PREAMBULE
J 'entreprends d'inscrire ici, jour par jour, tout ce qu'a dit et fait l'empereur Napoléon , durant le temps où je me suis trouvé près de lui. Mais avant de commencer, qu'on me pardonne un préambule qui ne me semble pas inutile.
Jamais je ne me suis attaché à aucune lecture historique , sans avoir voulu connaître le caractère de l'auteur, sa situation dans, le monde,
iG MÉMORIAL
$es relations politiques et domestiques , en un mot, les grande» circonstances de sa vie : je pensais que là seulement devaient se trouver la clef de ses écrits, la mesure certaine de ma confiance. Aujourd'hui je me hâte de fournir à mon tour , pour moi-même , ce que j'ai toutjours recherché dans les autres.
Je vais donc, avant de présenter mes récits , jnettre au fait de ce qui me concerne.
Je n*avais guère que vingt et un ans au moment de la révolution; je venais d'être fait lieutenant de vaisseau, ce qui correspondait au grade d'of^ licier supérieur dans la ligne ; ma famille était à la Cour, je venais d'y être présenté moi-même. J'avais peu de fortune ; mais mon nom , mon rang dans le monde , la perspective de ma car-» rière, devaient, d'après l'esprit et les calculs dti temps, me faire trouver, par mariage, celle que je pouvais désirer, Alors éclatèrent nos troubles politiques.
Un des vices éminens de notre système d'admission au service , était de nous priver d'une éducation forte et finie.
Sortis de nos écoles à quatorze ans , abandonnés
DE SAINTE-HÉLÈNE. i?
dès cet instant à nous-mêmes , et comme lancés dans un grand vide, où aurions-nous pris la plus légère idée de l'organisation sociale % du> droit public et des obligations civiles?
Aussi , conduit par de nobles préjugés , biea plus que par des devoirs réfléchis ; entraîné sur-», tout par un penchant naturel aux résolutions généreuses , je fus dçs premiers à courir au^ dehors près de nos princes, pour sauver, disaiU on, le monarque des excès de la révolte, et défendre nos droits hérécjitaires que nous ne pouvions, disait-on encore, abandonner sana honte. Avèé la manière dont bous avions été élevés il fallait- une tête bien forte pu un esprit bien faible poup* résister au torrent.
Bientôt l'émigration devint générale. I/Europe ne connaît que. trop cette funeste mesure, dont la gaucherie politique et le tort national ne sauraient trouver d'excuse aujourd'hui que dans le manque de lumières et la droiture du cœur de la plupart de ceux qui Pentreprirent.
Défaits sur nos frontières ; licenciés , dissous par l'étranger; repoussés, proscrits par les lois de la patrie , grand nombre de nous gagnèrent
l'Angleterre , qui ne tarda pas à nous jeter sjir les plages de Quiberon. Assez heureux pour ne pas y avoir débarqué , je pus réfléchir, au retour, feur l'horrible situation de combattre sa. patrie sous des bannières étrangères; et dès cet instant mes idées, mes principes, mes projets, furent ébranlés, altérés ou changés.
Désespérant des événemens, abandonnant le monde et ma sphère naturelle , je me livrai à l'étude , et sous un nom emprunté je refis mon éducation , en essayant de travailler à celle dautrui.
Cependant, au bout de quelques années, le traité d'Amiens et l'amnistie du Premier Consul nous rouvrirent les portes de la France. Je n'y possédais plus rien, la loi avait disposé de mon patrimoine; mais est-il rien qui puisse faire oublier le sol natal ou détruire le charme de respirer l'air de la patrie !
J'accourus; je remerciai d'un pardon qui m'était d'autant plus cher, que je pus dire avec fierté que je le recevais sans avoir à me repentir.
Bientôt après la monarchie fut proclamée de nouveau : alors ma situation, mes sentimeas
furent des plus étranges ; je me trouvais soldat puni d'une cause qui triomphait. Chaque jour on en revenait à nos anciennes idées ; tout ce qui avait été cher à nos principes, à nos pré* jugés , se rétablissait ; et pourtant la délicatesse et l'honneur nous faisaient une espèce de devoir d'en demeurer .éloignés.
En vain le nouveau gouvernement avait-il proclamé hautement la fusion de tous les partis ; en vain son chef avait-il consacré ne vouloir plus connaître en France que des Français; en vain d'anciens amis, d'anciens camarades, m'offraient* ils les avantages d'une nouvelle carrière à mon choix ; ne pouvant venir à bout de vaincre la discordance intérieure dont je me sentais tourmenté, je me condamnai obstinément à l'abnégation, je me réfugiai dans le travail, je composai , et toujours sous mon nom emprunté -, un ouvrage historique qui refit ma fortune, et alors s'écoulèrent les cinq ou six années les plus heureuses de ma vie.
Cependant des événemens sans exemple se succédaient autour de nous avec une rapidité inouie; ils étaient d'une telle nature, et portaient
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un tel caractère, qu'il devenait impossible $ quiconque avait dans le cœur l'amour du grand, du noble et du beau , d'y demeurer insensible.
Le lustre de la patrie s'élevait à une hauteur inconnue dans l'histoire d'aucun peuple : c'était une administration sans, exemple par son énergie et par ses heureux résultats; un élan simultané qui, imprimé tout-à-coup à tous les genres ; d'indus trie, excitait toutes les émulations à-la-fois; c'était une armée sans égale et sans modèle , frappant de terreur au -dehors et créant un juste orgueil au-dedans.
A chaque instant notre pays se remplissait de trophées; de nombreux monumens proclamaient nos exploite; les victoires d'Âusterlitz , d'Iéna, de Friedland; les traités de Presbourg , de Tilsit, constituaient la France la première des nations et l'arbitre d<es destinées universelles ; c'était vraiment un honneur insigne que de se trouver Français! Et pourtant tous ces actes, tous ces travaux , tous ces prodiges , étaient Fouvrage d'un seul homme!
Pour mon compte , quels que eussent été mes préjugés , mes préventions antérieures , je*
tais plein d'admiration; et il n'est, comme on sait, qu'un pas de l'admiration à l'amour.
Or, précisément dans ce temps, l'Empereur appela quelques-unes des première^ familles autour dé son trône, et fit circuler, parmi le reste , qu'il regarderait comme mauvais Français ceux qui s'obstineraient à demeurer à l'écart. Je n'hésitai pas un instant; j'avais, me disais-je, épuisé mon serment naturel , celui de ma naissance et de mon éducation; j'y avais été fidèle jusqu'à extinction; il n'était plus question de nos princes , nous en étions même à douter de Jeur existence. Lès solennités de la religion, l'alliance des Rois , l'Europe entière , la splendeur de la France , m'apprenaient désormais que j'avais un nouveau souverain. Ceux qui nous avaient précédés avaient -ils résisté aussi long-tems à d'aussi puissans efforts * avant de se rallier au premier des Gapets? Je répondis donc, pour mon compte j qu'heureux par cet appel de sortir avec honneur de la position délicate où je me trouvais, je transportais désormais librement, entièrement et de bon cœur , au nouveau souverain, tout le zèle, le dévouement, l'amour,
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que j'avais constamment nourris pour ines ati-» ciens maîtres ; et le résultat de ma démarche fut mon admission immédiate à la Cour.
Cependant je désirais ardemment à mes paroles joindre quelques actions. Les Anglais envahirent Flessingue et menacèrent Anvers; je courus, comme volontaire, à la défense de cette place; Flessingue fut évacuée , et ma nomination de chambellan me rappela auprès. du prince. À ce poste honorifique j'avais besoin , dans mes idées , de joindre quelque occupation utile ; je demandai et j'obtins d'être membre du Conseil d'état Alors se succédèrent des missions de confiance : je fus envoyé en Hollande , au moment de sa réunion , pour y recevoir les objets relatifs à là marine ; en Illirie, pour y liquider la dette publique; et dans la moitié de l'Empire, pour inspecter les établisse rfiens publics de bienfaisance. Dans nos derniers malheurs , j'ai reçu de douces preuves qu'après moi j'avais laissé quelque estime dans les pays où j'avais été envoyé.
Cependant la Providence avait posé un« terme à nos prospérités : on connaît la catastrophe de Moscow, les malheurs de Léipzick, le siège de
Paris. Je commandais dans- cette cité une de ses légions , qui s'honora le trente et un mars de la perte d un assez grand nombre de citoyens. Au moment de la capitulation, je remis mon commandement entre les mains de celui qui venait après moi ; je me croyais , à d'autres titres, d'autres devoirs encore auprès de la personne du prince ; mais je ne pus gagner Fontainebleau à temps : l'Empereur abdiqua , et le Roi vint régner.
Alors ma situation devint bien plus étrange encore qu'elle ne l'avait été douze ans auparavant. Elle triomphait enfin cette cause à laquelle j'avais sacrifié ma fortune ; pour laquelle j'étais demeuré douze ans en exil audehors , et six ans dans l'abnégation au-dedans ; elle triomphait enfin , et pourtant le point d'honneur et d'autres doctrines allaient m'empêcher d'en recueillir aucun bien !
Quelle marche aurait été plus bizarre que la mienne? Deux révolutions s'étaient accom- \ plies en opposition l'une de l'autre : là première m'avait coûté mon patrimoine; la seconde aurait pu me- coûter la vie , aucune des deux
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ïie me procurait d'avantageux résultats» Le vulgaire ne verra là-dedans qu'une tergiversa* lion fâcheuse d'opinions , les intrigans diront que j'ai été deux fois dupe , le petit nombre seulement comprendra que j'ai deux fois rempli de grands et d'honorables devoirs.
Quoiqu'il en soit, mes anciens amis, dont la .marche que j'avais suivie n'avait pu m'enlever ni l'affection ni l'estime , devenus aujourd'hui tout-puissans, m'appelaient à eux. Il me fut impossible d'écouter leur bienveillance ; j'étais dégoûté, abattu; je résolus que ma vie publique avait fini. Devais - je m'exposer au faux jugement de ceux qui m'observaient ! Chacun pouvait-il lire dans mon cœur !
Devenu Français jusqu'au fanatisme , ne pouvant supporter la dégradation nationale dont, au milieu dés baïonnettes ennemies , jetais chaque jour le témoin , j'essayai d'aller me distraire au loin des malheurs de la patrie ; j'allai passer quelques mois en Angleterre* Comme tout m'y parut changé.! C'est que je l'étais beaucoup moi-même!
J'étais à peine de retour que Napoléon
(Juini8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. i5
reparut sur nos côtes. En un: clin-d'œil il se trouva transporté dans la capitale , sans combats , sans excès , sans effusion de sang. Je tressaillis ; je crus voir la souillure étrangère effacée et toute notre gloire revenue. Les destins en avaient ordonné autrement !
* A peine sus-je l'Empereur arrivé de Waterloo , que j'allai spontanément me placer de service auprès de 6a personne. Je m'y . trouvai au moment de son abdication ; et quand il fut question de son éloignement , je lui demandai à partager ses destinées.
* Tels avaient été jusque - là le désintéressement, la simplicité, quelques-uns diront la niaiserie de ma conduite, que, malgré mes relations journalières comme officier de sa maison et membre de son conseil , il me connaissait à peine. « Mais savez - vous jusqu'où » votre offre peut vous conduire ? me dit - il » dans son étonnement. — Je ne l'ai point cal- » culé, répondis-je. » Il m'accepta, et je suis à Sainte-Hélène.
A présent je me suis fait connaître; le lecteur a mes lettres de créance en ses mains : une
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foule de mes contemporains sont vivans , on verra s'il s'en lève un seul pour les infirmer. Je commence.
Mardi 20 Juin 181 5.
Retour de l'Empereur à l'Elysée, après Waterloo.
J'apprends le retour de l'Empereur à l'Elysée , et je vais m'y placer spontanément de service. Je m'y trouve avec MM. de Montalembert et de Montholon , amenés par lé même sentiment.
L'Empereur venait de perdre une grande bataille ; le salut de la France était désormais dans la Chambre des représentans , dans leur confiance et leur zèle. L'Empereur, accourait avec l'idée de se rendre , encore tout couvert •de la poussière de la bataille , au milieu d'eux ; là, d'exposer nos dangers, nos ressources; de protester que ses intérêts personnels ne seraient jamais un obtacle au bonheur de la France , et • repartir aussitôt. On assure que plusieurs personnes l'en ont dissuadé en lui faisant craindre une fermentation naissante parmi les députés.
Du reste, on ne saurait comprendre encore
(Juini8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a?
tout ce qui se répand sur cette malheureuse bataille : les uns disent qu'il y a eu trahison manifeste ; d'autres , fatalité sans exemple. Trente mille hommes, commandés par Grou^ ehy , ont manqué Jlieure et le chemin ; ils ne se sont pas trouvés à la bataille ; l'armée , victorieuse jusqu'au soir, a été, dit-on, prise subitement, vers les huit heures, d'une terreur panique ; elle s'est fondue en un instant. C'est
Crécy , Azincowrt 3 etc * Chacun
tremble , on croit tout perdu !
Mercredi 2i :
Abdication.
Tout hier au soir et durant la nuit la représentation nationale , ses membres les mieux
* Il y avait au texte une véritable journée des Eperons. Je ne. dois pas passer ici sous silence ce qui en a amené la radiation.
L'Empereur, à Saint-Hélène, qui seul savait que je tenais un journal, voulut un jour que je lui en Jus se quelques pages. A cette expression de journée des Eperons y jetée par négligence, il s'écria avec chaleur : » Ah ! malheureux! qu'avez -vous écrit là! Effacez,
aS MÉMORIAL (Juin i8i5)
intentionnés , les plus influens , sont travaillés par certaines personnes , qui produisent , à les çn croire , des documens authentiques , des pièces à peu près officielles , garantissant le salut de la France , par la^seule abdication de L'Empereur y disent-ils.
Ce matin , cette opinion était devenue tellement forte , quelle semblait irrésistible. Le président de l'assemblée , les premiers de l'Etat, les meilleurs amis de l'Empereur, viennent le supplier de sauver la France en abdiquant. L'Empereur, peu convaincu , répond néanmoins avec magnanimité : il abdique !
Cette circonstance occasionne le plus grand mouvement autour de l'Elysée ; la multitude s'y presse , et témoigne le plus vif intérêt ;
/> Monsieur, effacez bien vite !... Une journée des Epe-
»rons! Quelle erreur! quelle calomnie! Une
«journée des Éperons! répétait -il. Ah! pauvre ar- » niée ! braves soldats ! vous ne vous étiez jamais mieux » battus! ft Et après une pause de quelques instans, il reprit avec un accent dont l'expression venait de loin : «Nous avons eu de grands misérables parmi nous ! » Que le Ciel le leur pardonne! Mais pour la France, v s'en relèvera-t-ellc jamais! »
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nombre d'individus y pénètrent , quelques-uns , même de la classe du peuple en escaladent les tours ; lés uns en pleurs , d'autres avec les accens de • la démence , viennent faire à l'Empereur , qui se promène tranquillement dans la jardin , des offres de toute espèce. L'Empereur seul reste calme , et répond toujours de porter désormais ce zèle et cette tendresse au salut de la patrie.
Dans ce jour, je lui ai présenté la dépuration des représentans : elle venait le remercier de son dévouement à ta chose nationale.
Les pièces et les documeùs qui ont produit une si grande sensation, et amené le grand événement d'aujourd'hui , sont, dit-on , des communications régulières de MM. Fouché et Metternich , dans lesquelles ce dernier garantît Napoléon II et la régence, si l'Empereur veut abdiquer. Ces communications se seraient entretenues depuis long-temps à l'insu de Napoléon.
Il faut que M. FôUché ait un furieux penchant aux opérations clandestines. On sait que sa première disgrâce , il y a quelques années ,
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vint d'avoir entamé de son chef des négociation» avec l'Angleterre , sans que l'Empereur en sût rien. Dans les grandes circonstances il a toujours eu quelque chose d'oblique. Dieu veuille que ses actes ténébreux d'aujourd'hui ne deviennent pas funestes à la patrie !
Jeudi 22.
Députation de la Chambre des Pairs. — Caulainçourt. — Fouché,.
Je reviens passer quelques, heures chez moL Dans ce jour on a présent^ la députation de la Chambre, des. pairs.
Le soir on avait déjà nommé une portion dm gouvernement provisoire ; MM, de Caulainçourt, et Fouçhé, qui étaient du nombre, se trouvaient au milieu dç nous, au salop de service- Nous en faisions compliment au premier, ce qui n'était au vrai que nous féliciter pour la, chose publique ; il ne nous a répondu que par de l'effroi. Nous applaudissions , disions-nous ,aux choix déjà connus* > Il est sûr , a dit Fauché, » d'un ton léger, que moi je ne suis pas suspect., » — Si vous l'aviez été, repartit assez brutalement
(Juin i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3i
» le représentant Boulay de la Meurthe , qui se » trouvait là , croyez que nous ne vous aurions » pas nommé. «
Vendredi a3. — Samedi 24J
Gouvernement provisoire présenté à l'Empereur.
Les acclamations et l'intérêt du dehors continuent à l'Elysée. Je présente le Gouvernement provisoire à l'Empereur, qui en le congédiant , le fait reconduire par le duc Decrès. Les frères de l'Empereur, Joseph, Lucien, et Jérôme, sont introduits plusieurs fois dans le jour , et s'entretiennent long-tems avec lui.
Cependant une nombreuse population s'agglomérait tous les soirs autour de l'Elysée; elle allait toujours croissant. Ses acclamations, son intérêt pour l'Empereur, donnaient des inquiétudes aux factions opposées. La fermentation de la capitale était extrême ; l'Empereur résolut de s'éloigner le lendemain.
3a MÉMORIAL (Juin i8i5)
Dimanche 25.
L'Empereur quitte l'Elysée.
J'accompagne l'Empereur, qui se rend à la Malmaison , et lui demande à ne pas le quitter dans ses destinées nouvelles. Ma proposition semble l'étonner, je ne lui étais encore connu que par mes emplois; il l'agrée.
Lundi 26.
Ma femme vient me trouver ; elle a pénétré mes intentions ; il devient délicat de les -lui avouer, et difficile de la convaincre. « Chère »amie, lui dis-je, en m 'abandonnant au devoir » dont mon cœur se trouve plein , j'ai la conso*i lation de ne pa£ heurter tes intérêts : si Napoiléon II doit nous gouverner, je te laisse de » grands titres auprès de lui ; si le Ciel en or- » donne autrement, je t'aurai ménagé un asile » bien glorieux, un nom honoré de quelque » estime ; dans tous les cas , nous nous retrouverons, ne fût-ce que dans un meilleur monde.»
Après des pleurs et des reproches mêmes qui ne devaien t m'ètre que doux , elle se rend , me
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fait promettre qu'elle pourra venir me rejoindre bientôt; et, dès cet instant, je ne trouve plus en elle que l'exaltation, 1# courage qu'il m'eût fallu , si j'en eusse eu besoin.
Mardi 27.
Le Ministre de la marine vient à la Malmaison.
Je vais un moment à Paris avec le ministre de la marine, venu à la Malmaison au sujet des frégates destinées à l'Empereur. Il me lit les instructions qu'il leur envoie , me dit que l'Empereur comptait sur moi , qu'il m'emmène ; il me promet de soigner ma femme dans la crise qui se prépare.
Napoléon II est proclamé par la législature.
J'envoie chercher mon fils à son lycée, résolu de l'emmener avec moi. Nous faisons yn trèspetit paquet de linge et de vêtemens , et retournons à la Malmaison ; ma femme nous y accompagne , et revient le soir même. La route commençait à être difficile et inquiétante ; l'ennemi approchait.
34 MÉMORIAL (Juin i8i5)
Mercredi 28.
Je voulais revoir^ma femme encore quelques instans; la duchesse de Rovigo me conduisit, ainsi que mon fils, à Paris. Je trouvai chez moi MM. de Vertillac et de Quitry ; ce sont les derniers amis que j'ai embrassés ; ils étaient terrifiés. L'agitation, l'incertitude devenaient extrêmes dans Paris , l'ennemi était aux portes. En arrivant à la Malmaison, uqus vîmes le pont de Châtou en flammes; on plaçait des postes autour de nous ; il devenait prudent de se garder. J'entrai chez l'Empereur , je lui peignis ce que m'avait paru la capitale,, je. lui rendis l'opinion générale que Fouché trahissait effrontément la cause nationale; que l'espoir des bons Français était que lui Napoléon , se jeterait cette nuit même dans l'armée qui le demandait. L'Empereur m'écouta d'un air .pensif , et me congédia sans rien dire.
(Juin i&i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35:
Jeudi 29. — Vendredi 3o.
Le Gouvernement provisoire met l'Empereur tous la. garde du général Beojter. — » Napoléon quitte la MaU* maison, — Il part pour Rocaefort.
Toute la matinée le grand chemin de Sainb- Germain n'a cessé- de retentir au loin des cris de. vive l'Empereur : c'étaient des troupes qui passaient sous les murailles de la Malmaison.
Vers Je milieu du jour le général Becker, envoyé par le gouvernement provisoire, est arrivé; il nous a dit, avec une espèce d'indignation, avoir reçu la commission de garder Napoléon et de le surveiller *.
Le sentiment le plus bas avait dicté ce choix ; Fouché savait que le général Becker avait personnellement à se plaindre de l'Empereur, et il ne doutait pas de trouver en lui un cœur aigri et disposé à la vengeance ; oh ne pouvait se tromper plus grossièrement : ce général ne cessa?
* A mon retour en Europe , le hasard a mis en mes mains les pièces suivantes, relatives h cette circonstance ; je les .transcris ici , parce que je les crois in-
36 MÉMORIAL (Juin iSi5)
de montrer un respect et un dévouement qui honorent son caractère.
connues au public. Elles ont été copiées Sjur les originaux mêmes. Elles n'ont pas besoin de commentaires.
Copie de la lettre de la Commission du Gouvernement à M. le maréchal prince d'Eckmulh, ministre de la guerre.
