‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 5)Chapitre 6 sur 21 · LIVRÉE · texte numérisé non relu

LIVRÉE

ARCHAMBAULT aîtfê, de Fontainebleau, piqueur.

ARCHAMBAULT cadet...... idem idem.

ÔENTILlNt *...»..*..* Elboië.. .;..*..*.**..* valet dé pied;

fiOUCHË,

CYPRIANL. Corse.. mdrtàS^-Hélène. ntaître-d'hôtel.

MfeRRON..-..* Pàriàieû..;. officier.

LEPAGB ; ..-. *....+.* cuisinier.. .

ROUSSEAU f de Fontainebleau, aryentien

74 MÉMORIAL (Déè. ï8i5)

établissement , àos besoins, l'irrégularité if^ec laquelle ils étaient satisfaits , avaient nécessaires ment créé le désordre.

Dès que nous ûôils trouvâmes tous réunis à Longwoôd', l'Ëmpërtur Voulut régularise* tout ce qui était àutbu* àè lui , et chercha à employer cbaeuii de tioûS suivant là pente de son esprit. Conservant au Grand-Maréchal le commandement et la surveillance dû tout en grand , il confia à M. de Montholon tous les détails domestiques ; il donna au général Gourgaud la direction de l'écurie, et me réserva le détail des meubles avec l'administration intérieure de ce qui nous serait fourni. Cette dernière partie me semblait tellement en -contact avec les détails domestiques, et je trouvais que l'unité sur ce point devait être si avantageuse au bien commun ^ que je me prêtai le phis que je pus à m'en faire dépouiller; ce qui ne fut ni difficile ni long.

Cv/s nouvelles dispositions de l'Empereur arrêtées, tout commença à marcher tant bien que mal , fit fieras en fumes certainement beaucoup mieux. Toutefois ces dispositions y quelque rài*

( Dec. -i8i5 ) DE SAINTE-HÉLÈNE. ?$

sonnables qu'elles fussent, ne laissèrent pas de semer parmi nous des germes d'éloigneinent qui poussèrent de légères racines, et reparureat parfois à la surface x l'un trourait qu'il avait perdu* 1 autre roulait donner trop de lustre à sa partie 9 un uutre se trouvait lésé dans le par** tage. JNous n'étions pas les membres d'une même famille qui s'etnployant chacun selon leurs moyens, ne songent qu'à foire prospérer kl masse commune» Ce que la nécessité eût dà nous contraindre de faire, nous étions Mb de le mettre en pratique 4 bous nous débattions encore sur lés déhre de quelque lire* et tes restes de quelque (ambition* ,

Quand rattachement à la personne de l'Empereur nous réunit autour de lui, le hasard feenl, et Aon pas les sympathies , présida à notre agglomération ; ce fut un ensemble puremenâ fortuit, et non le résultat des affinités. Aussi formions-nous masse à Longwood, plutôt par encerclure que par cohésion* Et comment en eût-il été autrement? Nous étions presque tous étrangers les uns aux autres , et malheureusement les circonstances, Page, le caractère, étaient

*« MÉMORIAL (Dec. i8i5)

en bon* W*3Pt <&e fdJigx*itioBa. à te flexneufer.

. Ce*, çic^o^topc^^ bien <gu?, légères , ont eu

pourtant l^riçpn^qwmc^rf^^è .de nous pri-

ve^t^JfS^Vfi^m^^i 4« w?*, pi»* douces res-«

cpii peuwut vbpçpàœ qu^Jqpes çbarpcaes ? xnêiiie aa.fiéia; 4^ piw*^rà?Ue4tinfQi^^ Afais \au5si par jQoatfef, c^w^^^çiï^p^t^fic^s m^tbLen «ouy^ rçad# ilâBrtHw- !%3 ; difpqsitiçBW .privées du c#w4e J'Enfle iwli- 4

recta* «à j>ap«s ,Wj et . ir pçrfo^dre. m>* sçati-* men^; ^pi^wwVW^W Ajifprçs épargner tout juste mpliïrde . jafowtsie ;. çe$te drçtrajctibji . cal-* cp)jfe qui lui 4éjroti*ft ,çe dcwat, il ue voujait pô*i s apercevoir; veufai, jusqu'aux, gronderies m^e ii; patern^Hes,, ^Wt nops apu% rendions qm ^kpW^ a îlVafejgfr », et {f qçfi> powr Je «dire en pa«^aajt ,à ; riw>^nej4r de chacun fie nous, étaient évitée, atvec ?utaat>de zèj.e >> reçues ayec autant de respsct que si elle^ fussent ,&n4WPs du trône «tes Tuilerie** . . . /» .

Qui aujourd'hui sur la t$£r/e, pourrait se flatte* de coquaîU-^d^s l'Empereur l'homme prive

