilleté deux volumes du Théâtre Français, sans pouvoir rien rencontrer qui pût le fixer.
Dimanche ii.
L'Empereur évêque, etc. — N'a?ait jamais souffert de . Testomac.
Après le déjeûner sous la tente et quelques
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. ^yi
tours de jardin, TEmpereur a fait une dçmîère leçti^e du chapitre d'Arcole *.
Durait notre tour en calèche : « C'est diman- » che, a fait ojfc)server quelqu'un. Nous aurions 1 la messe, a dit rEnjpereur, si nous étions en 9 pay^ chrétien, si nou^s avions un prêtre, et 9 cela nou$ eût fait passer un instant de la jourf née. J'a^ toujours aimé le son des cloches de »canij>agne^ disait -il. Il faudrait se décider^ » ajoutait- il gaîment, à faire un prêtre parmi » nous : le curé de Sainte-Hélène. — Mais comr 9 ment l'ordonner, a-t-on dit, sans évêque? — B Et ne le suis-^je pas^ a repris l'Empereur, n'ai- » je pas été oint du même chrême, sacré de la » même manière? Clovis et ses successeurs n'a- > yaient-ils pas été oints, dans le temps, avec » la formule de Rex christîque sacerdos ? N'é- » tait-ce pas là réellement de vrais éyêques? La ^ jalousie et la politique des évêques et des * Papes n'a- 1- elle pas seule amené depuis la » suppression de cette formule? etc., etc.
* On le trouve imprimé dans ce recueil; tome 5, page 216.
a^a MÉMORIAL (Août 1816)
A dîner, je ne mangeais pas; l'Empereur a voulu en connaître la cause. J'avais un grand mal d'estomac, souffrance à laquelle je disais être fort sujet. » Je suis plus heureux que vous, a » observé l'Empereur. De ma vie je n*aî. senti «ma tête, ni mon estomac. « L'Empereur se répétait volontiers; aussi a-t-il prononcé ces; mêmes paroles peut-être dix, vingt, trente fois au milieu de nous en différens momens \
* D'ordinaire je passe tous les détails de ce genre , à cause de leur minutie; mais celui que je viens de mentionner en cet instant , n'acquiert qu'une trop grande importijince par la nature de la mort et les agonies pro- Jougées et terribles de l'immortelle victime, qui a succombé sous les triples tourmens du corps , de l'esprit et du cœur. Il eût leu bien moins à souffrir entre les mains des Cannibales!... Et ce supplice, ces tourmens, lui ont été froidement niénagés par une administration barbarequî a entaché de cet acte les annales d'un peuple si justement renoipmé par l'élévation de ses sentimcns et sa ^jmpathie pour le malbeiir !.. Mais aussi une triste et pénible célébrité s'attachera au nom dès bourreaux de Nà-' poléon. L'indignation des cœurs généreux de tous les pays et de tous les âges les frappe à jamais d'une éter« pelle réprobation !
(Aoû 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 373
Lundi 12.
Canipagne de 180g , dite de Wagram; espaoe de six mois. — - État de l'Europe. — ? Plans de la cinquième coalition. — Machinations intérieures. — Bataille d'Eckmûlh. — Belles leçons de stratégie. — Réflexions; conséquences. — Bataille d'Essling. — Bataille de Wagram. — Traité de Vienne, le 14 octobre.
L'Empereur a passé la matinée dans son bain , à lire les journaux des Débats de mars et d'avril, venus hier par la voie du Cap. L'Empereur s'en est fort occupé : ils lui laissaient beaucoup d'agitation.
, En général , depuis que l'Empereur avait reçu des livres et surtout les Moniteurs, il demeurait beaucoup plus chez lui, il sortait à peine : plus de cheval , pas même la calèche ; à peine respirait-il quelques instans dans le. jardin ; il ne s'en portait pas mieuxç ses traits et sa santé s'altéraient visiblement.
Aujourd'hui je l'ai trouvé lisant les Ciioisades de Michaud, qu'il a quittées pour parcourir les Mémoires de Bezenval. Il s'est arrêté sur le duel de M. le Comte d'Artois et du Duc do
074 UÉMORUL (Août 1816)
Bourbon; il en trouvait les détails curieux; mais bien loin de nous* « Il est difficile , disait-il, de 9 To|r d^s temps plu^ rapprochés et des mœurs » axks^i différentes* »
Dans le cours des conversations du jour , il est arrivé à l'Empereur de dire de nouveau , ce que )e dois avoir déjà mentionné ailleurs ^ que $a plus belle manœuvre avait été à Eckmûlli, «ans toutefois la spéciûer davantage.
J'exprimais , et au moment m^ême de l'impression de ce volume , mes regrets à of t égard à un de mes amis auquel je laissais parcourir mon manuscrit. Il m'a dit qu'il n'hésitait pas à prononcer que ces n^ots de l'Empereur dussent s'entendre , non seulement de tout l'ensemble de la bataille , mais encore de celui de toute la campagne , qu'il disait être celle qui avait renfermé le plus d'embarras et requis le plus de combinaisons et de génie. « L'Empereur, me disait-il , y est toujours en action ; il tient constamment les fils qui , non seulement vont déterminer la victoire sur le terrain où îl opère; mais réagiront encore sur l'universalité de l'Europe. » Il a voulu me le prouver, et cette cir-
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a^S
constance m'a valu son secret. Cet ofiBcier, d^un rang élevé dans la garde , rendu à l'étude et à la vie paisible^ s'occupe dans sa retrâte, avec autant de talent que de modestie, d'une entreprise vraiment nationale : le tableau des campa-gnes de Napoléon sur le continent de l'Europe, par un témoin oculaire.
Sa campagne de 1809 étant entièrement finie, sauf rédaction, il à bien voulu me la confier; il a fait plus, il m'a fait l'insigne faveur de la mettre à mon entière et libre disposition. Elle m'a vivement attaché , et y trouvant grand nombre de circonstances et de choses inédites , des opinions, des sentimens tout à fait identi-ques avec les miens et marchant directement à mon but , je n'ai pas hésité à en introduire ici de grandes portions ; mon embarras n'a été que celui du choix à faire sur trois cents pages, appuyées de pièces , notes et documens authentiques. Je ne doute pas que la satisfaction de ceux qui liront ce que j'en extrais ne les porte à Joindre leurs vœux à mes vives sollicitations, pour déterminer leur auteur à nous faire jouir bien-tôt de la publicité de son grand et glorieux
a;6 MÉMORIAL (Août 1816)
travail, car dans l'obligation d'abréger ce qu'il m'a confié , je mutile sans cesse, c'est-à-dire, je gâte; L- auteur a commencé par démontrer trèsbien que la coalition contre la France n'a cessé d'exister depuis 1793 jusqu'en 18149 soit ouvertement, soit dans le secret des cabinets et au fond du cœur de la haute aristocratie européenne; que le cabinet anglais a été constamment l'âme et le guide de cette ligue permanente ; que toutes les campagnes du continent n'étaient que des épisodes de la grande lutte entre l'Angleterre et la France. Il fait observer que la coalition a pris une activité nouvelle, du moment qu'elle a vu les institutions de la révolution raffermies par l'établissement du trône impérial. Il prouve que dès la fin de i8o4, d'après des traités conclus à cette époque même entre les puissances étrangères , et surtout d'après la fameuse note du dix-neuf janvier i8o5 , ainsi que beaucoup d'autres pièces non connues , le but constant de la coalition a été le démembrement de la nouvelle France, le renversement du trône impérial , soutien des institutions de la révolution; enfin, le rétablissement
(Août i8i6) DB SAINTE-HÉLÈNE. 379
de Tancien ordre de cÉioses* 11 fait voir Napoléon perpétuellement réduit à se défendre contre les attaques du moment ^ à se mettre en mesure contre celles de l'avenir, et forcé d'opposer à ce système de coalition permanente du nord de l'Europe, et de guerre perpétuelle de TAngleterre, le système défensif du midi, établi par l'organisation nouvelle de l'Italie , dé la confédération germanique et de la péninsule espagnole.
«Vainement Napoléon, pour désarmer cette inimitié des souverains , a-t-îl pardonné à l'Au^ triche en i8o5, à la Prusse en 1806; accordé la paix à la Russie en 1 807 j demandé constamment la paix du monde à l'Angleterre ; chacune de ces puissances ne se soumet qu'à la force ^ et ne souscrit des traités qu'avec l'intention de les rompre, etc. , etc.
» Napoléon, au milieu de son expédition d'Es* pagne , est contraint de quitter inopinément ce pays , et reparaît tout à coup aux Tuileries le vîiigt- trois janvier. Il devenait urgent pour luC d'accourir à la défense de l'Empire immédiatement menacé. ^,
9^ * HJilMORIAL (Août 1816)
«Quelque rapide qu'eût été rinçursioa dé TEiaperèur daûs la pé^iosiale, fc^e court iuter- Talle hVBk suffi aux intrigues du mmistèire an«glaîs^t'à la malteillance des cabiirets du cod* tinent pour accomplir une nouvelle eoalitioiB*
» La Prusse avait armé furtivement, et s'engageait à se déclarer dans l'occasion; l'enthousiasme d'ÂIêxaiDbdfè potur Napoléon s'était déjà éteint. Un Voyage du Roi et de la Reine de Prusse à Pétersbourg avait opéré cç dbangement t la Russie ^iait lé îoaoment favorable , se concertant ^jà eti secret avec la Pîiidse , et iiant des intélligenoes mystérieuses avec Vienne. Qiralit à rAutriche 9 qui^ laissée trop ferte par le taraité de Presbourg , n'avait eu depuis d'au*tre sentiment que -de dévorer ses peines en mul* tiplcant les .protestations d'amitié, d'autre occu* pation que de songer à recouvrer ses pertes et -k se donner des £3rces , elle ne dissimulait plus; eHe se mettait en campagne., fière et mena- ^çaD^, mais destinée eâcefe une fois à devenir idiape ^ie l'égoîsmie du cabinet anglais , et^à iomèer seule victime de cette nôuvielle coalition. Elle avait pour elle, en c^. moment, sa popula*
(Aoikti8i6) D£ SilNTE-HÉLËNE. «79
don soHS les armes ^ les «ngagemens ou les promesses de ses.Toisins, le rœu des Allemands^ le coneonrsde l'Angleterre, et les préventions ciniYerseUes que les intrigues des eabinets et la haine de Tàristobratie européenne ayaiént amassées contre Napoléon ; enfin , les nombreuses machinations oul*dies contre lui , tant au-dehoi« qu'au-^dedans de son empire.
» A cette époque^ toute rAlIemagne, et surtout le nord de ce pays, était remplie d'associations secrettes dirigées contre la France. La niasse démoîcratique , conduite par des publicistes et dés professeurs exaltés , rêvait la régénération |>olitique > besoin du siècle. Les intérêts aristocratiques se joignaient ardemment à céar4à, sous l'apparence patriotique de la libération allemande , W calculant au fond que 4e retour de leurs privilèges. T6us étaient unis âous le nom généralement eonmi de Ti^enrbund (Association de la vertu.)
» Ainsi la cinquième coalition 'ise^préaente tout à la fois, guerrière et conspiratrice. Soumise à la direction machiavélique du mini^tèf e anglais , tout lui sera bon.
&8d MëMORIâL (Août 1816)
9 On résolut donc de diriger des armées régulières au cœur de la France, et d'employer «n même temps de grandes diversions sur les points les plus éloignés de son territoire , les plans d'insurrection des peuples alliés , celle même de nos armées, de nos dépattemens, tout cela est aujourd'hui reconnu et bien prouvé.
» Mais pour exécuter un tel projet, il avait fallu avant tout pervertir l'opinion des peuples. L'Angleterre avait répandu ses agens et son or sur tous les points de l'Europe ; elle avait des intelligences dans tous les pays et des dépôts d'armes en Sicile, à Gibraltar, à Heligoland, sur toutes ses escadres. Là Prusse et l'Autriche avaient travaillé rAlIemagne, le Tyrol, l'Italie.
On avait constamment combattu , sous toutes les formes, tous les résultats de la révolution propres à régénérer l'Europe ; on mit habile*ment à profit les admirables succès de nos ar*^ mées qui, à la suite de tant de provocations, avaient parcouru et occupé tant de territoire j Dn s'en servit pour irriter l'orgueil humilié , les intérêts froissés, pour créer des animosités particulières et exciter des haines invétéréesv
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a8i
et quand la révolution eut oherobé à m coMOr lider par les formes, la centralisation et lunité de l'Empire. Alors toutes les machinations -des étrangers dirigées jusque là eontre elle, toutes les malveillances ennemies, furent dès cet iHs^ tant reportées en entier sur la personne ^e TËm^ pereur, dont les destinées , }ugeaif>-on, devaâe&t entraîner désormais tout le système.
» Napoléon , bien que toujours provç^qu^^ lut représen1;é partout comme le seul auteujT.de^Jla guerre -perpétuelle , insatiable de comjm^t^s \ aspirant à la monarchie universelle. Ses enner mis , au contraire , furent dépeints comme les défenseurs de Isi liberté générale^ les victimes d'une noble et juste opposition* Tandis que ses partisans ne furent plus que les courtis^u^s. m-r téressés d'un usurpateur heureux, avides de s'élever avec lui , ennemis de tous les droits des nations, et de toutes leurs libertés. Chacun des actes de l'Empereur fut cité comme une oppressioa ; la défense à laquelle on le réduisait consr tamment n'était plus qu'une offensive perpétuelle. Tous les gouvernei^ens qu'il avait déjà vaincus, bien qu'il les eut épargnés, n'en der* 5. • 18
qSîi Mémorial (Aoûi i8iG>
mearaient pas moins , disait-on , les objets cons* tans de sa haine, et ne devaient s'attendre plus tard qu'à une destruction finale, etc. , etc.
» Qu'on ne soit pas étonné que d'aussi fausses allégations aient obtenu quelque crédit à cette époquef Les négociations des coalisés, qui eussent pu éclairer la vérité , restaient tellemeat secreltes, qu'encore aujourd'hui, malgré le temps écoulé, on connaît à peine quelques-uns de leurs documens ; ils étaient servis en cela par Napoléon même, qui se voyait contraint de cacher aux siens les complots de ses ennemis, et leurs projets homicides,
» Toutes ces inculpations, soigneusement propagées dans les pays étrangers , trouvaient accès jusqu'au sein de nptre France , parmi les chauds partisans de !a révolution, qui disputaient sur des garanties sociales, quand l'existence même àe la société était en danger. Ces inculpations étaient accueillies en tous pays par les hommes prématurément occupés d'idées républicaines , et qui s'effrayaient de voir un bras vigoureux régulariser les monarchies. Elles pénétraient jusque dans nos glorieuses bandes : tous les en-
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fans de la victoire ne savaient pas s'en préserver La longue occupation de rAlIemagne et de TI* talie les avaient intéressés au sort de leurs habitans ; et slls ne partageaient pas précisément tous leurs sentimens , du moins n'y restaient-» ils pas assez étrangers. Nos armées d'Espagne étaient attaqiiées par d'autres idées ; une généreuse commisération en faveur d'un peuple qu'on disait opprimé et injustement assailli , l'éloignement de l'Empereur , cette source immédiate de toute gloire et de toute faveur, tout concourait à rendre plus pénible la guerre de la péninsule. Ce qui, chez l'étranger, excitait la haine et la vengeance , produisait chez nous le refroidissement. Il était accru dans la masse par la fatigue d'un service trop prolongé , et dans les chefs, par le regret de ne pas jouir des avantages acquis, après cet âge où le mou- Tement n'est plus un besoin ; car il est bon de considérer dans l'histoire de nos événemens la progression de l'âge dans la glorieuse génération dont la jeunesse avait opéré les merveilles de la révolution. Or, cette génération avait atteint désormais la maturité ; et pour la plupart
!i84 MÉMORIAL (Août iSiG)
de ceuk qui la composaient , le terme probable de lelirt espérances.
» Cette folis, continue raùteùr, lès armées autrichiennes devaient attaquer de front , et marcher droit sur nos frontières , non comme en 1799, i8o5 ou i8i4j en cherthànt les endroits faibles $ mais comme gens au contraire qui ne craignaient pas les parties les plus fortes , étant assurés d'y trouver de l'appui. En même temps on devait détacher au loin des corps autrichiens ^ dans la Prusse méridionale^ sur la Yistule y dans la Sâxe^ dans la Bavière , dans le Tyrol et le Voralberg ^ appelant partout à des insurrectioiis iqUon avaient préparées ^ et auxquelles devaient prendre part surtout les anciens sujets prussiens , plus exaspérés que tous les autres 9 excités en dessous main par leur ancien gouvernement.
» Le corps de Tarchiduc Ferdinand devait arriver juèqu'à Thom , ^menant cent pièces de canons dont la Prusse avait besoin avant de se déclarer. La coalition comptait que les souverains de ia confédération du Rhin se joindraient à elle, soit de gré, soit de force, à mesure que
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les armées autrichiennes s'ayanqeraieat sur leur territoire, Dej pronaesses et d^s menaces leur avaient été déjà adressées; et, s'il faut juger de cette époque par celles qui on» suivi , les espérances des coalisés a'étaiept pas entièrement dénuées de fondement.
» L'Angleterre devait opérer conjointement avec TAutriche, et faire en même temp^ de fortes diversions. Un armement , le plus cpnsidérablç qu'elle eut jamais rassemblé^ était dans ses ports de la Manche., et pouvait jeter une armée de plus de quarante mille hommes, soit dans le nord de rAllempgne, soit dans la ilollapde ou dans la Belgique, qu'oQ supposait mécontentes. Cette armée, marchant au-^l^vant de la grande armée autrichienne, pouvait se rejoindre à elle sur le Rhin, au travers des pays insurgés. Des troubles éclatèrent effectivement dans le nord de rAUemagne , en Hollande et dans Tancien électorat de Trêves ,. pays le plus favorablement situé pour une telle opération. Des bouches du Wéser et des côtes de la Hollande aux frontières de la Bohême, il n y a guère plus de cent lieues de distance. Il sufii-
%m MÉMOAIAL (Août 1816)
sait donc de quelques succès ^ de quelques jours pour accomplir cette jonction. Une autre armée anglaise de quinze mille hommes, réunie en Sicile, devait délMrquer à Nàples, faire soulever ritalie méridionale -, et aider ainsi aux opérations de l'armée autrichienne dans la Lomhardie.
» A Taide de toutes ces attaques des armées et des nations étrangères, des machinations peut* être plus terribles encore, se tramaient dans l'intérieiir de la France. Il est reconnu maintenant que le conventionnel Fôuché , réunissant alors les ministères de Tintérleur et de la police, servait depuis long-temps la famille des Bourbons. ' Chaque semaine il lui livrait le bulletin secret destiné k Napoléon seul. « On prétend aussi que Fouché voulait se saisir du pouvoir lors des nouvelles de la bataille d'Essling, et de la rupture des ponts du Danube. » D'autres disent • qu'en cette circonstance * la couronne impériale devait être déférée à Bernadotte **. Il
* Monlvéran, t. 5 ; Galerie historique ^ t. a et 4» ^^<^« ** Ceci »« rappelU uoe circonstance personnelle qui
(Ao&li8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. ASy
est pluâ aise de pressentir que de conn&itre
exactement les Intrigues auxquelles put se livrer
présente un singulier rapprochement ayec ce que rapporte cette histoire.
Lors de Taftaque sur Anvers, ayant demandé à m'y rendre comme yolontaire, le duc de Feltre, ministre de la guerre, ayec lequel je me trourais lié, me destina à rétat-major général du prince de Ponte -Gorro ( Bernadotte). Ce ministre me dit, en m*expédiant, qu'il allait me charger pour son beau-'frère, chef de l'état-major du prince, d'un message Tcrbal qu'il n'eut pas touIu confier au papier, me priant d'en bien retenir les expressions. Elles étaient celles-ci : r Nous ayons des raisons' de » croire à d'étranges menées de la part de Bernadotte^ A » une ambition tout à fait extrayagante. Ainsi point de » démarches , point de signatures qui pussent yous com-' » promettre : yeillez aux pièges. Ces paroles, sans explications ni commentaires, et ayec l'état politique des choses telles qu'elles me paraissaient alors à moi, ' portion du yulgaire, me semblèrent du yéritable grec. Je les rendis comme Je les ayais reçues, sans m'en in« quiéter autrement; et encore aujourd'hui je suis loin de prétendre qu'elles dussent être d'un poids décisif; seulement , je les rapporte.
£n addition à cette anecdote , en voici une autre qui m'a été cotitée dcjpuis la publication du Mémorial, par quelqu'un qui prétendait la garantir. Elle est bien propre à corroborer l'opinion émise au texte ci-dessus, touchant les machinations intérieures , ourdies de longuô main.
Immédiatement après la bataille d'Essling, m'a -t -on «lit , un émissaire arriva du champ de bataille à Fouché
2168 IlÉllORUL (Aoàli8i6)
08 Aiûiôtre (Fouchë), investi dHxttsi grand pouyoiif, et' ayant des relations $i étendues. D'Un autre côté , l'Angleterre n'avah cessé d'erftretenir des correspondances dans la Vendée ; et (jnoîque ce pays fût ramené par une administration douce ejt éclairée, les agens de l'étranger y trouYaieqit toujours quelques accès. Déjà pendant la campagne dé 1 807 , où avait tenté de le faire spulever de nouveau : € On « voulait , dans la supposition où Napoléon vîen- » di*àît à êti'e défait dans une grande bataille , » prendre les armes , et recevoir le duc de « Berriw* dix mille conscrits réfractaires étaient » prêts à Se soulever De la Yendée, le com-
ponriai faire connaître l'état désespéré des affîiires^ qu'on pensait pouvoir être très-favorable à certains projiets. Cet érmissaire était chargé de prendre ses avis , et de savoir ce qu'on pouvait attendre du dedans. A quoi Fouché répondit, dans un état de iréritable indignation : «Mais » con^ment revenir nous demander quelque chose , quand ». vous auriez déjà dû aToir tout accompli à vous seuls ? » Mais T'OiJ» n'êtes là bas que de* poules mouillées qui /> n'y entendez-rien : on tous le foure dans un sa6, on le >».noie dans le Danube, et puis tout s'arrange facilement »*«t partout. »
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» plot s'étendait dans la Bretafgnè , le Mmoé , la » Basse- Normandie : Bordeaux n*y était pas » étranger. ... * Au moindre revers des arméi^5 de » Napoléon, et à la moindre crise politique, le » feu de l'insurrection laissait échapper ses étin-^ » celles. lie parti de l'opposition af ait dans la » Vendée ses points de correspondance et de » ralKemerit.^ { Bmuchamps j, t. 4- ) •. Ainsi le$ espéraneee dé la coalition éur ce paye n'étaient pas sans quelque fondement, *
» L*Aûgleterrè aràît préparé une autre m'achî-* nation en Espagne. Là^ c'était une conspira-» tiqn toute militaire. Il ne s'agisiait rion moins que de soulever l'armée française de Portugal ; de la réunir avec l'armée anglaise ; d'engager les autres corps français en- Espagne 'à imiter c^t exemple 5 de marcher sur lés Pyrénées > où se trouverait une autre armée anglaise plus COQsi* dérable , avec Moreau qui reviendrait de l'Amérique. On devait s'avancer sur Paris , et mettre Moreau à la tête du gouvernement. Les Anglais avaient répandu dans le pays et parmi les troupes françaises le manifeste et les proclamations de TAutriche. Des officiers de notre armée
%^ MÉMORIAL (Août 1816)
de Portugal étaient gagnés ; ils avaient commaniqné avec Wellington et-Beresfort; un crédit de éïL cent mille francs leur était ouvert à Porto. On. annonçait Tespoir de ce concerter avec les années d'Allemagne et * d'Italie. ( Le Noble , Monhéran. ) Du reste , ce plan était loin d'être inexécutable* Bordeaux et la Vendée étaient sur le chemin de cette armée à Paris. Qr , de cette capitale à Bayonne et à Âugsbourg , la distance est la même. Ainsi , à mesure que Napoléon dépassait cette dernière ville ^ les chances augmentaient en faveur de la conspiration. Car si l'Empereur eût voulu revenir sur ses pas pour s'opposer à cette entreprise, sa marche eût été retardée par les attaques combinées des Autrichiens et des insurrection^ de l'Allemagne ; tandis que celle des armées révoltées, à peu près libre et même favorisée par tant d'intrigues , eût été bien plus rapide. Elles pouvaient donc arriver bien avant l'Empereur à Paris, où elles eussent trouvé les secours de Fouché, etc. » Ainsi, tout semblait favoriser les espérances de la coalition. Si Napoléon était arrêté sur nos frontières par les forces coalisées, TAlIemagne
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se soulevait, et la confédération du Khin, ainsi que l'Italie, étaient obligées de s'armer contre ]eur protecteur. Si Napoléon faisait, au con-. traire , des progrès en Bavière et en Autriche , il sëloignait d autant du centre de la France , et la livrait aux attaques de 3es ennemis, peu-, dant que ses derrières étaient menacés par leurs mackinations.
» Tels étaient les apprêts de cette guerre machiavélique que nous suscitaient les puis* sances de l'Europe, Le signal en fut donné par des proclamations, où se trouvent les provocations à la révolte et à l'insurrection , dont jusqu'à cette époque s'étaient abstenus les gouver* vememens monarchiques. On fut encore plus étonné de retrouver dans la bouche des princes autrichiens ces provocations adressées à des peuples qui avaient été de tout temps étrangers à l'Autriche, et dont elle avait reconnu les gouvememens. « C'est, disaient-ils, pour la liberté » de l'Europe , pour la délivrance des Allemands, » pour l'indépendance de l'Italie , que TAutriche » combat. Sa cause est celle de l'Allemagne. Elle » ne reconnaît pour ennemi que celui qui oublie
a()a MÉMORIAL (Août 1816)
ri qu'il est Allemand Elle promet l'appui pro-
» chain dea troupes étrangères, etc. » Aioâi , la ooalitioa, aveuglée par sa liaiae, puisant ses armes dans Tarsenal révolutionnaire 5 imitait Texaltatioa des insurgés espagnols. Ainsi, après avoir employé tant de temps et de moyens, vei^é tant de sang^» pour combattre la révolution française , elle en invoquait les principes , en empruntait le langage. L'histoire remarquera que c'est du conseil aulique de Vienne que partirent ces cria de liberté ^ d' indépendance ^ d'in-* mrrection> contre celui qui voulait raffermir les trôties ébranlés. Les rois allaient tenter de corrompre les armées, d ébranler la fidélité des chefs et des soldats. Ils livraient, au 'Nord comïne au Midi (en Portugal, en Suède, en Prusse), le sort des nations et des souverains à des troupes aveuglées, à des chefs parjures, à des (Conspirateurs flétris par des jugemens. Cependant, qui assurait les rois que ces armées ou ces insurrections, appartenant à des chefs ou à des partis opposés, nç renouvelleraient pas de nos jours, au centre de l'Europe, les déchiremens de l'empire romain ? Quels exemples
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pour rayenir! Lequel d'eutre ces rois pouvait se coûûer assez en son entourage de famille ^ de* généraux, de courtisans , en son peuple, pour risquer de telles chances? Singulier contraste ! Pendant que Thomme de la démocratie et des peuples etnployaît tous ses efforts pour éteindre les révolutions, les anciens gouvernemens et leur vieille aristocratie en semaient les germes à pleines mains sur toute la surface de l'Europe. En Vain prétendront-ils les comprimer à jamais : ces proyocatïons à TinsurrectioU , ces promesses de liberté , de garanties , d'institutions libérales ) ces appels aux droits des nations, ne seront plus oubliés : tôt ou tard ces cabinets recueilleront les fruits de leurs imprudens travaux.