Paris, ce 27 Juin i 81 5.
v M. le Maréchal, les circonstances sont telles, qu'il est indispensable que Napoléon se décide à partir pour se rendre à l'île d'Aix. S'il ne s'y résout pas, à la notification que vous lui ferez faire de l'arrêté ci-joint, tous devez le faire surveiller à la Malmaison, de manière à ce qu'il ne puisse s'en évader. En conséquence , vous mettrez à la disposition du général Becker Li gendarmerie et les troupes nécessaires pour garder les avenues qui aboutissent de toutes parts vers la. Malmaison. Vous donnerez à cet effet des ordres au premier inspecteurgénéral de la gendarmerie. Ces mesures doivent demeurer secrètes autant qu'il sera possible.
» Cette lettre, M. le. Maréchal,, est pour vous; mais le général Becker, qui sera chargé de remettre l'arrêté à Napoléon, recevra de Votre Excellence des instructions particulières; elle lui fera sentir qu'il a été pris dans l'intérêt de l'état et pour la sûreté de sa personne; que sa prompte exécution est indispensable ; enfin, que l'intérêt de Napoléon pour son sort futur le commande impérieusement.
Signé duc d'OriusTE , etc. »
(Juin i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 37
Cependant les momens devenaient pressans , l'Empereur, sur le point départir, envoie offrir,
Copie de l'arrêté de la Commission du Gouvernement. Extrait des minutes de la secrétairie d'État.
Paris, le a6 juin 181 5. , « La Commission du Gouvernement arrête ce qui suit:
» Art. I' r . Le ministre de la marine donnera des ordres pour que deux frégates, du port de Rochefort, soient armées, pour transporter Napoléon Bonaparte aux États-Unis.
» Art. II, Il lui sera fourni jusqu'au point de rembarquement, s'il le désire, une escorte suffisante , sous les ordres du lieutenant-général Becker, qui sera chargé de pourvoir à sa sûreté.
«Art. III. Le directeur-général des postes donnera, de son côté, tous les ordres relatifs aux relais.
» Art. IV. Le ministre de la marine donnera des ordres nécessaires pour assurer le retour immédiat des frégates, aussitôt après le débarquement.
» Art. V. Les frégates ne quitteront pas la rade de Rochefort avant que les saufs-conduits demandés ne soient arrivés.
-. » Art. VI. Les ministres de la marine, de la guerre et des finances , sont chargés , chacun en ce qui le concerne , de l'exécution du présent arrêté. Signe' le duc d'OraAKTE.
» Parla Commission du Gouvernement, le secrétaire adjoint au ministère d'État, Signé comte Berljer. »
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98 MÉMORIAL (Juin i8i5)
par le général Becker lui même , au Gouvernement provisoire, de marcher comme simple citoyen à la tête des troupes. Il promettait de
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Cûpie de la lettre du duc d'Otrante au ministre de la guerre.
Paris, le vj juin i6i5, à midi.
* M, le Maréchal., je vous transmets copie de la lettre que je Tiens d'écrire au ministre de la marine , relativement à Napoléon. La lecture que vous en prendrez vous fera sentir la nécessité de donner des ordres au général Becker, pour qu'il ne se sépare plus de la personne de Napoléon, tant que celui-ci restera en rade. Agréez , etc. , Signé duc d'OnuNTE. «
Copie de la lettre du due d'Otrante au mihistre de la marine.
Paris, le 27 juin 18 15, a midi.
» M. le Duc, la Commission vous rappelle les instructions qu'elle vous a transmises il y a une heure. Il faut faire exécuter l'arrêté tel que la Commission L'avait prescrit hier, et d'après lequel Napoléon Bonaparte restera en rade de l'île d ? Aix jusqu'à l'arrivée des passeports.
» Il importe au bien de l'État , qui ne saurait lui être indifférent, qu'il y reste jusqu'à ce que son sort et celui de sa famille aient été réglés d'une manière définitive. Tous les moyens seront employés pour que la négociation. tourne à sa satisfaction.; l'honneur fran-
(Juin i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. Sg
repousser Blucher, et de continuer aussitôt sa *oute. Sur le refus du Gouvernement provisoire, nous quittons la Malmaison : l'Empereur et une
pais y est intéressé; mais, en attendant, on doit prendre toutes les précautions possibles pour la sûreté personnelle de Napoléon, et pour qu'il ne quitte point le séjour qui lui est momentanément assigné. Agréez, etc. » Le président de la Commission du Gouvernement.
» Signé le duc d'OnuKTE. « Le ministre de la guerre à M. le général Becker.
Paris , le vj juin *8i5.
» J'ai l'honneur de vous transmettre ci-joint un arrêté que la Commission du Gouvernement vous charge de notifier à l'Empereur Napoléon, en faisant observer à Sa Majesté que les circonstances sont tellement impérieuses, qu'il devient indispensable qu'elle se décide à partir pour se rendre à l'île d'Aix. Cet arrêté , observe la Commission, a été pris autant pour la sûreté de sa personne que dans l'intérêt de l'État, qui doit toujours lui être cher.
» Si Sa Majesté ne prenait pas une résolution à- la notification de cet arrêté , l'intention de la commission du Gouvernement est que la surveillance nécessaire soit exercée pour empêcher l'évasion de Sa Majesté , et prévenir toute tentative contre sa personne.
» Je vous réitère , M. le Général , que cet arrêté est pris dans l'intérêt de l'État , et pour la sûreté personnelle de l'Empereur, et que la Commission du
4o MÉMORIAL (Juillet i8i5)
partie de sa suite prennent la route de Rochefort, par Tours; moi, mon fils, MM. de Montholon, Planât, Résigny, nous' prenons par Orléans, ainsi que deux ou trois autres voitures de suite.
Nous arrivons à Orléans le trente au matin , et vers minuit à Châtellerault.
Samedi i Juillet. — Dimanche 2.
Notre route d'Orléans à Jarnac.
Nous traversons Limoges le premier juillet vers quatre heures du soir.
Nous dînons à la Rochefçucault le deux, et arrivons à sept heures à Jarnac , où nous couchons;
Gouvernement considère sa prompte exécution comme indispensable pour le sort futur de Sa Majesté et de sa famille.
» J'ai l'honneur, etc. »
N. B. Cette lettre, est demeurée sans signature, le prince d'Eckmulh , au moment de l'expédier, ayant dit à son secrétaire : « Je ne signerai jamais cette » lettre ; sigriez-la , ce sera assez. » Ce que le secrétaire , à son tour, ne se sentit pas plus la force de faire. A-t-elle été envoyée ou non? c'est ce quti je ne saurais dire.
(JuBeti8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4*
la mauvaise volonté du maître de poète bous forçant d'y passer la nuit.
Lundi ;3.
Aventure à Saintes.
Nous ne pouvons nous remettre en route qu'à cinq heures du matin. La méchanceté du maître de poste, qui, non content de nous avoir retenus la nuit, employa des moyens secrets pour nous retenir encore, fait que nous sommes contraints de gagner presque au pas le relais de Cogfoac, où le maître de poste et les spectateurs nous témoignent des sentîmens bien différens. Il nous était aisé de juger que notre passage causait beaucoup d'agitation en sens divers. En atteignant Saintes vers les onze heures du matin, nous avons failli tomber victimes d'une insurrection populaire : un des zélés de l'endroit, nous a-t-on dit, avait dressé cette embûche et organisé notre massacre. Nous sommes arrêtés par la populace, garantis par la garde nationale ; mais menés prisonniers dans une auberge. Nou^ emportions, disait-on, le trésor de l'État; i. 3
4* . • MÉMORIAL (Juillet i8i5)
nous étions .des scélérats dont la mort seule pouvait faire justice.. .
Ceux qui se prétendaient la classe distinguée de la ville, les femmes surtout, se. montraient les plus ardentes pouf notre supplice.
Elles /venaient défiler successivement à des croisées voisines pour insulter de plus près à notre malheur* Elles portaient la rage , le croirat-on , jusqu'à grincer des dents à 1 aspect de notre calme ; et c'était pourtant là la première société , les femmes comme il faut de la ville!... Réaï aurait-il donc eu raison, quand il disait si plaisamment dans les cent jours à l'Empereur , qu'en fait de Jacobins il avait bien le droit de s'y connaître, et qu'il protestait que toute la différence qu'il y avait entre les hoirs et les blancs, était que les uns avaient porté des sabots, et qùè lés autres allaient en bas de soie.
Le prince Joseph, qui, à notre insu, traversait la ville , vint compliquer encore notre aventure; il fut arrêté, mené à la* préfecture ; mais fort respecté.
. ' Notre auberge donnait sur une place qui demeurait couverte d une multitude fort agitée*
(Juillet i8i5) DJB SÀINTE-HÉLÈNR 43
et très-hostile; elle nous accablait de menaces et d'injures. Je me trouvai connu du sous-préfet^ ce qui lui servit à garantir qui nous étions; on Visita notre voiture , et Ion nous tint à Une fespèce de secret. Vers quatre heures j'obtins dé me rendre auprès du prince Joseph.
Dans ma route à la préfecture, et bien que sous la garde d'un sous-ofliciér, plusieurs individus m'abordèrent; les uns me remettant des billets en secret, d'autres me disant quelques mots à l'oreille ; toUs se reunissaient pour mesurer que nous devions être bien tranquilles, que les vrais Français veillaient pour nous.
Vers le soir on nous laissa partir; mais alors tout avait bien changé ; ilous quittâmes notre auberge au milieu deé plus vives acclamations ; des femmes du peuple, en pleurs, prenaient nos mains et les baisaient ; de tous côtés chacun s'offrait à nous suivre pour éviter, nous dw saient-ils, un guet-à~pens> que les ennemis de l'Empereur nous avaient dressé à quelque distance de la ville. Ce singulier changement dès esprits venait de ce que beaucoup de gens des campagnes , et grand nombre des fédérés étaient
44 MÉMORIAL (Juillet 181 5)
entrés dans la ville , et gouvernaient désormais l'opinion.
Mardi 4.
Arrivée à Rochefort
A peu de distance de Rochefort , nous rencontrâmes de la gendarmerie, qui, sur le bruit de notre mésaventure , avait été expédiée au-devant de nous. Nous arrivâmes à deux heures du matin à Rochefort ; l'Empereur y était depuis la veille \ Le prince Joseph y arriva le soir même : je le conduisis à l'Empereur.
Je profitai du premier instant de loisir pour donner avis au président du conseil d/Euy; des motifs qui m'en avaient fait absenter : « Des » événemens grands et rapides , lui écrivais-je , 1 m'ont mis dans le cas de m'éloigner de Paris, » sans le congé nécessaire.
* Itinéraire de l'Empereur.
Parti le 29 juin , et couché à Rambouillet.
Le 5o, couché à Tours, Le 1" juilkt , couché à Niort Le a, il part de Niort, et arrive le 3 à Rochefort. Séjourne jusqu'au 8.
Se rend à bord du Bellarophon le i5.
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» La nature et la gravité des circonstances » ont amené cette irrégularité : j'étais de sear- * vice auprès de ITtûpereuT au moment de » son départ ; je n'ai pu voir s'éloigner le grand » homme qui nous a gouvernés avec tant de » splendeur, qui se bannit pour faciliter les » destiçéee de la patrie, auquel U ne reste au- » jourd'hui 4ç la toute-puissance que sa gloire » et son nomî'je n'ai pu, dis-je, le voir s eloi- » gner 3ans céder au besoin de Je suivre. Au » temps de la prospérité il daigna verser sur moi » quelques faveurs; aujourd'hui je, lui dois tous » les sentimens et tputes les actions qui m>p- » partiennent , etc. »
Mercredi 5 au Vendredi 7.
Cahne de l'Empereur.
À Rochefort l'Empereur ne portait pluS d'habit militaire. Il était logé à la préfecture ; beaucoup de monde demeurait constamment groupé autour de la maison ; de tems à autre des acclamations se faisaient entendre; l'Empereur se montra deux ou trois fois au balcon de la préfecture. Beaucoup de propositions lui sont faites
46 MÉMORIAL (Juillet 181 S)
par des généraux qui viennent; en personne. x>rç -envoient des émissaires particuliers,.
Du reste , pendant tout le séjour a Roche-r fort, l'Empereur y est constamment comme aux Tuileries ; nous- ne l'approchons pas da<r vantage ; il ne reçoit guère que. Bertrand et Savaiy , et nous en sommes réduits aux bruits, et aux conjectures sur ce qui le concerne.
Toutefois il paraît que l'Empereur , au milieu de l'agitation .des hommes et des choses, demeure calme , impassible , se montre très-indifférent eÇ surtout très-peu pressé.
Un lieutenant de yaisseàu de notre marine ,, commandant; un bâtiment de commerce danois, vient s'pf&ir généreusement pour le sauver.
Il propose de le prendre seul de sa personne^ garantit de le cacher si bien qu'il échappera à toute recherche % et offre de faire voile immé-r diatement pour les États-Unis. Il ne demande qu'une légère somme pour indjemniser ses propriétaires des torts possibles dér son entreprise. Bertrand l'accorde , sous certaines conditions, qu'il rédige en mon nom, et je signe
(Juillet i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4?
ce marché fictif * eji présence, et sons lej. yen* du préfet maritime. ?.. ' < -. .-
Samedi 8.
^ Embarquement de l'Empereur..
L'Empereur gagne Fourras, vers le soir, aux acclamations de la ville et de la campagne ; il couche à bord de la Saal , qu'il atteignit sur les huit heures $ j'y arrivai; beaucoup plus tard; } avais conduit M™ Bertrand dans un canot parti d'un autre endroit '
Dimanche 9.
l'Empereur visite les fortifications de l'île d'Aix.
J'accompagne l'Empereur, qui débarque à l'île d'Aix d'assez bon matin ; il visite toutes les fortifications et revient déjeûner à bord.
Lundi 10,
Preihière entrevue & bord du Bellerophon.
Dans la nuit du dimanche au lundi , je suis expédié , avec le duc de Rovigo , vers le commandant de la croisière anglaise , pour savoir si pp y avait reçu les sauf * conduits qui aoijs
He ' MÉMORIAL (Juillet i8i5)
avaient été promis par te Gouvernement provisoire , pour nous rendre -au* Etats-Unis, Il fut répondu que non 5 mais qu'on allait en référer immédiatement à l'amiral commandant.
Nous posâmes la supposition que TE^ereur Napoléon sortît sur les frégates avec pavillon parlementaire ,' il fut répondu qu'elles seraient attaquées. Nous parlâmes de son passage sur un vaisseau neutre 5 il fut dit que tout bâtiment neutre serait strictement visité, et peut-être même conduit aux ports anglais ; ïnais il nous ftit suggéré de nous rendre en Angleterre, et affirmé qu'on ne pouvait y craindre aucun mau-» vais traitement. Nous étions de retour à deux heures après-midi. >
Le vaisseau anglais lé BeHerophon , à bord duquel nous avions été , ntms suivit et vint mouiller dans la rade des Basques , pour se trouver plus à portée de nous. Leà bâtimens des deux nations demeuraient en vue et trèsproches les uns des autres.
En arrivant sur le Bellerophoû , le capitaine anglais nous avait adressé la parole en français ; je ne me hâtai point de lui dire que je pou-
(Juillet i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4 9
vais, tant bien que mal*, entendre et parler un peu sa langue. Quelques expressions entre lui et d'autres officiers anglais , devapt le duc de Rovigo et moi , eussent pu nuire à la négociation , si je fusse convenu que je les avais comprises. Lors donc que , quelque temps plus tard , on nous demanda si nous entendues l'anglais, Je laissai le duc de Rovigo répondre que non. Notre situation politique suffisait d'ail* leurs pour me débarrasser de tout scrupule , et rendait ma petite . supercherie fort simple ; aussi je n'en parle que parce qu'étant demeuré depuis une quinzaine de jours avec toutes ces personnes, j'ai été contraint de me gêner beaucoup pour ne pas découvrir ce que j'avais caché d'abord, et que plus tard, dans la traversée pour Sainte - Hélène , quelques - uns des officiers anglais ne furent pas sans observer que je faisais, des progrès bien rapides dans leur langue. Au fait, je lisais l'anglais; mais j'avais la plus grande difficulté à l'entendre : il y avait plus de treize ans que je ne Favais pratiqué.
fo MÉMORIAL . . . (Juillet i8i5)
Mardi n.
L'Empereur incertain sur le parti qu'il doit prendre.
Toutes les passes étaient bloquées par des voiles anglaises. L'Empereur semblait encore incertain sur le parti qu'il prendrait; il était question de bâtimens neutres , de chasse-marées montés par de jeunes aspirans ; on conti-r puait des propositions du côté de la terre ^ etc t
Mercredi 12.
L'Empereur à l'île d'Àix.
L'Empereur débarque à l'île d'Aix au milieu des cris et de l'exaltation de tous. Il quittait les frégates ; elles avaient refusé de sortir , soit faiblesse de caractère de ta part du commandant, soit qu'il eût reçu de nouveaux ordres de la part du Gouvernement provisoire. Plusieurs pensaient que l'entreprise pouvait être tentée avec quelques probabilités de succès ; cependant il faut convenir que les vents furent constam-r ment défavorables.
(Juillet i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE, 5*
Jeudi i3«
Appareillage des chasse-marées.
Le prince Joseph est venu dans le jour voir son frère à l'île d'Aix. L'Empereur, vers onze heures du soir , est à l'instant de se jeter danft les chasse-marées ; deux appareillent avec plu?sieurs de ses paquets et de ses gens : M. de Planât était sur l'un d'eux.
Vendredi 14.
(Seconde ecttrçvue à bord du Bellerophon. — Lettre de Napoléon au Prince Régent.
Je retourne à quatre heures du matin , avec le général Lallemand , à bord du Bellerophon , pour savoir s'il n'était arrivé aucune réponse. Le capitaine anglais nous dit qu'il l'attendait à chaque minute , et il ajouta que si l'Empereur voulait dès cet instant s embarquer pour l'Angleterre , il. avait autorité de le recevoir pour l'y conduire. Il ajouta encore que , d'après son opinion privée , et plusieurs autres capitaines présens se joignirent à lui , il n'y avait juil doute que Napoléon ne trouvât en Angle-
{b MÉMORIAL (Juillet i8i5)
terre tous les égards et les traitemens auxquels il pouvait prétendre ; que dans ce pays le prince et les ministres n'exerçaient pas 1 autorité arbitraire du continent ; que le peuple anglais avait une générosité de sentiment et Kine libéralité d'opinion supérieures à la souveraineté même. Je répondis que j'allais faire part à l'Empereur de l'offre du Capitaine anglais, et de toute sa conversation; j'ajoutai que je croyais assez connaître l'Empereur Napoléon , pour penser qu'il ne serait pas éloigné de se rendre de confiance en Angleterre même , dans la vue d'y trouver les facilités de continuer sa route vers les Etats-Unis. Je peignis la France, au midi de la Loire, toute en feu; les espérances des peuples se tournant toujours ver$ Napoléon , tant qu'il serait présent ; les propositions qui lui étaient faites de tous côtés , à chaque instant ; sa détermination absolue de ne servir ni de cause ni de prétexte à la guerre civile; la générosité qu'il avait eue d'abdiquer , pour rendre la paix . plus facile ; la ferme résolution où il était de se bannir, pour la rendre plus prompte et plus entière.
(Juillet'i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 53
Le général Lallemand , qui , condamné à mort, était intéressé , pour son propre compte, dans la résolution que Ton pouvait prendre, demanda ' au capitaine Maitland , avec qui il avait été jadis de connaissance en Egypte, dont il avait même été , je crois , le prisonnier , si quelqu'un tel que lui , compromis dans les troubles civils de son pays, pouvait avoir jamais à craindre d'être livré à la France , venant ainsi volontairement en Angletere. Le capitaine Maitland affirma que non , et repoussa le doute comme une injure. Avant de nous quitter, nous nous résumâmes; je répétai qu'il serait possible que , vu les circonstances et les intentions arrêtées de l'Empereur , il se rendît j d'après l'offre du capitaine Maitland, pour y prendre ses sauf- conduits pour l'Amérique.
Le capitaine Maitland désira qu'il fût bien compris qu'il ne garantissait pas qu'on les accorderait; et nous nous séparâmes. Au fond du coeur , je ne pensais pas non plus qu'on nous les accordât ; mais l'Empereur ne voulait plus que vivre tranquille ; il était résolu de demeurer désormais personnellement étranger
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54 MÉMORIAL (Juillet 1 8 1 5 )
ta* événemens politiques*; nous voyions donc , sans beaucoup d'inquiétude , la probabilité qu'on nous empêchât de sortir d'Angleterre; mais là se bornaiebt toutes nos craintes et nos suppositions ; là se fixait aussi , sans doute , la croyance de Maitland : je lui rends la justice de. croire qu'il était sincère et de bonne foi $ ainsi que les autres officiers, dans là peinture qu'ils nous avaient faite dès séntimens de l'Angleterre*
Nous étions de retour à onze heures ; ce-* pendant l'orage s'approchait, les momens devenaient précieux, il fallait prendre un parti. L'Empereur .nous réunit en une espèce de conseil ; on débattit toutes les chances : le bâtiment danois parut impraticable ; il n'était plus question des. chasse-marées, la croisière anglaise était inforçable ; il ne restait plus que de revenir à terre , entreprendre la guerre civile , ou . d'accepter les offres présentées "par le capitaine Maitland. On s'arrêta à ce dernier parti : en abordant le Bellerophon , disait-on , on serait déjà sur le sol britannique ; les Anglais se trouveraient liés dès cet instant par les droit»
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(Juillet iSi5) DE SAINTE-liÉLÈNE. 59
de l'hospitalité, estimés sacrés chez les peu-' pies les plus barbares } on se trouverait , dès ce moment , sous les droits cjvils du pays ; les Anglais ne seraient pas assez insensibles à leur gloire , pour ne pas saisir cette belle circonstance avec avidité : alors Napoléon écrivit au Prince Régent.
« Altesse royale , en butte aux factions qui » divisent mon pay6 , et à l'inimitié des plus » grandes puissances de l'Europe , j'ai consommé » ma carrière politique. Je viens $ comme Thé- » mistocle , m'asseoir sur le foyer du peuple » britannique ; je me mets sous la protection » de ses lois , que je réclame de Votre Altesse » Royale, comme celle du plus puissant, du plus » constant , du plus généreux de mes ennemis» »
Je repartis vers les quatre heures avec mon fils et le général Gourgaud, pour retourner à bord du Bellerophon, où je devais demeurer.