(Dec. i8i5) DE SIINTE-IÏKfcKNE. fy

plus que mdi? Qiii a- posséda «tes deux mois ds &oJitud:e au désert de^riarsi^Q'tri a four de ces longues promenades au dè£t'4é"lùrie J'8é»»m»

heures ûoMbr«u5ed ^ceailëe^â^è^lùf ?-Qni a e» comme tikbïïlû&bàt*, le Heurte à^i dëtTtton^ vérsatidàé? 1 Qâl it^e^'te &SSl#*éiifr* ÉteS"ét*ir-> mes de fâifthkfe', % téêR ^es plfeiâifsiîo la jenaesse , yemértmtte'idèd d£biea*s .teocterfte* ? Aussi puis-je tta'expKqtier ♦ présent *fck*n de* circonstances qui éeûiWaiieafc, tiafos'le'tâfflp», fe plusieurs , difficiles' à : etftetàltèt ' Je confcprend* bien , surtout aoifâArdTrur j ce qhiiioOs frappait» si fort , et te caractérisait J&rtiettlièr*niel»t ait*! jours de sa 'puissance? 4aftoir<: Qu'on* n'était jamais compfétetneUtpelidttaVee krf, qlie qutolquëclatàttte ' t^'ëfttf iété 'la disgrâce ; 'qtiékffre profond qu'eûr été 4'tfbhné &ù' Tatf. ataif été jeté, an devait *to*ijtitirà v esptëtfe* dW revenir;* qu'une féfo auprès dé 1 lui, ^Iq^é J^uWque l'on fît, quelqué/déplàisir'^ttè 1W ttautât, il était bien: rare <Le s^rt *oir éloigné tdtrtfr lofait. > C est qu'il e&t dans TEmpèr^r., k nw degré ('minent, deux «jualH5ér bien "prééietl&s : un grand fond de justice et une disposition natu-

98 MÉMORIAL (Bée. 181 5 )

relie à s'attacher. Quelque soyent les contrariétés et lç & mouvement* de colère qu'il rient à éprouvée , il est encore un sentiment de justice qui reste tout puissant sur lui ; cm est toujours «ftr -de le rendra attentif à de bonnes raisons; on est même ate, ai l'en garde le silence, de les lui Voir produire h&même, s'il s'en présente à son esprit. D'un autre côté , il n'oublie jamais les service* une ibîs rendus; pas davantage les habitudes prises ; tôt ou tard le ressouvenir lui en vient h l'esprit* il se dit tout ce que Ton a dû souffrir , trouve que le châtiment a été assez lejïg , et fait alors chercher au loin celui que le monde même avait oublié ; celui-ci reparaît au grand étonuement de tous, à l'étohnément de luir*nê&ie. On en connaît une fouie d exemples.

L'Empereur , sans être démonstratif, s'attache sincèrement. Une fois qu'il a pria l'habitude de quelquun, il ne pense pas qu'il puisse s'en séparer; il en aperçoit les fautes, ij les condamne, il blâme son propre choix, ii gronde même avec force ; mats on n'a rien à craindre, oe sont comme autant de nouveaux liens.

On sera surpris sans doute de *ne voir es-

(l>èc. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 79

<juisser ces-traits dp caractère de Napoléon ay,e£ autant dç. si^JJ^Îté. Tout ce qu'on en . écrit ordinairement est, si reche^éj on se crpit obligé à tant d'antithèses, à £an|; de brillant; c'est qu'ep général les autres cjfcterçjjeut l'çlfet, il§ se tprtarçnt te^prfo M»\ f î& r $ ^^ #? e Je vois, j,'e$prii&e. ce qrçp je seu^ Cette réflexion du reste, ne saurait venir pji^ ^ propp^ . ^'Empereur pa?cpw^aitwj9vi^ , ^u\ ^yec moi, daps les papiers anglaif , qq portrait, de )ui par l'archevêque de M#lijies,. hérissé £'afltith£ses et d esprit Alanjbiqué, de contrats fit ^'affçtgrie : il a vpuluque Iç Gr^ftd-^réç^ le ( jui ^transcrivît i^ot k mot, eu voioi lejs j>rinqpfu» tra^s : . .,.. ,,. *I/?sprit dç N^o^ii j(4Ul^bé » dç Pradt clans son ambassade de yar|soyie ?i en » 181?) était pastel maisà t la ; mani^r^de^ Orient taux, et, par ujie disposition çjpntx^içtoire , » il retombait , connue, de s° n ?£&$?. «P9*4 S > » dans de^ détails qu'on pourrait <Ur f ^^^<^ »I<e preiiaier jet, «ftait ^ toujoycs, g^wi^^ej^^e

* second petit .et vil II w était, de s<m ^prit » comme de pa l?9»^ci f dp«t lftffi^|ftç^^e # ,«]t

• la lésine tenaient chacune, un. cordon. Son

0ê MÉMORIAL (Dec. i8i5)

» génie, fait à la ibis pour la scène du monde » et pour les tréteaux, représentait un manteau » royal joint h un habit d'arlequin. C'était » l'homme de* deux extrêmes ; l'homme qui, « ayant commandé aux Alpes de s'abaisser , » au Simplon de ^aplanir, à la mer de s'appror cher ou de s'éloigne* de ses rivages, a fini par » se livrer lui-triètf» à taie croidière anglaise. ' "» Doué d'une sagacité merveilleuse, infinie; » étincelant d'esprit '; saisissait, créant, dans » toute question* des 'rapports inaperçus et nou- » veaux j abdridant en Images vives, pittores- » ques ; en e&pmbsions animées 9 et pour ainsi v dW dardées, plus péqétranM- par Tincorrec- » tion même dé son langage^ toujours un peu • empreint à f étrmgeté; sophiste et subtile, mo- » bile à î'^ès , Il s'était fait d'autres règles » d -optique que léè autres hommes. Joigne* à ces » disposions , l'ivresse du succès; l'habitude de » boîro iiaîis la coupe enchantée, de s'enivrer » dé tout Teocens de l'univers , et yous serez )> sûr hr voie de l'homme qui , unissant dans ses » biz&rreries t0ut ^ q U ^i y a j e pj u$ élevé et

