‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 4)Chapitre 4 sur 11 · lo · texte numérisé non relu

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i54 MÉMORIAL (Sept. 1816)

ton!» ses éngagemens vis-à-Tis de lui. Il se trouvait encore des. Bavarois dans sod armée, et Napoléon fait écrire à leur chef* que la Bavière i tenant de lui déclarer déloyalement la guerre ,

* cette circonstance autoriserait 'à les désarmer

* et à les reténil" prisonniers de guerre} mais

* c^e de tels actes sont contraires àia coti^Baùce » que Napoléon reut que les troupes à ses ordres i aient eu lui. » Et il leur fait donner des vivres » et les l'envoie. L'histoire comparera ! *.

(L). J'ai sous les yeux des notes d'un officier très - distingué , relatives à la capitulation de Dresde. Enumérant tout ce que nous avions laissé dans les plaees dont nous demeurions séparés , il porte leur total à cent soixante-dix-sept mille hommes! ! !. .. L'Empereur n'en avait que cent cinquante-sept mille à Leîpsick, et quelle différence dans nos destiuées si cette masse ou seulement une partie se fût trouvée sous sa main

* Au ûiilieu àe la déloyauté générale, le roî de tVurtemberg |)résente une exception bien honorable. Ce prince, quoique déjà en guerre avec nous, cassa la brigade de cayalerie et les corps d'infanterie de ses troupes qui passèrent à Tennemi, et retira à leurs officiers la décoration de son ordre.

(Sept. 1818) DE SAINTE-HÉLÈNE. i5S

dans C6t ëTénement décisif. Mais les cir<3ons^ tances forcées 9 et non un, système suivi, avaient «aiené cette malheureuse dispersion- Or, voîcî ce que je trouve littéralement dans ces notes tou« chant la violation de la capitulation de Di^esde. «Avant -tout, il importe de savoir, y est-il dit, qu'il était jirrèté dans le plan de. la coalir lion contre La France , coalition dont le prince de Schwartzemberg était le prétent^om , qu'au fur et à mesure des offres de capitulation dé chacune de nos nombreuses garnisons , on la lui accorderait belle et honorable ; mais qu'aucune ne serait exécutée. Ce point de fait est matériellement prouvé ; -car le mptif du refus de h capitulatiosi souscrite à Dresde entre M. le maréchal Saint- Cyr et MM. les généraux Toîstoy et de KJénau , fut que le prince de Schwart- 2Êemberg ne pouvait la ratifier, parce que M. le comte de Lobau, aide-de-camp de Napoléon, enfermé dans Dresde avec le Maréchal , . avait protesté contre cette capitulation; et quelque temps après , la capitulation de Dantzick souscrite avec le général Kapp , fut déclinée sous le prétexte atrocement faux que la garnison de

156 MÉMORIAL (Sept. iSiB^)

Dresde y malgré les stipulations de la sieûne, ayant repris du service sitôt son arrivée à Strasbourg, on ne pouvait plus dès-lors' approuver la capitulation de Dantzick sans s'exposer aux mêmes inconvéniens. »

• Voici ce qui met à nu encore plus, s'il est possible, la déloyauté des alliés. La garnison de Dresde, composée de deux corps d'armée, et formant quarante -cinq mille hommes, capitula le onze novembre *.

* Le parti de rendre la place avait été loin d'être una* nitiie dans la garnison. Il y eut, à cet égard, deux opinions : Tune fut de rentrer en France àTaide d'une capitulation , et ce fut celle qu'on adopta; la seconde était bien autrement vigoureuse. Il ne s'agissait rien moins que de sortir de Dresde avec l'élite de la garnison, de descendre l'Elbe en débloquant successivement Torgau, où se trouvaient vingt-huit mille hommes, Wittemberg, où il y en avait cinq mille , Magdebourg, qui en comptait vingt mille , et d'arriver à Hambourg, où s'en trouvaient trente-deux mille; alors, avec cette armée de soixante ou quatrevingt mille hommes agglomérés de la sorte, on fût rentré en France en marchant sur le ventre de l'ennemi ; ou bien encore on l'eut contraint de rétrograder en manœuvrant sur ses derrières; on eût paralysé les grandes levées en masse qui sont venues accabler nos vieilles

(Sçpt. i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. iSy

« La capitulation portait que révacuation de la place parles Français se ferait en six colonnes el en six journées successives ; que la destination générale de la garnison serait Strasbourg.

» Cette capitulation s'exécuta quant à 1 eracuation par nous et à la prise de possession par Tennemi ; mais notre sixième colonne avait à peine feit une journée de route hors de la ville que l'on déclara que cette même capitulation était déclinée et rejetée par le généralissime

bandes; et eùt-on été malheureux, Tissue n*eût pas été plus funeste que la capitulation. Cet avis fut fortement soutenu par le comte de lobau, les généraux Teste, Moutan-Duvemet etautres. La détermination était grande, digne de notre gloire , tout, a fait en harmonie avec nos actes passés, et c'était l'intention de TEmpereur, qui expédia à cet effet des ordres qui ne purent parvenir. Le désespoir de se rendre était tel , qu'une partie de l'armée suggéra au chef de l'opposition de se saisir du commandement ; mais le respect à la discipliné l'emporta chez lui sur l'ardeur de combattre; toutefois, ce ne fut pas sans s'exprimer avec la dernière violence dans le conseil, où l'on assure que dans son intrépide, indignation, il s'emporta au point de s'écrier au général en chef : « L'Empe- » reur me dira que j'aurais dà, le pistolet au point, me » saisir du commandement. »

t5ë MÉMORIAL (Sept. iSi6)

prince de Schwartzeuibei^ , au tenpes dun ardre do dix-^netif noveiobre.

» Lorsque le maréchal Saiiit-G3nr se plaignfit de cette disposition , on lui offrit, en conipen-> sation de oe déni de justice , de le laisser rentrer à Dresde ayec ses troupes ^ et d^e le remettre en possession de tous les moyens de défense dont il arait disposé avaat la capitulation; c'était une ironie*

» Le Maréchal négociant en vain pour l'exé* cution littérale de tous les articles consentis, avec pouvoir valable , par le comte de Klénau , force fut pour cette malheureuse garnison disloquée et coupée, de se rendre aux différent cantonnemens qui lui furent assignés dans la Bohème, au lieu de poursuivre sa marche vers le Rhin.

» Le Maréchal, outré de cette violation ma-* nîfeste , dépêcha , pour en prévenir Napoléon , un oflGicier supérieur; mais les alliés retardèrent sa marche sous divers prétextes. Il n'arriva à Paris que le dix-huit décembre ; la série des événemens postérieurs 2iYadt rendu le iiial sansk remède. »

(Sept. 1616} D£ SAINïJg-HÉLÈNE. 159

Après h nomeapUtur.e de$ ^écoptioaç et des perfidie^ .qnç je yiens d'éaQnc^r^ et que les coalisés avaient érigées en système , on doit être peu surpris que Napoléon , qui les apercevait clairemeat , ne comptât an aucune manière sur la faicieuse déclaralion de Francfwt, et qu'il s'iadignfit de Taveugleinent de notre Corps Législatif , dont la commission, p^r. malveillance ou par travers d'esprit , acheva de ruiner les affaires. Napoléon fut plus d'une fois sur le poipt de mander cette commission, me disait-il, afin de s'entretenir confidentiellement avec elje et à cœur ouvert sur le véritable état des choses, et le péril imminent dont nous étions menacés. Parfois , observait-il , il pensait qu'il eut îndutfta- }>lemçnt ramené leurs cçeurs français , parfois il redoutait , au coQtraire , certaines ppinjâtretés, peut-être malveillantes , qui eussent pu faire dégénérer l'affaire en polémique , ce qui 9 vu J'esprit du moment, eût encore affaibli UPS ressources et hâté la dissolutiou.

L'Empereur est revenu souyeut et en diyerses circonstancç;5 .sur ce point critique de nos destj-

i6o MÉMORIAL . (Sept. iSi5)

nées. Je Tai toujours passé, parce que le détail n*en présentait rien d'agréable ni de cùMoluaU

Mardis,

Trail de bienfaiaance. — Voyage à Amsterdam ; les Hol-* landais, ato. — Hastaores de septembre. — Sur les réTolations en général; fiitaiité contre LoiiU TiSl.

Sur les trois heures TEmpereur m'a fait demander dans sa chambre : il achevait sa toilette ; et comme il pleuvait en ce moment, il a gagné le salon , où il m'a dit des choses fort curieuses qu'on supposerait le concerner, et dans lesquelles )e jouais un grand rôle • ,

Plus tard , l'Empereur a essayé quelques tours sur l'espèce de prairie qui avoisine sa bibliothèque. Le vent était très-violent; il. est rentré et s'est mis à jouer au billard, chose dont il se doute à peine.

Dans la journée l'Empereur disait que , voyageant avec l'Impératrice, il se trouvait un jour à dé jeûner dans une des îles du Rhin. Une petite ferme était dans }e voisinage ; pendant qull

(Sept. iSi6) DE SAirrB-HÉtÈiNË. i6i

était à table, il en fit venir le paysaa, le quesH tionna sur tout ce qui pouvait le rendre hieu* reuXy lui dit de le demander hardiment; et, pour lui donner plus de confiance , il lui fit boire, disaiWl^ plusieurs verres de vin. Le paysan , moins circonfscrit et «lieux avisé que dans les trois souhaits, parcourut le maximum de tous ses besoins. L'Empereur commanda au préfet d'y pourvoir sur-le-champ. On fit le compte , et la somme ne s'élevait pas- au-dessus de six à sept mille francSc

Une autre fois , en Hollande , disait-il encore ^ faisant une traversée eu yacht , et causant avec celui qui tenait le gouvernail ^ il lui demandait ce que pouvait valoir-son 'bâtiment. « Mon bâ- » timent! il n'est pas à moi, dit l'homme; je » serais trop heureux , il ferait ma fortune. — Eh » bien ! je te le donne , dit l'Empereur à cet » homme, qui y parut fort peu sensible. » On prit sa froide Indifférence pour le flegme naturel du pays; mais ce n'était pas cela. « Quelle fa- » veur m'é-t-il donc fait? dit-il à un de ses ca- » marades qui le félicitait; il m'a parlé, et voilà » tout; il m'a donné ce qui ne lui appartient pas :

i6a BlilMOm^t (Sept. 1816)

» quel diable de préseat 1 » Cependant Durée avait été payer le maj^e du bâtiment ; U en ter nait la quittance de vente qu'on remit à rhomine^ Dès q^'il commença à comprendre , sa joie fut jusqu'au délire; il fit des folies. La somme était encore à peu près la même que ci-dessus. « Ainsi » » disait l'Empereur , on voit que les désirs des i bommes ne sont pas aussi immodérés qu'on le » pen^9 et qu'il est plus facile de les rendre » beureux qu'on ne le croit! car, assurément, » ces deux bommes trouvèrent le bonbeur *. »

* Napoléon répétinît souvent des traîts de la sorte ; en voici un écrit sous sa dictée 5 il s'agit du passage dtt Saint- Bernard, ayant la bataille de Marengo.

«Le Consul montait, dans le plus mauvais pas, le mulet » d'un habitant de Saint-Pierre, désigné comme étant le » mulet le plus sûr de tout le pays. Le guide du Consul j* était un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deuï » ans , qui s'entretint beaucoup avec lui , en s'abandon- » nantà cette confiance propre à son âge, et à la simpli- » cité des habitans des montagnes. Jl confia au premier » Consul toutes ses peines, ainsi que les rêves de bonheur A qu'il faisait pour l'avenir, ^rrivé au couvent, le premier » Consul, qui jusque là pe lui avait rien témoigné, écrivît » un billet et le donna à ce paysan pour le remettre à son p ^dre^se. Ce Wllet était ua ordre qui prescrivait div^£i»çs^

(SepU 1816) DE SàINT£*.HÉLÈN£. i63

Quand TEnipereur fut visiler Amsterdam , la population , dit-îl , était très-montée contre lui j mais à peiné il avait parti qu'il ârvait remué les cœurs les plus froids. Il ne voulut d'aati'e|garde que la garde d'honneur de la ville ^ et ce trait de confiance lai ramena aussitôt tous les seiitimens hollandais. Il était sans cesse au milieu d'euK tous. Dans une certaine occasion /il aborda vis-^ à-vis d'eux frandietnent la question. « On vous » dit mécontens ; tnaîs pourquoi ? La' France ne » vous a pas conquis, elle vous a adoptés ^ il il'est t aucune exclùsiion pour vous'; vous partages D toutes les faveurs de la famille. Considér^z^ » vous : j'ai pris parmi vous des préfetis , des » chambellans, des conseillers d'État, dans le » juste rapport de votre population , et j'ai

» dispositions, qui eurent lieu immédiatement. après le » passage , et* qui réalisaient toutes les espérances du jeune » paiysan ; telles que la bdtissé d'une maiaon, l'achat d^un » terrain, etc. Quelque temps après son retour, rétonne*- » ment du jeune montagnard Oit bien grand de voir tant D de monde s'empresser de satisfaire ses désirs, et la p fortune lui arriver de tous côtés. » ( Mémoires de Napolé<Hi par le général Gourgàud , tome I, Marengo. ) ,

64 UlàUOAUL (Sept 1816^)

accru ma garde de votre garde hollandaise. Vous TOUS plaignez de souffrir ; mais en France on souQre davantage ; nous souffrons tous, et cela durtra tant que } ennemi commun , le tyran des mers , le vampire de votre commercé,, ne sera pas ramené à la raison» Yobs vous plaignez de vos sacrifices? Mais venez en France, et vous verrez tout ce qui vous reste encore au-dessus .de nous ; alors vous vous estimerez moins malheureiyc peut^^tre... Mais pourquoi ne vous félièiteriez-vous pas plutôt de la fatalitij qui amène votre réunion, arec nou^? Dans la composition nouvelle de l'Europe, que seriez-vous désormais, laissés à vous-mêmes? Les esclaves de tout le monde ; au lieu qu*identiËés à la France , vous êtes appelés à faire, un jour avec éclat tout le commerce <^ grand Empire. 1 Puis prenant le ton de la gaîté, il leur dit : « J*ai fait tout pour vous plaire et vous accommoder. Ne vous ai-je pas envoyé pour vous gouverner, justement Thomme qu'il vous fallait, le bon et pacifique Lebrun ? Vous pleurez avec lui, il pleure avec vous, vous pleurez ensemble 4 que pouvais-je faire de mieux.? »

(Sept. 1816) DE SAINTE-nÉLÈNE. lOS

Et à ces mots le flegme hollandais disparut ; tout rauditx>ire se mit à rire aux éclats , et l'Empe* reur put compter sur eux. • Du reste, ajouta- » t-il , espérons que ce ne sera pas long ; éroyez » que je le désire autant que vous. Ceux d'entre 9 vous qui Yoyent loin tous diront que rien de » tout ceci n'est dans mon caprice , ni dans mes » intérêts. »

L'Empereur laissa le peuple d'Amsterdam ivre de sa personne , et emporta lui-même des sentimens très-prononcés en sa faveur/ Il avait coutume de se plaindre^ avant son voyage, que quiconque était envoyé par lui en Hollande , y devenait aussitôt Hollandais : il le rappela au Conseil d'État à son retour, et dit qu'il Tétait devenu lui-même. Et un jouf qu'un des orateurs parlait légèrement de l'esprit des Hollandais : » Messieurs, dit-il, vous pouvez être plus aima- » blés ; mais je vous souhaite leur moralité. »

Après dîner, quelqu'un ayant mentionné la date du jour, (trois septembre. )

L'Empereur a dit à ce sujet des paroles bien remarquables. En voici quelques-^unes : « C'est » l'anaiversaire d'exécutions bi«n épouvantabies.

tG6 li!ÉMORIAL (Sept. 1816)

9 bien hideuses , une réaction en p^it de la Saint-' » Barthélemi » une tache pour nsous , moindre » sans doute .parce qu'elle a fmt moins de victimes D et "qu'elle n'a pas posté la sanction du gouver<« » ment ,. qui essaya même de punir le crime. Il > a été commis par la scoîninune de Paris , puis- » sance spontanée 9 rivale de la législature ^ sa* » pérîeure même,

' » Au surplus, disait l'Empereur, ce fut bien » plutôt Tac le du fanatisme que celui de la pure D scélératesse; on a vu les massacreurs de sep- » tembre massacrer l'un d'entre eux pour avoir » volé durant leurs exécutions. Ce terrible évé- » nement,: continuait l'Empereur, était dans la 9 force des choses et dans Tesprit des hommes. 9 Point de bouleversement politique sans fu- 9 reur populaire , point de danger pour le peuple » déchaîné, sans désordre et sans victimes. Les » Prussiens entraient ; avant de courir à eux , » on a voulu faire main basse sur leurs auxiliaires » dans Paris. Peut-être cet événement influa-t-il 9 dans les temps sur le salut de la France. Qui » doute qtie dans lès derniers temps, lorsque p les étrangers approchaient, si on eât renouvelé

(Sept. 1816) DE SAlNtlE-HÉLÈNE. x6<}

j) de telle» horreurs sur leurs amis, îls eussBnt «jamais dominé la France? Mais nous ne le r pouvions, nous étions détenus légitimes ; la » durée de Faulorité, nos victoires, nos traités^ » le rétablissement de nos mœurs , avaient fait »*de nous un gouvernement régulier; nous ne i pouvions nous charger des mêmes fureurâ nî » du même odieux que la. multitude. Pour moi^ t je ne pouvais ni ne voulais être un Rôi de la » Jacquerie^

» Règle générale. Jamais de révolution sociale j» sans terreur. Toute révolution de cette nature À n*eSt et ne peut être dans le; principe qu'une » révolte. Le temps et les succès parviennent » seuls à Tennoblir, à la rendre légitime ; mais » encore une fois on n V pu y parvenir que par » la terreur. Comment dire à tous ceux qui rem- » plissent toutes les administrations , possèdent » toutes les charges, jouissent de toutes les for- » tunes : Allez-vous-en? Il est clair qu'ils se défeti- V draient : il faut donc les frapper de terreur, » les mettire en fuite, et c'est ce qu'ont fait la » lanterne' et les exécutions populaires. Là ter- » reur en f rance a commencé le quatre août.

ii68 MÉMORTAI. (SopL îSi6)

« Iprâqu'on a aboli la noblesse , les dîmes , les » féodalités , et qu'on a jeté tous ces débris au > peuple. Il se les est partagés , n'a plus youlu » les perdre, et a tué. Alors seulement il a com- » pris^ la révolution , et s'y est vraiment înlé- » ressé« Jusque-là , il existait assez de morale ^t 9 de dépendance religieuse parmi eux » pour » qu'un grand nombre doutât que sans le Roi I» et les jdîmes , la récolte put venir comme de » coutume.

» Toutefois 9 concluait l!Empereur, une révo- I» lution est un des plus grands maux dont le » ciel puisse affliger la terre. C'est le fléau de la » génération qui l'exécute ; tous les avantages » qu'elle procure ne sauraient égaler le trouble • dont elle remplit la vie de leurs auteurs. Elle » enrichit les pauvres, qui ne sont point sa- » tisfaits; elle appauvrit les riches, qui ne sau- » raient l'oublier; elle bouleverse tout; dans les ^ » premiers momens elle fait le malheur de tous, » le bonheur de personne.

» Le vrai bonheur social, il faut en convenir, » est dans l'usage paisible, dans l'harmonie des » jouissapces relatives de chacun. Danf les temps

(Sept i«i6) DE SAINTE^HÉLÈNS. i6g

» réguliers et tranquilles » ohacua a soa bon^ » beur : le cordonnier est aussi heureux dans sa

• boutiijue que moi sur le trône; le simple* ofiBr » cier jouit autant que son général. Les révolu- » tions les ^lieux fondées détruisent tout à Tins- » tant m^me, et ne remplacent que dans l'avenir.

• La nôtre a semblé d'une fatalité irrésistible ; » c'est qu'elle a été une éruption morale aussi iné- 9 vitable que les éruptions physiques ^ un vrai

• volcan ; quand les combinaisons chimiques » qui produisent celui-ci <sont complettes , il « éclate; les combinaisons morales qui produi- » sent une révolution étaient à point chez nous ^ » elle a éclaté. » ^ ^

Nous demandions à TEmpereur s'il croyait qu'il eût été. possible d'arrêter la jrévolution à sa naissance*. Il le croyait sinon impossible , du moins J)ien difficile. Peut-être, disaît-il, auraiton pu conjjirer l'orage, ou le détourner par quelque grand acte machiavélique, en frappant d'une matin de grands invidus ^ et en concédant de l'autre à la nation ^ en lui accordant franchement la réformation que. demandait le temps, et dont une partie avait déjà été mentionoiée 6. 1 1

i^o MÉMORIAL (Sept. 1816)

dans la fameuse séance royale. « Et encore tout 9 cela 5 obsenrait TEmpereur, n'eut-il été que se » saisir de la révolution et la diriger soi-même.» Il pensait que quelque autre combinaison de la sorte eût pu réussir peut-être encore au dix août, si le Roi fût demeuré vainqueur. Les deux époques , selon lui , étaient les seules qui eussent pu présenter quelques chances désespérées , parce que, lors de Versailles, la nation n'était point etfbore toute ébranlée , et qu'au- dix août elle était déjà bien fatiguée; mais les haCits intéressés , observait l'Empereur , n'étaiept pas de taille pour ces difficiles époques.

li'Empereur a parcouru rapidement la série des fautes commises. «L'ensemble en faisait pitié, > concluait- il. Il eût fallu un premier ministre » à Louis XVI, et M. Necker en sous ordre pour » les finances. Leê premiers minist/es sussent » dû être inventés surtout peur les derniers » règnes dfe notra monarchie ; et précisément il » était devenu dans les principes et l'amour » propre du jour de n'en vouloir point prendre. »

On a beaucoup parlé de la conduite équivoque de plusieurs grands personnages, dans ces temps

(Sept i8i6j DE SAINTE-HÉLÈNE. 17I

de crise , et l'Empereur a dit ^ t Nous condam-^ » ncns Louis XTT; mais indépendamment de sa » faiblesse , 9 â été le pï-emier prinee attaqué:

• C'est Céluî sur lequel les nôureàux principeift » faisaient leur essai. Son éducation, ses idéeii » innées le portaient à croire de bonne foi èomme

• lui appartenant tout ce qu'il cherébait de dé^ t fendre ouvCTtement ou en secret. Même dans

• ses manques de foî, 11 pouvait y aroir une es*

• péce de bonne foî , s'il est permis de parler ainsi^ » Phis tard, que cbacun en sait davantage, une 1» même «icmduite serait bien plus inexcusable , » bien autrement condamnable. Qu'on ajoute » que Louis XTI avait tout. le monde contre lui, t et Vovk pourra se faire une idée des difficultés » sans nombre que la fatalité sembla prendre » plaisir à accumuler sur ce Prince Infortuné. La » fatalité des Stuart^ dont on a tant parlé, n'a » pas été phis malbeureuse. »

Mercredi 4.

Sur Us gard«t*du>ûorf s; un déserteur parmi aou5.

L'Empereur m^a fait appeler après son déjeû-^ iier. Il était étendu sur son canapé, au milieu de^

I9« IIÙIORIAL (Sept. 1816}

plusieurs livres. Sa tète demeurait encore cou«yerte du madras.de la nuit; son TÎsage semblait défait. « Mon cher^ m'a-t-il dit^ je me sens fati- » ^é^ Voilà bien des livres <}ue je parcours^ rien » ne m'attache^ tout m'y déplaît; je m'ennuie. » Et son œil dirigé sur moi, cet œil si vif d'ordinaire, et terne en ce moment, m'en exprimait jbien davantage* « Asseyez-^vous là, m'a-t-il dit ;i en jnontrant une chaise près de lui, chargée 9 de livres, et causons. » Il s'est mis à parler de l'Ile d'Ëlbe^ de la vie qu'il y avait menée, de quelques visites qu'il y avait reçues, etc., etc. Puis il m*a questisonné sur notre existence àJParis à cette époque correspondante ; sur la Cour, sa physionomie* £t la conversatjion l'ayant amené à mentioivAer les gardes-du -corps. « Sire, s'est » permis de lui dire quelqu'un , dans votre suite, » panpai nous, se trouve un de leurs déserteurs^ » » — Ctmnaaent cela? Ejqpliquez. — Sire, parce » qu'au moment de la restauration un des capî- « taines des gardes, pour qui j'ai beaucoup d'af- » fectîon, et qui m'en avait tonjoitrs témoigné, » malgré 1^ différence de nos opinions, m'offrit • de placer mon fils dans sa compagnie^ me di-

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. t^^i,

» sant qu'il l'y traîleraît comme te sien.. Jef lui » objectai qu'il était trop jeune , que cela ferait » tort à ses études ; et comme il m'assurait que » non, je lui demandai la permission d'y réflé^ » chir; Quand feu parlai ailleurs , on se récria j^ sur la bonrue fortune que j'avais dédaignée; c'é- » tait une grande faveur, me disait- on, parce w qu'en très-peu de temps, et sans interrompre 9- son éducation, mon fils deviendrait susceptible » d'un très-bel avaincement. Je fus donc témoî- » gner au capitaine des gardes qu'il avait dû me » trouver très-ridicule de ne pas m'être inbntré « plus reconnaissant; et il mWoua qu'il s.*étaiit » bien aperçu que je n'avais pas compris. Toute- » fois, par une circohstance ou une autre, Votre » Majesté est revenue avant que mon fils n'eût • eu l'honneur d'être présentera son colonel; et 1^ conâme à notre départ pour Sainte-Hélène j ai » été l'enlever à son lycée, le voilà pleinement » et dûment un déserteur. » L'Empereur en a beaucoup ri , et a terminé disant : « Ce que c'est » pourtant que les révolutions ! Quel croisement » d'intérêts, de rapports, d'opinions! Heureux en- » eore quand elles ne dissolvent pas les &miltes^

174 MÉIIORUL (Sept. i8i6>

• ou qu*elle3 ne metteat f9» mx pme3 les » meilleur» amis. > £t de là il a passé à me quç5« tionner sur n^a famille^ et a fini par me dire : cMais j'iâ vu y dans Alphonse de Beauchamps»

n votre nom parmi les royalistee fui , U trente » mars 9 proToquèrent à la royauté sur la place 9 Louis XY : je Tois bien que ce n'est jpas tous ; 9 je crois même que tous m'arez déjà ei^Uqué 9 cela ; mais lïdée ne m'en est pas restée, ^-^ Sire, 9 c'est im cousin de mon nom. Cette citation me 1^ gêna un j^eu dans le moment |, et je réclamai » Tainement dans les journaux; ce qu'il y aTait 9 de plaisant^ c'est qu^ le cousin réclamait TiTe* » meut de son côté , pour qu'on spécifiât bien » quie*c'était luu Je crois bion que la dénomôna- » tion ainsi générale^ était Une bieuTeillance de » l'auteur 9 que j'avais tu jadis obejc moi» et qui » roulait peut-être par-là me ménager une oc- » casion de me. faire Taloir, si j'en arais l'envie. 9 Du reste^ je dois h ce cousin la justice de dire » que me trouvant, moi, près de Votre Majesté, » je lui offris maintes fois de demander la fareur ». de vouloir bien le placer dans Totre maison ou » autrement, et il me refusa coiastamment. Je

(Sept. 1616) D£ SAINTE-HÉLÈNE. 1;^

» lui souhaite aujourd'hui d'en trouver la récom* » pense. » L'Empereur a répété : « Bon Dieu ! cq » queisont pourtant les révolutions ! Gomme elles » bouleversent tous les intérêts privés ! et c'est la >> masse^de ces blessures privées qui cause le fer- » ment général ^ et rend ces secousses si aigras^ » ^haineuses, si violentes! etc* 5 etc. »

Le temps a été épouvantable ^ à ne pouvoir pas sortir de tout le jour^ L'Empereur m'a congédié^ et a fait appeler le général Gourgaud^ auquel il a dicté dans sa bibliothèque, depuis deux heures jusqu'à six heures » presque toute la campagne de Moreau, sous le Consulat. Après dînei;, il nous a lu la fap^euse lettre somptuaire de ^^'' de Maintenon à son frère, dans laquelle elle lui fixe son ménage, article par article, à six mille francs par an. Gela a conduit à faire venir plusieurs volumes des Grands-Hommes.. L'Empereur en a parcouru quelques articles, et s'est amusé des figures au trait qui sont à la fin de chaque volume.

176 MfMCMUAL (Sept. i8t6>

Jeudi 5.

BoiirradM de Napoléon ; la plupart calculées | etc. > etc. — Ou onarchande notre existence.

Aujourd'hui^ dans ma eonversation d^ matin , je racontais à l'Empereur je ne sais plus quelles ▼exations, quels actes iniques qui , à son mam, révoltaient l'esprit public^ et le rendaient odieux^ parce qu'ils s'exerçaient en son nom, et que beaucoup les croyaient de lui ; c Mais comment , dî- » sait-il, ne èe trouvait-il personne parmi cette » foule de vous autres qui m'entouriez ; comment «parmi mes chambellans surtout, n'y avait -il » pasiquelqu\in de -coeur et d'indépendance qui • vînt s'en plaindre et m'en donner connaissance? » j'en aurais fait justice. — Ahl Sire, nous n'a- » vions garde, nul n'aurait osé. — Pourquoi? j'étais 9 donc bien terrible? — Sire, nous vous tenions » pour tel. — J'entends , Ton redoutait mes » bourrades; mais on savait aussi que j'écou^ » tais volontiers , que j'étaTs juste , et c'eût été » au bienveillant à savoir mettre en balance le > prix de sa bonne action avec le danger de la » bourrade. Et puis , mon cher, il était bien peu

(Sept. 1816) DB SAINTE-HÉLÈNE. 177

» de ces bourrades qui ne tinssent du calcul ; » c'était souvent ma seule occasion de tâter un » homme^ de prendre au vol ses nuances de ca- » ractère ; j*avais peu de momens à donner aux » informations , c'étaient une de mes épreuves. » Par exemple , une fois ici , je vous ai poussé » (allusion à la page 46 de ce vol.) ; eh bien , cela » m'a suffi pour découvrir que vous devez être » entèté^^négatif très-susceptible^ point dissimulé^ » mais boudeur; et si fe voulais (me prenant par » l'oreille) vous adresser un madrigal, je dirais : » la sensitive^ mon cher. » Et revenant aux bourrades, il a ajouté : v Autre motif, c'est que j'a- » vais été dans l'obligation de me créer une au- » réole de crainte; autrement, surgi, comme je

> l'avais fait, du milieu de la multitude, un grand

> nombre m'eussent mangé dans la main ou » frappé sur l'épaule. Nous sommes fort enclins, » de notre nature, à la familiarité, etc.

Le temps a continué tout aussi mauvais ; il a été horrible. L'Empereur a passé la plus grande partie du jour à travailler comme hier.

Le Gouverneur a renouvelé ses tracasseries au sujet de notre nourriture; il a recommencé

i7§ MÉMORIAL (Sept. 1816)

d'igQobled détails sur quelques bouteilles de yin, quelques lirres de viande. Il veut bien aller à présent de huit miUe livres sterling, qui lui sont fixées par le gouvernement ^ jusqu'à douze mille, qu il prononce lai«*méme indispensables; mais il tient toujours à ce qu'on lui remette le surplus entre les mains, oti il menace de grajids retrancbexnens. // marchande notre existence. L'Empereur, quand on a vquIu lui en rendre compte , a répondli qu'on fit cp qu'on voudrait ; mais que sur toute chose on ne lui en parlât pas , qu'on le laissât tr^mquille.

Le soir, l'Empereur est revenu de nouveau à M"''' de Maintenon , et a beaucoup parlé de ^s lettres, de son caractère, de son influence sur les affaires du temps, eto«, etc..» Il a fait venir fe DÎQtionnaire historique pour y lire l'article des ]>Ioaille3,.et s'est retiré à onze heures»

Vendredi 6.

Converdation confidentielle. — Lettres de M"* de Maintenon et de M"* de Sévigné.

Le temps était presque «aussi mauvais que la veille. L'Empereur, après sa toilette, a mené l'un

(Sept. 1816) DE SAINT8*ïlièLÈNE. 479

de nom dtns 9a bibliothèqu^e^ où il s'est eiifare-* tenu cottfideirttellçment et lotig^-temp» ^ur des objets grarea qui iïqus touchent viyeiaeiit^

» yoilàp]ii6d'uiiaa>dîfeit41^qaejiotts«ommeâ^ » ici p et u/(»i^ en fidmmeft encore comme ail pre-(> » mier jour sur certâii;ifi objets; j'aroue même » qu'Us Testent eneol-e dàn& lu vague de mon osh » prit, et que je n'^ rien d'arrêté i œt éjgard » dans ma pensée. Gela me ressemble peu ; maia A aussi quel décùuragement ne doit .p»i être le « mien l Que de cdups*}a fortune et les bomme» «i ont amassés sur ma tète ! ]'ten suis atteint do t tous côtés et partout. La plaie m'en couvre tous » les pores. Il n^est pas jusqu'à vous autres au« > tour de moi , vous mes fidèles et mes c<misô«( » lateurs, qui n'y soyez pour quelque chose. Vos » jalousies. Vos dissentimens m'attristent el me » gênent. -^Siro, lui a-^t41 été répondu, ce point » devrait demeurer inaperçu de Votre Majesté y » d'autant plus qu'au fond il est sans ïréaUté pour » ce qui la concerne. Notre jalousie n'est plus » dës-lors que de 1 émulation, et tous Missenti^ » mens cessent à l'expression de votre moindre « désir. Nous ne vivons qu'en vous , nous agirons

t8o MÉMORIAL (Sept. i8t6)

» toujours aiQsi qu'il tous plaira. Vous êtes pour f nous le vieux de la montagne; aux crimes près, » vous n'ayez qu'à commander? — Eh bien, a dit > l'Empereur, je vais m'y mettre sérieusement

• et ch^aicun aura sa tâche. » Alors il a dicté quelques notes, a gagné le jardin, où il a fait quelques toufs seul , et de là est rentré chez lui.

L'Empereur n'est sorti de sa chambre qu'au moment de dîner. Il est rcTenuencore sur M"^ de Maintenon, qui était sa lecture du moment.

» Son style, sa grâce, la pureté de son langage » me rayissent, a-t-*il dit; je me raccommode. » Si je suis violemment heurté par ce qui est

• mauvais, j'ai une sensibilité exquise pour ce » qui est bon. Je crois que je préfère les lettres » de M"* de Maintenon à celles de M"' de Sévi- » gué ! elles disent plus de choses. M^*.de Sévigné » certainement restera toujours le vrai type 5 elle » a tant de charmes et de grâce, mais quand od » ia beaucoup lu, il ne reste rien. Ge sont des

• œuÊ à la neige dont on peut se rassasier sans » chargeji? son estomac. »

Plus tard, en parlant de grammaire, il a fait venir celle de Domairon ^ qui avait été notre pro'»

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 181

fesséur à l'école mîlîlaîre de Paris, Il la parcourait avec plaisir. « Ce qu'^est l'influence de la jeu- » nesse^ disait-il; je soupçQime bien qu'elle n'est » pasia meilleure des grammaires, mais elle n'en » sera pas moins toujours pour moi celle qui » aura le plus d'attraits; je ne l'ouvrirai jamaià » sans éprouver un certain charme , etc. >

Samedi 7.

Fautes des ministres anglais; moyens laissés à l'Angleterre pour l'acquittement de sa dette > etc. -* Réductions du Gouverneur.

L'Empereur n'est pas sorti de la journée. Le Gouverneur a paru sur le terrain avec un groupe nombreux. Nous avons fui à son approche. Plusieurs bâtimens ont été signalés.

Appelé chez l'Empereur, je l'ai trouvé occupé d'un ouvrage sur l'état de l'Angleterre ; ce point est devenu le sujet de la conversation. Il a beaucoup parlé de l'énormité de sa dette, de la gaucherie de la paix qu'elle avait pondue, des divers moyens qui s'offraient à elle de se tirer d'affaire, etc., etc.

Napoléon a essentiellement l'instinct de l'ordre^

ite titiittCHjlIAL (Se|>t. i»t6)

le heêdn de rharmonie. J'ai coaiiii quelqu'an qni, TivaiiE dans les ckifres^ confeM»! ne poo^ toir cffitrer dan^uii Mloa «ans y adAttoboerirré^^ éistibfe^ent, tout ausiritôt et de force , les per« Mimes qui! y àpeftevait; à table, c'étid^at les plats, les verres, etc., etc. Napoléoq, dat» un atmosphère pliis noble, dan» une région plus élevée, avait aussi son acte irrésistible; e'était celui de mettre en marche le grand , et de développer le beau. fi*il s'occupait d'une viHe, il suggérait aussitôt des améliorations , des embellissemens, des monumens; s'il s'arrêtait sur une nation, il traitait & Tinstant des voies de son ilhistraiion, de sa prospérité, de sa gvandeor, de seis meilleures institutions, etc., etc. C'est ce que vingt traits qui précèdent auront défà présenté à rintelligence, à ta sagacité de chacun.

Or, l'Empereur, par les journaux , les outrages, ou notre situation, était constamment ramené, par la force des choses, sur l'Angleterre. Il revenait donc souvent sur ce qu'elle avait dû faire , sur ce qui lui demeurait à entreprendre, sur ce qui pouvait lui procurer un avenir plus prospère, etc», etc. Je vais tâcher de recueillir

(Sept. t8i6Î D£ SAINTE-^HÉLÈNE. i93

ici quelque peu de *ce que je lui ai entendu dire à ce( égard en diverses OGcasIon».

irtJn jour il disait : « Le systètne colonial que » nous avons, connu est fini pour tous, pour » l'Angleterre qui possède toutes les colonies , » comme pour les autres puissances qui n'en » possèdent plus aucunte. L'empire des mers , » aujourd'hui, appartient à l'Angleterre sans » discussion. Pourquoi, dans une situation toute » nouTelle continuerait-elle une marche routi- » nière? Pourquoi ne créerâit-elIe pas des com- » binaisons plus profitables? Il faut qu'elle ima- » gine une espèce d'émancipation de ses colonies , » aussi bien beaucoup lui échapperont avec le » temps, et c'est à elle à profiter du moment » pour s'assurer des liens noui^^aust, et des raj>- » ports plus avantageux. Pourqupi la plupart de » ces colonies ne seraient-elles pas sollicitées à » acheter leur émancipation de la mère patrie , » au prix d'une quotité de la. dette générale , qui » deviendrait spécialement la sienne. La mère 1» patrie s'allégerait de ses clytrges, et n'en con- » serverait pas moins tous ses avanfoges. Elle » conserverait pour liens la foi des traités, les.

i84 MÉMORIAL tSept. 1816)

» intérêts réciproques, la similitude du langage , » la force de l'habitude ; elle se réserverait d ail- » leurs, par forme de garantie, un seul p^t 9 fortifié, une rade pour ses vaisseaux, à la façon » des comptoirs d'Afrique, Que perdrait -elle? • Rien; et elle sauverait les embarras, les frais » <1 une administration qui ne la font que trop » souvent détester. Les ministres auraient, il est » vrai, quelques places de moins à donner; mais » la nation recueillerait certainement davan- » tage, etc»

» Je ne doute pas, ajoutait- il, qu'avec une » connaissance approfondie de la matière , on » n'obtint quelque résultat utile de ces idées » brutes , quelques erronées qu'elles pussent^ » être à leur pr#mier jet, Il n'est pas jusqu'à » T Inde mém/e dont il ne fût possible , sans » doute , de tirer quelque grand parti par quet 9 ques combinaisons nouvelles. Les Anglais m'as- » surent ici que l'Angleterre n'en retire aucun » bénéfice dans Ja balance de son commerce; » les frais emportât tout ou dépassent même » encore : il ne. reste donc que des grapillages » individuels et quelques fortunes personnelles

(Se|>t. 1816) D£ SAIM1£-HÉLëN£. i»5

colossales; mais ce sont autant d'alimens pour le patronage des. ministres ; et dès-lors on se donnerait bien de garde d'y toucher. Puis ces NalmbSy commue ils les appellent^ en revenant en Angleterre , y sont autant tie bonnes recrues p6ur la haute aristocratie. Peu importe qulls présentent le scandale d'une fortune acquise par les rapines et le brigandage ; peu importe qu'ils influent fortement sur la morale publique, en animant chacun du désir des mêmes richesses poursuivies à tout prix ; les ministères actuels n'y regardent pas de si près : ce sont autant de votes pour eux ; et plus ils seront pourris, plus ils seront faciles ^ gouverner. Et avec les choses de la sorte, le moyen d'attendre quelque réforme? Aussi, à la moindre proposition, vous voyez quels cris ! car l'aristocratie anglaise veut bien journellement gagner du terrain en avant ; mais sitôt qu'on, propose de la faire rétrograder d'un atome, elle n'y entend plus , et l'explosion est universelle. Si l'on touche aux plus minutieux détails, tout l'édifice va crouler, s'écrie-t-elle. » C'est tout simple. Qu'on veuille arracher d'un

16 MÊMORIâ^L (Sept. 1816)

yorace la morceau qu'il tî^nt à la botuche, U iQ-d^eodra en héros, etc« , etc. »

Une autre fois, rËmpereur disait ; « Après vingt aoa de guerre ^ après tant de Xrèmiu pro* dig^^s , tant de secouxa {purifia à. la qw60 oomi' Biune , après un triott^phq aurd^ssuâ die iQ^te espérance , quelle paix ponurta&t a signée VAugleterre! Cas!tlf reagli a eu le continei^t à ^ di^o^itioa, quçl grand avantage, quelles justes indesiQités a-tril stipulés pour aon pays ? U a fait la paix comBaie s'il eût été yaiiH^u. Le misérable I je ne Teusse guère pluâ msâtraité si je fasse demeuré victorieux. Ou bien encore serait -ee qu'il s'estimait assez heoveuK

d^ m'avolr renversé dans ce cas la. haine

m'a vengé I Deux foits sentimens ont animé

l'Angleteire durant notre lutte : son intérêt

national et sa haine contre ma personne* Au

moment du triomphe, la violence de l'un lui

aurait'T^il fait oublier Taulre? Elle paierait cher

ce moment de passion !» Et il déreloppait

son idée parcourant les diverses combinaisons

qui démontraient les fautes de lord Gastlereagb,

et les nombremi avantages qu'il avait négligés.