Ma mission était d'annoncer la venue de Sa Majesté , le lendemain matin , et de remettre au capitaine Maitland la copie de la lettre 4 e l'Empereur au Prince Régent.
La mission du général Gourgaud était de
56 MÉMORIAL, ( Juillet 1 8 1 5 )
porter immédiatement la lettre autographe de l'Empereur au Prince Régent d'Angleterre, et de la remettre à sa personne. Le capitaine Maitland lut ce&e lettre de Napoléon , qu'il admira beaucoup , en laissa prendre copie à deux autres capitaines , sous secret, jusqu'à ce qu'elle devînt publique, et s'occupa d'expédier, sans délai, le général Gourgaud sur la coTvette le Slany.
Il n'y avait encore que, peu d'instans que ce dernier bâtiment avait quitté le Bellerophon ; je me trouvais seul avec mon fils dans la chambre du capitaine ; M* Maitland avait été donner des ordres; lorsqu'il rentra précipitamment, le visage et la voix altérés : « — Comte de Las » Cases, je suis trompé! Quand je traite avec » vous, que je me démunis d'un bâtiment, on » m'annonce que Napoléon vient de m 'échapper; » cela me mettrait dans une situation affreuse » vis-à-vis de mon Gouvernement! » Ces parolçs me firent tressaillir ; j'aurais voulu pour tout au monde la nouvelle vraie, L'Empereur n'avait pris aucun engagement, j'avais été de la meilleure foi du monde , je me fusse volontiers rendu victime dune circonstance dans
( Juillet 1 8a 6) DE 9AINTE-BÉLÈNE. 5 9
laquelle j'étais parfaitement iaftaç&ot ;J«t,4emand^i, avec le plus gra»4 c«toe., su capitaine Maitiaod , à quelle heure on avait dit que l'Eut» pereur était parti; MaiUaft/4 avait été ^i frappé.* qu'il ne s'était pas donné le *e*np& <àe le détail auder; il recouru* $i)r*le pont, et vint me dire : « A midi.— S'il e& était ainsi ., Ivâ dis~je , Je » départ du Slany, que vous ne faites que djex- » pédiçr, lie yous ferait aucun tort,, liais ?a&r * surez-vous , j'ai quitté l'Empereur à lîîte » d'Aix, à quatre heures.— Me l'affirme^vous ? » me dit-ril » Je lui ^p doppai ma parais *t il se retourna vers quelques officiers qu'il avait avec lui, et leur dit en anglais 3 que la nouyelle Rêvait être fausse, que jetai* feppp calme» que favais lîair trop de bonne ftà, et- que d'ailleurs je venais de lui en donner jna parole! ^a croisière aug^ajse avait M nombreuse* intelligences sur nos càtes; fai pu vérifier depuis qu'elle était instruite à point nommé de toutes nos démarches *. ,
* A bord du Northumberland , dans notre traversée pour Sainte-Hélène, l'amiral Cockburn avait mis sa bibliothèque à notre disposition; il arriva à l'un de
58 MÉMORIAL (Juillet i8i5 )
On ne s'occupa plus que du lendemain. Le capitaine * Maitland me demanda si je voulais •que ses embarcations allassent chercher l'Empereur s je lui répondis que la séparation était trop douloureuse pour les marins français , qu'il fallait' leur laisser la satisfaction de garder l'Empereur jusqu'au dernier instant.
nous, feuilletant un volume de l'Encyclopédie britannique, d'y trouver une lettre de la Rochelle, adressée au chef de la croisière anglaise ; elle contenait, mot pour mot, toute notre affaire du bâtiment danois, le moment de son appareillage projeté, son intention, etc. Nous nous passârnes cette lettre de main en main, et la replaçâmes soigneusement. Elle nous apprit peu de chose, nous savions combien il existait d'intelligences du dedans au dehors; mais nous trouvions curieux d'en lire une preuve de la sorte. Gomment cette lettre se trouvait-elle à bord du Northumberland ? C'est que sans doute le capitaine Maitland, en nous déposant à bord de ce Vaisseau , avait remis aussi les pièces qui nous concernaient ; et il est à croire que c'est cette même lettre qui causa tant d'effroi au capitaine Maitland , sur l'évasion de l'Enipereur, lorsque je me trouvais déjà à son bord.
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Samedi i5.
L'Empereur à bord du Bellerophon.
Au jour on aperçut en effet notre brick rÉpervier qui, sous pavillon parlementaire, manœuvrait sur le Bellerophon. Le vent et la marée étant contraires, le capitaine Maitland envoya son canot au-devant. Le voyant revenir, c'était un grand sujet d'anxiété pour le capitaine Maitland de découvrir, avec sa lunette , si l'Empereur y était descendu ; il me priait à chaque instant d'examiner moi-même , et je ne pouvais lui répondre. Enfin, il n'y eut plus de doute, l'Empereur, entouré de ses officiers, aborda le Bellerophon ; je me trouvai à l'échelle du vaisseau pour lui nommer le capitaine Maitland, auquel il dit : « Je viens à votre bord me v » mettre sous la protection des lois d'Àngle- • terre. » Le capitaine Maitland le conduisit dans l sa chambre, et l'en mit en possession. Bientôt après , le capitaine présenta tous ses officiers à l'Empereur ,. qui vint ensuite sur le pont, et visita, dans Ja matinée, toutes les parties du vaisseau. Je lui racontai la frayeur qu'avait eue,
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la veille, le capitaine M.aitland, touchant son évasion supposée ; l'Empereur ne jugea pas comme je l'avais fait : « Qu'avaït-il donc à craini dre? me dit-il avec force et dignité , ne vous r avait«îl pas* ayec lui ! »
' ' Vers les trbis» heures , nous vîmes arriver au mouillage, te Superbe, de soixante-quatorze, amiral Htaham otimtnandant de la station. Cet amiral vint rendre visité à l'Empereur , demeura à dîner, et, sur les questions que lui fit l'Empereur sur son vaisseau , il demanda s'il daignerait y Tenir le lendemain ; l'Empereur s'y invita à déjeuner avec nous tous.
4 Dimanche 16.
^Empereur à bord de l'amiral Jt Gitan. — Appareillage pour l'Angleterre. — L'JÇmpereur commande l'exercice aux soldats anglais.
L'Empereur se rend à bord de l'amiral Hotham; je l'y accompagne. Tous les honneurs, à l'exception du canon , lui sont prodigués.
Nous parcourons , jusque dans les plus petits détails , toutes les parties du vaisseau, que nous trouvons d'un ordre et d'une tenue admi-
(Juillet i8i5) "DE SÀINTE-fflÊLÈNE. 61
râbles. L amiral Hothauf déploie toute la grâce et toute la recherche qui caractérisenf%homme d un rang et d'une éducation distingué». Nous retournons vers une heure à bord du BeHeirOphon, et nous mettons sous voiles pour l'Angleterre , douze jours après notice départ de Paris; Il faisait presque calttie.
Le matin l'Empereur , en sort aM pour aiter à bord de l'amiral Hôtham , s'était arrêté court sur le pont du Bellerophon devant les soldats rangés: pour lui faire honneur ; il leur commanda plusieurs temps 'd'exercice , * leur fit croiser la baïonnette ; et comme ce dernier mouvement ne s'exécutait pas tout-à-fait à la française , il s'avança vivement au milieu des soldats , écartant les baïonnettes de ses deux mains , et alla saisir un des fusils du dernier rang, avec lequel il figura lui-même à notre façon. Alors se fit un mouvement subit et extrême sur le visage des soldats , des officiers, de tous les spectateurs ; il peignait l'étonnement de voir l'Empereur se mettre ainsi au milieu des baïonnettes anglaises, dont certaines lui touchaient la poitrine. Cette circonstance frappa
6» MÉMORIAL (Juillet 181 5)
vivement ; à notre retour du Superbe on nous questionnait indirectement à cet égard ; on nous demandait s'il en agissait souvent ainsi avec ses soldats , et Ton n'hésitait pas , à frémir de sa confiance. Aucua d'eux n'était fait à l'idée de souverains qui ordonnassent de la sorte, expliquassent et exécutassent eux-mêmes. Il nous fut aisé de reconnaître alors qu'aucun d'eux n'avait une idée juste sur celui qu'ils voyaient en ce moment, bien que, depuis vingt années, il eût été l'objet constant de toute leur attention , de tous leurs efforts , de toutes leurs paroles.
Lundi 17. — Mardi 18.
jLe calme continue , nous avançons lentement ; cependant nous perdons la terre de vue.
Mercredi 19.
Le vent devient très-fort , sans être favorable; nous filons neuf nœuds au plus près.
(Juillet 181S) DE SAINTE-HÉLÈNE. 65
Jeudi ao au Samedi 22.
Influence de l'Empereur sur îes Anglais du Bellerophon. — Résumé de l'Empereur.
Nous continuons notre route avec des vents peu favorables.
L'Empereur ne fut pas long-temps au milieu de ses plus cruels ennemis » de ceux .que Ton avait constamment 'nourris des bruits les plus absurdes et les plus irritans, sans exercer sur enx toute l'influence de la gloire. Le capitaine , les officiers, 1 équipage, eurent bientôt adopté les mœurs de sa Suite; ce furent les mêmes égards , le même langage , le même respect. Le capitaine ne l'appelait que Sire et Yotre Majesté ; s'il paraissait sur le pont, chacun avait le chapeau bas, et demeurait ainsi tant qu'il était présent , ce qui n'avait pas eu lieu dans les premiers instans ; on ne pénétrait dans sa chambre qu'à travers ses officiers ; il ne paraissait à sa table que ceux du vaisseau qu'il y avait invités; enfin , Napoléon , à bord du Bellerophon , y était Empereur. 11 paraissait souvent suf le pont »
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et conversait avec, quelques-uns de, nous ou avec des persopues, du vaisseau.
De tous ceux qui l'avaient suivi , j'étais peutêtre celui qu'il connaissait le moins : on a vu précédemment que , malgré mes emplois auprès de sa personne , j'avais eu peu de relations directes avec lui. Depuis mon départ de Paris , il m'avait à peine encore adressé la parole ; mais durant notre navigation , il a commencé à s'entretenir fort souvent avec moL
Les occasions et les circonstances m'étaient des plus favorables : je- savais assez d'anglais pour être à même de lui donner bien des éclaircissemens sur ce qui se disait autour de nous.
J'avais été marin ; et je donnais à l'Empereur toutes les explications qu'il désirait sur les manœuvres du vaisseau , l'état des vents ç£ de la mer.
J'avais été dix ans en Angleterre; j'y avais pris des idées arrêtées sur les lois , les mœurs , les usages du pays ; je pouvais répondre pertinemment à toutes les questions que l'Empereur daignait m'adresser sur ces objets.
Enfin , mon Atlas historique me laissait une
(Jniltat 181S) DE SAINTE-HÉLÈNE. 65
foule d'époques , de dates et de rapprochemens sur lesquels il me trouvait toujours' prêt.
En même temps j employai les loisirs de nôtte mvigàtiori m résumé qui suit, touchant notre situation à Roehefort, et les motifs qui avaient dicté la' détermination de l'Empereur. J'obtenais désormais des données exactes et authentiques. Les voici :
Réskjm£. * La croisière anglaise n'était pas forte : deux corvettes' étaient devant Bordeaux, elles y bloquaient une corvette française , et donnaient la chasse à des Américains qui sortaient tous les jours en grand nombre. À YîH d'Àix nous avions deux frégates bien armées; la conrette le Vulcain , de premier échantillon , était an fond de la rade ; ^nfin, un gros brick , tout cela était bloqué par un vaisseau de soixante-quatorze * des plus petits de la marine anglaise , et par une ou deux mauvaises corvettes. Il est hors de doute qu'en courant risque de sacrifier un ou deux bâtiment , on serait passé ; mais le capitaine commandant était
* Ce résumé eat la dictée même de Napoléon.
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faible, il refusa (Je sortir; le second, tout-à-fait déterminé, l'eût tenté : probablement le commandant avait reçu des instructions de Fouché , qui déjà trahissait ouvertement, et voulait livrer l'Empereur. Quoiqu'il en soit, il n'y avait rien à attendre du côté de la mer ; l'Empereur alors débarqua à l'île d'Aix.
Si cette mission eût été confiée à l'amiral Werhuel, disait l'Empereur, ainsi qu'on le lui avait promis lors de son départ de Paris, il est probable qu'il eût passé. Les équipages des deux frégates étaient pleins d'attachement et d'enthousiasme.
La garnison de l'île d'Aix était composée de quinze cents marins, formant un très -beau régiment ; les officiers , indignés de ce que les frégates ne voulaient pas sortir, proposèrent d'armer deux chasse-marées du port de quinze tonneaux chacun ; les jeunes aspirans voulurent en être les matelots ; mais au moment de l'exécution ils déclarèrent qu'il était difficile de gagner l'Amérique sans toucher sur quelque point de la côte d'Espagne ou de Portugal.
Dans ces circonstances l'Empereur composa
(Juillet i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 67
une espèce de conseil des personnes de sa suite. On y représenta qu'il ne fallait plus compter sur les frégates ni sur les bâtimens armés ; que les chasser-marées n'offraient aucun résultat probable dé succès, qu'ils ne pouvaient guère coridpire qu'à être pris en pleine mer par les Anglais ou à tomber entre les mains des alliés. Il ne restait plus dès-lors que deux partis : celui de rentrer dans l'intérieur, pour y tenter le sort des armes ou celui d'aller prendre un asile en Angleterre* Pour suivre le premier on se trouvait à la tête de quinze cents marins, pleins dé zèle et de bonne volonté; le commandant de l'île était un ancien officier de l'armée d'Egypte, tout dévoué à Napoléon ; il eût débarqué avec ces quinze cents hommes à Rochefort ; on s'y fût grossi de la garnison de cette ville , . dont
l'esprit était excellent ; on eût appelé la garnison
de la Rochelle, composée de quatre bataillons de fédérés, qui offraient leurs services, et l'on se trouvait en mesure de joindre le général Clausel, si ferme à la tête de l'armée de Bordeaux; ou le général Lamarque, qui avait fait des prodiges avec celle . de la Vendée ; tous les
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deux attendaient, désiraient Napoléon ; on eût nourri facilement la guerre civile dans l'intérieur de la France. Mais Paris était pris , les chambres étaient dissoutes ; cinq à six cent mille ennemis étaient dans l'intérieur de l'Empire ; la guerre civile ne pouvait avoir d'autre résultat que de faire périr tout ce que la France avait d'hommes généreux et attachés à Napoléon. Cette perte eût été sensible, irréparable; elle eût détruit les espérances des destinées futures de la France, sans produire d'autre ^avantage, que de mettre l'Empereur dans le cas de traiter et d'obtenir des arrangemens favorables à ses intérêts. Mais Napoléon avait renoncé à être souverain, il ne demandait qu'un asile tranquille; il répugnait, pour un si mince résultat , à faire périr tous ses amis, à devenir le prétexte du ravage de nos provinces , et enfin , pour tout dire , à priver le parti national de ses plus vrais appuis, lesquels, tôt ou tard, pourraient rétablir l'honneur et l'indépendance de la France. Il ne voulait plus vivre qu'en homme privé; l'Amérique était le lieu le plus convenable , le lieu de son choix ; mais enfin l'Angleterre même , avec ses loi*
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positives, pouvait lui convenir encore; et il paraissait , d'après ma première entrevue avec le capitaine Maitland, que celui-ci pourrait le conduire en Angleterre, avec toute sa suite, pour y être traité convenablement. Dès ce moment, l'Empereur et sa suite se trouvaient sous la protection des lois britanniques; et le peuple' de ce pays aimait trop la gloire , pour manquer une occasion qui se présentait naturellement, et devait former lçs plus belles pages de son histoire. On résolut donc de se rendre à la croisière anglaise , sitôt que Maitland aurait exprimé positivement Tordre de nous recevoir. On retourna vers lui; le capitaine Maitland exprima littéralement qu'il avait autorité de son gôuvel>nement de recevoir l'Empereur, s'il voulait venir à bord du Bellerophon , et de le conduire, ainsi que sa suite, en Angleterre. Alors l'Empereur s'y rendit, non qu'il y fût contraint par les événemens , puisqu'il ^pouvait rester en France; mais parce qu'il voulait vivre en simple particulier; qu'il ne voulait plus se mêler des affaires, et surtout ne pas compliquer celles de la France. Certes, il n eût pas pris ce parti, s'il
?o MÉMORIAL (Juillet i8i5)
eût pu soupçonner l'indigne traitement qu'on lui ménageait ; chacun en demeurera facilement convaincu. Sa lettre au Prince Régent publie assez hautement sa confiante et sa persuasion ; le capitaine Maitland, à qui elle a été officiellement communiquée , avant que l'Empereur se rendit à son bord, n'y ayant fait aucune observation, a, par cette seule circonstance, reconnu et consacré les sentimens qu'elle renfermait.
Dimanche a3.
Ouessant. — Côtes d'Angleterre.
A quatre heures du matin, nous vîmes Ouessant, que nous avions dépassé dans la nuit.
Depuis que nous approchions de la Manche , nous apercevions à chaque instant des vaisseaux anglais ou des frégates allant ou venant dans toutes les directions. A la nuit nous étions en vue des côtes d'Angleterre.
Lundi 24.
Mouillage à Torbay.
"Vers les huit heures du matin , nous jetâmes l'ancre dans la rade de Torbay. L'Empereur
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levé dès six heures du matin, monté sur la dunette, observait les côtes et les préparatifs du mouillage. Je ne le quittais pas pour lui fournir toutes les explications relatives. .
Le oapitaine Maitland expédia aussitôt un courrier à lord Keith, son amiral-général, qui était à Plymouth. Le général Gourgaud, qui était parti sur le Slany, vint nous rejoindre; il avait dû se dessaisir de la lettre au Prince Régent; on ne lui avait pas permis le débarquement, on lui avait même interdit toute communication quelconque. Ce nous fut d'un mauvais augure, et le premier indice des nombreuses tribulations qui vont suivre.
Dès qu'il transpira que l'Empereur était à bord du Bellerophon , la rade fut couverte d'embarcations et de curieux. Le propriétaire d'une belle maison de campagne qui était en vue , lut envoya un présent de fruits.
Mardi 25.
Affluence de bateaux pour apercevoir l'Empereur.
Même concours de bateaux , même affluence de spectateurs. L'Empereur les considérait de
y» JHÉMORUL (Ivilbl ifl«5)
au' ciia»brè f st se teiasait ww jterfoi* aur te ppnt, l& capitaine tytaitland, revçtnmt de terre , ?uç remit une Jet^e de lady C», qui.ea GQWte* nait une de ma femfcne. Ma surprise fut. grande 4 abord 9 H «gfrte à ma aati8fgicticm;;imais cette surprise ces&z, quand je considérai que la longueur de la traversée avait permis aux journaux de France de public? et de transmettre m loin iK)tre d€$tin#e ; ajn$i , tout ce qui était relatif à. l'Empereur 0t à #a suite •était déjà connu en Anglet^ra, £t nous y étions attendu* cinq: à six jours avai^t d'y arrive*. Ma femme s'était e*npre$$ée d'^Jrire à ce isujet • à lady C. , *& celle-ci avait eu l'adresse d'écrire asi capitaine Marçtlaaud., sans le connaître, et de lui envoyer PjLes deu* lettres. ; ' ;
.J,if lettre de j»a fena»e f\eapiffti$ uo# dtmcè a^ictjwwa j mpis> celle de lady C » qui savait déjà à Londres notre dej^iée futoiœ, était pleine des plus vifs reproches. — Je ne m'appartenais pas, pour disposer ainsi de moi; c'était un crime d'abandonner ma femme et mes enfans»
Triste résultat de nos éducations modernes , qui relèvent no$ ârn^s sssez pçUj pour, qvon m
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conçoive ni le iriérite , ili le charme des grandes résolutions et des grands sacrifices! On croie avoir tout dit, on a tout commandé ou tout justifié , sitôt qu'on a mis en avant le danger des intérêts privés et des jouissances domestiques ; on ne soupçonne pas que le premier devoir fenvers sa femme , est de hii ménager une situa-* tion honorée; et qiie le plus riche héritage à laisser à Ses enfans , est l'exemple de quelques vertus , et un nom qui se rattache à un peu de gloire*
Mercredi 26.
Mouillage à Piyniotitfi. — Séjour $ ei&
Des ordres étaient venus dans la nuit de noua rendre immédiatement à PlymoUth ; nous avons appareillé de boil matin ; nous sommes arrivés à notre nouvelle destination vers quatre heures flë l'après-4nidi , dix jours après notre appareillage de Rochefort; vingt-sept après notre départ de Paris , et trente-cinq après l'abdication de l'empereur. Notre horizon s'est rembruni dès-lors singulièrement; des canots armés ent entouré le vaisseau : ils ramaient au loin / i. 5
;4 MÉMORIAL (Juillet i8i5)
écartant les curieux, même à coups de fusil.
L'amiral Keith , qui était en rade , ne vint point à notre bord. Deux frégates firent le signal d'un départ immédiat ; on nous dit qu'un courrier extraordinaire leur avait apporté , le matin , une mission lointaine. On distribua quelques-uns de nous sur d'autres bâtimens. Toutes les figures semblaient nous considérer avec un morne intérêt; les bruits les plus sinistres avaient gagné le vaisseau ; il circulait pour nous le chuchotage de plusieurs destinations, toutes plus affreuses les unes que les autres.
L'emprisonnement à la tour était la plus douce, et quelques-uns parlaient de Sainte-Hélène. Sur ces entrefaites, les deux frégates, sur lesquelles on m'avait fort éveillé , appareillèrent, bien que le vent leur fut contraire pour sortir , et arrivées par notre travers , elles laissèrent retomber l'ancre à droite et à gauche de nous , presqu'à nous toucher ; alors quelqu'un me dit à l'oreille qu'elles devaient nous enlever à la nuit, et faire voile pour Sainte-Hélène.