» dé plus Vil parmi les mortels, de plus majes-

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. &i

» ttieux dans* I éclat de la souveraineté , de plus » péremptoire dans 7 le Gomxnratfeitienft^avec ce » qu'il y a de plus ignoBle etîde f>lite' Jâchte <jus- » que dans ses plus grands attentat*; joignant » les guet-à-peïis aux détrôneiùbnsi, présente une » espèce de Jupitfr (Stajrin ± q\JÀ<n*mkW j*ns m* » core paru sur la scène du monde. »

Certes, yoilàde l'esprit; et dti plus redhèr* ché. Je passerai sur naconvenaiïceVle dcan-* dale du caractère* grave d'un -prêtre, d'un &r-* chevêque^omblé dés bienfaits de son souverain, auquel, durant sa prospérité, H flt*la cour Ja plus assidue; qu'il entoura : des plus grandes flatteries, et qui se permet, air jour ŒeTmfôis tune, des expressions aussi triviales, aussi grotesques,' aussi injtitffeusesquBsoeMës .qu'on vient délire j>\uvtiàuL ./>. .y (Nppb'tëon; en ftitb ht d'ÀT-* lequin!.,. Un Jupiter \Svapinl. A ) < » » ■; •.,' «.

Je ne m arrêterai que sur le mérite du jugement de M. l'abbé de Pradt quaid il dit que : » le premier jet de l'Empereur -était toujours » grand, le second petit j qi|è' ■ c'était rhpmine » des extrêmes; l'homme qui, ayant commande ? aux Alpes de s'abaisser , au Simplon de s 'apla-

fe MÉMORIAL (Dec. i8i5)

% t nir> a fini par se livrer lui-même à une croi- » çicre anglaise. »

M. labjbé cfe, Pradt 9 donc bien peu senti I,'élévation.,, la grandeur 5 la magnanimité dune si npble démarche. Se séparer d'un peuple qu'égarent des moeurs infidèles, afin de lui faciliter ses destinées; sacrifier ses intérêts personnels a*H, 9)au* d'une guerre civile, sans résultats natipnanx y dédaigner des apiles honorables , assurés, mais, dépendons;, j^èlèver le refuge cbp* W peppjç. 4pat Q«b fnt pendant vin^t ans le constant eanemi^ lui supposer une magnanimité ég^le à Ja sienuç ; honorer assez ses lois, PONT s'y, grpirç h l'abri de l'qgtracisnie de l'Eurâpe. Cçrtes, de telles pensées, de telles déterpiq^iq^s ? ne sauraient être l'opposé du gigantesque , 4> dn nçble et du grçnd*

N. B. Ici venaient, dans mon joqrnal, plusieurs pfiges pleines de trè$-mauyais détails sur M. l'furçbevêftue 4e Malineç, tous sprtis de la bouche de l'Empereur, ♦ ou .produits par nousmt^mesj je les passe aujourd'hui, je crois le de* vw à 1^ satisfaction que l'on m'a dit avoir été éprouvée plus tard par l'Empereur à. la lecture

(Dec. i8i5) DE SÀiNTE-ffÉiÈNE. 88

des concordats écrits par M. de Pradt ; je eède » pour mon compte , à celle que m'ont causée depuis , cent autres témoignages de même nature et de la même source.

L'amende honorable, spontanée des gens, est de mille fois Supérieure à toutes les rétorsions qu'on pourrait accumuler contré eux. Et puis, il est des personnes pour qui un retour H est pas sans mérite , et qui se plaisent à en tenir coinpte : je suis de ce nombre.

Au moment ou j'écrivais ceci , on m'a fait lire , de M- l'abbé de Pradt, des lignes nouvelles qui sont certainement très-belles dans leur diction ; mais qui sont bien plus belles encore par leur justesse et leur vérité. Je ne puis me refuser à les transcrire ici; elles. seront une compensation de celles qui précèdent.

Une déclaration des souverains, émanée ile Laybàch, qualifiant avee réprobation Napoléon de représentant de la révolution, M. l'arcbevè* que de Malines s'exprime ainsi t»

t II est trop tard pour insulter Napoléon » quand il est sans armes -, lorsque pendant tant » d'années on a fléchi devant lui , quand- à son

«4 MÉllOIUAÏ/ " (ftéc. i8i5j

»' totir 3 eh attût:... Des mains armées doivent » respecter les mains désarmées, et la gloire

* d* Vaitulueltf'Së Compose en partie d'égards » ^oùi* lés craptîfi, surtout quand ce n'est' pas rë^fc l 'gâto? l ifa^ < stitâ l l6 ûombre, qu'on a » dottWaft^r^âÈttop tàkVr<rappeïerîfàp<iIéon ** révolutionnaire ,' après l'avoir appelé long-

* teinps restaurateur de l'ordre eh France, et

* p&fr ëHte : en Europe j •" il est trop tard: P°û* 9 lui lancer un trait flétrissant,, après lui avoip 9 teiidù la main : cbmine ami \ donné sa* ' foi » 4 comîke allié 1 ', et' ctietchê des appuis pour

* un tfône ébràitlc, en nièlaht son sdng avec » te éiett.i* '-a ' • ; '" J : : - }>['■.: I

Plus loin il dit : 1 : ? ;

iJbuij Représentant xte la révolution?

• Elle rompt te§ liens dé la France' avee » Jlotfie, il les renoue. '

» Elle a abattu et fermé les temples i il lés. » relève. • '

» Elle a fait deux clergés ennemis, il les » rappelle à Ttfinitîe.