<S«pt. iSt6) DE SAm-M^ÉLÊNE. . 487

« Des niillieris d'attelées s'ëcoulercht ^ «fisait^il , « aTaat qu'il ne se présente une telle occasion » ponr le bien-être <, la Véritable grandeur de

• TAngleterre. Est --ce done,..de la |^art de Cas- > tiereagh^ i^orance ou corruption? Ce lord

• Castlereagh a distribué noblement , à oe qu'il 9 a crû., les dépouilles aux souverains du eon- » tinent , et n'a rien réservé pour son pays ; mais

• û'a-t-il pas craint qu'on lui reprochât d'avoir

• été 1% bien plutôt leur commis que leur associé.

• Il a feit don de territoires immenses; la Rus- » die /la Prusse, TAu triche ont acquis des mil- » lions de population. Où se trouve l'équivalent ^ éé rAnJgleterre? Elle, qui pourtant atalt été

• l^me de ces succès, elle qui en avait payé tous » les Irais ; aussi recueille-t-elle déjà le fruit de la « reconnaissance du continent, et des bévues » ou de la trahison de son négodtateur. Ott con-^ « tinwe mon système continental, on réprouve, » on exclut les produits de ses m^ufàctures ; » au lieu de cela, pourquoi n'avoir pas bordé le » continent de villes maritimes libres et indé- » pendantes? Celles, par exemple, de Da^tzick, « Hambourg, Anvers, Dunkerçpie,. Gênes et

88 MÉJIieUAL (Sept 1816)

autres,' qui fassent demeurées les entrepôls obligés de ses manufactures , dont ils f nusent inondé l'Europe en dépit de toutes les douanes du monde. Elle en avait le droit et le besoin; ses décisions eussent été justes, et qui s'y fût opposé au moment de la libération?

Pourquoi s'être créé un embarras, et avec le temps un ennemi naturel en unissant la Belgique à la Hollande, au lieu d'avoir ménagé deux immenses ressources à» son commerce, en' les tenant séparées ? La Hollande ; qui n'a point de manufactures , était le dépôt naturel de celles d'Angleterre, et la Belgique, devenue colonie anglaise sous un prince anglais , eût été la route par laquelle on en eût constamment 'inondé la France et l'AUemagne?

Pourquoi n'a-t-on pas plié l'Espagne et le Portugal à un traité de commerce à long terme , qui'eût repayé de tous les frais qu'on a faits poUr»leur délivrance i et qu'on eût obtenu sous peine d'affranchir leurs colonies, dont, dans ies deux cas , on eût fait tout le négoce ? PourqûoÎ4iVt-^n pas stipulé quelque avantage dans là Baltique, et vis-à-vis des Etats d'Italie? G'é-

(Sept. 1816) DE SAINTE-BËLÈNE. 199

» tait là comme autant de droits régaliens de la » souveraineté des mers. Aprè$ s'être battu long« » temps pour en soutenir le droit , comment en » négliger les bénéfices , quand elle se trouvait » consacrée de fait? Est-ce qu'en sanctionnant » l'usurpation dans les autres , l'Angleterre eûtpu craindre qu'aucun osât se refuser à la sienne? Et qui l'eût pu? Je m'attendais à quelque chose de la sorte. Peut-être le regrettent-ils. aujourd'hui qu'il est trop tard , car ils ne sauraient plus y revenir; ils ont manqué le moment unique ! Que de pourquoi encore j'aurais à

multiplier !•••• Lord Gastlereagh seul pqjivait agir ainsi : il s'est fait l'homme de la' sainte alliance ; avec le temps il sera maudit. Les Lauderdale, les Grenville , les Wellesley et autres eussent traité bien différemment; c'est qu'ils eussent été les hommes de leur pays , etc. , etc. »

L'Empereur disait encore une autre fois : «La dette est le ver rongeur de l'Angleterre ; c'est la chaîne de tout ses embarras ; car c'est elle qui force à l'énormîté des taxes, celles-ci font hausser le prix des denrées ; de là la misère du

Qo MÉMORIAL (Sept. t8t6)

peuple , le haut prix du trayail el celui des ob* jeté aianufacluréSy qui ne se prëseDtent plus avec le même arantage sur les marchés de l'Eu^r rope. L'Angleterre doit donc combattre à tout prix ce monstre dévorant ; il lui faut ratlaq[uer par tous les bouts à la fois, Tassommer par le. négatif et le positif réaniHj C'est-à-diré par la réduction de ses dépenses , et 1 accroissement de ses capitaux.

9 Ke peut-elle pas réduire llntérët de sa dette, les hauts salaires, les sinécures, les dépenses de Tarmée ; renoncer à celle-ci poi^r c'en tenir à sa iparine. Enfin , beaucoup d'aptres choses encore que jlgnore, et ne saurais fouiller ? Quant à Taccroissement de ses capitaux, ne peut-elle s'enrichir de tous les biens ecclésiastiques , qui sont immenses, qu'elle acquerrait par une salutmre réforme, et à 1 extinction des titulaires, ce qui ne blesserait personne. Mais qu'on prononce un mot de la sorte , et toute l'aristocratie sera sous les armes et en campagne, et elle l'emportera; car en Angleterre, c'est elle qui gouverne, et c'est pour elle qu'on gouverne Elle recourra à son a^age habituel : si Ton

(Sept 1816} DE SÀISTË-HÉLËNE. .191

«touche le moindrement aux fondemens anti-^ » 4|yë$5 le tout ta s'écrouler; ce qtié ta masse » répète benoîtement, et toute réforme s'arrête, 9 et tous abus demeurent 5 croissent, pullulent.

•» Il est vrai de dire qu'en dépit d'une compo^ » :nti6n de détails odieisx, surannés, ignobles, la » constitution anglaise présente cependant le sin- » goKer phénomène d'un heureux et beau résul- » tat, et c'est ce résultat et tous ses bienfaits qui » attachent la multitude craintive de les perdre. » Mais est- ce donc bien la nature condamnable » des détails qui procure le résultat? Non , elle » le ternit , au contraire, et i\ j^splendirart bien » davantage si la grande et belle m^aehitte se dé- » sencombrait de ses vices parasites , etc.

» Mais voyez, après tout, continuait l'Empe- » re«r , où peut conduire pourtant le système des » emprunts, et combien il est dangereux; aussi » ny ai-fe jamais voulu entendre chez nous , où » les avis étaient partagés. J'y suis demeuré » constamment et opiniâtrement op^sé.

» On a dit dans le temps que je ne faisais point » d'emprunt , faute de crédit , parce que je n eusse

193 MÉMORIAL (Sept 1816)

» point trouvé de prêteurs; c'était faux. Ce serait » bien peu connaître les hommes et Tagiotage^ » que d'imaginer qu'en présentant des chances » et l'appât du jeu, on n'eût pas toujours trouvé » à remplir ses emprunts ; seulement c'est que » cela n'entrait pas dans mon système ; et j'avais » cherché à le consacrer comme base fondamen- 1 taie, en fixant, par une loi spéciale, le montant » de la dette publique à ce que l'on avait généran lement pensé devoir être utile à la prospérité » générale, à quatre-vingt millions de rente pour » ma France, dans sa plus grande étendue, et » après la réunion de la Hollande, qui elle seule » l'avait accru de vingt millions ; cette somme était » raisonnable et utile ; toute autre plus forte de- » venait nuisible. Etqu'est-il arrivé de ce système? » Voyez quelles ressources j'ai laissées après moi ! a La France, après tant de' gigantesques efforts, » après de si terribles désastres, ne demeurent- » elle pas la plus prospère ? Ses finances ne sont- » elles pas les premières de l'Europe ? A qui et »à quoi le doit -on? J'étais si loin de vouloir «manger l'avenir, que j'avais la résolution de

(Sept. i8i6) DE SAINTE^HiÉLËNE. ig5

1» laisser un Ir^sor; j'eo ayaisonème dëjà un et j*j » puisais poui^prèt» à des maisons dé banque^ » à des familles embarrassées^ à des personnes » placées près de moi.

j» Non seulement f eusse maintenu avec soin la » caisse d'amortissement; i^ais je comptais en- » core avoir, ayec le tçmps, des caisses d'activité, V 4ont les sommes croissantes eussent été çpnsa- 9 crées aux travaux et améliorations publics ; il y » aurait eu la caisse d'activité de l'Empire pour » les travaux généraux; la caisse d'activité des j» départemenspour les travaux locaux, la caisse » d'activité des communes pour les travaux mu-? » nicipaùx, etc. , etc. »

Enfin, dans une autre occasion encore, l'Empereur disait gaîment : « L'Angleterre est réputée » pour trafiquer de tout; que ne se met-elle, à » vendre de la liberté., on la lui achettqrait bien » cher, et sans lui faire banqueroute; car la Jîi> berté moderne est essentiellement morale , et » ne trahit pas ses engagemens. Par exemple ^ que » ne lui paieraient pas ces pauvres Espagnols » pour se délivrer du joug sous lequel on viejit » de les rebâter! Je suis sûr qu'on les y trouve-

194 UÉMOEUi (S«pt. 1816)

1 rail bien disposés,; j'en ai les .preuves; et c'esl n pcmrtatit moi qui aurai «frééi^e seiitimrât; en- » çore ma bévue ,dû moins aura-4:*elle profité à » quelqu'un. Quant aux Itali^is^ j'y ai implanté « des principes qu'on ne déracinera plus : ils fer-* » œenteront toujours. Qu'aurait de mieux à faire' ii l'Angleterre aujourd'hui que Redonner la main • à ces beaux mouvemens de la régénération œo- » derne? Aussi bien faudra-t-ril tôt ou tardqu'aHe n s'accomplisse. C'est en vain que les souverains f et les vieilles aristocraties mulUplieraient: leurs n effprts. pour s'y opposer : c'est la rocbe de Sy- » xiphe qu'ils tiennent élevée au-dessus de leurs » têtes; mais quelques bras se lasseront, et au » premier dé&ut, tout leur croulera dessus. Ne « vaudrait-*il pas mieux traiter à l'amiable ; c'était nAk mon grand projet. Pourquoi l'Angleterre se w.jnefuserait-elie à en avoir la gloire et à en ren-ûueiUMT le profit? Tout passe, en Angleterre 1^ comme aiUe<ir& Le ministère Castlereagh pas- » sera et celui qui lui succédera, héritier de tant » de foutes , deviendra grand, s'il veut seulement » ne pas les continuer^ Tout son génie peut se )► borner uniquement à laisser faire , et obéir aux

(Sept. 1816) DE SAINTE-BÉLÈNE. igGj

» venjts qui soufflent; au reboui^ dB Cafillereagliy 9 il n'a qu'à se mettre à i? tète dea idiées libérales , » au lieu de se liguer avec le pouvoir absolu , et 9 il en recueillera les béuédtctions ^Yisroelles y » et tous les torts de TADgletèrre seront oubliés* j» Cet ^cte était à la portée dé Fox; Pitt ne l'eût » pas entrepris : c'est que chfe* Foi, le iwur » échauffait le génie, au iieii que ckes Pitt le gé- » nié desséchait le cœur. Mais j'ien tends un grand » nombre, mb demander comment, moi, tout- 9 puissant, jén'aî point aglde la scut6?con^ment, » parlant si bien,, j'ai pu agir sf mal? Je réponds » à ceux qui sont de bonne £eii que rien 'va ne » saurait se comparer. L'Angleterre peut opérer » sur un terrain dont }es fondemens descendent » aux (entrailles de la terre; le mien ne reposait 9 encore que sur du sable. L'Angleterre règne » suf des choses établies; moi, j'avais la grande 9 chsa*ge, l'immense difficulté d« les établir. J'é* » purais une révolution , en dépit des factions 9 déçues; j'avais bien réuni en faisceaux tout le » bien épars qu'on devait en conserver; mais j'é-* » tais obligé de les couvrir de mes bras nerveux » px>ur les sauver des attaques de tous ; et c'est

1^6 MÉMORIAL (Sept. 1816)

» dans cette attitude que je répète encore que » Téritablemént la chose publique^ l'Etat, c'était » moL

» £e dehors en armes fondait sur nos prin- » cipes ; et c'est précisément en leur nom que le » dedans m'attaquait en sens opposé. : or , pour » peu que je me fusse relâché ^ on m'eût bientôt » ramené au temps du Directoire , j^eusse été » l'objet, et la France Tinfaillible victime d'un » cûntr0-4frumaire. Nous sommes, de notre na- 1 ture, si inquiets , si' faiseurs , si bavards!.... » Qu'il arrive vingt révolutions , et nous aurons » aussitôt vingt constitutions! C'est ce dont 6n 1 s'occupe le plus, ce qu'on observe le moins. » Ah! que nous avons besoin de grandir dans » cette belle et glorieuse route ! Nos grands » hommes en ce genre se sont montrés si petits! » Fasse le Ciel que la jeunesse d'aujourd'hui pro- » fite de tant de fàuteç , et qu'elle se montre » aussi sage qu'elle sera ardente!!! etc. , etc. »

Aujourd'hui le Gouverneur a commencé ses grandes réductions. Il a fallu nous séparer de huit domestiques anglais qu'on nous avait donnés. C'était pour eux une vive douleur , et c'est

(Sept. 1816) DE SlINTE-HÉLÈNÈ. 197

pour nous un sentiiment dai|x de voir qw tous ceux qui nous approchent s'attackent à nou» et nous regrettent. Nous manquons réellement du nécessaire journalier ; pour y. pouirvoir , TEnipereur va faire vendre son argenterie; c'est sa sc^e ressource; ..;... . . '

Après dîf^er /l'Empereur nous a-luleClercle:; il s'est retiré aussitôt y bien qu^ de boHpe Mure ; il ne se trouvait pas bien. Il n'a pu s'endormir , et m'a envoyé chercher vers minuit Le hai^ard ou l'instinct. avait fait que je ne ni'étais pa^.enr core couché. J'ai demeuré à causer avec l'Empereur jusqu'à deux heures ........:. ,K

Dimanche 8.

Cour de l'Empereur. — Présentation des femmes^ etc. Sur l'âge des femmes. — Manuscrit de l'île d'Elbe.

L'Empereur m'a fait demander d'assez bonne heure ; il achevait sa , toilettée ; il n'avait point dormi de la nuit; il se trouvait fort fatiguée Le temps était devenu supportable; il a demandé son déjeûner sous la tente.. Pendant qu'on le disposait, il a fait quelques tours de jardin et est

19» IIÉHOmAL (Seft. i6t«)

revèmi sur ki êoa^saftk» de h nuHi'' dernière avec moL *.*«... ^ ... ^

A^ éé^iikier, il a iBfit appèlelr M^ de IMkm* Iholon^ et de là nous sommée montés dans h cûèche, dont l'Etepereur n^avait pas fait usage depuis long-temps. Il y arait plusieurs jtdiWê <fa*il avait à )peiûè vc^ré Pair dtt debôl^

La ëonver9atk>n a étë encotè «hè JEbÎÂ sOr îa €oar de FËwperéur aux Tuileries , lèf febre' HMnl^réMe qui lèéôtnposait, l'adresse et l'esprit «irée iesqueii» ^Empereur la p^fssait etf nstuté^ eid. Je supprime beaucoup de ciitoses, pour ne les pa^ répéter. « C'est encore plus difficile ^*oi¥ ne » pense ^ disait-il ^ que de parler à une foule de

• personnes , et de ne leur rien dire ; que de » connaître une multitude de monde ^ dont les » neuf dfixîèmes vous sont inconnus , etc. i

Plus tard , il observait combien y après tout ^ il était tout k la fcHS aisé et difficile de Tapproeber, d'aveif k foire à lui, de s'en faire juger; cond^eii il tenait peu avec lui de faire sa fortune OH de ht iftaÈiquet. « A présent que je suis bers

• de la question , disaît-3 , que me voilà simple

• panieiiMer, qne je réflécbîs en philosophe sur

(Sept. i9y6) de SMNTE-IIÉLÈNE. 19g

» ce temps où f aviâs àfeiré les œuvres âé k JPVO'^ » TidencevSAi^^i^^ii^^îi^^o^serd'éim hoiïmre, » je vois combien pieltement le hasard «ftfrail » dans les destinées de ceux que je gouvertiaii^ î » combien k fâYeur, le crédit potitraféni être » accidentels. L'intrigue e^t parfais si- adMitë ^ lé n mérite si gauche, ces extrêmes se touchefit de » si jMrès y que mon atmosj^ère, avéô ta ft^il* » leuire volonté du monde, devsât être en^N^re » une véritable loterie* Et pouvais^fe faire mieuit? » Péchais-je par mes intentions , mes éfibrts? » D'autres ont-ils mieux £ait? C'est siQrtout par » là qu'il faut me juger. Le vice est donc dans » la naiure du poste , dans la force des choses. » De là on a parlé dé la présentation des llbmmes à la Gour, de leur embarras, de leurs seerètes dispositions , des vues , des espérances de quelques-unes. M ■• de Montholon a dévoilé le secret de certaines de sa connaissance; d'oïi il résultait que si, dans divers salons de Paris, on se récriait sur la brutalité des manières de l'Empereur , la dureté de ses paroles , la laideur de sa personne; d'autres cœurs, mieux disposés, mieux informés , et bien différemment affectés ;

too MÉMORIAL (Sept z8i6)

vantaienl ailleors la douceur de sa voix , la grâce de ses mamères , la finesse de sou sourire , et surtout sa faiheuse main, belle, disait-on, jusqu'au ridicule.

Ces petits avantages , obsenrait-on » mêlés à beaucoup de puissance , à beaucoup plu» de gloire encore , pouvait monter assez naturellement certaines tètes , créer certains romans. Aussi combien aux Tuileries aspiraient à plaire au mi^tre! Combien cherchaient à faire partager un sentiment qu'on éprouvait peut-être réellement soi-même !

L'Empereur riait de nos observations et de nos conjectures ; et puis il convenait qu'à travers ses nuages d'affaires et d'encens, il avait cru plus d'une fois s'en apercevoir. Les moins timides, <m les plus vivement disposées en avaient même parfois , disait-il ^ sollicité et obtenu des audiences. Nous en riions à notre tour, et disions que dans le temps elles avaient fourni matière à toute notre gaité. Mais l'Empereur ndus protestait sérieusement que cela avait été tout à fait à tort. Déjà dans une conversation plus particulière ^. à Briars , dans nos soirées du clair de lune , qu'on

(Sept 1816) DE SAraTB*ÛÉLÈN£. aot

a Yue plus haiit ^ l'Eiopereùr m'avait dit dç même 9 et ayait détruit tous les bràits daiors » honnis un seul. , , #

De là la conVeMation est tombée sur l'âg^ des femmes, et leur répugnance à le laisser connaître» L'Empereur a été fort spirituel et trè^ piquant* On a cité une femme qui a mieux aimé perdre un procès, très-considérable^ que dV vouer son âge. Il ne s'agissait que de produire son extrait baptîstaire, et elle aVait gagiié;.mais elle ne put jamais s'y déterminer*

On en 9 cité une autre qui aimait beaucoup un hoiiiiùe. £ll0 était convaincue qu'elle trour verait le bonheur en s'unissant avec lui; tnais elle ne pouvait l'épou^r qu'en montrant son acte de naissance : elle aima mieux y renoncer»

Enfin , l'Empereur lui-mèn^e a cité une grande dame qui y en se mariant, àvsât trompé son mari de ciiiq ou six ans au moins ^ en imaginant de produire l'extrait baptistaire d'une sœur cadette ^ morte depuis long-temps. « La pauvre Joséphine » s'exposait pourtant là à de grands inconvé- » niens , disait l'Empereur, ce pouvait être réel* » lemisut un cas de nullité de mariage. » Ces 6. i3

909 MÉMORIAL (S^t..iëi6}

paroles nous ont donné la def de oertaines dates qui 9 dans le tempft^ aux Tuileries, exerçaient notr^^ malignité et nos rires , et que nous empli* quions alors par la se^le galanterie et Textrêiue complaisance de Talmanach impérial.

SurJes quatre heures, il a pris fantaisie à l'Empereur de marcher un peu. Je n'étais pas anrec lui« Il arait été, nous disait-41 au retour, jusqu'au jardin de la compagnie , où il avait renoontcé de trè&'bellès dames.'t Msàs je n'avais pas » ma langue avec moi, ajoutait^il en me mon- ^ trant; le vilidia n^'avait quitté, et rien n'a été -» plus fôcheux^ car je n'avais jamais été mieux ti disposé, etc. »

' Cette petite promenade n'a pas réussi à l'Empereur; il ^n a rapporté 4ine grande doulmir de dents.

i Un vaisseau venu du Gap est reparti pour l'Europe. Des généraux anglais qui s'y trouvaient passagers n'ont pu arriver jusqu'à l'Empereur, malgré leurs sollicitations réitérées. C'était une nouvelle méchanceté du Gouverneur. Ces pas- "sagers étaient des hommes de marque; leurs rapports pouvaient avoir du poids. Le Couver-

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neur» coatre toute vérité^ leiir a dit qiie Tint^DtioQ de ]>isq>oléon étak de ne plus receroir personne. .

L'Ejupereùr nous avait analysé, il y a quelq,ue temps, un projet de dictée en quatorze chapîtres (voyez plus haut vingt-sept août), qui m*avait :7ivenïeat frappé par sa vérité, sa force, sa logique et sa dignité. J'y revenais souvent depuis^ quand je me trouvais seul avec lui ; il avait ri plus d'une fois de ma ténacité, laquelle, disait-il^ ne m'était pas usuelle. Aujourd'hui il m'a dit qu'il avait enfin fait quelque chose, bien que ce ne fût pas en quatorze chapitres, ni sur le sujet promis; mais qu'il faudrait m'en contenter; et j'ai lu ce qu'il avait dicté,. C'est xsertainement ui| morceau très-remarquable. Je ne pense pas que la révolution ait rien produit de plus serré^ de plus fort sur la légalité des vingt-cinq dernièfes années en France, savoir : la République, le Consulat et l'Empire,

L'exposé des dix chapitres qui composent ce petit ouvrage, et le développement peuvent être regardés comme un cadre parfait sur le sujet. La touche en est particulièrement simple et ner-

fto4 iUÉMOlUAL (Bept. i8iQ)

veûsei Chaque chapitre se montre plem et fort. Leur ensemble, composant ane einquantainë de pages, présente un tout vraiment frappé et fini» J ai compris que le fond de ces idées avait dû être le manifeste de l'Empereur lors de son dé" barquement de. Tile d'ËIbe.

Depuis mon retour en Europe, ce petit oM^ vrage a paru dans le public sous le titre de Ma-^ nuscrit de l'île d'Elbe. J'ai lieu de croire que dans l'origine il lui était destiné un autre titre« Quoiqu'il en sôit, comme il est peu connu , qu'il n'a porté aucun caractère public, et que ceux qui l'ont lu peuvent en avoir ignoré la véritable source, j'en vais transcrire littéralement ici, à peu.de mots près, plusieurs chapitres f^\ serviront k en constater la Source et l'authenticité.

ChapHre I. — Daos le seizième Siècle , le Pape , l'Es* '. P^^c? ^t les Seize , yeulent en yaiû élever sur le trôné de France une Quatrième dynastie. Henf-i IV succède à Henri III , sans interrègne : il est vainqueur de ta Ligue^ cependant il ne peut régner qu'en se ralliant de bonne foi au parti de la majorité de la nation.

Henri IV fut proclamé roi à Saint^Gloud , le jour môme de !a piorl de Henri III : st>n auto-

(15ept. »8ie) DE SAINTE-HÉLèNE. ao5

rite fui reconnue par toutes Ie$ <5gfi$es proies-^ tantes, et par une partie de la noblesse catho-» llqué. La sainte Ligue qui s'était formée contra Henri IH, en haine dea protestans: et de Tass^s-i sinat du duc de Guise , était msatresse de Paris , et commaudalt aux cinq sixièmes du royaume.

Elle se refùs^ réconnaître Henri ÏV, narais ne proclama aucun autre maître. Son chef, le duc de Mayenne, exerça l'autorité. sous :1e titre de lieutenant-général du royaume. L'ayénement de Henri lY pe chiiugea rien aux formes adoptées par la Ligue pour exercer son pouvoir : chaque ville était gouvernée, comme dans des. temps de troubles et de factions , par des autorités locales ou militaires. A aucune époque , même le lendemain de son entrée à Paris, Henri^ lY^ne reconnut les actes de la Ligue , et jamais o^lle* ci n'en éleva la prétention. Aucune loi, aucun règlement , n'est émané d'elle. Le parlement de Paris se divisa en deux partis i l'un tint pour les Ligueurs, et siégea à Paris ; l'autre, pour Henri IV, se réunit à Tours. Mais les Parlemens n'enregistrèrent, ne firent que des actes judiciaires. Les j^rovînces conservèrent leur organisation.

aoC^ RtÉMORIAIi (Stpt. t8i6)

letits prhrlléges; elles: restèpent intactes, gotivemées par Jeurs.coutumes. Noos arons dit que ]a 'Ligne o'arait proclamé aucun autre maître ; cependant elle reconnut un moment pour roî le cardinal de Bourbon , oncle de Henri ; mais ce cardinal ne consentit point à seconder les projets des ennemis de sa maison^ Henri , d^ailleors^ s'étMt saisi de sa personne; aucun acte n'ëmanâ de lui, et la Ligue continua à être gouvernée par Tautorité du duc dé Mayenne , Meirtenant-général. Il n'y etit donc aucun interrègne entre Henri III et Henri IV. Plusieurs partis diyisaient la Ligue : la Sorbonne arait dé* eidé que les drojtsde naissance ne pouvaient c^Gfcférer aucun droit, i la couronne à un prince eim^iai de l'Église; R<Hiie avait déclaré que Hètm lY , étant relaps » avait perdu ses droits pour toujours ; qu'il ne pourrait les recouvrer, Blêiiie^uànd il rentrerait dans le^'giron de l'Église. Henri lY, raide Navarre,- était né dans la religion réformée ; au moment de la Saint*Barthélemi^ il fut contraint d'épouser Marguerite de Yaloîsy et d'ab^rer la réforme; ndais aussitôt q^'û pût s'éloigner de la Cour, et qu'il se trouva

(Sept. 1816) DE SAJMTE-flÉLËNE. 909

au milieu des religioanaire&> sur la me gauiche de la Loire ^ U déclara que son abfuration avait été forcée , el rentra daoa ta communion pro* testante. Cette démarche le faisait caraelériser relaps endurci; maïs la majorité de la Ligue ^ tout cfi qui arait dès sentimens modérés, se ran-^ gea à l'opimon qu'il fallait sommer Henri de rentrer dans le sein de l'Église eathalique, aposto* lique et romaine , et le reconnaître pour maître aussitôt qu'il aurait abfuré et reçu.rabsolutîou des évoques.

Les ligueurs eonvoquère&t les étsits-générauK du royaume a Paris ;. les ambassadeurs d'Espaigne y démasquèteni les projets de leur maître; ils soliieitërent les États d'élever sur ie trôné d^ France une quatrième dynastie , puisque Henri et Condé^ déclarés relaps, aiicaieat perdu tous leurs droits à la courcmne , la ligne masculine des Gapets était éteinte. Ils réclsonaieut donc les droits de l'Infante d'Espagne ^ fille de la sœur de Henri II, roi de France , et la première dans la ligne, féminine ; et si la nation croyait être rentrée dans ses droits par l'extinctlbn de la ligne masculine , et pouvoir disposer du trône ,

Mi «lÈMORiAL (Sept. tSiC}

its iû6istftieiit encore pour que le cboiE iomb&t 6ur rinfante : on ne pouvait trouTer une per^ sonne d'une plus grande maison; et la France devait de la considération aux efforts que Phi^ lippe II faisait pour soutenir la cause de la Ligue. Des troupes espagnoles étaient à Paris sous les ordres du duc de Mayenne ; llnfante épou^ 'Serait un prince français ; ils désignèrent même le duc de Guise , fils de celui qui avait été assas* •iné à Biois. Une aroiiée de cinquante mille Es* pagnols^ serait entretenue à Paris parla Gourde Madrid > qui prodiguerait ses trésors et toute sa puissance pour assurer le triomphé de cette qua<* trième dynastie. Les Seiae appuyèrent ces propositions , sanctionnées par la Cour de Rome , et soutenues de tous les efforts du légat. Tout fut vain ; Tesprit national s'indigna de voir une nation étrangère disposer du troue de France : la partie du parlement qui siégeait à Paris fit, les chambres assemblées,* des remontrances au lieutenant-général du royaume, duc de Mayenne, pour qu'il eût à veiller au maintien des lois fon^*damentales de la monarchie, et spécialement de h loi salique. Si les efforts de la faction â!E^

(Sept. i8i6) DE 5ÀINTE-HÉLÈNE. 9119

pagne l'eussent emporlé , ^ue les éiats-généraux eussent déchré les deiseendans de Hugues Capet déchus du trôner et eussent élevé une. quatrième dyndsiie; si celle<^i eut chassé 'Henri du royaume , et eût été acceptée par la nation, sanctionnée par la religion , reconnue par les puissances de l'Europe, les droits de la troi-»sième dynastie eussent été éteints.

Henri vainquit 1^ Ligue à Arques et dans les plaines d'Ivry; il assiéga Paris. Cependant il reconnut l'impossibilité de régner en France , sans «e ranger du parti de la nation. Il avait été vtfia* queur avec son armée toute française ; s'il avait sous ses ordres un petit corps d'Aâglais , les Li-* gueurs en avaient un plus considérable d -Espagnols et d'Italiens : ainsi , dans les deux partis , le combat avait été de Français contre Français ; les étrangers n'y étaient qu'auxiliaires; l'honneur et l'indépendance nationale n'étaient point compromis, de quelque côté que se fixât la victoire. Ventre^sainUgris ! Paris vaut bien une messe l fut le langage dont Henri se servit pour sonder l'opinion dès huguenots; et lorsqu'il réunit au Conseil de Beauvais les principaux

919 MÉMORIAL (Sept. 1816)

des ^ligkmnàires , poar délibérer aur le parti à prendre, la tnàjortlé^ et sartovt les meilleures lètes, coaseiUèreilt an Roi d'apurer » et de rentrer dans le parti dé la nation. Benri abjura à Soint^t'Denis ; il reçut Tabsolutioa des évèques , la capitale lui ouvrit ses portes , et son autoi-ité fui reconnue de tout le royaume. Benri se rallia de bonne foi au parti national ; presque tous les emplois furent otcupés par les Ligueurs. Les reiigionnaires , ceux qui ravai^oit constamment senri, et auxquels il devait ses victoires, firent entendre souvent leiurs plaintes; ils le taxèrent d'ifkgratitude ; cependant» malgré tous ces ménagemens, la nation fut long-4emps en défiance des intentions secrètes de Benri. L(i caque sent toujours le harengs disait-on.

Chapitre U. — La République cansacrée par la volonté du peuple^ par la'reUgioiii par la Ytctoîref et par . toutes les puissances de TËurope.

Hugues Capet monta sur le trône par le choix du parlement 9 composé, des seigneurs et des évèqués, ce qui formait alors la najtion. La monarchie française na jamais été absolue; Imlerveatibn de$ états -généraux a toujours été

U (Sept. 1816) DE SÂINTE-HÉLENB. st»

rtii nécessaire pour les principaux a€tes Âe la légts^ ro lation, et pour octroyer de nouvelles imposi- » tions. Depuis, les paiiemCT», se prétendant kft 11 états - généraux au petit* pied, secondés par sf la Cour, usurpèrent les droits de la nation. i En 1 788, les parlemens furent les premiers à le li reconnaître; Louis XVI convoqua en 178^ les ^ états-généraux, et la nation rentra dans Texercice d'une portion de la souveraineté. L'Assemblée ^ constituante donna à TÊtat une nouvelle coastitution , qui fut sanctionnée de l'opinion de toute la France; Louis XVI l'accepta, et jura de la V maintenir : l'Assemblée législative suspendit le Roi : la Convention, formée des députés de toutes les assemblées primaires du royaume , et revêtue de pouvoirs i^péciaux, déclara la monarchie abolie , et créa la république. Tout ce qui tenait au parti royal quitta la France , et appela le secours des-armées étrangères. L'Autriche et la Prusse signèrent la convention dé Pilnitz* Des armées autrichiennes et prussiennes, ayant avec elles l'armée des Princes , commencèrent la guerre de la première coalition poursoumettre le peuple français. La natiofi tout entière courut

»is 5IÉM0UTAL (Seft. t8i6>

aux armes : rÂutricliie et la Prusse furent Taineues. Depuis, TAutriche 5 TAngleterre, la Bussie, formèrent la deuxième coalition : cette coalition fut détruite comme l'avait été la première.

Toutes les puissances recocrnurent la République :

1* La République de Gênes, par une ambas-* sade extraordinaire , le 1 5 juin 1 792.

a* La Porte, par déclarât du 37 mars 1793;.

3* La Toscane , par le traité du 9 février' 1 795, 4* La Hollande, par le traité du 16 mai 1795, 5** La République de Venise , par une aoibas^ sade extraordinaire , le 3o décenvbre 1 796.

6* Le Roi de Prusse , par le traité signé à Bâle , le 5 avril 1 795.

7* Le Roi d'Espagne, par le traité signé à Bâle, le 22 juillet i795«

8* Hesse-Cassel, par le traité dît â&juil. 1795.'

:. 9*La Suisse, par le traité du yg août 1795,

. 1 o* Le Dannemark, déclarât, du 1 8 août 1 795,

1 1* La Suède, pat ambassade du 23 avril 1 796,

1 2** La Sardaîgne, traité de Paris, 28 avril 1 796,

13* L'Ainérîque , par son ambassade extrapr-^

dinaire du 3o déceitfbre 1^96,

(âept. i8i(») DE SAINT£.HÉLÈNE, ai5

14** Naples, par ti'aiie ^a lo octobre 1796^

1 S* Parme, par traité du 5 novembre 1796.

\& Wurtemberg, par traité du 7 août 1796.

l'f Bade, par le traité du 22 août 1796.

1 S"" La Bavière , par le traité du 24 juillet 1 797.

19* Le Portugal, par le traité du 19 août 1797;

âO'' Le Pape , par le traité signé à Tolentino le 1 9 février 1 797,

21^ L'Empereur d'Allemagne , par le traité de Campo^Formio du 7 octobre 1797.

22"" L'Empereur de Russie , par le traité du 8 octobre 1801.

23'^ Enfin le Boi d'Angleterre, par le traité signé à Amiens le 27 mars i8oâ.

Le gouvernement de la République envoya et reçut des Ambassadeurs de toutes les puis* sauces; le pavillon tricolore fut reconnu sur toutes les mers et dans tout Tunivers. C'était comme souverain temporel que le Pape avait traité à Tolentino avec la République; mais comme chef de la religion catholique , apostolique et romaine , il la reconnut , et traita avec elle par le concordat signé à Paris le dix-huit avril 1802. La plupart des évèques qui avaient suivi le parti

ai4 BUÈMORIAL (Sept. 1816)

royal dans l'étranger, se soumirent ; ceux qui voulurent lui rester fidèles, perdirent leurs sièges. La Répul^Iique, sanctionnée par l'universalité des citoyens » victorieuse par ses armées , reconnue par tous les Rois , par toutes les puissances de Tunivers , le fut également par toutes les religions , et notamment par TEglise catholique , apostolique et romaine.

• Mon seulement toutes les puissances du monde reconnurent la Hépubltque après la mort de Louis XYI, mais même aucune ne reconnut jamais de successeur à ce prince. Le procès de la troisième dynastie était donc terminé en iSoo, tout comme ceux de la première «et de la seconde* Les titres et les droits des Mérovingiens furent éteints par les ^tres et les droits des. Cwrlovin- ^ens; les titnes et les droits des Carlovîngiens lurent éteints par les titres et les droits des Capétiens, tout comme les titres et les droits des Capétiens furent éteints par les titres et les •droits de la République. Tout gouvernement dégîtime éteint les droits et la légitimité des gouvememens qui Font précédé. La République a donc été un gouvernement de fait et de droit.

(Sept. i8t6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3i5

légitime p«ar la rcAoulé de là ^âtioB^ sanclioDi]^ par l'Élise ,• «I par4*iidlié£4oii de rimivîersw

Chapitre III. — la Révolution a fait de la France une nouTelle nation : elle a afiTranchi les <]kiuIoîs 4e le con- ^eitte des Francs : elU d orée de nouveaux intérêts et .4ia. 11044 relordr^ 4echoqBs,confonnesaubî^n'<lu peu* pie, À ses droits I à la justice, aux lumières du siècle.

La révolution française n'a pas été produite pair le clxoc desiatérêls des deux £smiUe8 se -disputadt letroBe^ elle « été un mouvement géiiéral de la massç de là nation contre les pri- Tilégiës.. Ia nolDlease français^ , comme celle de toute l^Ëurope^ daté de rinctirsioA: des barjbares^ ^fû ^^partagèrent l'einpirë jxMnaîn. £n Francie les iK^es représentaient les Francs et Jes Bour4guignons; le reste de la nation^ les Gaulois. Le régime féodal qui s'introduisit, élad^lît le principe . que . toute terre avait un seigneur* Tous les droits politiques fiirent .exercés par les piètres et les nobles; les paysans fiireht esClayes^ partie attachés à la .glèbe. La marche de la civi«lisation et des lumières afiranehitle peuple. Ce nouvel état de choses fit prospérer l'industrie 4»t le commerce; la majeure partie des terres^

ûîQ AUÈftlOIUàL {Seft. iSiO)

des richesses et âes lumières é^i le part^ du peuple diBiiks le dix-buitièiiie siècle. Les nobles cependant étaient encore une classe privilégiée : ils conservaient la haute et la moyenne justice ^ avaient des droits féodaux sous un grand nom-' bre de dénominations et de formes diverMs; jouissaient du privilège de ne supporter aucune cbs chargés de la société ; de posséder exclusi-* vemènt les ^nplois les plus honorables» Tous ces abus excitaient lus i)éclama^ons des cito3rens» La révolution eut pourbut principal de:détruire; tous les privilèges; d'abolir les justioes seigneu* riales^ la justice étant. un iilséparabler attribut de Tautorité souveraine} de supprime^ les droits féodaux ciuafime un reste de Tajocien eiolavage dû peuple; de soumettre. également tous les ci« ièyienS et toutes les propriétés, sans distinction, aux charges de l'Etat. Enfin elle psoclaœa l'égalité des droits. Tous les cito^eM purent parvenir à tous les emplois, selon leurs talens et les chances de la fortune. Le royaume était; composé de provinces qui avaient éié réunies. à la courcMine plus ou moins tard : elles n avaient entre elles afucunes limites naturel^; elles étaient

(Sept i8i6) DE SAîNTE-HÉLÈNE. àiy

différemment divisées, inégales en étendue et en population : elles avaient un gjrand nombrede coutumes ou lois particulières pour le civil comme pour le criminel , étaient plus ou moins privilégiées > très-inégalement imposées, soit par la quotité, soit par la nature des impositions, ce qui obligeait à les isoler les unes des autres par des lignes de douane^ La France n'était pas un Etatî c'était la réunion de plusieurs États placés à côté les uns des autres sans amalgame. Les événemens des siècles passés, le basard, avaient: déterminé le tout. La révolution , guidée par le principe de l'égalité soit^ entre Jes citoyens , soit entre les diverses parties du terri-^ toire, détruisit toutes ces petites nations, et en forma une nouvelle : il n'y eut plus.de Bretagne ^ de Normandie, de Bourgogne, de Champagne, de Provence , de Lorraine , etc. ; il y eut une Franqe. Une division de territoire homogène , prescrite par les circonstances locales, confondit les limites de toutes les provinces : même orga^ nisation judiciaire, même organisation adminis^trative , iTi&poes lois civiles , mêmes lois criminelles , même organisation d'imposition : le rêve 6. i4

%tS MÉMORIAL (Sept. 1816)

dès gens de fcîen de-1:ous les siècles se trouva réaHsé. L'opposition »que la Cour, le clergé, la noblesse mirent à la niarcfhe de la révolution , et la guerre des puissances étrangères, amenèrent ïà loi de l'émigration , le "séquestre des biens des émigrés , que , par la suite , cm dut vendre pour subvenir aux 4)esoins de la guerre. Une grande partie de 4a noble^e française se rangea sous la bannière des princes tie la mtiison de Bourbon •> et forjna une armée qui marcha à oôté des armées autrichiennes, prussiennes et anglaises; des gentilhomme, élevés da/as l'aisance , servirent comme simples soldats ^ la &tigu« et ie fea en firent périr un grand nombre ; beaucoup périrent de misère dans l'étranger; la guerre de la Vendée , celle de la chouannerie , les tribunaux révolutionnaires , en moisonnèrent des milliers. Les trois quarts de la noblesse française furent ainsi détruits : toutes les places civiles, judiciaires ou militaires, furent occupées par des citoyens sortis du sein du peuple. Le bouleversement que produisirent dans les personnes et les propriétés les événemens de la révolution , fut aussi grand que celui qui avait été opéré par

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 219

les principes marnes de cette révolution : il y eut une nouvelle Église; les diocèses de Vienne, de Nîirbonne, de Fréjus, de Sisteron, de Reims, furent remplacés par soixante nouveaux diocèses dont le territoire fat circonscrit dans le nouveau concordat par de nouvelles bulles appropriées à rétat actuel du territoire. La suppression des ordres religieux , la vente des couvens et de toutes les propriétés du clergé furent sanctionnées; celui-ci fut pensionné par TÉtat. Tout ce qui était le résultat des événemens qui s'étaient succédés depuis Clovis, cessa d'être. Tous les changement étaient si avantageux au peuple, qu'ils s'opérèrent avec la plus grande facilité, et qu'en 1800 il ne restait plus aucun souvenir ni des anciens privilèges des provinces, ni de leurs anciens souverains, ni des anciens parlemens et bailliages , ni des anciens diocèses ; et pour remonter à l'origine de tout ce qui existait y il suffisait d'aller rechercher la loi nouvelle qui l'avait établi. La moitié du territoire avait changé de propriétaires ; les paysans et les bourgeois s'en étaient enrichis. Les progrès de l'agriculture , des manufactures et de l'industrie , sur-

sao MÉMORIAL (Sept. i8i6>

passèrent toutes les espérances. JLa Fvancé présenta le spectacle de plus de trente millions d'habitans circonscrits dans des limites' naturelles , ne composant qu'une seule classe de citoyens gouvernés par une seule loi , un seul règlement, un seul ordre. Tous ces changemens étaient conformes au bien de la nation, à ses droits, à la justice et aux lumières du siècle.