Non, jamais je ne rendrai l'effet de ces
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terribles paroles ! Une sueur froide parcourut tout mon corps : c'était un arrêt de mort inattendu! Des bourreaux impitoyables me saisissaient pour le supplice ; on m'arrachait violemment à tout ce qui m'attachait à la vie ;. je tendais douloureusement les bras vers ce qui m était si cher; c'était en vain, il fallait périr! Cette pensée , une foule d'autres en désordre , excitèrent en moi une véritable tempête : c'était le déchirement dune âme qui cherche à se dégager de ses amalgames terrestres! Mes
cheveux en ont blanchi! Heureusement la
crise fut courte, et' mon moral en sortît vainqueur, si pleinement vainqueur, qu'à compter de cet instant , je me trouvai au - dessus de toutes les atteintes des hommes. Je sentis que je pouvais désormais défier l'injustice , les mauvais traitemens , les supplices. Je jurai surtout , dès-lors , qu'on n'entendrait jamais de moi ni plaintes ni demandes. Mais que ceux d'entre nous auxquels j'ai dû paraître si tranquille , dans ces fatales circonstances , ne m'accusent point de ne pas sentir ! Us ont prolongé
je MÉMORIAL (Juillet i8i5)
leur agonie en détail ; la mienne s'était opérée en masse.
. Un des rapprocheméns , qui ne sera pas le moins bizarre de ma vie, revint peu après à mon souvenir; vingt ans auparavant, durant mon émigration en Angleterre , ne possédant rien au monde, j'avais refusé d'aller chercher une fortune assurée dans l'Inde , parce que c'é-* tait trop loin , me disais-je , et que je me trouvais trop âgé. Aujourd'hui, avec vingt ans de plus, j'allais quitter ma famille, mes amis, ma fortune , mes plus douces jouissances , pour aller à deux mille lieues me reléguer volontairement sur un rocher au milieu de l'Océan y pour rien.. Mais non, je me trompe! le sentiment qui m'y conduisait était bien supérieur aux richesses que je dédaignai d'aller chercher alors ; je suivais , j'accompagnais celui qui gouverna le monde , et remplira la postérité ï L'Empereur parut sur le pont à son ordinaire. Je le vis quelque temps dans sa chambre , sans lui communiquer <5e que j'avais appris ; je voulais être son consolateur , et no» contribuer à le tourmenter. Cependant tous ces
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bruits étaient arrivés jusqu'à lui; mais il était Tenu si librement , et de si bonne foi , à bord du Bellerophon , et s'y était trouvé si fort attiré par les Anglais eux-mêmes ; il regardait telle* ment sa lettre au Prince Régent , communiquée d'avance au capitaine Maitland , comme des conditions tacites; enfin, il avait mis tant de magnanimité dans sa démarche, qu'il repoussait avec indignation toutes les craintes qu'on voulait lui donner , et ne permettait pas que nous pussions avoir des doutes.
Jeudi 27. — Vendredi 28.
Amiral Keitl). — Acclamation! dea Anglais, dans Is* rade de Plymotith, à la vue de l'Empereur.
On peindrait difficilement notre anxiété et nos tourmens : la plupart d'entre nous ne vivaient plus ; la moindre circonstance venue de terre , l'opinion la plus vulgaire de qui que ce fût à bord, l'article du journal le moins authentique , étaient le sujet de nos argumens les plus graves, et la cause de nos perpétuelles oscillations d'espérance et de crainte. Nous allions fr la recherche des plus petits bruits ; nous pro*
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voquions , du premier venu , des versions favorables, de» espérances trompeuses; tant l'expansion et la mobilité de notre caractère national' nous rendent peu propre à cette résignation stoîqtie, à cette concentration impassible, qui ne dérivent que d'idées arrêtées et de doctrines positives puisées dès l'enfance.
Les papiers publics , les ministériels surtout , étaient déchaînés contre nous ; c'était le cri des ministres préparant au coup qu'ils allaient frapper. On se figurerait difficilement les horreurs , les mensonges , les imprécations qu'ils accumulaient contre nous; et l'on sait qu'il en reste toujours quelque chose sur la multitude , quelque bien disposée qu'elle soit. Aussi les manières autour de nous éttrient devenues moins aisées ; les politesses embarrassées ; les figures incertaines.
L'amiral Keith , après s'être fait annoncer maintes fois, ne fit qu'apparaître : il nous était visible qu'on redoutait notre situation, qu'on évitait nos paroles. Les papiers contenaient les mesures qu'on allait prendre; mais comme il n'y avait rien d'officiel encore, et qu'ils se con-
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fredisaient dans quelques petits détails, nous aimions à nous flatter, et demeurions encore dans ce vague , cette incertitude , pire néanmoins que tous les résultats.
Cependant , d'un autre côté , notre apparition en Angleterre y avait produit un étrange mouvement ; l'armée de l'Empereur y avait créé une curiosité qui tenait de la fureur; c'étaient les papiers publics eux-mêmes qui nous apprenaient cette circonstance, en la condamnant.
Toute l'Angleterre se précipitait vers Plymouth. Une personne partie de Londres aussitôt mon arrivée, pour venir me voir, fat contrainte de s'arrêter bientôt par le manque absolu de chevaux et de logement dans la route. La mer se couvrait d'une multitude de bateaux autour de nous ; on nous a dit depuis qu'il y en avait eu de payés jusqu'à soixante napoléons,
L'Empereur, à qui je lisais tous les papiers, n'en avait pas moins, en public, le même calme , le même langage, les mêmes habitudes. On savait qu'il paraissait toujours vers les cinq heures sur le pont ; quelque temps avant , tous les bateaux se groupaient à côté les uns. des autres »
po MÉMORIAL (Juillet 181 5)
jl y en avait des milliers; leur réunion serrée ne laissait plus soupçonner la mer , on eût en* J)ien plutôt cette foule de spectateurs rassem-t blés sur une pla\ce publique. A l'apparition de l'Empereur le bruit , le mouvement , les gestes fie tant de monde , présentaient un singulier spectacle ; en même - temps , il était aisé de juger qu'il n'y avait rien d'hostile dans tout pela , et que si la curiosité les avait amenés t \h y puisaient de l'intérêt. On pouvait s'aperpevoir même que ce sentiment allait visiblement en croissant : on s'était contenté de regarder d'abord ; on avait salué ensuite ; quel* ques-uns demeuraient découverts, et l'on fut parfois jusqu'à pousser des acclamations; nos. symboles mêmes commençaient à se montrer parmi eux; des femmes, des jeunes gens arrivaient parés d oeillets rouges ; mais toutes ces circonstances mêmes tournaient à notre détriment aux yeu* des ministres et de leurs partisans , et ne faisaient que rendre plus poignante notre perpétuelle agonie.
Ce fut dans ce motoeàt que l'Empereur ^ frappé de tout ce qu'il entendait, me dicta une
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pièce propre à servir dfe base aux légistes , pour discuter et défendre sa véritable situation politique. Nous trouvâmes le moyen, de la faire passer à fprre. Je n'en ai point conservé de copie. ^
Samedi 29. — Dimanche 3b.
Décision ministérielle à notre égard. — Anxiétés, etc.
Depuis vingt-quatre heures , ou deux jours , le bruit était qu'un sous-secrétaire d'État venait de Londres pour notifier officiellement à l'Empereur les résolutions des ministres à son égard» Jl parut en effet : c'était le chevalier Banbury , qui vint avec lord Keith , et remit une pièce ministérielle, qui contenait la déportation de l'Empereur, et limitait à trois le nombre des personnes qui devaient l'accompagner; en excluant toutefois le duc de Rovigo et le général Lallemand , compris dans la liste de proscription.
Je ne fus point appelé auprès de l'Empereur; les deux Anglais parlaient et entendaient le français ; l'Empereur les admit seuls. J'ai su qti'il avait combattu et repoussé , avec beaucoup d'énergie et de logique , la violence qu'on
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exerçait sur sa personne : « Il était l'hôte de * l'Angleterre , avait-il dit; il n'était point son » prisonnier , il était venu librement se placer » sous la protection de ses lois ; on violait sur » lui les droits sacrés de l'hospitalité , il n'accé- » derait jamais volontairement à l'outrage qu'on » lui ménageait, la violence seule pourrait l'y » contraindre , etc. , etc.
L'Empereur me donna la pièce ministérielle pour sa traduction, la voici.
Communication faite par lord Keith, au nom des ministres anglais.
t Comme il peut être convenable au général Buonaparte d'apprendre , sans un plus long délai , les intentions du gouvernement britannique à son égard , Votre Seigneurie lui communiquera l'information suivante.
» D serait peu consistant avec nos devoirs envers notre pays et les alliés de Sa Majesté , si lé général Buonaparte conservait le moyen ou l'occasion de troubler de nouveau la paix de l'Europe ; c'est pourquoi il devient absolument
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nécessaire qu'il soit restreint dans sa liberté personnelle , autant que peut l'exiger ce premier et important objet.
» L'île de Sainte-Hélène a été choisie pour sa future résidence : son climat est sain , et sa situation locale permettra qu'on l'y traite avec plus d'indulgence qu'on ne le pourrait faire ailleurs, vu les précautions indispensables qu'on serait obligé d'employer pour s'assurer de sa personne.
» On permet au général Buonaparte de choisir parmi les personnes qui l'ont accompagné en Angleterre , à l'exception des généraux Savary et Lallemand, trois officiers, lesquels, avec son chirurgien , auront la permission de l'accompagner à Sainte - Hélène , et ne pourront point quitter l'île sans la sanction du gouvernement britannique.
> Le contre-amiral sir Georges Cockburn , qui est nommé commandant en chef du cap* de Bonne-Espérance et des mers adjacentes , conduira le général Buonaparte et sa suite à Sainte- Hélène , et recevra des instructions détaillées touchant l'exécution du service.
. * Sir G. Gokburn sera probablement prêt à
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partir dans peu de jours; c'est pourquoi il est désirable que le général Buonaparte fasse, sans délai , le choix des personnes qui doivent lac-* oompagner. »
Bien que nous nous fussions attendus à notre déportation à Sainte-Hélène , nous en demeurâmes affectés , elle nous consterna tous. Toutefois l'Empereur n'en vint pas moins sur le pont, comme de coutume, avec le même visage, et de la 'même manière, considérer la foule affamée de le voir.
Lundi 3r.
Les généraux Savary et Lallemand ne peurent suivre l'Empereur.
Notre situation était affreuse; nos peines, audelà de toute expression ; qous allions cesser de vivre pour l'Europe , pour notre patrie , pour nos familles , pour nos amis , nos jouissances, nos habitudes : on nous laissait, à la vérité , le choix de ne pas suivre l'Empereur ; mais ce choix était celui des martyrs; il s'agir sait de renoncer à sa religion , à son culte , ou de périr. Une circonstance venait complique?
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encore nos tourmens ; c'était l'exclusion spéciale des généraux Savary et Lallemand , qui en étaient frappés de terreur; ils ne voyaient plus que Féchafaud ; ils étaient persuadés quel l 'Angleterre , ne distinguant point les actes politiques dans une révolution , des crimes civils dans un état tranquille , les livrerait à leurs ennemis pour subir le supplice. Cfcût été un tel outrage à toutes les lois, un tel opprobre pour l'Angleterre elle - même , qu'on eût été tenté de l'en défier ; mais on ne pouvait parler ainsi qu'en se trouvant proscrit avec eux. Du reste, nous ne balançâmes pas à Vouloir demeurer tous du nombre de ceux que l'Em-* pereur pouvait choisir; nous n'avions qu'une crainte, celle de nous trouver exclus.
Mardi i Août.
L'Empereur me demande si je le suivrai à Ste. -Hélène^
Nous restions toujours dans le même état.
Je reçus dans la matinée une lettre de Londres ,• dans laquelle on exprimait , avec beaucoup de force, que j'aurais tort, que ce serait même' un crime que de m'expatrier. La personne qui
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me l'adressait écrivit au capitaine Maitland de joindre ses efforts et ses avis pour m'empêcher de prendre un parti aussi extrême. J'arrêtai les premières paroles du capitaine Maitland , en lui faisant observer qu'à mon âge on agissait avec réflexion.
Je lisais chaque jour à l'Empereur les divers papiers - nouvelles. Aujourd'hui il s'en trouva deux , dans le nombre , soit que la bienveillance nous les eût fait adresser , soit que les opinions commençassent à se diviser, qui plaidaient notre cause avec beaucoup de chaleur, et nous dédommageaient des grossières injures dont les autres étaient remplis. Nous nous livrâmes à l'espoir qu'à la haine qu'avait inspirée un ennemi , succéderait bientôt l'intérêt que doivent exciter les grandes actions , et nous nous dîmes que l'Angleterre avait une foule de cœurs nobles et d'âmes élevées qui deviendraient indubitablement d'ardens avocats, etc.
La foule des bateaux croissait chaque jour; l'Empereur se montrait en public à son heure ordinaire , et l'accueil était de plus en plus favorable.
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Quant à son particulier, l'Empereur demeurait encore , pour la plupart de nous , toujours comme aux Tuileries ; nous l'avions suivi en grand nombre , de tous rangs , de tous grades ; le Grand-Maréchal et le duc de Rovigo seuls le voyaient habituellement ; tel , depuis notre départ, ne l'avait guère plus approché, et ne lui avait pas parlé davantage qu'il £<|§e l'eût fait à Paris. Moi, j'étais appelé, dans la journée, toutes les fois qu'il y avait des papiers à traduire , et insensiblement l'Empereur prit l'habitude régulière de me faire appeler tous les soirs > vers huit heures , pour causer quelque temps»
Aujourd'hui , dans le cours de la conversation, et à la suite de divers sujets , il m'a demandé si je le suivrais à Sainte-Hélène; j'ai répondu avec la dernière franchise, mes sentimens me le rendaient facile. Je lui ai dit qu'en quittant Paris pour le suivre, j'avais sauté à pieds joints sur toutes les chances , celle de Sainte-Hélène n'avait rien qui dût la faire excepter ; mais quenous étions en grand nombre autour de lui ; qu'on ne lui permettait d'emmener que trois v
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d'entre nous; que bien des pewonnes me faisaient un crime d'abandonner ma famille ; que j'avais donc besoin, vis^à-vis d'elle et vis-à-vis de ma propre conscience , de savoir que je *luî serais utile et agréable ; qu'en un mot j'avais besoin qu'il me choisît 5 que ciette observation , du reste , ne renfermait aucune arrière-pensée ; car je lui av» dôàné désormais nia vie sans restriction.
# Sur ces entrefaites, M"* Bertrand, sans avoir été demandée, sans s'être fait annoncer, s'est précipitée tout-à-^coup dans la chambre de* l'Empereur; elle était hors d'elle-même y elle s'écriait qu'il n'allât pas à Sainte-Hélène * qu'il n'emmenât pas son mari. Sur l'étonnement, le Visage et la réponse calme de l'Empereur , elle? ïesSortit aussi précipitamment qu'elle était entrée. L'Empereur , toujours étonné , me disait :
* Concevez-vous rien à fcelal? * Quand nous en-* tendîmes de grands cris, et le mouvement de' tout l'équipage qui accourait en tumulte vers? l'arrière du vaisseau. L'Empereur m'ordonna de sonner pour en connaître la cause; c'était M** Bertrand, qui, après être sortie de chetf
(Août 181S) de sainte-hélènë; 8 9
l'Empereur, avait voulu de jeter à l'eau , et qu'on avait eu toutes les peines du monde à rétenir. Qu'en juge, par cette scène, de tout ce qui se passait en nous»
Mercredi 2. — Jeudi 3.
Paroles remarquables de l'Empereur.
Au matin i le duc de RoVigo m'apprend que jetais décidément du voyage de Sainte-Hélène ; l'Eiàpereur* en causant, lui avait dit que si nous devions n'être que deux à le suivre, il comptait encore que je serais du nombre ; qu'il attendait de moi de 1 utilité et de la consolation. Je dois à la bienveillance du duc dfe Rovigo, la douceur de connaître ces paroles de l'Empereur, j'en suis reconnaissant ; sans lui, elles me seraient toujours demeurées inconnues. À moi, l'Empereur n'avait rien répondu quand nous avions traité ce sujet ; c'est sa manière : j'aurai plus d'une. fois l'occasion de le montrer.
Je ne me trouvais de véritable connaissance arcrec aucun de ceux qui avaient suivi l'Empereur, si j'en excepte toutefois le général Bertrand et sa femme, dont j'avais été comblé 1. 6
90 MÉMORIAL (Août i8i5)
dans ma mission en Ulyrie, où il commandait en qualité de gouverneur-général.
Jusqu'alors je n'avais jamais parlé au duc de Rovigo ; certaines préventions m'en avaient toujours tenu au loin; à peine nous fûmes-nous parlés qu'elles forent détruites.
Savary aimait sincèrement l'Empereur; je lui ai connu de lame, du cœur, de la droiture; il m'a semblé susceptible d'une véritable amitié : nous nous serions sans doute intimement liés. Puisse-t-il lire jamais les sentimens et les regrets qu'il m'a laissés !
L'Empereur m 'ayant fait venir ce soir comme de coutume pour causer , à la suite de beaucoup d'objets divers , il s'est arrêté sur Sainte-Hélène , me demandant ce que ce pouvait être ,. s'il serait possible d'y supporter la vie , etc. , etc. ... « Mais » après tout, m'a-t-il dit, est-il bien sûr que j'y » aille? Un homme est-il donc dépendant de son » semblable, quand il veut cesser de l'être? »
Nous nous promenions dans sa chambre; il était calme, mais affecté, et en quelque façon distrait
* Mon cher , a-t-il continué , j'ai parfois l'envie
(Août 181 5) DE SAINTE-HrëLfcNE. 91
» de vous quitter, et cela n est pas bien difficile $ * il nç s'agit que de se monter un tant soit peu » la tête , et je vous aurai bientôt échappé , tout » sera fini , et vous irez rejoindre trancfuillement . » vos familles...» D'autant plus que mes principes » intérieurs ne me gênent nullement; je suis de » ceux qui croient que les peines de l'autre monde » n'ont été imaginées que comme supplément » aux attraits insuffisans qu'on noua y présente. » Dieu ne saurait avoir voulu un tel contrepoids » à sa bonté infinie /surtout pour des actes tels » que celui-ci. Et qu'est-ce après tout? Vouloir » lui revenir un peu plus vite. »
Je me récriai sur de pareilles pensées. Le poetp , le philosophe , avaient dit que c'était un spectacle digne des Dieux que de voir l'homme aux prise avec l'infortune ; les revers et la constance avaient aussi leur gloire; un aussi noble et aussi grand caractère ne pouvait pas s'abaisser au niveau des âmes les plus vulgaires; celui qui nous avait gouvernés avec tant de gloire , qui avait fait et l'admiration et les destinées du monde, ne pouvait finir comme un joueur au désespoir, ou un amant trompé. Que deviendraient donc tous
03 MÉMORIAL (Aoûti8i5)
ceux qui croyaient , qui espéraient en lui? Abandonnerait-il donc sans retour un champ libre à ses ennemis? L'extrême désir que ceux-ci en font éclater, ne suffisait-il pas pour le décider à là résistance? D'ailleurs , qui connaissait les secrets du temps? Qui oserait affirmer l'avenir? Que ne pourrait pas amener le simple changement d'un ministère , la mort d'un prince , celle d'un de ses confidens, la plus légère passion , la plus pçtite querelle?... etc., etc.
« Quelques-unes de ces paroles ont leur inté- » rêt , disait l'Empereur ; mais 'que pourrons- » nous faire dans ce lieu perdu? - — Sire , nous » vivrons du passé ; il a de quoi nous satisfaire. » Ne jouissons-nous pas de la vie de César, de » celle d'Alexandre? Nous posséderons mieux à » vous vous relirez , Sire ! — Eh bien ! dit-il 2 » Nous écrirons nos Mémoires. Oui , il faudra tra- » vailler ; le travail aussi est la faux du temps. » Après tout , on doit remplir ses destinées ; c'est » aussi ma grande doctrine \ Eh bien! que les
* Voici un ancien document que la circonstance cidessus contribue a rendre précieux : c'est un ordre du
(Août i*!*) DE SAINTE-HÉLÈNE. #
» miennes s'accomplissent! 1 » Et reprenant dès j cet instant un air aisé et même gai, il passa & des objets tout-à-fait étrangers à notre situation.
Vendredi 4.
Appareillage de Plymouth. — Croisière dans la Manche, etc. , '— Protestation.
L'ordre était venu dans la nuit d'appareiller de bon matin. Nous mimes sous voilés; cela nous intrigua fort Tous les papiers, les communications officielles, les conversations particulières,
jour du premier Consul à sa garde, coritre le suicide. Ordre du a 2 floréal an X.
«Le grenadier Gobain s'est suicidé par amour : c'était » d'ailleurs un très-bon sujet C'est le second événe* » ment de cette nature qui arrive au corps depuis un » mois.
» Le premier Consul ordonne qu'il soit mis à l'ordre » de la garde» :
» Qu'un soldat doit savoir vaincre la douleur et la » mélancolie des passions ; qu'il y a autant de vrai cou- » rage à souffrir avec constance les peines de l'âme, »qu'à rester fije sur la muraille d'une batterie.
» S'abandonner au chagrin sans résister , se tuer pour* » s'y soustraire , c'est abandonner le champ de bataille » avant d'avoir vaineu. » *.-..'
94 ; MÉMORIAL (AofttiSiS)
nous avaiept appris, que nous. devions êU;e meijés à Sainte-Hélène par te INorthumberland; n^iis savions que ce vais^e^u» était encore à Çbatam ou à Portsmouth, en armement ; nous devions donc compter encore sur huit ou dix jours au moins de relâché. Le Bellerophon é^ait trop vieu»pour ce voyage, il n'avait point les vivres nécessaires ; de plus les vents étaient contraires en ce moment pour cingler vers Saintç-Hélèae. Ai^si quand nous vîmes remonter la Manche vers l'est, nos incertitudes, nos conjectures recommencèrent; et quelles qu'elles fussent, toutes devenaient un adoucissement à la déportation à Sainte-Hélène.