» Elle a phofahé Sàhit-Deiiis, il le purifie et » offre des expiations aux cendres des Rois.

(Dec. 181S) DE SMNTE-HÉLÈNE. 0*

» Elle a abattu le tw«e^ ij. ( l^ yejè^e et Je » rehausse. r f| , r « . ....

» Elle a éloigné 4e teui; gat^iq Iqs fraiftes » classes de la Franpe; il leujr £û ouvre le$ » portés ave.c cçl^esd^ ^pn p^J?i5 ?>( /quoiqu'il \e$ » connaisse jrç^sfis,^ *

» et pour la plupart; ennemies des seiri^es pu- »blics; U.left iftftQ^P. r A» dft ppqjrçati «eu là ? société dont çll^ t apai^t ^té ; s\ ; viojemipiçpt

» séparées* "'».-» » '•• - : :;<î ; * « •■

i C'est le Rffnifienftffî, fiutf^ -fièntfutiQQfk 9 laquelle on attacha 1^, uqteud'anjt^fvpci^ep, qui » a fait venir de Rçone le .c^qf,^? 1 qglis^ pppç » verser sur son front l'huile qui cops^^ç ,|e$ » diadèmes? . .-r r, ..... •.<

» C'est; le Représentant ^me, fôvatuttop* t qu'où déclare jenqpnie <jes JjUna , jCfiJui qiji en »a rempli l'Allemagne, q^i , a v fai£ pasç^r.tes » princes à des rangs supérieurs à ceux^ qu'ils » occupaient, qui a refait la haute-royaut^, et » recréé un modèle effacé. . | ,

» C'est le Représentant d'unfi révaJuttyn , » qu'on veut faire passef pop iirv principe d'à- » narçhie, celui qui, npuvççiu , Juftfuiçiï, a fait

86 MÉMORIAL (Dec. i8i5)

». rédiger , au milieu du tumulte des armes , des

• embûches de là politique extérieure , tous ces » Codes qui sont ce qu'il y a encore de moins » défectueux dans la législation humaine, et de » la main duquel est sortie cette machine de » gouvernement, J a plus vigoureuse qui existe » sur la terre.

» C'est le Représentant d'une révolution ,

• accusée vulgairement d'avoir tout détruit , » celui qui a refait les universités, les écoles * <r qui a couvert son empire de chefs-d'œuvre » des arts; c est l'auteur des travaux les plus » vastes, les plus hardis qui aient étonné et » honoré l'esprit humain ; c'est en présence des » Alpes aplanies à sa voix; des mers domptées » à Cherbourg, à Flessingue, au Helder, à » Anvers; des fleuves docilement courbés tous » te poids des ponts d'Jéna , de Sèvres, de » Bordeaux, de Turin ; des canaux liafet les mers » entre elles , dans un cours indomptable pour

• le souverain des mers; enfin, c'est en pré- » sence de Paris , métamorphosé par lui, qu'on » le dit un agent général de destruction ! Celui » qui a tout refait , représente ce qui a tout

(Dec, i8i5) DE SAINTS-HÉLÈNE, ty

» détrait ! Encore une fois, à quels hommes » privés de discernement crôit-*on donc par- » 1er! etc. , etc. »

Dimanche 17*

Ma situation matérielle adoucie. — 1Mfon lit changé, etc.

L'Empereur m'a fait demander à deux heures; il commençait sa toilette. En tûe voyant il m'a trouvé pâte; je lui ai dit que sela pouvait venir de F atmosphère de ma chambre, dont le voisinage de la cuisine faisait uns véritable, étute , souvent remplie dé fumée. Il a voulu alore que je m'emparasse tout à fait du cabinet topographique pour y travailler le jour , et y coucher la nuit , dans le lit même que l'Amiral lui avait fait préparer , et dont il n avait pas voulu faire usage, préférant soû lit de Campagne habituel. En finissant sa toilette et choisissant- parmi deux ou trois tabatières qu'il avait sous la ifcàm , il en a donné une assez brusquement à ton valet de chambre (Marchand); «Serrez cela* a-t-il » dit, je la retrouvé toujours sous mes yeux; » elle itte fait mal. » Je ne saurais dire ce que

ft8 AtÉMQ&UL (Dec. i8i5)

c'était j je présume \outefois qu'il s'agissait d'un portrait du Roi d* Rome.

L'Empereur est sorti , je l'aï suivi ; il a fait le tour 4e la maison et a voulu entrer dans ma •chambre. Touchant un miroir de toilette, il ma demandé si c'était celui (Ju'il m'avait donné. Puid, portant la main à la muraille que chauffé la cuisine , il to'a répété que je ne pouvais pas demeurer là; qu'il voulait absolument que je couchasse désormais dans son lit du cabinet to pographique, ajoutant la parole chantante que c'était le lit d'un ami

Nous nous sommes dirigés ensuite vers une mauvaise ferme qui était en vue. Sur notre chemin se trouvait lé Caseftiementxles Chinois : Ce sont des hommes de main-d'œuvre^ des laboureurs, été.., que les bâtimens anglais enrôlent à Macao, qui restent dans l'île au service de la compagnie un certain nombre d'années, et s'en retournent après avoir recueilli tfn petit pécule * à la manière de nos Auvergnats. L'Empereur a voulu leur faire beaucoup de questions , mais nous n'avons jamais pu nous entendre.