» Au printemps de 1809, toutes les chances de la guerre et de la politique étaient donc contre la France ; l'Autriche avait sous les armes trois cent vingt mille hommes et sept cent quatrevingt onze pièces de canon; cette armée avait été divisée^ comme les armées françaises, en neuf corps actifs et deux réserves. Ces corps avaient en eux tous les moyens d'administration
294 MÉJUORIAL (Ao&t i8i6)
et d'exécution , de manière à pouvoir agir iso« lément ou combinés. En arrière de ces forces^ entièrement disponibles, était une réserve imposante y préparée depuis long-temps , non entièrement organisée^ mais qui, pendant la campagne même , fournit d'abondans secours. Elle se composait des landwertk^ ou défenseurs de la patrie , des dépôts d'infanterie et de cavalerie ; enfin de Tinsurrection hongroise , et pouvait s'évaluer à deux cent vingt-quatre mille hommes, qui, [oints aux forces régulières indiquées cidessus , composaient à l'Autriche une masse de cinq cent quarante -quatre mille combattans.
Le prince Charles, ministre de la guerre et généralissime , commandait en Allemagne la principale armée , composée des six premiers corps et des deux réserves. Le prince Ferdinand était avec le septième en Pologne ; le prince Jean avec les huit et neuvième en Italie. Tous les princes de cette maison prenaient part à la guerre.
Napoléon n'avait à opposer à toutes ces forces que deux cent vingt mille hommes en Allemagne, qui étaient loin d'être tous Français;
(Aoiit 1816) DE SAINTE.HÉLÈNB. %^
cinquantersept mille en Italie , dix-huit mille en Pologne , et un total de quatre cent vingt-cinq pièces de canon. Il avait la diversité des nations contre lui , et quarante mille hommes de moins que le prince Charles , lorsqu'il opéra en Bavière, etc.
» Les deux grandes lignes d'opération du Nord et du Midi de l'Allemagne sont éloignées, de quarante lieues de distance moyenne entre Augsbourg et Bamberg. On peut agir sur chacune d'elles , ou passer de l'une à l'autre ; mais il est difficile, et surtout dangereux d'opérer sur les deux à la fois > parce que l'armée ennemie qui se placerait au milieu des deux lignes , pourrait détruire successivement les corps séparés de son adversaire, même avec des forces inférieures, ou deviendrait du moins maîtresse des opérations. L'armée , ainsi placée , arrêterait les mouvemens de son ennemi , sur les derrières duquel elle peut manœuvrer. Il résulte de là que les points militaires les plus importans de ce théâtre sont les passages du Danube, surtout ceux où aboutissent les grandes communications , les confluens des rivières qui servent, ^e
!ig6 MÉIViOniAL (AoAt i8i()}
lignes de défense ; ceux qui maitrissent.les deux lignes d'opération , et les défilés de. l'Est et de rOuest (Ulm et Passau) ; easuitQ viennent les principaux passages ^ sur les grands afiluens da Danube , les capitales, les villes , les nœuds de route, etc. Parmi celles-ci, le point de Ratisbonne est un des plus essentiels : il devint, en cette occasion^ de la plus liante importance pour les deux armées , afin de maîtriser les opérations sur les deux rives du Danube , etc*
» L'Autriche ayant conservé. des relations avec la Belgique et les pays allemands cédés depuis long-temps à la France^ espérait les soulever en y faisant pénétrer ses armées* Pour cela les principales forces autrichienijies > réunies en Bohême , et débouchant de ce pays ^ devaient d'abord suivre la ligne d'opération du Nord^ par la Franconie. En quinze ou dix -huit marches elles devaient atteindre facilement l'emboucfaurè du Mein» Traversant tous les camtoainemens de l'année du Rhin , elles pouvaient espérer , avqc leurs masses supérieures , de les battre en détail ^ et d'empêcher ainsi les dive^rs CQrps français di Nord et du Midi de se réunir.
(Aoftt 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 997
C'était un avantage capital^ c'en était un autre considérable que de gagner rapidement du ter^ rain , pour faire déclarer les souverains de la Confédération 5 et insurger les peuples. On attribua dans le temps au général Mayer les dispo* sitions militaires de ce plan , qui eut un commencement d'exécution , puisque les cinq pre«miers corps de l'armée autrichienne^ outre^la première réserve, étaient placés en Bohême, tandis que le sixième , et la deuxième réserve agissaient seuls en Bavière, Les opérations qui avaient dû commencer dès le mois de mars , furent ensuite renvoyées au huit avril,
» Les ineonvéniens du plan de Mayer n'avaient pas échappé à la pénétration de l'Archiduc., dont le grand mérite était de bien conndtre son ennemi et son terrain. Pendant que la grande armée autrichienne aurait marché par la ligne d'opération du Nord vers les frontières de France , où elle eût trouvé nos réserves et la défense nationale, le cœur de la monarchie autrichienne , sa capitale même restaient à dé:*couvert devant un ennemi tellement actif, qu'il pouvait des Alpes Noriques y porter encore 5. 19
398 MÉMORIAL (Ao&t 1816)
d*autres corps.. Maïs cette grande armée autrichienne elle-même était exposée aux manceuyres que Napoléon , laissé maître du Danube , pouvait exécuter sur ses flancs et ses derrières , soit par Straubing, après avoir battu le corps de Bavière^ soit en débouchant de suite sur Barn* i)erg , Wursbourg et Hanau. Le prince Charles nj^yait pas oublié la poursuite du Tagliamento jusqu'au-delà de Léoben en 1797; surtout la prise de Vienne , une vingtaine de jours après la capitulation d'Ulm , en i8o5; la destruction des armées prussiennes à léna , opérée en quelques instans , par une manœuvre de flanc. L'Archiduc savait bien qu'il n'avait plus à faire à un Moreau, qui, sans bouger, le laisserait derrière lui aller tranquillement de Flser sur le Bas- Rhin. Le Prince sentit la nécessité d'occuper avant tout la ligne d'opération sur la rive droite du Danube : il revint à un projet d'ofliensive directe , qui le tenait sur le chemin de la capitale , et fît repasser le Danube , à Lintz , par la majeure partie de son armée, né laissant en Bohème que les premier et deuxième corps.
D'après les retards qu'éprouvait le commence-
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 99Q
ment des hostilités, il eut le temps de terminer cette noavelle disposition.
9 Quant à Ptappléon , il attend tout des mouvemen» de Tennemi. Son bvt est de battre la grande armée autrichienne et de retourner dans Vienne , nour y dissoudre cette nouvelle coalition , punir Tinjuste agression et dicter encore une fois la paix. Son unique disposition préparatoire est de se tenir sur les deux rives du Danube, maître de se concentrer, selon Toccasion, sur Tune ou sur Tautre/ entre Donawerth et Ratisbonne. Il attend que les -mouvemens de l'ennemi soient démasqués , et c'est sur le terr rain même qu'il improvisera ses dernières dispositions. Il abandonne tout à fait les monta-^ gnes dont il deviendra maître lorsqu'il le sera de. 1^ plaine où se trquve le chemin de Vienne , et au travers de laquelle il fera voler rapidement «es masses. Sans s'inquiéter de la composition de son arajée , des conscrits qui s'y trouvent en quantité , des corps allemands avec lesquels il devra agir , il a résolu de ne pas retirer un seul homme de ses vieilles bandes d'Espagne , ou
3oo M£M0AIAL (Aoftii8i6)
elles «ombatteni plus direftiement - nos vérita* t4es ennemis , les Anglais.
' » Au yittgt mars, le corps de Daroust occupait les deux grandes routes qui eônduîsent de la Bohème sur le Mein et dans Iç Palatinat du Hhib. Xes corps de Masséna, Oudin(4 , Lefèvre et Tandammè Paient en Sonabe sur la grande route de Vienne, par Munich, Augsbourg et tJlm, Tous ces corps devaient , en cas d'isittaque , mano^vrer de manière i se réunir sur le Danul>e , vers' Ingolstadt ou Dohawerth. Ainsi Tannée française, qui s'étendait d'abord des montagnes de la Thuringe an pied des Alpes , et dont les deux masses principales gardaient les lignes d'opération du Nord et du Midi\, dans la Franconie et la Souàbe, était soumise iTa- Tance à un plan général de concentration sur le Danube 9 vers les points d'où elle pouvait le mieux manœuvrer sur Tune ou Fautre rive. A cette même époque , les armées autrichiennes , d'abord réunies dans la Bohème , faisaient leur mouvement par Lintz, pour joindre les corps de Hiller au camp de Wels; laissant Bellegarde
(Aoât 1816) DE SAINTE-IÏËLÈNE. Soi
et Kollowrath sur le» fronlières^ de la Bohème , en face de Bareuth et d'Amberg. Ce mouyer* ment de l'Arohidue anait été fovt long , et ne s'était terminé qu'au commencement d'ayriL On peut voir maintenant, d'après la position de l'armée française , qui deyait être bien connue de l'Arekidue , ^'en sortant, yiyement de - la Bohème , il pouyait espérer de culbater le»
cantonnemens deDayoust, et gagner leur droite yers le Danube : du moins il pouyail attemdre > directement les bords du ffeuye et de FAIkmuIh , aundessus de Batisbonne^ et y faire sa jonction ayec les corps de Hiller. Ge mouyement, opéré rapidement 3r enHpèchait ou reculait fort en arrière la réunion des corps de Tarmée française ;. rendait TArchiduc maître des clefs du terrain et de la plaine, au moin» jusqu'au Xech; il le tenait à portée , en même temps , de la route directe de Vienne, comme des insurrections du Nord , dont il s'éloignait trop. Plus tard le prince Charles reyint à cette opération ^ mais par un trop long détour ; alors il n'était plus temps» » Bientôt la guerre commença. Les armées française» ne 5'attendaient nullement*" à être
3oa ftlÉMOniAL (Août 1816)
attaquées aussi tôt ; elles eussent été surprises,» cela eût été possible. Napoléon était encore à Paris , et n'en partit que sur la nouvelle de l!agression.
» Le quatre avrils Berthier arrivait à Stras* bourg et s'y établissait.
» L'Archiduc avait quitté Tienne le premier; le six, sa proclamation à l'armée autrichienne annonce la guerre. Le $alut de la patrie nou$ appelle à de nouveaux exploits, etc.j dit-iK Quel long commentaire mériterait ce peu de mots !
» Le huit , les Autrichiens violent la foi des traités existans, surprennent le passage de Tlnn. Le lendemain seulement un simple billet de TArchiduc au commandant de l'armée fran-« çaise dénonce les hostilités , avec moins de formalités qu'on n'en met à la rupture du plus simple amnistiée. L'agression des Autrichiens avait commencé en même temps sur tous les points ; ils envahissent à la fois la Bavière , la Franconie , le Tyrol , l'Italie et la Pologne. L'armée de l'archiduc Charles marche au-delà de rinn , et les corps de Bellegarde débouchent de la Bdhême.
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» Le neuf, l'Empereur François arrive àTar-^ jnée, établit sou quartier-'général à Lintz^
» Ici je dois faire observer, dit mon auteur, que travaillant d'après les docuinens de l'armée française, et d'après mon journal fort exact de cette campagne, osant espérer de deviner, dV près les règles de l'art , ce qui est resté caché des dispositions méthodiques qui ont dirigé les événemens ,; enfin , ne possédait sur l'armée autrichienne que les relations ofiGiçieiles, je ne pourrai, dans tout ce qui regarde cette a^mée^ que rapporter les faits connus et constatés, L'Ar^ .chiduc ayant été dès les premiers jours sous l'influence dei^ manœuvres de Napoléon ,. il devient d'autant plus diflicile de spécifier les mo- .tifs de certaines opérations des ennemis. Pour deviner. Qeux^ci, il faudrait qu'il n'y eût eu m fautes ni contre-temps ; ce qu'on ne saurait admettre, »
Ici Fauteur expose les vues qu'il suppose à l'Archiduc , ses intérêts , ses dispositions ; il blâme la lenteur des Autrichiens, qui mettent onze jours à faire vingt-huit lieues , etc.
« Le seize, Napoléjon arrivait à StuUgard et
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donnait ses ordres directeinent à l'armée. Il était temps qa*il vînt en prendre le comman-^ dément pour s'opposer à la marche de l'ennemi; mais surtout pour remédier aux fausses manœu*vres de Berthier , et pour terminer ses incertitudes. Celui-ci, arrivé à Donndwerth le treize avril , se trouvait accablé sotis le poids de ce commandement momentané ; il se portait tantôt à Neustadt , tantôt à Augsbourg ; ordonnait à Oudlnot de se rendre à Katisbonné; à Davoust d'envoyer la division Saint-Bilaire et la cava*iene de réserve sur Landshut et Freysiûgen.
L'arrivée de Napoléon suspendit tout mouve- -ment. Il attendit, pour agir, des nouvelles de la Bohême et de la Bavière. Le dix-sept il se rendît à Donnawerth. Son arrivée à l'armée fut annoncée par cette belle proclamatidu : « Soldats! » disait-il > le territoire de la confédération a été
1 violé J'étais entouré de vous lorsque le
» souverain d'Autriche vint à mon bivouac de » Moravie ; vous Y avez entendu implorer mât » clémence, et me jurer une amitié éternelle* » Vainqueurs dans trois guerres , l'Autriche a » dû tout à notre générosité ; trois fois elle a été
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» parjure!!! Nos succès passés noas sont un sûr » garant de la victoire qui nous attend. Jtfar- » chons donc; et qu'à notre aspect l'ennemi *e- » connaisse son vainqueur. »
» Le seize , à l'arrivée de Napoléon à Stutt-* gârd, nos deux grandes massés se trouvaient rangées autour de Katisbonne et d'Augsbourg.
Le troisième corps à Eterhauzen, Riedenbourg, Hemau , ayant sa deuxième division à Dassvang , sa grosse cavalerie autour de Ratisbonne ; le corps de la Saxe ducale à Ingolstadt, où allait arriver bientôt la division de réserve du troisième ôorps. L'ennemi , qui avait manœuvré de manière à couper la division Priant ^ trompé dans ses projets, se montre le lendemain dixsept devant Ratisbonne , et fait trop tard quelques tentatives sur le pont de la Régen. Les troupes commandées par Masséna se trouvaient à Augsbourg. Le centre de la ligne française semblait dégarni ; mais , barré par le Danube et le Lech » il était gardé par les Bavarois ^ les Wurtembergeois et la division ducale de Saxe. Cette ligne de notre armée était brisée : des deux ailes placées aux saillans , les corps fran-
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çais pouvaient tomber sur leurs ennemis , s'ils s'engageaient dans ce piège qui leur était tendu. . » En arrivant à l'armée , Napoléon trouve le mouvement de la grande masse ennemie prononcé jsur la rive droite du Danube , entre ce fleuve et le Bas-Iser, de teUe manière qu'elle ne peut plus atteindre la rive gauche du Danube qu'en forçant le passage de ce fleuve ou celui du Lech. Napoléon occupait , par la place d'Âugsbourg , qu'il fait mettre dans le plus grand état de défense par les postes retranchés de Landsberg , de Rain et de Dotmawerth , tous les passages qui , sur la rive droite du Danube y î>ortent en Souabe. Il donne aussi l'ordre de défendre à Ratisbonne le passage vers la Fran^ conie. L'armée autrichienne étendue sur l'Iser, depuis Landshut jusqu'à Munich ^ mais attaquant en grande force sur Landshut^ et débouchant par-là y menaçait évidemment le centre de la ligne française. C'est au plus actif à réunir ses forces. Mais sommes-nous à temps de le faire sur la rive droite du Danube? et oserons«-nous le tenter ? En marchant sur la rive opposée , il y aura un passage de fleuve à opérer ^ et par
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conséquent rien de décisif n*en peut résulter. Cependant l'ennemi était plus rapproché de Neustadt sur le Danube , et du point de concentration que de nos ailes; il avait son ordre' de marcher en avant , ses derrières , ses lignes de retraite, tout bien assuré. Malgré tous ceû avantages , Napoléon ordonne le mouvement général sur la rive droite , et par des marcher de flanc; à Davoust, de Ratisbonne sur Neustadt ; à Ma'sséna , d'Augsbourg sur Pfaffenhoffen; lui-même se porte au centre , au poste du danger et des difficultés , pour arrêter les têtes dé colonnes de Tennemi , et laisser le temps à seâ rapides ailes de se rejoindre. Pour tout autre, et avec d'autres troupes, cette manœuvre eût été fort scabreuse ; mais pour Napoléon , c'est J comm» il le disait, un calcul d'heures; c*est aussi un calcul de terrain ; mais il ne faut s'y tromper ni de quelques minutes ni de quelques toises; car il y va du salut de l'armée. Quant à lui , il s'est rendu par ses dispositions cette manœuvre absolument sûre. Si l'ennemi s'avance sur le centre , Napoléon le battra ; s'il cherche à le tourner par son extrême gauche ,
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il trourera Augsbourg fermé y de manière à tenir tête à toute son armée réunie ; s'il veut gagner Ratisbonne 9 il doit le trouver aussi en défense. Dans ces deux derniers cas , Napoléon tombait sur les derrières de lenneml , et le poussait, soit sur le Danube , soit sur les Alpes. Ainsi la manœuvre contre l'ennemi 5 qui finit par se diriger sur Ratisbonne j va être aussi désastreuse pour lui , que brillante pour nqus ; car, avec sa droite, avancée entre le Danube et riser , Napoléon va refouler dans le cul-desac entre ces deux rivières, TArcbiduc qui s'y est si imprudemment enfoncé. U ne s'agissait de rien moins que de la destruction totale de l'armée ennemie si les ponts de Ratisbonne et de Landsfaut ne s'étaient pas trouvés ouverts.
» Napoléon annonce à Masséna que^ pour cette grande et décisive manœuvre , il va refurser sa gauche j avancer sa droite.... et qu'entre te dij>'huit, le dix -neuf et le vingt j toutes les affaires de l'Allemagne seront décidées. »
Ici se trouve cette belle manœuvre qu'a voulu probablement mentionner l'Empereur ^ c'est-à-* dire les dispositions préparatoires de la bataille ,
(Août 1816) DE SAINTE-BÉLÈMK. ' %
et elles sont en effet admirables. L'auteur décrit le placement et la marche de tous nos corps, ceux de Tennemi , les engagemens partiels , le résultat général, les fautes de rArcfaiduc; les nôtres même, dans les exécutions subalternes du moins; car pour la conception du chef, il nous la montre complète et devant amener in«> failliblement Tannihilation entière de toutes les forces ennemies. Je saute à pieds joints sur tous ces détails très-curieux : ils seraient bien accueillis sans doute par les militaires; mais ils pourraient paraître longs à tous les autres, et ils m'écarteraient de mon but outre mesure. Je passe tout de suite aux grands résultats expri* mes dans la proclamation suivante de Napoléon , et puis aux réflexions de Tauteur :
«Soldats! dit l'Empereur , tous avez justifié » mon attente , vous avez suppléé au nombre » par votre bravoure ! En peu de jours vous avez » triomphé dans les trois batailles de Thann , » d'Abensberg et d'Eckmûlh , et dans les com- » bats de Peissing, de Landshut et de Ratis* » bonne. Cent pièces de canon , quarante dra«w » peaux ^cinquante mille prisonniers, trois écpii*
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9 pages, trois mille voitures attelées portant les > bagages» toutes les caisses des régimens : voilà M le résultat de la rapidité de vos marches et de » Tolre courage.
«Naguères l'eimemî se promettait de porter » la guerre au sein de notre patrie ; aujourd'hui , «défait, épouvanté, il fuit en désordre. Déjà » l'avant-* garde a passé Flnii; avsmt un mois » nous serons à Vienne* »
» Cette proclamation, envoyée' de tous côtés^ annonça aux amis comme aux ennemis de la France, les victoires et les projets de l'Empe-^ reur , etCi , etc.
. » Ainsi, en quatre jourjS de combats et de panœuvres, sont accomplies les destinées de l'armée autrichienne, de cette armée si «arrogante ^ si nombreuse , la plus belle qu'eut jamais mise sur pied la maison d'Autriche l Par ses premières di^oàitions , Napoléon a organisé le j^an de sa grande bataille ; il a assuré la défense 4le ses postes, fait reconnaître lefteiprAÎn pour une bataille en avant. d'AugsboUrg, da))$ )a direction par laquelle l'ennemi semblait devoir «'avancer. Il ai rectifié les fausses disposition^
(Aoôt i8i6) DE SMNTE-HÉEÈNE. 5ii.
de Berthier , ramassé ses forces. a,ux îliles , i^t^ sant libre le terrain où il vouktt attirer Tenne^ mi. 11 l'y a amené peu à peu , tout eu prenaM ses mesures pour le battre ensuite , de quelque coté, qu'il se tournât. Le dix-sept à midi, Napoê-' léon arrive à l'armée, le dix-hmit il donné wa ordres^ et annonce que dans trois jours toïit doit être fini : si sa prédiction éprouve un relard de quelques heures , c'est que sa jeune ap:mée, composée en grande partie de consôvits^ n'a pas cette vigueur des troupes d'AusCêrlitE ejt de léna. Le dix-neuf, commence reséeutién de ce plan dont on est obligé de reconnaître les fondemens dans les premières ji|||)ositions des mois précédens; la jonction de Tarmée «r'opè^e, «ous le canon de l'Archiduc, Le vingt, Napoléoii rompt à Abensberg la ligne de l'ennemi, et^é^ pare totalement la gauche du centre* Le vingt et cm il détruit à Landshut cette gauche , s'empare des magasins, du parc, de tous les équipages^ et des communications de la grande armée en* nemie. ^ Le vingt-deux , il revient à Eckmtilh " porter les derniers coups à l'armée de l'ArcUduc,^dont les débris se sauvent honteusemettf
, 3ia MÉMORIAL (Ao&ti8i6)
'an trflYers de Hatisboane et des montagnes do h Bohême. Si La&dshut eût été attaqué à temps par la rire droite , les corp^ de Hiller ne pou<« vaîeat plus se retirer, et étaient entièrement écrasés sur les bords de r}ser. Si Ratisbonne
'ueût pas été Uvrée à rArchiduc, ses débris , accablés par toute l'armée française sur les bords du Danube, coupés de Straubing, privés de tout passage et de tout moyen de faire des ponts , étaient réduits aux dernières extrémités. Ainsi, sâins ces deux contre-temps, Tarmée du prince Charles était entièrement détruite en quatre jours : rien, du reste, n'en est échappé que par morfl||ux et en fuite,
'» A. aucune époque de l'histoire, on n'a tu una telle bataille , livrée sur un aussi grand ter* raip et dans des directions opposées, conduite à vue par la même tète , exécutée par les mêmes bras, avec une aussi rigoureuse précision, une telle rapidité et le meilleur emploi de tous les mpyens : à moins qu'on en excepte toutefois dans le début de Napoléon en Italie, Castiglione, Arcole, et Rivoli surtout, où le génie avait devancé l'expérience.
(AoiYtfSiG) DE SAINÏE-riÉLÈNE. 3i5
« II faut que les militaires se gardent bien de confondre ces manœuvres exécutées au loin , mais toujours en partant d*un centre unique, avec le système opposé de lignes étendues démei^urément, sur lesquelles les plus grandes forces disparaissent; où le commandement suprême ne pouvant atteindre sur tous les points, la grande direction manque partout L'un est le système des Daun, des Lascy, desMorèau :
l'autre celui de Frédéric et de Napoléon.
Pendant ces batailles, tous ces mouvemens de concentration et d'extension furent faits à la minute et dans la circonstance la plus opportune. Les troisième et quatrième corps, dabord éloignés de plus de quarante lieues, se trouvèrent réunis dès le second jour par la manœuvre la plus audacieuse , pour entrer sur la même ligne de bataille. Le quatrième corps fit en trois jotirs trente -six lieues, en poursuivant les lauriers que d'autres corps venaient saisir en avant de luf^ Ensuite Napoléon fait les détachemens successifs, à mesure des besoins de tout ce vaste champ , qu'il embrasse dans tous ses points. Avant d'attaquer à Lands- 5. 20
5i4 MÉMORJAL (AouH8i6>
hut 5 il détache Lefèvre pour venir au recours (Je Davoust ; av^Qt Eckoaulh 9 Bessières à la poun»uite d'HUler ; avant Ra4;i$hoaue, Masfiéoa sur le Ba3-*Damibe et le Bas-Iqa;v à peinç Rar^ ttsbooDe est ^nleyé ^ ^'il eoyoi^ à Landshut le» grenadiers d'OudioQt, lé9 Bs^yarois de Lefèvre , le corps de J^a^aes pour soutenir Bessières et former la têt^ de la colonne qui doit préveitii! FA^hiduQ §iir Vienne, Cep^nd^nt Napoléon ne lais^ pas un instant douteux le succès de ces belles combinaisons^ car les corps de Mas- 9ép& et d'Oiidino):, qui ont tourné constamnient la gauqhe de l'ennemi , sont toujours à même d'aider les corps engagés dans les journées des vingt, vingt et un et vipgtr«deux. Davoust, tenant tête à la ntajçure partie dç Tarmée ennemie « reçut à. propos les secours 4ont il avait bcspin; et s'il eut été poussé un peu le vingt et un, l'ar-* méc aurait eu quelques lieues de moins k ^r^ Je vingt^d^uXy.et des q)ia;cices de succès de plvis. ; » Jaûiais on n'a miçu^ vu tout ce que peu-* Arent le cQfjtp'-d'œil et t'à^-propos. Ici, d^s, cet immense cbamp^ pas un bQxpm^r^ pas un moment, pas le moindri^ avai^tage du terrain a çnt
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. Si5.
été perdus deTxiit des eBQômis qui ne saYaienI tirer part;! ni des forces , ni du temps , m des positions. Pas un combat n'était livré qui n'eut un but déterminé et sourent décisif. II résul-* tait de là non seulement grande gloire poor Tarmée^ mais grand profit pour l'humanité) car^ dans les guerres mal conduites, on perd [4u$ de moitié des. hommes inutilement , soit par les combats livrés mal-à-^prc^os , soit par les msUa^ dies qui suivent les campagnes prolongées. «
La stratégie .semble surtout être la prédilec-^ tion de l'auteur ; il en a fait et avec succès sa constante occupation. Il m'a montré la preuve authentique qu'il s'était exprimé, il y avait déjà deux ans, sur les célèbres campagnes d'Italie; en 1796, et celle de Marengo, précisément comme lé fait l'Empereur dans ses dictées de $ainte-*Hélène , qu'on vient de publier en cet instant ; c'est-à-dire . qu'il avait deviné , saisi toutes ses idées et ses vues à cet égard. II a fait tm travail sur la topographie nsiKtaire du thëà*» tre de la guerre en Italie, qui, présenté à Ni^ poléon lors de son couronnement , lie frdppa tellement, qu'il s'écria : J'aurais payé deitnU^
3i6 MÉMORIAL (Août 18 iG)
lioM pour avoir une telle chose quand je conmian- 'dais 'ici. A 'ce talent reconnu, mais ignoré de Napoléon, se trouvaient réunis encore- beaucoup de traits de courage très -remarquables , et- grand nombre de blessures. Malheureusement là fatalité a voulu que les hautes chances offertes à nos braves se soient trouvées finies précisément à l'instant où celui-ci , entrant dans la garde, allait sortir <le la foule. On sait que TEmpereur se plaisait à y puiser ; et son coupd'œil si juste le faisait toujours à coup sûr. C'est sans entourage , sans intrigue , sans sollicitations ^auc^unes^ qu'on a vu surgir inopinément les Lobau, les Drouot, les Bernard : mon ami allait avoir son tour; son heure était venue*
a Les bords de l'Abens et de la Laber, <Ut-il, •sont désormais devenus classiques pour l'art de la guerre. Les militaires iront étudier là, bien mieux que dans les livres , les théories des grandes opérations. Là ils verront inscrite pour des siècles la resplendissante gloire des armées françaises ! là est un de ses plus beaux monumens, impérissable à jamais, tant qu'on lira dans rhisioire que des batailles ont été livrées
(Août i8i6) E^E SAINTE-HÉLÈNE. 3,17
par le inéme général et les mêmes troupes, le dix -neuf à Thana , le vingt à Abensberg,, le^ vingt etun àLanjdsbui, leviùgt-deuxàËckmûlh, le vingt- trois àRatisbonnè; là les militaires, ap^ prendront la connaissance dtt terrain, la pratique du coup-d'œîl , l'emploi des forces*,, l'opportunité des détachemens, tout le seoret: des grandes batailles, qui consiste à savoir. se ten-^ dre et se concentrer à propos , et diriger ses masses selon le terrain et> les dispositions^ do^ l'ennemi. Mais ces manœiivres doivent^servir de leçons^ et non pas^ d'exemple"; il faut les étudier et non Les. copier*. Malbeurà qui s'avUerâit d'en exécuter de pareilles^ même dans des con*^ ^onctures analogues ; car îty perdrait certaiiie-» ment son. bonoeur et son armée. Pour oser les tenter et pour en venir à bout , il fallait la t^utepuissance du génie et du commandement dan$ le chef, jointe au plus ah^olju dévouement de lai part de toute l*arméew
n Ce& mfinœuvres présentent une leçon-précieuse sur une des parties les plus difficiles de la guerre. On y apprendra ix)mmènt oa peut arrêter l'exécution d'une opération commenoée.