. Cependant nous pensions que l'Empereur, en ce moment décisif, devait montrer une opposition officielle à cette violence. Pour lui , il y attachait peu de prix, et ne s'en occupait pas* Toutefois c'était préparer, disions - nous , des armes à ceux qui s'intéressaient à nous , et laisser dans le public des causes de souvenir ç,t des motifs de défense. Je hasardai de lui lire une rédaction que j'avais essayée ; le sens lui plut, il en supprima quelques phrases , corrigea quel-
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 9 5
qties mots, la signa, et l'envoya à lord Keith; ht vbici :
Protestation. « Je 'proteste solennellement * ici, à la fece du Ciel et dés hommes, contre la » violence qui m'est faite ; contre là violation de » mes droits les plu* sacrés , en disposant, parla » force , de ma personne et de ma liberté. Je suas » venu- librement à bord du Bellerophon; je ne » suis pas prisonnier, je suis Tfoôte de FArigle- «.terrai 'J'y puis venu à i instigation même du «capitaine., qui a dît atoiifdés ordrerfdu gouver* » nemeqt de me recevoir, et de îne conduire çn » Angleterre avec ma .suite , si oela m était agréa-^ » ble ? Je me .suis présenté de bonne foi, pour ve- » nir me mettre sous la protection dep lois d'An- » gleterre. Aussitôt assis à bord du Bellerophon , » je fus sur le foyer du peuple britannique/ Si le » Gouvernement , en donnant des ordres au ca- » pitainè'du Bellerophon de me recevoir ainsi » que ma suite , n'a voulu que tendre une em- » bûché, 'il a forfait à l'honneur et flétri son » pavillon. l ;
» Si cet acte se consommait, ce serait en vain » qtie les Anglais voudraient parler désormais de
$(> MÉMORIAL (Aoûti8i5)
* 9 leur loyauté, de Jeurp lois et de leur liberté;
» la foi britannique se trouvera perdue dans
» l'hospitalité du Bellerophrin,
| » J'en appelle à l'histoire s elle dira qu'un
] » ennemi qui fit vingt ans là guerre au peuple
. » anglais, vint librement, dans son infortune,
» chercher un asile sous ses loi$ ; quelle plus
» éclatante preuve pouvait-il lui donner de son
» estime et de sa confiance? Mais comment ré-
». pondit-on , en Angleterre , à une telle magnà-
* nimité? On feignit dé tendre une main ho&-
» pitalière à cet ennemi; et, quand il se fut
» livré de bonne foi 4 on l'immola. »
Signé Napoléon.
A bord du Bellerophon, à la mer.
Le duc de Rovigo m'apprend que l'Empereur a demandé à m'envoyer à Londres, vers le Prince Régent ; mais; qu'on s'y est obstinément Refusé,
La mer était grosse , le vent violent , aops étions en grande partie malades de la mer ^ Et que ne peut pas la préoccupation du moraj syr les infirmités physiques ! C'est la seule fois «Je
( Aoftt i8«5) DE SAINTE-HÉIÈNE. 97
ma vie, peut-être, que je n'aye pas été atteint du mal de mer par un temps pareil»
En sortant de Plymouth,- nous avions d'abord gouverné à lest, vent arrière; mais bientôt nous vînmes au plus près , nous courions des bords , nous croisions, et nous ne pouvions rien comprendre à cette nouvelle espèce de supplice.
*• Samedi 5.
Marques dq confiance que me donne l'Empereur.
Toute la joprnée du cinq se passa de la même manière. L'Empereur , à sa conversation habituelle du soir , me donna deux grandes | marques de confiance ; je ne puis les confier au , papier. *
* Il en est une que je puis raconter aujourd'hui. A mon heure accoutumée, l'Empereur, se promenant avec moi dans la galerie du vaisseau, tire de dessous > sa veste» tout en traitant un objet étranger à ce qu'il faisait , une espèce d<? ceinture qu'il me passe en disant : «Gardes-moi cela. » Sans l'interrompre davantage , je la replace, de la même manière, sous mon gilet. Il m'apprit plus tard que c'était un collier de deux cent mille francs, que la reine Hortense l'avait forcé de prendre à son départ de la Malmaison; Arrivé à Sainte-Hélène,
9»> MÉMORIAL (Août i6i5)
Dimanche 6.
Mouillage à Stàrt-poïnt. — Personnes qui accompagnent l'Empereur.
Nous mouillâmes, vers le milieu àxjk jour, à Start-poiut , où un vaisseau n'est pas en sûreté ,
je parlai plusieurs fois de rendre«Ie collier, sans obtenir un mot de réponse; m'y étant hasardé de nouveau à Longwood , il me dit assez sèchement : « Vous » gêne^t-ilP » -*~ Non Sire. — •• Eh bien! gatfdtet-le. » Avec le temps ce collier , toujours sur moi, ne me quittant jamàfj, s'identifia, en quelque sorte, avec ma personne,, je, n'y spngeai». plus ; tellement qu'arraché de (.ongwood, ce ne fut .qu'au bout de plusieurs jours, et par le plus grand hasard, qu'il me revint à la pensée, et alors j'en frémis 1.,. Quitter l'Empereur, et le priver d'une, telle ressource! Car, comment le lui rendre désormais; j'étais tenu au secret le plui rigoureux, entouré de geôliers et de sentinelles, nulles communications' n'étaient praticables. Je m'évertuais en vain ; lo temps courait; il ne me restait que peu de jour& encore, et rien n'eût égalé mon désespoir de partir de • là sorte. Dans cette situation, je risquai fe tout pour' le tout : un Anglais, à qui j'avais parlé souvent, vint par circonstance particulière , et ce fut sous Jes yeux même du . Gouverneur , ou d'un de ses plus intimes alïidés qu'il air ait amené, que je me hasardai.
«Je vous crois une belle âme , lui dis-je à la dérobée , » je '.vais la mettre à l'épreuve.... Rien du reste de
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et nous n'avions pourtant que deux pas à fftire, pour être fort bien dans TorJ>ay ; cette circonstance nous étonnait. Toutefois nous avions appris que notre but était d'aller 4 *u-devant du Northumberland, dont on avait pressé la sortie de Portsmouth en toute hâte. Ce vaisseau parut en effet, avec deux frégates chargées, de troupes qui devaient composer la garnison de Sainte- Hélène. Tout cela vint mouiller près de nous, et les communications entre eux devinrent fort actives; les précautions, pour qu'on ne nous abordât pas , continuèrent toujours.^ Cependant le mystère de notre appareillage précipité de Plymouth et de toutes les manœuvres qui avaient suivi, perça tant bien que mal. L'ami-
• nuisible ou de contraire à votre honneur,.... seule* » ment , un riche dépôt à restituer à Napoléon. Si vous » l'acceptez, mon fils va le mettre Sans votre poche.... » Four toute réponse, il ralentit son pas; mon fils nous suivait, je l'avais préparé, ejt le, collier' fut glissé;, presqu'à' la vue des factionnaires. J'ai eu l'inexprimable satisfaction, avant de quitter l'île, de savoir qu'il avait atteint les mains de l'Empereur. De guelfe* [ douces sensations le cœur n'est-il pas remué par le souvenir et le récit d'un pareil trait, de ia part d'un eqo£ini, et dans de telles circonstances! 1 ,
toc MÉMORIAL (Àoûti8i5)
rai Keith avait été averti, nous dit-on, par le télégraphe , quhin officier public venait de par-, tir de Lqpdres, avec un ordre d'Habeas corpus 3 pour réclamer la personne de l'Empereur, au nom des lois ou dW tribunal. Nous n'avons pu vérifier ni les motifs ni les détails. Lorc( Keith , ajoutait-on , avait à peine eu le temps d'échapper à cet embarras ; il avait dû se transporter précipitamment de son vaisseau sur un brick, et disparaître, au jour, de la rade de Plyqioutb . : c'était ]e même motif qui no#$ tenait hors de Torbay.
Les amiraux Keitfy et Cockburn sont venus à bor4 du Bellerophon ; le dernier commande le Northumberland : ils ont conféré avec l'Empereur , et lui ont remis un extrait des instructions relatives à notre déportation et à notre séjour à Sainte-Hélène. Elles portaient qu'oa devait le lendemain visiter tous nos effets, ppvr nous prendre en garde, disait-on, l'argent, les billets, les diamans, appartenans à l'Empereur ainsi qu'à nous. Nous apprîmes aussi que le lendemain, on nous ôterait nos armes , et qu'on
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nous transporterait à bord du Northumberland. Voici ces pièces :
Ordre de l'amiral Keith nu capitaine Maittand, du Betleropkôn.
« Toutes les armes quelconques seront prises des Français de tous rangs, qui sont à bord «lu Vaisseau que vous commandez, seront soigneusement ramassées , et demeureront à votre charge tant qu'ils resteront à bord du Bellerophoû ; elles seront ensuite ^ la charge du capitaine du vaisseau à bord duquel ils seront transportés. »
Start-bay, 6 août i&i5.
Instructions des ministres à V amiral Cockburn.
c Lorsque le général Buonaparte sera conduit du Bellerophon à bord du Northumberland , ce sera un moment convenable pour l'amiral çir G. Cockburn de diriger la visite des effets que le général portera avec lui.
» L'amiral sir G. Cockburn laissera passer les articles de meubles, les livres, les vins, que
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le général pourrait avoir avec lui. ( Les tins I observation bien digne des ministres anglais. )
» Sous l'article des meubles, on comprendra l'argenterie, pourvu qu'elle ne soit pas en si grande quantité qu'on pût la. regarder moins comme un usage domestique , que comme une propriété convertible en espèces.
» Il devra abandonner son argent, ses dia~ mans et tous ses billets négociables, de quelque nature qu'ils soient.
» Le Gouverneur lui expliquera que le Gouvernement britannique n'a nullement l'intention de confisquer sa propriété ; mais seulement d'en saisir l'administration , afin de l'empêcher d'en faire un instrument d'évasion.
» L'examen doit être fait en présence de quelques personnes nommées par le général Buonaparte, et un inventaire de ces effets devra demeurer signé de ces personnes, aussi bien* que par le contre-amiral, ou tout autre individu désigné par lui pour assister à cet inventaire. L'intérêt ou le principal , suivant le montant de la somtne, sera applicable à ses besoins; et la disposition en demeurera principalement
(Àoûti8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. io£
lt son choix. À ce sujet, il Communiquera de temps en temps ses désîrs, d'abord à l'Amiral , et ensuite au Gouyerneur, quand celui-ci sera arrivé ; et à moins qu'il n'y ait lieu à s'y opposer , ite donneront les ordres nécessaires , et paieront les dépenses par des billets tirés sur le trésor de Sa Majesté.
» En cas de mort ( guette prévoyance l... ) , la disposition des .biens du général sera déterminée par son testament. Les contenus duquel, il peut en être assuré , seront strictement observés. Gomme il pourrait se faire qu'une partie de sa propriété Vînt à être dite celle des personnes de sa suite j celles-ci seront soumises aux mêmes règles.
» L'Amiral ne prendra à bord personne de la stiite du général Buonaparte, pour Sainte-Hélène, que ce ne soit du propre consentement de cette personne, et après qu'il lui aura été expliqué qu'elle devra être soumise à toutes les règles qu'on jugera convenable d'établir pour s'assurer de la personne du général. On laissera savoir au général que , s'il essayait de s'échapper , il s'exposera à être mis en prison , ( M en
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prisonl!! ) ainsi que quiconque de sa suite qui serait découvert cherchant à favoriser son évasion. » (Plus tard le bill du Parlement soumet ces derniers à la peine de mort. )
» Toutes les lettres qui lui seront adressées, ainsi qu'à ceux de sa suite, seront données d'abord à l'Amiral ou au Gouverneur, qui les lira avant de les rendre ; il en sera de même des lettres écrites par le général ou ceux de sa suite.
» Le général doit savoir que le Gouverneur ou l'Amiral ont reçu l'ordre positif d'adresser au gouvernement de Sa Majesté tout désir ou représentation qu'il jugera faire : rien là-dessus n'est laissé à leur discrétion; mais le papier sur lequel les représentations seraient faites doit demeurer ouvert, pour qu'ils puissent y joindre les observations qu'ils jugeront convenables. »
On se peindrait difficilement la masse et la nature de nos sentimens $. dans ce moment décisif où s'accumulaient en foule tant de violence , d'injustices et d'outrages !
L'Empereur, contraint de réduire sa suite à
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trois personnes > arrêta son choix sur lé Grand- Maréchal, moi , MM. de Montholon et Gourgaud/ Les instructions ne permettant à l'Empereur d'emmener que trois officiers, il fut convenu de me considérer comme purement civil; et d'admettre un quatrième , à laide de cette interprétation.
Lundi 7*
Conversation avec lord Keith. — Visite des effets de l'Empereur. — L'Empereur quitte le Bellerophon» — Séparation. — Appareillage pour Sainte-Hélène.
L'Empereur adresse à lord Keith une espèce de protestation nouvelle, sur la violence qu'on faisait à sa personne en l'arrachant du Belle* rophon : je vais la porter à bord du Tonnant. L'amiral Keith , très-beau vieillard et de manières parfaites , m'y reçut avec une extrême politesse ; mais il évita soigneusement de traiter le sujet , disant qu'il ferait réponse par écrit.
Cela né m'arrêta pas, j'exposai l'état actuel de l'Empereur ; il était très-souffrant, ses jambes enflaient , et je témoignai à lord Keith qu'il serait désirable, pour l'Empereur, de ne pas
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appareiller immédiatement. Il me répondit que *j 'avais été marin , et que je devais voir que son mouillage était critique; ce qui était vrai.
Je lui exprimai la répugnance de l'Empereur de Savoir ses effets fouillés et visités , ainsi que cela venait d'être déclaré ; l'assurant qu'il les verrait sans regret jeter préférablèment à la mer. Il me répondit que c'était un ordre qui lui était prescrit, et qu'il ne pouvait enfreindre.
Enfin , je lui demandai s'il serait bien possible qu'on pût en venir au point d'arracher à l'Empereur son épée. Il répondit qu'on la respecterait; mais que Napoléon serait le seul, et que tout le reste serait désarmé. Je lui montrai que déjà je Tétais : on m'avait oté mon épée pour me rendre à son bord.
Un secrétaire, qui travaillait à l'écart, observa à lord Keith, en anglais, que l'ordre portait que Napoléon lui-même serait désarmé; sur quoi l'Amiral lui répliqua sèchement , en anglais aussi, et autant que j'ai pu en attraper : « Mon- » sieur , occupez-vous de votre travail , et laissez- » nous à nos affaires. »
Continuant toujours , je passai en revue tout
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ce qui nous était arrivé. J'avais été le négociateur, disais~je, je devais être le plus peiné; j'avais le plus de droit d'être entendu. Lord Keith m 'écoutait avec une impatience marquée ; nous étions debout , et à chaque instant ses saluts cherchaient à me congédier. Lorsque j'en fus à lui dire , que le capitaine Maitland s'était dit autorisé à nous conduire en Angleterre , sans nous laisser soupçonner qu'il nous faisait prisonniers de guerre ; que ce capitaine ne saurait nier sans doute , que nous étions venus librement et de bonne foi; que la lettre de l'Enlpereur au prince de Galles , dont j'avais préalablement donné connaissance au capitaine Maitland, avait dû nécessairement créer des conditions tacites, dès qu'il n'y avait fait aucune observation; alors la mauvaise humeur de l'Amiral , sa colère même , percèrent ; il me dit avec vivacité : que dans ce cas le capitaine Maitland aurait été une bête ; car ses instructions n'étaient rien de tout cela , et qu'il en était bien sûr, puisque c'était de lui qu'il les tenait. «Mais Milord, observai-je, en » défense du capitaine Maitland, V. S. s'exprime » ici avec une sévérité dont peut-être elle pour-
ioft MÉMORIAL (Aoûti8i5)
» rait elle-même être responsable ; car , non- » seulement le capitaine Maïtland, mais encore » l'amiral Hotham et tous les officiers que nous » vîmes alors, se sont conduits, exprimés de la * même manière vis-à-vfs de nous : aurait-il pu » en être ainsi, si leurs instructions avaient été » si claires et si positives ?» Et je le délivrai de moi; aussi bien il ne tenait plus à voir pn> longer un sujet, qui, probablement 9 dans son for intérieur, n'était pas sans quelque délicatesse pour lui.
Un officier des douanes et l'amiral Cockburn firent la visite des effets de l'Empereur : -Ils saisirent quatre mille napoléons , et en laissèrent quinze cents pour payer les gens : c'était là tout le trésor de l'Empereur.
L'Amiral parut singulièrement mortifié du refus de chacun de nous, de l'assister contredictoirelnent dans son opération , bien que nous en fussions requis. Ce qui lui démontrait suffisamment combien cette mesure nous paraissait outrageante pour l'Empereur , et peu honorable pour celui qui l'exécutait.
Cependant le moment de quitter le Bellero-
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pjion était arrivé. L'Empereur était enfermé depuis long -temps avec le Grand- Maréchal j nous étions dans la pièce qui précédait ; la porte s ouvre ; le duc de Rovigo , fondant en larmes ^ sanglotant , se précipite aux pieds de l'Empereur; il lui baisait les mains. L'Empereur, calme, impassible, 1 embrassa, et se mit en route pour gagner le canot Chemin faisant , il saluait gracieusement de la tête ceux qui étaient sur son passage. Tous ceux des nôtres, que nous laissions en arrière, étaient en pleurs; je ne pus m'empêcher de dire à lord Keith, avec qui je causais en ce moment : « Vous observerez, Mi- » lord, qu'ici ceux qui pleurent sont ceux qui * restent. »
Nous gagnâmes le Northumberland; il était une ou deux heures. L'Empereur resta sur le pont, et causa volontiers et familièrement avec les Anglais qui s'en approchèrent.
, Lord Lowther et un M. Litleton eurent avec lui une conversation longue et suivie sur la politique et la haute administration. Je n'en ai rien entendu , l'Empereur semblant avoir désiré que nous le laissassions à lui-même ; mais il s est
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plaint plus tard, à la lecture des journaux anglais qui rendaient compte de cette conversation, que ses paroles avaient été étrangement défigurées.
Au moment d'appareiller , un cutter , qui rodait autour du vaisseau , pour en éloigner les curieux, coula, très-près de nous, un* bateau rempli de spectateurs. La fatalité les avait amenés de fort loin pour être victimes ; deux femmes, m'a-t-on dit, y ont péri. Enfin nous mettons sous voile pour Sainte-Hélène, treize jours après notre arrivée à Plymouth, et quarante après notre départ de Paris.
Ceux des nôtres que l'Empereur n'avait pu emmener sont les derniers à quitter le vaisseau , emportant des témoignages de sa satisfaction et de ses regrets. Ce furent encore bien des pleurs, et une dernière scène fort touchante. L'Empereur s'est retiré, vers sept heures, dans la chambre qui lui avait été destinée.
Les ministres anglais avaient fort blâmé le respect qu'on avait témoigné à l'Empereur, à bord du Bellerophon : ils avaient donné des ordres en conséquence; aussi affectait-on, à
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bord du Northumberland, des expressions et des manières toutes différentes : on s'empressait ridiculement surtout de se recouvrir devant lui ? ii avait été sévèrement enjoint de ne lui donner d'autre qualification que celle de général ', et de ne le traiter qu'à l'avenant. Tel fut l'ingénieux biais, l'heureuse conception qu'enfanta la diplomatie des ministres d'Angleterre ; tel fut le titre qu'ils imaginèrent de donner à celui qu'ils avaient reconnu comme Premier Consul, qu'ils avaient si souvent qualifié de Chef du Gouvernement français; avec lequel ils avaient traité comme Empereur à Paris , lors de lord Lauderdale, et peut-être même signé des articles à Châtillon. Aussi, dans un moment d'humeur, échappa-t-il à l'Empereur de dire en expressions fort énergiques : « Qu'ils m'appellent comme » ils voudront , ils ne m'empêcheront pas d'être » moi. » Il était en effet bizarre et surtout ridicule de voir les ministres anglais mettre une haute importance à ne donner que le titre de général à celui qui avait gouverné l'Europe ; y avait fait sept à huit Rois , dont plusieurs retenaient encore ce titre de sa création j qui avait
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été plus de dix ans Empereur des Français , avait été oint et sacré en cette qualité par le chef suprême de l'Eglise; qui comptait deux ou trois élections du peuple français à la souveraineté ; qui avait été reconnu Empereur par tout le continent de l'Europe, avait traité comme tel, aveo tous les souverains, et conclu avec eux tous des alliances de sang et d'intérêt : il réunissait dono sur sa personne la totalité des titres religieux, civils et politiques qui existent parmi les hommes, et que, par une singularité bizarre, mais vraie, aucun des princes régnant en Europe n'eût pu montrer accumulée de la sorte sur le premier, le chef, le fondateur de sa dynastie. Toutefois l'Empereur, qui avait eu l'intention de prendre un nom d'incognito, en débarquant en Angleterre , celui de colonel Duroc ou Mut-* rorij n'y songea plus , dès qu'on s'obstina à lui disputer ses vrais titres.
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE, u3
Mardi 8. -* Mercredi 9.
Description minutieuse du logement de l'Empereur à bord du Northumberland.
Le vaisseau était dans la plus grande confusion , il était encombré d'hommes et d'objets ; nous étions partis dans une si grande hâte, que, presque rien à bord n'était à sa place , et que , sous voiles , on travaillait sans relâche à l'armement du vaisseau.
Voici la description minutieuse de la partie du vaisseau que nous avons occupée. L'espace en arrière du mât d'artimon, renfermait deux pièces en commun et deux chambres particulières; la première était la salle à manger, d'environ dix pieds de large , ayant de long toute la largeur du vaisseau , éclairée par un sabord aux deux extrémités , et par un vitrage supérieur ; le salon était composé de tout le reste , diminué de deux chambres symétriques , à droite et à gauche , chacune ayant une entrée sur la salle à manger et une autre sur le salon. L'Empereur occupait celle de gauche , où on pvait dressé son lit de campagne; l'Amiral avait
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celle de droite. H avait été strictement recommandé surtout que le salon demeurât en commun , qu'il ne fut pas abandonné à l'Empereur en propre ; les ministres avaient poussé fà sollicitude jusqu'à s'alarmer d'une si triviale déférence.