Nous avotis voulu ensuite entrer dans ce qu'on,

(Dec 181 5) DE SAINTE^HÉLÈNE. 89

appelle la ferme de Longwood. L'expression avait séduit l'Empereur; il croyait trouver ces telles fermes de Flandres ou d'Angleterre; ce n était que la fange dte.nos plus sales métairies. De là nous sommes descendus au jardin de la compagnie , formé dans la rigole des deux ravins opposés. L'Empereur a fait venir le jardinier et celui qui surveille le bétail cfe la compagnie et commande les Chinois ; il leur a fait, à chacun, une foule de questions relatives à leurs emplois. ïl est rentré très -fatigué de sa coursé à pied : nous avions pourtant à peine fait un mille ; mais ù était sa première excursion.

Àvaiit' dîner, l'Empereur m'a fait appeler, ainsi que mon (ils, pour notre travail accoutumé. Il m'appelait paresseux , et me faisait observer que mon fils en riait sous cape; Il m'en a demandé la raison ; j'ai répondu que c'était sans doute parce que Sa Majesté le vengeait. «Àh!

«j'entends, a-t-fl dit en riant, je suis ici le » grànd-peré. »

9<> MÉMORIAL (Dec. iSi5)

Lundi 18. — Mardi 19.

Habitudes et heures de l'Empereur. — Son style aux deux Impératrices. — Détails. — Maximes de l'Empereur sur îa police. — Police secrète des lettres. — Détails curieux. — L'Empereur pour un gouverne-

- ment fixe et modéré.

Peu à peu nos heures et nos habitudes se régularisèrent, et. s'établirent. L'Empereur déjeûnait vers les dix heures dans sa chambre , sur un guéridon, parfois il appelait l'un de nous. A la table de service nous déjeûnions à peu près à la même heure; l'Empereur, pour notre agrément particulier, nous avait laissés libres d'en faire les honneurs et d'y inviter qui bon nous semblerait.

il n'y avait pas encore d'heures fixes pour la promenade ; la chaleur était très-forte dans le jour, l'humidité prompte «et grande vers le soir. On annonçait depuis long-temps des- chevaux de selle et de voiture venant du cap de Bonne- Espérance; mais ils n'arrivaient point. L'Empereur travaillait dans la jpurnée avec plusieurs de nous; il me réservait d ordinaire pour le

(Dec. i8i5) DE SAÏNTE-HELÈNE. 9 i

temps qui précédait lé dîner, lequel n'était guères servi que sur les huit ou neuf heures Il me faisait donc venir sur, les cinq ou six heures avec mon fils; je n'écrivais ni ne lisais plus, à cause de l'état de mes yeux; mon fils était venu à bout de me remplacer ; c'était lui qui écrivait ce que l'Empereur dietstit ; je n'étais plus là que pour l'aider à se retrouver plus tard dans son griffonnage , ce à quoi je m'étais habitué de manière à pouvoir réproduire y presque littéralement et dans leur entier j toutes les pa-> rôles de l'Empereur.

La campagne d'Italie était finie, nous la repassions en entier ; l'Empereur corrigeait ou dictait de nouveau. On dînait , ainsi que je viens de le dire , de huit à neuf heures ; la table était mise dans la première pièce en entrant y M me de Montholon était à la droite de l'Empereur , j'étais à sa gauche ; MM. de Montholon , Go»rgaud et mon fils étaient dans les parties opposées. La salle avait encore de l'odeur , surtout quand le temps était humide ; et quelque peu qu'il y en eût, c'était encore assez pour incommoder l'Empereur ;' aussi nous n étions pas dix minutes

0» MEMORIAL (Dec. i8i5)

k fable. On préparait le dessert dans la pièce voisine , qui était le salon g bous allions bous y remettre k table , on y servait Se café ;. la conversatioa se prolongeait , on lisait quelques scènes de Molière . r de Racine*, de Voltaire; «ou* regrettions chaque fais* de n'avoir pas Corneille* ©s là on passait k une tablé de uervetisfr ; c'était 1er yen de* lfEinpeneur an temps dfe s* jeunesse, disait-il: Ce ressouvenir lui était agréfebte * il pensait qu'il» pouvait s'en amuser renfg*-temps ; il ne tarda pœ à se détromper > du reste , noué le jouyons avec.toutes ses variantes , ce qui amenait beaucoup de mouvement;» j'ai ko jusque 16,011 1^1,000 fiches de remises* L'Em* pereu* essayait; presque chaque coup de. faire le rever&i;, cqst^à-edire de faire toutes les levées, ce qui est asfces difficile , et cela luit réussissait néanmoins souvent : le caractère perce toujours efcpartout! On se relirait de dix à onze heures. Aujourd'hui dtx*neu£, quand j'aborde? l'Empereur, il me donne à lui traduire un libelle qui lui' était tombé sous la main* A travers* mille inepties*, nous- arrivons à des lettres privées qu'il' adressait à ^Impératrice Joséphine , sous

(Dec. 181S.) DB SÀïNTE-HKLÈNR

la forme solennelle de Madame et chère épàtue* Ensuite c'était une combinaison d'espions et d'agens , à l'aide desquels l'Empereur Usait dans l'intérieur de toutes les familles en France , et perçait dans l'obscurité de tous les cabinets de l'Europe. L'Empereur n'a pas voulu aller plus loin , et m'a fait jeter le livre , en tne disant : « C'est par trop bête !»

Le fait est que Napoléon , dans ses relations privées , n'a Jamais cessé d'écrire très-bour* geoiserûent f ci à l'Impératrice Joséphine , et ma banne petite Louiêe à Marie-Louise.