3iS àlÉMORIAL (Août 1816)
et détruire ces avantages si Vantés de rinitiative. léi, en effet ^rAréhiduc était en pleine opéra** tion quand Napoléon est arriré. Si ces dénie gé» aéraux allaient éié d'une égale forcé secon*^ daire^ le chef* français se serait hâté de gagner ^ par Donaverth et Ratisbùnne ^ la rive gauche du Danube; ii aurait gardé ces deux tètes en ^ réunissant eiiti^e Neustadt et Neubonrg. Le thef autnphien aurait loiDguement inanoeuTré •Sans passer lé t)anul^e. Des semaines , des mois se seraieht ^écoutés saûs qu'il y eût rien de fait; on eût tu u^e campagne k la Daun ou à la Mbreauv Si les deux généraux avaient été égalemeni siipéri^tirsy le chef autrichien aurait continué sa pointe malg^ celle des Fran^îaîs , ^e serait précipité ^t lé corps de Davoust, et Taurait culbuté sur Ratiiàbontie : là , le livrant àU corps de la rive gauéhé ou au oaâon de Stadtamhof , si là ville tenait encore , il serait venu avec sa masse tomber successivement Sur H centré et la gàUché de l'armée française ^ dont il aurait eu probablement bon marchés On peut l^ùpposéT que Nâpoiéon aurait manœuvré avec moins d'&udace s'il eût eu affiure ji on ennemi
(Août i8i65 DE SAINTE-HÉLÈNE. Si^
de cette fox^ce; car il a dit dès le début de sa carrière : La guerre, est une affaire de tact. La première chose est de savoir contre <]ui et avee ^i on guerroyé* L'Archiduc le savait bien.
- A Massëna y toujours grand à la guerre ; Da<^ vouât, se montrant tous les jours plus dign^ des plus grands commandemens, donnèrent à -Napoléon des preuves de zèle et de dévouement, qualités qui commençaient à devenir assez rares {)Our pouvoir être louées ; mais Lannes fut VAchUe de Tarmée, glaive exterminateur daifô " ces cinq journées , où , avec les mêmes troupesl, il combattit ^ de si grandes distances : à Am^vho£en, à Attuhausen, à Rottembourg , i Lands(but, a Eckmiilh, à Ratisbonne. Pourquoi des destinées qui se développaient si éclatabtés, at qui alors atteignaient la maturité du prçixvieâ: talent, devaient elles être si vite terminées ! ! ! Après ces illustres personnages, les généraux , l0$ officiers , toute l'armée , jeunes et vieux soldat^, cavaliers et fantassins, Allemands et Français, tous se montrèrent dignes du grai>d capitaine j^ » Ces tictoires de Napoléon furent couronU nées par les phis grands résultats» La désorgah
39» UÉAIOKIAL (Août 1816)
nlsation des armées de rAutriche, l'ouverture des chemins de sa capitale , renvahissemeat de ses proviaces et la destraetion des préparatifs d'invasion, des magasins , de la landwerth, d^ milices, etc.; enfin, k perte des conquêtes éphémères des archiducs Jean et Ferdinand, etc.
19 L'Autriche se trouvait violemment frappée et plus qu*k demi vaincue. Mais ce coup terrirhle se ressentait bien plus loin encore, dans toute TAUem^^e et même dans toute l'Europe.
La coalition de 1809 venait d'être terrassée tout entière dans les ehamps de la Laber. Tous ses projets dépendaient dé l'issue de la première bataille. Si l'affaire eût été douteuse, ou si elle eût été contraire à Napoléon , si seulement il avait différé son attaque, qu'il eût attendu ses ennemis ou porté des coups moins assurés, il eût été bientôt rejeté de l'autre côté du Rhin et accablé par l'Europe entière. En .ce même moment éclataient les insurrections organisées dans le Tyrol, la Westphalîe ^^ la Prusse ; mais les triomphes d'Eckmûlh arrêtèrent l'embrasement qui allait s'étendre du Tyrol à la Baltique, raffermirent, pour le moment, la foi
( AoÂt 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. Sat
chancelante de la Prusse et de la Russie, retardèrent le départ de Texpédition anglaise, et dérangèrent le plan combiné contre la Belgique et la HoUqpde, Enfin , ces triomphes comprimèrent aussî^ à l'intérieur de laFrance et dans nos armées, ces intrigues que nous verrons s'y développer plus tard , etc.
» Cependant , Napoléon ne devait pas laisser à l'Autriche le temps de réparer ses pertes ;. à la coalition celui de réunir ses forces et de renouer ses intrigues. Il fallait aller à Y^nne pour forcer l'une et Tautre à la paix ; car celle-ci était toujours le but de toutes nos guerres, comme le prix de tous nos triomphes^
» Après Eckmiilh se présente une grande question de guerre et de politique. Que devaient fiaire les chefs des deux armées? Qn a récemment approuvé l'Archiduc de s'être retiré en Bohême : on a blâmé Napoléon de ne pa%9foir poursuivi et détruit une armée battue?
» Mais le prince Charles ne pouvait absolument faire autre chose que ce qu'il a fait. Il de- m vait se mettre au plus vite à couvert; il n'avait
Saa MÉMORIAL (Août 1816,)
pas de cholju Seulement il a marché encore trop lentement^ etc. ;
* « Napoléon aussi a fait ce qu'il devait. A deux marches en arrière de Ratisbqnne , le prince Charles avait trouvé un pays dé montagnes et de défilés ^ la Bohème, où la défensive est si favorable. A la rive droite du Danube, Hiller s'était rallié , renforcé sur Tlnn , et même s'avançait sur Neumarck. Si Napoléon s'était engagé d'une ou deux marches au-delà de Ratisbonne, il laissait toute liberté au prince Charles de re- {gagnèr, à Passai^ ou à Lintz, la rive drcnte du Danube, d'y faire sa jonction avec HiUer, de défendre les approches de Vienne et de se réunir plus tard au prince Jean» Napoléon perdait alors le plus beau fhiit de la bataille d'Eckh mûlh ; et ce n'était pas pour les laisser rejoindre qu'il a^ait séparé les deux armées ftutrichiflqpes. Il eût abandonné par là tout l'avantage de 1^ victoire , de sa position et du tenrain. 'Pôur'aller de Ratbbonne à Vienne , par la Bohème , le chemin est mauvais , di£ficile ; il forme .un grand contour, un arc dont une autre route.
(Aoûl 1816) D£ SAINTE-HÉLÈNE. 39iS
belle 9 facile 9 directe, Ibnne la corde. Or^ c'est cette dernière qu'occupait Napoléon dur la rive droite dû Danube. Tienne est sur cette même rive, entourée d'une forte enceinte, susoepti^ blé d'une grande défense, p ne pouvait espérer de l'occuper que par une marche rapide, pat un coup de main. Il ne pouvait donc hésiter un instant à y courin Cette détermination lui présentait toutes sortes d'avantages : elle main-» tiendrait k séparation des diverses armées autrichiennèS , concentrerait autour de cette capitale toute§ les forces françaises de l'Allemagne et de l'Italie ; rappellerait nu centre dé la mo* tiËirchie touÀ les corps ennemis destinés à faire insurger au loin les peuples contre la France :^^ toute autre conduite eût été liné . faute.
Aussi la marche sur Vienne s'exécute aveo la même habileté qui en avait oCivert la route. C'est la même célérité dans la course, la même précision dans les' mouVexùens , la mêûie étendue dans l'ensemble^ Des ordres partent aussi-* tôt pour Eugène, Bemadotte , Poni^itowski» ^a* poléon fait écrire au premier : « Avances en Il toute confiance , l'Empereur va perôer feu cœur
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» de FAu triche ;reni>einîl ne tiendra pas devant » vous, etc. , etc. Au dernier : qu il s'en rap^ porte à son zèle. » -— Bataille d'£bersberg , nullement eonnue.
«Cependant à cô^é de tanè; d audace se mul- ' tiplient toutes les mesures de prudence; une première réserve àe forme à Ratisbonne, pogar nous garantir la ligne d'opération sur la rive gauche du Danube; une deuxième se forme à Augsbourg, pour assurer la ligne d'opération de la rive droite; une troisième se forme sous, le nom de corps d'observation de tpibe. Les places intermédisûres sont mises en état de défense. A Mayence, les conscrits, à mesure quils arrivent de l'intérieur, sont organisés en bataillons provisoires et acheminés vers l'armée, etc., etc. »
L'auteur après avoir décrit ici les dispositions iaouvelles, continue :
« Ainsi, cette armée française , tellement concentrée quand il faut combattre, s'étend maintenant en colonnes de corps échelonnés au fond de la vallée du Danube, suivant parallèlement* la marche de l'Archiduc sur la rive opposée aux
(XoutiSiO) DE S41NTË-HÉLÈNE. 3a5
frontières de la Bohême /prête à faire face par la gauche le long du Danube, si ràrmée de TArchiduc se présentait. L'armée pouvait se concentrer aussi sur un point quelconque de sa ligne en quarante -huit heures. C'est par cet heureux mélange de concentration et d'extension dé corps si nombreux, manœuvrant avec là précision d'un régiment, que Napoléon déterminait d'aussi immenses succès et déconcertait lès plans de ses ennemis, etc., etc«
» Nous vivons à une époque , remarque l'au- •teur, où les capitales prennent une telle importance sur les affaires de la guerre, que tout doit être sacrifié à la conservation de ces centres de l'administration et de la vie des empires z de leur occupation dépend presque toujours la défense et le sort des Etats. Les exemples de Vienne et de Berlin, dans les deux ferres précédentes, l'avaient assez démontré. X)epuis, l'occupation de Paris en'a fourni deux nouvelles preuves. Si la prise de Moscow et de Madrid semblait en donner de contraires, on a ^té réduit à brûler la première , ne l'ayant pas SIX conserver; et quant à la deuxième, il a fallu
SaS . MÉMORIAP ^ (Août 1816)
toqtas les pasticularitéis de l'Espagne » qui ne s^ trouvent nulle autre part 9 tous les secours de rAngletérre, les diversions de TEbrope^^t une foule d'accidens, pour sauver la péninsule et produire cette exception à la règle générale/ Les capitales doivent done être mises à Tabri de l'invasion étrangère, afin de laisser aux armées la liberté de manœuvrer, et aux nations le temps de pourvoir à la défense générale. « Et à ce sujet il veqt que Paria sent fortifié. C'était l'avis de Napoléon, dit41; c'était aussi celui de Yauban , et c'est encore celui de Fingé» nieur qui chez nous le remplace aujourd'hui, et qui ne porte qu'à cinquante millions les frais de cette défense tout extérieure, c'est-à-dire, au triple seulement de ce qu'on consacre chaque année en embellissemens , constructions, ete, (Projet du général H. )
» Vienne, capitale de l'Autriche, était donc le but où tendaient également les deux eommandans en chef, etc. , etc.
» Or, aucune capitale n'était à cette époque dans une meilleure situation* pour être défendue^ A moitié couverte par le Danube, elle étaît
(Aoûl 1816)^ DE SAINTE-HÉLÈNE. ^jy
entourée de deux fortifications : l'unç extérieure, angulaire^ à demi revôtement, qui enferma $es faubourgs ; l'autre intérieure;^ formée^d'une trèsr forte enceinte, etc.
>> Napoléon se présente devant Vienne le dix mai au matin, quinze jours après IJckmulh, moins 'd'un mois après l'ouverture de la cam-» pagne; il fait occuper les faubourgs sans résis*tance; mais lorsque l'avant-garde se présente sur les glacis qui séparent les faubourgs de la ville, elle est reçue à coups de canon. Le ma^^ récbal l,annes envoie dans la place un aidé - decamp portenr d'une sommation. Cet olEoier est maltraité, retenu, et la ville tire contre ses faubourgs. Ceux-ci envoient une députation à Napoléon pour intercéder en faveur de Vienne. Il la renvoie avec une lettre dé Berthier à l'ar** chiduc Maximilien , qui commandait dans cette capitale ; mais à l'arrivée de cette, députation le feu des ramparts redouble. Dès^lors Napoléon, qui voulait ménager cette capitale plus que ne le faisaient les princes autricbiens eux-mêmes^ prend le moyen convenable pour forcer l'Archiduc à l'évacuer sur-le-champ. Profitant de
SaS MÉMORIAL . (Août 1816)
lenorme faute qu'on avait commise en négli* géant de lier la place au Danube ^ il conduit lui-même le quatrième corps; jette un pont sur le petit bras qui sépare le faubourg Landtraff du Prater^ et fait occuper le petit pavillon de Lusthamt. En même temps , pour répondre au feu de la place qui ne cessait de battre les faubourgs ^ et pour détourner latt^ation de l'Archiduc, MapoléoQr fait établir une batterie dobiisiers^ à peu près sur le même emplacement où S4S fit.rattaque des Tiircs en i6â4*
9 A neuf lueures du ^r dès obus sont lancés dans la ville» Alors s^e trouvait malade dans le palais paternel, la jeune arcfaiduchesçe Marie^ Louise. Sur un simple avis.de cette ^circonstance, la direction du feu est aussitôt changée et le palai^ respecté* jeux de la. fortune*! qui eût dit alors à^Marie-nLouise qu'à peu de moi$ de là ces mêmes mains qui faisaient trembler Yienne ^ tresseraient des couronnes pour sa tête ; quau palais des Tuileries, épouse et mère, elle régnerait sur ces Français qui là frappaient d épouvante!!!
)» Cette, résistance de Tarchiduc - M aiiinrlien ,
(Août i8f6) DE SAINTE-flÉLÈNE. Ji^
dans Yîenne, était coupable, puîsqull avait négligé tons les moyens de la rendre le moins préjudiciable possible aux habitans, et ^'elle ne pouvait d'ailleurs être utile ni à 1 elat ni à l'armée : Vienne pouvait être brûlée par un ennemi moins généreux , sans retarder d'une- heure la possession de son enceinte*
L'auteur fait ressortir les fautes des deux Archiducs, puis il eontinue ainsi :
« C'était beaucoup aux yeux de Famiée et de l'Europe d'avoir pris -Vienne. Pour Napoléon c'était peu, lorsqu'il n'avait pas les ponts du Danube , parce que la fin d'une guerre de coa* lition n'était pas à Vienne; mais dans la dispersion des restes de l'armée autrichienne et de la ligue des Souverains, etc.
» Mais pour cela il fallait passer le Danube si impétueux, dans un moment où les eaux étaient les plus élevées, devant une armée «ncore formidable, et au milieu du pays ennemi , etc. , etc.
ri Cependant , le bruit de l'entrée des Français à Vienne, vint confirmer dans les cours et chef, les peuples d'Allemagne , la sensation |»-oduite 5. âi
55o MÉMORIAL (Août 1816)
p^r la nouTellfi deas victoires d'EckmûIh. Les projets dmsurrectioa et d'armement furent suspendus , les traji^sons politiques ajouraées, les associatioi](S. pa^çulièfes refroidies et comprimées. SchiU, parvenu à réunir un corps de six mille h{afime$9 en compromettant les noms des J^ois de Prusse et d'Angletevre^ ne trouvait plus de p9fH qui ost&%s0 dédarér pour lui, ete.
» Le cabinet de Lc^idre^ même se rescfentit 4^.1,mflu,€U9Qe>de ces triomphes. Les intrigues (»Jt te» ipdépisÎQn^ de son ministère n'en furent pas peiuL augmentées ^ et ses grande^ diversions promi^s-y de plus en plus retardées*
> La Qour de Prusse multiplia les démonsti^lions de fidélité aux traités , et fei^it de poursuivre les partisans de SchiU. Celle de B»ssîe , notno iJUiée en apparence ^ se décida enfin à 1M^ fournir son contingent; ellç mil em mouvement , sur la GalHcieV un corps dé quîhxa niiUe hommes» beaucoup moindre que ne le portaient ses engagemens ; et encore penscf^ron géniéralement que les Russes ne s'avancèrent que pour contrarier les progrès très- rapides des Polonais» et surtout leurs principes.
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» Le passage d'un fleuve poiome le D^puh^ est une opération fort difficji^e. U jie s^iifflt p^s d'avoir uu poat et. d^ passer à l'autre riye,; il faut déboucher au-deià., s«e maiat^pir §t ppaserver le poqt. Quand on epn$id^i:e 1 ^ffriyp^te imiQen^ité de3 pbjet^ nécessaires ppuruo^e teUp constructioD et leur jGragilité:, Uini^ que la t^jv rible violence des obstacles <|u'il faut.vaiiMHre, on a peine à cpn^evoir, que d^ telles .opéjratioQ^ réus$i|ss.ent jamais. Ici il fallaijt trayer^er 4' ilbojMi un premier bra^ dii Danube, l^rge 4.^ ,deui:-e(âfitp trente toises ; ui^ second bras de cei^t qi^|raj:vt6 toises, x)ù se trouvait l,e grand courant, sép^é du premier par une île large de cent ;tpises; après cela on n'était encore. ^arriyié que 4an$i Ja grande île de Lobai^ , plaatée d'açb^^te^ eyt ppjipée de petiti? canaux. Il fallait enfin traverser , pour atteindre Iqi rive gaucbe , \\u tPoi^ièipe bras ^ dont la largeur variait de cinquante ià soixante -dix toises. Le Danube ^ ^n c&t ^Ur 4roit, /Ç3t ;divi$é en tant de br^s , pars/^mé.. de tant d'îles, que c'est un,v^riJî|We hl^yxinth^:, k l'abri duquel l'ennemi pouvait af^rocb^er beaur cojup ^e nos travaux.. Ainsi, c'^étail; «ne .triple
ii% MÉMORIAL (Août 1816)
ritière à passer, an triple pont à construire , dont un était de la plus grande dimension ^ aii milieu des ennemis , qui, de tous côtés, nous voyaient «t nous entouraient. Dans la construction ide ces ponts, 3;'fallait se serrir de bateaux de formes et de grandeurs diverses, ramassés au bfiSârd^,' iretmiis par-^quelques cordages et quelquies iclous ; pourt lutter contre la riolence 4e JTimpétueux Banube« Tout cela fiit fàk et vcAm^i^ti vile , •^n raiMn de llmmensifé des préparalifs que tous tèi ponts exigeaient. ïl faut néanindiiiâ reconnaître que lies inconTénïens que jMrésèntait ce passage, étaient rachetés par de gmids av9»atages. Si le Bantibe était plus forgé et divisé en plasteurs bras , il était aussi moinis rapide ^t moins profond. Ces îles servaient à ^fisufer les ponts partiels ; enfin, celle de Lobau était comme une tête du grand poht. Une vaste i^ace d'armes , d^où on pouvait arriver avec plus d*assuranoe sur la rive gauche, etc. , etc.
» Les ponts, commencés le dix*buit au matîiï, fm^Al terminés assez vite;; Aussi , dès le vingt, le quatrième corps avait gsgaé lYIé dé Lbbau. L'Empereur s'y renidit Itii^^méme , et fit jeter të
(^Août t8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. S5S
dernier pont devant lui. Son intention était de inarcber directement à Tennemî et de terminer l'œuTre si brillamment commencée à Eckmiilb.
Il avait rapproché de hii la majeure partie de l'armée, a6n qu'elle pût défiler sans interruption sur la rive gauche.
» Le t^pan où devait déboucher l'armée française était des plu5 favorables. En avant du coude que le fleuve fomlait en 'cet eïidrcit et dcNQt les bras s'élargissaient' ooiialiérliblëm>enty se trouvaient les vilhgesid'j^^pam let d^Eitiing t^ je premier 9 à gauche , touchant à un bras du fleuve où il y avait fort peu d'eau; le deuxièmcg à droite, à deux ou trois cents toisas en face du saillant du Danube. Plus à droite^ encore^ et à égale distance du fleuve, se trouve le bourg d'Enzerdorf^ Entre Aspam et Essling il y a un millier de toises, et à peu près autant en t^ê Ëssli^ng et Enzerdorf. Les deux premiers fîHâ* gesybâtis en maçonnerie, entourés db petîteâ levées de terre, présentaient des esfié^ dé forts très - aisés à défendre, - deu^ exeeilelfô «p^ pu^s pour^ notre lignç, ewiverte aossi par uii basi-fend ou fossé : cette Itgbe^outaît être tomv
334 MÉ310R1AL (Août i8i^)
iléej îl est vrâî, par ses deux flancs, au-dessous d'Esslîhg du côté d'Eiizerdorf , et sut les derrières d'Asparn, où le pètîl bras:du Bariube était facilement gùéablè.
» En avant des villages s'éiendaît Une plaine immense, parfaitement unie, Sans tùîssëaii iiî le mbîhdre obstacle. Dri n'y apei*cevl!l qiiê quelques villages au milieu dès moissons verdoyanîés *t c'était le terrain îé plus favorable pour deux armées égalés qiii avaient a disputer de travoure et d'habileté. Ce l'était aussi pour une armée inférieure , qui aurait à lutter contre deis forces sûjiérieures, à l'aide des villages indiqués.
» Ntijioléôn, plein de soii jprojet de marcher à l'ennlémi, n'attendait que d'être rejoint par une partie de l'armée ; îl né pensa pas devoir être attaqué lui-même : les rapporta de la cavalerie légère le maintinrent dans cette sécurité '; aussi ne s'occupa-t-il nullement d'établir le quatrième corps , ni de profiter des avantages de la ligné d'Asjparn à Esslihg. Il faut le dire, parce qull iî'y a irién d'indifférent à la guerre, ni dans ce qui -décide de la vie des hommes et du sort des 'empires, si Napoléon où Massénâ avaient
(A©ûtjSi6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 555
fait occuper convenablement Asparn> il'est probable €jae ce village n eût pas ^té pris par Ten-nemi , ou si nous avions préparé à l'avance ce qui fut exécuté par le cbi^ps d'Hiller, en s'en emparant, jamais les Autrichiens ne s'y seraient maintenus. Le mur du cimetière d'Âsparn fut abattu par eux de leur côté , et ce cimetière leur devint par là une citadelle qu'il nous falldt escalader sous le feu le plus terrible , pour y parvenir , et quand nous nous en étions emparés , â n'était plus pour nous qu'un coupe-gorgé, dans lequel nous demeurions entièrement à découvert.»
Ici se trouve décrite la première jouniée d'Ëssling (le vingt et un mai), oiiACasséna résiste avec son seul corps, pendant tout le jour, à toutes les forces autrichiennes, et conserve Asparu par cette opiniâtreté héroïque qui le caractérisait si éminemment. Les ponts déjà dérangés dès ce jour -là, interrompent fréquemment le passage des troupes, déjouent les projets de, Napoléon, sauvent l'ennemi et amènent la terrible journée du lendemain, ainsi décrite par l'auteur : ' .
« Tant dliéroïsme dans la défensive de Mas-
SSe liÉMOAiAL (août i8j6)
séna et dé siea brares aratt produit la plus grande seii5atioa m imlieu des deux armées , et singu* lièrement afl^fmenié chee won» l'ardeur pour-^ attaquer le lendem^n , et Fespoir d'un# complète yictoire. Napoléon , renforcé par le corps de Lànnes ^ veut attemire l'arrivée de Davoust^t de la réserve pour faire âa grande attaque; maift dès deux heures du 1 matin, avant le point dur jùw, le combat avait recommencé à Aspam,.
et quelque ternes iqfirès sur toute la %B€w Le généralis$im/e autrichien s'était enfin décidé à faire avancer la réserve de grenadiers qu'il av^t jusque là si mal à propos laissée en arrière. Ce prince aurait dû sentir dèa le premier ibch ment la nécessité de brusquer une telle stfaâre. Ses retards avaient laissé arriver trois de nos divisions de plus à la rive gauche. II persiste dans son même système de bataille , et s'acharne de nouveau contre Aspam i il attaque moins vivement Essling y où Lannes se trouve renforcé par deux dimions. Mais le général ennemi né s'occupe nullement des moyens de tourner ces deux village , et surtout Aspam. Son feu et ses Wjsisi^s réçrascht de nouveau et lui facilitent
(Ao&t 1616) DE SAINTE-BÉLÈNE. 337
les mtyjfeas de s'en emparer. Massémi fait rele-^ ver la dirision Molilor par celle de Saiill*-Cyr, Le ^4'' léger pénètre dans le nillage , culbute l'ettiieini dans la grande rue, et coupe une colonne qui s'aYanfsait par la rue pasallèle. Huit cents hommes , dont oate officiers et un gé<^ néral , avec six pièces de canon , sont enlevés et condiûts dans Tile de* Lobau. Le ^4* ^^^^ par être repoussé ^ le 4^ aisrive au secours et reprend le village ^ qui^ perdu de nôufi^au, est de nouveau repris par les Hessois» Tous ces réfîmens montrent la plus brillante valeur* L'ardeur de Masséna soutient l'enthousiasme du quatrième corps au milieu de ce théâtre , le plus hdrrible que la guerre ait jamais pré** sente. £n ce moment <m aimonce l'arrivée de la garde k Aspam : tout le morbde croit tenir la victoire»
» I4appléoa voyant T^oinfmi persister dans ses fautes de la veille , et diriger ses grandes mas^. ses sur Aspam , avec une forte colonne sur Ess^- ]ing, -ce qui dégarnissait beaucoup son c€{ntre, fait aus^tôt des dispositions pour proBter de cette faute et exécuter immédiatement l'aita-^
* 338 MÉIteKIAL (Août 181G)
que projetée $ doàt 11 n'avait fait la veille qu'une dém^mdtrafioii : elle devait détruire Teauefiiî en le perçant par le centre. Se eroyant au moment de voir arriver le corps de Davoust, TEiopereiir envoya les lirailleurs de sa garàe à Aspam ^ et donna ordre à Lannes de commencer l'attaque avec son corps d'armée ^ dans l'intervalle entre Essling et Apparu , contre l'aile gauche de Hohen^ollern et la droite , dé Lichteînsteîn. Ainsi Napoléon fait avancer sa droite , et pivote sur sa gauehe, appuyée à la défense d'Asparn. Par là , il partageait l'armée ennemie en deux portions qui allaient se trouver fort cromprotioiises l'une et l'autrci Lannes, à la tête de la division St.-Hîlait'e , ayant à sa gauche les grenadiers d'Oodinbt, à sa droite Jâ division Boudet, la eavàlerie par masses dans tes intervalles ^ manche fièrement à l'ennemi, et s'avance sur ee léger glacis, ail sommet duquel se trouve le centre des Autrichiens.