La table à manger suivait la forme de la salle. L'Empereur s'y trouvait adossé au salon , regardant dans le sens du vaisseau ; à sa gauche était M me Bertrand ; à sa droite , l'Amiral ; à la droite de celui-ci , M" 10 de Montholon ; la table tournait alors, sur le petit côté était le commandant du vaisseau ( capitaine Ross) ; en face de lui, sur le côté correspondant, était M. de Montholon , à côté de M me Bertrand ; puis le secrétaire du vaisseau ; restait le côté opposé, à l'Empereur, qui, à partir du commandant du bâtiment , était rempli par le Grand-Maréchal , le général , colonel du 53 e , moi et le baron Gourgaud. L'Amiral priait tous le jours un ou deux officiers , qui s'intercalaient au milieu de nous. J'étais presqu'en face de l'Empereur. La musique du 53 e , recrutée depuis peu, s'exerçait durant tout le dîner* à nos dépens. Nous
( Août 1 8 1 5 ) DE SAINTE-HÉLÈNE. 1 1 5
avions deux services ; mais on manquait de provisions ; d'ailleurs nos goûts étaient si différens de celui de nos hôtes! Us faisaient,* il est vrai, ce qu'ils pouvaient ; mais # encore ne devionsnous pas être difficiles. Je fus logé avec mon fils à tribord, par le travers du grand mât, dans une petite chambre tracée en toile , et renfermant un canon.
Nous faisions voile, autant que le vent nous le permettait , pour sortir de la Manche , longeant les côtes dé l'Angleterre , où l'on envoyait à chaque port chercher des provisions , et compléter les besoins du vaisseau. Il nous vint beaucoup d'objets de Plymouth , d'où plusieurs bâtimens nous rejoignirent; il en fut de même de Falmouth.
Jeudi io.
Nous perdons la terre de vue. — * Réflexions , etc. — . Plaidoyers contre les ministres anglais.
Le dix, nous fûmes tout à fait hors de la Manche , et nous perdîmes la terre de vue.
Alors commencèrent à s'accomplir nos nouvelles destinées ! Ce moment vint remuer encore
u6 MÉMORIAL (Août i8i5)
une fois le fond de mon cœur ; certains objets y retrouvèrent tout leur empire : je mettais une satisfaction amère à me déchirer de mes propres mains ! « vous que j'aimais ! qui m'at- » tachiez à la vie ! mes vrais amis , mes plus » chères affections, je me suis montré digne de » vous ! Soyez-le de moi ; ne m'oubliez jamais! »
Cependant nous faisions route , et bientôt nous allions être hors de l'Europe. Ainsi, en moins de six semaines , l'Empereur avait abdi-. que son trône , il s'était remis entre les mains des Anglais , il se trouvait jeté sur un roc au milieu du vaste océan. Certes , c'est une échelle peu commune pour mesurer les chances de la fortune et les forces de l'âme ! Toutefois l'his-» toire jugera , avec plus d'avantage que nous , ces trois grandes circonstances : elle aura à prononcer sur un horizon entièrement dégagé ; nous , nous n'aurons été que dans les nuages.
A peine Napoléon avait «- il abdiqué , que , voyant se dérouler les malheurs de la patrie , on lui a fait une faute de ce grand sacrifice. Dès qu'on l'a su prisonnier à Plymouth , on l'a blâmé de sa noble magnanimité ; il n'est pas
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jusqu'à s'être laissé mettre en route pour Sainte- Hélène , dont on n'ait osé lui faire reproche : tel est le vulgaire ! ne prononçant jamais que sur ce qu'il voit à l'instant même. Mais, à côté des maux qu'une résolution n'a pu prévenir , il Craudrait savoir mettre tous ceux que la réso* lution contraire aurait amenés.
Napoléon , en abdiquant , a réuni tous les amis de la patrie vers un seul et même point : son salut ! Il a laissé la France ne réclamant plus , devant toutes les nations , que les droits sacrés de l'indépendance des peuples; il a ôté tout prétexte aux alliés de ravager et morceler notre territoire; il a détruit toute idée de son ambition personnelle ; il est sorti le héros d'une cause dont il demeure le messie. Si Ton n'a pas retiré de son génie et de ses forces ce qu'on pouvait en attendre comme citoyen , là faute en est seule à l'impéritie ou à la trahision du gouvernement transitoire qui lui a succédé. Rendu à Rochefort , et le capitaine des frégates refusant de sortir, devait-il perdre le fruit de son abdication? Devait-il rentrer dans l'intérieur, se mettre à la tête de simples bandes, quand il
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avait renoncé à des armées? Nourrir en désespéré une guerre civile sans résultat , qui ne pouvait servir qu'à perdre les derniers soutiens , les futures espérances de la patrie? Dans cet état de choses , il prit la résolution la plus magnanime : elle est digne de sa vie, et répond à vingt ans de calomnies ridiculement accumulées sur son caractère* Mais que dira l'histoire, de ces ministres d'uûe nation libérale , gardiens et dépositaires des droits du peuple, toujours ardens à recueillir des Goriolan ; n'ayant que des chaînes pour un Camille?
Quant au reproche de s'être laissé déporter à Sainte-Hélène, il serait honteux d'y répondre. Se défendre corps à corps dans une chambre de vaisseau , tuer quelqu'un de sa propre main , essayer de mettre le feu aux poudres , est tout au plus d'un flibustier. La dignité dans le malheur , la soumission à la nécessité , ont aussi leur gloire ; c'est celle des grands hommes que l'infortune terrasse.
Quand les ministres anglais se trouvèrent maîtres de la personne de Napoléon , la passion les gouverna beaucoup plus que la justice et la
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politique. Us négligèrent le triomphe de leurs lois , méconnurent les droits de l'hospitalité , oublièrent leur honneur, compromirent celui de leur pays. Ils arrêtèrent de reléguer leur hôte au milieu de l'Océan, de le retenir captif sur un rocher, à deux mille lieues de l'Europe, loin de la vue et de la communication des hommes : on eût dit qu'ils eussent voulu confier aux angoisses de l'exil , aux fatigues du voyage, aux privations de toute espèce, à l'influence mortelle d'un ciel .brûlant , une destraction dont ils n'osaient pas se charger euxmêmes. Toutefois , pour s'associer en quelque sorte le vœu de la nation et la nécessité des circonstances, 1$ s papiers publics, à leur instigation aiguillonnèrent les passions de la multitude , en remuant la fange des calomnies et des mensonges passés; tandis que, de leur côté, les ministres déclarèrent que leur détermination n'était qu'un engagement pris avec les alliés. Or, nous nous présentâmes au moment même de l'effervescence, au moment où l'on réveillait ainsi tout ce qui pouvait rendre odieux: les feuilles étaient pleines des déclamations les
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plus virulentes ; on y reproduisait avec fiel , tous les actes, les expressions même qui, durant cette lutte de vingt ans, pouvaient blesser l'orgueil national et ranimer la haine. Cependant, durant le séjour que nous fîmes à Plymouth , le mouvement de toute l'Angleterre qui se précipitait vers le sud pour nous apercevoir, l'attitude et lés sentimens de ceux qui y parvinrent , purent nous convaincre que cette irritation factice tomberait d'elle-même ; nous pûmes espérer, en partant, que le peuple anglais se désintéressant chaque jour davantage, dans une cause qui cesse d'être la sienne , l'opinion finirait pair sô tourner, avec le temps, contre les ministres, et que nous leur préparions , dans l'avenir , de redoutables attaqués et une grande responsabilité.
Et que répondrait-on au membre du sénat britannique qui , se levant dans les circonstances présentes, dirait :
« Nous venons d'être comblés d'un succès sans » exemple ! La fortune nous a livré à discrétion » notre implacable ennemi. Nous nous sommes » vus tout-à-coup dans les mains les destinées du
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. iai
» souverain et du peuple français. Nous avons pu » disposer de l'avenir, x>u en enchaîner, du moins » pour long-temps , les chances défavorables. Nos » ministres ont sans doute profité de tant d'avan- » tages? Ils auront assuré nos intérêts, notre » bonheur, notre gloire? Us nous auront garanti » une paix durable, le premier de nos vœux, » comme le premier de nos besoins? Ils auront » éteint en Europe cette agitation turbulente , ce » sentiment de guerre qui tient toutes les nations » en armes? Ils auront consacré cet heureux » équilibre politique qui prévient les révolutions, » et réduit les guerres à peu de chose? Ils auront » affermi, propagé, nos principes nationaux ? Ils » nous auront ménagé la bienveillance et l'affec- » tion des peuples européens , pour prix de nos » efforts en leur faveur? Ils auront fait ressortir » l'excellence et la supériorité de nos institutions » et de nos lois? Mais, hélas! à toutes ces ques- » tions, je n entends que : Non! non! non! Bien » au contraire, me dit-on , l'Europe né fut jamais » plus enflammée ; sa situation n'est tout au plus » qu'une trêve en armes; chaque puissance • accroît le nombre de ses soldats; l'équilibre i. 8
Isa MÉMORIAL (Août 181?)
9 politique est tout à fait détruit et rompu; nous » avons anéanti, chez nos voisins, les principes » qui sont la base sacrée de notre doctrine po- » litigue ; une jalousie universelle anime tout le » continent contre nous; et nos lois civiles ont » reçu un outrage qui tend à laisser une tache » indélébile sur le pays.
» Nos ministres se seraient-ils flattés de ré- » pondre à tout , en nous faisant contempler la » destruction de notre rivale? Mais où est donc là » notre grand intérêt? Son existence , convena- » blement calculée , n'est- elle pas nécessaire à » notre gloire et à notre durée? car je suis de ceux » qui craindraient nos propres excès , si nous » demeurions, sans contrôle, au sein dune trop » grande prospérité. Que dis-je ! cette rivale peut » même nous être essentiellement nécessaire, * comme alliée ou comme contrepoids. Ce se- » rait une insigne folie que d'imaginer que , la 9 grande lutte finie, les puissances du continent 9 ne reprendront pas leur jalousie naturelle » contre notre puissance maritime , si préjudi- » ciable à leurs intérêts? En s unissant à nous de 9 bonne foi, elles ne firent que parer au danger
(Août i8i5) DB SAINTE-HÉLÈNE. ia3
m le plus pressant Bientôt les affaires se compli- « queront de nouveau infailliblement; et si cette » monarchie universelle , qui nous a fait courir i> tant de dangers, et que nous avons abattue lors- » qu'elle s'élevait du midi vers le nord, venait » à nous menacer de nouveau , en se prédpi- » tant du nord vers Je midi, où serait notre res- » source? Quel est donc notre aveuglement d'a- » voir ainsi ahnihilé la France , en lui impo-
* sant un gouvernement que nos arméed sont » obligées 1 de défendre et de garder? Pourquoi » surtout nous être attiré ( l'animosité indivi- » duelle de son immense population? Si l'affai-
* bassement ou môme la destruction de la France » était dans notre véritable intérêt, il fallait Tei-
* fectuer : ce que là morale civile eût pu con- » damner , la politique l'eût absous ; mais il fal-
* lait l'avouer franchement : les nations , aussi » bien que les individus, savent se soumettre à » la nécessité. En disant nettement aux vaincus » qu'on use des droits de la victoire , leur orgueil » se réfugie dans les vicissitudes de la fortune ; » mais leur cœur se remplit de fiel et de ragé, si » on les dépouille avec le langage de la fausseté ,
ia4 MÉMORIAL (Août i8i5)
» de l'hypocrisie et de la mauvaise foi : c'est alors
• joindre l'outrage à la violence. Ainsi, pour- » quoi dire qu'on n'a cherché que le bonheur
• des Français , et les accabler de contributions? » Pourquoi prétendre n'avoir voulu que les dé- » livrer de la tyrannie, et leur faire souffrir des » maux intolérables ? n'avoir fait la guerre qu'à
• un seul homme * et fouler aux pieds toute une » nation, saisir ses forteresses, et la dépouiller » des trophées que lui valurent ses victoires, non
• parce qu'on Ta vaincue à son tour, ce qui se- » rait tout simple et très-légitime ; mais parce » qu'ils ne furent, lui dit-on, que le résultat du » vol et du brigandage, etc., etc.? Pourquoi tant » de contradictions entre les actions et les pa- » rôles? C'est qu'au travers de tout cela, on mar- 9 che à un but qu'on n'oserait avouer; on est 9 guidé par une doctrine trop impopulaire; on 9 cherche à servir un parti en Europe, et non 9 des principes éternels. Loin de moi l'idée dau- 9 cune application personnelle ; je veux être ici 9 sans préjugés, sans passions; je ne connais en 9 cet instant que les intérêts de mon pays. Puis- 9 sent nos ministres ne connaître que de pareils
(Août t8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. **5
» sentiments ! Mais comment ont-ils pu placer la » Grande-Bretagne au rang ou à la tête des puis- » sances qui ont anéanti, sans pudeur, à la face » des nations, le droit sacré de Tin^épendance » des peuples? De quel front ont-ils pu sanction- » ner de pareilles maiimes? Leur séjour au con- » grès de Vienne les aurait-il donc enivrés à la » coupe des vieilles doctrines continentales? ou » la venue des souverains étrangers en ce pays , y »'aurait-elle inoculé les sentimens du pouvoir > absolu , et détruit la maxime nationale des » droits du peuple? Qui a pu les conduire à ren- » verser le choix solennel d'une nation?...».
» A son retour , Napoléon avait consacré les ins- » titutions publiques * les lois fondamentales qui » sont les nôtres; à ces actes il devait toute sa » popularité et toute sa force ; s'il Jes eût en- » freints, il n'était plus rien , et il était trop ha- » bile et trop fort pour qu'on pût lui en suppo- » ser la pensée. Alors les institutions des deux » peuples se fussent correspondes , en dépit de » toute chose; alors arrivait peut-être ce moment » d un système nouveau , inconnu ; et deux peu- » pies , qui jusqu'ici n'ont senti que dé l'éloigné-
Ii6 MÉMORIAL (Août i8i5>
» ment et de la haine , eussent pu en venir à ne? » cimenter qu'une union naturelle et des intérêt*
* inséparables et communs. Au lieu de cela, des
* rues étroites et immorales nous ont placés dans » une attitude forcée et contre nature ; elles » mettent la Grande-Bretagne en opposition di- » rëcte avec ses mœurs, ses lois, sa doctrine, sa » religion. Nous , peuple libre, nous imposons » des chaînes à nos voisins ! Nous, peuple souve- » rain , nous détruisons à coté de nous la souve- » raineté du peuple! Nous, les gardiens des idées » libérales , nous employons nos forces k les » éteindre ! Nous , les protecteurs et la tête de la » religion protestante , nous laissons massacrer » nos frères de France , en présence de nos ban^ » nières nationales ! Que les ministres ne vien- » nent pas faire valoir, comme un avantage pour » nous, d'entretenir par-là sur le continent une » armée considérable qui ne nous coûtera rien? » Je redoute cet avantage , bien pins que cer- » tains revers : sur un sol étranger, nos soldats » nous deviennent étrangers ; ils finissent par » n'avoir de patrie que le champ de bataille ; les » mœurs , les maximes de nos jeunes gens se oor-
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. # |a7
» rompent au milieu des mœurs et des maximes » des étrangers. Si les ministres, gardiens de » notre constitution, avaient hérité de l'esprit de » nos pères , au Heu de mettre un prix à oonser- » ver une grosse armée, ils s empresseraient tien » plutôt de la réduire. Les ministres se rejete- » raient-ils sur ce que les alliés ont voulu , une » fois pour toutes, détruire dans son principe
* l'esprit révolutiojinaire? Mais, dans ce sens,
* la révolution était finie; les alliés la recom- » mencent
» Les souverains, en exaltant leurs préroga-
* tives, en favorisant à l'excès la faction de Taris- » tocratie , ont réveillé la jalousie et les passions » des peuples. L'Europe sera bientôt divisée par- » tout, dans les deux partis extrêmes de Marius
* et de Sylla. La cause des rois et celle de leurs » Cours étaient gagnée : ils la remettent en question. Où cela ne peut-il pas nous mener! Il » n'est point de pays en Europe qui gémisse davantage des excès de la révolution française 4 » que la France même; ce malheureux pays se- » rait-il destiné à donner le spectacle des excès
* contraires! Une erreur vulgaire, propagée par
laS # -; MÉMORIAL (Août i8i5)
» nos mesures , et qu'on ne saurait s'empêcher » de relever en passant, c'est que celui qu'on » anathématise aujourd'hui comme l'homme de » la révolution , est précisément celui qui l'a mer- » veilleusement arrêtée dans son cours ,- avec la » force et l'énergie de l'athlète qui arrêterait un » char lancé dans la carrière; c'est lui qui. a re- » mis la France dans la société de l'Europe; c'est » lui qui a rétabli les mœurs, les principes, le » langage de notre civilisation moderne ; c'est lui » qui a fait disparaître les taches de cette révo- » lution , devant le plus bel éclat de la gloire. Les » alliés, en entrant en France , n'ont pu s'empê- » cher de rendre hommage à ses monumens , à » ses institutions, à son administration la plus » vigoureuse et la plus éclairée que l'on ait con~ » nuè. Que seraient devenus les souverains de » Vienne et de Berlin, si, en entrant dans leurs » capitales, il se fût laissé aller à révolutionner » leurs peuples? On sait, au contraire, qu'il y », contint les germes qu'il y trouva : ce fut au » point que les révolutionnaires le regardèrent » alors comme un apostat de la révolution. Corn* » meqt se fait-il que les circonstances et notre
(Aoûti8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 139
» maladresse l'en déclarent aujourd'hui , aux yeux » de ces mêmes peuples, le martyr et le messie? » Il fallait le combattre quand il était à craindre » pour nous, et nous associer son génie sitôt que » notre premier but a été rempli. Que nos mi- *- nistres ne viennent pas davantage , pour justi- » fier leur conduite et leurs mesures , nous dire » qu'ils y étaient forcément obligés par le grand » principe de la légitimité ; qu'entendraient-ils » donc par-là?
; • Serait-ce l'empêchement absolu de l'éléva- » tion de toute dynastie nouvelle? Ignore-t-on » que ces principes , vrais en théorie , ne se » décident que par des faits dans le monde poli- » tique? Ne sait -on pas bien que les cou- » ronnes sont dans la main de Dieu , et dans le • gain des batailles? Si celle de Waterloo eût » tourné autrement, que serait devenu, pour » eux , ce grand principe de leur légitimité ? t Auraient-ils refusé de traiter sine qua non; » et pense-t-on , sérieusement et de bonne foi , » nous faire croire que l'Europe n'eût pu exister t avec l'apparitition d'une dynastie nouvelle? » Oserait-on soutenir que le bien-être des peu-
i> MÉMORIAL (Àoûtt8i5>
pies tient à consacrer, que la faveur du Ciel s est épuisée tout -à-fait sur les familles qui régnent aujourd'hui? Mais depuis quand cette religion nouvelle dans nos ministres? Gomment sont-ils devenus si difficiles, si scrupuleux sur ce principe? Les communications intimes de Vienne, ses nombreux rapports secrets, auraient-ils établi, non-seulement une coalition de Rois, mais encore une coalition de doctrines et de ministres, une conjuration contre les jeux de la fortune et l'empire irrésistible des choses? Nous fumes donc bien peu délicats lorsque nous reconnûmes le Premier Consul et reçûmes ses ambassadeurs ; lorsque , plus tard, en guerre avec lui, nous le reconnaissions comme Chef du gouvernement français ; lorsque nous envoyions lord Lauderdale traiter à Paris avec l'Empereur des Français; lorsque ces mêmes ministres traitaient sur le même pied à Châtillon , et signaient peut-être même des articles; s'ils eussent été ratifiés, que serait alors devenue la sainteté de leur nouveau principe? Pourquoi sont- ils en ce moment si indifférons sur les événemens de
(Août 181 5) DE SAIHTE-HÉLÈNB. i3|
» l'Espagne, où un fils a détrôné son père? Gom- » ment sont-ils les alliés de la Suède, où Ton a » chassé le souverain légitime, pour appeler un » étranger? Mais bien plus, comment ont-ils osé » adopter cette nouvelle doctrine , sans songer » à la famille qui nous gouverne, à la glorieuse
* révolution qui nous Ta donnée, aux belles » lois qui l'ont consacrée , et qui nous ont régis » avec tant de lustre jusqu'à aujourd'hui?
» Mais c'est assez parler des fautes de nos » ministres à l'extérieur, j'arrive à un de leurs » actes domestiques qui outrage nos lois , et » blesse leur honneur : la déportation de Na- » poléon.
» Ce noble ennemi , par une magnanimité » digne de sa vie, dédaignant de s'adresser à > l'Empereur de Russie , qui s'est dit son ami ; » dédaignant d8 s'adresser à l'Empereur d'An-
* triche, dont il est devenu le fils, avait choisi 9 son refuge dans notre île, au sein de notre j» nation , qu'il avait combattue vingt ans : c'est » qu'en butte -à toute l'Europe, il prétendait » encore, dans ses infortunes, conserver son
* » indépendance , et la trouver dans la fixité ,
i3a MÉMORIAL (Août iSi5)
» l'empire de nos lois. Quel plus beau triomphe t pour elles? quel plus éclatant hommage pour » nos institutions ? Les ministres lui ont tendu » un piège; ils ont encouragé ce sentiment; et » quand il" s'est remis en leur pouvoir, ils l'ont » chargé de chaînes : car c'est un fait que pert sonne ne saurait nier , que Napoléon est venu » librement et de bonne foi à bord du Bellero- » phon. On lui a dit que l'on avait autorité de t le recevoir pour le conduire en Angleterre; il » a pris ces paroles pour un engagement de » l'hospitalité ; sa lettre au Prince Régent en i fait foi, et cet engagement a dû devenir réel » pour lui , quand cette lettre , communiquée » avant qu'il parût, est demeurée sans observa- » tion. Vainement nos ministres nous diront » qu'ils ont été forcés de le livrer à l'ostracisme » des Rois; qu'ils en avaient pris rengagement. » On leur répondra toujours par ce dilemme » accablant : Ou vous aviez pris cet engage- » ment avant sa venue, et en l'attirant à vous, » vous avez forfait à l'honneur : ou vous avez » pris cet engagement depuis sa venue , et vous % » avez forfait à vos devoirs, en soumettant nos
(Aota i8i5) DE SJJNTB-HÉLÈNE. i33
» lois et notre dignité à des convenances étran- » gères. Je demande donc que Napoléon soit » ramené ; qu'il soit débarqué dans notre pays , » qu'il s était choisi pour asile ; je demande ce » retour comme une réparation solennelle à » J'outrage fait à nos lois, qui , par ce triomphe , » s'accroîtront encore même de leur violation » momentanée, etc. , etc. »
Vendredi u au Lundi 14.