Clwpitre IV. — Le peuple français élève le trône im- * pêrial pour consolider tous les nouveaux intérêts. Cette quatrième dynastie ne succède pas immédiatenieat à la troisième, mais à la République. Napoléon a été sacré par le Pape , reconnu par les puissances de l'Eurxipe. . II a créé des. rois. Il a vu marcher sous ses ordres- les armées de toutes les puissances du continent.

Les cinq niembres du Directoire se divisaient; les ennemis de la République se gUssaieùt dans les conseils et portaient au gouvernement des •hommes ennemis des droits du peuple. Cette forme de gouvernement maintenait TEtat çn fermentation^ etles grands intérêts que le^ Fran(îais avaient conquis dans la ^évolution se trouvaient «ans cesse compromtis. Une voix unanime sortit «du fond des campagnes, du milieu dés villes et

(Sept. i8i6) DE S\lNïE-HÉLÈNE. sti

du sein des oamps, demanda qu'en conserirant tous les principes de la République , on établit dans le gouvemement un système héréditaire qui mît les principes et les intérêts de la révo^ Jution à l'abri des factions et de l'influence de l'étranger. Le premier Consul de la République , par la constitution de l'an 8 , Tétait pour dix ans; la nation avait prolongé sa magistrature pour sa vie ; elle l'éleva sur le trône , qu'elle rendit héréditaire dans sa famille. Les principes de la souveraineté du peuple , de la liberté , de l'égalité, d^ la destruction du régime féodal , de Tirrévocabilité des ventes des domaines nationaux , de l'indépendance des cultes, se trouvaient consolidés. Le gouvernement de la France , 6ous cette quatrième dynastie, était fondé sur les mêmes principes que la République : ce fut une monar«chîe constitutionnelle et tempérée. Il y avait autant de diflFérence entre le gouvernement de la France sous eette quatrième dynastie et la Iroisîèrne, qu'entre celle-ci et 1% République. La quatrième dynastie succéda à la République , ou plutôt n'cB fut qu'une* modification.

'Aucun prince ne monta sur le trône, avec des

aaa MÉMORIAL' (Sept. 1816)

' droits plus légîtîmes que Napoléon. Le trône fut déféré à Hugues Gapet par quelques évêques et quelques nobles ; le trôné impérial fut donné à Napoléon par la volonté de tous les citoyens, constatée trois fois d'une manière solennelle. Lq Pape Pie VII, chef de la religion catholique, apostolique et romaine y religion de la noajorité des Français, passa les Alpes pour oindre l'Empereur de ses propres mains, et environné de tous les évêques de là France, de to^s les cardi- ,naux de l'Eglise romaine^et des députés de tous lés cantons de l'Empire. Les Roli» s'empressèrent de Je reconnaître : tous virent vee plaisir cette modification faite à la République , qui mettait Ja France en harmonie avec le reste de l'Europe , consolidait le bonheur et l'état de cette grande nation. Les ambassadeurs des Empereurs d'Autriche et de Russie ; ceux de Prusse , drEspagne , de Portugal , de Turquie, d'Amérique^ enfin de toutes les puissances , vinrent complimea ter l'Empereur. L'Angleti^rre seule n'envoya personne, ayant violé le traité d'Amiens, et s'étant mise de nouveau en. guerre avecia France;, mais ellemême approuva ces changemëns. Lord Whl^-

(Sept. 1616) DB âMMT£-Hi;L£N£. a;i3

wortb^ dans les aégocîatio&s secrètes qui enufeiit lUu pear l'intermédiaire du comte Malouet, et précédèrent lampturq de la paix d'Amiens, pro* posa^. de la part de son gouvemeinent, de reconnaître Napoléon comme Roi de France ,. s'il voulait accéder à ht cession de Malte. Le premier Consul^ répondit 9 que si jamais le bien de la France devait exiger qu'il montât au trône, ce ne serait que par la libre et seule volonté du peuple français. Lorsque, depuis, lord Lauderdale se rendit à Paris^ en 1806^ pour négocier la paix entre le Roi d'Angleterre et l'Empereur, il échangea ses pouvoirs comme îe prouve le protocole dès négociations,, et négocia avec le plénîpotentîaii'e de l'Empereur. La mort de Fox fit échouer les négociations de lord Lauderdale.- Le ministère anglais fut maître d'empêcber fa campagne de P russe ^ et die prévenir la bataille . de léna.

* Pendant que lofd Lauderdale était à Pari»,, et négociait avec les plénipotentiaires de r£inpereur, la Prusse courut aux armes, et prit une attitude hostile. Lord Lauderdale paraissait ne point approuver cette conduite, et croire la lutte fort inégale. Instruit que TEmperéur se préparait à se mettre à lu tête de Tarmée, il demanda si

394 MÉMOAUL- (Sept. 1816)

Lor»qu«, depuis, les alliés présentèrent à ChauiDOQt,e& 1614$ tLnuttmaium, lordCastiereagh^ en signant oet uitimdtum^ reconnut de nouveau Inexistence de l'Empire dans la personne et la famille de Napoléon; et«î celui-ci n'accepta pas les propositions du congrès de Châtîllon, c'est qu'il crut n'être pas le madtre de céder une partie de l*Empire dont il avait juré à son couronne-^ ment de maintenir l'intégrité.

Les Electeurs de Bavière, de Wurtemberg,

de Saxe , furent créés rois par l'Empereur.

TEmper^r consentirait à retarder son départ, et à s'arranger avec la Prusse, si l'Angleterre acceptait la base de la négociation, c'est-à-dire YuH possîdètis de part et d'autre, en y comprenant le Hanovre. La discusiiôn était sur le Hanovre, qoe l'Angleterre voulait recouvrer indépendamment de cette base. Par la réponse du cabinet de Saînt- James, lord Lauderdale fut rappeU : ITSmpereur partit , et la bataille de léna eut Heu ; Fox était mort alors. Nous avons été à cette époque témoins oculaires des regrets et de la répugnance qu'avait le monarqfue français pour la guerre de Prussse; il était disposé à laisser à cette puissance le Hanovre,- et à reconnaître une confédération du nord de l'Allemagne. Il sentait que la Prusse n'ayant jamais. été ni battue ni humiliée p^r la France, étant tout entière, n'avait aucun intérêt contraire aux siehs; mais qu'une fols vaincue, il faudrait la détruire. >

(Sept. 1816} DE SAINTE^HBLÈNE. aaS

Xes armées saxonnes 5* bavaroises, wùrtembergeoisés , badoises , hessois^es , combattirent avec les armées françaises, hèë armées russes et françaises combattirent ensemble, dans la guerre de 1809, contre TAutriche. Dej^uis, l'Empereur d'Autriche conclût à Paris, en 1812, une alliance avec Napoléon, et le prince de Schwarta^emberg commanda sous seé ordres le contingent autrichien dans la campagne de Russie, où il acquit le grade de feld*-maréchal, «ir la de^ mande de la France. Un traité semblable d'al^ Hance fut conclu à Berlin, et Tannée prussienne fit cette même campagne dé Russie avec l'armée 'française.

^ Les plaies que la Révolution a faites , FEmpereùr les a cicatrisées : tous les émigrés r€^ntrèrent, et cette liste de proscription fut anéantie. Ce prince eut la gloire la plus douce , celle de rappeler dans Jeur patrie, et de réorganiser ainsi plus de vingt mille famille : leurs biens nonvendus leur furent rendus; et, passant entièrement l'éponge sûr le passé , les . individus de tontes les classes , gù'elle qu'eût été leur con<duite , furent également appelés à tous les em*^

ds6 MÉMORIAL (Sept. 1816}

plois. Les familles qui devaient leur illustration aux services qu'elles avaient rendus aux Bpprbons, celles qui leur avaient été les plus dérouées, occupèrent des places à la Cour, dans l'administration et dans, l'armée. On avait oubHé toutes les dénopiinalions ; il n'y avait plus d'aristocrates , de jacobins, et rétablissement de la Légion-d'Honneur, qui fut la récompense des services militaires, civils et judiciaires, réunit.à côté l'un de Tautre le soldat, le savant, l'artiste , le prélat et le magistrat ; c'était comme le signe de réunion de tous les états, de tous les partis.

Chapitre V. — Le sàn^ de la dynastie impériale est mêlé avec celui de toutes les maisons souveraines de l'Ëu^ rope, celles de' Russie, de Prusse, d'Angleterre, d'Autriche.

La maison impériale de France contracta des alliances avec toutes les familles souveraines de l'Europe. Le prince Eugène Napoléon, fils adpptif de l'Empereur,' épousa la fille aînée du. Koi de Bavière, une des Princesses les plus distinguées de son temps par sa beauté et par ses qualités morales. Cette alliané^ contractée à Munich le \[\ janvier 1866, remplit de ; bonheur

(Sept. 1816) DE SâINTB-HËLÈNE. 227

la nation bavaroise. Le Prince hiérédîtaire de Bade , beau*frère de l'Empereur de Russie , demanda en mariage la princesse Slépbanie , fiUe adoptive de l'Empereur Napoléon : ce mariage «e célébra à Paris> le 7 avril 1806. Le prince Jérôme Napoléon a épousé^ le aa août 1807, ^ fille aînée du Roi de Wurtemberg, cousine-germaine de l'Empereur de Russie , du Roi d'Angleterre , et du Roi de Prusse. D'autres alliances de cette nature furent contractées avec des princes souverains d'Allemagne y de la maison d'HohenzoIern. Ces mariages sont heureux ; de tous sont nés des princes et princesses qui en transmettront le souvenir aux * générations futures.

Lorsque les intérêts de la France et de l'empire portèrent l'Empereur et l'Impératrice Joséphine à rompre des liens qui leur étaient également chers, les plus grands souverains de l'Europe briguèrent l'alliance de Napoléon : sans des difficultés religieuses, et les. retards. occasionnés par la distance, il est probable qu'une princesse de Russie aurait occupé le trône de France. L'Archiduchesse Marie-Loi^ise , mariée

»28 MÉMORIAL (Sept 181Ô)

à TEinpereur, par procuration donnée au prince Charles, à Vienne, le 1 1 mars 1810, et à Paris, le 2 avril suivant, monta àur le trône de France. Ce mariage combla de joie les peuples de la France et de TAutriché. Aussitôt que TEmpereur d'Autriche eut appris à Vienne qu'il était question dû mariage de l'Empereur Napoléon , il témoigna sa surprise qu'on ne pensât pas à sa maison. Il n'était question que d'une princesse de Russie ou de Saxe. L'Empereur François s'en expliqua avec le comte de Narbonne , gouverneur de Trieste, qui dans ce moment était à Vienne. Des instructions à ce sujet avaient été envoyées par le cabinet de Vienne au prince de Schwartzemberg , son ambassadeur à Paris. Un conseil privé fut convoqué aux Tuileries en février 1810 ; le ministre des relations extérieures y communiqua les dépêches du duc de Vîcence , ambassadeur en Russie : il en résultait que l'Empereur Alexandre était très-disposé à donner sa sœur, la grande-duchesse Anne; mais paraissait attacher de l'importance à ce qu'il lui fût accordé le public exercice de son culte, et une chapelle du rite grec. Les dépêches de Vienne

(Sept 1816) DB SAINTE-HÉLÈNE. 239

Crent connaître les insinuations et les désirs de cette Couf. Il y eut partage d'opinions : l'alliance de la Russie , celle de la Saxe , celle de l'Autriche, furent appuyées. Le vote de la ma*jorité du conseil fut pour le choix d'une archiduchesse d'Autriche. Gomme le prince Eugène avait été le premier à ouvrir cette opinion , l'Ém* pereur , levant lai séance à deiix heures du ma^ tin , l'autorisa» à eu faire l'ouverf^ire au prince de Schwartzeinberg : il autorisa en knème temps le ministre des relations extérieures à signer^ dans la journée , avec l'ambassadeur d'Autriche , les conventions du mariage ; et pour lever toutes difficultés pour les détails , il l!auiorisa à signer, mot pour tnot, le même contrat que celui de Louis XYI et de l'archiduchesse Marie- Aatoinette« Le prince Eugène vit dès le matin le prince de Schwàrteemberg ; le contrat fut signé dans la jounxée ; le courrier qui porta cette nouvelle à l'Empereur d'Autriche , le surprit agrés^blement. Les circonstances particulières de la signature de ce contrat de mariage firent pensçr à l'Empereur Alexandre qu'il avait, été joué par la Cour dfes Tuilerie*; qu'elle avait à la fois mené

s5o MÉMOEIAL (Sept. 1816}

de front deax négociations. Il se trompait : la négociation «vec Vienne commença et finit dans un jour*. La naissance d'aucun prince ne produisit plus dlvresse dans une nation et plus d'effet dans l'Europe , que la naissance du Roi de Rome : au premier coup de canbn annonçant la délivrance de l'Impératrice, tout Paris resta en suspens, dans les promenades, dans les rues, dans l'intérieur des maisons, dansies assemblées publiques. La population tout entière fut occupée à compter le nombre de . coups de canon ; le vingt-deuxième excita l'ivresse générale : il était d'usage de tirer vingt et un coups de canon pour la naissance d'une princesse, et cent un pour celle d'un prince. Toutes les puissances de

* Le bruit est assez généralement répandu que le mariage de r Archiduchesse Marie-Louise avec l'Empereur Napoléon a été un des articles secrets du traité de Vienne : cette opinion n'est pas fondée. Le traité de Vienne est du i5 octobre 180g 9 et le coatrat de mariage a été signé à Paris le 7 férfier 1810.

Tous les indi^dus qui ont assisté au conseil privé du i"** février, peuvent affirmer que les circonstances du mariage sont telles qu'elles sont rapportées ci-dessus; qu'il n était nullement question de l'alliance de la maison

{ Sept. 1 8 ï6 ) DE SÀINTE-HÉLÈNB. a3 1

TEurope s^empressèrent d entoyerles phis grands seigneurs de leurs Gbnrs pour complimenter l'Empereur. L*Empereur de Russie envoya son ininii^tre de Tmlérieur; l'Empereurd'Autriche, le comfte'dlary , l'un des grands officiers de sa couronne : il apporta au jeune Roi le colliier en diamans de tous les ordres de la monarchie autrichienne. Lei>aptèmedu Roi de Rome fut célébré en -présence de tous les évêques, et dés députés de toutes les contrées de TEmpire , et avec toute la pompe souveraine. L'Empereur d'Autriche»

parrain du jeune Roi, se fit représenter par l'archiduc Ferdinand, son frère, grand -duc de Wurtsbourg, aujourd'hui grand-duc de Toscane^

d^ Autriche ayant la lecture des dépêches du comte de Narbonne, ot que le mariage avec rÂrchidudiepe Marie- Louise fut proposé ^ discuté et décidé dans le conseil , et signé dans les vingt-quatre heures.

Les membres du Conseil étaient : TEmpereur, les grands dignitaires de TEmpire, les grands officiers de la couronne, tous les ministres, le président du Sénat^ celui du Corps-Législatif et les ministres d'État, présîdens del sections du Conseil d'Etat, total yingt-cinq.

aiSa MÉMORIAL (Sept.. 1816)

CluipiireVh — Qui donne occasionn^lement la caoapagac de Saxe% démontre que la ligue de i8i3 était, dans son objet, étrangère à \A restauration.

Les victoires de Lutzeu et de WuTchen, les â et !à2 mai i8i3, avaient rétabli la réputation des armes frs^nçaises ; le roi de Saxe avait été ramené triomphant dans sa capitale ; lennemi avait été chassé de Hajnbourg ; un des corps de la grande armée était aux portes de Berlin , et le quartier iimpérial était à Breslau. Les armées russes, et prussiennes^ découragées, navaieut {>}us d'autre parti que de repasser la Yistule , quaad T Au triche , intervenant dans les affaires, conseilla à Ja France de signer une suspension d'armes. L'Empereur retourna à Dresde ; celui d'Autriche quitta Vienne , et se rendit en Bohème ;#elui de Russie et le roi de Prusse s'éta-

* Je n^ai pas voulu supprimer ce résumé de la campaghe de Saxe, bien que le même sujet se tfouvât déjà traité précisément entête ôc ce volume. Si quelques uns le considèrent comme une répétition, d^autres le trouveront une comparaison, une vérification; car l'un des récits provient des documens publiés en Europe , tandis que Tautre a été dicté à Sainte-Hélène par Napoléon luim(îme.

(Sel)t. 1816) DE SMNTE-HÉLÈNE. siSS

blirent à Schweîdnitz. Les pourparlers coto'^ mencèrent; le comte de Metternich proposa le congrès de Prague; il fut accepté : ce n était qu'un simulacre. La Cour de Vienne avait déjà pris des engagemens avec la Russie et la Prusse ; elle allait se déclarer au mois de mai, quand les succès inattendus de Tarmée française Tobli*gèrent à marcher avec plus de prudence. Quelques efforts qu'elle eût faits, son armée était encore peu nombreuse , mal organisée et peu en état d'entrer en campagne. Le comte de Metternich demanda les provinces lUyriennes, la moitié du royaume dltalie , c'est-à-dîre Venise , jusqu'au Mincio ; la Pologne , et la Renonciation, de l'Empereur au protectorat de l'Allemagne , et aux départemens de la trente-deuxième division militaire. Ces conditions excessives n'é^ taient mises en avant que pour être refusées. Le duc deVicence se rendit au congrès de Prague. Le choix du plénipotentiaire russe , le baron d'Anstetten, fit entrevoir que ce n'était point la paix que voulait la Russie, mais donner le temps à l'Autriche de terminer ses préparatifs militaires. En effet le mauvais augure qu'on avait 6. i5

:i54 MÉMORIAL (Sept. 1816)

tiré du choix de ce négociateur se confirma ; il ne voulut entrer dans aucune conférence ; l'Autriche , qui s'était prétendue médiatrice , déclara son adhésion à la coalition quand son armée fut f>rète^ sans même avoir exigé l'ouverture d'une seule séance^ ou rédigé un seul protocole. Ce système de mauvaise foi et de contradictions perpétuelles entre les actions , les paroles et les «ctes publics , fut constamment suivi par la Cour de Vienne à cette époque. La guerre recom* mença* La victoire éclatante remportée par l'Empereur à Dresde, le 37 août 181 3, sur l'armée .commandée parles trois souverains, iîit aussitôt suivie par les désastres que les manœuvres de Macdonald , en Silésie , firent éprouver à son armée, et par la perte de Yandamme en Bohème, dépendant la supériorité restait encore du côté de Tarmée française , qui s'appuyait aux places <de Toi^au, Wittemberg et Magdebourg. Le Danemarck avait conclu un traité d'alliance offensive et défensive^ et son contingent augmentait l'armée de Hambourg* En octobre, l'Empereur quittait Dresde pour se porter sur Magdebourg , par la rive gauche de l'Elbe, afin de tromper

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a35

l'ennepïî. Son projet était de repasser TËlbe à Wîttemberg, et de marcher sur Berlin. Plusieurs corps de Tarmée étaient déjà arrivés à Wittemberg , et les ponts de l'ennemi à Dessau avaient été détruits , lorsqu'une lettre du Roi de Wurtemberg annonça que le Roi de Bavière avait subitement changé de partie et que, sans décla-^ ration de guerre ni avertissement préalables , les deux armées autrichiennes et bavaroises csgitonnées sur les bords de l'Inn , s'étaient réunies en un seul camp ; que ces quatre-vingt mille hommes, sous les ordres dû général de Wrede, marchaient sur le Rhin ; que lui , contraint par la force dé cette armée, était obligé d'y joindre son contingent, et qu'il fallait s^attendre que bientôt cent mille hommes cerneraient Mayence; que les Bavarois avaient fait leur cause -de celle de l'Autriche. A cette nouvelle inattendue, l'Empereur crut devoir changer le plan de campagne qu'il avait médité depuis deux mois, pour lequel on avait disposé les forteresses et les magasins^ et qui était de jeter les alliés entre l'Elbe et la Saale , et, sous la protection des'places et magasins de Toi^au, Wittemberg, Magdebourg et

aS6 MÉMOMiL (SepU iSiB)

Hambourg, d établir la guerre entre l'Elbe et l'O^ der ( l-armée française possédait sur cette rivière les places de Glogiau, Gustrin et Stettin); et^ selon les circonstances ^ débloquer les places de la Vistule , Dantzick , Thorn et Modiin^ Il y avait à espérer un tel succès de ce vaste plan , que la coalition en >eût été désorganisée , et tous les Princes de rAUemagne confirmés dans leur ûdé* lité et dans l'alliance de la France. On espérait que la Bavière tarderait quinze jours à changer dé parti , et alors on était assuré qu'elle n'en aurait pas changé. Les armées se rencontrèrent sur les champs de bataille de Leipsick^ le seize octobre. L'armée française fut victorieuse, l'armée autrichienne battue et chassée de toutes ses positions; l'un, des généraux commandant un des corps , le comte de Meerfeld, fut fait prisonnier. Le dix-huit, malgré l'échec éprouvé le seize par le duc de Raguse, la victoire était encore aux Français, lorsque l'armée saxonne tout entière, ayant une batterie de soixante bouches à feu , occupant une des positions les plus importantes de la ligne, passa à l'ennemi, et tourna ses canons contre la ligne française.

(Sept. 1816) DE SAINTE^UÉLÈNK aSy

Une trahison aussi inouie devait entraîner la ruine de Tannée , et donner aux alliés tous les honneurs de la journée. L'Empereur accourut en toute hâte avec la moitié, de sa garde , re*poussa, chassa de leurs positions les Saxons et les Suédois. La journée du dix-huit se termina; Tennemi fit un mouvement rétrograde sur* toute la ligne, et prit ses bivouacs en arrière du champ de bataille, qui resta aux Français. Dans la nuit, l'armée française commença un mouvement pour se placer derrière l'Elster, et se trouver en communication directe avec Erfurl, doù elle attendait les convois de munitions dont elle avait besoin^ Elle avait tiré plus de cent cinquante mille coups de canon dans les journées des seize et dix-huit. La trahison de plusieurs corps allemands de la confédération entraînés par l'exemple donné la veille par les Saxons, l'accident du pont de Leipsick , qui sauta à contre - temps , firent que l'armée, quoique victorieuse , éprouva, par ces funestes événemens, les pertes résultant ordinairement des fournées les plus désastreuses. Elle repassa la Saale au pont de Weissenfcld : elle devait s'y rallier, y attendre et rccc-

a3S MÉMORIAL (Sept. 1816)

voir des munitions d'Erfurt , qui en était abondamment approvisionné, lorsque Ton eut des nouvelles de Tarmée austro-bavaroise. Elle avait fait des marches forcées ; elle était arrivée sur le Meîn : il fallut donc marcher à elle. Le trente octobre, l'armée française la rencontra rangée en bîtaîUe en avant de Hanau, interceptant le chemin de Francfort. Quoique forte , et occupant de belles positions, elle fut culbutée, mise en déroute complète, chassée de Hanau, qu'occupa le comte Bertrand^ Le général de Wrede fut blessé. L'armée française continua son mouvement de retraite derrière le Rhin , et repassa ce fleuve le deux novembre. Des pourparlers eurent lieu : le baron de St-Aîgnan fut à Francfort ; il eut des conférences avec les comtes de Metternîch , de Nesselrod et lord Aberdeen , et arriva à Paris porteur de paroles de paix sur les bases suivantes : — Que l'Empereur renoncerait atr protectorat de la Confédération du Rhin , à la Pologne, et aux départemens de l'Elbe; mais que la France resterait entière dans ses limites des Alpes et du Rhin, la Hollande y compris.; et qu'on discuterait une frontière en Italie, qui

(Scpl. t8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. a^îl^

devrait séparer la France des Etats de la malsoqb d'Autriche. L'Empereur adhéra à ces bases i.

mais le congrès de Francfort était une wse mise en avant com^me'Ie congrès de- Prague, dans lespoir que la France refuserait. On voulait avoir un nouveau texte de manifeste pour travailler 1 esprit public , car au moment où ces proposi-*^ tions conciliatrices étaient faites, l'armée alliée violait la B'eutralité des cantons, et entrait en Suisse. Cependant les alliés firent connaître enfin leur véritable intentioa ; ils désignèrent Châtillon^sur-Seine , en Bourgogne , pour la tenue du congrès.. Les batailles de Champ- Aubert, de Montmirail et de Montereau détruisirent les ar-^ mées de Blucber et de Witgenstein : on ne né^. gocia pas à Châtillon;. les puissances coalisées y présentèrent un ultimatum^, dont les condi-tions étaient : 1*^ l'abandon de toute Fltalie , de la Belgique , de la Hollande et des départ^mens du Rhin ; 2"** l'obligation: , pour la France , de rentrer dans les limites qu'elle avait avant 1 792.. L'En^pereur rejeta cet ultimatum : il consentait à faire aux circonstances le sacrifice de la.Hol* lande et de lltalie ; mais se refusa à abandonner

24*> MÈi\10IlIAL (Sept. 1816)

les limites des Alpes et du Rhin ; la Belgique , spécialement Anvers. Les trahisons firent triompher les coalisés malgré les victoires d'Arcis et de St.-Dizier. Jusqu'alors ils n'avaient mani« festé aucune prétention de s'immiscer dans les affaires intérieures de la France ; ce que constate Vultitnatum de Châtillon , signé par l'Angleterre , l'Autriche , la Russie et la Prusse , lorsque plusieurs émigrés rentirés se réveillèrent à la vue des armées autrichiennes , russes et prussiennes, dans les rangs desquelles ils avaient long-temps porté les armes : ils crurent le moment arrivé de voir leurs rêves se réaliser : les uns arborèrent la cocarde blanche , les autres la croix de St-Louis. Ils furent désapprouvés par les souverains alliés : Wellington même désavoua à Bordeaux, quoiqu'il les favorisât secrètement, tous ceux qui voulaient relever les enseignes de la maison de Bourbon. Dans toutes les transactions qui détachèrent la Prusse de l'alliance de la France et la réunirent à la Russie , au traité de Kalich ; dans celui qui réunit l'Autriche à cette coalition ; dans tous les actes diplomatiques publics et secrets qui se sont

(Sept. 1816) DE SAINtË-IlÉLÈNË. a4i

succédés jusqu'au traité de Ghâtillon ; dans celui-là même, fait en France en février 18' 4t les alliés ne songèrent jamais aux Bourbons. - Les chapitres VII, VIII, IX disent et démontrent que les Bourbons , au retour, eussent dit cammencer une cinquième dynastie, et ne pas vouloir continuer la troisième. Le premier système eût rendu tout facile ; le second a tout compliqué.

Le X** cliapitre enfin termine par une ijçnage de quelques lignes qui donne toute la magie du retour du vingt mars. Ces derniers chapitres renferment ce qu'il y a de plus nerveux, de plus serré; mais les applications sont directes, souvent même personnelles. J'ai supprimé les développemens ;^ je n'ai pas voulu qu'on pût m'accuser, en toute raison, de reproduire un plaidoyer hostile. Le temps, qui affaiblit tout, le réduira à n'être qu'un document historique, et c'est le seul point de vue sous lequel je l'ai considéré ici, comme aussi tous les objets de même nature qu'on rencontre dans mon recueil , je me plais à le répéter encore. J'ai déjà écrit dans des circonstances bien différentes, sous di-

a4a MÉMORIAL - (Sept. 1816)

•vers gouvemèmens , dans dîrers pays , et toujours la liberté de la presse s'est trouvée exister pour moi. J'espère qu'il en sera de mèqie encore en cette dernière occasion , bien que mon sujet fût des plus délicats. Déjà j'entrevois le terme de mon voyage; le port m'apparaît, et j'espère l'atteindre sans malencontre, en dépit des écueils que j'avais à traverser.

Lundi 9. — Mardi lo.

Mon ménage. — Intentions de TEmpereur dans ses prodigalités , etc.

L'Empereur a passé une mauvaise nuit II m'a fait appeler de bonne heure, et m'a dit être assommé, tué. Il n'avait pu reposer, et avait eu de la fièvre. Il a continué d'être très-souffrant ces deux jours. Il a passé presque tout le temps sur son canapé, et les soirées près du feu. Un a pu manger, et s'est contenté de boire de la limonade cuite. Je l'ai à peine quitté tout ce temps, l'ayant soigné plusieurs fois de mes propres mains. Il a sommeillé à divers intervalles, et le reste du temps il causait ou me questionnait sur une foule de différens objets. Une fois il s'est

(Sepr. 1816} DE SAINTE-HÉLÈNE. ^43

arrêté sur les dépenses de nos sociétés de Paris. Il a passé de là à mon ménage, et a voulu en connaître les plus minutieux détails.

Quand il m'a entendu dire que je n'avtîs que vingt mille francs annuels, dont, quinze à moi, et cinq de traitement de son Conseil d'Etat, il s'est écrié : « Slais vous étiez donc fou ! Gomment » avez-vous osé approcher des Tuileries avec un » aussi mince revenu? Les dépenses y étaient » énormes ; vous me -faites frémir ! — Sire , je » n'y étais pourtant pas différemment des autres, » et je n'ai jamais rien demandé à Votre Majesté. • — Je ne dis pas cela ; mais vous deviez être » ruiné en mpins de quatre ou cinq ans. — Non, » Sire, j'avais passé la plus grande partie de ma » vie dans l'émigration, j'avais constamment » vécu de privations, je demeurais encore, à fort » peu de chose près , de même. Il est bien vrai » qu'en dépit de toute mon économie, je man- » geais encore sept ou huit mille francs de mon » capital chaque année; mais. Sire, voici quel n avait été mon calcul : il était reconnu qu'au- » près de vous, avec du zèle, de la bonne vo- » Ion té , tôt ou tard on attirait votre attention ;

«44 AlÉMOaiAL (Sept. 1816)

» et VOS regards arrêtés , la fortune était ïaîte. » Or, j'avais encore quatre à six ans à poursuivre .» cette chance, au bout desquels, si fes bien^ » faits- n'arrivaient pas, je brisais avec les îllu- » sions de ce monde, et me retirais en pro«- » vince ^ seulement avec dix ou douze mille » livres de rente,, il est vrai; mais bien plus riche » cependant que je ne Tavàis jamais été à Paris.

» — .Elxbien! disait l'Empereur, ce calca), au « fait, n'était pas mauvais, et vous aviez atteint,

» je crois , l'instant de la rentrée de vos fonds.

» N'avais-je pas commencé à faire quelque chose

• pour vous? — ' Oui, Sire. — Et si cela n'a pas » été plus prompt ou plus brillant, {a faute ch » a été uniquement à vous ; vous n'aviez pas su

• profiter; Je crois vous l'avoir dît. »

Tout cela Ta conduit à revenir sur les sommes énormes qu'il avait répandues autour de lui; et s'animant par degré , il a dit : « Il serait difficile » de les évaluer, on a dû plus d'une fois m'ac- » cuser de prodigalité, et j'ai la" douleur de voir » que cela n'a guère profité dans aucun. Certaî- » nement il faut qu'il y ait eu fatalité de ma » part, ou vice essentiel dans les personnes choi-

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a45

» sies. Quelle contrariété n'a pas dû être la » mienne? Car on ne saurait croire que tout » cela fût pour ma vanité personnelle. Je n'é- » tais pas d'humeur à donner le spectacle d'un » roi d'Asie ; je n'agissais ni par faiblesse , ni par D caprice ; tout en moi était calcul. Quelque » tendresse que j'eusse pour les individus, je » n'avais pas prétendu les gorger pour leurs > beaux yeux; j'avais voulu fonder en eux de » grandes familles , de vrais points de rallie- » ment, en un mot des drapeaux dans les grandes » erîses nationales. Les grands - oflBciers qui » m'entouraient, tous mes ministres ont sou- » vent reçu de moi , indépendamment de leurs » énormes appointemens, des gratifications fré- » quentes, parfois des services complets d'ar- » genterie, etc. Or, quelles étaient mes vues » dans ces profusions? J'exigeais qu'ils tinssent » maison, qu'ils donnassent de grands dîners, t qu'ils eussent des bals brillans; et pourquoi » tout cela? Pour fondre les ^partis, cimenter » les unions nouvelles, briser les vieilles aspé- » rites, créer une société, des mœurs, leur don- » ner une couleur. Si j'ai conçu souvent de

946 MÉMORIAL (Sept. t8i6)

» grandes et bonnes pensées , elles allaient tou- » jours avorter où je les déposais , car aucun » de ces premiers personnages n'a jamais tenu » de véritable maison. S'ils donnaient à dîner ^

• ils s'invitaient entre eux; et quand je me ren-

• dais à leurs bals fastueux, qui trouvais -je? » toute ma cour des Tuileries; pas une figure » nouvelle, pas un de ces blessés, de ces fevê-

• ches boudant à l'écart, et qu'un peu de miel n eût ramené au bercail. Ils ne savaient pas me » comprendre, ou ne le voulaient pas; j'avais » beau me fôcher, vouloir, ordonner, le tout » n!en continuait pas moins : c'est que je ne », pouvais être partout et toujours : ils le sa- » vaient bien , et pourtant j'ai passé pour avoir » une main de fer. Que doît-ce donc être avec

• les débonnaires? etc., etc. »

Mercredi ii.

Petitesse de son lit. — Le tic revenu.— Gardes djB Taigle. — Le coucou.

L'Empereur a continué de souffrir. Je l'ai trouvé fort abattu, et faisant changer son lit de place. Ce lit, si long-temps le fidèle compagnon

(Sept 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 347

de ses victoires, n'était plus aujourd'hui que sou grabat de douleur. L'Empereur, dans sa souffrance, se plaignait qu'il fût trop petit pour sa personne. Il trouvait à peine à s'y remuer ; mais l'espace de sa chambre n'en comportait pas de plus grand. Il l'a fait porter dans son cabinet à côté d'un petit lit de repos ou canapé , de ma-« nière à ce qu'assujettis ensemble , ils lui composassent un lit plus spacieux. Yoilà pourtant à quoi il en est réduit!!!... L'Empereur, revenu sur son canapé, s'est mis à causer, et s'est ua peu remis jpar la conversation. Parlant de son avènement au consulat , et dé l'effroyable désordre qu'il avait rencontré dans toutes les branches quelconques du service public, il disait qu'il avait ét^tenu à de nombreuses épurations immédiates qui avaient beaucoup fait crier ^ mais qui pourtant n'avaient pas peu contribué à resserrer tous les liens sociaux. Cette épuration s'éjtait étendue jusqu'à l'arpiée, parmi les officiers, les généraux même , dont plusieurs l'étaient devenusDieu sait par qui, disait-il, et Dieu sait comment. Â ce sujet, je me suis permis de lui citer une anecdote de ce teinps > qui avait fort amusé

^48 MÉftlOUUL (Sept. 1816)

le cercle où je passais ina vie. Un de nous, et malveillant ainsi que je l'ëtais alors moi-même ^ s'était trouvé dans une de ces petites voitures de Versailles avec dn soldat de la garde , et Tavait excité malicieusement à parler. Ce soldat était mécontent 9 et disait que tout se gâtait, qu'on exigeait à présent qu'on sût lire et écrire pour pouvoir avancer. « JB^ voilà déjà le tic revenu j » disait-il : il appelait cela le tic* Le mot nous plut^ ^t resta dans notre société» — « Ehî bien , disait; » l'Empereur, qu'aura dit votr^ soldat, lorsque » j'ai créé les gardes de l'aigle? ils m'auropt sans V doute réhabilité dans son esprit. J'avais établi, » a-t-il ajouté, deux sous-officiers, gardes spé* • ciaux de l'aigle dans les régimens, placés à droite n et à gauche du drapeau; -et pour fviter que l'ar- » deur dans la mêlée ne les 'détournât de leur « unique objet, le sabre et Tépée leur étaient in- » terdits ; ils n'avaient d'autre arme que plusieurs «paires de pistolets, d'autre emploi que de » veiller froidement à brûler la cervelle de celui » qui avancerait la main pour saisir l'aigle. Or, » pour obtenir ce posté, ils étaient obHgés de » faire preuve qu'ils ne savaient ni lire ni écrire.

(Sept. 1816) DE SAtNÎE-HÉLÈNE. 249

» et vous devinez pourquoi? — Non , Sire. — "Ni- » gaud ! Tout soldat qui sait lire et ëcrire , el à de » rînstructïon , avance toujours ; maïs celui qui » n'a pas ces avantages ne parvient bien certai-' » nement qu'à force d'actes de courage, et par »' des circonstances extraordinaires , etc*. »

* Au moment d'enyoyer à rimpressioa^ le h|i3^4» m'ajanl fait mentionner cette circonstance à deux ou trois militaires , ils m'ont dit ne pas avoir eu connaissance de cette institution, sans me garantir toutefois qù^élleQ'e&istat pas. Ne feraient-ils que Tignorer, pu me seraîs^e trompé moi-même en prenant pour fait, dans les pavoles de TEmpereur, ce qui n'eût été qu'intentionnel'? Une telle erreur, après tout, ne serait que trop possible, et^ rje suis loin de pouvoir répondre que je n'en ai pas com-, mis plusieurs fois de la sorte ou autrement. J'ai fait con« naître soigneusement la nature de mes matériaux, la manière dont ils avaient été recueillis , afin que ceux qui' me liront pussent répondre d'eux-mêmes à ces sortes d'incorrections; et c'est le même motif qui m'a porté à y revenir si souvent.

2V. B> J'avais cru un devoir de consigner ici la défiance que j'avais de moi-même en cette occasion, et mes scrupules n'ont pas tardé à recevoir leur récompense ; car ce . sont eux précisément qui m'ont procuré la certitude dont je manquais. A peine le Mémorial avait-il paru, qu'il m'a été adressé à la fois, bien que de deux points fortéloignés, l'assurance positive que je né m'étais point trompé, e^ que je devais reprendre pleine eténtîére con-

aSo MÉMORIAL (Sept. 1816)

Co0HDe l'étais en train de raconter ^ je lui ai cité , sur le sujet , une autre anecdote qui avait fait encore Tamusement de nos salons. On disait que , dans je ne sais quelle circonstance , un régiment ayant perdu son aigle, lui, Napoléon, le haranguant à ce sujet avec beaucoup d'indigna^ tion sur ce qu'il avait eu le déshonneur de laisser enlever son aigle par l'ennemi , un soldat gascon s'était écrié : « Mais ils se sont attrapés , ils n'ont » eu que le bâton, car voilà le coucou, je l'avais » mis dans ma poche,» montrant effectivement l'aigle. L'Empereur n'a pu s'empêcher d'en rire ,

fiance dans l'exactitude de mon récit : et chacun des bienveillans informateurs a eu le soin de joindre à son témoignage des détails authentiques que je vais transcrire ici.

« L'institution que vous mentionnez , me mandait le » premier, officier au 9* de ligne, existait réellement; » ces sous-ofiiciers étaient choisis et armés ainsi que » vous h dites, etc., etcl ; je les ai constamment vus au » régiment dont je faisais partie jusqu'en 18149 etc. »

Le second, ancien sous-inspecteur aux revues, allait plus, loin encore; il me transmettait le texte même des décrets relatifs à cette institution.

Premier décret, du iS^février 1808. (Bernât^ Légis'^ lotion militaire, 2* voL, Pj^8^ ^7") ** Deux braves /^rw » parmi les anciens soldai non lettrés, qui par cette rai-

(Sept- i8i6) DE SAINïE-HéLÈNR aÔi

«t a dit : » Eh bien, je ne garantirais vraiment paâ . » qu'il ne soit en effet arrivé quelque chose de la

• sorte ou approchant. Mes soldats étaient fort à » leur aise, très-lîbres avec moi.' J*en aï vu sou- » vent me tuTtoyer. » Je racontais qu'on nous avait dit qu'à léna , je croîs , ou ailleurs, la veillé d'une bataille, parcourant certains postes, fort peu accompagné , un soldat lui avait interdit le passage, et s'était fâché de le voir insister, jurant que quand ce serait le petit caporal lui-même, il ne passerait pas. Et quand il avait vu qu'effectivement c'était lé petit caporal, il n'en avait été

» son n'auront pu obtenir d'avancement , seront toujours

• placés à côté de l'aigle ; ils sont nommés par nous , et » ne peuvent être destitués que par nous. »

Deuxième décret, du a5 décembre 181 1. {Bernai^, Législation militaire^ i" voL, poge 435* ) « Le deuxième » et le troisième porte-aigles auront un casque et des » 'épaulettes défensives; ils seront armés d'un épieu arec » flamme, ou esponton de parade et de défense, avec» » une paire de pistolets. »

Ainsi, et je me plais à le redire parce que je ne saurais trop le répéter , toutes les fois que les circonstances m^ont conduit à vérifier jusqu'aux moindre^ parties d'une conversation journalière, bien qu'elle fût ^parfois abon-. dante et souvent des plus négligées, j'ai eii lieu de me convaincre que le tout en était de la plus stricte venté.

35a MÉMORIAL (Sept. iSf6)

uulIiMDCQt déconcerté..* C'est qu'il avait la coa- » viction. d'avoir fait son devoir, a dit l'Empereur, » et puis le fait est que je passais pour un homme » terrible dans vos salons, parmi les officiers, et » peut-être même les généraux, mais nullement » parmi les soldats : ils avaient l'instinct de la vë- » rite et de la sympathie, ils me savaient leur > protecteur, au besoin leur vengeur, etc. »

Jeudi 12.

L'Empereur continue d'être souffrant, etc. — Gaîté. — Horrible nourriture; vin exécrable, etc.

Aujourd'hui, l'Empereur, biea qu'il ne fût pas mieux, a résolu de brusquer, disait-il, sa souffrance. U s'est habillé et a gagné le salon , où il a dicté deux ou trois heures à l'un de ces^ messieurs. C'était le troisième jour qu'il n'avait pas mangé. Il n'éprouvait pas encore la crise qu'il cherche et obtient d'ordinaire par le régime singulier qu'il s'est créé. II continuait toujours de prendre de la limonade cuite.