©Averti du danger qui menace. cette partie si importante de sa ligne ^ l'Archiduc accourt ea toute hâte, appelle momentanément à lui une partie du corps de Bellegarde , dispose ceux de
(Août i«i6) DE SAIiNTE-HÉLÈNE. SSq *
Hohenzollern et 3ë Rosèmbérg; place derrière eux j éti trdîsîèmé lîgné , afin de lés i^enforcier elicô^è , plusieurs i-égîmétis dé Tallé drbîte' dé éa cavalerie ^ dont l'aile pmhe est formée Star plusieurs lîgties. Il attend aiûsi l'attaque du maréchal Lannes. Cette attaque , exécutée sous les yeux mêmes de Napoléon , Vive et impétueuse , culbute les premières troupes de Fennemi; Beésières , à la tête des cuirassiers ^ fait piusieuirs chargés brillantes sur la cavalerie tt l'infanterie des Autrichiens. Celle-ci cédait du t^rt^ift. L'Archiduc se met à la tète des régimens battus ^ et les ranime par l'exemple de la plus brillante valeur; il saisit le drapeau dé Zàth, et se précipite dans le fort de la mêlée. Plusieurs de ses officiers sont blessés autour de lui.
» Cependant les Français redoublaient ae vigueur et poussaient leurs avantages ; la victcrfre la pliis complète se montrait déjà aux yeux de Napoléon, lorsqu'au lieu de l'arrivée du maréchal Davoust , il reçoit , vers sept heures du. matin, la nouvelle de la rupture de ses ponts, Uîlle qu'il était impossible de songer à les répai-
* 34o M^MOEIAL (Aoât 1816}
if^er. dans la joum^ \ La fortiléc lui arrachait le plus bea» triomphe. Dans de telles dispositions^ avec ce qu'il avait de troupes sous la main , Napoléon pouvait encore se livrer à Tespoir de vaincre ; mais sa prudence l'emporta ; il ne voulut pas exposer à quelques nouveaux contretemps le sort de tant de braves , dans cette^ plaine découverte , où les colonnes d'attaque pouvaient , à mesure qu'elles s'avançaient , êtrç^ prises de flanc et à revers. Il ordonna donc à. Lannes de suspendre soa.atfaqiie^ j;t.4e r^nie-^
* Ce cruel accident 5 ea^uy^ au9di la veille , provenait' non seulement de la crue du Danube^ mais encore du choc de nombreux radeaux 5 de grosses barques et de grands arbres lancés par des paysans et des soldats postés dans des îles supérieures 5 dont on avait négligé de se rendre maître.
Une crue extraordinaire du Danube en double subite* ment l'élévation , et la porte , en moins de trois jours y de quatorze pieds à vingt-huit. ^
liC volume a , page 73 , des Mémoires de Napoléon ,.-. contient sur la bataille d'Ësslîng une note dictée parhii; il la termiine par les beaux portraits du duc de Montébella et du général Saint-HiUir«u
(Aoàt i$i6) DE SAINT&»UÉLÈNE. 34i
uer ses troupes lentemeat dans leur -ptBmiète posHion^ sa«lroUe à-Essling, et sa gauehe dans la direction d'Aspam.
» Si cette brillante attaque ne fut pas cou-^ ronnée d'un succès complet^ elle en imposa pour tout le jour à lennemi ; elle arrêta les attaques qu'il préparait ; elle dégagea , pour le moment^ nos ailes vivement pressées, étc
» Masséna tenait toujours Asparn ; rennemî venait d'y rentrer ; les tirailleurs de la jeûne garde demandèrent à l'en chasser. Nouvellemeùt formée, ils n'avaient dé la garde que le nom et le dévouement. Ils gagnèrent là leurs grenades; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peines et due pertes. Ce village devait être encore disputé, et pendant toute la journée pris et repris par l'un et l'autre parti ; toujours avec pliM dé faci-^ Uté par l'ennemi, qui continuait à l'entourer; toujours avec plus de peine et de courage par nous , qui n'y parvenions qu'au travers d'uâ dé^ filé. Les morts s'amoncèlent dans Asparn, les boulets le détruisent, l'incendie finit par en dévorer ks restes; on s'y bat corps à corps à l'arme blanche avec le plus grand achamèmetit.
^^ iaÉMfiUîAL (Août i8i6)
Ma^OH fiai ^ujrtiplm , tou^ sea cistipiciers spq^ frappée à 4pW¥ pa? d^ Ml U .«©tie §eul que le feu de lennemi n'atteint p^ , s^mhlmt connaître; Qt respectes le $Js cbéri djç Ist Victoire. 11 fallait toute rppipiâtreté 4e Ma63,<^^ pour cpAserver ce post-e si périlleux , mm si iiRpQrtan*; , pri« jgt repris quatorze fo}s <J^n§.c^s deux jour?. Apr.è^ 1% ruptjir^ dç^ pomt^, le eojoab^t u'éi^il pli^ qu'mxe horrible boucherie s«as résultat; mais absolument nécessaire pour sauv^ l'honneur firançiis et loêjaie cett^ pitrtie 4^ l'arni^ée sur la riïre gauchfi 4» ff è«W J c«ir ilne i^ait pa& songer à rj^pas^er au milieu 4u «omJè^t , 4« JPUF ^i ^n présence dpn eiinapii M n^^mbr^ii^, pn défilé tel que Je feiWé pont d^ pontouii ; il fallait abgQj^ment gagiaex la ^nit, et jsi$i(pi.e là -en. in^poii^ir à VAvfshiàm*: ¥j^$ midi , l'ennemi ^'laj^^ eij^n d'atj^quer l'îjQt qui est en arrière 4'lspaFB, et qui n'ppppsait qu-u» bra# /étroit, ^j^%fffi^ déppuryij d!eau. Q^eiqu^gç poster 4^ ^tV^B.f .en trèsrfjaible qiftantîté , ^rniasadisnt Mi flot ^ij^m^mç!}^ i)0i$é ; iU &9nt repomêéè et rawe^^s d^ V^tf^ iCQt^. Les balles 4^ lewieini .arfiy.cn* ,a§§.e? .épai§§je$ sijr te cdromîiûicfttion
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 343
d'Asjpam avâc le pont ; le dmgeat létaitdfis plus grands. Si l'ennefisiî 8-4vafi$aît fin fei^oes de ce coté , si seuleoient il se maintenait suc les bords de Tilot, Jes troufiés qui étaient à Aspatn se trouvaient pmes à dos et - ramenées près du piont; t>n perdait usnedemi^liene de terrain et l'appui principal de. la positîic^n. Deux pièces à mitraille furent aussitôt tournées pie ce coté. Heureusement lennenài laisia le temps à la brigade Vivier d'aecourir ; ipais il fallut y envoyer aussi toute- la division Molitor, réduite à quel* ques centaines dfhommes ; allé répssit k conte**nir Tennemi, tï ce ne fut pas le moindre des cernées que .Molibor nendit dans cette terrible journée.'
9 L'Archiduc avait reformé sa ligne, rétabli ses batteries et rècoînmenoé ses attaques sur Âsparn iet Essling; Il fait marcher contre Sce dernier quatm bataillons de grenadiers de la ré** serre V qu'il .aurait enfin, rapprochée de la ligne. Ceux*ci n'éprouvent pas mokis de résistance^ La division 'Boudet l' enfermée en partie dans un gr^ad dos , 'rejpousse cinq assauts avec la plus grande valeur. Les grenadiers hongrois
5U MÉMORIAL (Ao&t têi6)
sont si mal menés 9 que TArcbidac est obligé d'accourir encore pour les retenir sur la ligne. » Cependant , à force d'essayer de tous les points de la position , le prince €harle& finit par disposer sur le centre une attaque effrayante pour Tarmée française. Ceux qui voyaient clair aux affaires de gyerre , conçurent dans cet instant les plus vives inquiétudes. On apercevait en £3K:e de l'intervalle trop dégarni qui sépare Aspam d'Essling, la orète du rideau se couronner d'artUlerie , de masses de cavalerie, de colonnes profondes d'infanterie. Ces prépa^ ratifs formidables menaçaient le terrain vide qui séparait les corps de Lannes et de Masséna , et la direction la plus courte sur nos ponts. Une attaque vive et franche de l'Archiduc avec ses réserves et les troupes inutiles sur la ligne, pouvait en peu de minutes accomplir la-perte de l'armée. Déjà ces masses étaient à petite portée de notre ligne ; heureusement l'ennemi perd y en examens et en mouvemens piréparatoires , le temps qu'il fallait employer à agir avec vigueur. Napoléon, qui voit ce danger terrible f dirigé au centre tout ce qu'il peut trou--
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 345
ver de disponible dans notre artillerie , en frèâ« grande partie démontée; il fait marcher vers les flancs des masses autrichiennes ^ quelques troupe^déjà excédées de fatigue , et envoie Bessières charger avec la? cavalerie, non plus pour la victoire , mais pour le saliit de Tarmée. H faut donner ti^ baissée ddns cette colonne, pour l'arrêter , c'était un acte d'ahsolu dévouement. Nous n'avions pins en arrière de notre centre qu'une seule réjserve d^infanterie ; il est vrai que c'était la vieille garde ; cette héroïque élite que pendant si Icmg'-temps il a suffi de montrer à w>s ennemis pour arrêter on contenir lenrs plus grands efforts*. ^
, » Bessières, malgré, les pertes de sa cavalerie, chargft audacieusement et renverse la tète de la colonne. Il n'en faut pas davantage ponr arrêter cet ennemi irrésolu* Dès-lors le sort de la journée est fi^ié, et Napoléon pourra attendre la nuit pour eaiécuter sa retrsttte ; il se rapproche du petit pont- poi»r veiller à ses préparatifs et ordonner les dispositions devenues nécessaires. >»La joMrnée s'avançait, et â en était temps, car nos^ munitions étalent épuisées. L^artillerié 5. 2ià
44!^ MÉMORIAL (AoAt 1816)
et Finfanterie allaient se trouvei' sans cartouclies; la communication était interrompue avec les parcs de réserve; la plus grande partie de nos pièces étaient endommagées, les attelages tués depuis long-temps* On avait été obligé de ralentir le feu; 1 ennemi, au contraire, continuait le sien avec sa terrible artillerie qui nous écrasait. Il renouvelait constamment ses attaques contre les deux villages. Dans lune de ces attaques, vers le soir, Lannes, qui jusque là était deineuré constamment au plus fort du danger , descendant de cheval pour prendre quelque repos, est frappé d'un boulet qui lui emporte les deux jambes. L'armée va perdre un de ses premiers chefs, dont les talens s'étaient si prodigieusement développés ; la France , un de ses appuis les plus solides; l'Empereur, un ami zélé. Lannes fut transporté dans l'ile de Lobau; Napoléon alla à sa rencontre près le petit pont. Leur entrevue fut des plus touchantes î leurs embrassemens des plus tendres. Napoléon pleurait à chaudes larmes à genoux devant le héros mourant. C'eût été en toute circonstance un grand spectacle ; il l'était bien davantage le
(Août 1816) D£ SAINTE-ilÉLÈNE. 347
soir d'une bataille si douteuse qui nous' coûtait tant de braves.
» Nos troupes avaient comme oublié la faim et l'extrême fatîgue dans ces deux longues journées , où la chaleur fut excessive , où elles soutinrent quarante heures de combat. Belle époque de gloire!!! Dans une situation aussi critique, notre ardeur et notre confiance ne se refroidirent pas un instant ! L'âme du chef était
passée dans celle de tous les soldats Pendant
ces journées mémorables, huit divisions françaises , qui ne formaient pas la moitié de notre armée , repoussèrent constamment les attaques de toute l'armée autrichienne, qui ne put conquérir quelques toises de terrain, et fut même souvent sur le point d'être culbutée.
» Dès le commencement de la nuit, on fit filer sur le petit pont les nombreux blessés entrasses sur la rive gauche. Tous ceux qui donnaient signe de vie furent emportés dans l'île de Lobau. On fit etisuite passer l'artillerie , les caissons ; on enleva même tous leurs débris. Les pièces prises à l'ennemi avaient été emmenées, rien
5|H M^MOIUAL (Août 1816)
ne fut laissé sur le chaaip de bataille, pas i^ême les fusils et les cuirasses de nos morts.
• » L'ennemi fît la faute inconcevable de ne pas poursuivre immédiatement ses avantages , et de nous laisser surtout cette île de Lobau ^ qui j caillante au milieu de. son terrain,, fut notre sûreté dans le revers , et nous devint bientôt le moyen du triomphe* »
Dans cette campagne tout est classique chez Napoléon, pour quiconque peut en suivre et en juger les détails^: on Ta vu jusque là préparer et suivre rapidement la victoire ; le voici à présent dans une circonstance imprévue , terrible* Qu on le considère remédiant, en un clin-d'œil, à de grands désastres, et déterminant à l'instant même les dispositions qui doivent lui assurer de nouveau la victoire ! Réduit à une défensive momentanée , il va créer dans Tile de Lobau , aux portes de Vienne même, une véritable forteresse française, qui maîtrisera le fleuve et le terrain* Trahi par les vagues du Danube , il va l'enchaîner; et le tout se fera en vue d'un ennemi qui se proclame triomphant, et ne songe
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3/19
point à troubler des prodiges qu'il ne sait pas deviner : et peut-être est-il en quelque sorte excusable , car Fauteur s'écrie à ce sujet : « ïleu- » reux ceux qui ont pu deviner ces miracles du » génie! !!.i..* Ce ne furent pas toujours Ceux » qui l'approchaient le plus, b
3Lies premiers ordres , dit - il , sont donnée à l'instant même du désastre , et les préparatifs sont si rapides, -que deux ou trois jours après la bataille ; on voit déjà plusieurs sounettes battre des pilotis au travers des deux grands bras du Danube; mais les bulletins, pour trom* per l'ennemî , annoncèrent qu'il s'agissait d'une «orte d'estacade pour couvrir les ponis et arrêter les brûlots. Le même jour , Napoléon détermine sur les lieux, et trace, de sa cravache sur le sable , le plan des ouvrages qui; doivent fonner là tête des grands* ponts et le réduit de Lobau,
A compter de cet instant, chacvtn travaillé sans relâche ; le chef se multiplie et les isoldats sont infatigables. Leur constance,* leur ardeur sont sans égales. Napoléon, dans ses projets et pour mieux se dérober à Teniiemi^ a besoin de
S5o MÉMORIAL (Août 1816)
s'établir dans une petite île en face d'Ëssling^ touchant prestpie à la rive autrichienne. Les généraux du génie et de l'artillerie en déclarent Tattaque à-peu-près impossible. Mais Napoléon ordonne, et en plein midi, un aidé-de*camp de Masséna traverse le Danube , avec cinq cents voltigeurs, sous le feu de toute l'artillerie autrichienne, atteint Tîle, en chasse Tennemî, s'y maintient contre toutes ses attaques, et en deux heures un pont de bateaux est construit en dépit de toutes les batteries qui enfilaient le Danube et jetèrent plus de deux cents, boulets dans les œuvres du pont. Sous un chef tel que Napoléon, tout avait cessé d'être impossible; personne ne s'occupait plus de sa propre conservation : la vie, c'était la gloire ! Il est vrai que le général ne s'épargnait guèrcr Napoléon faisait souvent lui-même la tournée des postes de l'ennemi; et en approcha, dans l'île du Moulin , jusqu'à vingt-cinq foises. Un oflBcier autrichien le reconnaissant un jour sur les bords d'un canal large de cinquante todses, lui crisu Retirez-vous, Sire, ce n est pas là votre place^ Paroles admirables qui, vu le ressentiment d'alors contre
(Août 1816) DE SÂIfg'E-HÉLÈNE. 55i
Napoléon, la crise du moment, et Timportance de sa mort, honorent à jamais les rangs dont elles sortirent, et montrent, dans celui qui les prononça , une loyauté et un culte à l'honneur qui ne saurait être surpassés !.! ! »
Enfin au bout de quarante-trois jours , durant lesquels on a le droit de se demander : qu'a fait l'Archiduc? que devait-il, que pouvait-il faire? ce que l'auteur au surplus discute rigoureusement; au bout de quarante-trois jours, disonsnous, tous les travaux se trouvent accomplis; ils étaient immenses et merveilleux : en voici un échantillon,
« Il y avait à chacun des deux grands bras du Danube, larges, l'un de deux cent trente, et l'autre de cent quarante toises , des ponts sut pilotis où trois voitures pouvaient marcher de front. Au-dessus de ceux-ci, de petits ponts, larges de huit pieds, pour l'infanterie; au-dessous , des ponts de bateaux. Ainsi les débouchés étaient préparés pour trois colonnes, et le tout était couvert par des estacades qui se rejoignaient sur une île, à deux cents toises au-des-^ sus des ponts. Le soin fut poussé à un tel point,
35a * MÉMORIAL (Aoât 1816)
qu'on éclaira ces ponts par des lanternes de dix en <Ux toises, continuées tout au traders de Tile de Lobau, le long des chaussées qu'on y avait pratiquées sur une largeur de quarante pieds* Au moyen de ces lanternes , le chemin demeu-* rait aussi prs^ticable de nuit que de jour. De grands écritaux indiquaient , à chaque embranchement, toutes les directions pour les divers corps de l'armée; Ainsi les plus minutieuses précautions avaient été ajoutées au développe-* ment des plus grande moyens, etc.
» Cependant, l'Empereur avait employé Tintervalle.des travaux à réorganiser son armée, et à rapprocher de lui tous les corps dont il pouvait disposer. Le prince Eugène lui avait amené l'ar* mée d'Italie, au travers de beaux faits d'armes, couronnés par la victoire de Raab ; Marmont était arrivé avec son corps du fond de la Dalmatie.
» Le plan de Napoléon, des plus vastes, des plus décisifs, embrasse l'ensemble de ses armées et le$ divers pays qu'elles occupent. Toutefois, tant de coopérations, et à de si grandes distances, n'ont à ses yeux et dans sa pensée , que l'u-' nité de but et d'action. Il va jeter sa grande
(Août 1816) DB SÂlNTB-HÉLèNE. 553
ûrmée au-delà du Danube et sur la gauche dé rennemi, pour le séparer de la Hongrie, il l'attaquera sur le champ de bataille qu'il aura conquis, le battra et Tâcculera sur la Bohème, où cet ennemi se trouvera prévenu et entouré de toutes parts. Le tout s'accomplira de point en point , ainsi qu'il l'aura réglé , jusqu'au moment où l'ennemi, frappé de sa situation désespérée , implorera un armistice*
» Les ordres furent donc donnés à Masséna de porter ses divisions vers la partie septentrionale de Lobau ; à Oudinot de passer, le premier juillet, dans cette île, et de s'y établir; à Eugène d'être rendu le quatre à Ebersdorf avec des vivres pour deux jours , et de passer les ponts sans s'arrêter; à Davoust de ne partir que dans la nuit du quatre au cinq, et de filer sur-le-champ dans l'île de Lobau ; à Bernadotte et à Bessières d'être rendus le deux à Ebersdorf; à Yandamme d'occuper Vienne, le deux au soir; à Lefèvre d'envoyer Wrede à Vienne pour se réunir à la garde impériale , et de se tenir lui-même à Lintz^ pour , dès que la grande armée aurait passé le Danube j, entrer en Bohême par le sud, en même
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temps que Jérôme y entrerait de Dresde par le nord, et que Junot^ de Bareuth, la menacerait par Touest; Enfin , il nest pas jusqu'à Poniatowsky , auquel Napoléon prescrivait d emmener ses Polonais sur Olmutz pour contenir Farchiduc Ferdinand, et dy entraîner les Busses, si ces alliés douteux avaient la loyauté de nous servir de bonne foi. ,
» C'est pour les gens du métier surtout que sont intéressans et précieux les ordres donnés en cette occasion : ils sont le programme exact des batailles qui suivirent. Jamais on n'avait vu diriger une aussi . grande opération à l'avance avec autant de précision , et jamais tout n'avait été prévu avec autant d'exactitude. Les détails du passage ne sont pas moins admirables.
» Le quatre juillet, à une heure après midi , on reçoit l'ordre de traverser le soir même.
Tout avait été parfaitement préparé , les passages étaient multipliés , la direction de. chaque corps jalonnée /à l'avance; aus^i tout fut exécuté avec la phis grande proipptitude et dans le plus grand ordre. Jamais une armée aussi nombreuse n'avait aussi rapidement, traversé
G'oogle
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tant de défilés et formé son ordre de bataille. En une nuit elle se trouva rangée de raùtre'côté du Danube , quand son ennemi surpris la éroyait encore dans ses cantonnemens« Du temps de Turenne et de Candé on n'eût pas cru la chose possible ; du temps de Villars' et de Vendôme , on y eût employé plusieurs jours peut-être, sans y. parvenir; enfin, %lu temps dé Frédéric, à peine ce grand capitaine aurait -il espéré y réussir avec sa bonne armée. Nos adversaires, dans la plus belle plaine du monde , passaient des demi -journées à se mettre en ordre de.
bataille, etc.
» Napoléon ayant deux ponts à son extrême gauche , dont le premier sur pilotis , à l'abri de tout accident, devant servir de ligne de communication pour l'armée , voulut ^voir'un autre pont comme jde- réserve à son extrême droite; il se ménageait ainsi, pour tous les cas, la possibilité de manœuvrer , par les deux extrémités du saillant de Lobau, le plus près pbssiblo des grands bras du Danube. C'est par ce dernier pont <jue commença la grande opération. •
» A neuf heures du soir, vers l'embouchure
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du bras de Lobau , dans le grand Danube , Oudinot fait embarquer quinze cents yoltigeurs dans des bacs et des bateaux préparés par la marine; ils passent à la rlye gauche et s'y établissent. Dès le premier coup de canon d'Oùdinot^ toutes les batteries de Lobau font un feu terrible, les unes sur les ouvrages ennemis; les autres sur le terrain qiPil occupe; le plus grand nombre sur Enzerdorf et ses alentours. On yoit perpétuellement en Taîr une quantité de bombes et d'obus enflammés. Masséna jette de son côté dix-huit cents hommes sur Tautre rive ; ils passent dans cinq bacs. Le premier a de la peine à aborder 9 les hommes se jettent à la nage et le tirent à terre; alors le passage continue sans interruption. Les postes de l'ennemi sont enlevés ou surpris 9 et on établit les ponts préparés à Tavance. Celui d'une seule pièce se trouve placé en Jiuit ou dix minutes , malgré la baisse des eaux. Le quatrième corps commence immédia-tem«nt à âéfiler, le transport continue sur les bacs. On commence des ponts de radeaux et de bateaux sur Tile Alexandre. Le premier est fini à trois heures, le second à deux; un qua«
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trième est jeté plus haut ; le cinqpième avance rapidement.. Cependant la canonnade continuait d'une manière épouyantable ; Enzersdorf est bientôt la proie des flammes. L'ennemi ne répondait que faiblement en face des ponts; mais il tonnait de tous ses ouvrages sur le terrain de l'ancien passage , où il croyait que notre armée débauchait^ A tout ce fracas vint se joindre un orage terrible et une pluie par torrens ^ qui produisit un froid extraordinaire* Les travaux n'en sont nullement dérangés. Napoléon est partout^ courant à pied d'un pont à l'autre ^ au milieu des boues et de ces rives glissantes où on culbute à chaque instant. Infanterie y artillerie , cavalerie^ tout défile sans relâche. A mesure qu'on gagne du terrain sur la rive gauche , Napoléon fait assurer ses premiers progrès. Il a donné à l'avance aux ofiGiciers du génie l'ordre de tracer quatre immenses redans pour couvrir le» ponts. Ainsi chaque pas que font les troupes, préparé par le feu terrible qui écra^ fennemi , est protégé par des ouvrages contre tout accident» L'avant-garde ennemie, qui se trou-
558 MÉMORIAL ( Août 1B16)
vait dans cette partie , cède le terrain presque sans combattre , et se retire au-delà d^Eazers-^ dorf, selon Tordre qu'elle en a reçu!
» Malgré la multiplicité des ponts, il fallait encore plusieurs heures pour faire défiler une armée aussi nombreuse que la nôtre. Ees corps de la deuxième et tipoisième lignes non encore formées , arrivaient successivement. Ce n'est que vers midi que la première ligne Ise trouve établie perpendiculairement au Danube , selon l'ordre donné : Masséna à gauche , Oudinot et Bernadotte au centre , Davoust à droite. Ces corps sont par régimens serrés en masse. Ils occupent ainsi un bien petit espace. L'armée d'Italie, la garde, avec le onzième corps viennent former la deuxième ligne , et les réserves de cav^- ^ lerie la troisième. Le reste de l'armée étant arrivé, ou près de l'être. Napoléon porte en avant sa première ligne et s'étend en éventail, etc. »
Ici se trouvent les développemens de cette célèbre bataille de Wagram , tellement remarquable par les mouvemens préparatoires et les grandes manœuvres instantanées [qui la rendent
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une des pluâ longues qui ayent été livréels : ils remplissent toute une senlainë. Cette bataille est encore une des plus mémorables des temps modernes , par les forces qui combattirent de part et d'autre, la réputation des deux ^généraux opposés , les pertes des deux armées , et son grand résultat , la paix de Vienne. Cet érénement fournit à Tauteur les détails les plus lucides, les réflexions les plus judicieuses. Mais je passerai tout de suite aux premiers résultats de la bataille proprement dite. Elle coûta aux Autrichiens vingt-quatre mille morts ou blessés, et nous laissa vingt mille prisonniers. Toutefois elle fut loin encore de remplir les espérances de Napoléon : l'armée reprocha à un de ses lieutenans, dont elle s'était déjà plamte à Austerlitz , à léna , à Than , etc. , d'avoir , le cinq, attaqué trop tardWagram; évacué, le six, sans combattre, Aderclaa, tête de notre position , appui des manœuvres de Napoléon , et qui, entre les mains de l'Archiduc, devint celui de sa résistance et de ses attaques. Peut-être ce lieutenant de l'Empereur eût - il pu se rejeter sur la mauvaise conduite des troupes étrangères qui
g6o IlÉMORUL (Aofit 1816)
lui étaienrconfiées; mais loin de là, il se permit même, contre lusage reçu, une proclamation individuelle dans laquelle il les qualifiait de colonne de granit; ce qui rempKt détonnement les autres corps , et porta l'Empereur à le renvoyer en France.
» Napoléon, compagnon et juge des hauts faits de ses braves, leur distribua de nombreuses récompenses. Passant en revue l'armée d'Italie, le lendemain de la bataille, il dit aux soldats : «Vous êtes de braves gens, vous vous êtes tous » couverts de gloire ! » Une proclamation témoigna à l'armée la satisfaction de son Empereur^ et s'adressa plus particulièrement au gé^ nie, à l'artillerie et aux pontonniers, qui, par leurs ^immenses travaux, avaient préparé tous ces miracles.
» Napoléon fit trois maréchaux sur le champ de bataille : Oudinot, Marmont et Macdonald.