La première fois que j'ai vu de l'écriture suivie de l'Empereur , c'est à Saint-Ctoud, après la bataille de Friedland, entre les mains de FImpé+ ratrice Joséphine , qui se plaisait à nous la faire déchiffrer comme des espèces d*hyérogliphes.i Elle portait : » Mes enfans viennent d'ilhistrerç » encore une fois ma carrière ; la journée de » Friedland s'inscrira dans l'histoire & côté de » celles de Marenga, d'Àusterlk* et dléne. 3Pcj » feras tirer le canon } CambacéTès fera publier

» le bulletin » Plus tard la même faveur me

procura la veé de la même écriture, tors du traité

9 4 MEMORIAL (Dec. i8i5)

de Tilsit. Elle disait : « La reine de Prusse est » réellement charmante ; elle est pleine de » coquetterie pour moi ; mais n'en sois pas » jalouse ; je suis une toile cirée sur laquelle tout » cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop * cher pour faire le galant. »

A ce sujet on racontait alors parmi nous, dans le salon de Joséphine , que la reine de Prusse tenant à sa main une fort belle rose , l'Empereur la lui avait demandée, la Reine avait d'abord hésité quelques instans , disait-on , puis elle l'avait donnée. en disant : « Pourquoi faut-il que » "je vous donne si facilement, vous qui demeurez » inflexible sur tout ce que je vous demande ? » Faisant allusion à la place de Magdebourg , qu'elle avait ardemment sollicitée. Circonstance du reste tant soi peu variée , ainsi qu'on pourra s'en convaincre plus . tard • par le récit même de Napoléon qu'on trouvera par la suite.

Telle était pourtant la nature des rapports privés, que des ouvrages anglais d'un certain mérite , ont défigurés au point de démontrer l'Empereur comme un tyran farouche , insolent et brutal ; prêt à faire violence , à l'ai<le 4ç $ç%

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 9$

mamelouks , à cette telle Reine , sous les yeux mêmes de son mari malheureux.

Maïs voici précisément , sur le même sujet et de la même époque, uife lettre authentique , dont je n'ai eu connaissance que depuis peu , et qui achèvera de donner une idée juste du style de Napoléon vis-à-vis de Joséphine , en même temps qu'elle fera connaître des formes aimables , et surtout une sensibilité et une galanterie domestiques qu'amis et ennemis étaient assurément bien loin de soupçonner alors en celui que , par toute l'Europe , la calomnie et le mensonge étaient venus à bout de faire passer pour le plus dur, le plus brutal, le plus insensible des hommes. Cette lettre de Napoléon est une réponse à des observations que lui adressait Joséphine sur le bulletin de la grande armée , qui s'exprimait avec trop peu de ménagement sur la reine de Prusse.

t J'ai reçu la lettre où tu me parais fâchée Hu » mal que je dis des femmes. Il est vrai que je » hais les femmes intrigantes au-delà de tout ; » je suis accoutumé à des femmes bonnes , » douces et conciliantes : ce sont celles que

9$ MÉMORIAL (Dec. i8i5)

» j'aime. Si elles m'ont gâté ce n'est pas mat

* faute , mais la (ienpe. Ai} reste , tq verras que

* j'ai été fort bon pour une qui s'^J: montrée

* sensible et bonne , M"*, d'ïjatzfejd. Lorsquç » je lui contrai }a lettre c|e son jparî , ellcf njç » djt, en sanglotant pec rçnç prqfQnde ?erçsi T » bijité et naïyemejat : ç'pst }>iei} là qcpi épriture, > Son accent allait à l'âme , elle me fit peine , je » lui dis : Bh bien? Maiamfi^ j,tff$ çettf fytrç atf ? f?V> jf W WW f?(W W^f f ui *wnt pçm fyifô » condamner votre mari. EUç brûl^ la Jejtae, pf » me parut bien heureuse} son mari es{ flepuis » tranquille » dfeu* heures pju^i tard il étai^ » perdu. Tu yojs donc quç j'aippe |e$ fiejnpçs » bonnes , paîyes e| pouces ; *pa;$ c'est qqe » çellps-là çeuleç te ressemblent , etc. , etc. »

» 6 noyepibrç ^8o6, 4 neuf hçurç? (Jq ^qfc. » Quant k ce grand échafaudage de police et d'espionnage dont parlait }e mauyais Jivre que 9<$us venons de parcourir , échafaudage qui a fait tant; de bruit dans \e monde à la même époque 5 quel é^at du çopatbieçt peut se yauter d'ep avçir w w.qins que, le gouvernement fi-apir çais ? Et ceperidaut quel $ejçr*in pouvait eu

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 97

demander plus que la France ! Quelles circonstances \e Qomm^^nt pjijs inqpéri^u^eïnjen|: l Tpus les KPPP^lpW 4? l'Eupope $P jfftjt #pgéa sijr ce ppjnt, pc#ir r^pdre o$çux ptyeg $H\m\ p£ qu'ils cherchaient pa? là à pocher 4 ? au^?uQt pjug chez eux. f otytçfoiç , ces mçsjirps , $ nécessaire^ en principe , avili^W*^ ?aû? doute dan$ lpç}f$ détails , ii'qçt jamais été tvajfë^ qpe fort p# gn^d pqr l'Emperçur , ç$ tpujppjg d^près &} maxime consente , gu'JJ n'y a q#e ce qui ps$ indispensable qui doive être foit. Je lai poiyvent entendu, #u Cqnspil d'Etat, se frirp rendre compte dp ces fluets , les trader ^Tec une sq^liçitudç particulière, Jçs corriger, cbçrçber à ep préye^ir |es ji*çp©Yépiçn$ , préer 4^ ççnipis-

fiions 4e ??n popsçil p<H*Ç ^Ijfw ^tof 1?5 Posons , et lui faire des rapports directs. Employé çaoj-rPrëwe dan^ i^ne xp^ssiqn de cette «nature , j'ai pi{ /ne epovaî#cre, çn effet, 4e to«* •!«• abus , de toutes les yeration? des subalternes j mais aussi de toute ViDclin^tLon et de l'extrême désir du Soumain de les réprimer.