Cet état l'a conduit à demander combien de temps l'on pourrait vivre sans manger, et dans quelle proportion le boire pouvait suppléer à la

(Sept. 1816) DK SAINTE-HÉLÈNE. 3b55

nourriture.' Il a fait Tenir rEncyclopédîe Britannique , où il s'est trouvé des choses fort curieuses. ' Une femme, par exemple, ayant vécu cinquante . jours sans autre secours que^d'avoîr bu deux fois. Une autre qui s'était 'soutenue pendant vingt' jours à Taide d'eau seulement, etc. , etc. * • •

Quelqu'un disait 4 ce sujet que Chafles XII,* par seule expérience sur lui-mêifte, et par pure' contradiction pour les raisonnemens soutenus' autour lui , était demeuré cinq à six jours sans* manger; et au bout de ce temps avait avale un' dindon et un gîgot; mais il avait* ftiîHi en crever. • LTEmpereur en riait, et nous assùifa qù^rn'*avait' pas la prétention d'aller Jusque-là, quelque ten-'* tant d'ailleurs que fût le modèle. . ' « > •

Il a fait utie partie de piquet avec -M"^ de* MontHolon ; le Grand-Maréchal est arrivé. La partie finie , l'Empeteur lui a démandé cotmnent' il le trouvait. — Mais un peu jaune, a répondu Bertrand, et c'était très-vrai. L'Empereur, dans un mouvement de gaîté , s'est mis à le poursuivre ' dans le salon pour lui saisir l'oreille, disant : « Comment, un peu jaune! vous m'insultez, ' » M. le Grand- Maréchal; vous prétendez dire

s54 MÉMORIAL (Sept. i8x6)

9 par-là que je suis billieux^ morose, atrabilaire, » violent, injuste , tyran ; allons^, Hyrez moi cette n oreille que je me Tenge, etc.

Le dîner ^5t arrivé, et l'Empereur a hésité s'il dînerait avec nous ou s'il dînerait dans son intérieur, etU s'est décidé pour ce dernier , de peur , disait-il, d'être tenté d'ioiiter Charles XII, s'il venait à la grande table. Mais eertes cela lui eût été bien difficile, car étant venu nous surprendre au milieu du dîner, nous lui avons fait pitié^y disait-il ; et en effet, no^s avions littéralement à peinede quoi ntanger. Cette circonstance Ta ccmduit à. {«rendre un parti extrême. Il a ordonné , dès cet instant , de vendre chaque mois une portion de son argenteiie pour subvenir à nos besoins de table.

, Ce qull y avait de pis à notre mauvais dîner, et qm est devenu le sujet d'une conversation sérieuse, c'était le vin exécrable depuis quelques jours, et quittons a tous incommodés. Nous ayons été obligés d'en faire demander au camp, espérant qu'on nous -changera celui que nous ne saurions boire.

Dans le cours de cette conversation , l'Em-

(Sept. 1816) DE SAiNTE-HÉLèNE. a55

per-eur a dit que, situé comme il l'avait été, il avait reçu une foule d'indices et d'avertlssemens de la part des chimistes et des médecins. Que tous s'étaient accordés à lui signaler le vin et le café comme les objets dont il devait le plus se gar/mtir. Tous s'accordaient aussi à hii dire de les repousser à la moindre odeur d'ail ; et pour le vin surtout, de le rejeter à l'instant, si seulement il se sentait le moindrement étonné en le goûtant. Gomme il avait toujours eu, disait-il, son même vin de Ghambertin , il avait été rarement dans le cas d'avoir rien à repousser. Mais aujourd'hui, c'était tout autre chose; s'il avait rejeté son vin à chaque étonnement, il y a longtemps qu'il n'en boirait plus, etc. , etc.

Vendredi i3.

Poëme de Charlemagne du prîace Lucien; critiqqe, — Jlomère.

Le temps a été détestable ; il dure ainsi depuis trois semaines ou un mois. Atant une heure l'Empereur m'a fait demander; il était dans son salon. L'Amphitrion venait d'arriver chez moi ;

:i5f> ili:.UORIAL (Sept. i8»(>)

}c le lui ai amené ; il Ta entretenu d'objets personnels ^t particuliers.

L'Empereur était fort changé ; il a désiré se niettre.au travail. J'ai fait venir mon fils, et l'Empereur a retravaillé le chapitre du Pape et celui du Tagliamento : il n'a cessé q^u'à cinq heurejs. Il était fort abattu, avait l'air fort souffrant et s'est, retiré disant qu'il allait essayer de manger quelque chose.

Deuxbâtimens avaient été signalés : on croyait que l'un était l'Eurîdice , venant d'Europe par le Cap, et attendu à chaque instant. Il s'est trouvé que ce n'était qu'un bâtiment de la compagnie et un vaisseau qui passait.

L'Empereur est venu nous retrouver au milieu de notre dîner : il avait mangé comme quatre, disait-il , et cela l'avait remis.

On cherchait un sujet de lecture. Il a demandé C/uirlemagtie^ de son frère Lucien. Il a analysé le premier chant ^ puis parcouru plusieurs autres, puis cherché le sujet, le plan, etc. «Que » dç travail , que d'esprit , que de temps perdu I 1» a-t-il observé; quel décousu de jugement et de f goût! Voilà vingt raille vers dont quelques-uns

CSepl. 1816) DE SAINT£-HÉLÈN£. aSy

» peuvent être. bons , parce que j'en saîs; mais » ils sont sans couleur ^ sans but, sans résultat. » C'est dans l'auteur une vocation forcée, sans » doute, mais encore est-elle mal suivie. Corn- » ment Lucien , avec tout son esprit, ne s'est-il » pandit que YpUaire, maître de sa langue et de 9 sa poésie, à Paris, au milieu, du sanctuaire 9 a » échoué dans-une pareille entreprise ?<]!omiùent » lui, Lucien , art-il pu croire qu'il était possible » défaire un. poème français en pays étranger, » hors de la capitale de la France ? Gomment a- » t-^il pu prétendre établir un rythme nouveau î » Il a fait là une histoire en vers , et non un poëme » épique* Le poëme épique ne comporte pas » l'histoire d'un homme, mais seulement celle 9 d'une passion ou d'un événement. Et quel sujet » encore a-t-il été prendre? Quels noms bar- » bares il a introduits? A-t-il cru relever Ul relir » gion qu'il pensait abattue ? Son ouvrage serait* » il un poëme de réaction? Usent, du reste, tout 9 à fait le sol sur lequel il fut composé ; ce ne » sont que des prières, des prêtres, la domina* 1^ tîon teipporelle des Papes, etc. , etc. A-t-îl pu » consacrer, vingt mille vçrs à des absurdités qui

35S MÉMORIAL (Sept. 1816)

» ne sont plus du siècle, à des préjugés qu'il ue 1 peut avoir, à deë opinions qui ne sauraient être ft les siennes? C'est prostituer son talent. Quel » travers! et que ne pQuvait-il pas faire de mieux ! i» car il a certainement de Tesprit, de la facilité, m du faine, du travail. Or, il était à Rome au » «liiieu des plus riches matériaux, à même de » salis&ire à toutes les recherches ; il connaissait » la langue italienne, nous n'avons pas de bonne > histoire dltalie, il pouvait la composer : son » talent, sa position , sa connaissance des affaires, » son rang , pouvaient la rendre exceliente et » cliassique ; il eût fait un vrai présent au monde » littéraire, et se fût rendu immortel. An lieu de » cela, qu'est-ce que son poëme? Que fera-t-il à » ssi réputation? Il s'ensevelira dans la poussière » des bibliothèques, et son auteur obtiendra tout » au fUus quelques minces artitéîes, peut-être » ridicules, dans les dictionnaires biographiques a où littéraires. Que si Lucien ne pouvait échapper » à sa destinée de faire des vers, il était digne, 1» convenable et adroit à lui d'en soigner un » manuscrit magnifique , de l'enrichir de su- » perbes dessins, d'une riche reliure^ d*en régaler

(Sept. i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. aSg

» parfois les yeux des daines , d'en laisser percer » de temps à autres quelques tirades , et de le » laisser en héritage, avec la défense sévère de » le publier jamais. On eût alors compris ses > jouissances. »

Puis le mettant de côté , il a dit : t Passons à » riliade. » Mon fils a été la chercher, et l'Empereur nous en a lu quelques chants, s'arrètant souvent pour admirer, .disait -il, à son aise. Ses observations étaient prêcheuses , abondantes , singulières. Il s'y est attaché telletnent, qu'il avait atteint minuit et demi quand il a demandé l'heure pk>ttr se retirer.

Samedi 14.

Manque de nourriture. — Le vin ridîculemeut fixé , Btc. — Retour de l'île d'Elbe, etc.

Le temps continue toujours à être détestable . et à nous confiaer dans nos misérables cahuttes: nous sommes tous malades.

L'Smpereur a dicté pendant une partie du jour; il était beaucoup mieux.

A dîner nous avions littéralement à peine de quoi manger. Le gouverneur opérait successif

26o ' MÉiMORlAL (Sept. 1816}

Tcraent ses réductions. L'Empereur a ordonne qu'on cherchât à acheter quelque chose de surplus, et qu'on le payât avec ce quî proviendra de la vente de Tàrgenterie.

Le Gouverneur a signifié que le vin demeurait fixé à une bouteille par tête , l'Empereur compris. Cela se crbira-t-îl ! Une bouteille pour fine tnére- et ses en fans. C'est l'expression employée dans la note , etc. , etc.

-rL'Emipereur, retiré chez lui, tn'a fait demandèl». « Je ne>in« sens pas l'envie dé dormir, m'a-t- » il dit en nie voyant. 'Je vous ai envoyé cher- » cher pour passer la veillée ; causons quelques » quarts d'heure. » Et le cours de la conversation a ramené l'île d'Elbe , ses travaux, ses sensations, ses idées durant le séjour qu'il y avait faîf ; enfin son retour sur le sol français et le sticcès magique qui l'accompagna , et dont il n'avait, disait-il , pas douté un seul instant, etc. «Et qu'on explique- cela comme on voudra » ou comme on pourra , a-t-il repris danis un » certain moment ; - mais je vous jure que je ne n me sentais aucune haine directe et person- » nelle c;€)ntré ceux que je venais renverser. C'é-

(Sçpl. 1816) DE SAINTE-IIICLî:NE. aQt

» lait unîquemejtit pour moi de la querelle po-.

• litiquè. Je m'en étonaais moi-même , tant je »mé trouvais le cœur libre ^ aisé, mêise bien-

» veillant je pourrais dire. Vous avea vu comme ^ » j'ai relâché le duc d'Angoulême ; j'en eusse » fait autant du Roi, ou Iqi eusse accordé^ à^sou » gré, asile et sùrejté^ Le triomphe de la cause ne » tenait nullement à sa personne , et je respec- 9 tais sop âge ^ ses malhe^urs. Peut-être aussi lui » tenais*je compte de certaiûs ménagemens que

• lui, nominativement 9 ayait toujours observés: » à mon égard. Il est bien vrai qu'en ce moment » il m'avait. déclaré hors la loi, .«f avait mis ma » tête à prix, je crois; mais tout cela n'était à » mes yeux que style de manifeste. Tous à Vienne •en ont fait autant, sçms m'ulçérer davantage, •voire même le cher beau -père ; et de lui,

• c'est pourtant bien fort! l'époux de sa fille «chérie!!! etc., etc. »

Mais, puisque voilà le retour de l'île d'Elbe mentionné de nouveau, c'est peut-être ici le lieu de tenir la promesse que j'ai faite plus haut, au premier ou au deuxième volume, d'en donner

-lOa UÉUOaiAL (Sept. iSi6)

plus tard la relation. Que si on me demande pourquoi cette -transposition ; je réponds que le sujet, par lui-même, était délicat^ que je n'arais point encore donné de preuves du véritable esprit de mon Recueil > qu on y eût peut-^tre pu suspecter alors certaine malveillance ; tandis qu'aujourd'hui, que je dois avoir convaincu que mes récits sont purement philosophiques , moraux, historiques, on sentira que quelles que soient les erreurs qu'ils contiennent, c'est à l'historien, au critique seul à me redresser ou à me combattre. Du reste , cette relation se trouve dans tous les joumau]^, dans tous les ouvrages, dans tous les pays. Celle-ci ne saurait donc avoir rien de bien neuf, seulement elle a été recueillie de la bouche de Napoléon. Je réunis ici ce qu'il en a dit en différens momens.

Napoléon vivait a l'île d'Elbe sur la foi des traités : il apprend qu'il est question au congrès de Vienne de le déporter hors de l'Europe : on n'observait avec lui aucun des articles de Fontainebleau ; les papiers publics l'instruisaient de la disposition des esprits de France; son parti

(Sept. 1816) DB SAINTE-HÉLÈNE. aCS

fut pris. Il en garde le secret jusqu'aux derniers^ momens *; tout se prépare, sous un prétexte ou sous un Qutre, Ce n'est qu'en se trouvant à bf>rd que les soldats conçurent les premiers soupçons ; et mille ou douze cents hoknmes , et quelques esquifs mettent à la voile pour aller tenter la repossession d'un empire de trente millions d'hommes! ! !

Il y avait près de ciùq ou six cents hommes sur le brick où Napoléon s'embarqua : c'était , disait-il , l'équipage d'un soixante-quatorze. On fut rencontré par un brick de guerre français avec lequel on parla. On a prétendu que le capitaine du brick français avait reconnu les

* C'est ici le lieu sans doute de redresser une erreur ^ui a fort affligé quelqu'un que j'estime et que j'aime. On lit, tome II : page 369, que le général Drouot, huit jours ayant le départ de l'île d'Elbe, en avait laisse échapper le secret à la princesse Borghèse, etc., etc. Or^ le général Drouot affirme qu'il n'a reçu la confidence de de l'Empereur qu'asux derniers momens^ et qu'il n'a pas et n'aurait jamais manqué. au secret. Il est naturel que le général Drouot soit le plus sûr de ces faits, comme le plus intéressé; d'autant plus que moi je dois faire observer que je ne cite là qu'une conversation courante , toute de plaisanterie et nullement controversée.

a64 MÉMOrjAL (SepL 1816)

figures, et avait crié trois fois en se séparant : bon voyage! Quoi qu'il en soît, l'officier qui conduisait l'Empereur lui proposa d'aborder ce brick et de l'enlever. L'Empereur repoussa cette îdee comme absurde : elle ne pouvait être raisonnable, que si on y eût été forcé par la nécessité. « Autrement , à quoi bon , disait-il , compliquer » mon dessein de ce nouvel incident? De quelle » utilité eût pu m'ètre le succès? A quoi ne » m'exposait pas le plus léger contre-temps? » ]Lors de l'échec qu'on éprouva en débarquant, par la capture d'une vingtaine d'hommes^ qu'on avait envoyés sommer Antibes,' diverses opinions s'élevèrent'à cet égard, et même avec assez de chaleur : les uns voulaient qu'on se portât aussitôt sur Antibes , pour l'enlever de force , et prévenir par là le mauvais effet que. pouvaient produire la résistance de cette place et l'emprisonnement des vingt hommes. L'Empereur, répondait que la prise d'Antibes ne faisait rien à la conquête de la France ; que le peu de temps qu'il y perdrait suffirait pour réveiller partout , et créer des obstacles sur la seule , la véritable route ; que les momens

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. flQ5

étalent précieux, qu'il fallait voler; qu'on remé-' dîerait au mauvais effet de levénement d'Antîbes, en marchant plus vite que la nouvelle. Un officier de la garde ayant fait sentir indirectement qu'il n'était pas bien d'aban<k>nner' ainsi ces vingt hommes,, l'Empereur se contenta d'observer qu'il jugeait bien mal de l'étendue de l'entreprise ; - quei si la moitié d'eux se trouvait dans le même cas , il les laisserait de même ; que s'ils y étaient tQus , il continuerait de marcher seul *.

Il avait débarqué au golfe Juan, quelques heures avant la nuit, et y avait établi son biyouac. On lui amena bientôt après un postillon en belle livrée. Il se trouva» qu'il avait fait partie de sa maison ; il avait appartenu à l'Impératrice Joséphine, et servait en ce moment le

* Ce n'est pourtant pas qu'il négligeât de s'occuper de ces hommes , car un moment il chargea le commissaire des guerres Ch. Yauthier, qui se trouvait près de lui, de courir en toute hâte sous les murs d'Ântibes , et de délivrer les prisonniers en essayant d'enlever la garnison , lui répétant à diverses reprises lorsqu'il s'éloignait déjà : 9 Mais surtout n'allez pas vous faire bloquer aussi. »

•66 MÉMOaiÂL (Sept. 1816)

prÎQC^ da Monaco^ qui, lui-mdme^ avait été écuyer de rimpératrice JpséphÎQe. Ce postillon , questionné par r£mpereur, lui diaait, dans son grand ét^onement de le trouver là f qnll arrivait de P^is , qu'il pouvait lui garantir qu'on aUait le revoir partout avec plaisir ; que aur toute sa route y jusqu'à Avignon^ il n'avait entendu que des regrets de l'avoir perdu ; son nom était pukBqnement dans toutes les bouchefii. Il ajoutait que sa belle livrée avait été souvent pour lui un objet de défaveur et d'insulte. Il assura l'Empereur que la Provence une fois traversée, il trouverait tout le monde, sur son passage, prêt à se réunir à lui. C'était là le té* œoignage d'un liomme du peuple : il fut trcsagréabte à l'Bmpereur, qui avait calculé précisément de la sorte. Le prince de Monaco, amené lui-même, fut moins explicite ; l'Empereur d'ailleurs ne le questionna point sur la politique : il avait des témoins au bivouac ^ il ne voulait pas s'e^çposer à entendre aucun détail qui pût laisser de mauvaises impressions sur ceux qui l'entouraient : la conversation ne fut donc que de plaisanterie ; elle roula toute sur les dames de son

\pt,pt. 1816) DE SMNTE-IIÈLÈNE. ^y

ancienne Cour deis Tuileries , dont Naj^Iéxhi s'informait en détail avec beaucoup de gaité.

Au lerer de la lune, vers une ou deux heures du matin , le bivouac fut roéorpu , et l'on se jporta sur Gra$se« JLà» l'Empereur comptait trouver une route qu'il avait ordonnée soUs l'Bmpîre s ■elle n'avait point été exécutée. Il fallut se ré*- «ondre à suivre des défilés (tifficiles et pleins de neige , Oe qui lui fit laisser à Grasse , à la garde de la municipalité , sa voiture et deux pièces de canon qu'il avait débarquées : c'est ce que les bulletins d'alors appelèrent une capture.

La municipalité de Grasse était fort royallsler mais l'apparition de r£mpereur fut ai soudaine, qu'il n'y eut pas moyen d%ésiter, elle vînt donc faire sa soumission. L'Empereur traversa la ville, et fut s'arrêter militairement sur une hauteur «n peu au*delà ; on y fit halte et il y dé jeûna. Bientôt il y fut entouré de la population de la ville, et il parcourut cette multitude comme il l'eût fait à son cercle des Tuileries. C'était la même attitude, les mêmes demandes qne sM n'av^t jamais quitté la France. L'un se plaî-

aM MÉMORIAL (Sept 1816)

gnaic de n'avoir pas encore reçu sa pension; l'autre demandait qu'on Tonlût bien augmenter la sienne ; la croix de celui-ci arait été retenue dans le9 bureaux , celui-là demandait de Favancernent 9 etc. Il lui fallut recevoir une foule de pétitions qu'on avait déjà eu le temps d'écrire , et qu'on lui remettait , comme s'il venait de Pa* ris, faisant une tournée dans les départemens.

Quelques patriotes chauds, versés dans les affaires, lui dirent mystérieusement que les autorités du lieu lui étaient fort opposées ; mais que la masse de la population , le petit peuple , était toute à lui, qu'on attendait seulement qu'il eût le dos tourné , et qu'alors il serait bientôt délivré des mécréans. « Donnez -vous -en bien » de garde , s'écria l'Empereur ; réservez-leur le » supplice de voir notre triomphe sans avoir » de reproche à nous faire ; soyez donc tran- » quilles, conduisez-vous sagement. »

L'Empereur allait comme l'éclair. « La vic- » toire , disait-il , devait être dans ma célérité. » La Brance était pour moi dans Grenoble. Il » y avait cent lieues^ moi et mes. grognards nous

(Sept. 1816} DB SAINTE-UÉLÈNE. ^

» les f fmes en cinq jours * , et dans quels che* » miiis! et par quels temps ! J'y entrais, que • M. le comte d'Artois, averti par le télégraphe, 9 ne faisait que de quitter les Tuileries. »

Napoléon s'était regardé comme si sûr de la disposition des esprits et des choses , que le succès, pensait-il, ne devait tenir nullement srux forces qu'il amènerait avec lui. Se garantir d'un piquet de gendarmerie , disait-il , était tout ce qu'il lui fallait; or, tout -arriva conmie il l'avait calculé : ta victoire marcha au pas de charge ^ et l'aigle nationale vola de clocher en cbcher jm^ qu'aux tours de Nôtre* Dame. cMais, ajoutait-il.

* Le I mars , débarque sur )a plage de Canne y an golfe Juan.

Le a entré & Grasse.

Le 3 couche à Barème.

Le 4) dineà Digne, et couche h Maligeai.

Le 5 9 couche à Gap.

Le 6 couche ft Corps, audelà duquel, le lendemain, r£mpérenr harangue et rallie les soldats du 5«. Peu d'heures après il est joint par Labédojrére , à la tête du 7».

Le 7, à Grenoble, séjour.

Le 9 , couche & Bourgonin.

Le 10, k Ljon, reste trois jours.

Le i3, couche à M&con Fameuse proclamation d«Ney.

Le i4 couche à Châlons.

Le i9, couche & Autnn.

Le i6à Avalon.

Le 17, à Auxéresy reste un jour , y est joint par le prince de la Moscova.

Le 30 ariiTe à Fontainebleau> 4 heures du matin, et entre aux Tuileries h 9 heures du soir.

27a MÉMORUL (Sept, i^ifi')

» ce ne fat pourtant pas d'abord sans de rives. » inquiétudes. » A mesure quil afançait, toutes les populations se prononçaient avee ardeur, il est vrai; mais il ne voyail aucuns soldats, on les lui enleraît de son passage. Ce ne ftit cpi^ntre Mure et Yisille , à cinq ou six lieues de 6re^ noble y et le cinquième jour déroute, qu'on rencontra enfin un premier bataillon. L'officier qui }e commandait réfusa même de parlementer r alors l'Empereur n'bésita pas, il s'avança seul de sa personne ; cent de ses grénacUers mar-cb^ent à quelque dSstance de lui, leurs armes renversées. La vue de Napoléon, son costume ^ sa petite redingotte grise surtout; furent magiques sur lei^ soldats, qui demeurèrent immobiles. Il continua droit à un vétéran dont le bras était chargé de chevrons , et le prenant rudement par la moustache, lui demanda s'il aurait bien le cœur de tuer son Empereur. Le soldat, les yeux mouillés, mettant aussitôt la baguette dans son fùsîl pour montrer qu'il n'était pas chargé, lui répondit : « Tiens, regarde » SI j'aurais pu te faire beaucoup de mal ; tous ¥i les autres sont de même. » Et des cris dé vive

( Sept. 1816) DE SA1NTE.HM.È1SE. 271

l'Empereur partent de tous côlés. Kapo|éon com*' mande au batmllou un demi-^tour à droite^ et tout marche vers Paris»

A peu de dlfitanOe de G:reD<>ble» le colonel I^abédoyère, à la tète de son fcgim^nt^ vint se jomdre à lui. Alors^ Timpulsion fut prononeée, et k question, dit ^Empereur, à peu près décidée.

Tous les paysans du Dauphiné bordaient les routes^ : ils étaient ivres et furieux de joie. Quand ie premier bataillon dont on vient de parler hésitait encore, il s'en trouvait des milliers sur ses derrières cherchant à le décider par leurs cris de vive l'Empereur $ tandis qu'une foule d'autres était sur les derrières de Napoléon, excitant la petite troupe à avancer, l'assurant qu'il ne lui serait fait aucun mal.

Dans une certaine vallée, s^offrit le ^ectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer : c'était la réunion d'un grand nombre de commanes , ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette foule se précipite aux pieds de l'Empereur un des plus beaux grenadiers de sa garde , qui manquait depuis le débarquement ,

371 MfiMOiUAL (Sept. 1816)

et sur lequel on avait même conçu des doutes ; dans ses yeux roulaient de -grosses larmes de joie, il tenait dans ses bras un vieillard de qua«tre-vingt-dix ans, il le présentait à l'Empereur : c était son père qu'il était venu chercher et qu'il amenait au milieu de cette multitude. L'Empe* reur avait ordonné, plus tard, aux Tuileries ^ qu'on peignît un tableau de cette circonstance , Napoléon arriva à la nuit sous les murs de Grenoble : sa promptitude déjouait toutes les mesures; on n'avait pas le temps de couper les ponts ni même de mettre les troupes en mouve* menL II trouva les portes de la ville fermées , on refusait de les ouvrir, le colonel qui comman* dait dans la place s'y opposait. « Car une cir^ )» constance qui doit caractériser spécialement » cette révolution sans pareille, disait l'Enape* » reur, c'est que les soldats ne manquèrent pas, » jusqu'à un certain point, de discipline ni d'o-* » béissance envers leurs chefs; seulement ils em* » ployèrent, pour leur compte, la force d'iner* » tie, comme un droit qu'ils auraient cru leur p appartenir. » Ainsi on vit le premier bataillon çxécutor toutes les manœuvres commandées, se

(Sept. i8i«) DE SAINTE-HÉLÈNE. a^

retirer 9 ne i^ouloir pas communiquer; mais il ue chargea point ses armes; il n'aurait pas tiré : devant Grenoble, toute la garnison sur les remparts 9 criait vive l'Empereur; on se donnait les mains par les guiclbiets; mais on n'ouvrait pas, parce que les supérieurs l'avaient défendu. U fallut que l'Empereur fit enfoncer les portes, ce qui s'exécuta sous la bouche de dix pièces d'ar* tillerie des remparts, chargées à mitraille. Et pour achever la bizarrerie des circonstances. Je chef du premier bataillon et le colonel, qui s'étaient si ouvertement opposés à l'Empereur, questionnés par lui s'il pouvait compter sur eux, répondirent que oui; que leurs soldats les avaient abandonnés, mais qu'eux n'abandonneraient pas leurs soldats ; que puisqu'ils s'étaient prononcés pour lui, ils lui seraient fidèles, et l'Empereur les conserva.

Du reste, il n'est point de bataille où l'Empereur ait couru plus de dangers qu'en entrant à Grenoble; les soldats se ruèrent sur lui avec tous les gestes de la fureur et de la rage ; on frémit un instant, on eût pu croire qu'il allait être mis en pièces; ce n'était que le délire de

374 MÉMORIAL (Sept i8i6^>

Tamour et de la }oie; il fiit eiilcré hii et soi» cheval. A peicie Gommençail-il à respire?, dans Tauberge où il ayail été dépofié, q[H u& redoublement de tnaralte se feit entendre : c et*ieDl les portes de la rille y que les habitans: venaient Ini offrir, ^saient-^Hs, au dëfàmt des defs <pi'oa n^avart pu lui présenter,

«Une fois dans (rrenoMe, j'étais devenu une » véritable puissance, disait FEmpereur, j eusse » pu nourrir la guerre, sîl lût devenu néces- » saîre de la Éaire. »

L'Empereur regrettait fort alors de n'avoir pas fait imprimer ses proclamations à l'île d'Elbe ; mais il avait craint de laisser pénétrer son secret. Il les avait donc dKetées à bord du brick, où tout ce qui savait écrfre avait été employé à les copier. On était obligé d'en écrire encorfc ebemin faisant , afin de les répandre dans ta route , tant elles étaient avidement demandées : eHes étaient donc rares, souvent incorrectes ou même ilKsibles; et pourtant on en sentait à cbatpie pas la nécessité, car on s'apercevait aussitôt de toute l'impression qu'elles produisaient. Ces populations se sont fort éclairées par nos vingt der-

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a;5

nières années; et malgré tout te bonheur de

revoir FÉmpereur, qo s'y demandait cependant

avec mquîétude quel allaft être son objet/Tous

étaient aussHét satisfafts quand Us avaient la le

seâtiment natfoaal des proclamations^ et leur

joîe surtout était extrême quand ils apprenaient

là que Napoléon n^arait pas de troupes étran-

gèrëd anr^o tai. 1^ marcbe étart si rapide et «es

mouTemens srî {Ht>mpts, qu'on ara!t fait mille

contes sur ses forces et leur compo^ion. On

Toulalt qwtl eût arec lui des Napolitains, des

Aiitrichiens, etc., etc.; n^me des Turcs-»

De Grenjoble à Paris, ee ne fut phts qu'une màre&e ti4ompba}e.

Durant les trois ou quatre jours que l'Empereur demeura à Lyon ^ il y eut constamment plus de vingt i!nî)le âmes sous ses fenêtres ; les cris ne discontinuèrent jamais.

C'était un souverain qui n'aurait Jamais quitté ses sujets. Il signait des décrets, expédiait des ordres, passait des revues, ete. Tous les corps, toutes tes admintstrations^ toutes les classes de citoyens s'empressaient de foire preuve de dévouement et dliommages. II n'y eut pas jusqu'à

2;6 MÉMORIAL (Sept. 1816]

la garde nationale à cheval , pomposée de. ce qu'il y avait de plus pur et de plus ardent dans le parti opposé, qui ne vint solliciter Thonneur de garder sa personne ; mais ils furent les seuls maltraités. « Messieurs , je vous remercie de vos » services 9 dit l'Empereur, votre conduite en- » vers M. le comte d'Artois m'apprend trop, ce » que vous feriez à mon égard , si la fortune » venait à m'abandonner, je ne vous soumettrai » point à cette nouvelle épreuve. ».En effet, M. le comte d'Artois, en quittant Lyon, n'avait trouvé , assure-t-on , qu'un seul d'entre eux qui se dévouât à le suivre à Paris; et l'Empereur, sur qui tout ce qui était généreux avait des droits, apprenant la fidélité de ce volontaire , lui fit remettre la décoration de la Légion d'Honneur. • Enfin, l'Empereur, dans Lyon, administrait déjà, par des actes publics, avec cette précision, cette fermeté ,' cette confiance compagne d!une stabilité non interrompue. Rien en lui ne laissait apercevoir la trace des grands revers qui avaient précédé, ou des chances immenses qui pouvaient suivre ; et s'il était possible de tout raconter, j'aurais à produire une anecdote. privée

(Sept. 1816) DE SAIHiE-HÉLÈNE. 277

bien plaisante, qui prouverait quels étaient le calme du cœur et la liberté d'esprit de Napoléon au milieu de la grande crise qui, autour de lui , changeait la face de la France , et allait remuer toute TEurope.

A peine sorti de Lyon ^ l'Empereur fit écrire à Ney, qui se trouvait à Lons-le-Saunier avec son armée, qu'il eût à mettre ses troupes en marche et à venir le joindre. Ney, au milieu de la confusion générale, abandonné par ses soldats, frappé des proclamations de l'Empereur, des adresses du Dauphiné, de la défection de la garnison de Lyon , de l'élan des provinces voisines et dès populations environnantes; Ney, 1 enfant de la révolution, se livra au torrent, et donna son fameux ordre du jour. Toutefois, ayant présens les souvenirs de Fontainebleau , il écrivit à l'Empereur que tout ce qu'il venait de faire était principalement en vue de la patrie , et que sentant qu'il avait dû perdre sa confiance, il allait se retirer chez lui ; mais l'Empereur lui fit écrire de venir le joindre , et qu'il le recevrait comme le lendemain de h bataille de la Moscowa. Ney, en revoyant l'Empereur, se montra

3;8 MÉMORIAL (Sept. 1816)

rembarrasse» et lui répéta que s'il avait perda sa confiance, il ne lui demandait plus qu'une place parmi ses^ grenadiers, ji II eat sûr, <^it r£aipe- » reur, qu'il avait été asse2 mal poiur moi ; maïs » le moyen d'oublier un si beau conragt et tant » d'actes passés! Je lui sautai doue au cou en » l'appelant le irave des braves^ et dès cet instant » tout fut comme jadis , etc. , etc« »

Le trajet jusqu'à Paris se fit à peti près en poste.- Nulle part il n'y avait opposition, ni kitte, ni combat; ce n'était, à l'aspect de TEoiperenr, littéralement parlant, qu'ira simple cfaaoïg^sEient de décoration théâtrale. Les avan^gardes n'étaient autre chose que les troupes qui se trouvaient en avant sur la route» et au!xqUéiks on envoyait des courriers. C'est ainsi que l'Ëmpe* reor est entré dans Paris avec les troupes 'mèine qui en étaient sorties le malin pour le comfbattre. Un régiment posté à M(wtereati en franchit spontanément le pont , courut siur Melun et chargea des gardes-du-corps qui s'y trouvaient; et c'est, dit*on, ce qui décida le départ si soudain de la Famille Royale.

L'Empereur nous dit souvent que s^il l'eut

CSept. 1816) DE SAINTE-HÉiÈNE. 2-9

voulu o|a ne s'y fût pas opposé > il e&t traîné ^Yec lui 9 à Paris, deux millions de paysaus. A soB apf^rocke , toutes 1^ campagnes se levaient en masse; aussi répèteH-il souvent qu'il n'y a. en de véritables conspirateurs que l'opinion.

Le lendemaiù de l'arrivée de l'Empereur aux Tuilerie^, quelqu'un lui ayant dit qu'il ne vivait que de prodiges , mais que ee dernier allait ef-* facer tous les autres ^ je l'entendis répondre qu'il n'avait ici d'autre mérite que d'avoir bien jugé de l'état des eboses en France, et d'avoir su lire dans le cœur des Français Dans un ai^tre mo-* ment, il nous rappelait que cela seiil avait été toutes ses intelligences; « car, observait-il, si » l'on excepte Labédoyère , qui accourut à moi » d'enthousiasme et de cceur, et un autre encore » qui me rendit francbement de grands et vrais 9 services, presque tous les autres généraux, sur » la route , se montrèrent incertains et de maua vaise grâce ; ils ne firent que céder à l'impul- » sion de leurs soldais , si même ils xve se mon* » trèrent hostiles.

» Tout le n^onde sait bien aujourd'hui disaît- » il, que Ney quitta Paris tout au Roi, et que

280 MÉMORIAL (Sept. 1816)

» s'il tournaucontre lui quelques jours plus tard, » c'est qu'il crut ne pouvoir faire autrement.

» J'étais si loin . de compter en aucune ma- » nière sur Masséna^ que je me crus obligé en débarquant 9 de le sauter à pieds joints; et le » questionnant plus tard à Paris sur ce qu'il au- » rait fait , si je ne me fusse éloigné aussi rapi- » dément de la Provence , il eut la franchise de » répondre qu'il serait bien embarrassé de me > le dire; mais que le plus sûr, dans tous les » cas, avait été d'agir ainsi que j'avais fait; que » de la sorte le tout avait été pour le mieux.

» Saint'Cyr s'était vu en danger pour avoir » voulu contenir les soldats confiés à ses ordres. > Souk me confessa que le Roi lui avait ins- » pire un véritable goût , tant il se trouvait bien » de son régime; et ne voulut reprendre du » service qu'après le Champ de Mai.

» Macdonald ne reparut point, le duc de Bel- » lune suivit le Roi à Gand. Ainsi concluait-il, » si les Bourbons ont eu à se plaindre de la dé- » sertion complette du soldat et du peuple , » certes , ils n'ont pas le droit de reprocher le jp manque de dévouement fet de fidélité aux pria-

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a8i

» cipaux de IVnaée, à ces élèves ou cheC^ 4^ h j» révolution, qui^ malgré une hal^itude 4e vin^t-?

* cinq ans, disait-il, n'ont montré, daps cejte » circonstance, que de vrais enfans en poU^

* tique. On ae les a trouvés ni éipiigrés, ni na-j » tionaux!.... §tc. , etc. »

Mapofêoi]^ ep ayait eu rins^nct, et s'était tenu fidèle à son grand principe de n'agir que sur les masses et par les masses. Au moment de l'entreprise, et après son débarquement, on le «oUicita plusieurs fois d'essayer de traiter avec quelques-uns des chefs ; mais il fit constamnoi^ent sa belle réponse : « Si je suis demeuré dans le » cœur de la masse, je doi^ m'imporfier peu des » clt^efs, et si je n'avais que ceux-ci , à quoi me » fierviraient-ils contre le torrent de la masse. »

Voici qui montrera du moins le peu d'intelligence que Napoléon avait entretenue avec la capitale^ Le matin de son entrée à Paris , en arrivant de l'île d'Elbe, cent cinquante officiers à, la demi-solde , traînant quatre pièces de canon, quittent spontanément Saint- Denis, où ils avaient été stationnés par les princes, et 6. 18

i8s MÉMORIAL (Sept. 1816)

marchent rers la capitale; ils sont rencontrés dans leur roule par quelques généraux qui se mettent à leur tête , et* poursuivent , arec cette petite troupe, jusqu'au château des Tuileries, -où ih convoquent les chefs des administrations , . qui tous conviennent d'agir au nom de l'Empereur. C'est ainsi que Paris fut gouverné ce jour-là à l'amiable par le souffle de l'opinion et Félan des affections privées. Aucun des grands partisans de l'Empereur , aucun de ses anciens ministres n^ayant reçu nul avis de lui , aucun d'eux n'osa signer aucun ordre , m prendre aucune responsabilité. Les papiers publics n'eussent pas paru le lendemain, si ce n'eût été le zèle de simples particuliers, qui, sans autorisation et de leur propre mouvement, les firent remplir de ce qui les animait et de ce qu'ils voyaient. Ce n*est pas autrement que Lavalette fut prendre possession des postes. Paris vécut ce jour- là sans police, sans autorité, et jamais il ne fut plus tranquille. L'Empereur fil son entrée aux Tuileries veris neuf heures du soir, avec une centaine de chevaux , et comme s'il arrivait de l'un de ses palais.

(Seffl. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. a83

Mettant pied à terre > il faillit être étouffé par un gros d'ofificiers et de citoyens qui se larrachèrent pour eu touthèr quelque chose ^ et le transportèrent à bras daiis :So^ salon. Il y trouva son dîner prêt ^ et se mettait à tàhle quand ar^ rÎYad&yincjenâeâ Tofficieriqu oh y. avait eavoyé le matin pour sommer leeliâtéau; il rapportait la capitulation du commandant, qui ny avait mis,' dit-on, autres conditions que celle d'un, passeport pOur lui ei sa famille.

Une. circonstance bien singulière, c'est que ie matin, une fois maître des Tuileries , et comme on faisjait CQurir dehors pour se procurer ua drapeau tricolore , oti en trouva un tout fait au pavillon Marsan , dans la fouille du château que faisait faire la prudence; et c'est celui qu'on fit hisser sur-le-champ. Il était tout neuf, et d'une dimension plus grande que de coutume. On s'est demandé par quel hasard il était là, et quelles avaient pu être les intentions à cet égard.

. Du reste, plus les temps se sont éclaircis, plus on a pu se convaincre qu'il ne fut d'autre con-ï juration que celle de la nature des choses ; l'esprit de parti seul peut chercher, de nos jours,

!284 MÉMORIAL (Sept. 1816)

à élever des doutes à cet égard , l'histoire n'en aura point.

Peu de jours après rétablissement de Napoléon à {iOngwood, il fat question devant les officiers qui lui furent présentés , du retour de file d'Elbe-, et l'un de ces officiers se Hasarda de dire que cet événement merveilleux avait offert aux ringards de toute l'Europe attentive, le. contraste de ce qu'il y avait de plus faible et de plus sublime. l»es Bourlnms abandonnant ubq mionaischié'^Ëoilt entière, pour s'enfuir à l'ap* proche d'un seul homme , qui avait la magnanime audace d'entreprendre à lui seul la conquête d'un Empire; « Monsieur, lui dit TEmpe- • reur, vous êtes dans Terreur j vous avez mal «^ saisi le sens do l'affaise; les Bourbons n'ont » pas àianqué de courage, ils ont fait tout ce » qu'ils pouvaient faire. M. le comité d'Artois a » volé à Lyon, Madame le Duchesse d'Angou- » lême s'est montrée , dans Bordeaux, une ama- » zone , et M. le Duc d'Augoulême ja marché en 9 avant autant qu'iJ a pu. Si malgré tout cela , » ils ti*Ont pu venir à bout de rien , c'est moins 9 leur faute que la force des circonstances ; c'est

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 285

» qu'à eux seuls i]& ne pouyaient £aire davantage , » et ils en étaient là; la contagion, l'épidémie A avaient gagnée tout le monde^ etc. , etc. »

DimanGhe i5.

Poëme de Charlemagne , etc. — Les frères et scmirs de TEmpereur auteurs, etc.

Aujourd'hui , l'Empereur a profité d'un instant de beau temps pour aller se promener vers le jardin de la compagnie. J'étais seul avec lui; je me suis livré à lui faire certaines peintures à La suite desquelles j'osais me permettre de suggérer quelquets idées. U les a repoussées en so moquant fort de moi. « Allons, allons^ mon » cher, a-tril dit, vous êtes un niak; etne voq;» > fâchez pas de l'épithète , a-t^il repris aussitôt , » je ne la prodigue pas à tout le monde ; elle » est toujours, de ma part, un brevet .dlionn&le » homme. »

Après le dîner, l'Empereur s'obstinant toujours à tâcher de se raecodiinK>der, disait-il, avec le poëme de son frère Xucien., qu'il ayait repris hier au soir et bientôt abandonné , il a , comme l€S deux jours préc^dens, employé la soirée

386 MÉMORIAL (Sept. 1816)

entre le poëme èe Charlemagne , qu'il a bientôt quitté de rechef, et teluî d'Homère, qu'il a repris pour se refaire , disait-il gaîment ; et la censure a recommencé pour le prince Lucien , et l'admiration pour le bon Homère.

La lecture interrompue , on a dit à l'Empereur que Lucien avait tout prêt un autre poëme semblable à son Charlemagne ; c'était Chartes Martel en Corse , et en outre une douzaine de tragédies. «Mais il a donc le diable au corps!» s'est écrié. l'Empereur.