Il embrassa ce dernier, délaissé long- temps à cause des dissentimens antérieurs. Le nouveau maréchal , attendri jusqu'aux larmes , s^'éeria , dans l'effusion de son cœur, qu'il lui vouait désormais une fidélité sincère, engagement que
(Août 1816) DE SÂINTE-HËLËNE. 36i
Napoléon, du reste 9 a eu l'occasion de témoigner avoir été rempli. »
L'auieufy après avoir analysé la conduite et les fautes de TArcbiduc en cette circonstance ^ dit : « Pour Napoléon , il s'est conduit , dans cette bataille , d'après les mêmes principes que dans l'ensemble de la campagne. Il a tenu ses troupes sous sa^ main , et a manœuvré excentriquement. Attaqué et prévenu, il a laissé l'ennemi démasquer son mouvement , - l'a attaqué lui-même à> son tour au moment et au point favorables. Rien ne lui a échappé, ni les dangers de la gauche et de l'île de Lobau, où il envoie Boudet ; ni les dangers de la droite , où il renforce Davoust, au cas que le prince Jean arrivât. Cependant il a éprouvé de grands contre-temps : si l'attaque du cinq au soir eût été convenable* ment faite, elle eût réussi, et dès-lors l'armée de l'Archiduc, percée par le centre, était sépa- . rée en deux parties qui pouvaient être fortement entamées, et qui re jetées, l'une sur la Bohême, l'autre sur la Hongrie, ne se seraient plus refointes* On eût évité dès* lors la grande bataille et toutes les chances du lendemain. Si Adercla 5. â3
S6» MÉMORIAL (Âoôt iSi6)
n'eût pas ^té abandonné «ans. coup férir, le six au jour, l'armée française, qui se trouyàit concentrée y aurait culbuté du premier effort le centre dégarni de Tennemi, et serait retombée sur sa droite , qui eût été écrasée ou noyée dans le Danube, etc., etc.
» Cependant rArchiduc se retirait en toute bâte sur la Bohème, et sa retraite, quoique faite avec une grande habileté, allait dé\réIopper les conséquences de la bataille, bien plus désastreuses encore que la perte de la bataille ellemême. Chaque jour, chaque instant voyait entamer Tarmée ennemie : elle était menacée de périr en détail. La Cour de Vienne sentit toute Kimminence du danger, et se hâta de le préve^ nir. Le dix, vers le soir, Masséna, poursuivant ses avantages et mîaitre des faubourgs de Znaîm, allait enlever la ville , quand un cri universel se fit entendre tout le long de la ligne , celui de cessez le feu ^ cessez le feu. Une députation autrichienne avait atteint Napoléon, pour traiter de la paix et solliciter une armistice. Ce dernier point devint un grand sujet de dissertation dans toute Tannée et sous la tente même de TEmpe-
(Aoftt 1^16) DE SAINTE-HÉliNE. «O
reur. La situation vraiment critique des fcirces autrichiennes était visible à, tous les yeux, et grand nombre pensaient que c'était un devoir que de recueillii* inflexiblement le prix de tant: d'efforts 9 que le temps était venu d'en finir une fois pour toutes avec une Cour san& bonne foi , dont les protestations et les sermens n'avaient jamais pour but que de gagner du temps et de machiner de nouvelles attaques. Napoléon ne pensa pas ainsi, et, prenant une plume ^ signa l'armistice 9 disant: «^ Il y a eu assez de sang »; vçrsé » • -
» Cette armistice nous livra les deux rives du Danube jusqu'à Raab, et toutes les provinces allemandes ; c'est-à-dire que nos troupes eurent à occuper un tiers de la monarchie autrichieune avec plus de huit millions de population. L'ar-r mée ennemie se retira par le Nord de la Mora* vie , au-delà de Presbourg , dans le reste de la Hongrie, abandonnant désormais la défense de la Bohême à ses seules et propres forces. Le commandement en fut retiré à l'archiduc Char* les, qui emporta, quelles qu'eussent été d'ail* leurs ses combinaisons militaires, l'intérêt Jt
S64 Mf;M0RIA£ [Août 1816)
plu5/vif des militaires français ^ lejeir admiration même pour la'Taleur personnelle dont il avait prodigué les preuves. Son malheur, disait-on , avait été d'avoir eu Napoléon à combattre ^ et chacun pensait qii'ducun général en £urope n'eût ' pu même faire aussi bien. '
» Là $d termine une campagne de moins de trois mois, qui pourrait même compter une autre espèce* de suspension d'armes tacite de quarante-trois jours; et durant ce court inter-* valle, que de choses 1 et quels résultats!!!....
» La victoire de Wagram eut sur les espnts et la politique rinfluénce devenue habituelle. Napoléon avait ouvert la campagne au moment d'une crise vraiment effrayante ^ la ligue était générale contre kii, les machinations universelles. La victoise d'Eckmûlh frappa de terreur toutes les malveillances, et contint tous les mouvemens; le revers d'£ssling ranima tous les plans et réveilla toutes les espérances. Wagram les confondit de nouveau ; chacun s'empressa de repjendre son attitude soumise , et de multiplier ses protestations de dévouement et de bonne amitié»
CAoâti8i6) DE sainte-Hélène/ ses.
» Le cabinet anglais ', qai n Wait pas sa oa Toulu aider rAûtriche quand elle luttait encore, se hâta, aussitôt qu'il la vit abattue, d'eflecr tuer , avant le retour des troupes françaises /son expédition contre le port d'Anvers , dont la destruction lui tenait si fort à cœur 9 il la manqua par impéritie. Toutefois cette diversioa suffit encore pour ranimer les secrèteâ espéf anees de rAûtriche , et Jui faire traîner les négociations' en l4l|||eur« C'est dans cet int^rvalU qu'un événement imprévu fut sur le point de déjouer toutes les combinaisons ^ et de donner Ud toilt autre cours aux événemens de l'Europe t Napoléon fut à l'instant de tomber à Schœnbrun sous le couteau d'un fanatique. Si l'acte eût été consommé, qui peut dire ce qui se serait passé en Europe ! l ! *
^J'ai entendu l'Empereur se. faire préchément la même question, et y répondre eo parcourant en [peu dMnstans huit ou dix hjpôtliëses diverses avec cette fécondité d'idées et cette rapidité d'expressions qui lui étaient si particulières. Si je ne Tai pas mentionné en son lîeu , c'est que, ne voyant pas qu'il en pût ressortir aucun bien, et y jugeant de nombreux inconvéniens, faî cru devoir omettre le tout; seulement il terminai disant:-
366 MÉMORIAL (Août 1816)
» Enfin rexpëdition d'AnVers avortée ^ et Napoléon prenant le ton menaçant , rAutriche si-« gna, le quatorze octobre ^ la paix de Yieune, dont, les conditions , va le véritable état des choses, purent être regardées comme. de nouveaux actes ^e la clémence du vainqueur.
« Napoléon épargna donc encore une fois TAutriçhe ; c'est qu'il était loin dé vouloir la détruire, qu'il la jugeait nécessaire .à sa politique, et qu'il espérait se l'attacher enfin à iff^ de
bienfaits. Il s'est cruellement trompé ! ! !
Et toutefois on a pu lire plus haut, quelque part dans ce Recueil , qu'il s'accusait , comme d'une véritable faute , de l'av.oîr laissée trop forte après Wagram. « Le lendemain de la bataille , «j'eusse dû, disait-il, faire connaître par l'ordre »du jour, que |e ne traiterais avec l'Autriche,
• qu'après la séparation préalable des couronnes
• d'Autriche, de Hongrie, de Bohême, placées » sur des têtes différentes. »
» Je n^hésite pas à prononcer que mon assassinat à Schœn- » brun ei^t été moins funeste pour la France que ne Ta » été mon union avec rAutriche.» 1
(Août i8t6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 96^
Ici Fauteur , après des réflexious générales sur cette magnifique campagne^ récapitule ce que la patrie, en cette dernière occasion, doit en aussi peu de temps , k l'activité , à la persévérance , à la force d'âme et à Timmenàité du génie d un seul homme ; il démontre que la gloire, l'indépendance , la splendeur, la félicité de cette patrie , étaient le pt*emier , l'unique sentiment de cet homme vraiment grand; et il termine en expliquant ainsi son extrême modération dans son dernier triomphe. « C'est que » Napoléon , dit-il , bien au-dessus de ses vic- » toires et des ambitions ordinaires , s'était im- » posé la plus belle , la plus grande des missions* » Poussé à une haute dictature , d'abord en » France , par les factions qui la divisaient et » mettaient son existence en péril ; ensuite sur 9 toute l'Europe, par la constante coalition de » ses ennemis , leut*s attaques perpétuelles , le 9 refus obstiné de la paix générale, il avait su • juger inévitable la régénération moderne ; et » prétendait à la diriger.... Placé au plus haut » point des lumières , au -> dessus des intérêts 9 comme des passions , il avait pu peser les né-
568 MÉMORIAL (Août 1816)
» cessités du temps. ....* Chef de la cause des » peuples triomphans y il Toulait en traiter à » TaïQiable arec les rois vaincus , etc. , etc. »
Dans mon recueil , l'auteur trouvera phis d'une fois dans les paroles de Napoléon -même, l'occasion d'être fier de l'avoir si bien deviné , et il goûtera surtout la douce satisfaction de cœur de Tavoir admiré ^ aimé , en pleine connaissance de cause.
Mardi i3.
Sur la guerre de Rirs9ier — Fatalitét, etc. — H. d« Talleyrand , etc. — Corine de M** de Staël. — M. Kecker, etc.
L'Empereur m'a emmené de bon matin fort loin dans le bois; il a causé plus d'une heure sur la situation de la France; de là, il est revenu sur les gens qui l'avaient, trahi , sur les fatalités nombreuses qui l'avaient entraîné ; la sécurité perfide causée par son mariage avec l'Autriche ; l'aveuglement des Turcs, qui font la paix précisément quand ils devaient faire la guerre ; celui de Bernadotte , qui obéit à son amour-propre et à ses ressentimens, plutôt qu'à
(Août 1816} DE SAINTE-HÉLÈNE. 56g
sa véritable grandeur et à sa stabilité ; une saison rigoureuse outre mesure ; jusqu'à la supé-: . rîorité d'esprit de M. de Narbonne à Vienne, qui, découvrant l'Autriche à nu , la força de sç bâter ;. enfin les succès même de Lutzen et de Bautzen , qui , ramenant le Roi de Saxe à Dresde , le mirent , lui Napoléon , en possession des signatures hostiles de l'Autriche , et ne lui laissèrent plus aucun faux-£ayant. « Quel mal- » heureux concours pourtant! disait-il d'un ac- » cent tout à fait expressif; et toutefois , conti- » nuait-il, le lendemain de la bataille de Dresde, » François avait envoyé déjà quelqu'un pour » traiter. II fallut que l'échec de Yandamme » arrivât à point nommé comme pour aider à » l'arrêt du destin. »
M. de Talleyrand , sur la conduite duquel l'Empereur revenait beaucoup, pour savoir, disait-il , quand il avait commencé véritablement à le trahir, l'avait poussé fortement à la paix au retour de Leipsick. « Je lui dois, observaît-îT; » cette justice: il blâma mon discours au Sénat; » mais approuva fort celui au Corps Législatif. » U ne cessait de me répéter que je Ine mépré-
570 MËMOniAL (Août 1816)
» nais sur* î'énei^ie de la nation ^ qu'elle ne se^ 4 conderait pas la mienne, que je mVn verrais » abandonné y qui! me fallait m'accommoder à » tous prix. Il paraît qu'il était alors de bonne
• foi, qu'il ne trahissait point encore. Talley- » rand n'a jamais été pour moi éloquent nî per- » suasif ; il rpulait beaucoup et long*temps au- » tour de la même idée. Peut-être aussi , me
• connaissant de vieille date, s'étaît-il fait une ivn^anière pour moi; du reste, il était si adroi- » tement évasif et divagant , qu'après des coni».vers2(tions de plusieurs heures, il s'en allait, » ayant échappé souvent aux éclaircissemens ou ^ apx objets que je m'étais promis d'en obtenir, » lorsque je l'avais vu arriver, etc. , etc. »
Quant aux affaires du moment et au sujet des derniers journaux qui peignaient la France en agitation toujours croissante,, le résultat a ^té que, pour toute l'Europe, les chances de l'avenir semblaient indéfinies, multipliées, iné* p^sables; qu'il existait un fait contant qui nous parvenait de tous côtés, c'est que personne en Europe ne se croyait dans une attitude stable.
(Août 1816) DE SAINTE-H£LËNE. 371
Chacun semblait redouter ou pressentir des événemens nouveaux, etc.
L'Empereur m'a retenu à dé jeûner avec lui sous la tente ; il a fait ensuite apporter Corîne de M"* de Staël , dont il a lu quelques chapitres. Il ne pouvait l'achever, disait-il. M"' de Staël s'était peinte si bien dans son héroïne, qu'elle était venue à bout de la lui faire prendre en grippe. « Je la vois, disait-il, je l'entends, je la » sens , je veux la fuir , et je jette le livre. Il » me restait de cet ouvrage un meilleur souvenir X que ce que j'éprouve aujourd'hui. Peut-être » est-ce parce que dans le temps je le lus avec > le pouce, comme dit fort ingénieusement » M. l'abbé de Pradt, et non sans quelque vé- » rite. Toutefois je persisterai, j'en veux voir la
> fin; il me semble toujours qu'il n'était pas » sans quelque intérêt. Je ne puis pardonner du » reste à M™ de Staël d'avoir ravalé les Fran-
> çais dans son roman. C'est assurément une » singulière famille que celle de M"* de Staël ! » Son père , sa mère et elle , tous trois à genoux y » en constante adoration les uns des autres^
Zy% MÉMORIAL (Août 1816)
» s'enfmnant d'un encens réciproque pour la » meilleure édification et mystification du pu- »blic. M°^ de Staël, toutefois, peut se vanter » d'avoir surpassé ses nobles parens, lorsqu'elle » a osé écrire que ses sentimens pour son père » étaient tels, qu'elle s'était surprise | se trou- » ver jalouse de sa mère.
i M"*" de Staël était ardente dans ses passions, » continuait -il; elle était furieuse^ jForcenée » dans ses expressions. Voici ce que lisait la po- » lice durant sa surveillance, — 3e suis loin de » vous, écrivait-elle à son mari ^ apparemment. » Venez h, l'instant, je l'ordonne,, je le veux, je 9 suis à genoux.... je vous implore î... Ma main * est saisie d'un poignard!... Si vous îiésitez, je » me tue, je me donne la mort, et vous serez » coupable de ma destruction. » C'était Corine.
Elle avart accumulé, dans le temps, tous ses efforts, toutes ses ressources sur le général de l'armée d'Italie , disait l'Empereur ; elle hiî avait écrit au loin sans le connaître; elle le harcela présent. A l'en croire, c'était une monstruosité que l'union du génie à une petite insignifiante Créole , indigne de l'apprécier ou de l'en-
(Août 1816) DE sainte-Hélène: 575
tendre , etc. Le général ne répondit malheu* reusement que par une indifférence qui n'est jamais pardonnée par les femmes, «t n'est guère pardonnable en effet, observait-il en riant.
• A son arrivée à P?iris , il se trouva poursuivi du même empressement, cpntînuait-il ; mais de sa part, même réserve, même silence. M"^ de Staël, cependant,' résolue d'en tirer quelques paroles et de lutter avec le vainqueur de l'Italie , l'aborda debout au corps dans la grande fête que M. de Talleyrand , ministre des relations extérieures, donnait au général victorieux* EIl^ l'interpella au milieu d'un grand cercle, lui demandaill qu,elle était à ses yeux la première femme du monde, morte ou vivante; «Celle qui a fait le plus d'enfans, répondit Na- » poléon , avec beaucoup de simplicité. » M"* de Staël, d'abord un peu déconcertée, essaya de se r^nettre en lui observant qu'il avait la réputation d'aimer peu les femmes. « Pardonnez -moi, » reprit Napoléon^ j'aime beaucoup la miehne, » Madame. » -
Le général de l'armée d'Italie eût ,pu sans doute mettre le comble à renthousiàsme de la
3^4 MÉMORIAL (Ao^ti8i6)
Gorine genevoise, disait rEmperçur; mais il redoutait ses infid^ités politiques et sou intempérance de célébrité; peut-être eût-il tort.
Toutefois ITiérome avait fait trop de poursuites; elle s'était vue trop rebutée, pour ne pas devenir une chaude ennemie. « Elle suscita d'à- » bord Benjamin Constant, qui n'entra pas bien » loyalement dans la carrière, observait TEmf pereur : lors de la formation du tribunat , il » employa les plus vives sollicitations près du 9 Premier Consul pour s'y trouver conapris. A onze heures du soir il suppliait encore à toute » force; k minuit, et la faveur prononcée, 3 » était déjà relevé jusqu'à l'insultiik La première » réunion des tribuns fut pour lui une superbe » occasion d'invectiver. Le soir, illuminadon » chez W^ de Staël. Elle coqronna son Benjamin » au milieu d'une assemblée brillante ^ et le pror .» clama un second Mirabeau. A cette farce, qui » n'était que ridicule, succédèrent des plans plu^ » dangereux. Lors du concordat, contre lequel » M"^ de Staël était forcenée, elle unit tout k » coup contre moi les aristocrates et les repu- » blicains i -^r Vous n'avez plus qu'un moment,
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 570
» leur criait-elle y demain le tyran aura quarante » mille prêtres à son service. »
M"* de Staël ayant enfin lassé toute pa^ tience , disait Napoléon , fut envoyée en exiL Son père avait déjà vivement déplu lors de la campagne de Marengo. « A mon. passage j'avais » voulu le voir, disait l'Empereur, et n'avais » trouvé qu'un lourd régent de collège, bien » boursoufflé. PeU de temps après, et dans l'es* » poîr sans doute de reparaître avec mon secours » sur la scène du monde , il publia une bro« » chure dans laquelle il prouvait que la France » ne pouvait plus être république ni monarchie. » On ne voit pas trop, disait TEmpereur, ce 1 qui lui restait. Il appelait dans cet ôtivràge le • Premier Consul , l'homme nécessaire,' eic.^ etc, » Lebrun lui répondit, par une lettre en- quatre » pages, dans son beau style et d'une façon » très-mordante : il lui demandait s'il n'avait pas » assez fait de mal à la France , et s'il ne se lassait » pas, après soti épreuve de la Constituante, de » prétendre à la régenter de nouveau?
» M"** de Staël , dans sa disgrâce , combat* 9 tait cl'une main et sollicitait de J^aiitrë. Le Pre*
376 MÉMORIAL (Août 1816}
» mier Consul lui fit dire qu'il lui laii^sait lu* 1 nivers à exploiter, qu'il lui abandonnait le » reste de la terre , et ne se réservait que Paris , » dont il lui défendait d'approcher. Mais Paris » était précisément l'objet de tous les vœux de 1 M"^ de Staël. N'importe , le Consul fut cons- » tamment inflexible. 'Toutefois W^ de Staël re- » nouvelait de temps à autre ses tentatives. Sous » l'empire elle voulut être dame du palais ; il y
• avait sans doute à dire oui et non ; mais le » moyen qu'on pût tenir M"* de Staël tranquille
• dans un palais ! etc. , etc. »
Après dîner l'Empereur nous a lu les Horaces, que notre admiration a souvent interrompus.
Jamais Corneille ne nous avait semblé plus grand, plus beau^ plus nerveux que sur notre rocher.
Mercredi 14.
De la chasse à Ste-Hélène, etc.-— Veille du i5 août^ etc.
L'Empereur est sorti de bonne heure. Avant neuf heures il m'a fait appeler; il était dans l'intention de monter à cheval et d'essayer de pouvoir tirer quelques perdrix que nous aper*
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. Sj;
ceroné toutes les fois que nous sommes en voiture» qui se laissent toujours approcher tant que nous sommes sans armes , mais jamais au« trempent. L'Empereur s'est mis à marcher pour tâcher de se poster à propos ; mais on n'a pu retrouver les perdrix ; il s'est fatigué promptement et a pris le parti de monter à cheval, observant que tout ceci n'était point précisément les chasses de Kambouillet ni de Fontainebleau.. Au retour nous avons dé jeûné sous la tente; l'Empereur a fait asseoir à table le petit Tris-» tan , qu'il a vu traverser la prairie , et s'en est fort amusé pendant tout le repas.
Après le déjeûner, l'Empereur a fait relire et a clos le chapitre de Rivoli *. Nous en étions aux trois quarts , quand l'annonce du Gouver- neur nous a fait quitter précipitamment la tente et prendre refuge chacun dans notre tanière.
L'Empereur a voulu beaucoup moins qu'un autre se laisser relancer ; ses conversàtioàs avec le Gouverneur lui sont par trop pénibles et
* Il se trouve imj^rimè duns ce recueil^ tome 5, page a47»
5^8 ftlÉMOIlIAL (Août 1816)
désagréables. « Je n'en yeux plus avoir , £t*il. il • m'échappe des choses dures qui compromet* » tent mon caractère et ma dignité : il ne doit fe sortir de ma bouche que des choses flatteuses. » H se trouvait fatigué de sa course du matin ; il s'jest mis au bain.
Sur les cinq heures il a fait un tour en calèche : le temps était délicieux.
Le Gouverneur avait vivement désiré voir l'Empereur; il avait ^ disait-il , à lui parler d'affaires. «
On soupçonne que c'était pour lui dire qu'il n'avait plus d'argent ^ qu'il avait tout épuisé et ne savait plus comment faire , ce qui eût été fort indifférent à l'Empereur , qui n'eût pas manqué de le prier de nouveau de le laisser tranquille.
Avant le dîner , l'Empereur jouait aux échecs dans le salon ; il avait pris du punch. Je suis arrivé fard, en entrant il m'a dit de prendre ma part du punch ; mais on a fait observer qu'il n'y avait plus de verres. « Oh que si, a-t-il dit en » me donnant le sien , et il boira j'en suis sûr... * Puis il a ajouté : « C'est à l'anglaise n'est-ce » pas? Chez nous on ne boit guère qu'après sa it^ maîtresse. »
(AoÛti8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. ^79
Pendant le dîner on a fait robservfttion que c'était la veille du quinze août ; l'Empereur a dit alors : « Demain en Europe , bien des santés » seront portées à Sainte - Hélène. Il est bien j> quelques sentimens , quelques vœux qui tra- » verseront l'Océan, » Il en avait déjà eu la pensée ce matin durant la course à cheval , et m'avait dit les mêmes choses.
Après le dîner, Cinna : Corneille nous semble divin. /
Jeudi i5.
Fête de l'Empereur.
Aujourd'hui, quinze août, c'était la fête dé l'Empereur ; nous avions projeté de nous présenter tous chez lui vers les onze heures : il nous a déjoués en paraissant gaîment lui-même à nos portes dès neuf heures. Il faisait fort doux; il a gagné le jardin ; chacun s'y est successivement réuni ; le Grand-Maréchal, sa femme , ses enfans sont arrivés; l'Empereur a déjeûné, entouré de tous ses fidèles , sous la grande et belle tente , qui est une véritable et heureuse acquisition. La température était belle ; lui - même
S8n MÉMORIAL (Août i8tG}
çtait gai et fort^causant; il a semblé jouir quelques instans de nos seutimens et de nos vœux ; il a voulu 9 nous a-t-il dit^ passer toute la journée entouré de nous tous ; ce qui en effet a eu lieu , causant^ trayaillant et nous promenant à pied xm en voiture,^
Vendredi i6.
École Polytechnique supprimée y etc* *— Indécences des )OurDauz anglais » etc. •— Machine à glace.
Mon fils et moi nous nous sommes rendus de Irès^bonne heure sous la tente auprès de l'Empereur, qui a travaillé divers chapitres de la campagne d'Italie jusqu'à deux heures, qu'il s'est retiré sur l'annonce du Gouverneur, marmottant : v Le misérable m'envie je crois lair » que je respire l • '
Pendant le déjeûner il avait demandé le journal des Débats, qui contenait la nouvelle orgar nisation des académies ; il voulait voir les mem*bres qu'on avait chassés de l'Institut. Cela a conduit à revenir sur la suppression de l'école Polytechnique, que l'on disait inutile et danr gereuse. Le journal anglaîs que nous avions.rcçu
v{Août i8i6) DE SAlNTÉ-HÉLÈNE. SÎTi
ne jugeait pas ainsi ; il disait que cette suppression seule valait aux ennemis de la France pliife qu'une grande victoire ; que rien ne pouvait prouver davantage les véritables intentions pacî^ fiques et rextrème modération de la dynastie qui venait gouverner la France , etc. , etc. ': il disait encore beaucoup d'autres choses.
Quelqu'un observait à ce sujet que les papier» anglais devenaient^ pour le gouvernement»fran-^ çais y malveillans jusqu'à la grossièreté et à l'in-^ décence.'. . . . . . .*...,,*.,•.*.
Lord ou lady HoUand avait, par une galair-^ terie toute particulière, adressé à Longwood,, pour l'usage de l'Empereur , une machine d'inventron nouvelle, propre à créer de ïa glace r elle nous est arrivée aujourd'hui par Tentremise de l'amiral Malcolm^ L'Empereur, en ressortant vers les quatre heures , en a vouhi voilr i'fexpérience ; l'Amiral s'y trouvait ; eHe a été des plus imparfaites. L'Empereur au bout de qnelqite temps a pris le parti de la promenade et ^^ * èuamené l'Amiral , avec lequel la boùveisatioti a roulé sur une foule d'objets, çt, de k pacl
383 MÉMORIAL (Août 1816)
de l'Empereur , sur le ton le plus affable et le plus amical.
Samedi 17.
Idées religieuses de Napoléon. — Eyêque dé Nantes ( de Voisins). -*- Le Pape. — Libertés de Féglise gallicane. Anecdotes. *- Concordat de Fontainebleau.
L'Empereur a déjeûné sous la tente ; durant le repas 9. deux de ces Messieurs racontaient à l'Empereur les excès dont ils avaient été témoins à l'armée 9 et qui lui étaient demeurés inconnus. Les violationis multipliées de ses ordres , les violens abus d'autorité, d'autres grands torts encore , .etc. ,.etc. L'Empereur écoutait : quelques détails étaient si forts y qu'il ne pouvait les croire , disait-il. t Allons, Messieurs, a-t-il re- » pris, vpus^ faites ici des libelles. »
Le vent était très-violent; il y avait tempête; il, pleuvait de temps à autre. Lliumîdité a forcé l'Empereur de rentrer.
Après le dîner on a lu Zaïre ^ et Jes belles scènes d'OEdipe, parmi lesquelles l'Empereur distinguait surtout celle de la reconnaissance , qu'il a dit être la plus belle , la plus complette du théâtre.