L'Empç reuç vpukvt même * dpaifril , chercher à relever, aux y eu* des peuples, cette b^nchc

98 MÉMORIAL (Dec. 181 5)

d'administration que flétrissaient en quelque sorte les préjugés et l'opinion , en la confiant à quelqu'un dont le caractère et la» moralité seraient sans reproches. Il fit appeler, en 1810 , à Fontainebleau , un de ses conseillers d'État. Celui-ci avait été émigré , ou à peu près. Sa famille , sa première éducation , ses premières opinions , tout eût pu le rendre suspect à quelqu'un de plus défiant que l'Empereur. Dans le cours de la conversation , il lui demanda : c Si » le comte de Lille se découvrait maintenant à » Paria , et que vous fussiez chargé de la poliee , » le feriez- vous arrêter ? — Oui , sans doute f » répondit le conseiller d'Etat, parce qu'il aurait » rompu son ban , et qu'il y serait en opposition » à toutes les lois existantes. » Et l'Empereur continuant à poser des questions auxquelles il fut répondu à sa satisfaction , il termina , disant : « Eh ! bien , retournez à Paris 9 je vous » y fais mon préfet de police. »

Quant au secret des lettres sous le gouvernement de Napoléon , quoiqu'on en ait dit dans le public , on en lisait très-peu à la poste , assurait l'Empereur : celles qu'on rendait aux pai>

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE, 99

ticuliers, ouvertes ou recachetées, n'avaient pas été lues la plupart du temps ; jamais on n'en eût fini. Ce moyen était employé, bien plus pour prévenir les correspondances dangereuses, que pour les découvrir. Les lettres réellement lues n'en conservaient aucune trace ; les précautions étaient des» plus complètes. Il existait depuis Louis XIV, disait l'Empereur, un bureau de police politique pour découvrir les relations avec l'étranger. Depuis ce souverain ,. les mêmes familles en étaient demeurées en possession ; les individus et leurs fonctions éttffent in* connus ; c'était un véritable emploi/ Leur éducation s'était achevée à grands frais dans les diverses capitales de l'Europe ; ilj5 avaient leur morale particulière , et se prêtaient avec répugnance à l'examen des lettres de l'intérieur ; c'était pourtant eux qui l'exerçaient. Dès que quelqu'un se trouvait couché sur la liste de cette importante surveillance , ses armés , son cachet étaient aussitôt gravés par le bureau , si bien que ses lettres , après avoir été lues , parvenaient néanmoins intactes', et sans aucun indice de soupçon , à leur adresse. Ces circonstances,

ioo MEMORIAL (Dec. 181 5)

les graves inconvéniens qu'elles pouvaient amemer, les grands résultats qu'elles pouvaient produire , faisaient la principale importance du directeur-général des postes, et commandaient dans sa personne beaucoup de prudence , de sagesse et de sagacité.

L'Empereur a donné k ce sujet de grandes louanges à M. Lavalette ; il n'était nullement partisan, du reste, de cette mesure, disait-il; car, quant aux lumières diplomatiques qu'elle pouvait procurer, il ne pensait pas qu'elles pussent répondre aux dépenses qu'elles occasionnaient : ce' bureau coûtait six cent mille francs» Et quant à la surveillance exercée sur les lettres des citoyens, il croyait qu'elle pouvait causer plus de mal que de bien. * Rarement, disait-il, » les conspirations se traitent par cette voie; et 9 quant aux opinions individuelles obtenues par 9 les correspondances épistolaires , elles peuvent » devenir plias funestes qu'utiles au prince , » surtout avec notre caractère. De qui ne nous » plaignons-nous pas avec notre expansion et » notre mobilité nationales? Tel que j'aurai » maltraité à mon lever, observait - il, écrira

(Dec. i8i5) DB SÀINTB-HÉLÈNE. 101

9 dans le jour que ye suis un tyran : il m'aura * comblé de louanges la veille, et le lendemain, » peut-êtrfc , il sera prêt à donùer sa vie ponr » moi» La violation du secret des lettres peut » donc faire perdre au prince ses meilleurs amis, » en lui inspirant à tort de la méfiance et des t préventions ; d'autant plus <pie les ennemis » capables dtêtre dangereux sont toujours assez t rusés* pour ne pas s'exposer à 1 ce danger. Il » est teï de aies ministres dont je n'ai jamais » pu surprendre uuû lettre. *

Je croîs avoir déjà dit qu'au retour de l'île d'Elbe, on a trouvé , au* Tuileries-, une foule de pétition^ et die pièces où Napoléon se' trouvait fort indécemment mentionné : il lès fit brûler. * Elles eussent formé un reoueil bien rabjeôt, disait l'Empereur. J'eus un mçment r l'idée d'en insérer quelques-unes dans le Moni* 9 tëur ; elles auraient dégradé quelques indivi- » dfas , iftafe n'eussent rien appris sur le coeur hu- » maki : lès hommes sont toujours les mêmes! >

I/Empereur , du reste, était loin de connaître taut : ce qtfë la poKce exécutait en son nom sur tes écrits et sur les individus : il n'en avait ni le

loi MÉMORIAL (Dec. i8i5)

temps ni «les moyens. Aussi tous les jours apprend-il de nous, ou par des pamphlets qui lui tombent sous la main , des arrestations d'individus ou des suppressions d'ouvrages qui sont tout à fait neuves pour lui.