On lui a dit aussi que son frère Louis avait fait un roman. « Il pourra y avoir de l'esprit, » de là grâce , observait-rl ; mais ce ne sera pas » toutefois sans métaphysique sentimentale , ni » sans niaiseries philosophiques. »

On lui dit encore que là princesse Elisa avait aussi fait un roman, ce qu'il ne savait pas. Enfin, il n'y avait pas jusqu'à la princesse Pauline qui n'eût le sien, dîs^it-on. « Gh I pour celle-là, a » t-epris l'Empereiir, l'héroïne oui, mais l'aa- » teur non j et à xe compte, observàit-il , ri n'y » aurait donc qiie Caràtine qui ne serait pas au- » tèîir. Aussi bien', dans sa petite enfance, on

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 387

» la regardait comme la sotte et la Ceudrillon » de la famille ;. mais elle en a biea rappelé; elle » a été une très -belle femme ,. et est devenue » très-capable^ etc. »

Lundi 16.

Nous manquons de déjeuner. — SopEisme de gaîté. *— sur les hnpossibîlîlés^ etc.

Le matin à llieure accoutumée^ mon domestique est venu me dire qu'il n'y avait ni café, ni sucre , ni lait , ni pain pour mon déjeûner» La veille , quelque t^mps avant Fbeure du dîner, me sentant besoin, j'avais demandé une bouchée de pain, on n'avait pu me la donner. C'est ainsi qu'on nous dispute le boire et le manger. Odi aura de la peine à le croire au loin, sans doute, et pourtant je ne consigne littéralement ici que des faits^

. Le temps était devenu beau. Depuis Io£^r temps l'Empereur ne s'était promené; il a gagné le jardin , puis il a demandé la çalècïie pour fsdrç notre tour ordinaire , interrompu depuis si longtemps. Chemin faisant, M'"'' Mqatholon chassait un chien qui l'avait approchée. « Vous nsimez

a8» MÉMORIAL (Sept. 1816)

» pas les chiens. Madame? — Non, Sire. — Si » vous n'aimez pas les chiens, vous n'aimez pas » la fidélité, vous n'aimez pas ^'on vous soit » fidèle, donc vous n'êtes pas fidèle. — Maïs... , »mais..., disait-elle. — Mais...., mais..., disait » l'Empereur, quel est le vice de ma logique? » Renversez mes argumens, si vous pouvez? etc. » Un de nous s'était ofiert pour quelque manipulation , il y avait quelques jours ; l'Empereur lui a demandé s'il avait enfin obtenu son résultat. L'autre s'est plaint de n'avoir pas les objets nécesssdres. t Véritable enfant de la Sdne^ disait », l'Empereur, vrai badaud de Paris, qui vous i croyez toujours aux Tuileries. La véritable » industrie n'est pas d'exécuter avec tous les » moyens connus et donnés ; Tàrt , le génie est » d'accomplir en dépit des difficultés, et de trou- » ver par-là peu ou point d'impossible. Mais d'ail- » leurs ici, de quoi vous plaignez-vous? De n'a- » voir point un pilon , quand le premier barreau * tfè chaise peut Vous en servir. De n'avoir point » de mortier? Mais tout est mortier autour de » nous; cette tàjyîe est un nK>rtier; une cassertrfe, »u« chaudron est un mortier; mon auge*...

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 269

» celle du premier venu... sont des mortiers; » mais véritablement enfant de la Seine^ a répété » FEmpel^etir, qui se croit toujours dans la rue » St.-Honoré, au milieu des marchés de Paris! » Le Grand-Maréchal a dît alors à l'Empereur que cette circonstance lui rappeîait la première fois qu'il avait eu l'honneur de lui être jprésenté ^ et les premières paroles qu'il en avait reçues. C'était à l'armée d'Italie, lorsque lui, Bertrand^ se rendait en mission à Gonstantinople. Le jeune général le voyant officier du génie , lui donna une commission relative au métier. « C'était peu » loin du quartier-général ; à mon retour, disait » le Grand-Maréchal , je vins vous dire que j'a- » vais trouvé la chose impossible. Sur quoi Votre » Majesté , à qui je ne m'adressais qu'en trem- » hlant , me dit avec bonté : — Mais voyons un » peu , Monsieur , comment vous y êtes vons • pris? ce qui est impossible pour vous ne l'est » peut-être pas pour moi. — En effet, disait Ber- » trand , à chacun de mes moyens , Votre Ma- » Jesté disait : je le crois bien, et en substituait » d'autres. Si bien qu'en peu d'instans il me » fallut être convaincu; mais non sans emporter

' S9a MÉMOfilAL ($cpt. 1816)

bumatne , dont les tableaux se trouvaient dans le même ouvrage de Peuchet ; et l'Empereur a dit à ce sujet des choses fort spirituelles , tout à fait neuves et piquantes.

. J'ai apporté à l'Empereur le calcul que j'ai ima- ^né sur le problème qu'il m'ayait donné la veille. Le résultat ne Ta pas peu surpris , et lui a fourni bien des dissertations. Voici le résutné que je présentais.

Les Israélites ont demeuré deux cents ans en Egypte. On peut compter sur dix générations dans cet intervalle. On se mariait jeune, et surtout on avait beaucoup d'enfans. Je supposais donc les enfans de Jacob , les douze chefs de tribus , tous mariés ; je supposais aussi , mais pour un moment , chacun d'eux ayant le même nombre d'enfans 9 ou six couples^ et ainsi de suite. La dixième génération se trouvait aloi^ composée de deux milliards quatre cent qualre-vingt millions soixante-^quatre mille sept cent quatre individus. Mais la génération qui précède cette dixièine ^ et encore au moins celle qui est au^essus , vivaient en même temps. Dès-lars quelle effroyable quantité de chiffres ! Toutefois est-il donc qu'on peut

(Sept. 11816) pE SAïNTE-HÉLÈNE. agS

diminuer hardiment lé nombre d'enfails^ compter à son aise sur les mortalités , les acoidens, les épidémies^ itc, etc.; et qu'il demeiu*era toujours, certain qtt'oucun calcul ne peut amènera c<»atrédire le récit de Moise« L'Empereur s'est occupé quelque temps à chercher et à faire. ressortir tous les vices de mon raisonnement, et Ven est fort amusé.

Pendant le dîner il 3'est exercé à son anglais, en faisçiilf; à mon fils, dans Q^tte langije, des quesh lions sur l'histoire et la géométrie. Après dÎQer l'Ëmperèiir a pris l'Odyssée, dont la ieot^ire a été un véritable charme pour tous. >

Jeudi 19.

L'Empereur change et s^affaiblit. — Argenterie brisée.

L'Empereur a passé sa matinée à recueillir encore des renseîgnemens sur les sources du Nil, dans les divers auteurs modernes , Bruce, etc.... Je l'ai aidé dans ce travaii A trois heures il s'est habillé et est sorti. Le temps était assez beau* L'Empereur a demandé la calèche, il s'est en-»foncé à jâed dans le bois ; nous avons marché

394 MÉMORIAL (Sept. 1816)

jusqu'à la vue du rocher des Signaux. Il m'en-tretenait de notre position morale et de certaines contrariétés que devaient lui donner quelques circonstances de notre idtimité même. La calèche est venue le joindre avec M. et M"* de Montholon. L'Empereur se félicitait de l'arrivée de sa voiture, disant qu'il ne se sentait pas capable de regagner sa demeure à pied. lU'affai^ BKt visiblement; sa démarche devient pesante ; il a te pied traînaât^ ^s traits s'altèrent. Sa ressemblance avec Joseph devient frappante ,. au point qu'il y à peu de jours ,• allant le joindre au jardin , j'aurais juré que c'était Joseph , jusqu'au moment où je lai abordé. D'autres en ont été frappés comme moi , ce qui nous a fait dire que si nous croyions à Idi prévision o\ik la double vue des Anglais, dont j'ai parlé dans un autre endroit^ nous devions nous attendre bientôt à quelque chose d'extraordinaire sur l'Empereur ou sur son frère.

Au retour , FEmpereur à considéré un gros panier rempli d'argenterie brisée , qu\)n devait envoyer le lendemain à la ville. C'était désormais le complément indispensable de notre sub-

(Sept. <8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 295

sîstanee d'un mois, d^ajSrèis les dernières réductions du Gouverneur*

Ou savait bien que des capitaines de la compagnie avaient oÇert jusqu'à cent gninées dune seule assiette. Cette circonstance avait porté TEmpereur à ordonner qu'on limât les écussons, et xju'oa brisât les pièces de manière à ce qu'elles ne préseii tassent audcin vestige qui pût montrer qu'elles lui avaient •appartenu. De petits aigles massifs surmontaient tous les eouvercles : c'est la seule chose qu'il a voulu qu'on épargnât , 'et il les a fait mettre de côté. Ces derniers débris étaient l'objet du désir de chacun de nous. Ils étaient des reliques à tous les yeux. - Ce sentiment avait quelque chose de religieux et de louchant.

Lorsqu'il avait fallu porter le marteau sur cette argenterie, c'était devenu le sujet d'une grande émotion et d'une véritable douleur pour les gens. Ils avaient porté la main avec peine sur des objets qu'ils vénéraient autant. Cet acte renversait leurs idées; c'était pour eux un sacrilège, une désolation : quelques-uns en pleuraient.

Après le dîner, l'Empereur a continué l'Odys-

396 MÉMORIAL (Sept. 1816)

«ée, et pais lu qy^lque^ passages du poigme de la INayigation d'Esménard, dp^t il a goftté les i vers*

Vendredi 20.

Kouvelle yexatioQ du Gouyerneur. -^ Topographie de ritalie.

Avant huit heures , l'Empereur m'a fait éveiller pour que je fusse le trouver en calèche dans le boi$9 où U se promenait déjà avec M. de MootholoQ , s'eatretepant sur les dépenses de la mai: son. Le temps enfin était revenu au h^au ; c'était une matinée de printeïnps délicieuse; nous avons fait deux tours.

Aujoiird'hui ^ nouvelle vexation incroyable du Gouverneur. Il nous a fait défendre de vendre Targenterie brisée à tout autre qu a celui qu'il indiquerait. Quelle peut avoir été son intention dans cette violation nouvelle de toute justice? De se rendre plus outrageant et de commettre un abus d'autorité de plus.

L'Empereur a déjeûné sous la tente; il a dicté, immédiatement après ^ la bataille de Marengo au général Gourgaud. Il m'a dit de demeurer,

(Sept. 1816) DB SAlNtË-HÉLÈNB. 997

que j'^écouterais. Il s'est retiré vers midi dans sa chambre pour essayer de reposer.

Sur les trois, heures , il est rentré dans ma chambre. Il nous a trouvés mon fils et moi occupés à coUationner Arcole. Il savait que c'était mon chapitre de prédilection , que je l'appelais un chant de l'Iliade* Il a voulu le relire, et a dit qu'en effet il lui faisait plaisir. Je l'ai inséré plus haut ; on doit l'avoir lu dans le troisième volume.

Dans le principe, l'Empereur faisait lire ses chapitres le soin Mais une de ces dames s'étant endormie, il n'y revint plus, et me disait un jour à ce sujet : « Les entrailles d'auteur, mon cherf elles s.e retrouvent toujours» »

La lecture d'Arcole a réveillé les idées de l'Empereur sur ce qu'il appelait ce beau théâtre d'Italie. Il nous a commandé de le suivre au salon, et nous y a dicté durant plusieurs heures» Il avait fait étendre une immense carte d'Italie, qui couvrait la plus grande partie du salon, et, couché dessus, il la parcourait à quatre pattes, un compas et un crayon rouge à la main , com- 6. ,9

»9B MÉMORIAL (Sept. tSi&)

parant et mesurant les distances à Taide d'une longue ficelle i^ont Tun de nous tenait une deÀ extrémités. < C'est comme cela^ me disait-* il, » riant de la posture où je le voyais^ qu'il faut » toiser un pays pour en prendre une idée juste ^ » et faire un bon plan de campagne. » Ce qu'il a dicté peut servir de base à un trèsi-beau m<>rceau de géographie politique sur l'Italie : le voici, sans que j'aie pu d'ailleurs le lui reproduire ao net, ayant été enlevé de Longwood avant que ce travail eût été définitivenuènt arrêté.

Note. « L'Italie est une des plus belles parties de l'Europe; c'est une presqu'île environnée à l'Ouest, au Sud et à l'Est par la Méditerranée et l'Adriatique. Elle est bornée du côté du conti*^ nent par la chaîne des Alpes , montagnes les plus hautes de l'Europe, d'où descendent les rivières qui forment la vallée du Pô, et se jettent dans l'Adriatique. Cette chaîne la sépare de la Suisse, de l'Allemagne et de la France. Elle ferme uft demi-cercle depuis le Nord-Oue$t j'usqu'au Nord- Est. Ce demi-cercle peut être considéré comme décrit de Parme , pris pour centre ; son e&trémité

(Sept. 1816) DE SAINTE-H6|.ÈNfi. 999

de gauche passe «or Tembôucbiire du Var, iBoa nûlieu sur le Scânt-*Goâiard, ^ son extrémité de droite sur remîbQucbttr^ de risenMu YoUà ics bornes naturelles d^^ conlinenl de l'Italie*

» Ea dedans de ces lîmiles se trouvent les bailiages suisses, laYakeline^ une partie du Tjroh, pays fous sur le penohamt des Alpes tct» ITtalie , qui en font ainsi géograpbiqiieœent partie, biep quils ne kû appartiennent pas politiqueme»!.

C'est une espèce de compensaticMi poqr le duché de Savoie^ partie politique de Tltalie , bien qu'elle lui soit géographiquemeut tmt fc &it étrangle, puisqu'elle est au-delà des Alpes, et que toutes ses eaux déversent dans )è RhdiB^.

» Du côté de l'Est, Mopt-Fak^ne, le oointé de Gorice et une partie de l'Istrie ont toujours (ail partie de l'Italie, bien qu'en dehors de notce demir-cercle. Il est vrai qu'une autre limite naturelle serait encore de suivre la chaîne des Alpes de là Gamible, qui prend au-dessous ii'Idri)», et arrive jusqu'à Fiume.

n La 0almatie, les bouches du Gattaro, etc. , soumises à la République de Venise depuis plu«

3oo MÉliOKIAL (Sept. 1816)

sieurs siècles, on t toujours été considérées comme faisant partie de l'Italie ; mais géographique^ ment) elles appartiennent à rilljriè. Il en est d'elles cotnme de fa Savoie*

» Les deux grandes lleis de Sicile et dé Sar* daigne font aussi partie de l'Italie.

. » Lltalîe à l'Ouest est séparée de la France par le Var, tes Monts.Viso, Genèvre , Cénîs , Saint- Bernard et Simplon. Elle est séparée aii Nord de la Sùissfe par le Simplon et^le Sâint-Gothard; enfin le Brenner, le Col de Tarvîs et Ttsonzo la séparent dès Etats hériditaires de la maison d'Autriche.

» L'Italie confine aVec la ProVeUCe et le Dau- {)hiné , provinces de France ; elle confiné avec Je Tyrpl, ila Garinthie, la Carniole et l'Istrie, pro* vinces de l'Autriche.

• » Là France communiqué avec l'Italie , en passant le Var aux environs de Nice ; de-Jà on gagne Gênés et Florence par le chemin de la Corniche^ et Turin par le col de Tende. La France communique encore avec l'Italie par lès cols des Monts Genèvre, Cénis et daPetit-Sàint-Bernari

(Sept. 1816) DB SAINTE-HÉLËME. 3oi

» La, Suisse oomn^unique.ayeor l'Italie par les cols du Grand-Saint-Bemardl^» du Simploa et du Saint-Gqt^aFd,. '

». L'AlIemAgne comiaumqi«e par les cols du Brenn^r^ de Tanri^^ et pav les divers débQucj3ié& de risoAzo*

» he Saiat-Gothard est le col le plus élevé de» Alpes. A partir de ce col^ les autres vont toujours en Laissant ; aii^si^ le Saint-Gothard est plus haut que le Srenner ^ eelui^i , que les xaontagnes de G adore; les montagnes de Cadore^ que le col de Tarvis et les moatagnes de la Gamiole. De Vautre côté, le Saiat-Gotka^d est plus haut que le Simplon; le Simplon plus haut que le Saint- Bernai^d ; le Saint-Bernard plus haut que le Mont- Cénis; le Mont-Cénis^ que le col de Tende. Depuis celuÎH^i, les Alpes continuent à baisser, et finissent enfin, aux montagnes Saint -Jacques, .près.de^ Saypne, où commencent les Apennins. Alors la chaîne de l'Apennin se relève toujours en augmentant par un mouvement inverse. ,£lle longe toute la presqulle jusqu'à l'extrémité du royaume de Naples. Les Apennins sont des montagnes d,U s^ÇQi^d ordre. Une partie de leurs eaux

3oft HÉMOaiAL (Sept. 1816)

m rende diM le ^è, le M0le ce«le ^has l'Adria- «H|uè elle Hëâttérrmée.

» De Tembouchure du Yar à celle ée H^ouko ^ diimèMe ^ ié deni~drocinCére<iee> il y ^ cent Wingl^^chiq lieoef «de ^kigt^nq eu degré > ee qut donnerait à la demi-circonférence de» Alpes, si eHë ^ait fëgiifièi^^ cevit ^aitre-^ttgU Ueues; maiê à cmiâe des «luoeités^ on en ^Kimpte plu& de défuc «xeut l«eivte« iinsi ^ touli les points des Aipeé MM éloignés de Pâme de cmqouitté à soixante Keues;

% Bepvis Parme fiisqu'4 Rome, il y a qaa^retingts UeueSy et depuis Home jusqu'à Tertremité de h BasKoate, oè res^onte le goUe de TareAlê , qu^ln^tjngt-^qiiin^e lieues; et jusqu'à Reggîi^, extrémité de la boite , eeht vingt Iteucs. Ainsi) depuis le S«iîtft-Oo^ard pisqu'i Reggio, il j a deux eent dtiqua&te lieues.

% l^eo éinqfiaa^ lieues dti N^rd fu!»qu''à Parme pbùtMttA; 4niyè 4*egardées eômme ^Continentales , let» detnt eietits iBfiitras feiweront la pres^^le y ^i ^omoieiMyei^ 4 la Siiaïilieiird^ Pai^me^ et aura d«ns toute 'Sàû étéiaduè entmm quarairte on «fat^uante Relies île large ^ car ^e Ltvourne à

(Sept. 1816) DE SAINT£-H£LÈNE. 3o5

Rimini^ il y a cinquante lieues; de Teracine à Xero^oli^ ^^ante lieues; de Na^es à M^nfredonia > ^quar^nte lieues ; de Monte - Leone à Bren^i&i , soixante lieues.

^ • De.Reggio à Naples^ la C9a:'te de ppste. marque cent $oixante-dix liâmes; de Naples à Rome, soixante lieues, ce quj fait deux cent trente; de Roi^e à Panxie, quatre-vingt-douzis liei^es; de Parme au Saint -Gothard, cent lieues; ce qui ferait de Saint -Gothard à Reggio, quatre cent vingt «deux lieues de poste. En en ôtant ^n dixième, il resterait trois cent quatre*yingfs lieues; nous n'en avons compté que deux cent cinquantej différence, cent trente ou un tiers entre la distance astronomique et les grandes routes, qw sont obligées de suivre Içs contours âe$ montagnes , et de passer p^r les grandes ?iUes, et dans le calcul desquelles on est forcé

de coivûdérer les pentes et le& difficultés des chemins, cpmme aussi les privilèges que demandent les localités et qu'établissent les maîtres lie postes..

. . » La partie de l'Italie contenue dans le dem^ cercle a cinq mille lieues carrées. A partir du

3o4 MÉMORIAL (Sept. iSiO)

diamètre de ce demi-cercle ^ Tltalie se prolonge en forme de botte ^ qui, ayant deux ceuts lieaes de longueur, et quarante à dnquante lieues de largeur, donne depuis Parme jusqu'au golfe de Tarente, huit mille lieues carrées; la Sicile avec la Sardaigne deux mille lieues carrées;^ total , quinze mille lieues carrées^ Ainsi, près des deux tiers de l'Italie sont répartis sur une ligne prolongée , environnée de tous côtés des mers Méditerranée et Adriatique.

» Cette singulière' configuration a incontestablement colitribué aux destinées de ce beau pays. Si ïa pi:esqu'îte, au lieu de quarante* à cinquante lieues de large, avait eu quatre-vingtdix ou cent lieues, et avait été moins longue de moitié , le point central aurait été plus rapproché de toutes lès extrémités; les intérêts seraient devenus plus communs ; la nation , répandue sur de plus petites distajpices, aurait eu plus d'uniformité ; elle aurait lutté avec plus d'avantage contre les actes qui tendaient à la morceler,' et la force d'adhérence qui a constitué la France; l'Angletçrre , l'Espagne , eût également agi sur l'Italie. •

(Sept. i8i6> DE SAINT£-HËLÈNB. 3o5

» Les cotes de la rivière de Gênes sont de 6înqu^ate lieues; la piiesqu'île a environ deux cent cinquante lieues de cotes àe chaque côté. La base deppis Reggio à Tarente et au-delà a cent' lieues ; èe qui ferait six cent cinquante lieue» pour le littoral de la péninsule italique; lès cotes de rËtat de Yeniise jusqu'à Fiumè ont trente lieues; celles de la Sicile , deux cent cinquante lieues; la Sardaigne, deux cents lieues; l'Italie a donc un littoral de onze à douze cents lieues/ c'est-à-dire^ égal à celui des îles britanniques^ qui est aussi de douze cents lieues, et presque le double de celui de la France, qui n'est que de sept cents lieues.

» Les villes de Nice, de Gênes, de Livoume, toutes les petites villes sur les côtes des deux rivières de Gênes ^ sont très -peuplées; La population de Naples et de toutes les villeiâ du royaume , celle d'Ancône et de toutes les petites villes de la Romagne ; enfin celle de Venise , celle des côtes de la Sardaigne, de Gagliari, etc. en Sicile, celle de Païenne, Syracuse, etc., etc. forment une population maritime d'une grande importance.

3u6 MÉMORIAL (Sept. 1816 >

«Les rades de Veatôaigli^» de Va^^ de Gêne», de la^péziaj de Porto^Fenrajo^ du golfe deMaples, daTarente, d'Ancoue, deVeoise^ celles de la Sicile , celles de Usine > de l^ Dal— mati6> de Ragose, des l^ouches du Cattaro, iq^ pardennent toutes à lltalie.

• Si toutes ces parties euss^t été réunies ei^ un grand État^ il eût été une des puissaoceii maritime du premier ordre. Les dbtaniires de la vaUée du Pô| les bois d^ rApeuniui ceia de ristrie; les i^rs de Tile d'£U>e» du Brescian» fourniraieat eu aboudauce tout oe qui est i^é-^ cessaire pour le matériel d*uD^e graûde marfoe. Gènes, Pise, Venise, ont été tes premières puissances niàrtiHnes de l'Eiarope dans le moyen âge.

1 Lltalie 9 battue de trois cotés par la mer» n'a de frontières de terre qu'à^peu-près deux cents lieues^ c'est moins que le tiers des iron**^ tières dé la Freûoe ; et encore^ eu front ^-serait*ette défendue par les barrières les plus fortes qui puissent repousser les nations^

» L'Italie ayant dix*«ept à dix4iuit milfions de population, compris se^ daax grandes iles, pourrait facilement avoir une armée de trois

(Sept. iSi6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 307

cent mille hommes. Dans letat actael de son agrioiiltuiie ^ €ile se fat difficilement |m>cQTé les eheraax mécessàires ; lùms dans le moyen âge eQe en iprodfhisait bésucoap ; et si cette nation eut tonjevi» été militaire^ elle eût coatinné la culture des cinevaux.

» La bràToure des troupes italiennes ne peut

être mise en déute i aucune époque. Il suffit

de nommer Rome fet touis les Condottieri du

moy^Ei tgje, et de nos jours les troupes de la

Répuhliq ue cisalpine ou du royaume dltalie, etc.

t Appelée par sa position et l'étendue de ses

eoles à èti« la dominatrice de la Méditerranée ,

ritalie n'aurait à craindre d'invasion que par les

Alpes, plus faciles à défendre que toute autre

4rontàère de l'Europe. Une vingtaine de places

fortes , grandes et petites , suffiraient pour inter^

oepfier tùus les débouchés des Alpes.

» Tamt<que rhajie a été livrée à éUe-mème, ou que l'influence de l'Allemagne et de la France n a été qu'auxiliaire et n'a pas tout maîtrisé , Jltatte «'est divisée en trois masses qui sont les dSviflîofis géographiques naturelles.

» 1* Au Notd, la valléie du Pô comprenant

SoS MÉMORIAL (Sept. 1816)

tous les pays c[ui versent leurs eaux dans le Pô. Us sont sur un même niveau^ et peuvent communiquer entre eiix/C'est la Belgique et la Hollande de l'Italie ^ et Venise est' Amsterdam. Us comprennent le Piémont^' la Lombardie, les Légations et H république de Venise.

» 2"" Au milieu de la péninsule ; d'un côté la Toscane, et les États du Pape à l'Ouest de l'Apennin; c'est la vallée de l'Arno et du Tibre : de l'autre tous les pays situés à l'Est de l'Apennin entre la vallée du Pô et )a frontière napolitaine. En' totalité , ils comprennent le grand duché de Toscane, les États de l'Église et la république de Lucques.

» 3** Enfin au Midi, le royaume de Naples, qui a toujours fait une division géographique et politique distincte.

» Dans cette définition, la Romagne doit faire partie de l'Italie du Nord, parce que c'est une plaine qui continue la plaine du Pô.

» Mais toute cette grande population , professant la même religion, puissant également des douceurs d'un climat très -tempéré , ayant le même langage , la même littérature , doit s'in-

(S<ipt. 1B16) DB SAINTE-HÉ&ÈNË. 3o9

fluencer réciproquement, et finir par d^agglomérer, comme Font fait les divers royalitïies britanniques, les diverses provinces de l'Espagne, celles de la France t Comme le feront peutêtre tin four celles de rAîlemagne. Les parties italiennes ont eu et ont encore plus de choses communes entre elles > .<jue n'eu avaieïit toutes celles-làé

• Si jamais ce gi^and év^neteient avait lieu, tjuelle serait la capitale? L'Italie, par sa configuration ^ n*a pas de ville centrale. Serait-ce RomB, Mîlân, Bologne ou Florence? Gênes ni Venise ne sauraient y prëteùdre; ellei^ sont trop aux extrémités.

» !• Romej par ses souvenirs, par pé qu'elle est déjà , et par sa position , pourrait espérer à redevenir encore la capitale de cette belle contrée. Elle se trouverait à cent trente lieues d^ tous les points de la frontière des Alpes , où l'Italie |)éut être attaquée par la France ou l'Allemagne ; elle serait à cent lieues des extrémités méridionales du royaume de Naples et des côtes de la Sicile , un peu moins de celles de la Sardaigne. Paris, la capitale de la France, est à

3io HÉttORIAL (Sept. 181O)

soixante lieues de ««s froatière& du Nord; à ^aari;aate lieaes de la Manche; à cent Ueiies du golfe de Gascogne; à cent dnquante lieues dÀ la Méditerranée. La mab«ineté de l'air ^ l'infertilité dfi ses environs^ le manque d'un grand port et d'une rade à portée ^ seraiient les grands défauts de Rome, prise pour c^^pitatew .

1 2"" Si l'Italie finissait avec les duchés de Paiime^ Plaisance et Guastalla, c'csfe^à-dire, si elle ne comprenait que la vallée du Pô, et n'aivait point de presqu'île, alors MiUn serait sa capitale naturelle ; encore serait-ce un grand défaut que cette fille ne put avoir la ligne du Po pour se défendre contre les invasions de l'Allemagne,^ Mais dans l'agglomération du peuple itqlien, Milan ne saurait devenir sa capitale, étant trop reprochée des frontières de l'invasion , et |rop éloignée des autres extrémités exposées aux débarquemens.

» S"" Dans ce dernier cas» Bohgne serait infiniment préférable , parce que, dans le cas de l'invasion, les frontières forcées , elle aurait encore pour défense la ligne du Pô^ et que sa position géographique, ses canaux, la mettent

(Sept. 18^) DE SÂINUg-HÉLÈI^E. Su

en coramanicatioti immédiate ou profii{>te aye^ le Pô, lirourne, Gènes / Civita- Vecchia > les ports de la Romàgne, Anoône et Tenise, et ^pi'elle eât beaucoup plus rappi^oehée de» eôtes fde Naples.

9 l^'^Si lltalie finissait au royaume de Naples , et que partie de Naples ^et de la Sicile ^ssent venir remplir le Vide qui la sëpare de la Corse ^ alors seulement Florence pourrait prétendre k Être la capitale de l'Italie , parce qu'elle se trou^verait dans une position c^itrale.

» En 17969 au moment de l'entrée des Français en Italie , cette belle contrée était partagée en un gfand nombre de souverainetés.

» 1* Le roi de Sardaigne, qui était maîtve dii comté de Nice, bordait la rive gauche du Var, et était en possession de tous les débouchés des Alpes, jusqu'au Simplon, qui le séparait de la Suisse. Au-delà des Alpes, il possédait la Savoie; mais géogra{^iquement cette province doit être considérée c<mime française. Les Etats du roi de Sai^gne étaient séparés, à l'Est > de la Lombardie autrichienne, par le Tésin, bornés, au Midi, par la crête supérieure des Apennins , qui

3i2 MÉMORIAL (Sept. 1816]

les séparait de la république de. Gênes et du duché de Parme: leur population^ y compris la Savoie'et le comté de Nice, était de deux millions quatre cent mille habitans, ce. qui, aVec la Sardaigne , formait une population de près de trois millions, d'habitans : ce pays avait douze ou quinze places fortes, une armée de Tingt--cinq mille hommes en temps de patix/élle était dou^ blée en temps de guerre avec un pareil nombre de milices. Turin, la capitale, avait quatre^vingt mille habitans^ elle était fortifiée.

» 2"" La République dé Gènes était séparée, à rOuest, par la Roya, du comté de Nice. Au Word elle était séparée des États du roi dé Sardaigne, par la haute chaîne de l'Apennin; à l'Est elle était séparée du duché „ de Parme par la même chaîne, et s'appuyait au grand duché de Toiscane. Au Midi , elle a la Méditerranée. Sa population était de cinq cent mille habitans. La ville de Gènes avait cent vingt mille âmes , la place était forte, quoique les fortifications fussent un peu étendues.

» 3" Le duché de Parme , formé des dughés de Parme, Plaisance^et de Guastalla', était séparé de la Lombardie autrichienne par le Pô ; il avait

(S^pt. 1.816) m SAWCErU^ÈNE. ^i|

mk ^o}s 4^^ wUl^ cû^ft fm*9 ^ tRflf ^M

duchés. 4ftP4rTOe^ 4^ Pjîji^^fjcf ^ ^p, ^UjÇ^taJjl^;^ ^ rÇftt «^?i était bonj^^f. p^ }f;^ :t^^ ^éfii^^ps. Sa ii«©H]|?tioP ^taH 4« W^Ç <|eïii m^m Jj^t^jM,.

qsRPiRlfce ipille dpift?. 1* ï.qmb.^die ^x^ p^«si^^K E^«!Çi^ («irtça, ^é<>ialemei^t Mafttpqp çl I|| cit^^^ de lyiUa».

» 5; iiî. Bsépu^^lMlue 4ç V^i^e- Eilç çtaU ç^ pwé^ «^ Ij Ba,xière p*r If Xy^l» 4e ^a C^nt|^(ç, par ief A'S^^o/WnTf^» <^. 4e la Caroijçlç^, P^ ri?j;)%»9i.. 4ij iïi4t , eU« é^^ bfwd^* IW VA44%î^ ti<ï«Jie ^ iç 1?9, \^Rm\ ^» sépavwt dç^ Étî^t^ dft JfUfift. Ell^ pqfsé4?i.«i ai^-d(el^4!e l'ïspflz9» Tlstriç, la Dalmatie , les bouches du Cattaro ; k t'Ç-Qtréç 6. 20

^i4 BiÉMORIÂL (Sept. 1816)

fe TAdriatt^e, Zàate, Céphalonie, Cérigo et Siiafe-Maurë. S^ population était de trois mil- Bdtis ciiiq ceht mille hàbitans. Venise com{itait cent quarante mille hdBitans ; elle avait plusieurs [Haces fortes î Peschiera, Forto-Legnago, Pàlma- Nova en Italie; Zara et iés bouchés du Càttaro en Dalînatie. Elle avait un état militaire de p^lus de trèufe ihïUe htimmes, un arsenal de construcfioïi msaritime, et une flotte de douze à qfuinze Ëfttimetis de ctnq[uante*c[uatre ^ sans compter les frégates-, bricks et autres petits bâtimétis^. •"'« 6* Lef duché de Môdène. Un prince ^e la maison d'Est V seul rejeton de cette andienne Àa!âOn;'ré^sdt à Modène, et possédait les dûcïés def Modène, Rôggib et de la Miranddlë, Situés entre les duchés de Parnie et dé Toscane, la Lombardie et les États du* Pape. Sa populàfibn est de troîs.cenl cinquante miîlle âmes. Môdène est une ville de viiigt mille hàbitans. La cbaison d'Est s'éteignait avec le vieillard alors régnant, et l'héritière du duché était la duéhesse Béatrîx, qui était mariée avec un archiduc. Môdène peut avoir' cinq à six mille hommes sous Tes àf mes. •

(Sept. 1816) VE SAINTE-HÉLÈNE. SiS

» 7* Les Etals du Pape» Hs étaient séparés dé la République dé Venise parie Pô; du duché de Modène , par le fort Urtnain; de la:Tdsekne, par les Apennins. Ils étaient bornés à PEst par FAdrîatîque , et au Sud par le royaume de Naples. Le Pape possédait rembôuchùre du Pô , le port et la cîtadeile 4'Anoone sur l'Adriatique, le port et la placé forte de Civita-Veccïiîa sui* la Médt* terranée. Sa population était de detix m^Hions quatre «ont milles âmes ^ et oêlle de &oiiie,'d« cent quarante mille. Le Pape pouvait avoir sis à sept mille hommes sous les armes.:

» &• Là Toscane. EUe^ était possédée par un , archiduc d'Autriche , et séparée >de la /République de' Gênes parla 'République de Lu^es*; du duché de Modène , par les ^ Apennins s* elle avait à l'Ouest la Méditerranée^ La Toscane avait un million de population. Florence , '«a capitale , avait quatre-vingt mille âmes : elle avait , sur la Méditerranée, leport fie Livoume, et çompt/aît six mille hommes sous lesàrmes^ et troisirégates.

9 9' La République de Luéques , placée entre la Toscane et les Etats de Gênes, formant une population décent mille hommes.

Sie MEMORIAL (Sept iSi6}

» lo"" Bnfin, le royaume de Naples» qui a^ait au Nord les États du Pape ^ se tirouvait eMfmvé de tous les autres côtés par la. Méditerraaée. Ce pays était aépaj^é de 1a /Sicile, qui lui est opposée^ par un détroit de deux milliç toise^ seulesteat. Sa population était d'à peu près six millions, y compris Naples , la Sicile et ks petites ilc^s dépendantes. Naples coxpptait une popiyilalion de quatre cent mille âmes. Le roi de Naples pour Tait mettre soixante h quatre-v)ngt mille hommes sur pied. U n'avait que deux vaisseaux df^soixante-r quatorze et quelques frégates.

» L'Italie entière était partagée entre la maison de Bourbon et la maison 4' Autriche. Df» toutes les maisons souveraines qui avaient survjé^ aiin ftépùhliqnes du m(qren .âge ^ il ne resteifc plm que celle d'Est. >

Samedi 21.

Fameuse créance de Saint-Domingue. — Inspecteurs aux revues 9 etc. — projets administratif;, composition de %\nfkèe, — Gaadia^ lltollieD, Defermont^ Lacoée, ctc.-r- Iliiii^trQ du Tir^spri Um^^e-McréUiira d'E{atj^ l^ur

L'Amiral A(aliQO|» Qi'a f^it une petite yisfl^. U

(Sept. 4 6 16) DE SAINTE-HÉf.ÈNE. 8i{»

veaak pi^ettAre otage de nous tous. U allait partir leiendenmapoarSe Gap^ et ooiBtptait fiârfi^iûie iibsenoe ^dë déttl mois* » . n

JNofis le itegrettonfi : ses formes toujours polies^ Irae espèce dé «ympailMe tacite feo lare noiiis'i^ 6B1X5 icesse dans notre espHt en oppmitionf avec «k ftHte<m Lowéy qui M msseàibft si pecb

'Limitai «eait été «reçu dé rjBmpereur^ qui a auBi!li un f^^encbaiit pour M. lis avaieiKt fait en«- «eïKible iqti^lqclès iùnn ée fardîn , et l'Amiral me "àSfstS^ 'B^W reeueSlK des <)}iôses l>ien préciéuaei sur TËscaut et sur le NieVéndi^^ établissement maritifQe ^éû Ho^ltaàde, qtd lui est tottt â feit étranger^ et dont Kàpoléoû étaât 4e créateur.

Après le dtaer^ la eonversatibn s'«st troixirëe anieiiée sur ce que TEmpereinr appelait. 3a* fameuse créance de Sain%*»^I)|>mwguei Eifeia £ak natere les détbils cafieux que voici :' -

« L'tnrdonliatéuT de Sa^t^^ômingué , disait » l'Empereur^ s'avisa de iir^r tout à ^eoup du.

> Gap, et sans autorité., la ^somme" de soixante » milËons de lettres 'de cbânge sur le trésor de « Paris; oès lettres :dë. changé étaient toutes

> p&yablès le môme jour. Lu France n'était pas

Si8 MÉMORIAL (Sept 1816)

» assez riche pour un pareil acte : eMe ne TaTart 9 jamaia: 4të peut-être» D'ailleurs, où et cotti-^ » meitt racbninistration de Saint-Domingue pou« » vait-elle avoir conquis un tel crédit ? Le Pre- 9 inier Consul ûe le possédait pas à Paris; c'est » tout ce qu'eut pu obtenir M. Necker au fort » de aa popularité. Quoi qu'il en* soit , quattd ces » lettres parurent à Paris, précédant tes rottres »,d'a?vis mème^ on accourut du trésor chez le 9 Premier Consul , poul: savrâ: ce qu'il y aurait ^ à faire. » -r- « Attendre les lettres d'ans , répon^ p dii-41 f et connaître la négociation. Le trésor » est ua propriétaire ; il a. leurs droits> et doit i avoir leurs marohes»^ Ces lettres ne sont point »-4ieceptéeif, elles ne sont point payables. » -■ .»ftLes.t*ettseigD6mena9 les pièces comptables k àr»vdr^nt.€^s4^t^Q»dé change^ men-tîoonéeïi » valeur reçue comptant 9 ne poi*tàient.dans le k- ré^u des- caî^iers gui en avaient perçu'- la va- . » leur , qu'undixr^e , un cinquième , un tiers »)dn.iKiontaih4 Dès-lors, on lie voulut au trésor »lreeonniaître et rembourser qtie la' somme réel- -•'lenient versée;, et les. lettres dfe change dans w leur teneur furent armées de faoïc. Ce fut au

» UE^ dépotaUiHi, a9pr^ ^ du Er^ wi^r, iCoBwsal ♦ n qui^ loin 4f?7l!4y^er,^ Fabpi49 4^ îfe^Pt; 4er • manda si çm.lQpBenaitpour iin eç^l^ si l^p » .CFoyaât gu'il se jouait smsi {iUi ^os :fiui* ;si|pg « du peuple ^.quil fât un tS^^ini^^trAteuir auis^ »• tiède désintérêts public^? Ç^ qfl'il re^faôtjdi^ » laisser prendre^ ,obfi^6Yj^MI 9 P^e tjçnait fivUejp » meiQt à spi|>ef:scN(me, ^!a|i,taqi^i{ipp^^ )» ciTÎle ; mais o-4laif j^acgent du piibUa,' djonf ij » était le g^rdieus et il l^i rétait ^'a^^suo^ plp^ » sacrée Puis mterpellant.!^ deux chje&rd^J^ » d^^puMttiop: i yptis , qui' âtes^^ uégoqbps, M^s-

9 sieurs, banq[uiqrs, faiâeuif% 4 Waire^ » catégoriquement? §i uo de. yqs ^ge^s.^u loip » titftit sur^vous des rso^^qps )^9f^e^„„çoafr#[ » vQU?e att€^te et y os iut^ètf»^ liE^cf ptenefi-yxx^^ » paieriex^Ycms ses^ letl|*€M»*^ dp jjQh^ge;?,;!^ l^ujr .9 fallut bien. r4ppndrequç nç^l Çh J^i^a»,,4^t,lp » Premier Consul, vous, simples. prop^iét^jr^â^ » VOUS; majeurs ^mM^es. de ypf pf^opfe^ aqlpt^s^ » vpus vPudirie« awr un.4f9it fl^ flrpiW.refusqr 9 liez à moi , propriétaire au ijom d^XoM^, à|koi.

9lb HéttOKlAi (ISepu i»t6)

^ eb <%btl« ifutiité, totljoéb lelbÊtVt «ft Mlfël è %<K^{fcitthl Je ^««M 4e VW «di^s 'M wm et • i^Mtr )é fclitt 'âe «buA. T«8 tecùefc'dë «clMbge

h4k\e étBBMÊk 'paii t^ke ië cbkStteit&pmtm iiUA lëCfré» ilb bbâii^ 4» iflfes %gè«rs : is'éitt tm

V )Hlmè^éàr,'ah «rë£t %^e> n-ëi^bk^Mril^ |>«$nt^ ^^^ Facboi^;» j^e èe '«dit k^^ës rfe<|ùés'ét pé^ *& Yils-^ )b he'rëcbntiais«tîÈie tiens poài'fcaic)^ ifaé % i'-acc^pfoâén -^ «ibii %iiiâi^r(e dit t^tiis "Ob se % jféâÀa-<is MtiâT^Mhr, <âi<Éik'beautdti^^è)(*M$les % 4nuâés. '0« ^rtit (fliligé<âe'{il3i«'ly»i<}àél»dtite, % tR!»àit*<m^ ibh aVaStTéçocèsîettréii ^ur a^ënt ^'-ëèteplIiMi aei» s^iis êlbigtiéà en d«^ëat<fiiÀ la

V 4Mitb '|nur 'i^spect et -^r tionfillace ééns Ië gôui'^iHfeiùeAfiéic., etc. Èh bîétt/ï^|(S»kéail le

•»%ft ft fiVèiàt jiÔiBt , ^bsë^Vïfft l%nf!e#e«r , iis "V^Hitikiëtft *pôiM fëçil 1éè)l lètCré» ^[toi» ar^nt % (é«&p<dÉK,'k l«titft1%eIâift'ilT^«ta«^àtéom- •1Bb4è<ft»të.