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 58^
En parlant de prêtres et de religion , la conver-» ^
sation a conduit TEmpereur à dire : « L'homtùé y lancé dans la vie se demande : D'où viens- » je? Qui suis-je? Où vais-je? Ce sont autant » de questions mystérieuses qui nous précîpi- » tent vers la religion. Nous courons au-devant » d'elle , notre penchant naturel nous y porte ; » mais arrive Tinstruction qui nous arrête : J'ins- » truction et l'histoire, voilà les grands enae- » mis de la vraie religion , défigurée par les im- » perfections des hommes. Pourquoi, se dît-on ^ » celle de Paris n'est-elle pas celle de Londres , » ni de Berlin? Pourquoi celle de Pétersbourg dif- » fère-t-elle de celle de Consiantînople? Celle-ci, » de celle de la Perse, du Gange et de la Chine ? » Pourquoi celle des temps anciens n'est- elle » pas celle d'aujourd'hui? Alors la raison se re- » plie douloureusement; elle s'écrie : Religions ! » religions! enfans des hommes l... On croit » bien à Dieu^ parce que tout le proclame au- / T» tour de nous , et que les plus grands esprits^ » y ont cru; non seulement]^Bossuet , dont c'«* » tait le métier, mais encore Newton, Leihnila^, » qui n'y avaient que faire; mais on ne sait que
364 MÉMOAUL (Août 1816)
» penser de la doctrine qu'on nous enseigne , » et nous nous retrouvons la montre qui ya sans i connaître son horloger..* Et voyez un peu la » gaucherie de ceux qui nous formant ; ils de-
> vraient éloigner de nous l'idée du paganisme « et de Tidolâtrie ^ parce que leur absurdité pro« » voque nos premiers raisonnemens , et nous « prépare ^ résister à la croyance passive ; et i pourtant il nous élèvent au milieu des Grecs » et des Romains , avec leurs myriades de divi-^ » nités. Tel 9 été ^ pour mon compte et à la let-
> tre, la marche de mon esprit. J'ai eu besoin 9 de croire « j'ai cru j mais ma croyance s'est » trouvée heurtée, incertaine , dès que fai. su, » dès que j'ai raisonné; et cela m'est arrivé Y d'aussi bonne heure qu'à treize ans. Peut-être 9 çroirais-je de nouveau aveuglément. Dieu le
> veuille I je n'y résiste assurément pas , je ne 9 demande pas mieux ; je conçois que ce doit 9 être un grand et vrai bonheur.
» Toutefois, dans les grandes tempêtes , dans 9 les suggestions accidentelles de l'immoralité » même, l'absence de cette foi religieuse, je ^ TaSirme, nç m'a japiais influencé en auçunQ
(Août 1816) DB SAINTE-HÉLÈNE. 385
» manière , et je n'ai jamais douté de Dieu ; car si » ma raison n'eût pas suffi pour le comprendre >. » mon intérieur ne l'adoptait pas moins. Mes » nerfs étaient en sympathie avec ce sentiment» ' * Lorsque je saisis le timon des affaires , j'a-« » vais déjà des idées arrêtées sur tous les grands » ëlémens qui cohésionnent la société ; j'avais » pesé toute l'importance de la religion 5 j'étais » persuadé , et j'avais résolu de la rétablir. Mais 9 on croirait difficilement les résistances que » j'eus à vaincre pour ramener le catholicisme. » On m'eût suivi bien plus volontiers si j'eusse » arboré la bannière protestante ; c'est au point » qu'au Conseil d'État, où j'eus grande peine » à faire adopter le concordat, plusieurs ne se » rendirent qu'en complottant d y échapper. Eh » bien! se disaient- ils l'un à l'autre, faisons^ 9 nous protestans , et cela ne nous regardera » pas. Il est sûr qu'au désordre auquel je suc- » cédais , que sur les ruines où je me trouvais » placé , je pouvais choisir entre le catholicisme » et le protestantisme ; et il est vrai de dire en-« » core que les dispositions du moment pous-« » saient toutes à celui-ci; mais outre que j<^
5^ MÉMORIAL (Août 1816)
» tenais réellement à ma religion natale, fanais » les plus hauts motifs pour me décider. En • 'proclamant le protestantisme, qu'eussé-je ob- » tenu ? J'aurais créé en France deux grands » partis à peu près égaux, lorsque je voulais » qu'il n'y en eût plus du tout i j'aurais ramené » la fureur des querelles de religion, lorsque «•les lumières du siècle et ma volonté avaient » pour but de les faire disparaître tout à faiL » Ces deux partis en se déchirant eussent anni- » hilé la France, et l'eussent rendue Teselave » de l'Europe , lorsque j'avais l'ambition de Te» » rendre la maîtresse. Avee le catholicisme j'ar- » rivais bien plus sûrement à tous mes grands » résultats ; dans Fîntérieur , chez nous , le « grand nombre absorbait le petit , et je me » promettais de traiter celui-ci avec une telle » égalité , qu'il n'y aurait bientôt plus lieu à » connaître la différence. Au dehors, le catholi- » cisme me conservait le Pape; et avec mon îu- » fluence et nos forces en Italie , je ne désespéa rais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un » autre ,. de finir par avoir à moi la direction de Jà oe Pape; et dès^-lors qu'elle influence ! Quel
(Août i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 387
» levier d'opiqiou sur le reste du monde ! etc. , » etc. ; » et il a terminé disant : « François 1®* » était placé véritablement pour adoptei* ïe pro* » testantisme à sa naissance, et s'en déclarer le » chef en Europe. Charles Quint ^ son rival, prît » vivement le parti de Rome, c-'est qu'il croyait » voir là pour lui un moyen de*piuis d'obtenir » l'asservissement de l'Europe, Cela «eul ne suf- » fisait-il pas pour indiquer à François P' la né- » cessîté de se charger de défendre l'indépen- » dance de cette même Europe; mais il laissa 9 le plus pour courir après le moins. Il s'attacha » à poursuivre ses mauvais procès dltalie; et, » dans l'intention de faire^a cour au P2Ç)e, il » se mit à brûler des réformés dans'Pari^.
» Si François I** eût embrassé leiuthéranisme, » si favorable à la suprématie royale , il eûtépar- 9 gné.à la France les terribles convulsions reli^ » gieuses amenées plus tard par les calvinistes , » dont l'atteinte , toute répi^blicaine , fut sur le » point de renverser le trône et de dîsi^oudre . » notre belle monarchie. Malheureusement Fran- » çois !•' ne comprit rien de tout cela , car il ne » saurait donner ses scrupules pour excuse , lui
3S8 MÉMORIAL (Août 1816)
» qui «'allia ^vec les Turcs ^ et les amena au mi- » lieu de nous. Tout bonnement c'est qu'il n'y ji voyait pa$ si loin. Bêtise du temps! intelligence » féodale! François!", après tout, n'était qu'un
• héros de tournois, un beau de salon , un de » ces grands hommes pygmées.
» L'évêque de Mantes ( De Voisins) , disait » encore l'Empereur , me rendait réellement t catholique par la sagesse de ces raisonnemens, t son excellente morale et sa tolérance éclairée. » Marie-Louise , dont il était le confesseur , le » consulta un jour sur l'obligation de faire 9 maigre les Tendredis. — A quelle table man-
• gez-YOus , lui. dit l'évêque? — ^ A ce|ie de l'Ëmj pereur. — Y commandez-vous? — Non. — » Vous n'y pouvez donc rien; le ferait-il lui- » même? Il est à croire que non. — Soumettez- 9 vous alors , et ne provoquez pas un sujet de » scandale. Votre premier devoir est de lui obéir » et de le faire respecter; vous ne manquerez » pas d'autres moyens de vous amender et de
• vous priver aux yeux de Dieu.
n Ce fut la même chose encore pour une corn»
» muoion publique que quelques-uns mirent eu
(Août 1816) DK SAINTE-HÉLÈM. 389
» tète à Marie-Louise pour le jour ée Pâques. » Elle ne le voulut pourtant pas sans avoir pris « l'avis de son sage confesseur , qui Ten dissuada
• par les mêmes raisonnemens. Quelle diffé- » rençe , disait l'Empereur , si elle eût été tra- » vaillée par un fanatique I queUes querelles ,
• quelle désunion n'eût-il pas pu amener entre » nous! Quel mal n eût-il pas pu faire dans les » circonstances où je me trouvais !
» L'évèque de Nantes > nous faisait observer » l'Emipereur, avait vécu avec Diderot, au milieu » des incrédules 5 et y avait toujours été conve- » nablement; aussi avaît-il réponse à tout : il
• avait surtout le bon esprit d'abandonner tout
• ce qm n'était pas soutenable , de faire rétro- » grader la religion de tout ce qu'il n'eût pu » défendre/ — Un aninçial qui se meut, com- » bine et pense , n'a-t-il pas une âme , lui disait- 9 on? — Pourquoi pas, répondait-il. — Mais où » va-t-elle ? Car elle n'est pas à l'égale de la « nôtre. — Que vous importe, elle demeure 9 peut-être dans les Limbes. Il .se retirait donc 9 dans les derniers retranchemens , dans la for- » teresse même,, et là se ménageait toujours
390 * MÉMORIAL (Août 1816}
» ainsi un excellent tenrain. Aussi argumentait- »«! l>ien mieux que le Pape^ et souvent il le j» désolait. C'était, parmi nos évêques, le plus » ferme appui des libertés gallicanes. C'était » mon oracle , mon flambeau ; il avait ma con- » fiance aveugle sur les matières religieuses; » car, dans mes querelles avec le Pape , j'avais » pour premier soin , bien qu'en ayent dît les » intrigans et les brouillons à soutane , de ne » pas toucher au dogme $ si bien que dès que » ce bon et vénérable évêque de Nantes me » disait : Prenez garde , vous voilà en face du » dogme; sans m'amuser à disserter avec lui, » sans chercher même à le cortiprendre , je dé- » viais aussitôt de ma route , pour y revenir par » d'autres voies ; et comme il n'avait pas mon » secret, combien il aura été étonné de mes » circuits! Que j'aurai dû lui paraître bizarre, » obstiné^ capricieux, inconséquent! C'est que » j'avais un but, et qu'il ne le connaissait pas.
» Les Papes ne pouvaient nous pardonner nos » libertés de l'église gallicane : les quatre fa- » meuses propositions de Bossuet surtout exci- » taient leur ressentiment; c'était, selon eux,
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈÎ^E. Zgx
Y un véritable manifeste de guerre ; aussi nous
V considéraient-ils hors du giron au moins au- 1» tant que les protestans. Us nous trouvaient » aussi coupables, peut-être plus, et s'ils ne nous » avaient pas accablés de foudres ostensibles, » c'est qu'ils avaient craint les conséqujences : » notre séparation. L'exemple de l'Angleterre » était là. Ils n'avaient donc pas voulu se couper » le bras droit de leur propre main ; mais ils ne » cessaient de veiller pour une occasion favora- » ble ; ils l'attendaient du temps. Nul doute qu'ils » vont la croire arrivée aujourd'hui. Toutefois w les lumières et les mœurs du siècle les repous-* » seront encore.
, 9 Quelque temps avant mon couronnement, » disait l'Empereur, le Pape voulut me voir, et » tint à se rendre lui-même chez moi. Il avait n fait bien des concessions. Il était venu à Paris » me couronner , il consentait à ne pas me poser » la couronne , ' il me dispensait de communier » en public avant la cérémonie , il avait donc , » selon lui , bien des récompenses à attendre en ù retour; aussi avait-il rêvé d'abord la Roma- » gne , le$ légations , et il commençait à soup-
Sga MÉMORIAL (ÂoûtiÔi6)
» çonner qu'il faudrait renoncer k tout cela» II » se rabattit alors sur une bien petite grâce, » disait-il , seulement à voir signer un titre an- » cien, un chiffon bien usé qu'il tenait de » Louis XIV. -^ Faîtes-moi ce plaisir , disaît-il ; » au fond , cela ne signifie rien, — Volontiers 9 Très-Saint-Père, et la chose est faite, si elle » est faisable. » Or , c'était une déclaration dans laquelle Louis XIV, sur la fin de ses jours, séduit par M"** de Maintenon , ou gagné par ses confesseurs, désapprouvait les fameux articles de 1682, base des libertés de l'élise gallicane* L'Empereur répondit malignement qu'il n'avait , pour son compte, aucune objection personnelle ; mais qu'ir fallait toutefois , pour la règle , qu'il en parlât avec les évêques; sur quoi le Pape se tuait de répéter que cela n'était nullement nécessaire , que cela ne méritait pas tant de bruit'. « Je ne montrerai jamais cette signa- » ture , disait-il , pas plus qu'on n'a montré celle • de Louis XIV. — Mais si cela ne signifie rien, » disait Napoléon , à quoi bon ma signature ? et «si cela peut signifier quelque chose, il faut •bien que décemment je consulte mes docteurs. »
(Août iSi6) DE SilNTErHÉLÈNE. 3^3
Toutefois^ pour ne pas refaser sans cesse, l'Empereur youlut paraître n'en être pas éloigné. Alors l'évêque de Nantes et les vrais évèques français accoururent aussitôt. « Ils étaient » furieux, et me gardaient, disait l'Empereur, » comme ils eussent gardé Louis XIV au lit de » mort, pour rempècher de s» faire protestant. » Les Sulpîciens furent appelés, c'étaient des » Jésuites au petH pied; ceux-là cherchaient . qu'elle était ma pensée : ils ne demandaient » qu'à faire ce que j'aurais voulu. *
L'Empereur à terminé disant : «Le Pape » m'avait dispensé de la communion publique j » et c'est sur cette détermination de sa part que .je juge de la sincérité de sa croyance reli- » gieuse. Il avait teiiu une congrégation de cat- » dinaux pour arrêter le cérémonial. La plus » grande partie avait insisté fortement pour que » je communiasse en public , soutenant que » l'exemple serait -d'un grand poids sur les peu- » pies, et qu'il fallait que je le donnasse. Lé » Pape ,.au contraire , craignant que je n'ao- » complisse cet acte que comme un des articles » du programme de M. de Ségur „ n'y voyait 5- a5
5q4 MÉMÛRIiX (Août tSi6)
f qu'un: aacrilégè, et s-^ oppM» infiéiiblemenU
# Napol^D né croit peiit-ètpré pas y disait-il : un « temps, vienklta sabs doulbe-où il crcûra; ea at- % tehdaat.ne .ebârgeons: par sa oonscienoe ni la p aofcret • .
' » Dans sa oHarillé cbrétienae, car c'es* vérî- »'tableài6iit tin bon ,* doux et brare bomiiie,
* disait Fflinpei^ur;, Il n'a jamais désespéré de » me tenir pénitent à son trib^un^l; il en a laissé i souvent éêhappei* Fespoir et la pensée. Mous » en causions quelquefois gaiement et de bonne » amitié. Vous^yî viendrez tôtott tar^, nie di- 9 sait-^il ayee une ianoeente dôuoeqr, je vous y » tieildr^iiy oa d'autres si ce n'est pas mot; et » vous Terrez alors quel • contentement -, quelle » satisEactiokK pour vou^mêmè /etc. y etc. En « attendant / mon influence sur lui était teDe, » que je lui a^pracbai^par la seule force de ma » conversation pritée^ «e fameux* Mtteovdat de » Fontainebleau ^,. dans lequel il a renoncé à la » souveraineté temporelle y aete potip ie^foel il »'a fait voir depuis qu'il redoutait té jugement » de là poi^térité^ ou pltitôt te réprobatien de • 5es successeurs. II n*eut pas plutôt signé , qu'il
(Août iai6) D£ SAITiTE^EÉLÈNÉ. 3f^
» s'en repentit. U. devait^ leleudeiaaîft^ diûer 9 en public ay<eQ.m«>i; m^h dan$ la. mût il lut » msAade oii^ fe%Dit' de l'êtpe^ G'esi qn'immédiar » temiçnt après que je Feus <|ttiué il retomba » daasi les isiain» de' ses ^ conseiller» babitoeis ^ » qui lui firent un époiiraMail de ce qu'il Tenait » d'arrêter. Si nous eussions été laissés à nous » seuls, fen eusse fait ee €j^ f aurais voulu; » j^eusse gofiyerné alws le monde religieux arec » la même facilité que je gouvemsôs^ le mo&d<e » politique. Piet YII est Tvaiment un agnWu'/ » tout à faét un )^oi^ bonime , un vériliaHe bomme » de bien que j^'estime , que j'aime, beaucoup', 9 et qui , dé son côté , me le rend un peu ^ j^'en » suis êi^. Tous n« le terrez pas trop, se plaôjadre V de moi , l porteir sortout aucune accusation 3 £pecté et personnelle. Yovs^ ne revrez pasndn )» plus les^ autres^ souverains le faire dnTaaiil!age( 1^ Pèut^ètiie d6$ lihéelamations vagues et banale* » d'^ambition eiî é& mauvaise foi; mm rie» de » postitif^ et de direct : parce qcie Ids .btimnies »dlBtàt' daveilt bien que, rbeuarè lies libelles n passée =9 on iie* saub^ait se permettre d'acctisa«- >tii>n publiqUé 'Sûxis^ dés preuves à l'appui ;< or
Sgfi BIÉMORUL (Août 1816)
»îls n*a]uraient rien ji prodnire en ce genre : » telle sera Thistoire. Il n'y aura de contraire , Y au plus ^ que quelques mauvais chroniqueurs » assez bornés pour avoir pris des radotages de » coterie , ou des intrigues pour des faits au-* t thentiques, ou bien 'encore les mémorialistes, » qui^ trompés par les erreurs du moment^ se* » ront morts avant d'avoir pu se redresser, etc. ' » Quand on connaîtra la^ vérité de mes que- • relies avec le Pape, on s'étonnera de tout ce » qu'il fit sou£friràma patience; car on sait que »|e n'étais pas endurant. Lorsqu'il me quitta, ;i après mon couronnement ^ il partit avec le » secret dépit de n'avoir pas obtenu de moi les 9 récompenses; qu'il croyait avoir méritées. Mais, » quelque reconnaissance que je lui eusse pormiée d'ailleurs, je ne pouvais, après tout, tra- » fiquer des intérêts de l'Empire , pour l'acquit ¥ de mies propres sentimens; et puis (l'étais trop »'fier. pbvr. sembler avoir aclieté ses complai- «isances.  peiM eut-îl le pied sur le sol it^ien, ;» que les intrigans ,: Les brouîllpi)^., . les ennemis 4 de la France, profitèrent <ie',^$ dispositions » pour s'en saisir ; et dès cet instant tout fat hosr-
» tile de sa part Ce n'était plus le doux 5 le «paisible Chiàramonti^ ce bon évèque dl- I» mola^ qui s'était pioolamé de si boune heure » digne des lumières de son siècle. Sa signature » n'était plus apposée qu'à la suite d'actes te- » nant bien plus des Grégoire et des Boniface , » que de lui. Rome devint le foyer de tous les » complots tramés contre nous. J'essayai vaine-* » ment dé le ramener par la raison , il ne m'é- » tait plus possible d'arriver jusqu'à ses senti- » mens.. Les torts devinrent si graves, les insultes B si patentes, qu'il me fallut bien agir à mon » tour. Je me saisis donc de ses forteresses, je » m'emparai de quelques provinces , je finis » même par occuper Rome , tout en lui décla- 9 rant et en observant strictement qu'il deméu- » rait sacré pour moi dans àes attributions spi- » rituelles , ce qui était loin de faire son compte. • Cependant il se présenta une crise , on crut K que la fortune m'abandonnait à SssJing ; et » aussitôt on fut prêt à Rome pour soulever la » population de cette grande capitale. L'officier » qui y commandait/ ne crut pouvoir échapper » au danger, qu'en se défesant du Pape, qu'il
5)^ MÉUORIAL (Août 1816)
» mit en route pour.k France* Un tel événemeot
• s'était c^éré sans ordres, et mèoie il me con^ » trariait fort. J'expédiai donc sui*-Ie-champ pour » qu'on fît demeurer le Pape ou on le rencon* » trerait , et on l'établit à Savonne , où on Tena toora de soins et d'égards; car je voulais bien » me {aire craindre , mais non le maltraiter ; le » soumettre , mais non l'avilir : j'avate bien d'au- » tnes vues! Ce dépiacemen't ne fit qu'accroître » le ressentiment et les intrigues. Jusque-là , la » querelle n*avait été que temporelle; les me-
• iueurs du Pape, dans l'espcnr de relever leurs 9 affaires , la compliquèrent de tout le mélange » da i^irituel. Alors il me fallut le combattre » aussi sur ce point ; j'eus mon conseil de cons^ » cience, mes conciles; et j'investis mes Cours » impériales de l'appel comme d'abus; car mes » soldats ne pouvaient plus rien à tout ceci; il »me fallait nien combattre le Pape avec ses » propres armes* A ses éruditsyà ses ergoteurs, » à ses légistes, à ses scribes, je devais opposer » les miens.
» Il y eut une trame anglaise pour l'enlever i de Savonne : elle me servait; je le fis trans-
(Aoûti8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. ^^
» porter & FoBtaiùëbleau { mais Sa dlevait être le^
» terme de. ses miâères et là régënériatkHi. de sa
» splendeur. Toutes mes grandes; rues s'étaient
» accomplies sous le déguisement et le mystère y
» j'avais ameûé les choses au point que le déve-
» loppement çn était infaillible , ^àns nul effort
» et tout naturel. Aussi, voit -pu le Pape le
» conjsacrer dans le fameux concordat de Fon-
» tainebleau , en dépit même de mes revers de
» Moscow» Qu'èût^rie donc été si je fusse revenu
«victorieux ^t triomphant? J'avais donc enfin
». obtenu la réparation tant désirée dii spirituel
* d'avec le tem{>orel, dont le mélange. e)9t«i pré-
» judicidble à la sainteté du premier , et porte le
» trouble dans la société au nom et p^t les mains
» mêmes de celui qui doit en être le centre
«d'harmonie; et, dès-lor&, j'allais relever le
» Pape outre mesure , l'entourer de jpômpe et
» d'hommages; je l'eusse amené à ne plus re-^
» gretter son temporel, j'en aurais fait uùé idole i
nil fût demeuré près de moi; Paris fût devenu
» la capitale du monde chrétien , et j'aurais di-
». rigé le monde religieux ainsi que le monde
»!. politique. C'était un moyen de plus de res-*
4oo MÉMORIAL (Août 1816)
» serrer toutes les parties fédëratires de rEm- > pire, et de contenir en paix tout ce qui devmèuraît en dehors. J'aurais eu mes sessions .9 religieuses comme mes sessions législatives ; » mes conciles eussent été la représentation de » la chrétienté, les Papes n'en eussent été que » les présidens ; j'eusse ouvert et clos ces assem- » blées , approuvé et publié leurs décisions , » comme l'avaient fait Constantin et Charlema- » gne ; et si cette suprématie avait échappé aux » Empereurs, c'est qu'ils avaient fait la faute.de » laisser résider loin d'eux les chefs spirituels , * qui ont profité de la faiblesse des Princes, ou » de la crise des événemens^ pour s'enaflran- » chîr, et les soumettre à leur tour.
» Mai^, reprenait l'Empereur, pour en arri- »ver là, j'avais dû manœuvrer avec beaucoup » d'adresse , déguiser surtout ma véritable pen- » sée, et donner tout à fait le change à l'opî* » nion ; présenter à la pâture publique des pe- » titesses vulgaires., afin de lui mieux dérober » l'importance et la profondeur du but secret. » Aussi était-ce avec une espèce de satisfaction » ^i^& je me voyais accusé de barbarie envers le
(Août 1816) DE SAINTE-UËLÈNE. 401
» Pape , iie tyrannie en matière religieuse. Les » étrangers surtout me serraient à mon gré, en » remplissant leurs mauvais libelles de ma mes- » quine ambition, qui, selon eux, -avait eu be- »soin de dévorer le misérable patrimoine de » Saint Pierre, etc. , etc. *. Mais je savais bien » qu'en résultat on me reviendrait au dedans, » et qu'au dehors on ne serait plus à même d'y » remédier. Que n'eût- on pas fait pour le pré- » venir, si on l'eût deviné à temps; car quel » empire désormais sur tous les pays catboli- » ques, et quelle influence sur ceux même qui » ne le sont pas, à l'aîde des membres de cette » religion qui s'y trouvent répandus, etc. , etc. » L'Empereur disaU que cet affranchissement de la cour de Rome , cette réunion légale, la direction religieuse, dans la main du Souverain, avaient été long-temps et toujours l'objet de ses
* On trouve, tome 1*', page ii5 des) Mémoires de Napoléon, des notes dictées par lui sur les quatre Concordats de M. l'abbé de Pradt, dans lesquelles se trouvent des développemens précieux de certains passages de ce chapitre, et auxquelles ce chapitre à son tour ne laisse pas que d'ajouter quelques lumières et quelque Intérêt.
4bd MÉMORIAL (Août 181G)
méditations et de ^s vœux. « L'Âûgleterre, la » Russie, les couronnes du Nord, une partie de «rAlIemagne la possèdent, disaît^l; Venise, » Naples en avaient joui : on ne saurait gauyer- » ner âans elle ; autrement une nation est à » chaque instant blessée dans son repos, sa dî- » gnité, son indépendance* Mais c'était fort dif- » ficile, ajoutait-il; à chaque tentative j'envoyais » le danger. Je pouvais juger qu'une fois embar- 9 que, la nation m'eût abandonné. J'ai plus » d'une fois èondé l'opinion , essayé de la pro- » voquer; mais en vain, et j'ai pu. me convaincre 9 que je n'eusse 'jamais eu la coopération natio- 9 nale , etc. ^ etc. » Et ceci m'a ex{4iqaé une sortie dont j'avais été témoin dans le temps aux Ttrileries.
L'Empereur, à une de ses grandes audiences du dimanche, la réunion extrèpaement nombreuse , apercevant l'archevêque de Tours (de Barrai) , lui dit d'une voix très^levée : « Eh bien ! Monsieur » l'Archevêque, comment vont nos affaires avec le » Pape ? — Sire, la députation de vos l^vêques » va se mettre en route pour Savonné. Eh bien ! » tâchez de faire entendre raison au Pape , reii-
(Août 4816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4q3
» de2-le sage; autrement il n'a qu'à perdre avec 1» nous. Dkes^Iui bien qu'il n'est plus au temps
• des 'Grégoire , et que je ne suis pas un^débon^ » naire. Il a l'exemple de Henri YIII ; sans avoir
• sa méchanceté, j'ai plus de force et de puis^ » sance que lui. Qu'il sache bien ^^ue quelque » parti que fe prenne, j'ai six cent mille Français 9 en armes, même un million qui, dans tous les
• cas , marcheront av«c moi , pour moi et comme » moi ; les paysans , les ouvriers ne connaissent » que moi , ils me portent une confiance aveugle.