Détails et habitudes de l'Empereur à bord.
Nous faisions route pour traverser le golfe de Gascogne , et doubler le cap Finistère. Le vent était favorable, mais faible; la saison fort chaude ; nos journées des plus monotones.
L'Empereur déjeûnait dans sa chambre , à des heures irrégulières. Nous, les Français, déjeunions à dix heures , à notre manière ; les Anglais avaient dé jeûné à huit heures, à la leur.
L'Empereur, dans la matinée, appelait quelqu'un de nous tour à tour, pour connaître le journal du vaisseau , les lieues faites , l'état du vent, les nouvelles, etc., etc. Il lisait beaucoup, s'habillait vers quatre heures, et passait alors
i34 MÉMORIAL (Août 1 &i 5 }
dans la salle commune, où il jouait aux échecs avec un de nous ; à cinq heures, l'Amiral , venu de sa chambre quelques instans auparavant , lui disait qu'on était servi.
Tout le monde sait que l'Empereur n'était guère plus d'un quart d'heure à dîner; ici, les deux services seulement tenaient dune heure à une heure et demie ; c'était pour lui une des contrariétés les plus pénibles, bien qu'il n'en témoignât jamais rien; sa figure, ses gestes, toute sa personne , étaient constamment impassibles. Cette cuisine nouvelle , la différence des mets, leur qualité, n'ont jamais obtenu de lui ni approbation, ni rebut ; jamais il n'a exprimé ni désir, ni contrariété; il était servi par ses deux valets de chambre, placés derrière lui.
Dans le principe, l'Amiral voulait lui offrir de toutes choses; mais il suffit du simple remercîment de l'Empereur, et de la manière dont il fut exprimé , pour qu'il n'y revînt pas. Néanmoins il continua toujours beaucoup d'atten-» tiori sur cet objet; mais ce n'était plus qu'aux valets de chambre qu'il indiquait ce qu'il pouvait y avoir de préférable; ceux-ci s'en occu-
(Août 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. *35
paient seuls ; l'Empereur y demeurait tout-à-fait étranger , ne voyant, ne recherchant, n'apercevant rien; généralement gardant le silence, et demeurant au milieu de la conversation (bien que toujours en français, mais très-réservée), comme s'il ne 1 eût pas entendue. S'il lui arrivait de rompre le silence, c'était pour faire quelques questions scientifiques ou techniques , ou pour adresser quelques paroles à ceux que l'Amiral invitait occasionnellement à dîner. J'étais alors, la plupart du temps , celui à qui l'Empereur adressait les questions pour que je les traduisisse. On sait que les Anglais ont l'habitude de rester fort long-temps à table , après le dessert , pour boire et causer; l'Empereur, déjà très-fatigué, par la longueur des services, n'eût pu supporter cet usage; aussi, et dès le premier jour, immédiatement après le café, il se leva, et alla sur le pont ; le Grand-Maréchal et moi nous le suivîmes» L'Amiral en fut déconcerté; . il se permit de s'en exprimer légèrement avec les siens ; mais la comtesse Bertrand , dont l'an-< glais est la langue maternelle , reprit avec chaleur ; » N'oubliez pas , M. l'Amiral , que vous
i36 MÉMORIAL (Août i8i5)
» ayez à faire à celui qui a été lé maître du » monde , et que les rois briguaient l'honneur » d'être admis à sa table. — Cela est vrai , ré- » pondit l'Amiral. » Et cet officier, qui du reste a de la justesse dans l'esprit, une certaine convenance de manières, et parfois beaucoup de grâce, s'empressa de faciliter, dès ce moment, cet usage de l'Empereur : il hâta les services , et demandait, avant le temps, le café, pour l'Empereur et ceux qui devaient sortir avant lui. Dès que l'Empereur avait achevé, il partait ; tout le monde se levait jusqu'à ce qu'il fût hors de la chambre ; le reste demeurait à boire plus d'une heure encore,,
L'Empereur se promenait alors sur le pont, jusqu'à la nuit , avec le Grand-Maréchal et moi ; ce qui devint une chose de tous les jours et consacrée.
L'Empereur rentrait ensuite dans le salon , et nous nous mettions à jouer au vingt et un* Il se retirait d'ordinaire au bout d'une demi- ■ heure.
v Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. i3 7
Mardi i5 Août.
Payeur bizarre de fa Fortune.
JDans la matinée , nous avons demandé à être admis près de l'Empereur ; nous sommes entrés tous à la fois cl^ex lui ; il n'en devinait pas la cause : c'était sa fête; il n'y avait pas pensé. Nous avions l'habitude de le voir ce jour-là dans des lieux plus vastes et tout remplis de sa puissance ; mais nous n'avions jamais apporté de Vœux plus sincères et des cœurs plus pleins de lui*.
Nos journées se ressemblaient toutes : le soir nous jouions constamment au vingt et un ; l'Amiral et quelques Anglais étaient parfois de la partie. L'Empereur se retirait après avoir perdu d'habitude ses dix. ou douze napoléons ;. cela lui était, arrivé tous les jours , parce qu'il s'obsr tinait à laisser son napoléon jusqu'à ce qu'il* en eût produit un grand nombre. Aujourd'hui il en avait produit jusqu'à quatre-vingts ou cent ; l'Amiral tenait la main, l'Empereur voulait laisser encore, pour connaître jusqu'à quel point il pourrait atteindre ; mais il crut voir qu'il se* l - 9
i38 MÉMORIAL (Août 181 5)
rait tout aussi agréable à l'Amiral qu'il n'en fit rien : il eût gagné seiçe fois , et eût pu atteindre au-delà de soixante mille napoléons. Gomme on s'extasiait sur cette faveur singulière de la Fortune en faveur de l'Empereur , un des Anglais observa qu'aujourd'hui était le 1 5 d'août , jour de sa naissance et de sa fête.
Mercredi *6 au Luodi 21.
Navigation. — Uniformité. — Occupations. — Su; là femillp de 1? Empereur. -*- Soa origine. •— Anecdotes.
Nous doublâmes le cap Finistère le 16, le cap Saint -Vincent le 18; nous étions par le travers du détroit de Gibraltar le 19, et nous Continuâmes, les jours suivans, à faire voile le long de l'Afrique, vers Madère. Notre navigation ii offrait rien de remarquable, et toutes nos journées se ressemblaient dans nos habitudes et l'emploi de nos heures ; le sujet de la conversation seul pouvait offrir quelque différence. 5 l ''~"'
L'Empereur restait toute la matinée dans sa chambre : là chaleur était grande ; il ne s'habillait pais, et il demeurait à peine vêtu. Il n'avait
( Août n gi&) DE SAINTE-HÉLÈNE. i3g
peifefc de sommeil, et se ferait * plusieurs fois dans lât woitl La lecture étâft àori grand passetemps. frme^foiSàît venir presque tous les matins; je ki * traduisais ce* que rBnbycîôpéctie ' britannique ou tous les libres que nous avions pu trouver à hoté contenaient sur Sainte-Hellène, ou sut les pays dans te voisinage desquels nous naviguions. Gela* ramena, naturellement sou§ les yeux mon : Altlas 1 historique ; il n'avait fait que l'entrevoir à bord du Bellerophony et auparavant ri n'en avait qu'une très-fàusse idée. Il s en occupa trois ou quatre jours dfe suite: il- s ? eiï disait enchanté ; H ne revenait pas de ' la» quantité de choses qu'il y trouvait ; 'de l'or-' dre et de l'à^propos dans lequel elles se présentaient ;* il n'avait eu jusque là , difcaït-il , nullei idée dje cet ouvrage. C'étaient tes cartes' géographiques seules qti'il parcourait , passant toutes les autres^ la 1 mappemonde surtout fixait particulièrement son atteiltten et son suffrage. Je nfosais lhi dire et lui prouver <Jue lagéogra- ; phie était néanmoins la partie fàiblè ; qu'elle présentait, beaucoup moins de travail' et de fond ; que les tableaux généraux et tes tableaux:
i4o MÉMORIAL (Août i8ifr)
généalogiques étaient bien supérieurs : les tableaux généraux pouvant être difficilement surpassée par leur méthode , leur symétrie , leur clarté et la facilité tle leur usage ; et les tableaux généalogiques présentant , chacun isolément , une petite histoire entière du pays qu'ils concernent : ils en étaient tout à la fois ,- et sous tous les rapports , l'analyse la plus cornplète et les matériaux les plus élémentaires. ;
L'Empereur me demandait si cet ouvrage n'était pas employé dans toutes les éducations. S'il l'eût connu f disait-il, il en eût rempli les lycées et les çcoles. Il me demandait aussi pourquoi je l'avais publié sous le nom emprunté de Le Sage. Je répondais que j'en avais publié l'esquisse très-informe en Angleterre, au moment de mon émigration, dans un temps où nous* exposions nos parens en dedans , par nos seuls noms au dehors; et puis encore l'avais-je fait peut-être aussi , lui disais-je en riant , dans mes préjugés d'enfance, à la façon des nobles bretons qui , -pour ne pas déroger, déposaient leur épée au greffe, durant le temps de leur négoce , etc.
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. i4i
Tous les jours après dîner , l'Empereur , comme je l'ai déjà dit, se levait fort longtemps avant le reste de la table , et le Grand- Maréchal et moi ne manquions pas de le suivre sur le pont; j'y demeurais même souvent seul, parce que le Grand-Maréchal descendait alors auprès de sa femme , habituellement souffrante» - L'Empereur, après les premières observations sur le temps , le sillage du vaisseau , le vent , prenait • un sujet de conversation , ou revenait même à celui de la veille ou des jours précédens ; et après dix ou douze tours de promenade sur la longueur du pont, il ajtait s'appuyer, de coutume, sur lavant-dernier canon de la gauche du vaisseau, près du passe-avant. Les mtdthip men ( jeunes aspirans ) eurent bientôt remarque . cette prédilection d'habitude , et ce canon ne jut plus appelé , dans le vaisseau , que le canon de l'Empereur.
., , C'est là que l'Empereur causait souvent des .-.heures entières, et que j'ai entendu, pour la , première fois , une partie- de ce que je vais ra- ; conter ;. avertissant du resté que je transporte ici, en même temps, ce que j'ai recueilli plus
^4» . MiUKHVU'L <At^ti6i5)
t^wl 4f*ttS}lp foftjfl ;<Jes ppa;VCjraalijpi»4épBBr6ês qui
^Qïil s^ivi , jn? proposant é*n cela; de. présenter
|4ç agite" çt réqrti telit. ce que jîai: noté de re-
ls .j9]arguatile sur ce aujek Gfest peut-être ici le
^ jljleu *te dire ou de répéter raie fbjisr pour toutes ,
. xpe si , dans ce journal > col «trouva pen d'ordre ,
rW&$$ei ( jpq\h94e , c'est *fue le temps me pressé ;
; fliifi, jpef pp^te^p^^aS iUwauient , désirent ,
f$ .que; mçm itat d*e santé m'interdit tbwte ap-
^pjto^p^; je, crains de n'avoir pas le temps de
. finir. Toilà m$$ pW>pi>oAnes dxcuses > mes :yrais
titras, à l'indWg^nce : sur le ^tyled^Ia narration
et JWdo^nwçç des objets : }e reproduis à labiale
Ce que, Je retrouve ;•; jîen detaeuré irpst* près
ati premier jet. -• > r
Le nom de Bonaparte s'écrit; indistinçtetifreut Bonaparte *>tf ^Ruànaparte y ainsi que le savent tous l^s Italiens. Le /père de Napoléoa écrivait Buonaparte ; un oncle de celui-ci , v Jîarchidiacre Lucien , <qui lui a survécu et a servi dé pète à NfipoléQri et à tous' ses frères * écrivait sous le même toit et <dam le même temps! Bonaparte. Napoléon $ durant toute sa jeunesse ,; a digne Bijdn^aste^comn^e «on père. Arriva au çom-
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. itf
mandement de larmée 4It^ifc> il se,doi}na bien de farde d'altérer cette orthographe qui é.tait plus spécialement la, naaqce italienne ; mais plus tard, et au milieu des Français -j il voulut la franciser , et ne signa plus que Bonaparte. • .
Cette famille a joué long-temps un rôledisr tingué dans la moyenne Italie; elle a été puissante à Trévise; on la trouve inscrite sur le Livre d'or de Bologne et parmi les patriçes florentins.
Lorsque Napoléon, alors général de Tannée d'Italie , entra vainqueur dans Trévise, lès chefs dé là.viflé vinrent joyeusement àu-devant de lui , et lui présentèrent les titres et les actes <JWi prouvaient que sa : famille y avait joué un #r*ftd rôlfe.
- A l'entrevue de Dresde , avant la caippagnp de Russie, l'empereur François apprit Un jour à J empereur Napoléon, son -gendre, que sa famille avait été souveraine à Trévise ; qu'il eu était bien sûr , parce qu'il s'ep était fait représenter tous les documcns. Napoléon lui répondit en riant,, qu'il n'en. voulait rien savoir, qu'il préférait bien plutôt être le Rodolphe d'Habs-
144 MÉMORIAL (Aoat|8i5)
bourg de sa famille. François y attachait plus d'importance; il lui disait qu'il était bien indifférent d'avoir été riche et de devenir pauyre; mais qu'il était sans prix d'avoir été souverain , et qu'il fallait le dire à Marie-Louise , à qui cela ferait grand plaisir.
Lorsque Napoléon , dans la campagne d'Italie , entra dans Bologne , Marescalchi* Capr&ra et Aldinij depuis si connus en France, et alors députés du sénat de leur ville , vinrent lui pré-, senter, avec complaisance, leur Livre d'or, ou .se trouvaient inscrits le nom et les. armoiries de sa famille.;
- Plusieurs maisons ou édifice? attestent encore, dans Florence, l'existence dpnt y avait jadis joui la famille Bonaparte ; plusieurs demeurent encore chargés de ses écussons.
Un Corse ou un Bolonois, Césari je crois-, choqué' à Londres de la manière dont le gouvernement avait reçu la lettre pacifique du général Bonaparte entrant au consulat , publia alors des renseignemens généalogiques qui établissaient ses alliances avec l'antique maison
(Aoûti8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE, itf
û'Eft , Welf ou Guelf, supposée être la tige des présens rois d'Angleterre *.
Le duc de Feltre , ministre de France en Toscane, a rapporté à Paris, de la galerie de M édicis , le portrait d'une Buonaparte mariée à un des princes de cette famille. La mère du pape Nicolas Y ou de Paul Y de Sarzane, était une Bonaparte. •
C'est un Bonaparte qui a été chargé du traité par lequel s'est fait l'échange de Livourne contre Sarzane. C'est à un Bonaparte auquel , à la renaissance des lettres, on est redevable d'une des plus anciennes comédies , celle de la Feuve,
*Ce paragraphe s'est trouvé au manuscrit dûns un état à me laisser des doutes , et j'ai été sur le point de le supprimer. Toutefois voici ce qui me Fa fait conserver. Que prétends-je? Principalement laisser des matériaux. Or, indiquer comment je les ai recueillis, dire que je les tiens d'une simple conversation courante , que je puis les avoir défigurés en les saisissant au vol ; en laisser entrevoir les vices possibles, et mettre sur ia voie pour y remédier , n'ai-je pas assez rempli mon objet? D'ailleurs, je fais faire en cet, instant plusieurs de ces vérifications, et si les résultats m'arrivent à temps, on les trouvera à la fin de l'Ouvrage , en forme d'errata, ou comme appendice.
146 MÉMORIAL ^ (Ao0ti8i5)
qui est à la bibliothèque publique \ Paris *. Lorsque Napoléon , à la tète de l'armée d'Ita- )ie , marchait sur Rome , et recevait à Tolentino les propositions du Pape, un des négociateurs .ennemis observa qu'il était le seul Français qui , depuis le connétable de Bourbon ; eût marché «ur Rome; mais que ce qui ajoutait, disait-il, à cette circonstance quelque chose de bien jbizarre , c'est que l'histoire de la première expédition se trouvait écrite précisément par un des .parens de celui qui exécutait la seconde, par monsignor Nicolas Buonaparte , qui a laissé en effet le sac de Rome , par le connétable de Bourbon **. De-là peut-être , ou du Pape mentionné
* Vérifié à la bibliothèque royale; ce manuscrit s'y trouve en effet, et l'ouvrage est même imprimé.
** Vérifié à la bibliothèque, où se trouve en effet cette relation du sac de Rome; mais par Jacques Buonaparte, et non par Nicolas. Jacques était contemporain du sac de Rome, et témoin oculaire; son manuscrit a été imprimé , pour la première fois , à Cologne, en 1756, et le volume renferme une généalogie des Bonaparte, que Tan fait remonter très-haut , et que Ton qualifie d'une des plus illustres maisons de la Toscane.
Elle présente quelque chose de bien bizarre sans doute,
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 147
plus haut, le nom de Nicolas, <jti'on,a yoijlu, dans certain^ pamphlets , être celui de l'Empereur, au lieu de Napoléon. Cet ouvrage se trouve dans toutes les bibliothèques ; il est précédé d'une histoire de la maison Buonaparte , imprimée il y ? quarante ou cinquante ans , et rédigée par un professeur de l'université de Pise, le docteur Vaccha.
M. de Cetto, ambassadeur de Bavière, ma répété souvent que les, archives de AJunich renfermaient un grand nombre de pièces italiennes Qui témoignent l'illustration de cette maison. , , Napoléon,, an tewpstle; sa puissance* s'est constamment refusé^ toqte espèce de travail
c'est que le premier Bonaparte, mentionné .dans cette généalogie , est dit avoir été exilé, de sa patrie comme gibelin* jfttait-il donc du destin de cette famille, dans tWS les > temps» à toutes les. époques -, de 'devoir succomber sous la maligne influence des guelfs!
L'éditeur de Cologne écrit tantôt Buonaparte, et tantôt Bonaparte.
Ce ftOftftigftQr îiiûolfts Buonaparte^ donné, oi-dessiis au texte, comme l'historien, n'en est que l'oncle; il est mentionné du reste dans la généalogie, comme wa savant très-distingué , et comme ayant fondé la classe de jurisprudence à J'unirersîté .de Pise.
- i48 MÉMORIAL (Août i8i5)
ou même de conversation sur cet objet. Sous son consulat, il découragea trop bien la première tentative de ce genre , pour que personne essayât d'y revenir. Quelqu'un publia une généalogie dans laquelle on rattachait sa famille à d'anciens rois du nord; Napoléon fit persifler cet essai de la flatterie dans un papier public , où l'on finissait par conclure que la noblesse du Premier Consul ne datait que de Montenotte ou du dix-huit Brumaire.
Cette famille fut, comme tant d'autres, victime des nombreuses révolutions qui désolèrent les villes d'Italie; * les troubles de Florence mirent les Bonaparte au nombre des fuorusciti (émigrés). Un d'eux se retira d'abord à Sarzane, et de là passa en Corse, d'où ses descendans ont toujours continué d'envoyer leurs enfans en Toscane, à la branche qui y était demeurée à San-Miniato.
Depuis plusieurs générations, le second des enfans de cette famille a constamment porté le nom de Napoléon, qu'elle tenait, dans l'origine , d'un Napoléon des Ursins, célèbre dans les fastes militaires d'Italie.
(Août i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. i4g
Napoléon > après son expédition de Livourne , se rendant à Florence, coucha à San-Miniato chez un, vieil abbé Buonaparte, qui traita magnifiquement tout son état-major. Après avoir épuisé tous les souvenirs de famille, il dit au jeune général qu'il allait lui chercher la pièce la plus précieuse. Napoléon crut qu'il allait lui montrer quelque bel arbre généalogique, fort propre à gratifier sa vanité, disait-il en riant; mais c'était un mémoire , fort en règle , en faveur d un père Bonaventure Buonaparte , capucin de Bologne, béatifié depuis long-temps, et qu'on n'avait pu faire eanoniser à cause des frais énormes que Cela eût nécessités, t Le Pape ne vous le » refusera pas , disait le bon abbé , si vous le » demandez; et s'il faut payer, aujourd'hui * ce doit être peu de chose pour vous. »
Napoléon rit beaucoup de la bonhomie du vieux parent qui était si peu en harmonie avec les mœurs du jour , et qui ne se doutait nullement que les saints ne fussent plus dé saison. Arrivé à Florence, Napoléon crut lui être fort agréable en lui procurant le cordon de l'ordre de Saint-Etienne, dont il n'était que
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simple chevalier ; niais le pieux abbé était moins touché des faveurs de'fcè monde , que de l'attribution céleste qu'il réclamait ; et elle 1 n*è tait pas, au demeurant , sans des fondtemens réels ; le Pape , venu à Paris pour couronner l'Empereur Napoléon , mit à son tour sur le tapis les titres du père Bonaventure; c'était lui sans doute , disait-il , qui , du séjour des bienheureux , avait conduit son parent, comme par la main, dan» la belle carrière terrestre qu'il venait de parcourir; c'était ce saint personnage, sans doute, qui l'avait préservé de : tout danger dans ses nombreuses batailles, etc., etc. L'Empereur fit constamment la sourde oreille, et laissa à la bienveillance personnelle du Pape , à faire , de lui-même, quelque chose pour lé bienheureux Bonaventure.
5Le vieil abbé , dans la suite , laissa son héritage à Napoléon, qui, étant Empereur, en a fait présent à un établissement public de Toscane. Du reste , il serait difficile de lier ici aucun ensemble généalogique sur de seules conversations, l'Empereur n'ayant jamais regardé , disaitil en riant, un seul de ses parchemins. Ils sont
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toujours demeurés dans les mains de son frère Joseph , qull appelait gaîment le généalogiste de la famille. Et, dans la crainte de l'oublier, je consignerai ici , à ce sujet , que l'Empereur lui a remis, à Mtte d'Àix, au moment de son départ , un volume contenant les lettres autographes que lui ont adtesséiçs tous les souverains de l'Europe. J*ai montré pliis d'une fois mon chagrin à l'Empereur, de s'être dessaisi dun manuscrit historique si précieux *.