% lfei%è¥lB^ift tMs'«o<MïBfil»i8 dttS litttie des

ii iV^iAHllk WkéftSt GétaMit'^ iMiii «W'fivent

•^•i»«lftk'¥éfli^^aât^ de lëOft «Mauderies

<Seiyt. iSi6) DE SiUlNTE-il^LÈNE. 534

^» irt de 4eùi% >taeA^âgôs , eh idén^twant toute

» (Cet eiè^â^ «I ^éë xiélaik., éisdt I%mpe- '» Vëim, âeV^èûàcnit fo <^ d'un grw4 abinbre. » ^"aùlréë aibitrëi^ ^él4â)^s âont cm a b^amconp > % fMrlé^^ Pérh, sôus ladmiiûiislraâoii imipériide.

^ île èôtiiiÈlëtc^ àtàit Ah mrt<mt et répété que -» t'^dSk onè'dbOs^ âaos exôfiûTple qxi'jutie pareille » îbàrehe ; tjiû'ttnè telle yiolaticra élait mooimue "-% ju!»^è là; ttiài$ à cela, le Premier Consul ré<- -^ |>dhd^> ^e ee serait traueher la dîffîci^llé » eénflrè ëaU ^e d'înVôqtier réxemple ^ et leur '» e^it les billets de Louis XIY, les li^foidations ^ du !RégeAt> là société de MissiSsipi , les liquida- '»ttons de âagueïredé 1763, celles de la guerre » de 1 78a , etc. ; et il leur prouva ijue ôè qu'ils 1» Ssàieif^ ë&e sàus eiEetnple^ avait ét^ la pra- ^ ^^è cômidiite de fe mouéirehtë. •

Ife là rÈinpëreùr est paisse à dif élises branches de radministration; il a défendu nnstitution des îns|)eçteù?s dûx'réViieS, « Par euk^tïls, disait-il, ^ <m {yoùvait s'iààsàtër dit lionibre é^ honmies • m ^éseûs ; avec eux seuls , on avait pu obtenir '» ^ét Sv^Htage 3 et il étâft iminense pour Tactif

^2^ MjftMOAIAL (Sept. 1816)

«'et le persoimel de la guerre» Quant à TadiBi- » nistration de la guerre , cesr iospecteurs n e-i -4 taient pas looind avantagei» encore , quej[q[ue5 . «.petits abus qui fourmillassent dans les détails; f c'éiait en grand qu'il fallait considérer; et pour » bien juger Tinstitution, il fallait se demander m quels autres abus n'auraient pas lieu si elle » B existait pas. Pour moi , observait I^s^oléon^ «fe dois dire que , faisant la contre^épreuve des «'dépensés, c'est-à-dire, régardant la somme « qu'aurait du coûber la totalité des l^ommes à « iéurs taux arrêtés, le paiement.au trésor était » toujours au -^dessous de l'estimation. L'armée « coûtait dooc moins qu'elle n'eût dû coûter» 9 Quai autre plus heureux résultat poi|Tait-on 9 demander. » .^ .

(•'Empereur citait l'admiaistratîpn de la marine pour avoir été la plus régulière, la pl,uspupe ; elle était devenue un chef-d'œuvre. Là, avait été le grand mérite de Decrèti , djsait*il.

L'£mpereur trouvait que la France était trop grande pour un ministre de l^^dtninistratipn de la guerre. « G était au-dessus de&force^ d'un homme, .» disait-il ; on avait centralisé à Paris les déci-

(Sept. i8i€) DE SAINTE-HÉLÈr^E. 3a3

sions^ les marchés, les fournitures , les opafectiond, etsidbdivisé lacorrespoadaoQe du.ja(ii«« nistre en autant de personiies qu'il y avait dé réffimens et de corps. II fallait ^ au .contraire ,1 centraliser les CQrrespondances , et subdiriser les ressources , en les transportant dans les lo-calités mêmes. Aussi j'avais long-temps ^édité le projet de former en France. vingt ou vingtcinq arrondissêmens militaires 9 qui eus$ent . composé autant darmé^s. • Il n'y eût plus eu que ce nombre de dépôts de comptabilité^ ,. etc^ C'eût été vingt sous-ministrës ; il eût fall^ trou? ver vingt honnêtes gens. Le ministre n'eût plus eu que vingt correspondances. Il eût centralisé le tout 5 et fait mouvoir la machine avec rapi^ dité, etc., etc.

Ge sujet l'a conduit à traiter les biases de 1 aPT mée d^une grande nation telle que la nôtre. Il a développé ce qu'il se {)roposiB(it d'exécuter «à 1^ paix générale, s'il eût pu l'obtenir. Cejs objets, extrêmement curieux^ étaient si confusément exprimés dans mon manusbrit , que. je'les ai pas? ses tous' d'abord, dans la crainte d^.ne pas. les rendre avec exactitude ; maïs je les retrpuve die.*-

534 MénORIAL (Sept. j8ia)

tes plas tard par loi^oièiiie) tome i'% page 2^6, pdkficatîim 4te M. de MoB^tifoleà^ et je ne puis me refttôer ffojdiird'hiii à i^todiiiBe ipieiqiies^ vues de ses principales ktées telles qne cette ptrbKcatioki Técente Hi'a mis à même de les re^ di'esser dans mon manitsorit;elies seroirt^éid>left ttiix ge^s du métier.

€ Napolé^ Youiiât ocmposer sosi temtée de 15200,000 hommes; savoir : 600,000 pour farmée de ligne., 200^000 pour l'i^mée de Tintée rieur , et 400,000 pour Tarmée de xésenre ; et tout cela ne devait soustraire constiÉnment à ragricalture que 288,000 bommes.

» 11 devait être de pnncipe , disait-il ^ que iïn* fanterie d'une armréè [étant représentée par 1, la cavalerie serait un quart, qui pourrait se ré^ duire à'im cinquième^ à cause des pays de monlagoes; I^artitlerie ^n huitième, tes troupes du gëiâie un quaranltième , les équipages militaires

un trentièine.

> I)'après ces loase^ ^ il arrêtait les 600,000 htmiiâes de Hgne de la masri^e suivante ^

» ï* QiHai^nte régimens dlnfanterie de i± bataillons, chacun de 910 hommes, ayant un es-

(Sepl. 1816) DE SAINXE-lIÉtÈNE. SsS

eadroA d'édabreuis de 36oxheTaux, une batterie de 8 eanotts servie par â8a liommes^ une eam<» paguie de ^peurs de i5o hommes^ un bataîttoa dëcpiipageâ. mfliiaires de ^a viMbires et d)e 210 hommes^ nombre rond , par régiment 12^00 hommes* TotaL • . . • 4^9^^^

» d^ Yîngt régimens de . cavalerie de • 3,6do hommes, savoir : 8 de cavalerie légère, S ds dragons, 6 de cuirassiers; chaque régiment de 10 escadrons de 360 hommes, partagés en 3 eompa-^ gnie&^ total. . • . , , • . * 72^000

» 3"^ Dix régimens dVtîHerie formant 8 bataillons de 5oo hommes, total. . , 4^,000

»»4* Un régiment de génie de 8 ba-n taillons de* &90 hommes , totale . \ . . 4$<>o<'

« f 5^' Un régiment d^équipages militaires de 4000 hommes , d. • . -. \ \ If^jOoo

Somme égale. . . . 600,000

»L'Ëiupir^) oJb^eFYait-jl , conJt^ajit. plus d^ 4o ipjiUious de pppi^^pn ; il eut éfé 4îyi$4: ^^ quar^lAl^ arrondissement , cliacuu d'^u miUipn ^

SaB MÉMORIAL (Sept. 1816)

lesquels eussent été assignés à chacun des quarante régimens d'infanterie pour leur recrutement; si Ton eût craint comme obstacles l'esprit de fédéralisme ; on y eût remédié en n'introduisant dans les régimens que des officiers et partie des* sous-officiers étrangers à l'arrondissement.

> L'armée de l'intérieur de 200,000 hommes eût été composée de âoo bataillons d'infanterie et de 400 compagnies dé canonniers , destinés , en temps de guerre , à défendre les places fortes et les côtes. Cette armée n'eût eu que les officiers d'existans; les sous-officiers, et lès soldats n'eussent. été réunis que le dimanche au cheflieu de leur commune. - ( .' '-

» Les 40O9O00 hommes dô l'armée de i^erve • o'^eu^ent . ep^té. qice:;sur le papier; ik eussent seulement été soumis à une rerue tous les, trois mois, pour certifier leur existehoe. et rectifier leur signalement, a-

» Ces 1,200,000 hommes n'eussent cependant soustrait à l'agriculture que 288,000 Jiommes ; car sur les 600,000 hommes de l'armée de ligne bn n'en eût tenu que 240,000 sous les armes pendant douÈe mois, 160,000 pendant trois mois.

(Sept. i8i«) D£ SAINTE-HÉLÈNE. %^y

et 20O9OO0 pendant quinze jours, eë qui n-eùt /ait en réalité que 288,000 hommes seuletbent de sonstraîts à ragriculture; les 600,000 de^i'armée de rifatérieur et de réserve n étante eiimnv distraits de leurs travaux ni éloignés de leurs foyers, » '...';'/

* L'Empereur, continuant de passer ^envervue des principes de haute administration , dirait qtf^

* MM: Gaudin et Mollien^éi^Séhl'pwi^ q^ 4es » Teceveurs^généraux , les hoihSnés de**naôôe i publique , les fournisseurs eurent dèj Iréfe- » grandes fortunes , pussent faire de Irès^gpand» » profits et les avouer-, de telle manière -qt^Ws^ » eussent une considératloii à mféM^èr, trti bM-^ » ncur% ne .pas comprotfïpttre: C^la be^pôflttyi*»* » pas être autrement, disait^il, sil'on -Vou'lqit' » tlner d'eux,. au Jdtesoin ^ du saujtieni^.âufieinrieb ^<

* du. crédit. ' - ■ • * :'>!'-'.io*'!; i.-':u M'i.'W V

» Um autre ' parti, continu|iit^ii',- Z^^/^m6tnly' » Lacuê^\, ilfâr6<^|j>> pensait^ au contiiaire; qûfon^ > ne pouvait ^tre trop Vegacddnt,^iiiop Jéconb<-> » miqûiQ ,trÀp rigoureux. Moi 7 je péhefaais, çon-^ » cluait*il ,. pour l'opinion des piteioiôrs , jugeant >' que les vues des derniers^ étaient petites ^ n!é^

M MÉMORIAL {SgifL i«i6)

% et noQ, f9^ 4.A^B# VmÂ^ % k ua ménage pfijf4 ^ el « non ptSi ^ im gf^à ewpir^ Je les, appi^^^j» Iç^ « porijteiw» les; jag^^Q^Ai^tcs dp, xx^ti^r. ^

yEmp^teui: dis^l que le. qiini$tre du ^^oi; et le minisire secrétaire - d'Etat étaient ^eWi 4^ ses h^Ulutionado^t i} s§ i^liçit$dt ^a^anti^e^ eV qui Ini avaient; ir^iHJl^. lé pUi^ dg sgiricei^*

f I^ mipintrf : Ai;^ M?pr cqnc^jtr^t toutes te$ » fes^cwrcf^s et çpi^tirôlait tqutçs le$. d^lfl^f^e^^^ » Tc^pi^e. Du n^i^istre secr^ta^^d'J^taji; éfffik- 9 niaient. tQjus^ les, ?pties, C'était 1q; ^^iv^tce, de§ % Xtvi^isUpeSi donnaQt h yv^ à ^ujtefi }€;s ^çU^iii^ a il^teimécUsif^iï î k gr4»4 «ç^taîr^ 4S; Vfl9®?^^* ^ sigQWt ^ l^%ii^n| tQu^ejf lç$ pièces. Ajfiç. Iç 1 premejr^ je CQiKiai^^ à ok^f^f^ m^^^^t Vf^¥^ % de mes dTaicesi. afoe 1^ if6cond> j^ faisîai^ p^-9 » venir mes dAîisions et mes volontés dàPS.^i^lP^ 1^ les directions, el partout* 3i him ipK^ye^ foon % niiqistcedtt tarésor et mm ipini^ti:^ $çer4lail^^ ^d'État ^ulsy et ufi^ doueedoe de* «9Tib^> je 9^ m^ lassa £û^ lorié de. goiivei!|im Vfiivpii^ du »fon4 de Vliiymey ou des rives dn, JSijéoi^n, » avec autant de laicilité que dans ma icapita)^. »

(Sept. i8r6) DE SÂÎNTE-HÉLÈNE. Shq

L'Empereur ne comprenait pas que les affaires pussent aller avec les quatre ou cinq secrétaires* d'État de nos rois. « Aussi comment aHaient- » elles, disait-il? Tous concetaient, exécutaient » et se contrôlaient chacun de son côté. Ils pou- » vaiënt exécuter au rebours les uns des autres; » car les rois se contentant de signer en marge » les projets , ou légalisant seulement le bor- » dereau de leurs ordonnances , les secrétaires- » d'État pouvaient exécuter, ou remplir à leuf » gré , sans danger de responsabilité matérielle. 9 Ajoutez qu'ils avaient la griffe^ qu'on avait voulu » me faire adopter, et que j'avais repoussée comme 9 l'arme des rois fainéans. Pa ftii ces ministres ^ » les uns pouvaient avoir de l'argent sans emploi^ » et les autres ne pas marcher faute d'avoir un » denier. Point de centralité qui pût coordonner > leurs mouvemens, disposer leurs besoins^ » ajuster leur exécution. » i

Jj*Empereur observait que le ministre secrétaîre-d'État était précisément le véritable lot des princes incapables, mais Susceptibles, les« quels auraient biesoin d'un premier ministre , et n'en voudraient point convenir. « Mon ministre

53o . MÉMORIAL (Sept. 18 1«)

» seçrétaire-d'État, disait- il, une fois qu'il eût » été nommé président du conseil d'État , se » serait trouvé , dès cet instant , un vérîtablo 9 premier ministre dans toute l'étendue du » terme; car il eût porté ses idées au conseil » d'État, pour les faire rédiger en lois, et eût » signé au nom du prince. Aussi aye,c les mœurs » de la première race , disait-il , ou des princes » à l'avenant, mon ministre secrétaire -d'Etat » n'eût. pas manqué en peu de temps, d'être » un maire du palais^»

Dimanche 22.

Intentions de Napoléon sur les classiques anciens. — Révision et refonte des chapitres de Tarmée d'Ialie.

L'Empereur est revenu à ses recherches sur l'Egypte. Il m'a donné Strabon à feuilleter 2 c'était l'édition qu'il avait fait faire : il en vantait le soigné et le fini , et disait que sou projet avait été de nous donner ainsi , avec le temps , tous les Anciens par la voie oflScielle de l'Institut.

Avant dîner l'Empereur m'a fait appeler avec mon fils, et a passé au moins six heures à relire

{Sept. i8i6) DE SAmTE-HÉLENE. 33 1

et reibadre les chapitres du Tagliamento ^ de Léoben et de Yenise.

Tout est]|jeau dans ces, chapitres de la campagae d'Italie. Dans celui du Tagliamento ^ on voit qu'une seule disposition prise sur les bords du fleuve et à peine aperçue, ce que l'Empereur appelle la pensée de la bataille , doit conduire forcément aux portes de Vienne.

Le .chapitre de Venise. est un morceau à la manière des Anciens* Du reste, le dernier chapitre qu'on lit semble toujours celui qui attache davantage ; aussi, sans doute le lecteur me saurat-il gré de lui avoir fait connaître tout ce qui m'en était demeuré entre les mains.

J'étais fort souffrant et très - fatigué , moins du travail que de disposition de santé. Notre récréation du soir a été Ulysse quittant Cajypso , €t arrivant chez les Phéaciens.

Lundi 23.

Sur la sensibilité. — Sur les Occidentaux et les Orientaux; leur différence, etc.

Le matin, dans sa chambre, l'Empereur, à

Z5% MÉMORIAL (Sept. 1816)

travers une foule d'objets, est venu à causers entiment, sensations, sensibilité; et citant à ce sujet Tun àe nous qui, observ^-il, ne prononçait le nom de sa mère que les larmes aux yeux, il a dit : « Mais cela ne lui est-il pas par- » ticulier? Est-ce donc général? Êtes-vous de

• même, ou suis-je dénaturé? Pour moi, j'àime

• assurément ma mère, et de tout mon cœur;r

• îl n^est rieti que je ne fisse pour elle , et fee- 9^ pendant si j'apprenais sa perte, je ne crois pas »que je pusse exprimer ma douleur par une » larme ; et je n'affirmerais pas qu'il en fut de « même pour la perte dun ami, celle de ma » femme ou de mon fils. Cette différence est-elle 9 dans la nature? Quel peut en être le motif? ^ Ne serait-ce pas que la raison m'a accoutumé v d'avance à la perte de ma mère , qui est dans 9 Tordre naturel des choses, tandis que celle » de ma femme et de mon fils est une surprise, » une rigueur du sort, contre laquelle je chercbe » à me débattre? *Et puis tout bonnement encore » est-ce peut-être le penchant naturel à l'égoîsme? » J'appartiens à l'une, et les autres -m 'apparia tiennent. » Et il a multiplié les motifs avec sa

(Sept. i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 553

profusion accoutumée, toujours neuve, toujours piquante ; mais je ne les retrouve pas.

Il est sûr qu'il aimait tendrement sa femme et son fils. Les personnes qui ont servi dans son intérieur nous laissent connaître à présent combien il se livrait aux sentimens de famille , et nous développent des nuances de caractère que nous étions loin dans le temps de lui soupçonner. Il serrait parfois son fils dans ses bras avec efiusion et à l'étouffer; mais le plus souvent encore sa tendresse s exprimait par des contrariétés et des niches. S'il le rencontrait dans les jardins, il le jetait par terre ou renversait ses joujoux. On le lui amenait tous les jours à déjeûner, et il manquait rarement de le barbouiller avec tout ce qui se trouvait à sa portée sur la table. Quant à sa femme , il n'était pas de jour où elle ne reparut ici, dans ses conversations privées; pour peu qu'elles se prolongeassent,^ elle finissait tôt ou lard, de manière ou d^autre^ par y être pour quelque chose , ou par en devenir tout l'objet. Il n'est point de circonstances ^ de plus petits détails relatifs à elle qu'il ne m*ait répété cent fois. Pénélope, après dix ans d'absence, croit ne

554 MÉMORIAL (Sept. 1816)

pouvoir s'assurer de la vérité qu'en faisant à Ulysse des questions auxquelles lui seul pouvait répondre; eh bien! je croîs que je ne serais pas embarrassé de présenter nies lettres de créance à Marie-Louise.

Dans la conversation du soir, l'Empereur, parlant des nations, disait qu'il ne connaissait que deux peuples : les Orientaux et les Occidentaux. «Les Anglais, les Français, les Italiens, etc., » disait-il, ne composaient qu'une même famille, »* les Occidentaux ; ils avaient mêmes lois , mêmes » mœurs, mêmes usages; ils dîflFéraîent entière- » ment des Orientaux, surtout dans les deux » grands rapports de leurs femmes , de leurs do- » méstiques : les Orientaux ont des esclaves ; nos ^ » domestiques sont de condition libre : les Orien- » taux enferment leurs femmes ; les nôtres par- ' » tagent tous nos droits : ils ont un sérail; et ja- » mais, dans aucun temps, la polygamie n'a été » admise dans l'Occident. Il existe encore une »• foule d'autres oppositions , observait î'Empei) reur; on dit en avoir compté jusqu'à quatre )> vingts; ce sont donc réellement, disait-il, des '*;* peuples dilférens.

(Sept. 1816) DE SATNTE-HÉLÈNE. 535

« Tout est calculé, continuait -il, chez les » Orièntàuic, pour qu'ils puissent garder leurs » femmes et s'assurer d'elles. Toute notre vie, au » contraire y dans l'Occident, est calculée pour » que nous ne puissions les garder, et que nous » soyons obligés de nous en rapporter à elles- «mêmes. Tout homme chez noUs, sous peine » d'idiotisme, doit avoir une occupation : or, » quand il vaquera à ses affaires ou remplira ses » fonctions, qui surveillera pour lui? Il faut donc » chez nous tout à fait compter sur l'honneur » des femmes, et y avoir aveuglé confiance. Pour » moi , disait-il gaiement, j'ai eu femmes et maîi tresses, et jamais il ne m'est venu l'idée d'une » surveillance particulière , parce que je pensais » qu'il devait en être pour cela comme des poi- » gnards et du poison dans certaine situation ; le » tourment des précautions l'emporte encore sur » le danger que l'on veut éviter; il vaut mieux » s'abandonner à sa destinée.

» Prononcer dû reste quelle est la meilleure » méthode dé la nôtre ou de celle des Orientaux, » est une fort grande question; pas pour vous, 4 sans doute. Mesdames, disait-il, en lançant un

336 MÉMOAIâL (Sept. 1816)

» regard malin sur ces dames; m^s ce qu'il y a » de bien certain ^ c'est qu'oa se tromperait fort^

• si on supposait moijas de jouissances aux OrieuT » taux 9 si on les croyait moins heureu;iL que nous

• dans notre Occident, Chez euacles maris y aivient » beaucoup leurs femmes s les femmes y aiment » beaucoup leurs maris. Us ont tout autant, de 9 cbances de bonheur que nous , quelques fUSé* » renées d'ailleurs qui semblent se pr^Sfsnter ; car » tout est convention parmi les hommes , jusqu'à » des sentimens qui sembleraient ne devoir venir » que de la nature ; et puis encore ces femmes » ont leurs droits chez elles ^ comme \^b, i^ôUies » chez nous. On ne pourrait pas les empêcher » d'aller au bain public ^ pas plus qu'on n'empè* » cherait chez nous les femmes d'aller à l'église ; > et les unes en abusent comme les autres. Vous » voyez que l'espèce humaine, son imagination, » ses sentimens, ses vertus, ses fautes parcourent » un cercle assez étroit Tout cela se retrouve, » à bien peu de choses près, de même partout. »

£t il prétendait expliquer ou. jpstifier la poly* garnie chez les Orientaux d'une manière fort ingénieuse. « Elle n'avait jamais existé> disait-iJ>

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNB. 337

» jdaus rOccident; les Grecs, les RomaÎDs, les » Gaulois 9 les Germains, tes Espagnols, les Bre^ » tons., n'avaient jamais eu qu'une femme. £a 9 Orient, au contraire, la polygamie avait tou« » jours existé : les juifs , les Assyriens , les T-ar-» y^ tares, les Persans , les Turcomans, avaient tous » eu plusieurs femmes. D'où pouvait venir cetie » universelle et constante différence. N'aurait- » ^lle donc tenu qu'au hasard et à la^eule hU » zarrerie? Dépendait-^Ue de causes physiques » dans le^ individus? Non. Les femmes, proporn » tien gardée, étaient -elles moins nombreuses » chez nous qu'en Asie? Non. Étaient -elles en » Orient en plus grand nombre que les hommes^ » Non. Ceux-ci y étaient-ils plus gigantesques qile » nous , autrement constitués ? Non. C'est que » tout bonnement le législateur ou la sagesse d en » haut qui en tient lieu, aura été guidé par la force » des choses dérivant des localités respectives^ 9 Tous les Occidentaux ont même forme, même » couleur; ils ne composent qu'un même peuple,; » une seule famille ; il a été possible , comme » à l'instantrde la création de ne leur assigner » qu'une compagne. Loi heureuse ^ admii^able^

558 MÉMORIAL (Sepl. i^iÔ)

» bienfaisante, qui épure, le cœur de l'homme, » relève là condition de la femme , et ménage à » tous deux un torrent de jouissances morales.

» Les Orientaux, au contraire, diffèrent entre n eux autant que le jour et la nuit, dans leurs » formes et dans leurs couleurs; ils sont blancs, » noirs, cuivrés, mélangés, etc. Il a fallu avant • tout songer à leur conservation, à établir entre V eux une fraternité consanguine, sous peine de » les voir s'exterminer ou se persécuter, s'op- » primer éternellement, ce qu^'on n'a pu oBte- » nir qu'en établissant la polygamie, et en don- » nant la possibilité d'avoir à la fois une femme » blanche, une femme noire, une mulâtre,, une » cuivrée. Dès-lors les différentes couleurs faisant » partie d'une même famille, se sont trouvées » confondues. dans les affections de leurs chefs 9 et dans tes opinions de chacune entre elles. . 9 Mahomet, ajoutait- il, semble avoir connu » le secret, et s'être déterminé d'après lai; autre- » ment, comment celui qui marche de si près » sur les traces du christianisme , et s'en éloigne » si peu , n'aurait-il pas supprimé la polygamie? ^ Dirait-on qu'il ne l'a conservée, que- parce que

(Sept 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 53g

» sa religion était toute sensuelle; mais alors il » eût permis aux musulmans un nombre indéfini » de femmes, tandis qu'il la restreint à quatre » seulement, ce qui pourrait impliquer une » blanche, une noire, une cuivrée et une mé- » langée.

» Et qu'on n'imagine pas du reste que cette » faveur de la loi soit mise en pratique par toute » la nation ; il ne se trouverait pas de femme » pour tous. Au vrai,, les onze douzièmes de la » population n'en ont qu'une, parce qu'ils ne » sauraient en nourrir davantage; mais la poly- » gamie dans les chefs suffit pour atteindre le » {grand but; car la confusion des races et des » couleurs existant, par la polygamie, dans la » haute classe, c'est assez pour établir l'union et » la parfaite égalité entre tous. Convenons donc, » concluaît-îl , que si la polygamie n'était pas le » fait d'une combinaison politique, si elle ne » dérivait que du hasard, celui -cî aurait, en » cette occasion , produit autant que la sagesse » consommée. »

L'Empereur disait avoir eu sérieusement la pensée d'appliquer ce principe à nos colonies.

34o MÉMORIAL (Sept. 1816)

pour assortir le bien-être des nègres à la néces-^ site de les employer. IL avait même, disait-il , consulté à cet égard des théologiens pour savoir s'il n'y aurait pas moyen^ vu les circonstances locales^ de ployer nos croyances à cet usage, etc.^ etc.

L'Empereur a causé de la sorte jusqu'au-delà de minuit.

Mardi 24.

Sur la Hollande et le Roi Iiouis. — Humeur, plaintes contre les siens. — Haute politique , etc. — Lettre à son frère le roi Louis.

L'Empereur m'a fait appeler vers midi et demi dans son cabinet. Nous avons causé de la chaîne des auteurs qui fait descendre la lumière historique depuis les prenjiers temps jusqu'à nous ; ce qui l'a porté à lire la partie du tableau premier de l'Atlas historique qui en présente l'ensemble et le résumé.

La conversation l'a fait tomber sur la variété de l'espèce humaine. Il a envoyé chercher Bufibn pour éclaircîr Cet objet ^ et s'en est occupé assez long-temps.

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 34i

Après sa toilette, TËmpereur a fait venir mon fiis/etnous avons travaillé trois ou quatre heures au:x chapitres de la campagne d'Italie.

Ce travail fini , la diversité des objets a conduit la conversation sur la Hollande et le Roi Louis, sur lesquels il a dit des choses trèsremarquables.

« Louis a de l'esprit, disait l'Empereur, n'est » point méchant; mai^ avec ces qualités, un » homme peut faire bien des sottises et causer «bien du mal. L'esprit de Louis est naturelle- » ment porté au travers et à la bizarrerie. Il a été 9 gâté encore par la lecture de Jean-Jacques. h Courant après une réputation de sensibilité 9 et de bienfaisance, incapable par lui-même D^ de grandes vues , susceptible tout au plus de » détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un V Roi préfet.

» Dès son arrivée en Hollande , et n'imaginant » rien de beau comme de faire dire qu'il n'était » plus qu'un bon Hollandais, il s'y est livré tout » à fait au parti anglais, a favorisé la contrebande, » et s'est mis en rapport avec nos ennemis. H a » fallu le surveillçr aussitôt , et menacer même

54a MÉMORIAL (Sept 1816)

» de le combattre ; réfugiant alorft son manque » de caractère danâ un entêtement obstiné, et » prenant un esclandre pour de la gloire, il s'est » enfui du trône en déclamant contre moi, contre 9 mon insatiable ambition , mon intolérable ty- » rannie, etc. Que me restait-il à faire? Fallait- » il laisser la Hollande à la disposition de nos » ennemis? Fallait-il. nommer un nouveau Roi? » Mais devais-je attendre de lui plus que de mon » frère? Tous ceux que je faisais n'agissaient- ils » pas à peu près de même? Je réunis la HoUande, » et toutefois cet acte eut le plus mauvais efiel » en Europe , et n'a pas peu contribué à préparer » nos malheurs.

» Louis avait été charmé de prendre Lucien » pour modèle. Lucien en avait agi à peu près » de même ; et léi, plus tard, il s'est repenti, s'il » s'est rallié même noblement, cela a. pu hono- » rer son caractère ; mais non raccommoder les » affaires.

» A mon retour de l'île d'Elbe, en 181 5, Louis » m'écrivit une longue lettre de Rome , et m'en- » voya une ambassade : c'était son traité, disait- » il, ses conditions pour revenir auprès de moi.

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5.t5

» Je répondis que je n étais nullement dans le » cas de faire des traités avec lui; que s'il reye- » nait, il était mon frère, il serait bien reçu.

» Croirait-on bien qu'une de ses conditions » était qu'il aurait la liberté de divorcer avec » Hortense. Je maltraitai fort le négociateur ^ » pour avoir osé se charger d'une telle absurdité, » avoir pu croire qu'une pareille chose fut né- » gociable. Nos statuts de famille le défendaient » formellement, faisais-je rappeler à Louis ; la » politique, la morale et l'opinion. ne s'y oppo- » saient pas moins encore , lui faisais-je dire ; » l'assurant de plus , qu'à cause de tous ces titres » réunis, si ses enfans venaient, par lui, à perdre » leur état , je m'intéresserais bien plus à eux. » qu'à lui-même , bien qu'il fût mon frère.

n Peut-être trouverait-on une atténuation au » travers d'esprit de Louis, dans le cruel état » de sa santé; l'âge où elle s'est dérangée, les 9 circonstances atroces qui l'ont causé , et qui » doivent avoir sigulièrement influé sur son mo- » rai ; il faillit en mourir, et en a conservé tou- » jours depuis de cruelles infirmités : il demeure » à peu près perclus de tout un côté.

344 MÉMORIAL (Sept 1816)

9 n est sûr, do reste, continuait TEmpereur, » que j'ai été peu secondé des miens , et qu'ils • ont fait bien du mal à moi et à la grande cause. » On a souvent vanté la force de mon caractère ; 9 je n'ai été qu'une poule mouillée, surtout pour » les miens ; et ils le savaient bien : la première » bourrade passée , leur persévérance , leur obs- » tination remportaient toujours ; et, de guerre » lasse , ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu. » J'ai fait là de grandes fautes. Si au lieu de » cela cbacun* d'eux eût imprimé une impulsion » commune aux diverses masses que je leur avais » confiées, nous eussions marché jusqu'aux pôles; »- tout se fût abaissé devant nous; bous eussions » changé la face du monde; l'Europe jouirait » d'un système nouveau, nous serions bénis !... jt Je n'ai pas eu le bonheur de- 6engis-kan avec » ses quatre fils ; qui ne connaissaient dVrntre rî- » valité que celle de te bien servir. Moi, nom- » mais-je un Roi , il se le croyait tout aussi-tôt par » la grâce de Dieu, tant le mot est épîdémique. » Ce n'était plus un lieutenant sur lequel je de- » vais me reposer, c'était un ennemi de plus dont » je devais m'occuper. Ses ejQTorts n'étaient pas

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 345

]> de me seconder, mais bien de se rendre indé-'

» pendant. Tous avaient aussitôt la manie de se

» croire adorés , préférés k moi. C'était moi dé-

» sonnais qui les gênais , qui les mettais en péril,

» Des légitimes n'auraient pas agi autrement; ils

» ne se seraient pas cru plus ancrés. Pauvres

» gens ! qui , quand j'ai eu succombé , ont pu se

» convaincre qu'ils n'avaient pas même l'honneur

» de voir leur destitution exigée ou mentionnée

» par l'ennemi; et aujourd'hui encore si l'on gêne

» leur personne , si on les tourmente , ce ne

» peut être de la part du victorieux que le be-

» soin de faire peser le pouvoir, ou la bassesse

» d'exercer la vengeance. Si les miens inspirent

» un grand intérêt aux peuples, c'est qulls tien-

» nent à moi , à la cause commune; mais qu'au-

» cun d'eux puisse causer un mouvement, assu-

» rémept on peut être bien tranquille; et pour-

» tant, malgré la'philosophîe de plusieurs d'entre

» eux , car n'en étaît-il pas qui , pour régner ,

» s'étaient dits forcés à la façon des chambellans

» du faubourg Saint-Germain : leur chute a dû

» leur être bien sensible; ils s'étaient faits promp-

» tement aux douceurs du poste : ils ont tous été

846 MEMORIAL (Sept. 1816)

» réellement Rois. Toils^ à l'abri die mes travaux,

» ont joui de la royauté ; moi seul B'èn ai connu

» que le fardeau* Tout le temps j'ai porté le

9 monde sur mes épaules, et ce métier, après

» tout, ne laisse pas que d'avoir sa fatigue , etc«

» On me dira peut-^tre pourquoi m'obstiner

» à créer des Etats, des Royaumes? Mais les

» mœurs et la situation de l'Europe le comman-

» daient ainsi. Chaque nouvelle réunion à la

» Franco accroissait les alarmes de tous. Elle

9 faisait pousser les hatits «ris et reculait la paix.

» Mais alors j, continuera-t-on, pourquoi avoir la

9 vanité de placer chacun des miens sur un trône?

» carie vulgaire n'y ^ura vu que cela. Pourquoi ne

9 pas s'arrêter plutôt sur de simples particuliers

» plus capables? Â cela je réponds qu'il n'en est

» pas des trônes héréditaires comme d'une simple

» préfecture; La capacité, les moyens, s^t^au--

» jourd'hui si communs dans la multitude, qu'il

» faut bien se donner de garde d'é Veiller l'idée

» du concours. Dans l'agitation où nous nous

» trouvons plongés, et avec nos mœurs mo-

> dernes, il fallait bien plutôt songer à la stabi-

» lité et à la centralisation héréditaire ; autrement

(SepU 1816) DE SAiNTB-HÉLÊNE. 34?,

» que de combats, que-de factions, que de mal-' » heurs !!! Dans rharmonie que je méditais pour » le repos et le bien-être universels, s'il fut yn » défaut dans ma personne et dans mon éleva- » tîon, c'était d'avoir surgi tout- à -coup de la » foule. Je sentais mon isolement ; aussi je jetais » de tous côtés «des ancres de salut au fond de • la mer« Quels appuis plus naturels pour moi » que mes proches? Pouvais- je mieux attendre » d^ la part des étrangers? Et si les miens ont » eu la folie de manquer à ces liens sacrés^ la » moralité des peuples , supérieure à leur aveû- > glement , remplissait une partie de mon objet. » Avec eux ils se croyaient plus en repos, plus » en famille.

» En somme , de si grands actes n'étaient ni » des caprices ni des plaisanteries , ils tenaient* » aux considérations de l'ordre je plus élevé; ils » se rattachaient au repos de la race humaine » et à la possibilité d^améliorer sa condition. Que » si malgré les combinaisons faites de la méil- I leure foi , on s'est trouvé encore n'avoir rien » fait qui vaille , c'est qu'A faut en revenir à une » grande vérité, savoir, qu'il est bien difficile de

348 MÉMOAIAL (Sept. 1816)

» gouTemer quand on vent le faire en cens- » cience, etc. , etc. »

N. B. La lettre suivante , d'une date fort antérieure , va jeter un grand jour sur les paroles de Napoléon, rapportées quelc[ues' pages plus haut, au sujet de la conduite de son frère en Hollande. Plus tard, le roi Louis a publié une espèce de compte rendu de son administration à la nation hollandaise ; c'est surtout à la suite de l'article ci-dessus, et de la lettre qui raccompagne , qu'il devient curieux de lire ce document du roi Louis, afin de pouvoir, en connaissance de cause , fixer ses idées sur le sujet.

Ghâteaa de Blaracb, le 3 avril 1808.

«Monsieur mon frère, l'auditeur D....t m'a » remis il y a une heure votre dépèche du vingt- » deux mars. Je Dais partir un courrier qui vous • portera cette lettre en Hollande.

« > L'usage que vous venez de faire du droit de » grâce ne peut qu'être d'un très -mauvais effet. » Le droit de grâce est un des plus beaux et des » plus nobles attributs 'de la souveraineté. Pour » ne pas le discréditer , il ne faut l'exercer que

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 349

M dans le cas où la clémence royale ne peut dé- « considérer roeuvre de la justice ; que dans 1« i> cas où la clémence royale doit laisse^ après » les aptes qui émanent d'elle ^ l'idée de senti» » mens généreux. Il s'agit ici d'un rassemblement » de bandits qui ront attaquer et égoi^er un » parti de douaniers pour ensuite faire la con* » trebande* Ces gens sont condamnés ^à mort;

» Votre Majesté leur fait grâce l Elle fait

» grâèe à deif meurtriers , à des assassins ^ à d^s » individus auxquels la société n« peut accorder » aucune pitié 1 Si ces individus avaient été pris i> faisant la contt^bande; si mème^ «n se défen- » dant, ils avaient tué des employés , alors vous » auriez pu peut-être considérer la position de » leurs familles y leur position particulière, et 9 donner à votre gouvernement une couleur de i> paternité^ en modifiant^ par une commutation » de peine , la rigueur des lois. C'est dans les » condamnations pour contraventionSf aux lois » de fiscalité , c'est plus particulièrement encore n. dans celles qui ont lieu pour des délits poli- » tiques, que la clémence est bien placée. En » ces matières , il est de principe que si c'est le

S5ô MÉMORIAL (Sept. 1816)

» souverain qui est attaqué , il y a de la grandeur » dans le pardon. Au premier bruit d'un délit » de ce genre , l'intérêt public se range du côté » du coupable , et point de celui d'où doit partir » la punition. Si le Prince fait la remise de la » peine, les peuples le placent au -^dessus de » l'offense , et la clameur s'élève contre ceux » qui l'ont offensé. S'il suit le système opposé, » on le répute haineux et tyran. S'il fait grâce à » des crimes horribles, on le répilte faible ou » mal intentionné.

« Ne croyez pas que le droit de faire grâce • puisse être exercé impunément, et que la so- » ciété applaudisse toujours à l'usage qu'en peut » faire lé monarque. Elle le blâme lorsqu'il l'ap- » pliqué à des scélérats, à des meurtriers, parce » que ce droit devient nuisible à la famille sociale. » Vous avez trop souvent et en trop de circons- » tances usé du droit de grâce. La bonté de votre i> cdBur ne doit point être écoutée lorisqu'elle peut » nuire à vos peuples. Dans l'affaire, des Juifs n j'aurais fait comme vous, dans celle des contre- » bandier^ de Midelbowrg, je me serais bien gardé » de faire grâce.

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35t

» Mille raisons devaient vous porter à laisser » la justice faire une exécution exemplaire qui » aurait eu Texcellent eflTet de prévenir beaucoup » de crimes, par la terreur qu'elle aurait înspîrée. » Des gens du Roi sont égorgés au milieu de la » nuit, les assassins sont ^condamnés. «... Votre » Majesté commue la peine de mort en quelques î années cfr prison !... Quel découragement n'en » résultera-t-il point parmi les gens qui font ren- » trer vos impôts? L'effet politique est très mau-« » vais : je m'explique.

» La Hollande était le canal par lequel, depuis » plusieurs années , TAngleterre introduisait sur >» le Continent ses marchandises. Les marchands » hollandais ont gagné à ce trafic des sommesim- » menses : voilà pourquoi les Hollandais almentla » contrebande et les Anglais; et voilà les raisons «pour lesquelles ils uniment point la France, » qui défend la contrebande, et qui combat les » Anglais. La grâce que vous avez accordée à ces a contrebandiers assassins est une espèce d'hom- » mage que vous rendez au goût des Hollandais « pour la'Contrebande. Vous paraissez faire cause

353 MÉMOAUL (Sept. 1816}

» commune avec eux, et ccmtre qui?.... Contre »< moi.

» Les Hollandais vous aiment; vous ayez de » la simplicité dans les manières , de la douceur » dans le caractère. ... Vous les gouvernez selon » eux; si vous vous m^ontriez fermement résolu » h réprimer la contrebande ^ si vous les éclairiez » sur leur position, vous useriez sagem^ftt de votre p influence ; ils croiraient ijue le système prohi- » bîtif est bon, puisque le Roi «n est le propa- » gateur. Je ne vois pas quel parti pourrait tirer » Votre Majesté d un genre de popularité qu'elle » acquerrait à mes dépens. Assurément la Hol- » lande n'est point au temps de Ryswick, et la n France aux dernières années de Louis XIV. Si » la Hollande ne peut suivre un système poli- )• tique indépendant de celui de la Fr2tnce,îl faut » qu'elle remplisse les conditions de l'alliance.

« Ce n'est point au jour la journée que doivent » travailler les princes, mon frère, c'est sur l'ave- » nir qu'il faut jeter les yeux. Quel est aujourd'hui » l'état de l'Europe ? !• Angleterre , d'un côté. » Elle possède par elle^-tnéme, une domination à

(Sept 1816) DE SÀINT£->HÉLÈN£. 353

i laquelle jusqu'à présent le monde entier a dû » se soumettre. De l'autre , FEmpire français et » les puissances continentales^ qui, avec toutes les » forces de leur union 5 ne peuvent s'accommoder

• du genre de suprématie qu'exerce l'Angleterre. » Ces puissances avaient aussi des colonies, un » commerce maritime : elles possèdent en étendue n de côtes bien plus que l'Angleterre. Elles se

• sont désunies; l'Angleterre a combattu séparé-» » ment leur marine ; elle a triomphé sur toutes » les mers; toutes les marines ont été détruites. » La Russie^ la^uè4e^ la, France, l'Espagne, qui » ont tant de moyens d'avoir des vaisseaux et des » matelots , n'osent hasarder une escadre hors » de leurs rades. Ce n'est donc plus d'une confe- » dération des puissances maritimes , confédéra- » tion, d'ailleurs, qu'il serait impossible de faire » subsister à cause des distances et des croise- » mens d'intérêts, que l'Europe peut attendre sa » libération maritime et un système de paix qui » ne pourra s'établir que par la volonté de l'An- » gleterre.