• La partie sage, éclairée de la classe intermé- 9 diaire, ceux qui soignent leurs intérêts et re- » cherchent la tranquillité me suivront ; il ne » restera donc plus pour lui que la classe bour- » donnante qui, au bout de huit jours, l'aura » oublié pour commérer sur de nouveauxobpts. 9 Et comme rArchevèque, fort>embarrassé de sa contenance , voulait balbutier quelques paroles. | — «Vous êtes en dehors de tout ceci, Monsieur » l'Archevêque , reprit l'Empereur d^une voix
» toute radoucie; je partage vos dx>ctrines, j'ho-
» nore votre piété , je respecte votre caractère. »
L'Empereur, je le comprends bien aujour-
4o4 HÉMORUL (Août 1816)
d'hui^ n'avait jeté, sans doute, tout- cela eu avant , que pour que nous le fissions fructifier au dehors ; mais il se méprenait bien sur nos dispositions, celles du palais du moins. Une portion, la moins réfléchie, n'hésitait pas dans ces occasions à le blâmer tout bonnement et hautement ; Tautre portion , la mieux intentionnée, se donnait bien de garde d'en divulguer un seul mot, daas la crainte' de lui faire tort dans Topinion; car tel était en général notre travers d'esprit , notre manière singulière de juger, d'interpréter r£mpereur, bieg que sans malveillance ^ mais seulement par légèreté , par inconséquence ou par mode, qu'au^ lieu de chercher à le rendre populaire , nous sommes peut-être ceux qui lui avons fait le plus de mal. Je rife souviens très-bien que précisément pour ce fameux Concordat de Fontainebleau, le matin qu'il parut inopinément dans le Moniteur, on se disait confidentiellement dans les salons de Saint-<]lloud, que rien n'était mpins vrai que cette pièce , quelle était fausse et controuvée ; d'autres disaient à l'oreille, que le fond en était vrai, sans doute; mais qu'il avait été arraché
( Août 1816} DE S AinTE-HÉLÈNE. 4o5
au Pape par la frayeur que lui avaient causée la colère de l'Empereur et sa violence; si bien que je ne serais pas étonné que cet heureux épisode 9 si dramatique, de Napoléon à Fontainebleau , traînant le père des fidèles par ses che-veux blancs, ne fût pas sorti précisément de l'imagination du prosateur poétique; mais qu'il l'eût en effet recueilli de la bouche des courtisans, des serviteurs mêmes de l'Empereur; et' pourtant voilà comme on écrit l'histoire I
Dimanche i8*
Conversatien vive de l'Empereur arec le Gouverneur en tiers avec TAmiraL
Le temps, toute la nuit et le jour, a été des plus affreux. Sur les trois heures, l'Empereur est sorti, profitant d'une éclairçie : il est entré cheai moi ; nous sommes passés chez le général Gourgâiijd> qui estait malade, et de là chez M"* de Motitholon, qui a suivi dans le jardin. L'Empereur était d'une» extrême gaîté, la con-versation s'en ressentait ; il a entrepris d'amener M™ de Montholon à faire . sa confessioa générale, insistant surtout sur le point de ài-^
4o6 jaÉUOBJAL . (ÂôatiSiÇ)
part •ÂïhomSi di^iVil^ paries sans «raiaiey c/y^ > le vèisin ici aie tous «gênei pas, .i^ voyez en » lui xjœ le confesseur , nous n'e» sau]:x>Etô rien » le quart d'heure d après:, î5tc. , etc't
£t vraiment, je crois qu'il allait persuader, quand malUeureusement le GoiiYerneur est venu interrompre de si heureùseë disposil^îotts : il a paru 9 et TEmpereui* a gagné brusquement le fond' du bois pour ne pas le reQe:^oir.. M. dk MontUoion nous a rejoints pe» d'instant après, pour faire connaître à l'Empereur que le Gouyerneur et l'Amiral demandaient instamment l'honneur de lui parler : l'Empereur a cru- à quelque communication de leur part, il est revenu dans le jardin , où il tes a rei^us*
Nous sommes demeures en arrière aveo les officiers du Goutemeur. Bien«tôt la CQïwewssAi&n a été Tire de la part de l'Empereur, ^ui , se promenant entre le Gouvemeup et l'Auiural^ n'adressait guère la paroles qn^'à - eefoh-ei , même en parlant de Fkutre. ' P^s^ demeurions à Une assez gi'ande distance 'pour Àe rien enteMbre distinctemeht ; mais j'ai* su plus tard qu'il lai a répété de ûoureati, et arec plus de force et de
^A.oût 1816.) DE SAINTE-UÉLÈNE. 407
chakup peul^nàtre , tout ce qu'il lai antait déjà dit dans le^ conversatîoiis pvéoédentes.
- St|r les boHire^ intel^prétation» que l'Aiai^y qui jouait le rôle de médiateur , s'efiforçait^e donner aux intentions du Gouverneur, TEmpereura dit-: <Lèsfautes deM.Low&yiéniientdeses » habitudes dans la vie* Il n'a jamais commande » que des déserteurs étrangers , des Piémontais , 9 des Corsés, des Siciliens, et tous renégats irai- » très à leur pfttrie ; }a lie, Técume de TEuTope. » S^il eût commandé des hommes, des Anglais; » sll fêtait lui-tmémç , il aurait des égards pour îi ceux qu'on doit hoaorer. >» Dans un autre moment l'Empereur ai dit qull était un courage moral aussi Béoessaire que le courage du champ de bataille ; que M; Lowe ne l'avait pai& ici vis>à-*vis de nôuç , en ne sèvab>t ' que notre éva- ^on^ plutôt que d'employer pour l'empêcher les seuls oolo^ns ^rais , sages, raisoj^nables , froids* L'Em^pemur lui a dit ans» que du reste soii corps éteit entre lés tt>a|n«: des méchans ; mais que soDf âme demeurait aussi fièré, auisâi iadépen- ^bnte qu'à ia tète de quatre cent mille hommes, 'OU $ur le trône , quand il faisait des Rois.
4o8 MÉMORIAL (Août iBiGJ
A Tarticle des réductions de nos dépenses et de l'argent qu'on demandait à TEn^pereur, il a l^pondu : « Tous ces détails me sont trop péni- »T5les j ils sont ignol^les. Vous me mettriez sur » les charbons ardens de Montézuma ou de » Guetimozin , que vous ne tireriez pas de » moi For que je n'aii pas. D'ailleurs qui vous \ » demande quelque chose ? Qui vous prie de » me nourrir? Quand vous discontinuerez vos j» provisions, si j'ai faim, ces-braves soldats que » voilà, en montrant de la main le camp du 55^^ » prendront pitié de moi, j'irai m'a$seojr à la . » table de leurs grenadiers, et ils ne repousse- I » ront pas, j'en suis sûr, le premier, le plus ( » vieux soldat de l'Europe. » L'Empereur ayant reproché au Gouverneur d'avoir gardé quelque» ouvrages qui lui étaient adressés, il a répondu que c'était parce que l'adresse portait la qualification d'Empereur. < Et qui vous a donné le » droit, a répliqué vivement l'Empereur, de me U disputer ce titre ?^ Dans peu d^années votre r » lord Castiereagh, vQtre lord Bathurst et;, lou^ » les autres , vous qui me parle^f, vous serez ei^- » sevelis dans la poussière de l'oubli ; ou si od
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 409
• connaît vos noms , ce sera par les indigàités » que vous aurez exercées contre moi ; ^tandis » que 1 empereur Napoléon demeurera toujburs » sans doute le sujet , romement de Tfaistoire » et rétoile des peuples civilisés; Vos libelles ne » peuvent rien contre moi ; vous y avez 4épensé » des millions, qu'ont- ils produit? La vérité » perce les nuages , elle brille comme le soleil ; » comme lui , elle est impérissable \ »
• L'Empereur convenait /dans cette conversalion, avoir fort maltraité , et souvent;, sir Hudson Lowé ; et il lui rendait la justice d'avouer encore que sir Hudson Lowene )u^ avait jamais précisément manqué ; il s'était contenté de marmoter souvent entre ses dents, des choses qu'il n'avaitr pas laissé entendre. Une fois il a dit qu'il avait demandé son rappel , et TEmpereur lui a répondu que c'était la parole la plus agréable qu'il* pût lui faire entendre. Il a dit encore que nous flétrissions son caractère en Europe ; mais que cela lui était égal , etc. , etcL Le seul manquement peut-être du Gouverneur, disait l'Empereur, et qui serait léger auprès de tout ce qu'il avait reçu, avait été de se 'retirer bnisque-
4iq: WIKMORUL (Août 1816)
ment» quand l'Amiral ne sëloignaît qu'avec len-» teur ôt arec de nombreuses salutations* « L'A-^ » mirai était precisén^nt là, me disait gaiemenli » l'Empereur , le marquis de Gallo Içrs d^ m:^ jr rupture de Passeriano, etc.., etc,; » AllUjsion i un d^s ckapitres^ de la çampagaQ d'Italie qu'il m'avait dicté.
; Att surplus, l'Empereur disait qu'api^s tout ^ il se reprochait cette scène* « fe ^Die dois plua »- recevoir cet officiet" : jl fait que ^ m'emporte , -r c'est au-dessous de ma dignité ;; il m'échappQ w- vis-'à-tvis de lui dès paroles qui ^usse^t été m impardonnaUes aux Tuileries;: si ' ette» peu-i » vent avoir une excuse ici^ c'est de n^e trouver »; entre ses mains .et sous son pouvoie. 9 .
Après le dîner, l'Empeteur aliit liie une lettre em réponse au Gouverneur , qui avilit en* voyé officiellement le traité du deux aoufc^ pair lequel les souverains alliés stipulaieni: Tempri--» sonnement de Napoléon. Sir Hudson^ Lowe de-* mandait, ^par la même occasion , à inli'oduire les commissaires étrangers à Longwood. L'Ëm-peremr avait dkté cette lettre, dans la jquniiée, à M^ de Montholon ; il a vtHilo que chacun de
^(Août i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4|i
nous proposât ses objectîdBS et donnât soa aris. Elle lious a semblé Via ehei^osane de dignité , de forc€ et de logique. On la trouvera plus bas lors de son eavQÎ, ou bien encore aux pièces officielles.
Iiundi 19»
H^toiir sur la coaTersalion ayec le Goarerneur, etc. — .Effet des K&eliiès $u,f Napoléon* -^ Traité d« Fontaine- . Iftle^u. — Ouvrage du g^énéral S—- — n.
Le temps ^ continué d!êtee aussi afreux que
nous reus$Î0QS^ latnoisi vu. Depuis troi$ ou quatre
jours^^' c^est un de nos réritablej^ cmragans d'é*
quinoxe en Europe. L'JEmpereur l'a bravé poiir
-entreir sur hes-dix beures* chez mc^) :.en portant
^il s'est accrocbé la jambe à vmi, clou p^ès de la
porter son bas^a été décàiré jusqu'à mi- jambe ;
ikeureusement la peau n'a été qu'^fïleurée. Il
s'est vu forcé àè rentrev potfr change. « Vous
^» me derex une piiire de bas^ me disaitHl peiF-
» dant le temps que son yalet die chambre bii^n
» mettait une autre; un honnête homme ne
« présente point de pareils dangers dans ses ap-
vpartemens. Vous êtes J^gé trop ^n miu*in : jl
MÉMORIAL : (Août 1816)
. .««4 ^|ifte ce:n'e8t p9s tout à fait votre faute.
4 4*c ctoyaîsMadiflRéreat sur.ce poJDt; mais
i^»^ji>k« TOUS me surpassez, -i- Sire , disais-je j
4KW mérite n'est pas graixdy on ne me laisse
K ^ de choix. Je suis vraiment un cochon dans
*$a fange, je dois l'avouer; mais, comme dit
• Votre Majesté, ce n'est pas tout à fait ma 9 faute. »
Nous avons gagné le jardin à là faveur d'une éclaîrcîe. L'Empereur revenait sur la conversation qu'il avait eue la veille, d^AS^ çemème endroit , avec le Gouvemeuir en présen<^ de l'Amiral , et se reprochait de > nouveau la violence de ses expressions. «Ileût .été plus di^ne
• de moi, disaitril, )plus beau ,. plus grand , « d'exprimer toutes ces choses 4l^ safig froid ; » elles n'en eussent eu d'ailleurs que . plus de « force. » Il lui revenait surtout une quaUfication qu'il avait lafbsé échapper contre Hud^on Xowe {scribe d' état-major) , qui avait dû le choquer d'autant plus qu'elje rendait une vérité, et l'on sait qu'elle offense toujours. « Je l'ai bien « éprouvé moi-même à l'ile d'Elbe;, .continuait • l'Empereur. Quand je me suis pais ii. pajcçourir
(Aoûli8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4i3
» les libelles les plus infâmes , ils ne me faisaient » rien ,. mais rien du tout. Quand on m'appre- » nait, ou que je lisais, qtie j*âv^is étranglé , » empoisonné, violé, que f avais fait massacrer. »*mes malades, que ma voiture avait roulé sur » mes j>lessés, j'en riais de pïtié. Combien de «fois n'ai-je. pas dit alors à Madame : Accou-. » rez, ma mère, voici le sauvage, l'homme tigre,, » le dévoreur dû genre fiumain; venez admirer » le fruit de vos entrailles* Mais sitôt qu'on ap- • prochai t un peu de la vérité, il n'en, était plus 9 de même ; je sentais le besoin de me défendre,. » j'accumulais les raisons pour mé justifier, et » encore n'était-ce jamais sans qu'il restât quel- » ques traces d'une peine secrète. Mon cher, voilà » l'homme î »
Delà l'Empereur est revenu sur sa protesta- tion contre le traité du deux août , qui nous avait été lue hier après dîner. J'ai osé lui de- • mander si , mettant en avant ia reconnaissance de son( titre d'Empereur par les Anglais, lorS' de leurs négociations à Paris et à Châtillon , il n'avait pas 6ublié de mentionner celle qu'ils avaient dû faire au traité de Fontainebleau , et .
/ji4 MÉMORIAL (ÂoûtiSiG)
qui me paraissait (Hnise, « C'est à dessein , a-*t-
» il dit TÎvement 5 je ne veux point de ce traité,
»* je le renie ; je suis loin de m'en vanter ^ \*en
9 rougis plutôt. On Ta diseuté pour mm. Célni
» qui me l'apporta, me trahissait. Cette époqaé
» appartient à mon histoire , mais à mon his-
' jr toire en grand. Si j'eusse voulu traiter alors
.' » isensément, j^'aurais obtenu le royaume d'I-
» talie, la Toscane où la Corse , etc. , etc. , tout
^» ce que j'aurais voulu. Mfa décision fat une faute
» de mon caractère , une boutade dé ma part ,/
» un véritable excès de tempérament. Je pris du
» dégoût et du mépris pour tout ce qui m'en-r
» tourait ; j'en pris pour la fortune, que j"e me
) » plus à braver. Je jetai les yeux sur un eoin de
I » terre où je pusse être mal, et profiter des
; » fautes que l'on ferait. Je me décidai pour l'île
< » d'Elbe. Cet acte fut celui d'une âme de rocher. ^
»Mon cher, ye suis dW caractère bien singa-
y^ lier, sans doute, m^ais on ne serait point ex«
» traordinaire ] si l'on n'était d'une trempe à
» part : je suis une parcelle de rocher lancée
. » dans l'espace ! Vous me croirez peut-être dif-
» ficilement; mais je ne regrette point mes graa*.
{Août 1816) DE SÀINTB-HÉLÈNE. 4^5
» deurs : vous me voyez faiblement sensible à ce i que j'ai perdu. — Et pourquoi ne vouô cror- » raîs-je pas , Sire , répondais-je , que regrette*
» riéï-voi>s? La vie de l'homme n'est qu'un
» atome dans la durée de l'histoire. Or , ehe^ % Votre Majesté , l'une est déjà si pleine , que
> vous ne devez plus guère prendre d'intérêt » qu^à l'autre : s'il en coûte ici à votre corps ^
> votre mémoire y gagne au centuple : ai vous » eussiez du finir au sein d'une prospérité noa p interrompue, que de grandes et belles choses » eussent passées ignorées l Votre Majesté me » l'a déjà dit elle • même ^ et je sui& demeuré » frappé d une telle vérité.
» Il n'est pas de jour, en efiêt, que ceux qui » furent vos ennemis ne répétèrent avec nous, 9 qui sommes vos fidèles, que vous êtes bien
• certainement plus grand ici qu'aux Tuileries. ê Et même sur ce roc , où vous ont déporté la » violence et la mauvaise foi ; n'y commandez-^ » vous pas encore? Vos geôliers, vos maîtres n sont à vos pieds; votre âme soumet tout ce » qui l'approche : vous vous montrez ici ce
• que l'histoire dît de Saint - Louis sous les
4i6 S1É3I0RIAL (Àaat 181.6)
» chaioes des Sarrazin» : le vrai maître de ses » vainqueurs. Votre irrésistible^ ascendant tous 9 accompagne ici. Nous le pensons tous autour » de vous , Sire ;. le commissaire russe le disait » l'autre jour, nous assure-t-on, et ceux ijui ».vous gardent lepro^TCnt....;. Que regretteriez^- » vo,us;? etc. , etc. V
En rentrant , TEmpereuor a demandé son déjeuner sous la tente , en dépit de l'ouragan , et m'a gardé. L'eau ne perçait pas j nous en étions quittes pour u|ie forte humidité ,. mais les rafales de pluie et de,vçnt totirbi(k>]^naie&t autour, de nouft et se précipitaient au loin deywt i^us vers le fond des vallées; ce spectacle û'était pas sans^ quelque beauté. , ^
L'Empereur $'est retiré vers les deux heures; il m'a fait revenir à quelque temps de là dans son cabinet. « Je viens de lire* le général S — n , >» disait-il, en posant le livre : c'est, un fou, un » éce<rvelé ; il dit des bêtises. Après tout ,. ce- » pendant , il se laisse lire , il amuse ; il coupe , » tramche y juge et prononce sur les hommes et » sur les choses.. Il n'hésite point à donner » joiaînts conseils à Wellington , et di^ qu'il eût
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 417
» dû faire quelques campagnes sous Kléber , etc. » Il fait de Sbult le preinier géuér^il du monde*: » Kléber était sans doute un grand général ; » mais dans Soult, ce n'est pas précisément la » partie la plus forte ; il est bien plus, encore un. » excellent ordonnateur , un, bon ministre de la » guerre.
» Ce S — n, a-t«*il continué, a déserté du 9 camp de Boulogne , portant tous mes secret» » aux Anglais : cela pouvait aroîr des suites fort » grares. S — n était général, son acte fut bideux^. » irrémissible. Mais pourtant regardez comme » en révolution un bomme peut être mauvais sji- 9 jet , dévergondé , ébonté. Je l'ai trouvé à mon. » retour de l'île d'Elbe^ il m'attendait de pied » ferme ; il m'écrivait une longue lettre dans Ja«» » quelle il pactisait avec moi. Les Anglais étaient » des misérables, écrivait-il, il avait été long- » temps au milieu d'eux, il en avait été mal- » traité, il connaissait leurs ressources, leurs. » moyens ; il allait m'étre fort utile. Il savait que » j'étais trop magnanime , trop grand pour me » souvenir encore des torts qu'il avait pu avoir, » etc. Je le. fis arrêter; et, comme. il avait été
4iâ MÉMORIAL (Août 1816)
»• déjà jugé et condamaé, je suis encore à savoir » pourquoi on ne Ta pas ;fusillé ; il faut qu'on i n'en ait pas eu le temps, ou qu'il ait ^lé ou- » blié ; c'était un châtiment que jréclamait la » patrie : il ne isaurait y avoir ni transaction , ni » indulgence pour le général qui a llnfamie de » se prostituer à l'étranger. »
' Le Grand-Maréchal est arrivé; nSmpereor, après avoir continué la conversation quelque temps, Ta emmené jouer aux échecs. Il souf»
frait beaucoup du mauvais temps.
Après dîner, il nous a lu le Tartufe; mais il n'a pu l'achever, il se sentait trop fatigué : il a pose le livre, et après lé fusfe tribut d'éloges donné à Molière, il a terminé d\ine manière à laquelle nous ne noiis attendions pas. < Certain » nement, a-t-il dit, l'enseinble du Tartufe est 9 de main de maître, c'est un des chefs-d'œuvre 9 d'wn homme inimitable ; toatefois cette pièce » porte un tel caractère, que je ne suis nulle- » ment étonné que son apparition ait été Yob^ » jet de fortes négociations à Versailles, ejfc de m beaucoup d'hésitation dans Louis XIY. Si j'ai t le droit de m'étonner de quelque chose, c'est
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 419
» qu'il Tait laissé jouer; elle présente, à mon » avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses^ » une certaine scène offre une situation 45i décile sive, SI complètement indécente, que, pour » mon propre 'compte, je nliésite pas à dire 9 que si la pièce eût été faite de mon temps, je' » n'en aursis pas permis la représentation, »
Mardi ao.
Violent aceis d'iadignatîon de ma part qui amuse fort l'Empereur.
Sur les quatre heures, j'ai été joindre l'Empereur, par ses ordres, dans la salle du billard» Le temps était toujours aussi affreux; il ne lui avait pas permis, disait -il, de mettre le pied dehors, et pourtant il s^étaît vu chassé de la chambi^e et du salon par la fumée. 11 m'a trouvé , disait^r, la figure toute renversée : c'était de l'indignation la plus vive, et il a voulu en connaître la cause. . . '
» Il y a deux ou trois ans, aii-je dit, qu'un » commis au bureau de la guerre, très -brave » homme pour ce que j'en connais, venait chez »>moî donner des leçons d'écriture et de latin à
4210 MÉMORUL (Août 1816)
» mon £ls. Il avait uoe fille dont il comptait » faire une gouvernante, et nous priait de la re- » commander y si nous en trouvions roccasion. y» M*^ de Las Cases se la fit amener : elle était n charmante y et de Tensemble le plus sédai- ^ San t. A compter de cet instant. M"" de Las » Cases l'invitait parfois chez elle , cherchant à » lui faire faire quelcpies connaissances dans le » monde qui pussent lui être utiles* Or, voilà » que cette jeune personne, notre connaissance, » notre amie, notre obligée, se trouve être pré- » cisément aujourd'hui la femme d'un des com- » missaires des puissances près de Votre Majesté, » arrivés dans l'île il y a près d'un mois.
» Que Votre Majesté juge de moa étonnement » et de toute ma joie , à cette précieuse bizar- . » rerie du hasard! Je vais donc, me disais-je^ » en dépit de tant d'obstacles, avoir des nou- » velles positives, détaillées, secrètes même de » tout ce qui m'intéresse. J'ai vu passer huit ou » dix jours de silence sans inquiétude, même » pas sans quelque contentement. Car, pen-.
» sais-je, plus on met de circonspection, plus » on doit avoir à me dire. Enfin, il y a traî&.
(AoiJl 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 431
» ou quatre jours, qu^entraiui^ par mon Impa- » tience, j'ai dépêché mon domes'tique vers la » .nouvelle arrivée; je l'avais bien stylé, et son* » titre d'habitant de l'île lui facilitait l'accès , et . » sans nul mconvénient* Il est revenu me disant » que cette dame avait répondu qu'elle ne sa- » vait ce dont on voulait lui parler. A toute ri- » gueùr je pouvais croire encore que c'était un » excès de prudence, et qu'elle n'avait pas voulu » i^'en fier à un. inconnu. Mais voilà qu'aujourji dliui je reçois du Gouverneur l'avertissemenl: » de ûe chercher à. lier aucun rapport; secret >» dans nie , quç je dois savoir à. quoi je m'ex- » poserais, <![ue .la tentative qu'il me reproche • n'est point douteuse , car il la tient de la » source même, à. laquelle je me suis adressé. » Votre Majesté voit à présent ce qui m'a bou- » leversé. Trouver Jïae si vilaine délation où je t devais siupposer 'de l'intérêt, de la reconnais- » :,sa^ée mêniey.m'a indigaé an depi^^r degré; » j'en suis hors de tooi. » .; ' - ■;. ■/
L'Empereui* m'ft ri au j née : « Que vous con- » naissez peu le cœur humain ,>m'a-t^il'di1iî quoi! n son pète a ét^ précepteur de yotre fils, ou
'4aa MÉMOIUAL (A0ût*iai6)
» quehjaé chose de semblable ; votre femme Ta » protégée dans sa nullité, et elle est devenue * » baronne allemande I Maïs , mon cher ^ vous » êtes celui qu elle redoute le plus ici , qui la » gêner davantage; elle n*aura~pas même vu vo- V Ire femme à Paris ; et puis én<^ore ce méchant » sir Hudson Lowe se sera plu péut^tre à don- » ner à la choi^ une tournure odieuse : il e<$t A n astucieux, si méchant L«.. « Et il a recommencée k se moquer dé âioi et d«^ ma eolère« *' Après dîner , rEmpereur «t ijooili&tii^ le Tai«tufè, <Jull n'avâiit ptt achever hier-, et cela a été encore as/sez pour aujourd'hui. L^j^mpereiftr était '^tec^Ié ; le mauvais temps prett<^ visiblement ^r lui.
Mercredi 21.
Corvisartj^ etc. — Âtte)cdote$ des salons de Paris.
Le temps toujours aussi a&eux;; l^umidité ^t au dernier p^nnt dans nosekambres, ia plttie y pénètre de toute part.
Le secrétaire dû Ck^temeur m'a apporté une lettre d'Europe^ elle ma procuré quelques instans de vrai bonheur; elle ni apportait les sou-
(Août 1816) DE 8^1NT£-H£L£N£. 4a3
Tenirs et les vœux de mes amis les plus chers* J'ai été la Kre à l'Empereur.
- L'Empereur souffrait beaucoup de ce màu-^ Tais temps. Il a gagné san salou Véii^s les* quatre keures ; il croyait arotr eu dé ia fièvre , il se trouvait abatltu; il a demandé du jfHiiich, et 1 fait quelque parties .d'échecs avec le Graud-^Ma- • réôh«L Le docteor est venu de la ville. Les deux Mtimens arrivés venaient dm Càp $ l'un d'eux était leiPodargus^ parti d'Europe dix jows avant ie Griffon; l'autre «tait une petite frégate veinant de t'Inde et rétournant en. Europe^ Il y ^vait, nqus a^"*on dit^ une lettre pour VEmpereur Napùièifn; mai& eUe n'^a pas. été remisé, et «tous ignorons ce que ce pouvait être.