* A mon* retour e» Europe, je n'ai pas manqué de m'informer de cet important dépôt, et je me suis empressé de suggérer au prince Joseph de le faire recopier, pour assurer davantage son existence. Quel a été mon chagrin d'apprendre que ce monument historique était égaré; qu'on ne savait ce qu'il était devenu. Dans quelles mains pourrait-il être tombé ? Puissent-elles apprécier une telle collection, et la conserver à l'histoire !
Depuis la publication de mon Mémorial, voici ce que je trouve à ce sujet dans M. O'Méara, édition de Londres, 182a, page 4*6:
a Le prince Joseph, avant de quitter Roche fort pour » l'Amérique , crut prudent de déposer ces papiers pré- » cieux entre les mains d'une personne sur l'intégrité » de laquelle il avait le droit de compter; mais il paraît » qu'il en a été bassement trahi ; car il y a peu de mois , » ces lettres originales ont été apportées à Londres dans
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Charleé Bonaparte, père de Napoléon, était fort grand de taille, beau, bien fait} son éducation avait été soignée à Rome et à Pise , où il avait étudié la loi ; il avait de la chaleur et de 1 énergie. C'est lui qui, à la consulte extraordinaire de Corse, où Ton proposait de se soumettre a la France, prononça un discours qui enflamma tous les esprits; il n'avait alors que vingt ans.
» l'intention d'en trafiquer pour la somme de trente mille » livres sterling; ce qui a été immédiatement commune » que aux ministres de S* M. et aux ambassadeurs étran- » gers» Je tiens -de bonne source que l'ambassadeur de » Russie a payé dix mille livres sterling pour racheter * les seules lettres de son maître. Parmi divers passages » qui m'ont été répétés par ceux qui ont eu la faveur de » parcourir les pièces autographes, j'en remarque une » du roi de Prusse , écrivant qu'il s'était toujours senti » un sentiment paternel pour le Hanovre. En tout il pa- » rait, par ces papiers, que les souverains en général fai- » «aient de vives supplications pour obtenir du territoire. » Si l'on m'a dit vrai, il se pourrait qu'en dépit de l'infidélité que nous dévoile M. 0' Méara* nous. ne demeurassions pourtant pas entièrement privés de la connaissance de ce précieux recueil; le dépositaire, m'a-t-on assuré, s'étant, par une double vilenie, précautionné d'une copie à l'insu de ceux auxquels il avait vendu les originaux, et s'en étant arrangé depuis avec un éditeur qui s'occuperait de sa prochaine publication.
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«Si* pour être libre, il ne s'agissait que de lé » vouloir, disait-il, tous les peuples le seraient; » l'histoire nous apprend Cependant que peti » sont arrivés au bienfait de la liberté , parce » que peu ont eu 1 énergie * le courage et les * vertus nécessaires. »
Lorsque l'île se ttouva conquise, il voulut accôinpagnér Paoli dans son émigration; un vieux oncle, l' archidiacre Lucien, qui exerçait l'autorité d'un père sur le reste de sa famille, le força de revenir*
Charles Bonaparte, en 1779, Ait député $ pour la noblesse des États de Corse,, à Paris $ et mena avec lui le jeune Napoléon i alors âgé de dix ans. Il avait passé par Florence > et y avait obtenu une lettre de recommandation du grandduc Léopold pour la reine de France - 9 sa sœur. Il dut cette lettre au rang et à la considération que la notoriété publique, à Florence, assignait à son nom et à son origine toscane.
À cette époque , deux généraux français se trouvaient en Corse, fort divisés entre eux; leurs querelles y formaient deux partis : c'étaient M. de Mârbcufy doux et populaire; et 1. 10
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M. de Nar bonne Pellet, haut et violent. Ce dernier, d'une naissance et d'un crédit supérieurs, devait être naturellement dangereux pour son rival; heureusement pour M. de Marbeuf, beaucoup plus aimé en Corse, la députation de cette province arriva à Versailles ; Charles Bonaparte la conduisait ; il fut consulté , et la chaleur de ses témoignages fit donner raison à M. de Marbeuf. Le neveu de ce dernier, archevêque de Lyon et ministre de la feuille des bénéfices, crut devoir en venir faire des remercîmens à Charles Bonaparte % et quand celui-ci conduisit son fils à l'école militaire de Brïenne , l'archevêque lui donna une recommandation spéciale pour la famille de Brienne, qui y demeurait k plus grande partie de Tannée : de-là l'intérêt \ et lçs rapports de bienveillance des Marbeuf et ,\ des Brienne envers les enfans Bonaparte. flLa malignité s'est égayée à créer une autre cause ; la simple vérification des dates suffit pour la rendre absurde*
^ Le vieux M. de Marbeuf, commandant dans
Vl'île , demeurait à Àjaccio ; la famille Bonaparte y était une des premières ; madame Bonaparte
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était la plus agréable , la plus belle de la ville ; rien de plus naturel que le commandant y fixât ses habitudes , et lui prodiguât ses préférences.
Charles Bonaparte mourut à trente-huit ans7\ d'un squire à l'estomac. Il avait éprouvé une espèce de guérison dans un voyage à Paris; mais il succomba dans une seconde attaque à Montpellier, où il fut enterré dans un des couvens de cette ville.
Sous le consulat, les notables de Montpellier, \ par l'organe de leur compatriote Chaptal , ministre de l'intérieur, firent prier le Premier Consul de permettre qu'ils élevassent un monument à la mémoire de son père. Napoléon les remercia de leurs bonnes intentions , et les refusa* « Ne troublons point le repos des morts , » dit-il, laissons leur* cendres tranquilles. J'ai » perdu aussi mon grand-père , mon arrière* » grand-père, pourquoi né ferait -on rien pcrai » eux? cela mène loin. Si c'était hier que j'eusse » perdu mon père , il serait convenable et na- » turel que j'accompagnasse mes regrets de » quelque haute marque de respect ; mais il y a
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/ ' » vingt ans; cet événement est étranger au pu- \^ » blio , n'en parlons point. »
Depuis, Louis Bonaparte, à l'insu de Napoléon, fit exhumer le corps de son père, jet le fit. transporter à Saint -Leu, où il lui consacra m monument
Charles Bonaparte n avait été rien moins que dévot; il s'était même permis quelques poésies anti-religieuses j et, cependant, à sa mort, il ne se trouvait pas assez de prêtres pour lui à Montpellier, disait l'Empereur; bien différent en cela de son oncle, l'archidiacre Lucien, homme d'église, très -pieux et vrai croyant, mort long-temps aptes dans un âge fort avancé, Au moment de S'éteindre , il se fâcha Vivement contre Fesch, qui, déjà prêtre, était accouru en étole et en surplis, pour l'assister datis ses derniers momens ; il le pria de le laisser mourir tranquille , et il finit entouré de tous les siens , leur donnant les instructions du sage et la bénédiction des patriarches *.
* J'ai reçu prière du cardinal Fesch de vouloir bien appliquer ici quelques redressemens qui, bien que légers,
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L'Empereur revenait souvent sur ce vieil oncle qui lui avait servi de second père, et qui était demeuré long-temps le chef de là famille." Il était archidiacre d'Àjaccio, lune des premières dignités de l'île* Ses soins et ses économies
lui semblaient essentiels, et je n'ai pas cru pouvoir mieux faire à cet égard que de transcrire précisément l'article de sa lettre relatif à cet objet.
« Si vous veniez à faire une autre édition , marque-t-il, » je désirerais que vous missiez à l'article où vous parle* » de l'archidiacre , quelques mots qui rendraientla sc^ne » de ses derniers instans» Je lui demandai s'il ne voulait » pas faire entrer son confesseur ; il me répondit qu'il * n'avait plus rien à lut dire : or dans ce moment-là il » avait déjà reçu tous les sacrçnien? (le Féglise. Un scru- » pule où un zèle excessif de ma part, ne pouvait pas » donner occasion de faire soupçonner que l'archidiacre » ne se souciait pas de remplir tous aes devoirs religieux. » II est vrai que l'Empereur n'a dû se souvenir que d'une » partie de la chose , puisqu'il ne put pas entendre ce » que je disais au mourant; et en effet, l'Empereur m'a n dit la mênae chose à moi-même, dans des conversations » particulières , et ne voulut jamais entendre mon expli- » cation. Cependant je puis attester devant Dieu qu'il » avait mal saisi ma demande et la réponse de son oncle , 9 si toutefois \\ put entendre quelque chose. Au demeu- » rant cela ne fait rien , le défunt archidiacre n'en reeevra «aucun tort; on ne doit pas attendre que l'Empereur P fasse pour lui une profession de foi: »
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avaient rétabli les affaires de la famille , que les* dépenses et le luxe de Charles avaient fort dérangées. Le vieux oncle jouissait d'une grande vénération et d'une véritable autorité morale dans le canton : il n'était point de querelle quç les paysans et les bergers ne vinssent soumettre volontairement à sa décision ; et il les renvoyait avec ses jugemens et ses bénédictions.
Charles Bonaparte avait épousé mademoiselle Lœtitia Ramolino, dont la mère, devenue veuve, s'était remariée à M. Fesch, capitaine dans un des régimens suisses que Gênes entretenait d'habitude dans l'île. De ce second mariage vint la cardinal Fesch, <juî se trouve ainsi demi-frère de Madame, et oncle de l'Empereur.
Madame était une des plus belles- femmes de son temps, sa beauté était connue dans nie :
Paolit.au temps de sa puissance, ayant reçu une ambassade d'Alger ou de Tunis, voulut donner aux barbaresques une idée des attraits de l'île , et en rassembla toutes les beautés : Madame y tenait le premier rang. Plus tard, dans un voyage pour voir son fils à Brienne , elle fut remarquée , même dans Paris.
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Madame , lors de la guerre de la liberté corse , partagea souvent les périls de son mari , qui s'y montra fort chaud. Elle le suivit parfois à cheval dans ses expéditions , spécialement durant sa grossesse de Napoléon. Madame avait un grand caractère, de la forée d'âme, beaucoup d'élévation et de fierté. Elle a eu treice enfims, et eût pu facilement en avoir un grand nombre , étant devenue veuve 4 environ trente ans, et ayant prolongé au-delà de cinquante la faculté djen avoir. De ces treize enfans , cinq garçons seulement et trois filles ont vécu, et tous ont joué un grand rôle sous le règne de Napoléon. . Joseph* l'aîné de tous, qu'on voulut mettre d'abord dans l'église, à cause de l'archevêque de Lyon, Marbeuf, qui tenait la feuille des bénéfices , fit ses études en conséquence ; mais il s'y refusa absolument lorsque le moment arriva de s'engager. Il a été successivement roi de Naples et d'Espagne.
Louis a été roi de Hollande , et Jérôme j roi de Westphalie ; Êlifia* grande-duchesse de Toscane ; Caroline* reine de Naples; Pauline* prin-, cesse Borghèse. Lucien* que son second ma-
iQo MÉMORIAL (Août 181$)
riage et une fausse direction de caractère privèrent sans doute d'une coutonne, ennoblit du moins son opposition et ses différends, en venant, au retour de l'île d'Elbe, se jeter dans les bras de Napoléon, dans un moment où il était loin de regarder ses affaires comme assurées. Lucien , disait l'Empereur , eut une jeunesse orageuse; dès l'âge de quinze, ans il fut mené en France par M. de S**% qui en fit de bonne beure un révolutionnaire zélé et un çjubiste ardent. Et à ce sujet, Napoléon disait qu'on trouvait clans les nombreux libelles publiés contre lui, quelques adresses ou lettres signées Brutus Bonaparte, ou autrement, qu'on lui attribuait; il n'affirmerait pas, continuait*!^ que ces adresses ne fussent de quelqu'un de la famille; tout ce qu'il pouvait assurer, c'est qu'elles n'étaient pas de lui, Napoléon.
J'ai vu le prince Lucien de fort près au retpur de l'île d'Elbe ; il eût été difficile de montrer (les idées politiques plus saines, mieux arrêtées , ainsi qu'un dévouement plus absolu et jnieux intentionné.
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Mardi 22 au Samedi 26.
Madère , etc. — Vent très-fort. — Jeu d'échecs,
Le vingt-deux nous eûmes connaissance dé Madère ; à la nuit nous arrivâmes devant ie port ; deux bâtimens sei^ls furent envoyés au mouillage pour les besoins de l'escadre. Le vent /était très-fort, la iper fort grosse; l'Empereur s'en trouva gêné, et j'en fus fort malade. Il ventait coup de vent; l'air était excessivement chaud $t comme chargé de sable extrêmement fin : c'étaient ces vents terribles du désert d'Afrique qui en transportaient jusqu'à nous les émanations. Ce temps dura toute la journée du lendemain; la communication avec la terre devint très-difficile; cependant le consul anglais vint à bord 2 il nous dit que depuis nombre d'années l'on n'avait eu un temps pareil; toutes les vitres de la ville étaient brisées, on respirait à peine dans les rues, et la récolte de ' vin était perdue. Durant ce temps nous courions des bordées devant la ville ; nous continuâmes ainsi toute, la nuit suivante et la journée du vingt - quatre .., qù ' nous embar-
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i6a MÉMORIAL (Août i8i5 )
quâmes quelques bœufs et d'autres provisions , comme des oranges non mûres, de mauvaises pêches, des poires sans goût; mais des figues «t du raisin excellens. Le soir nous fîmes route avec une grande rapidité, le vent étant demeuré toujours très-fort. J^e vingt-cinq et le vingt-six on mit en panne une partie de la journée , pour distribuer les approvisionnemens dans l'escadre ; le reste du temps en fit bonne et grande route.
Rien n'interrompait l'uniformité de nos momens; chaque jour passait lentement en détail , et grossissait un passé qui , en masse , nous semblait court, parce qu'il était sans couleur, et que rien ne le caractérisait.
L'Empereur avait accru le cercle de ses diversions d'une partie de piquet, qu'il faisait assez régulièrement vers les trois heures. À ce piquet succédaient quelques parties d'échecs avec le Grand-Maréchal, M. de Montholon ou quelque autre , ce qui conduisait au dîner. II n'y avait personne de très-fort aux échecs sur le vaisseau; l'Empereur l'était infiniment peiH il gagnait avec les uns, et. perdait avec les au-
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très ; ce qui le conduisit un soir à dire ; * Com* » ment se fait-il que je perde très-souvent avec » ceux qui n'ont jamais gagné celui que jç » gagne presque toujours? Cela n'implique-t-il » pas contradiction? Gomment résoudre ce pro* » blême? » dit-il en clignant de l'œil, pour faire voir qu'il n'était pas la dupe de la galanterie habituelle de celui qui en effet était le plus fort. Le soir bous ne jouions plus au vingt et un; nous l'interrompîmes pour l'avoir porté trop haut, ce qai avait paru déplaire k l'Empereur, fort ennemi du jeu* Au retour de sa promenade sur le pont, après le dîner, Napoléon faisait encore deux ou trois parties d'échees* $t se retirait 4e très-bonne heure.
Dimanche 27 au Jeudi 3i.
Canarfes. .— Passage du Tropique. ~- Un homme à I* mer. — Enfance de l'Empereur» — Détails. — Napoléon à Brienne. — Pichegru. — Napoléon à l'école militaire de Paris. — Dans l'artillerie. — Ses sociétés* — Napoléon au commencement de la révolution.
Le dimanche tingt-sept, nous nojis trouva- Hies , au jour , au milieu des Canaries que
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nous traversâmes dans la journée, faisant dix et douze nœuds (trois ou quatre lieues), sans avoir aperçu le fameux pic de Ténériffe : circonstance d'autant plus rare , qu'on le voit dans des temps plus favorables, à la distance de plus de soixante lieues.
Le vingt-neuf nous traversâmes le Tropique ; nous apercevions beaucoup de poissons volans autour du vaisseau. Le trente et un, à onze heures du soir, un homme tomba à la mer:
c'était un nègre qui s était enivré ; il redoutait les ooups de fouet qui devaient être lé châtiment de sa faute ; il avait essayé plusieurs foïs, dans la soirée , de se jeter à la mfer ; dans une dernière tentative il réussit à s'y précipiter; mais il s'en repentit aussitôt, car il poussait de grands cris; il nageait très-bien, cependant un canot le chercha vainement long-temps; il fut perdu.
Le cri d'un homme à la mer a toujours, à bord d'un vaisseau, quelcjue chose qui saisit; tout l'équipage ému se transporte et s'agite en tous sens ; le bruit est grand , le mouvement universel. Comme, dans cette circonstance \ je
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mé rendais de dessus le pont à la chambre commune , . par la porte qui conduisait vers l'Empereur, un Midshipman (aspirant) , de dix pu douze ans, d'une figure tout à fait intéressante, qjui croyait que j'allais trouver l'Empereur , m'arrêta par l'habit , et , avec l'accent du plus tendre intérêt : « Ah ! Monsieur,, me 9 4it-il , n'allez pas l'effrayer ? Dites-lui bien jj au moins que tout ce bruit n'est rien ; que » ce ù*est qu'un homme à la mer. » «Bon et innocent enfant qui rendait bien plus ses sentimens que sa pensée !
En général, tous ces jeunes gens , qui étaient en assez grand nombre à bord , portaient à l'Empereur un respect et une attention tout à fait marqués. Ils répétaient tous les soirs une scène qui imprimait chaque fois quelque chose de touchant : tous les matelots, de grand matin , portent leurs hamacs dans de grands filets sur les côtés du vaisseau; le soir, vers les six heures, ils les enlèvent à un, coup de sifflet; les plus lents sont punis; il y a donc une véritable précipitation : or il y avait plaisir, en cet instant, à voir cinq ou six de ces enfans faire
tm MÉMORIAL ( Août I«i5 )
Cercle autour de l'Empereur, soit qull fût au milieu du pont , ou sur son canon de prédilection ; d'un côté , ils suivaient dW œil inquiet ses mouvemens j de l'autre, ils arrêtaient, dirigeaient ou repoussaient, du geste et de la voit, les matelots empressés. Toutes les fois que l'Empereur me voyait considérer ce mouvement , il observait avec complaisance' que le Cœur des enfans était toujours le plus disposai & l'enthousiasme.
Je vais continuer ce que divers momens m'ont fourni sur les premières années de l'Empereur.
'" Napoléon est né le ï5 août I769, jour de l'Assomption , vers midi. Sa mère , femme forte au moral et au physique , qui avait fait la guerre grosse de lui , voulut aller à la messe à cause de la solennité du jour ; elle fut obligée de revenir en toute hâte, ne put atteindre sa chambre à coucher, et déposa son enfant sur Un de ces vieux tapis antiques à grandes figures , de ces héros de la fable ou de l'Iliade peut-être : c'était Napoléon.
Napoléon , dans sa toute petite enfance , était
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turbulent, adroit, vif, preste à l'extrême; il avait, dit-il, sur Joseph, son aîné, un ascendant des plus complets. Celui-ci était battu , mordu; dés plaintes étaient déjà portées à la mère , la mère grondait , que le pauvre Joseph n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir la bouche.
Napoléon arriva à l'école militaire de Brienne à l'âge d'environ dix ans. Son nom, que son accent corse lui faisait prononcer à peu près Napoilloné , lui valut des camarades le sobriquet de la paille au nez. Cette époque fut, pour Napoléon , délie d'un changement dans son caractère. Au rebours de toutes les histoires apocryphes qui ont donné les anecdotes de sa vie , Napoléon lut à Brienne, doux, tranquille, appliqué , et d une grande sensibilité. Un four le maître de quartier, brutal de sa nature, sans consulter, disait Napoléon, les nuances physiques et morales de l'enfant, le condamna & porter l'habit de bure , et à dîner à genoux à la porte du réfectoire : ■ c'était une espèce de déshonneur. Napoléon avait beaucoup cLm ou impropre , une grande fierté intérieure ;^P**no~
i08 MÉMORIAL (Août 181 £r)
ment de l'exécution fut celui d'un vomissemèitt subit, et d'une violenté attaque de nerfs. Le Supérieur , qui passait par hasard , l'arracha au supplice, en grondant le maître de son peu de discernement, et le père Patrault, son professeur de mathématiques , accourut , se plaignant que , sans nul égard , on dégradât ainsi son premier mathématicien.
* « A lage de puberté, Napoléoii devint morose > sombre; la lecture fut pour lui une espèce de passion poussée jusqu'à la rage ; il dévorait tous les livres. Pichegru fut son maître de quartier çt son répétiteur sur les quatre règles de l'arithmétique.
» Pichegru était de la Franche -Comté , et d'une famille de cultivateurs. Les minimes de Champagne avaient été chargés de l'école militaire de Brienne ; leur pauvreté et leur peu de ressource attirant peu de sujets parmi eux, faisaient qu'ils n'y pouvaient suffire; ils eurent recours aux minimes de Franche - Comté ; le
Pjttre dictée de l'Empereur i on vefrft plus tard qua«^L comment.
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père M * fut un de ceux-ci. Une tante de Pi- ^\ chegru, sœur de la charité, le suivit pour avoir soin de l'infirmerie , amenant avec elle son neveu , jeune enfant auquel on donna gratuitement l'éducation des élèves. Pichegru , doué d'une grande intelligence, devint, aussitôt que son âge le permit, maître de quartier, et répétiteur du père ***, qui lui avait enseigné les mathématiques. Il songeait à se faire minime : c'était là toute son ambition et les idées de sa tante; mais le père *** l'en dissuada, en lui disant que leur profession n'était plus du siècle , et que Pichegru devait songer à quelque chose de mieux; il le porta à s'enrôler dans l'artillerie, où la révolution le prit sousofficier. On connaît sa fortune militaire : c'est le conquérant de la Hollande. Ainsi le père *** a la gloire de compter parmi ses élèves les deux plus grands généraux de la France moderne.
» Plus tard, ce père *** fut sécularisé par M. de Brienne, archevêque de Sens et cardinal de Loménie , qui en fit un de ses grandsvicaires , et lui confia la gestion de ses nombreux bénéfices.