* Cette paix , je la veux par tous les moyens » conciliables avec la dignité de la puissance de

S54 MÉMORIAL (Sept. iSift)

» la France ; je la yeux au prix de tous lès sacrî- » fices que peut permettre l'honneur natio&»K » Chaque jour je sens qu'elle devient plus néoes^ » saire : lesPrinces du Continent la désirent autant » que moi ;. je n'ai contre l'Angleterre ni préver^ » tion passionnée^ m- haine invincible. Les Anglais » ont suivi contre moi unr système de répulsion ; » j'ai adopté le système continental, beaucoup » moins, comme le supposent mes adversaires, par » jalousie d'ambition , que pour amener le cabinet » anglais à en finir avec nous. Quje l'Angleterre » soit riche et prospère, peu m'importe, pourvu » que la France et ses alliés le soient comme^elle. » Le système continental n'a donc d'autre but » que d'avancer l'époque où le droit public sera » définitivement assis pour l'Empire français et » pour l'Europe. Les souverains du Nord main- » tiennent sévèrement le régime prohibitif ; leur » commerce y a singulièrement gagné : les fe- » briques de la Prusse peuvent rivaliser avec les » nôtres. Vous savez que la France et le littoral » qui fait aujourd'hui partie de l'empire, depuis le » golfe de Lyon jusqu'aux extrémités de l'Adria- » tique , sont absolument fermés aux produits de

Ocpt. 1816) DE SAINTE-.HÉLÈNB. 355

» l'iadostrle étrangère. Je vais prendre un parti » dans lés affaires d'Espagne , qui aura pour ré- » sultat d'enlever le Portugal aux Anglais, et de • mettre au pouvoir de la politicjue française les » côtes que l'Espagne a sur les deux mers. Le lit^ » toral entier de l'Europe sera fermé aux Anglais, » à l'exception de celui de laTurquîe.Mais comme » les Turcs ne trafiquent point en Europe, je ne » m'en inquiète pas.

» Voyez-vous, par c/et aperçu, quelles seraient » les funestes conséquences dés facilités que la » Hollande donnerait aux Anglais, pour introduire » leurs marchandises sur le Continent. Elle leu^ » procurerait l'occasion de lever sur nous-mêmes » les subsides qu'ils offriraient ensuite à certaines » puissances pour nous combattre. Votre Majesté » est plus intéressée que moi à se garantir de }'as-> » tuce de la politique anglaise. Encore quelques » années de patience , et l'Angleterre voudra la « paix autant que nous la voulons nous-mêmes.

» Considérez la position de vos Etats, vous » remarquerez qtiè ce système vous est plus utile » qu'à moi. La Hollande est \yffi puissance ma- V ritime commerçante : elle a dés ports magni-*

556 MÉMORIAL (Sept. 1816)

tt fi^es j des flottes , des matelots , des chefs )i habiles^ et des colonies qai ne coûtent rien à » la métropole; ses habitans ont le génie du com- » meree comme les Anglais. N'a-t-elle pas tout « cela à défendre aujourd'hui? La paix ne peut- 9 elle pas la remettre en possession de son ancien >» État? Sa situation^ peut-être pénible pendant » quelques années, n'est-elle pas préférable à » faire du monarque hoU^pdais un gouverneur » pour l'Angleterre ? De la Hollande et de ses n colonies, un fief de la Grande-Bretagne? L'en- 9 couragement que tous donneriez au commerce » anglais vous conduirait à cela : tous aTez sous » les yeux l'exemple de la Sicite et du Portugal. 9 Laissez marcher le temps : û tous àTez be- » soin de Tendre tos genièvres , les Anglais ont % besoin de les acheter. Désignez les points où » les smogleurs anglais viendront les prendre ; » mais qu'ils les payent avec de l'argent , et ja- » mais avec des marchandises. Jamais^ entendez- » vous ? Il faudra bien enfin que la paix se fasse ; » vous signerez en son lieu un traité* de com- » merce avec l'Aufleterre. J'en signerai peut-être » un aussi; mais les intérêts réciproques seront

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 55^

» garantis. Si nous devons laisser exercef à TÂn-

» gleterre une sorte de suprématie sur les mers ^

» qu'elle aura achetée au prix de ses trésors et

» de son sang , une prépondérance qui tient à

» sa position géographique et à ses occupations

» territoriales dans les trois parties du monde ,

» au moins nos pavillons pourront se montrer

» sur rOcéan sans craindre Hnsulte ; notre com-

» merce maritime cessera d'être ruineux. C'est à

» empêcher l'Angleterre de se mêler des affaires

» du Continent qu'il faut travailler aujourd'hui.

» Votre affaire de grâce m'a entraîné dans ces

» détails ; je m'y suis livré parce que j'ai craint

» que vos ministres hollandais n'ayent fait en-

» trer de fausses idées dans l'esprit de Votre Ma-

• jesté.

» Je désire que vous réfléchissiez cette lettre ^

» et que vous fassiez , des sujets qu'elle traite ,

» l'objet des délibérations de vos conseils ; enfin

» que vos ministres impriment à l'administration

» le mouvement qui lui convient.

» Sous aucun prétexte la France ne souffrira

» que la Hollande se sépare de la cause conti-

» nentale,

358 MÉHORUt (Sept 1816)

» Quant à ces contrebandiérsy puisque la faute » a été commise , il n'y a plus à reyeuir sur le » passé ; je tous conseille seulement de ne paa » les laisser dans les prisons de Midelbourg : c'est » trop près du lieu où le crime a été commis ^ » renvoyez-les dans le fond de la Hollande.

• Cette lettre n'étant ,à autre fin , etc. » -

• Signé, Napoléon. »

À dîner, TEmpereur a demandé à son piqueur comment était son cheval ; celui-ci a répondu qu pn le nourrissait* bien , qu'ib était fort gai et en fort bon état, c J'espère qu'il ne se plaint pas » de moi, a dit l'Empereur, s'il fût jamais un 9 chanoine au monde , c'est celui-là » En effet, il y a deux où trois mois que l'Empereur n'est monté à cheval.

Mercredi 26 au Vendredi 27.

Ferveur de travail. Idées et projets de Napoléon sur notre histoire, etc. — Sur les ouvrages publiés, etc. M. Méneval ; détails curieux, etc., etc.

L'Empereur , depuis quelques jours , a une grande ferveur de travail. Toutes les matinées

(Sept. i8i6) DE SàlNTE-HKLÈNE. SSg

se sont passées à des refcherches sur i'Egypte , dans les auteurs anciens. Nous avons parcouru de concert Hérodote, Plîne, Strabon, etc., etc., ne prenant giffere d'autre interruption que l'instant du déjeûner sur sa petite table. Le temps demeurait toujours mauyais , et l'Empereur a dicté littéralement durant ees deux jours dans tout leur entier.

A dîner , il nous disait qu'il se trouvait beaucoup mieux ^ et nous lui avons fait observer, à ce sujet, que depuis quelque temps néanmoins il ne sortait plus^ et travaillait huit, dix, douze heures par jour.

« C'est cela même, disait-îl : le travail est mon » élément ; je suis né et construit pour le tra- » vail. J'ai connu les limites de mes jambes , j'ai » connu les limites de mes yeux; je n'ai jamais » pu connaître celles de mon travail* Aussi j'ai » manqué tuer ce pauvre M éneval ; j'ai été obligé » de le faire relever , et de le mettre en conva- » lescence auprès de Marie - Louise , chez la- » quelle son emploi n'était plus qu'une véritable » sinécure. »

L'Empereur ajoutait que s'il était en Europe ,

36o . MÉMORIAL (Sept. 181&)

et tranquille, son plaisir serait d'écrire l'histoire. Il se plaignait de la manière pitoyable dont il l'a voyait traitée partout. Les recherches qu'il faisait chaque jour, le lui démontraient, disait-il, au-delà de tout ce qu'il avait pu soupçonner.

« Nous n'avions pas de bonne histoire, et nous » n'avions pu en avoir. La plupart des peuples » de l'Europe étaient dans le même cas que nous, » observait-il; les moines et les privilégiés , c'est- » à-dire , les gens à abus , les ennemis de la vé- » rite et des lumières, avaient seuls -exercé ce » monopole : ils nous avaient raconté tout ce » qu'ils avaient voulu , tout ce qui leur avait plu , » ou mieux encore , tout ce qui était dans leur » intérêt , leurs passions ou leurs vues ! »

Il avait, disait-41, conçu le projet de redresser tout cela autant qu'il était possible ; ainsi il eût nommé des commissions de l'institut, ou des savans indiqués par l'opinion publi<|ue , pour revoir, critiquer et reproduire nos annales. Il eût voufu aussi , de la sorte , accompagner les classiques, dont on nourrit notre jeunesse , de commentaires propres à les mettre en harmonie

(Sept. 1816) D£ SAINTE-HÉLÈNE. 36i

avec nos institutions jpodemes. « Un bon pro- » gramme , le concours et des récompenses , et » Ton eût, disait-il, tout obtenu; rien ne résis^ » tait à une pareille voie. »

Il répétait, ce que je crois avoir déjà dit , que son intention avait été de faire écrire les derniers règnes de notre monafcbie sur les pièces mêmes tirées des archives de nos relations extérieures. Il était encore une foule de manuscrits antiques et modernes de la bibliothèque impériale qu'il voulait faire imprimer, en lés coordonnant -e|^ corps de doctrine, soit dans les sciences, soit dans la morale, la littérature et les arts, etc.

Il avait encore, assurait-il, beaucoup d'autres plans de la sorte* Et quelle époque se présenta jamais aussi favorable pour de pareilles idées et leur accomplissement! Quand retrouvera -t-oti dans la même personne le génie pour les concevoir, la puissance pour les exécuter!

JPour obvier, sans blesser mêipe la liberté de la presse , au déluge de mauvais ouvrages dont le public était inondé, il demandait quel incon-*. vénient eût pu présenter un tribunal d'opinion, composé de membres de Tinstitut , de membres 6. fi3

36!y MÉMORIAL (Sept. 1816)

de l'uBtTerdité , et êe déU^néê dtf gOQTeraemeiit, qui eussent considéré le» ouvrages sous le triple rapport de la science, des mœurs et de la poli* tique. Ils en eussent 'fait la critique , et eussent assigné le degré de leur méritCi. • C'eât été , • disait^l, le flambeau du publie; la garantie ,f » la fortune dés bons outrages } la ruine , le » découragement des mauvais ; raiguillon des » talens, là palme des auteurs. »

Routes nos soîréea ont été consacrées à TOdfssée 9 dont nous demeurons enchantés* Polyphème, Tyràsia», léê Syrènes, nous ont ravis.

Yoiei «Quelques détails relatifs à M. Méneval , Cité plus haut par l'Empereur ; ces détails seront Jugés précieux, parce qu'ils sont autant de traits propres à faire connaître les circonstances privées de Napoléon.

L'Empereur, encore Premier Consul, se plaignait d'être sans secrétaire ; il venait de se défaire dé celui quîl avait eu durant ses campagnes d'Italie et son eipédition d'Egypte , ' son ancien camarade de collège, homme de beaucoup d'es* prit et qu'il aimait fort; mais dont il venait d'être forcé de se séparer. Son frère Joseph lui offrit

(Sept. 1816) PB SAINTB-UÉLÈNE. ^3

alors le âdeo , qu!B avait depuis peu de temps ) et Napoléon, en l'acceptant, acquit un trésor 1 il Ta répété plusieurs fois : c'était Méneval, que depuis il a fait iMiFen, maître des requêtes et seerétaii^e des eommaademens de rimpévatrice Marie-Louise.

Son 4ilre auprès du Premier Consul fut celui de secrétaire du porte feuitte ^ il fut même fait à son sujet, un fort long règlement, doiit 1 article le plus essentiel ét^t qu'il ne devait jamais, sens aucun prétexte , avoir à lui ni secré-*taire , ni copiste ; ce qui lut toujours strictement observé.

M. Ménevial ét^it doux , réservé , fort secret ^ travaillant à toute heure et en tout temps ; aussi l'Empereur n'en a-t*il jamais éprouvé que satis^ faetion , agrémei^i» et Ta fort aimé. Le secrétaire du portefeuille était généralement chargé dé tout le courant, et de tout ce qui était instan**tané ou d'improvisadoa. Que d'aSkires, de^pro* jet$ et dé pensées ont été traités^et transmis par son intermédiaire ! Il ouvrait et lisait toutes les lettres adressées directement à l'Empereur ; les

S64 MÂMOftIAL (Sept. 1816)

classait p<mr son examear^ et «écrÎTait sous «a dictée;

On sait avec quelle célérité l'Empereur dictait , si bien que le plus souvent^ et pour gagner du temps , le secrétaire devait chercher à retenir les mots plutôt qu'à les transcrire , ce dont s'acquittait merreilleusement M. Mènerai , qui par la suite eût autorité de répondre par luimême à bien des objets. 11 aurait pu facilement acquérir beaucoqp d'importance; mais c'était tout à fait hors de son inclination naturelle.

L'Empereur était la plus grande partie du temps dans son cabinet; on eût pu dire qu'il y passait le jour et souvent une partie de la nuit. Il se eoucbfldt à dix ou onze heures , et se relevait vers minuit pour travailler de nouveau quel« ques heures. Il faisait parfois appeler M. Ménevàl, le plus souvent non; et comme il arrivait à celui-ci de s'y rendre de lui-même, TEmpereur, connaissant tout son zèle , répondait d'ordinaire k <;et empressement : « Il ne faut pas f vcwis tuer. »

L'Empereur 9 en repararissant le matin au oabi*

(Sept. iB%6) DB SAINTE-HÉLÈNE. 965^

net y y trouyaît des liasses mises eu ordre à la-^ vance par M. Mëneval , qui Tavait précédé. S'il» y manquait parfois vingt-quatre heures ou deux jours , son secrétaire le prévenait qu'il allait se laisser encombrer, et que le cabinet serait bien-» tôt plein , ce à quoi FEmpereur répliquait d'or-^ dinaire gaîment : c Pie vous effrayez pas^ cela » sera bientôt net i Et en effet en peu d'heures, l'Empereur s'était mis au courant. II est vrai qull répondait beaucoup en ne répondant pas, en jetant tout ce qu'il jugeait inutile, même de ses ministres , ce à quoi ils étaient faits. Ne voyant pas arriver de réponse, ils savaient à quoi s'en tenir. Il lisait lur-^même toutes lesi lettres , répondant par un mot à la marge de certaines , et dictant la réponse à d'autres. €elles qui étaient d'Une |f au4e importance étaient toujours mises de côtés ^ relues deux fois, et jamais, répondues qu'après quelque intervalle.

Il avait pour coutume , en sortant du cabinet ,. de rappeler les objets essentiels, et de dire qu'ils devaient être prêts ^ heure fixe ; et ik l'étaient toujours. Si, à cette heure, l'Empereur ne venait point, M% Méneval le pourchassait dans le> palais,

5m MÉMORIAL (Sept. i§i6)

souvent à différentes i^pristts^ polir Ite hii rap-^ peler. Parfois l'Empereur tendunift^ parfois encore il répondait i ^l Ji denuiià^ ta mnU partt » cônséiL » C'était «a phi'ase habituelle ; «ussi clisait-il aroir plus ti^avaiilé la nuit que te jeun Ce n'est pas que les affaires tui éaosassent des insomnies; mais seulement parce qn*il dororait à heures interrompues^ suivant «on besoin, et que peu liii suflSsait,

Il atritait souveût à r£mpereur , dans te ^cours de ses campagnes , q[Q'bn le réveillait iubitement pour des eireonstânees iàstantanées : il se le-* Tait aussitôt; on n'eût pas deviné à ses jeux qu il venait de dormir r il dotanatt ses décisions où dictait des i*éponseâ avec la même clarté , la mStnë fraîcheur d'cj^it que si c'eût été en tout autue moment. G'^st ce qu'il ^fpei ait la préuence d'iesprii d'après mùiak : elle était complète et extraordinaîkie ekeic liiiw II est arrivé $ dans ces ci)*constanceS ^ qu'on l'a réveillé peut -être jusqu'à dix K)is dans la mèB»e huit, et on le troui^ait tbuîoûri^ rendé^-mi ^ pai*cë qu'il îi 'avait pas encore satisfait tout son beisoiû de sotaimeil. 'Se vantant un joui* de cette facilibé de sdmmeil , et

(Sept. 1816) D£ SAINT£-H£LÈNE. 567

du peu qu'il lui en fallait^ à un de ^es nûnistre$ (le général Clarke) , celiii-ci lui répondit plaisamment : «C'est bien ce (]ui nous désole « Sire ; » car c^est f^uyent à nos dépens^ il nons en • de^M^end parfois quelque chose. •

L'Empereur faisait tout par lui-même, et presque touJt par la voi^ de son cabinet. Il nommait à toutes les places, substituant la plupart du temps de nouFeaux noms à ceux dont ses ministres lui adressaient la proposition. Il Usait leurs projets, les adoptait^ les rayait ou les mo^ difiait. Il faisait jusqu'aux notes mêmes de son ministre des relations extérieures^ qu'il dictait à son secrétaire Méneval^ pour lequel il n'avait nul secret. C'était encore p^r l'intermédiaire de celttî^ qu'il écriyaijt aux souver^ns ; observant ayec enx un formulaire qu'il lui avait fait rédiger sur les protocoles du passé , et à la rigueur duq^^I il attachait beaucoup dlmportance* Les minij^res IravaiUaîemt tous en commua avec r£mpereur un jour fixe de la semaine , à moin-s de cas particuliers ou accidentels dans les aJOTaires .ou dans un dés ministères. Le travail de chacun se faisait en présence de tous les autres, qui pou-

368 MÉMORIAL (S«pt. i&tê)

▼aient y prendre part. Chacun vidait de la sorte son portefeuille. Un registre consacrait les délibérations; il doit en exister ui grand nombre de volumes. Les objets arrêtés demeuraient pour la signature 9 qui se faisait par rintermédlaire du ministre-secrétaire d'Etat , qui le certifiait. Parfois quelques-uns de ces objets, bien qu'arrêtés^ passaient au cabinet avant la signature , pour y être revus et modifiés. Le ministre des relations extérieures était le seul qui, prenant part au travail général des autres ministres, avait en outre, par la nature secrète de ses fonctions, un travail particulier avec l'Empereur. L'Empereur confiait le travail du personnel de la guerre à un de ses aides -^ de -camp de prédilection. Duroc a joui long-temps de cette confiance , puis Bertrand et Lauriston ; le comte de Lobau a été le dernier.

M. Méneval, d'une santé très-faS>le , et usé par le travail , eut besoin de repos. L'Empereur le plaça alors auprès de Marie -Louise. C'était un canonicat , disait-il , une vraie sinécure ^ mstis il ne s'en sépara néanmoins que sous la condition de revenir à lui dès qu'il serait rétabli; ce

(Sept; larS) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5^9

qu'il ne manquait pas de lui rappeler toutes les fois qu'il le voyait.

Avec Méneval finît Yttnité de travail dans le cabinet; il eut plusieurs successeurs ensemble ^ et le cabinet de l'Empereur devînt alors un bureau , une espèce d'administration assez nombreuse. * L'Empereur y admit, surJa recommandation d'autres qui croyaient pouvoir en répondre comme d'eux-mêmes, quelqu'un qui en i8i45 21^ moment de la crise, reçut l'ordre de brûler certaines pièces du cabinet. La restauration assise, il écrivit à un des ministres du Roi pour lui ofirir celles qui restaient encore, L'Empereur en trouva la preuve au vingt mars dans

* Depuis la publication du Mémorial, des renseigncmens plus authentiques que ceux que j'avais recueillis de pure tradition , m'ont appris que j'avais été tout à fait dans l'erreur en cet endroit. X'i/niVc de travail dans le cabinet,! sa marche, n'ont jamais cessé d'être les mêmes. A la retraite du baron Méneyal, le baron Fain, qui avait été son second durant six ans , devint son ' successeur avec les mêmes attributions et les mêmes fonctions, et le cabinet , bien qu'en éprouvant des mutations dans les personnes et dans leurs titres-, continua d'être numérîquomenl le même.

3;o MÉMailUL (Sept. 1816)

les papiers laissés aux Tuileries, et se contenta décrire en marge de la lettre. même du dépositaire ia6dèle s un tel est un traître^ un tel est un trattm; et reiMUt le papier en cet état, tout en raccoœpagttant de paroles pleines de bonté, à celui-là aiéeie<|m hii avait recommandé le cou* pable^ homme p du reste, pour son propre compte, disait l'Empereur en parlant du recommandant, d'un dévoilement et dWe fidélité à toute épreuve* Ce fot là tout le reproche que lui fit Napoléon^ et toute la vengeance qu'il fit peser sm* le coupable.

' Il doit donc ôtre rasté beaucoup de traces ou de pièces du traTail du <^abiiiet. Les débats du parlement d'Angleterre en ont fait connaître que les réclamations solennelles de Napoléon, lors de son retour au vingt mars, ont données pour fefeifiées^ Les^èces dtt cabinet ne seraient pas les seuls dobumen^ qui nous resteraient de cette administration à jamais célèbre. Il doit exister vingt ou trente volumes iû-fel. , autant de volumes în-4* de la correspondance des campagnes d'Itatie et d'Egypte , recueillie et classée par ordre.

(Sept. I816) DE SAINTE-HÉLÈNE. $yi

Il doit exister aussi peut*ètre soixante x^vl qua-^ tre-riiigts t^lutâës in4bl. des délibérfeitimis do conseil des ministres , rebtiëilUes par les secré* taires d'État duc de Btaissafio et coibte Dam.

Enfin ^ 1^ prbcès-^yeii>aiii( du Conseil d'Etat rédigés et mis en ofdre par M, Loctéh

Voilà de trai6 et grands titres de^çhûe f><mr NapolëîcHi. C'est snt ces xnonumeils immortefe ^ et arec «nk , qu'<Kit Qi!»t;Ii4 lés gonremeaiyem qui ont suivi , et c'est ià qtt^ ti^ndroot inérita^ blement puiser diâsormafô les idimnistcations de tous les tempt et de tous les pays , tant lesHbaises posées {>ar lui ont été B^res et isolides ^ taill 1^ jalons ont été bien placée , tant les r^ucines ont été prof<^de1s , tatit enfin bmk cet en^mbie porte le caracStèire dtt génie, fet la rectitude de la durée 1

JSaœedi 28.

Paroles oâraétâMItîqiiés ^toucbaht mit femme» — Dictée : de rSEDperear j>our unfe aouyeUe partie de ses Mé*moires.

Aujourd'hui TEmpereiÊr a |troli*té d'un peu de beau temps pour feire d«uâL tours «n calèche. Il avait besoin, disait -il, d'être secoué. U

S^a MÉMORIAL (Sept. i»i«]

lai restait un peu de fluxion ; sa joue gauche demeurait enflée. Il est rentré sur les trois heures. Quelque temps après, le travail lui manquant, il m'a fait appeler; nous avons fait quelques tours dé jsirdin. Ayant aperçu le docteur , il Ta fait approcher et en a appris que la veille , les commissaires russe et autrichien s'étaient présentés à la porte de Longwood; mais qu'ils en avaient été repoussés par la consigne imposée par le gouverneur.

Demeurés seuls, l'Empereur, après bien des objets, est venu à parler de ma femme, de ce qu'elle pouvait faire, de ce qu'elle serait de-* venue, etc., etc.

« Il est hors de doute, disait-il ensuite, que «votre situation à Sainte -Hélène ne la fasse » rechercher beaucoup , et n'inspire un vif inté- » rêt. Tout ce qui se rattache à ma personne » reste cher à bien du monde. D'ici , je donne

» encore des couronnes ! Oui , mes chers

» amis , quand vous retournerez en Europe, vous » Vous trouverez des couronnes ! »

Et puis revenant à ma femme. « Son meilleur » parti, disait -^i] avec une grâce et une bonté

(Sept. i8i(5) DE SAINTE-HÉLÈISE. S^S

«touchante, serait d'aller passer son veuvage i auprès de M adame, ou de quelqu'un des miens* » Ils auraient sans doute bien du plaisir à prendre » soin d'elle , etc.

Au retour , l'Empereur s'est mis au travail.

La <;ainpagne d'Italie était à-peu-près finie. Il m'a pourvu d'un nouveau sujet.

Note, écrivez : C'est ainsi que s'exprimait soudainement l'Empereur quand, U lui venait une idée. Voici ce qu'il dicta littéralement en ce mome#t ; il n'y a rien eu de changé ; il ne l'a jamais relu. .^

Note. — « La campagne d'Italie se trouvairt » finie , Las Cases , d'ici à huit jours , entre- » prendra l'époque depuis la rupture du trailé » d'Amiens jusqu'à la bataille d'Iéna.

» — En 1802, toute l'Europe est pacifiée.

^ Bientôt après toute l'Europe se met en guerre. » La République change et devient Empire. Jia » question maritime devient la question domi- » nante dans la rupture de la paix d'Amiens. •

» — Las Cases commencera par faire analyser » sous ses yeux , au petit Emmanuel , les moni- » teurs de cette époque ; il en fera au moins six

5;4 MÉMOHI^ (Sept. iSift)

» Où sept par jour y ce qui fera ceat qaatre-viagfc » dan» QB no» , ou une époque de six mois. 11 » feudr^ qu'il y ait au mcMns six mois d'aaalyséa » avant que nous commenciond le travail.

*^ » La partie antérieure à cette époque^ et » celle qui suivra sera préparée et Êiite par ces » Messieurs. Il faudra ^ dans l'azialyse , suivre » le modèle déjà prescrit à M. de MoQtbolon , » c'est-à^re, analyser le tout par évé«>e9aent ^ » avec indication de page et de mois ^ sans dis»^ » tinotion dç matières. ^

» Nous aurons pour graîfds faits :

» I*. Histoire de la flotille. ^

» 2^. Déclaration de TAutricIie.

» 3*. Mouvement (Jçs escadres.

» ^\ Bataille de Trafalgar.

» 5*. Ulm , Âusterlitz.

» 6*. Paix de Vienne.

» 7^ Négociation de lord Lauderdale à Paris.

» a\ Bataille dléna.

jà reporter 4 leurs places

« i\ Confuration de Georges.^ » 2^ Affaire du duc d'Enghien.

(S«pt. 1816} DE SAINTE-HÉLÈNE. Zy5

» 3^ Sacre de l'Empereur par le Pape.

» 4*'- Organisation impériaje.

« Ce sera une des belles parties de Thistoire » de France , puisque d'un côté , et dans Tinter- » valle d'une année , on voit un Pape venir en » France, sacrer un Empereur, ce qui ne s'était » pas renouvelé depuis mille ans , et que de 9 l'autre , on voit les drapeaux français flotter sur » Vienne et sur Berlin ; l'empire romain dissous » et la monarchie prussienne disparue. »

Je me complais à consigner ici littéralement cette dictée brute, ou les idées premières de l'Empereur, afin de mieux faire connaître toute sa manière.

On conçoit toute l'ardeur avec laquelle mon fils et moi nous nous consacrâmes dès cet instant à ce travail , dont nous sentions tout le prix. Toutefois nous n'avions point encore complété l'analyse de nos six mois, quand j'ai été arraché de Longwood. Si ce travail n'a pas été accompli , qu'elle perte pour l'histoire ! ! ! *

* Il paraît que les campagnes d'Italie et d'Egypte sont les deux seuls ouvrages, de la vie de Napoléon, compté-

5;6 MÉMORIAL (Sept. »Bi6)

Dimanche 29.

Sur un trou dans le jardin.

Pendant le dîner, on parlait d'une mare d'eau qui se trouve dans notre jardin , fort près de nous, et assez profonde pour qu'un agneau s'y fut jadis noyé en voulant y boire. L'Empereur , à ce sujet, a dit à^quelqu'un de là maison:

« Est-il possible, Monsieur, que vous ne l'ayez » pas encore fait combler? Combien vous seriez » responsable , et quel cbagrin vous vous prépa- » reriez , si votre fils venait à s'y noyer, et rien » n'est plus possible. » Comme on lui répondait » qu'on l'avait voulu souvent , mais qu'il était » impossible d'obtenir des ouvriers. Ce n'est pas » une excuse, a repris vivement l'Empereur, si > mon fils était ici , j'eusse étéie combler de mes » propres mains. »

L'Empereur , déjà au lit, m'a fait appeler ; il avait, disait^l, des renseignemens et des dates

tcment finis. Du reste, nous ne tarderons pas, assure-t-on, à jouir de toute la collection des manuscrits, le bruit étant que MM. les frères Bossange doivent en donner bientôt une édition de luxe au public.

(Sept. 1816) DB SAINTE-HÉLÈNB. S77

à me demander sur des objets qui nous con-

cernaient essentiellement.

Belles dictées de V Empereur; détails , particularités caractéristiques^ etc.

Toutes les fois que l'Empereur traitait un sujet, pour peu qu'il s'animât , ses paroles eussent, pu supporter l'impression. Souvent aussi, quand une idée le frappait vivement, il dictait à celui de nous qui était sous sa main àes morceaux qui , dès ce premier jet, se trouvaient du dernier fini. Ces Messieurs doivent avoir beaucoup de ces dictées, toutes bien précieuses. J'en veux bien à l'état de mes yeux, qui , m'empèchant d'écrire , me privait la plupart du temps de cette bonne fortune.

Voici ce qu'il s'est trouvé dicter lorsque les papiers ministériels anglais parlaient de grands trésors que Napoléon devait posséder, et qu'il tenait sans doute cachés.

« Vous voulez connaître les trésors de Napoléon ? Ils sont immenses, il est vrai ; mais ils sont 6. 24

3;8 MÉMORIAL (Sept. 1816)

exposés au gxmd jour. Les Toici : le beau ha3$in d'Anvers, celui de Flessingue, capables de contenir les plus nombreuses escadres, et de les préserver des glaces de la mer ; les ouvrages hydrauliques de Dunkerque , du Havre , de Nice ; le gigantesque bassin de Cherbourg ; les ouvrages maritimes de Venise ; les belles routes d'Anvers à Amsterdam , de Mayence à Metz^, de Bordeaux à Bayonne; les passages du Simplon, du Moat- Céob > du Moiat-^e&èyre ,. de la Corniche , qui ouvrent les Alpes daas.quatre directions ; danscela $eulvou3 trouveriez plus de huiteeat onllions.Ces paissages suxpasseAt en hardiesse, en graadenf et ea eSort de l'art , tous les travaux des Romaîas. les routes des.Pyréjttées a»x AJpes.,. de Panne à la Speasia^ de Savoie au Piemoat ^h$ ponts. d'Iéna, d'Auâtevlitz, de& Arts, de Sèvres^, de Tours, de Rouanne, de Lyon, de Turin, de l'Isère, de laDuraoce, die Bordeai»x,,de Rouen, etc. ; le canal qui joint le RhiBi au. Rhône par Ise Xkkuhs , unissant les mers dse Holiaad)eaveck.Médil)erranée;,Gelw cfai unit l'Escaut à la Sommée, pignant Amsterdam à Parisi cekiî qui join b la^Rance à la Yilame^ lis canal d'Arles, cehui de Pime, eeluè du Rhin'; le desrà-

(Sept. 1816) DE SMNTE-HÊLENE. 879

chement des marais de Bourgoing, du Gotentin , de Rochefort ; le rétablis^emètii de la plupart des égliseâ démolies peiïdaiîl la rérblation ; Fëlëvalion de nouvelles; la eotistruction d'on grand nombre d etablissemens d'industrie pour rextii*^ pation de la mendicité ; la construction du Louvre, des greniers publics, de la Banque; du canal dé rOurcq ; là distribution des eauï dans la vîMè de Paris ; fes nombreux égoûts, les quais, les efmbelHssemrens et les monumens de cette grande capitale ; ses travaux pour rembellîssemenfi dé Rome ; ïe rétablîsseïneiîrt dès înantifactures de Lyon ; la création de plusieurs centaines de maftùfactûfes de cototï , de filature et de tissage qui èttiploîentplusî^urs millions d'ôti'^rîeVs; des fonds ' accumulés p^our créer plus dé quatre cents^ manufactures de stfc^e de betterave , pour là consomm'atioti d une partie de là France , qui auraient foui^ni le sucre au tnêtne prix que celui des Indes , si elleâ eussent continué d'être encouragées seulement encore quatre ans ; la substitution du pastel à l'indigo , qu'on fût venu à' bout de se ptôcurei' en France à la même perfection et à aussi bon marché que cette production des co-

380 HËMOaiAL (Sept. 1816)

lonies ; le nombre des manufactures pour toute espèce d'objets d'art, etc. , etc. 9 etc.; cincjuante millions employés à réparer et à embellir les palais de la couronne ; soixante millions d'ameublemens placés dans les palais de la couronne en France , en Hollande, à Turin , à Rome ; soixante millions de diamans de la couronne, tous achetés avec l'argent de Napoléon ; le Régent même , le seul qui restât des anciens diamans de la couronne de France, ayant été retiré par lui des mains des juifs de Berlin , auxquels il avait été engagé pour trois millions ; le Musée Napoléon estimé plus de quatre cent millions , et ne contenant que des objets légitimement acquis, ou par de l'argent ou par des conditions de traités de paix connus de tout le monde , en vertu desquels ces chefis-d œuvre furent donnés en commutation de cession de territoire ou de contributions; plusieurs millions .amassés pour l'encouragement de l'agriculture , qui est l'intérêt premier de la France ; l'institution des courses de chevaux ; l'introduction des mérinos, etc.

» Voilà qui forme un trésor de plusieurs mil- Vai^s qui durera des siècles!

(Sept. 18163 DE SAÏNTE-HÉLÈNE. 38i

9 Yoilà les monumens qui confondroùt la calomnie !!!... L'histoire dira que tout cela fut accompli au milieu de guerres continuelles, sans aucun emprunt, et même lorsque la dette publique diminuait tous les jours, et qu'on avait allégé les taxes de près de cinquante millions. Des sommes très-considérables demeuraient encore dans son trésor particulier ; elles lui étaient conservées par le traité de Fontainebleau , comme résultant des épargnes de sa liste civile et de ses autres revenus privés. Elles furent partagées , et n'allèrent pas entièrement dans le trésor public , ni entièrement dans celui de la France ! î ! »

Dans une autre occasion, l'Empereur lisant dans un journal anglais que lord Castlereagh , dans une assemblée en Irlande, avait dit que Napoléon avait déclaré à Sainte-Hélène qu'il n'aurait jamais fait la paix avec l'Angleterre que pour la tromper, la surprendre et la détruire, et que si l'armée française était attachée à l^mpereur, c'est parce qu'il donnait en mariage à ses soldats les filles des plus riches familles de son empire; l'Empereur ému, dicta: « Ces calomnies contre un homme qu'on opprime aveo

58a MÉMORIAL (Sept. i8i6)

une telle barbarie , et qu'on prend à la gorge pour Tempêcher de parler, seront repoussées par toutes personnes bien nées et capables de sentir. Quand Napoléon était sur le premier trône du inonde , alors sans doute ses ennemis ont eu le droit de dire tout ce qu'ils ont voulu; sa conduite était publique et servait de suffisante réponse; quoi qu'il en fût, elle était du dépar»^ tement de l'opinion et de l'histoire ; mais aujourd'hui de nouvelles et basses calomnies tiennent à la dernière lâcheté , et ne rempliront pas leur but. Des millions de libelles ont paru et paraissent tous les jour$ ; ils sont sans effet : soixante millions d'hommes des contrées les plus policées de l'univers élèvent leurs voix pour ks cout foi^dre, et cUiquantç mi^Ie Anglais qui voyagent ççiaintenant i^ur le coipitinçin^ , appôr^erçyat chez eux la vérité au^ peuples des trois royaumes, qui rougiront d'avoir été si grossièrement trompés* » Quant au bjU qui a traîné Napoléoa sw ua roc, c'est un ?cte de proscription semblable à ceux de Sylla, et pis ei^core. Les Bomajins pour-! suivirent Ânnibal jusqu'au fond de la Bytinie; Flamioius obtint du roi Prusîas la mort de ce

(Sept. ï8i6) DE S^lIÎ^TE-HÉLÈNE. 5j83

grand homme, et pourtant à Rome Flamiaîus fut accusé d'avoir agi ainsi pour satisfaire sa hàiué personiielle. Eu vain âllégua-4-il qu'Anûibal, en* core dans la vigueur de l'âge, pouvait être dangereux, que sa mort était nécessaire; mille voix répondirent que ce qui est mjuste et ingénéreux ne peut jamais être avantageux à une grande nation; que de tels prétextes justifieraient les assassinats, les empoisonnemens et toute espèce

de crime! Les générations qui suivirent

reprochèrent cette lâcheté à leurs ancêtres. Elles auraient payé bien cher pour effacer nne telle tache de leur histwre. Depuis le renouvellenient des lettres parmi les nations modernes; , il n'est point de génération qni n'ait uni sei^ imprécations à celles que proféra Annibftl ati moment de boire la ciguë : it maudissait cette Rome , qui , à une époque où ses flottes et ses légions couvraient TEurope, TAsie et l'Afrique, assouvissait sa colère sur un homme seul et désarmé, parce qu'elle le craignait, ou qu'elle prétendait le craindre.

» Mais tes Romains ne violèrent jamais l'hospitalité : Sylla trouva un asile ^ans la n^ison de Marius. Flaminius avant de proscrire Annibal,

584 MÉMORIAL (Sept. 181G)

ne l€ reçut pas à bord de son raisseau, et ne lui déclara point qu'il ayait des ordres de le bien recevoir ; la flotte romaine ne le transporta pas au port d'Ostie ; bien . loin d'avoir recours à la protection des lois romaines, Annibal préféra confier sa personne à un roi d'Asie. Lorsqu'il fut proscrit, il n^étail pas sous la protection de l'é? tendart romain : il était sous les drapeaux d'un roi ennemi de Rome.

» Si jamais, dans les révolutions des siècles, un roi d'Angleterre vient à comparaître devant le redoutable tribunal de sa nation, ses défen* seurs insisteront sur l'auguste caractère de Roi , le respect dû au trône , à toute tête couronnée, à l'oint du Seigneur! Mais ses adversaires ne seront-ils pas en droit de répondre : Un de ses ancêtres proscrivit son hôte en temps de paix; n'osant pas le mettre à mort en présence d'un peuple qui avait ses lois positives et ses formes régulières et publiques, il fit exposer sa victime sur le point le plus insalubre d'un roc situé au milieu de l'Océan, dans un autre hémisphère.

Cet hôte y périt après une longue agonie , tourmenté par le climat, les besoins et les injures

(SepU 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 585

de toute espèce ! £h bien ! cet hôte était aussi un grand souverain, élevé sur le bouclier de trente-six millions de citoyens, II fut maître de presque toutes les capitales de l'Europe; il vit à sa Cour les plus grands rois ; il fut généreux envers eux tous, il fut pendant vingt ans l'arbitre des nations ; sa famille était alliée à toutes les familles souveraines, même à celle de TAngle^ terre ; il fut deux fois l'oint du Seigneur; il fut deux fois consacré par la religion !!!!!!»

Ce dernier morceau est certainement trèsbeau de vérité, de diction et surtout de richesses historiques.

L'Empereur dictait toujours sans nulle prépa** ration. Je ne lui ai jamais vu , dans aucun cas , faire de recherche sur notre histoire, ni sur aucune autre ; pourtant personne n'a jamais plus heureusement cité l'histoire , avec plus de justesse , plus à propos , ni plus souvent. On eût dît même qu'il ne la savait qu'en citations , et que ces dernières lui venaient comme par inspirations. C'est ici pour moi le lieu de dire quelque chose qui m'a souvent occupé , sans que j'aie pu me l'expliquer, mais qui est trop remar-

MEMORIAL (Sept. 1816)

quable , et dont j'ai été trop souvent le témoin pour le passer sous silence ; c'est qu'on eût dit qu'il existait en INapoléon une foule d'objets qui y demeuraient comme en réserve pour apparaitre avec éclat dans les circonstances soignées ; qui^ dans les momens d'insouciance, semblaient plus que sommeiller y lu» être pour ainsi dire étrangers. Sur l'histoire , par exempte, combien de fois ne m'a- 1 -il pas demandé si saint Louis était avant ou après Pbilij^-^te-Bel, ou autre chose semblable. £h bien, i'occasioo arrivaitelle pour lui ? Alors il faisait sans hésiter les citations les plus minutieuses ; et lorsqu'il m'est arrivé de douter parfois, et que j'ai été vérifier, le tout était de la plus scrupoleuse exactitude ; }e ne l'ai jamais trouvé en défaut.

Autre singularité de même nature : L'Empereur, dans l'oisiveté de la vie et le bavardaige , estropiait sauvent les noms les plus familiers, mfern^ le& nôtres; et je ne crois pas que cek lui fut arrivé en publie. Je l'ai en^tendu cent fois dans nos promeiiadea, réciter krÊuueuse ti<rade d'Auguste , et jamais il n'a manqué de dire : « Prends un siège, Sylla. » It faisait, la plupart

(Sept. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 387

du temps, des noms propres à sa fsintaisiè; et une fois adoptés ils demeuraient toujours, bien que nous prononçassions les véritables oent fois par jour à ses côtés ; et si nous eussions adopté les siens , son oreille en eût été choquée. Il en était de même de Tortbographe ; la plupart du temps il n'en écrivait pas un mot, et si nos copies lui eussent été portées avec de pareilles fautes, il s*en fût plaint.