Après- dîner 9 on a dit qu& les médicâmens étaient épuisés dans l'île ^ et l'on observait ique l'Empereur ne. serait pas accusé d'y a!voir cem* tribué* €ela l'a- conduit à. dire qià'ii né se raprpelaiit pas d'svoir jamais pris ùné médiecine. Auoc Tuileries, ayanl; en jusqu'à tfois vésliïatoires à le fois, il les airsÂt supprijués sans vouloir prendre de médecine. Il avait eu* à Toulon une blessure grave, comme celle d'Ulysse, disait -i- il; celle à
4a4 MÉMORIAL (Août iSi6)
laquelle sa vieille nourrice Tavait recoaaa^ il en avait guéri, tout eii échappant de mêitae'aax-iDédicamens. L'un de nous s'est permis de lui demander : « Si YoUre Majesté avait la dyssenterie » demain y se refuserait -elle encore aux médi- » camens. — A présent cpie je me porte bieil, je » réponds oui sans hésiter , disait l^n^>ereur ; » mais si je devenais bien malade, peut-èlre » changerai9*je, et ce serait alors en moi la 9 conrersion qu'amène la peur du diable dans # l'homme qui va mourir, »^ Et alors il répétait son incrédulité à là médecine ; mais il n'en ëtait pas ainsi, observait-il , de la chirurgie ; il avait, <lisait-^l, commencé trois fois des ^oùrs d'ansiomie : les afl^res et le dégoût les avaient toujours interrompus. «Dans une certaine occasion, » disàit-it, et à la suite d'une longue discns- » sion, Gorvisart, désireux d.e me parler pièce « en main , eut l'abomin&tion j la scélératesse'^ de » m'appbrter à Saint-Gloùd , dans son moudfaoir » de poche, iin estomac; et cette horrible vae » me fit rendre à l'instant même tout 6e .que » j'avais dans le mien. »
» L'Empereur, après le dîner j ^ essayé d'une
(jrôûti«i6) DB SAÎNTE-HÉLÈNE. ^iS
comédie ;^ mais il était si fatigué , si soufirani quil a été contraint d'interrompre et de se retirer avant neuf heures t je l'ai suivi , et comme il ne se sentait aucune envie de dormir, « Al- » Ions, nion cher, m'a-t-il dît, voyons ^un conte »'sur votre- faubourg Saint -Germain : comme » dans les Mille et une Nuits , essayons de rire. 9 — Eh bien ! Sire, il était autrefois un chamil bellan de Votre Majesté j qui avait un gfand-
» oncle, bien vieux, bien vieux , et je me
» souviens que Yotre Majesté nous a raconté » l'histoire dun gros officier allemand, qui, pri- » sonnier au début de la campagne dltalie , se » plaignait qu'on eut envoyé pour les combattre » un jetine étoumeau qui détruisait le métier » et le rendait insupportable; or, nous avions • parmi nous précisément son pareil; c'était le » vieux grand -oncle, encore^ presque avéfc le » costume de Louis XIY. II donnait la comédie » toutes les fois que vous noiis faisiez parvenir » quelques merveilles d'au-delà du Rhin; vos » bulletins d'Ulm et d'Iéna étaient pour lui au- » tant de révcrfutions de bile. Il était loin de vous. » admirer; vous gâtiez là aussi le métier. Il 5. 37
4a6 MEMORIAL (Août 1816)
» avait fait, répétait-U souYent, les campagnes » du maréchal de Saxe, et roiJà^ .disait-U, qui 1 étaient vraiment des prodiges de guerre, «t 9 qu'on n'avait pas asse?; appréciés. Alors la )» guerre était sçins doute un art; çaw aujour- » d'hui, pbservait-ilenbaussautliesépaiuleaUl.. » De nptre temps nous la fusions en toiite dé- » cençe} nous avions no3 mulets, tt©ii$ éticms » suivis àe nos cantines :, nous avions aoire 9 tente ,. nous faisioûs bonne ckèrc, m)us avions «même la comédie au quartier -gépéral; les D armées sf?5)procfcaîeat, on prenait de belles » positions , on doxinpt uate bataille , quelque» * fois ou fajbsait un mégç, et puis pn prenait ses 9 quartiers d'hiver pour recomweiicer au prip- % temps. Yoîlà ce qui s'appelle, disait* il avec » satisfajCtion , faire la guerre. Mais aujourd'hui i> une armé^ tout e^ttjyè^e dîsiparatt devait une » Aatjçe dans ut^ejç^^le ba^Uie, et uac monarh chie est; reuversée ; ^^ parcourt ceint lieues » depay^endix jours; dort qui peut, mange ,» qui en t^roiive. Ma foi, si vqhs ^peiez çeb du » génie, woi je suis fortîé alors d'avoi^er que je » n'y entends plus rien ; aussi vous iMe (aites
(Août i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4^;
» pitié quand je vous vois le preudre pour un » grand homme. » L'Empereur riait aux éclats,^ surtout des cantines et des mule.ts. Puis il ajoutait : « Vous disiez donc bien des bêtises à mon » sujet? — Oh! oui, Sire y et en grande abon- » dance. — Eh bien! noirs sommes seuls^j il n'y » a pas dïntrus ici, dites encore, — Eh bien! » Sire, un jour dans une société choisie, entre » un Beauj bien content de lui, ancien capi- » taine de cavalerie , ne doutait de rien. — » J'arrive, nous dit-iJ , de la plaine des Sablons; i> je viens de voir manœuvrer notre Ostragoik^ — » C'était Votre Majesté, Sire, — Il avait devx » ou trois régimens qu'il a culbutés les mis sur » les autres, et le tout a été, se perdre dans des » buissons. J'aurais^ voulu avec cinquante maî- » très (cavaliers dans le temps pa^sé ) seulement, » le faire prisonnier lui et tous Ips siens. Repu- » tation usurpée l répétait-il^ Apssi More^iji n'a » cessé de dire que c'était à .l'AUei^aga^ qu'il » l'attendait. On parle de guerre avec J'^utriqhe; » si elle a lieu nou^ verrons comment j^l, s'en ti-. » rera. Qn nous çn fera justice. »
«La guerre eut lieu, et Votre Majesté en trè«-
42S MÉMORIAL (Août 1816}
» peu de jours naus envoya le bulletin dlJlm ^ » celui d'Austerlîtz , etc. : notre monsieur repaji rut dans notre cercle , et pour le coup, malgré > toute, notre malveillance nous nous écriâmes 9 tous à la fois : — Et vos cinquante maî- » très? — Oh! ma foi, dit-il, on ny entend « plus rien ; cet homme déroute tout, la fortune » le mène- par la main ; et puis ces Autrichiens » sont si lourds, si bètes !..••»
L'Empereur riait beaucoup et me demandait quelque chose de pins fort encore. — « Sire , • cela devient bien difficile; cependant il me » revient encore une vieille douairière qui est 9 morte avec l'obstination de n'avoir pas voulu » croire à aucun de vos succès en Allemagne.
» Quand on pariait devant elle d'Ulm, d'Aus^ » terlitz, de votre entrée à Vienne. — Et vous » croyez cela, vous autres, disait-elle haussant t les épaules ? tout cela est fabriqué par lui. » Il n'oserdt pas mettre le pied en Allemagne, ; » croyez qull est encore derrière le Rhin, où il » se meurt de peur, et nous envoyé des contes. » Le temps vous apprendra si on m'en impose à
(Août i8iê) m SAINTE-HÉLÈNE. 4ï0
Et les histoires épuisées , l'Empereur me ren- Toya, disant : t Que font- ils, que doivent-ils • dire à présent? Certes aujourd'hui je leur » donne beau jeu. »
Jeudi 22.
Aujourd'hui a été un véritable jour de deuîl pour Inoi : c'est le premier jour depuis notre départ de France où je n'ai pas vu l'Empereur. Des circonstances heureuses faisaient que j'étais lé seul qui eusse jusque-là joui de ce bonheur. Jl a été fort souffrant; sa réclusion a.été. complète; il n'a demandé absolument personne..
Vendredi 23.
L'Empereur continue d'être souffrant. — Pièce officielle remarquable adressée à sir Hudson Lowe.
Le temps a continué d'être humide et pluvieux. Sur les trois heures et demie, l'Empereur m'a fait demaïider dans sa chambre , il faisait sa toilette ; il avait été fortement incommodé ; mais grâce à sa manière de se traiter, disait-il, grâce à son hermétique réclusion de ta veille , e'était fini , il était bien<
45o MÉMORIAL (Août iS 16)
Jaî osé lui témoigner ma véritable douleur; j'avais inscrit, lui dîsaîs-je, un joiir mâllieureux dans mon journal ; f eusse dû le marquer à 1 encre rouge. ,Et quand il à appris ce que c'était, « Comment, vraiment, a-t-il dît, c'est le seul » jour depuis France que vous ne m'ayiez pas » vu !.••... Et vous êtes le seul!..., » Et après quelques secondes de silence, il a* ajouté avec un ton bien propice à me dédommager, t Mais , » mon cher, si cela vous était dun si grand » prix, si voua y teniez tant, que n*êtes-votis » venu frapper à ma porte. Je ne suis point » inabordable pour vons* »
Le docteur a été introduit; il a dit que le Gouverneur avait promis de ne plus mettre les pieds à Longwood. Un méchant qui était là, a fait observer qu'il commençait à vouloir se rendre agréable.
L*Empereur a passé de là dans sa bibliothèque; il s'est fait lire par mon fils une longue lettre que j'écrivais à Rome*. L'humidité la
* C'est tna lettre au prince Lucien, si fameuse depuis dans l'histoire de mes persécutions, et qu'où trourera plus bas en son lieu , volume VIL ^
(Août i8i<î) DE SikINTE-HÈLÈNE. 43i
chassé, H a fagoé le «aton, lasaile de bOlard; arrivé au perron, il n'a pu résister au détsÎF de maroher un peu. « G>e que je fais n*est pas sage, » a-Wl dit. » Heureusement Textrêtôe humidité l\k forcé de rentrer presque aussitôt. Il s'est fixé dans le saloik^ où il y avait un hon feu , il a demandé àe la tisane de feuilles d'oranger, et a fait quelques parties d^échecs.
Plus tard, après diner, l'Empereur a parcouru tes contes de Marmontel, s^est arrêté sur le f^fai- 4osophe soi-<lisant II toussait encore beaucoup; il a redemandé 4e la feuille d'oranger. H a disserté long«>temps et de la manière la plus intéressante sur Jean- Jaeques , son talent , son in* fluence, sa bizarrerie, ses turpitudes prÎTées. 11 s'est retiré à dix heures. Je suis bien fâché de ne pouvoir aujourd'hui me ri^peler les dé^ taiis de tous ces objet».
Dans la journée, M. de Montholon a adressé la réponse officitUe suivante au Gouverneur, qui avait écrit touchant les commissaires dea puissances, ^t les embarras de scm budjet : c'est la lettre que j'ai dé]k mentionnée plu^haut, le iS de ce mois ; la voici :
439 MÉMORIAL (Août 18 f«)
Pièce officielle,— ^^ M. le Général. — J'm reçu » le traité du deux août i8i5, cpnclu entre Sa » Majesté Britannique, TEmpereur d'Autriche , » rSmpereur de Russie et le Roi de Prusse , qui » était )ointà votre lettre^u yingt-trois juill6É«
» L'Empereur Napoléon pro|e5te contre le » contenu de ce traité ; il n'est point prisonnier » de l'Angleterre.. Après avoir abdi(j[ué entre les » mains des représentans de la nation , au profit » dé la constitution adoptée par le pçuple fran-« » çais 9 et en faveur de son fils, il s'est rendu vof lontairement et librement en Angleterre^ pour » y vivre en particulier, dans laTctraite, sous la
• protection des lois britanniques. La violation
• de toutes les lois ne peut pas constituer un » droit de fait* La personne de l'Empereur Na« » poléon se trouve au pouvoir de l'Angleterre ; » mais de fait , ni de droit, il n'a été , ni n'est au » pouvoir de l'Autriche , de la Russie et de la » Prusse , même selon les lois!» et coutumes de » Angleterre, qui n'a jamais fait entrer dans la w balance des prisonniers, les Russes, les Autrir » chiens , les Prussiens , les Espagnols , les Por-
• tugais , quoique unie à ces puissances par des
( Ao&t i»i6) DS SAINTE-HÉLÈNE. 43S
« traités d'alliance , et faisant la guerre conjoin*- » tementavec elles, La convention du deux août, » faite quinze jours après que TEmpereur Napo- » lëon était en Angleterre, ne peut avoir en droit w aucun effet; elle n'ofire que le spectacle.de la 9 coalition des quatre plus grandes puissances de » l'Europe , pour l'oppression d'un seul homme;
• coalition que désavoue l'opinion de tous les 9 peuples , comme tous les principes de la saine « morale. Les Empereurs d'Autriche et de
• Russie, le Roi de Prusse n'ayant de fait ni » de drcHt aucune action' sur la personne de » l'Empereur Napoléon, ils n'oiitpu rien statuer » relativement à lui. — Si l'Empereur Napoléon t eût été au pouvoir de l'Empereur d'Autriche , » ce prince se fût ressouvenu des rapports que » la religion et la nature ont mis entre un père » et un fils, rapport qu'on ne viole jamais im- » punément. U se fût ressouvenu que quatre fois » Napoléon lui a restitué çon trône : à Léoben , » en 1797, et à Lunéville^ en 1801 , lorsque ses w armées étaient sous lés murs de Vienne ; à » Presbourg, en 1806 , et à Vienne, en- 1809^ » lorsque ses armées étaient msatresses de U
454 MÉMORIAL ' (Août t8i6)
capitale et des trois quarts de kù monarchie* Ce prince se fût ressonyenu des protestations ^11 lui fit au bivouac de Moravie, en 1806, et à Tentrcvue de Dresde, en 1812, — Si la personne de l'Empereur Napoléon eût été au pouvoir de l'Empereur Alexandre , il se fat ressouvenu des liens d'amitié contractés à Tilstt, à Erfurt, et pendant douze ans d'un commerce journalier ; il- se fût ressouvenu de la conduite de l'Empereur Napoléon le lendemain de la bataille d'Auslerlitz , où, pouvant le faire prisonnier avec les débris de son armée , il se contenta de Sa parole , et lui laissa opérer sa retraite ; il se fût ressouvenu de» dangers que personnellement l'Empereur Napoléon a bravés pour éleindre Tincendie de Moscow , et lui conserver cette capitale ; certes ce Prince n'eût pas violé les devoirs de l'amitié et de la reconnaissance envers un ami dans le malheur. — Si la personne de l'Empereur Napoléon eût été même au pouvoir du Roi de Prusse , oe Souverain n'eût pas oublié qu'il a dépendu de l'Empereur , après Friedland ^ de phicer un autre Prince sur le trône de Berlin } il n'eut
» point oublié devant un ennemi désarmé, les » protestations de dévouement et les sentimens » qu'il lui témoigna en 181a, aux entrevues de » Dresde. Aussi voit -on par les articles deux et » cinq dudit traité , que ne pouvant influer en » rien sur le sort et la personne de l'Empereur » Napoléon, qui n'est pas en leur pouvoir, ces » Princes s'en rapportent à ce que fera là-déssus » Sa Majesté Britannique , qui se charge de ren>- » plir toutes les obligations. .Ces Princes ont re- » proche à l'Empereur Napoléon d*avoîr préféré » la protection des lois anglaises à la leur. — Les » fausses idées que TEmpereur Napoléon avait » de la libéralité des lois .anglaises et de l'in- » fluence d'un peuple gfand, généreux et libre » sur son gouvernement, l'ont, décidé à préférer » la protection de ses lois à celle de son beau-père B on de son ancien ami. L'Empereur Napoléon » a toujours été le martre de faire assurer ce qui » lui était personnel par un traité diplomatique, » soit en se remettant à la tête de l'anûée de la » Loire , soit en se mettant à la tête de l'aiv » mée de la Gironde, que commandait le géné- » rai Clause! ; mais ne cheft^hant désormais que
4S« MÉMORIAL (Août iSi$)
» la retraite et la protection des lois d'une na- » tion libre ^ soit anglaise , soit américaine , tou- ^ » tes stipulations lui ont paru inutiles. Il a cru » le peuple anglais plus lié par sa démarche » franche , noble et pleine de' confiance , qu'il » ne l'eût pu être par les traités les plus solen- » nels. Il s'est trompé ; mais cette erreur fera à » jamais rougir les vrais Bretons ; et, dans la gé- » nération actuelle comme dans les générations » futures, elle «era une preuve de la déloyauté » de l'administration anglaise. — Des commîssai- » res autrichien et russe sont arrivés à Sainte- % Hélène ; si leur mission a pour but de remplir » une partie des devoirs que les Empereurs d'Au- » triche et de Russie ont contractés par le traité » du deux août, et de veiller à ce que les agens f anglais , dans une petite colonie , au milieu de » l'Océan , ne manquent pas aux égards dus à » un Prince lié avec eux par les liens de parenté, » et par tant d'autres rapports, on reconnaît dans » cette démarche des marques du caractère de » ces deux Souverains. Mais vous avez , M on- I» sieur, assuré que ces commissaires n'avaient » ni le droit, ni le pouvoir d'avoir aucune opî-
(Âoât 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 457
» nion sur toat ce c[ui peut se passer sur ce ro* » cher.
» Le ministère anglais a fait transporter TEm- » pereur Napoléon à Sainte-Hélène, à deux mille » lieues de l'Europe, Ce rocher, situé sous leTro- » pique, à cinq cents lieues de tout continent^ > est soumis à la chaleur dévorante de cette lati- » tude ; il est couvert de nuages et de brouil- » lard les trois quarts de Tannée ; c'est à la fois le » pays le plus sec et le plus humide du monde. » Ce climat est le plus contraire à la santé de » l'Empereur. G^est la haine qui a présidé au » choix de ce séjour, comme aux instructions » données par le ministère anglais aux officiers » comibaudant dans ce pays : on leur a ordonné 9 d'appeler l'Empereur Napoléon , général, vou- » lant l'obliger à reconnaître qu'il n'a jamais » régné en France , ce qui Ta décidé k ne pas » prendre un nom d'incognito , comme il y était » résolu en sortant de France. Premier magis- » trat à vie de la République , sous le titre de » Premier Consul, il a conclu les préliminaires » de Londres et le traité d'Amiens avec le roi » de la Grancle-Bretagne. Il à reçu pour ambas-
438 MÉMORIAL (Août 1816)
» fadeurs, lord Corawallîs, M. Merry, lord Whît- » worth qui ont séjourné en cette qualité à sa » Cour. II a accrédité auprès du roi d'Angle- » terre 9 le comte Otto et le général Andréossi, » qui ont résidé comme ambassadeurs à la Cour » de Windsor. Lorsqu'après un échange de lettres » entre les ministères des affaires étrangères des » deux monarchies^ lord Lauderdale vint à Paris » muni des pleins pouvoirs du roi d'Angle- D terre, il traita avec les plénipotentiaires mu- » nis des pleins pouvoirs de l'Empereur Napo- » léon , et séjourna plusieurs mois à la Cour des n Tuileries. Lorsque , depuis , à ChâtiUon , lord » Castelreagh signa l'ultimatum que les puissances » alliées présentèrent aux plénipotentiaires de » l'Empereur Napoléon, il reconnut par -là la » quatrième dynastie. Cet ultimatum était plus » avantageux que le traité de Paris ; mais on exi- » geait que la France renonçât à la Belgique et » à la rive gauche du Rhin, ce qui était con- » traire aux propositions de Francfort, et aux 9 proclamations des puissances alliées ; ce qui » était contraire ai) serment par lequel, à son » sacre, l'Empereur avait juré l'intégrité de l'Em-
(Août i^i6) DE SArlNTE-HÉLÈNE. 409
» pire. L'Empereur pensait alors que ces limites » naturelles étaient nécessaires à la garantie de ? la FraQce, comme à l'équilibre de l'Europe; f il pensait que la nation française , dans les cir- » çotistances où elle se trouvait ^ devait plutôt » CQiirir toutes les chances de la guerre , que de » s'en départir. La France eût obtenu cette in- » tégrité , et avec elle cjonservé ^on honneur , si » la trahison n'était venue au secours des alliés. » Le traité du. deux août^ le bi]j^ du parlement » britannique appellent Bonaparte l'Empereur > Napoléon^ et ne lui donnent que le titre de » général. — Le titre de général Bonaparte est n sans doute éminemment glorieux y l'Empereur f le portait à Lodi 5 à CastigUone , à Rivoli ^ à » Arcole, à Léoben^ aux Pyramides 5 à AbouJdr; » mais depuis dix-sept ans il a porté celui de » Premier Consul et d'Empereupr ; ce serait con- » venir qu'il n'a été ni premier magistrat de la f République , ni souverain de la quatrième dy- P nastie. — Ceux qui pensent que les nations » sont des troupeaux qui, de droit divin, ap- » partienfient à quelques familles, ne. sont ni f du siècle, ni même dans re3pjcit de la légLsIa-
44» MÉMORIAL (Août 1816)
» ture anglaise^ qui changea plusieurs fois Tordre » de sa dynastie, parce que les grands change- » mens survenus dans les opinions, auxquels » n'avaient pas participé les princes régnans , les » avaient rendus ennemis du bonheur et dé la » grande majorité de cette nation. Car les rois » ne sont que des magistrats héréditaires, qui » n'existent que pour le bonheur des nations, » et non les nations pour la satisfaction des Tois. 9 C'est le mèrOt esprit de haine qui a ordonné j» que l'Empereur Napoléon ne pût écrire, ni » recevoir aucune lettre , sans qu'elle soit ou- » verte et lue par les ministres anglais et les of- » ficiers de Sainte-Hélène. On lui a , par-là , în- » terdit la possibilité de recevoir des notiyelles » de sa mère, de sa femme, de son fils, de ses » frères ; et lorsque- voulant se soustraire aux » inconvéniens de voir ses lettres lues par des » officier^ subalternes, il a voulu envoyer des » lettres cachetées au Prince Régent, on a ré- » pondu qu'on ne pouvait se charger que de 9 laisser passer des lettres ouvertes; que teUes » étaient les instructions du ministère. Cette me- » sure n'a pas besoin de réflexions , elle donnera
» d'étranges idées de lesprit de Tadministration » qui la dictée; elle serait désarouée à Alger » mèine ! — Des lettreis sont arrivées pour des » officiers généraux de la suite de l'Empereur : » elles étaient décachetées et vous furesnt re- » mises; vous ne les avez pas cômxDtinicjuées^ » parce qu'elles n'étaient pas passées par le canal » du ministère anglais; il fallut leut* faire refaire » quatre mille lieues > et ces officiers eurent la » douleur de savoir qu'il existait sur ce rocher » des nouvelles de leurs femmes^ de leurs mères, » de leurs enfans , et qu'ils ne pouvaient les con- » naître que dans six mois ! ! !... Le cœur se sou- » lève! on n'a pas pu obtenir d'être abonné au » Morning-Chronîcle , au Morning-Post , à quel- » ques journaux £t*ançais; de temps à autre on » fait passer à Longwood quelques numéros dé- » pareilles du Times. — Sur la demande faite à » bord du Northumberland , on a. envoyé quel- » ques livres; mais tous ceux relatifs. aux afFaîies » des dernières années ont été soigneusement » écartés. Depuis on a voulu correspondre avec » un libraire de Londres, pour avoir directe- » ment les livres dont on pouvait avoir besoin 5. 28
4)a MÉMORIAL (Août 1816)
» et ceux relatifs aux évéaemens du jour; ou » I^a empêché. Vn auteur anglais ayant fait un » voyage en France et l'ayant imprimé à Lon- » âte» , prît la peine de nous renvoyer pour Tof- » frir à l'Empereur ; maïs vous n'avez pas cru » pouvoir le lui remettre, parce qu'il ne vous était » pas parvenu par la filière de votre gouveme- » ment. On dît aussi que d'autres livres envoyés » par leurs auteurs n*ont pu être remis , parce » qu'il y avait sur l'inscription de quelques-uns : » JE fBmpereur Napoléon, et sur d'autres : A » Napotéoh-le^Grand. Le ministère anglais n'est » autorisé à ordonner aucune de ces vexations. » La toi ^ quoique inique, considère l'Empereur » Napoléon comme prisonnier de guerre; or, ja- » mais oh n'a défendu aux prisonniers de guerre » de s'abonner aux journaux , de recevoir les li- » vres qui slmpriment : une telle défense n'est » faite que dans les cachots de l'inquisition.
» L^e de Sainte-Hélène a dix lieues de tour ; » elle est inabordable de toutes parts, des bricks » enveloppent la côte , les postes placés sur le » rivage peuvent se voir de l'un à l'autre, et i> rendent impraticable la communication avec
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 443
la mer* Il nY a qu'un seal petit bourg, James* Town, où mouillent et d'où s'expédient les bfitimens. Pour empêcher un individu de s'en aller de l'fle , il suffit d'exercer la côte par terre et par mer. En interdisant rintérièiir de l'île , on ne peut donc avoir qii'un but, celui de priver d'une promenade de huit ou dix milles qu'il sermt possible de faire à chevat, et dont, d'après la consultation des hommes de l'art, la privation abrège les purs de TEmpeteur.
• On a établi TEmpereur dans la position de Longwood exposée à tous les vents; teirain stérile , inhabité, sans eau , n'étani susceptible d^âuonne culture^ H y a une enceiiite d'environ douze cents toises incultes. A onze ou douze cents toises, sur un mamelon, on a établi un camp ; on vient d'en placer un autre à peu près à la même distance , dans une direction opposée, de sorte qu'au milieu de la chaleur du Tropique, de quelques côtés qu'on regarde, on ne ^^oit que des camps. L'amiral Malcolm ayant compris Tùtilité dont, dans cette position, une tenté serait pour l'Empereur, en a fait établir une par ses matelots, à vingt pas de
444 MÉMORIAL (Août i$iO)
» la maison : c est le seul endroit où Ton puisse
»' trouver de l'ombre^ Toutefois TEmpereur.n'a
» lieu que d-ètre satisfait de l'esprit qui anime
» les officiers et soldats du brave 53"*', comme
» il Tavait été de l'équipage du Northumberland.
» La maison dé Longwood a été construite pour
» servir de grange à la ferme de la compagnie 'y
» depuis, le sous-gouverneur de l'île y à fait
» établir quelques chambres : elle lui servait de
I maison de campagne ;/ mais elle n'était en, rien
» convenable pour une habitation* Depuis un an
» qu'on y est, on y a toujours travaillé, et l'Em^
»pereur a constamment eu l'incommodité . et
» l'insalubrité d'habiter une maison en construc-
» tîon. La chambre dans laquelle il couche est
)» trop petite pour contenir un lit d'une dimen-
« sion ordinaire; mais toute bâtisse à Longwood
» prolongerait l'incommodité des ouvriers. Ce-
» pendant, dans cette misérable île, il existe de
«belles positions offrant de beaux arbres, des
» jardins et d'assez belles maisons^ entre autres
» Plahtation-House ; mais des instructions posi-
» tivës du ministère vous interdisent de donner
» cette maison, ce qui eût épargné beaucoup de
( Août 1816) DE SÂlNi£-HÉL£NE. 445
• dépenses employées à bâtir à Longwood des
» cahutes couvertes de papier goudronné, et qui
» déjà sont hors de service, -^ Vous avez» inter-
» dit toutes correspondances entre nous et les
» habitans de Tîle; vous avez niis de fait la mai^
i> son de Longwood au secret; vous avez même
» entravé les communications, avec les oflBciers
») de la garnison. — r On semble s'être étudié à
» nous priver du peu de ressources^ qu'oflfre ce
» misérable pays, et nous y sommes comme. nous
» serions sur le rocher de l'Ascension. Depuis
» quatre mois que vpus êtes à Sainte-Hélène, vous
» avez, Monsieur y empiré la position de l'Em-
» pereur. Le comte Bertrand vous a observé que
» vous violiez même la loi de votre législature ,
» que vous fouliez aux pieds les droits des offi^
» ciers-généraux prisonniers de guerre; vous
» avez répondu que vous ne connaissiez que la
» lettre de vos instructions, qu'elles étaient pires
» encore que nous paraissait votre conduite,
» J'ai rhonneur, etc., etc. Signé, le comte
» DE MONTHOIiON. »
« P. S. J'avais signé celte lettre. Monsieur, ? lorsque j'ai reçu la vôtre du dix-sept : vous y
446 HÉMOAIAL (Août 1816)
» joignes le compte par aperçu d'une somme an-*
• nuelle de vingt mille litres steriings que tmis ju- » gez indispensable pour subvenir aux dépenses »de rétablissement de Longwood, après aroir » fait toutes les réductions que vous aver crue» » possibles. La discussion de cet aperçu ne peut » nous regarder en aucune manière ; la taUe de » l'Empereur est à peine le stricte nécessure;
• tous les approvisionnemens sont de mauvaise » qualité 9 et quatre fois plus ebers qu'à Paris» » — Vous demandez à l'Empereur un fonds de » douze mille livres sterlings, votre gouverne- » ment ne vous allouant que huit mille livres » sterUngs pour toutes ces d^>eases. J'ai eul'hon- » neur de vous dire que lIEmpereur n'avait pas » de fonds 9 que depuis un an on n'avait reçu ni » écrit aucune lettre, et qu'il ignorait complé- > tement tout ce qui se passe , ou a pu se passer » en Eun^. Transporté violemment sur ce ro- » cher, à deux mille lieues, sans pouvoir recevoir » ou écrire aucune lettre , il se trouve aujourd'hui » entièrement à la* discrétion des agens anglais. » L'Empereur a toujours désiré et désire pour- » voir Ini-^nème à toutes ses dépenses qvelconr
» ques^ et il le fera aussitôt que vous le lui » rendrez possible, en levant Tinterdiction faite » aux négocians de File, de servir sa correspon- » dance , et qu'elle ne sera soumise à aucune in- » quisition^^e votre part ou d'aucun de vos agens » Dès que l'on connaîtra en Europe les besoins » de l'Empereur, les personnes qui s'intéressent » à lui enverront les fonds nécessaires pour y » pourvoir.
» La lettre de lord Bathurst que vous m'avez 9 comtnuniquée , fait naître d'étranges idées! » Vos ministres ignoreraient-ils donc que le spec- 9 tacle d'un grand homme aux prises avec l'ad- » versité est le spectacle le plus sublime? Igno- » reraient-ils que Napoléon, à Sainte -Hélène, » au milieu des persécutions de toute espèce » auxquelles il n'oppose que la sérénité , est plus » grand, plus sacré, plus vénérable que sur le » premier trône du monde, où si long-temps il » fut l'arbitre des Rois? Ceux qui dans cette po- » sition manquent à Napoléon, n'avilissent que » leur propre caractère et la nation qu'ils repré- » sentent ! »