Un jour TEmpereur me disait t « Vous n'é-*

» crîvez pas l'orthographe , n'est-ce pas? » Ce qui

fit sourire malignement le voisin, qui prenait

cela pour un jugement. L'Empereur, qui s'en

aperçut , reprit : « Du moins , je le suppose ; car

» un homme public et dans les grandes affaires ,

» un ministre, ne peut, ne doit pas écrire l'or-

» thographe. Ses idées doivent courir plus vite

» que sa main j il n'a le temps que de jeter des

» jalons; il faut qu'il mette des mots dans des

» lettres , et des phrases dans des mots 5 c'est

» ensuite aux scribes à débrouiller tout cela. »

Or, l'Empereur laissait beaucoup à faire aux

scribes; il était leur désolation : son écriture

composait de véritables hiérogliphes; elle était

MÉMORIAL (Sept. 1816)

illisible souvent pour lui-^mème. Un jour mon fils , lui lisant un des chapitres de la campagne d'Italie , s'arrête tout court , cherchant à déchiffrer. « Gomment, le petit âne, dit TEmpe- » reur, ne peut pas relire son écriture? — Sire, » c'est que ce n'est pas la mienne. — Et de qui » doûc? — Celle de Votre Majesté. — Coînment,, n petit drôle, prétendez -vous m'insulter? » Et l'Empereur prenant le cahier fut fort long-temps à chercher; et puis le jeta en disant : « Il a ma » foi raison , je ne saurais dire ce qu'il y a. »

Il lui est arrivé souvent de me renvoyer les copistes pour essayer [de leur déchiffrer ce qu'il n'avait pu retrouver lui-même.

L'Empereur expliquait la netteté de ses idées et la faculté^ de pouvoir sans se fatiguer prolongera l'extrême ses occupations, en disant que les divers objets et les diverses affaires se trouvaient casées dans sa tête comme elles eussent pu l'être dans une armoire. « Quand je veux> » interrompre une affaire, disait-il , .je ferme son » tiroir , et j'ouvre celui d'une autre. Elles ne se » mêlent point, et ne me gênent ni ne me fati-i » guent jamais l'une par l'autre. »

(Oct. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 589

Jamais non plus il nVvait éprouvé, dîsait-ril, d'insomnies par la préoccupation involontaire de ses idées. « Veux -je dormir, je ferme tous ». les tiroirs , et me voilà au sommeil. » Aussi obsenraît-il qu'il avait toujours dormi quand il en avait besoin et à peu près à volonté.

Mardi i^^ Octobre.

Mon Atlas. — Fatalisme, etc. — Le Gouverneur insiste vainement pour être reçu de l'Empereur.

Quand je suis entré chez l'Empereur, il avait, mon Atlas entre les mains. Il allait et revenait sur diverses feuilles généalogiques, dont il tient à merveille , désormais , tous les rapports et la correspondance. Il l'a refermé disant : « Quel » enchaînement l Comme tout se suit et s'ap- » puie. Comme tout se débrouille, se grave dans • l'esprit! Mon cher, quand vous n'auriez fait » que montrer la véritable manière d'apprendre, » vous auriez rendu un grand service. Libre à » jcKacun désormais d'habiller votre squelette à » sa façon ; on le perfectionnera sans doute en- » core ; mais l'idée mère vous demeurera, etc. »

Dans divers sujets de conversations qui ont

590 MÉnOKIAL (Oct. 1816)

suivi, le fomliême s'est trouvé mentionné, et TEmpereur a dit à cet égard des choses curieuses et remarquables 9 entre autres : « Ne me w fait -on pas passer pour imbu du fatalisjife , » m'a-t-il demandé? -^ Maïs, oui, Sire, da » moins parmi beaucoup de gens.-*^Eh bien!...» » Eh bien! il faut laisser dire; aussi bien, on » peut vouloir imiter, et cela peut avoir parfois

» son utilité Ce que sont les hommes pour-

»tant!.... On est plus sûr de les occuper, de » les frapper davantage par des abstirdités ^ que » par des idées justes; mais un homiâe de bon » sens peut -il bien s'y arrêter un instante Ou » le fatalisme admet ïe libre arbitre , ou îl le » repousse* S'il l'admet ^ qu'éSt-ce qu'un résôff- » tat déjà fisé d'avance, vous dh-6n, et qûé » pourtant 1^ moindre détènnmatioiï , un seul » pas, une seule parole vont feire varier à Tin- » fini ? Si le fatalisme au contraire ft'a(dmet pas » le libre arbitre , c'est bien atftre chose; alors, » quand vouç venez au monde , îl n'f a ^W^ » qu'à" vous jeter dans votre bef<>eiau ,• sans voù^ » donner aucun soki;s'il est irrévocablement filé » que vous vivree , bien ^'on ne vous donne à

(Oct. iSi6) DE SAINTE-HÉI^ÈNE. 5()i

» boire ni à manger , vous grandirez toujours. » Vous voyez bien que ce n'est pas une doctrine » soutenable, ce n'est qu'uAmot. Les Turcs eux- » mêmes, ces patrons du fatalisme^ n'en sont pas » persuadés ; autrement il n'y aurait plus de mé* » decine chea eux , et celui qui occupe un troi* » sième étage , ne se doanerait pas la peine de » descendre longuement lesescatiers, il descet»* » drait tout de suite par la fenêtre , et vous voyez » à quelle foule d'absurdités cela conduit, etc. » Sur les trois heures, on est venu dire à l'Empereur que le Gouverneur désirait lui commu* niquer des instructions qu'il venait de recevoir de Lcmdres. L'Empereur a fait répondre qu'il était inralade, qu'on pouvait les hii faire parvenir, cm le» eommuniquier à quelqw'uiîi' des siens; mais le Gouverneur insistait, disant qtr'il voulait hiî en faire part directement* II avait ausisi , disait-il, à nous entretenir en particulier, après avoir parlé au Général. L'Empereur ayant refusé de nouveau- de le recevoir, il s'est retiré en disant <Ju'on voulût bien lui faire connaître quand il pourrait voir le Général : ce qui pourrait être long , l'Empereur , auprès duquel fêtais en cet

Sga MÉMORIAL (Cet. 1816)

instant 9 m'ayant dit qu'il était déterminé à ne jamais plus le recevoir.

Après dîner 9 l'Empereur s'est fait apporter YalmontdeBomareetBuffon. Il a cherché ce que ces auteurs disaient sur les différentes espèces humsdnes, sur la différence du nègre et du blanc ; il en a été très-peu satisfait. Il nous a quittés de bonne heure : il souffrait

Mercredi a*

. ' L'Empereur m'avait dit qu'il voulait absolument se remettre à l'anglais^ qu'il fallait que je le forçasse chaque matin à prendre sa leçon.

Fidèle à cet ordre , je me suis rendu chez lui vers midi et demi ; j'ai été malheureux dans le choix du moment ; l'Empereur étendu sur son canapé , sommeillait après son déjeûner. J'ai dû le contrarier, et je l'étais fort pour mon compte. Toutefois il n'a pas voulu me .laisser ressortir, et a lu de l'anglais pendant près d'une demi-»heure. Il n'était pas très-bien. Il a fait sa toilette. Comme je lui ai dit que notre travail était prêt, il s'est proposé d'abord de s'occuper des chapitres de la campagne d'Italie ; mais il a

(Oot. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. SqS

changé de pensée, et a travaillé toute la journée à d autres objets • • . • •

Vers les cinq heures il a voulu sortir ; il a trouvé qu'il faisait trop froid. Après dîner , il a vcmlu vainement essayer de la lecture ; il n'a pu continuer : il se trouvait fatigué, endormi, souf*^ frant , et s'est retiré presque aussitôt

Jeudi 3.

Jurisprudence; Gode; Herlio. etc. — Monumeos d'Egypte. — Projet d*uo temple égyptien à Paris.

L'Empereur , après son déjeûner, a fait quel* ques tours de jardin. Nous étioni^ tous autour de lui ; il a causé des communications que le Gouverneur avait à nous faire , et a passé en revue les diverses conjectures que chacun de nous formait à cet égard , les unes bonnes , les autres mauvaises. Le temps était supportable i il a demandé la calèche, et nous avons fait le tour du bois. La chaleur, la pesanteur de Tat^ mosphère , bien que le^ soleil fut couvert , Ta forcé de rentrer. 11 s'est mis au travail , et a dicté à mon fils jusqu'à cinq heures.

394 HIÉ&IORIAL (Ocl. 1816)

Nous avons essayé de nouveau quelques tours de jardin ; jnais déjà le froid eti'humidité étaient (sensibles : il est rentré et m'a dit de. le suivre pour causer. Il a feuilleté un ouvrage anglais , et s'est arrêté sur la jurisprudence , les proeé^ dures civiles et criminelles des deux pays de France et d'Angleterre , cherchant à les comparer. On sait combien il est fort sur nos codes ; mais il connaît peu ceux d'Angleterre ; et ^ à l'exception de quelques points généraux , je n'ai pu répondre à ^es questions. Dans le cours du. sujet, il a dit : < Les lois qui sont, en théorie, le » type de la clarté , ne deviennent que trop sou- » vent un vrai chaos dans l'application. C'est que » les hommes et leurs passions détériorent tout «ce qu'ils manient, etc.... On ne peut échap- » per à l'arbitraire du juge qu'en se plaçant » sous le despotisme de la loi , etc.... J'avais » d*abord rêvé qu'il serait possible de réduire les » lois à de simples démonstrations de géométrie, » si bien que quiconque aurait su lire , et eu pu » lier deux idées, eût été capable de prononcer; » .mais je me suis convaincu presque aussitôt que » c'était une idéalité absurde. Toutefois , ajoutait*

(Oct. 1816) DB SÂINTB-HÉLÈNB. SgS

» il, j'aurais voulu partir d'un pjcnnt arrêté ; suivre » une route uni(p)e , connue de tous ; n'avoir n d'autres lois que celles inscrites dans le seul » code 9 et proclamer^ une fois pour toutes, nul » et non avenu tout ce qui ne s'y trouverait pas » compris ; mais avec les praticiens , il n'est pas r facile d'obtenir de la simplicité ; ils vous prou- » vent d'abord qu'elle est impossible , que c'est 9 une ' véritable chimère ; puis ils essayent de » démontrer qu'elle est même incompatible avec • la sûreté, l'existence du pouvoir. Celui -ci » demeure seul et constamment exposé, disent* »ils^ aux machinations improvisées de tous; il » lui faut donc au besoin des armes en réserve » pour les cas imprévus. Si bien, observait Napo- » léon, qu'avec quelques vieux édits de Chilpéric » ou de Pharamond, déterrés au besoin , il n'est » personne qui puisse se dire à l'abrî d'être » dûment et légalement pendu.

» Au Conseil d'Etat, disait l'Empereur , j'étais » très-fort tant qu'on demeurait dans le domaine » du code ; mais dès qu'on passait aux régions » extérieures , je tombais dans lies ténèbres-, et 1 Merlin alors était ma ressource ; je m'en servais

390 MÉMORIAL (Cet. i8t6)

» comme d'aa flambeau. Sasi« être brillant , il est

• fort érudit , puis sage , droit et honnête ; un « desTétérans de la Tieille bonne cause: il m'était

• fort attaché.

. » A peine le code eut paru , qu'il fut suivi » presque aussitôt, et comme en supplément ,

• de commentaires , d'explications , de déyelop- » pemens , d*iaterprétations , que sais-je f Et t j'avais coutimie de m'écrier : Eh ! Messieurs ,

• nous avons nettoyé Técurie d'Augiàs , pour

• Dieu ne l'encombrons pas de nouveau ! etc. »

A dtner, l'Empereur a dit des choses fort cu- Heuses sur l'Egypte tcnichant un des chapitres qu'il avait dictés sur la religion, les usages, etc* U fusait observer comme bien digne de renMrque que du même coin de terre étaient sortis les trois cultes qui avaient déraciné le polythéisme, et •couvert tout le globe de laeonnaissanc^ d'un seul Dieu. Alors analysant de la manière la plus ingé^nieuse les deux religions de l'Orient et de IHDcddent, il disait que la nôb^e était toute spiritaeiiej et celle de Mahomet toute smsuelée; que les châlimens dominaient chex nous: c'était l'enfer et 6es supplices étemels; tandis que ce n'étaient que

(Oêt. iBtS) DR SAINT£*11ÉLÈN£. tj^

récompenses chez les^ MusulaatansXleshbciris &ux yeux bleus ^ les bocages riâns, les fleuves de lait; et de là il coueluait , en opposant les d^ix Feli«^ gionsy que Ton pourrait dire que lune était une menace , elle se présentait comme la reEgion de lacrainte; que f autre au contraire était une prchmesse ^ et devenait la religion des attraits» etc. On trouvera du reste toutes ces choses et une foule d'autres aperçus aussi neufs que piquànsdans les chapitres du Grand Maréebal»

De là l'Empereur est revenu à son expéditîpft de Syrie, et a posé comme prkicipal butâeTéxpédition d'Egypte 1 ébranlement de la puissanceanglaise dans les quatre parties du monde, eik amenant une révolution capable de changer toute lafacederOrient, el de donner de nouvelles des-^ linées aux Indes. L'Egypte , disait-il , devait nous tenir lieu de Saint-Domingue et de nos colonies d'Amérique, concilier la liberté des Noirs avec la prospérité de notre commerce , etc. , etc. Cette nouvelle colonie eût ruiné les Anglais en Amé-^ rlque , dans la Méditerranée^ et jusque sur les bords du Gange , etc. , etc.

Puis répondant au reproebe qu^on kii avak faiit

S98 HÉMOfllAL (Oct. 1816]

d'avoir déserté son armée, il disait : «Je n^avais » fait qu'obéir au cri de la France qui me rappe- » lait pour la sauver, et j Vn avais le droit : j'avais » reçu du Directoire carte blanche pour toutes » mes opérations dans le bassin de la Méditer- » ranée , en Afrique et en Asie ; f avais des pou- » voirs en règle pour traiter avec les Russes, les » Turcs , les Barbaresques et les princes de Tlnde. » Je pouvais à mon gré me nommer un successeur , » ramener l'armée , ou revenir de ma personne si ji je le jugeais à propos^ »

Et revenant au sol égyptien , il trouvait que tout ce qu'il avait vu en Egypte, et principalement tous ces fameux débris tant vantés , ne sauraient néanmoins supporter la comparaison , ni donner l'idée de Paris et des Tuileries. La seule différence de l'Egypte à nous, était, à son avis, que l'Egypte , grâce à la pureté de son ciel et à la nature de ses matériaux, laissait subsister des ruines étemelles; tandis que notre température européenne n'en admettait point chez nous, où tout se trouvait rongé et disparaissait en peu de temps. Des milliers d'années, disait-il, laissaient des vestiges sur les bords du Nil ; on n'en" trouverait pas

(Oet. 1816} DE SAINTE-HÉLÈNE. S99

après cin(|uaiite ans sur les bords de la Seiue. Il regrettait fort, du reste , de n'ayoir pas fait ccmstruire un temple égyptien à Paris : c'était un monument , disait-il, dont il voudrait ayoir enrichi la capitale, etc* , etc.

Veadredî 4.

Ressources dans rémîgratioo ; anecdotes, etc. — Communications officielles. — Nouvelles offenses.

Sur le midi , je suis entré chez l'Empereur , qui a pris une très-bonne leçon d'ajigl«is dans Télémaque : il s'est résolu à reprendre ma méthode ; il l'apprécie et en éprouve, dit-il, tout le bénéfice, lime trouvait^ observait-il, de grandes dispositions à être un fort bon maître d'école ; et je répondais que c'était le fruit de mon expérience. Il m'a fait entrer alors dans beaucoup de détails sur le temps où je donnais des leçons à Londres, durant mon émigration, et s'en amusait fort.

« Mais au fait, a-t-il dit, vous autres, vous ayez » dû honorerle métier, sinon par votre science, » du moins par vos manières. » Et je lui ai appris alors qu'un de nos prince;5 avait doxmé des leçons de mathématiques dans son émigration. «£t cer

4oo MÉMORIAL (Oct. 1816)

» seul acte, s'esl-il écrié TiTement, en fait nn » hcmime ; il atteste quelque mérite; assarément ^ » Toilà un des plus grandssuccès de ïf^de Geulis. » Et je lui ai rendu une anecdote singulière qu'on m'arait racontée à ce sujet.

«Le prince, disais*je, était en Suisse; il se. » trouyait avoir besoin de cacher soigneusement » son existence , et Toulait prendre un nom qui » eût Tair de quelque Térité* Un de nos évèques » du Midi n'imagina rien de mieux que de lui » donner celui d'un jeune Languedocien alors à » Nîmes, et très-zélé protestant^ ce qui conve^ » nait fort en cet instant , parce que le prince se » trouvait dans un canton protestant , n'y ayant i certainement nulle apparence, observait le- » vèque , qu'il vînt jamais les démentir. Or , it » était arrivé que le jeune bomme avait marché » aux armées , qu'il était devenu aide-de-camp » de M. de Montesquiou , et qu^à peu de temps » de là, il avait émigré précisément en Suisse , » avec son général. Quelle ne fut pas sa surprise » de se trouver à table d'hôte, avec quelqu'un » qui avait son nom , sa reli^on , était de sa ville ! » C'était précisénieni la scène des deux Sosie;

(Cet. t8i6) DB SAINTE-HHLÈNB. 4ot

» mais ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est que » le nouveau vemi avait aussi changé son non) ^ » et se cachait soigneusement. On ne trouve dé 9 ces incidens que dans les romans , et on ne les » croit pas possibles. Peut-être celuî-cî a-t-il été » un tant soit peu arrangé ; cependant , je croi- » rais presque pouvoir afiEirmer le tenir de la » bouche même du véritable Sosie.

» Mais , observait ensuite l'Empereur^ ceux de

» vous autres émigrés qui vous étiez crée des res-

» sources au dehors , en rentrant en France ^

» vous avez dû vous trouver dépaysés ^ ruinés de

» nouveau? — Oui, sans doute, Sire; car nous

» ne retrouvions rien , et nous venions d'aban-

» donner le peu que nous nous étions fait; mais

1 nous n'avions pas calculé. Llmpatience de re->

» voir le sol natal l'avait emporté ; aussi , beau-»

» coup se trouvèrent bientôt dans le plus grand

» dénuement, sans quoi que ce fût au monde ^

» bien que de grande connuissance, d'intimité ^

» de familiarité même avec beaucoup de grands

* personnages du jour, de vos ministres j Sire,

» de vos conseillers d'Etat et autres ; circons-

» tance qui suscita une saillie assez plaisante à

4oa MËMORTAL (Oct> 1816)

1 l'un de nos e$prU$ : rencoiitrant, dans le salon » de la marine, Tun des siens y et tous deux fort » embarrassés de leur subsistance , il s'écria ea » forme de consolation : Mon cher , si nous ve- » nons à mourir de faim, nous pourrons encore » avoir deux ou trois ministres à notre enterre- / 9 ment. «L'Empereur en a beaucoup ri, et convenait que le mot peignait à merveille la situation du temps et des choses.

Après la leçon d'anglais et la conven^tion qui a suivi , l'Empereur est sorti pour se promener. Mous avons gagné le fond du bois , où la calèche est venue nous joindre.

Âû retour de la promenade, le docteur est venu dire à l'Empereur que le colonel Reade , qu'il avait consenti de recevoir en lieu et place du Gouverneur, demandait à lui être présenté. Cet officier a remis à l'Empereur une note assez, longue. L'Empereur m'a appelé pour en être l'interprète. C'étaient les communicatioôis que sir lludson Lowe avait vainement essayé , durant trois ou quatre jours , de faire lui-n^me en personne. C'était une satisfaction qu'il se ménageait vis^à-vis de l'Empereur ; car elles étaient expri-

(OetJ iSi6) ]>£ SiLinm-HÉlÈNË. 4o5

mées dans les termes les plus offensans. Ce trait est caractéristique^ il n'a pas besoin dé commen-* taire. On trouvera cette note aux pièces officielles , ou j'y reyiehdrai lorsqu'elle aura amené un résultat *. La dureté des expressions et surtout la menace qui s'y trouvait souvent répétée contre nous , d'être arraches d'auprès "de FEinpereur, nouis a occupés désagréablement, et a répandu sur nous tous beaucoup de sombre tout le reste du jour.

Samedi 5.

L*£mpereur lit mon journal et me dicte. — - Conférence entre )e Grand-IVlaréchal et le Gouyerneur. ,

J'étais encore couché , lorsque, d'assez bon matin, j'ai entendu la porte de ma chambre s'ou*

* On a dû Toir que je renvoie souvent aux pièces oflîcielles. Si on ne les trouve pas ici , ce n'est pas ma faute. L'Empereur m'avait chargea ï^ongwood de. les garder toutes et de les tenir classées ; leur ensemble composait nos petites archives; je comptais y avoir i-e cours au besoin; niais lors de mon enlèvement par sir Hudson Lowe, et de la saisie de tous mes papiers, je me trouvai séparé de ces pièces, que je n'ai plus le moyen de me procurer aujourd'hui.

4o4 MÉMORIAL (OcU iSitf)

Trir doQcem^iil; : elle est si encooibrëe par ison ht et celui de mon fik , qu'on arrite difficilement à moi. J'ai aperçu un braâi entr'ouTFantavec autorité mon rideau; c'était celui du maître. Heureusement je me trouvais entre les mains un ouvrage de géométrie , ce qui Ta édifié , et sau* vaity a»t-«il dit ^ ma réputation. Je me sois jelé à bas 9 et en peu d'instans j'ai eu rejoint l'Empe^ reur, qui seul gagnait le bois. U a causé fort long-temps des événemens de la veille* Il est rentré pour se mettre au bain étant fort souffrant; il avait passé une mauvaise nuit

 une heure il m'a fait appeler; il était au salon, il désirait prendre sa leçon d'anglais. La chaleur était forte , le temps très-lourd. L'Empereur , fort abattu , n'a pu se fivrer au travail ; il a sommeillé à diverses reprises , je veillais à c&lé de lui; enfin il s'est décidé à prendre le dessus , a-t-il dit, et se levant, il a gagné la salle de billard, pour respirer un peu le grand air.

Causant des* campagnes d'Italie, il m'a de»

mandé ce que j'avais fait des premiers brouil* Ions, remarquant que tous les chapitres avaient dû être recopiés plusieurs fois* Je lui ai Hit que

(0<^. i8ie) DE SAINTS-HÉLÈNE. 4ôS

f affws oonserré le tout préeieuMment. Il m'en a fait appiuter tout oe qui dcimeurait en dehors de detix esemplaîrea complet» , et Ta envoyé brûler au Ce« de la cuisine.

Je obis avoir dit plus d'une fois que l'Empe» reur savait que je tenais mon Journal. C'était demèuné un secret rigoureux pour tout le monde; aasai TEmpereur ne m'en parlait-il jamais qu'à la éj&Tchèêy ou quand nous nous trouvions seuls* Il me demandait souvent si je le continuais toujours, et ce que je pouvais y mettre. ^^ « Sire , 9 tout ce que dit et fait Totre^Majesté du matin

• au eoîr et chaque jour.— Vous devez donc avoir

• là, disait-^il, un furieux rabâchage, etbeaucoup » de choses inutiles? Mais n'importe, continuer, » un jour nous le verrons ensemble. »

Toutes les fois qu'il entrait dans ma chambre , il y apercevait le fidèle Aly , dont la complais sance, dans ses momens perdus , était employée à recopier discrètement ce Journal. D'ordinaire l'Empereur venait alors jeter les yeux sur le travail d'Aly , et après en avmr parcouru deux ou trois lignes, c'est-à-dire , après l'avoir reconnu, il s'en éloignait ou parlait d'autre chose, sans

4o0 UÉMORIAL (Oct. 1816)

jamais avoir touché ce sujet. Gela lui était airtyé préaisément encore ce matin ; il se Test rq>pelé^ et m'a dit qu'il roulait voir enfin ce fameux fuiras^ Mon fils a été chercher le premier cahier , et la lecture a duré plus de deux heures. Le préambule , qui m'est tout à fait personnel , a mérité son. attention ; il s'en est montré satisfait , Ta relu y et a* terminé ^disant ; c C'est bien, très- • bien; voilà un bel héritage pour le petit Em-' A manuel.: > Quant au Journal, il jen a approuvé }% ù^YTOï^ et l'ensemble ; il a fait quelques correction^, (}c sa. propre jmaip ^ mr ce qui concernait sa famille et son enfance , et faisant |N:endre la plume à mon fils , il s'est mis > dicter d^s détails sur Brienne, Iç père Patrault, etc.

En finissant il m'a dit vouloir reprendre ce travail désormais ; qu'il lui plaisait, et qu'il me promettait, puisque je semblsôs les aimer, bon nombre d'anecdotes, surtout sur Alexandre et les aotre^.so.Uverains, etc» , etc. .

Puis i) a gagné la calèche, où je suis monté seul avec lui;, et le journal a fait. la conversation de tqwte la promenade. L'Empereur s'est fort étendu sur ce sujet, l'idée lui en plaisait beaucoup; il

(Oct. 1816) DE SiîNTE-HÉLÈNE. 407

m'a dit plusieurs choses à cet égard , concluant que ce pourrait devenir, par les circonstances particulières, un ouvrage unique, un trésor sans prix pour son fils, etc. j etc.

Au retour de la promenade nous avons trouvé le Grand- Maréchal : il arrivait de Plantatîon- House , où il avait été au sujet des communications d'hier. Nous avions attendu avec inquiétude ce qu'il pourrait rapporter. Il nous a appris quil ne s^était agi de rien moins, que de voir quatre de nous séparés de l'Empereur. Il était encore un grand nombre d'autres points fort mauvais; mais celui-là les absorbaittous dans notre esprit: enfin le Gouverneur avait conclu à n'éloigner que le Polonais et trois domestiques. Toutefois j'étais celui, à ce que rapportait le Grand-Maréchal, sur lequel l'orage avait grondé; j'étais celui dont le Gouverneur s'était plaint davantage; celui qu'il eût indiqué, s'il ne m'eût cru trop utile à l'Empereur, avait-il dit. Il se plaignait de ce que j'écrivais sans cesse en Europe , déclamant toujours, disait-il, contre le gouvernement. Son injustice , les oppressions qu'on exerçait sur nous ici, etc.. Il se plaignait de ce que j'entre-

4o(( MÉMORIAL (Oct 1816)

tenais les étrangers qui venaient à Longwood , de FËmpereur» de manière à les j intéresser; de ce que je eherckais partout à lier des communi-* cations au dehors, et il a rappelé M"** Sturmer; de ce que j'avais adressé en Europe , ou essayé d'y faire parvenir diverses pièces , etc. , etc. , e ta Toutefois, après s'être montré si fort animé contre moi , et quelqu'ait été son motif, il a complètement adouci la chose, par des obser* vations emmiellées tout à fait obligeantes, «disant qu'il n'avait pas dû avoir lieu d'attendre tout cela d'une personne de tant d'instruction et d'une si belle réputation , connue aujourd'hui , pouvait-il dire , de toute l'Europe, etc., etc.

Après diner, l'Empereur s'est amusé à résoudre des problèmes de géométrie et d'algèbre: cela lui rappelait son jeune temps, disait-il, et il nous étonnait fort de l'avoir si peu oublié.

Dimanche 6. — Lundi 7.

Mon Journal ; circonstance particulière. — Empire de Topinion. Talma; Crescentini, etc. , etc.

Ces deux jours ont amené une circonstance particulière , qui tient de trop près à la nature

(Oot. 1816) DE SAINTJâ-HÉLÈNE. 499

de mon rocuéil,pour que je pense à romettre.

On vient de lire tout à Theure que l'Empereur avait ëté fort content de mon Journal ; il y était revenu maintes fois dans le courant du jour^ témoignant constamment qu'iL aurait un vrai plaisir, désormais, à le parcourir, et à le rectifier. De mon côté,. on doit juger quelle devait être toute ma joie et ma satisfaction. Je touchais donc enfin à ce moment tant désiré, et sur je-* quel je n'avais jamais cessé de compter,. où. ce que j'avais recueilli à la hâte, et peut-être fautive* ment, allait recevoir un salutaire redressement, une inestimable sanction. Les points incomplets seraient développés, les lacunes se rempliraient, lies obscurités recevraient la lumière. Quel trésor de vérités historiques, de nœuds, de secrets politiques j'allais l'ecevoirl C'était dans ces dispositipns, et triomphant, que jelne présentai le premier jour à l'heure habituelle, avec mon Jo^rnal.; mais l'Empereur sC; mit à dicter sur tout autre sujet, et force fut de se plier au contretemps. Le lendemain même x;hose. Cette fois je voulus rappeler à rEmpèreur . mon Journal ; mais il ne m'entendit pas; et je compris. . Je

4io MÉMORIAL (Oct. 1816)

connaissais désormais Napoléon si bien ! il avait au dernier degré l'art de ne pas entendre; il remployait souvent, et toujours avec intention* C'en fut donc assez pour moi, je n'y revins plus* Toutefois, son motif m'occupa d'abord beaucoup, et je finis par en trouver plusieurs que le lecteur supposera peut-être aussi; et puis encore, c'est ifike l'occasion ne se représenta plus. A peu de jours de-là, je fus arraché d'auprès de lui, car mon heure était venue , san^ que rien néanmoins m'eut fait pressentir le moindrement du monde ce sinistre événement.

Je viens d'appuyer sur cette circonstance, avec une scrupuleuse exactitude, comme un nouveau garant de ma bonne foi, et afin d'assigner la nature précise de mon Journal. Le fond des idées, ce qui est grand surtout, ne saurait être douteux; mais quand aux détails, que d'erreurs involontaires peuvent s'être glissées dans une rédaction rapide , qui n'a pas été redressée par le seul qui pouvait le faire.

L'Empereur durant sa toilette , et en attendant le Grand-Maréchal pour retravailler encore, s'est mis à causer d'objets divers.

(Oct. i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4ii

Lai conversation la conduit à parler de lempire de 1 opinion, sur lequel il revient souvent. Il peignait le mj'stérieux de sa marche, l'incertitude , le caprice de ses décisions. De-là il est passé à notre délicatesse nationale, exquise, disait-il, en fait de bienséance; à la susceptibilité louable de nos mœurs; à la grâce, à la légèreté qu'elles requéraient dans le pouvoir, si celui-ci est tenté d*oser les manier.

« Dans mon système, observait-il, de mêler » tous les genres de mérite, et de rendre une » seule et même récompense universelle, j'eus lâ » pensée de donner la cl*oix de la légion d'hon^ » neur à Taltna; toutefois je m'arrêtai devant lé » caprice de nos mœurs, le ridicule de nos pré- » jugés, et je Voulus au préalable faire un essai » perdu et sans conséquence : je donnai la cou- » ronne de fer à Cressentini. La décoration était » étrangère, Tindividu aussi; l'acte devait être » moins aperçu , et ne pouvait compromettre

• l'autorité, tout au plus que lui attirer quelques «mauvaises plaisanteries. Eh bien, résumait » l'Empereur, voyez pourtant quel est l'empire

* de l'opinion et sa nature ; je distribuais des

iia MÉMORIAL fOct. 1816)

• sceptres. à mon gré^ Ton s'empressait de r&ùiT » se courber deyaot eux, et je n'aurais pas eu te » pouvoir de donner avec succès un simple ruban ; ^ car je crois que mon essai tourna foi:t mal?

• —Oui, Sire, a répondu quelqu'un, très-mal.

• II. fit grand bruit dans tout Paris; il emporta » 1 anathème de tous les salons ; la' malveilïan'ce 1» s'en donna à cœur joie, et fit des merveilles. » Cependant, dans une des belles soirées du » faubourg Saint-^Germain , l'indignation qu'elle » avait créée se trouva noyée tout à coup par j» un bon mot. C'était une abomination , disait ^ un beau parleur, une horreur, une véritable » profanation. Et quel avait pu être le titre d'un » Cressentini , s'écriait - il ? Sur quoi la belle

» M"** G se levant majestueusement de son

» siège , lui répliqua du geste et du ion le plus n théâtral :£f sa blessoure donc, Monsieur, pourji quoi la comptez-vous? Ce fut alors un tel brou- » haha de joie , d'applaudissement , que la pauvre

1» M"" G.. se trouva fort embarra3sée de son

» succès. »

I/Empereur, qui entendait cette anecdote pour la première fois, en a beaucoup ri ; il y est

(Cet. 1816) DE SAINTE-HÉIÈNE. 41»

reye]>u souvent depuis , et Ta parfois racontée à son tovtv^

A dîner, FEmpereur nous disait qull avait travaillé douze heures; et nous observions que sa [buirnée n'était point encore finie : cependant il avait l'air souQrant et se montrait très-faligué.

lyiardia

Coa4)at. d'Ulysse et dlru». -— Noveras seratt notre Roi, eto.

En entrant aujourd'hui chez l'Empereur, jd Fai trouvé occupé àlire les journaux des Débats, ' dermèrement arrivés. A trois heures ii a fait sa toilette. Son premier valet de chamtre se trouvait malade ; il a répété plusieurs fois à ce sujet, durant sa toilette , qu'il s'en apercevait bien , que ceux qui le remplaçaien.t n'avait ni son habitude ni. son adresse.

Le temps était supportable ; nous avons ma'rché vers le fond du bois , où la calèche devait venir nous prendre.

Xôme trouvais une somme disponible àLondres, }e l'y avais apportée dans ma course de i8i4* Les terribles souvenirs de mon émigration, et

4i4 MÉMORIAL (Oct. 1816)

les chances nonvelles m'avaient inspiré cette pru* dence; J'en recueillais le fruît. Jetais, par cette circonstance, celui de nous tous à Ste.-Hélène qui se trouyait le plus à son aise ; et ce ({ui me rendait cette somme un vrai trésor, c'était le bonheur de pouvoir la déposer aux pieds de l'Empereur. Je la lui avais offerte déjà plusieurs fois. Je lui en réitérai encore Foffre en ce moment , en lui retraçant les outrages que le gouvernement venait de renouveler. M°*' de Montholon, qui venait aprè3 nous, nous a rejoints précisément en cet in3tant. Elle fais^tjobserver à l'Empereur qu'il marchait si vite qu'elle avait craint de le perdre ; mais que mes gesticulations lui avaient servi de point de vue, et qu elle s'embarrassait fort d'en deviner la cause. « Madame , » lui a dit l'Empereur avec une grâce char- » mante , il s'agitait pour me faire accepter ses » générosités; il s'offrait de nous faire vivre. » . Nous sommes rentrés presque aussitôt; il faisait très-humide , et l'Empereur se plaignait de ses dents. Depuis quelque temps il a des fluxions presque continuelles. Après le dîner, il a repris rOdyssée, nous en étions au combat d'Irus contre

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Ulysse, sur le seuil de son propre palais; tous deux en mendians.

L'Empereur dësapprouyaît fort cet épisode^ il le trouvait misérable, sale, inconvenant, indigne d'un Roi, « Et puis , ajoutait-il , après avoir » épuisé tout ce que j'y trouve de mauvais, je » devine ce qui m'affecte encore ; je me mets à • sa place , c'est la crainte d'être rossé par jm « nûsérable ; il n'est pas donné à tout prince ^ t à tout général , d'avoir les épaules de ses gardes » ou des grenadiers; n'est pas porte «-faio^ qui » veut. Le bon Homère remédie à tout cela en » faisant ses héros autant de colosses ; mais il n'en » est pas ainsi parmi nous. Où en serions^noiis', » nous autres tous, a-t-il dit en parcourant de » l'œil chacun de nous, si l'on en. était encore » aU' bon temps où la force du bras était le \êrU » table sceptre. Voilà Noverraz ( son valet de » chambre ) , qui nous sert , il serait notre Roi » à tous. Il faut donc convenir , a-t-il continué , » que la civilisation fait tout pour l'âme ; et 1» » favorise entièrement aux dépens dn corps* >ik

4i6 MÉMORIAL (Oct. idi6)

Mercredi 9.

Le PoIoDAls Mix «rçSU par le GouTerneor. — Parolég de l'Empereur sut soa fils et sur rAutrIche. — f Nou«- Telles vexations. — Nouveaux outrages. — Paroles sur . lord Bathurst. — Nouvelles restrictions. — Observations dictées par Napoléon.

Nous marchions pour gagner la calèche* Chemin faisant) on nous a appris que le Gouverneur ▼enait de mettre le Polonais aux arrêts. C'est un essai, c'est un avertissement sans doute qu'il veut nous donner. La teirreur est le moyen qu'il semble vouloir employer depuis l'arrivée des dernières instructions.. Il s'y montre habile ; nous verrons jusqtr'à quel point il isa..

En entrant chez l'Empereur avant dîner, je Tai trouvé triste, préoccupé, sombre. La conversation l'a conduit à mentionner l'Autriche; il s'est étendu sur ses torts envers lui, sur les grandes fautes de sa politique, ete. Il a peint la faiblesse du souverain , qui n'a montré d'énergie , disaitil , que pour se perdre en morale aux yeux des peuples.

Il s'est arrêté sur la vénalité, la dépravation,

(Oet4 1^%»} DE SAINTE-HÉLÈNE. 417

rimmoralité de ceux qui ont conseillé et aooomr pli. De-là il est passé à l'aYeuglement de ]a politique de rAutriche; il a peint sa positioii fausse et fiangereuse. « Elle se trouvait, dkait^il, dan» » ua péril des plus imminens, se laissant corn* 9 plaisamment embrasser en front par un colosse, » quand elle n'avait pas à reculer d'un pas ; car » sur ses derrières et sur son flanc elle n'avait » que des abîmes, etc. , etc. »

Per-là , TEmpereur est arrivé naturellement à pailler de son fils. « Quelle éducation lui don- » nera-t-on^ disait-il? De quels principes nourri» rîra-t-on son enfance? Et s'il allait avoir la

» tête faible 1 s'il allait tenir des ! Si

■ on allait lui ins{Hrer l'horreur de son père ! » Cette idée fait frémir! observait-il douloureu- » sèment. Et pourtant quel pourrait-être le con- B tre-poison à tout cela? Il ne saurait y avoir » désormais d'intermédiaire sûr, de tradition » fidèle entre lui et moi? Tout au plus un jour j> mes mémoires et peut-être aussi votre journal. » Mais encore pour surmonter le pli , les impul- » siens de l'enfance ; pour vaincre les vices de » l'entourage, faut-il déjà une certaine capacitéy

4i8 MÉUOAIâL (Oct. 1B16}

» une certaine force de tète , un jagement tran- » chant, décisif 9 et tout cela est-il donc si com-

> mun ! » Et il avait Tair profondément

affecté. « Mais parlons plutôt d'autre chose , a-t-il » prononcé fortement. » Et il n'a parlé de rien.

Nous nous sommes mis au travaîL Après quelques heures , le Grand-Maréchal m'a remplacé.

En sortant à son tour de chez l'Empereur , il m'a dit que j'étais demandé de nouveau pour traduire un gros paquet du Gouverneur. Mes yeux, qui se perdent tout à fait, m'ont forcé d'aller employer ceux de M. de Montholon.

En voici le contenu :* i* Une partie des nouvelles restrictions qu'on nous impose, dans lesquelles l'Empereur est traité d'une manière qu'on pourrait appeler curieuse dans l'excès de l'indécence et de l'outrage î allant jusqu'à lui prescrire la nature et l'étendue dès paroles qu'on lui

permet. Le croira-t-on jamais ! les pièces

feront foi. (Voyez quelques lignes plus loin à la fin du jour. )

â"" La forme de la déclaration qu'on présente à notre signature. Le tout respire, dû reste, les vexations les plus arbitraires et lés plus inutiles^

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assaisonnées de tout ce que peut dicter la vengeance armée du pouvoir.

3** Enfin une lettre du Gouverneur au Grand- Maréchal, calquée sur la noté présentée par le eojonel Eeade, dont je fis lecture à l'Empereur^ et que le colonel ne voulut pas laisser; j en ai fait mention plus haut* Toutefois , certains points très - essentiels étaient ici très -habilement supprimés ou modifiés; VEmp^rçur a soiivent rem^arqué que c'était là un des talens spéciaux du Gouverneur, Je vais consigner ici ce qui m en était resté. Bien que le résultat d'une simple lecture ,,et traduite à mesure à l'Empereur, j'oserais néanmoins en garantir l'exactitude.

a Les Français qui désireraient demeurer au-près du général Bonaparte, étaient astreints à signer la formule littérale qui leur Serait présentée , et par laquelle ils se soumettaient à toutes les restrictions que l'on imposerait au général. Cette obligation devait être regardée comme perpétuelle. Ceux qui s'y refuseraient seraient envoyés au Cap de Bonne -Espérance; la suite du général devait être réduite de quatre personnes* Ceux qui demeureraient, seraient, comme

^M MÉMORIAL (Oct t8i6)

s'ils étaient liés Ângrais , assufétis aux lois faites pour garantir la réclusion du général Bonaparte ^ c'est-à-dire la peine de mort en cas qu'on se prêtât à son évasion. Chacun des Français qui se permettrait des^ injures , des réflexions , ou une mauvaise conduite envers le Gouverneur ou le gouvernement 9 serait sùr-le-champ expédié au Cap de Bonne-Espérance , d'où il ne lui serait fourni aucun moyen de retourner en Europe ;^ le tout, dans ce cas, devant èlre à ses frais. •

Pendant le dîner et h plus grande partie dit soir , ces pièces ont été Ife sujet de la conversation^ L'article de là lettre du Gouverneur transmettant les instructions des ministres , et portant que ceux de nous qui manqueraient d'égards pour le Gouverneur ou se montreraient autrement répréhensîbles , seraient envoyés bjx €ap et de là en Europe; et que, dansée cas, on y insistait fortement, ce serait^ nos frais, nous a fort réjouis. Gomme nous nous égayions beaucoup sur cette tournure, l'Empereur a dit r » Je conçois que ce genre de menace vous étonne 3> et vous paraisse ridicule ; mais il est des plus % simples pour lord Bathurst, et je suis sûr qu'il

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» ûlmagine pas |de plus terrible punition au » monde. Voilà les mœurs de la boutique.

L'Empereur a fini la soirée en nous lisant Adélaïde Duguesclin. Il y a une belle tirjade sur les Bourbons ; l'Empereur , après Tavoir lue , a >dit ^ « Ne SH3tait-on pas avisé , au temps de ma » puissance, de la supprimer au théâtre ^ crai- » gnant qu'elle ne me blessât Le hasard m^e le » fit savoir, et j'ordonnai de la rétablir. C'était n ainsi qu'il en était d'une foule de choses. On » a mis souvent bien de la gaucherie à vouloir » me servir ou m'ètre agréable. »

N. B. Nous transcrivons ici les Testriotîons mentionnées quelques lignes plus haut. Elles sont curieuses de leur nature, et serviront plus vque beaucoup de raisonnemens à donner une idée juste de notre situation; mais ce qui achève <ie donner du prix à cette pièce , c'est que les observations qui accompagnent chaque article sont de Napoléon lui-même.

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