En parlant des ouvrages cartonnés ou défendus par la police, sous son règne, l'Empereur disait que n'ayant rien à faire à 111e d'Elbe, il s'y était amusé à parcourir quelques-uns de ces ouvrages , et souvent il ne concevait pas les motifs que la police avait eus, dans la plupart des prohibitions qu'elle avait ordonnées.

De là il est passé à discuter la liberté ou la limitation de la presse. C'est selon lui une question interminable et qui n'admet point de demimesure. Ce n'est pas le principe en lui-même , dit-il, qui apporte la grande difficulté ; mais bien les circonstances sur lesquelles on aura à faire l'application de ce principe pris dans le sens abstrait. L'Empereur serait même par nature , disait-il , pour la liberté illimitée.

C'est sous ce même point de vue, et avec les mêmes raisonnemens , que je l'ai vu constamment traiter ici toutes les grandes questions ;

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 40 3

aussi Napoléon a-t-il vraiment^ été et doit-il demeurer, avec le temps , le type , 1 etendart et le prince des idées libérales : elles sont dans son cœur, dans ses principes, dans sa logique. Si parfois ses actions semblent s'en être écartées, c'est que les circonstances l'ont impérieusement maîtrisé. En voici une preuve que j'acquis dans le temps , et que je n'appréciais pas alors autant qu'aujourd'hui.

Causant à l'écart dans un de ces cercles du soir aux Tuileries, avec trois ou quatre personnes de la Cour groupées autour de lui, ainsi que cela arrivait souvent , il termina une grande . question politique par ces paroles remarquables; « Car moi aussi je suis foncièrement et naturel- » lementpour un gouvernement fixe et modéré* », Et comme la figure d'un des interlocuteurs lui exprimait quelque surprise, c Vous ne le croyez » pas, CQntinua-t-ii ; pourquoi? Est-ce parce » que ma marche ne semble point d'accord avec » mes paroles? Mais, mon cher, que vous con- » naîtriez peu les choses et les hommes ! La né-. » cessité du moment n'est-elle donc rien à vos. » yeux? Je n'aurais qu'à relâcher les rênes , et

io4 HÊMOHUL (Dec: i8i5)

» tous véVrier uW beau tapage; ht tous ni moi

* né cotfchêriorié peut-être pas' après demain

• afci ïùïleries. »

Mercredi 20 au Samedi i3.

Première tournée dé PEtopereur à cheraï. — Dureté des instructions ministérielles à son égard; — Nos peine sy dos plaintes. — Paroles de l'Eiqpereur. — • Réponses brutales.

Lïmpëtefcr éSt? iblàniê fi cheval 1 après déjeunera Nous avons pris fe cheirim dé lar férrire ; AouS aVôns* rencontre le fermier dans le jardin de là eoinpagnie; liouè rions en somïriéS fait dttïVte. Nous atvons pareoùrtf tout fe terrain avéô ïui ; l'Empereur lnf faisant ùne J foule de quetftïông sur tous les détails dé sar fermé, aaiisi ^if ïe feisaît, mé disait-il', dans sèk £Kàfcses àiïi ërivitons' <ïé Versailles, oîr il discutait avec Ieé ffenhièrè' lesttlëés du CôtîseiF d ? Eta*,pôùr Vèilit- r'ë^bduirë ensuite à ce mftfrié Gdïi&il d'Étirf lëé ôBjfecftôns des fenniers. 'Ntiû'sf a^ôns prolongé le terrain de' Eoiigwôôdf të long de l£ vriléë, jttéqû'à de que lès cïeVàtir n'ayant plus dé passage, nous nous somiriés vue' contraints dé

(Dec. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. io5

rétrograder. Nous avons alors traversé le vallon , gagné le plateau du camp, couru jusqu'à là montagne des Signaux , et prolongeant sa cïête j nous sommes venus, en dehors du camp, pa£ la maison des Signaux, jusqu'au chemin qui conduit de Longwood chez M"** Bertrand. L'Empereur voulait d'abord aller jusque chez elle; mais à mi-chemin il s'est ravisé , et nous sommes rentrés dans Longwood.

Les instructions des ministres anglais, à regard! de l'Empereur à Sainte-Hélène , avaient été dictées avec cette dureté et ce scandale qui orit présidé eh Europe à leur violation solennelle du droit des gens. Un officier anglais devait être constamment à la table de l'Einpereur ; mesure barbare qui nous eût privés de la douceur de nous trouver en famille : on ne s'en abstint que parce que FEmpereut n'eût jamais mangé que dans sa chaiçbre. Pebt-être se repentait-il-, : et j'ai de bonnes raisons de le croire , de n'en avoîi* pas agi ainsi à bord du Northumberland. *

Un officier anglais devait' sans cesse accom*pagnfer l'Empereur à cheval; gêne cruelle qtri tendait à ne pas" lui permettre un moment de 2. 7 '

io6 MÉMORIAL (Dec. i8t5)

distraction dans sa malheureuse situation. On y renonça, du moins pour l'intérieur de certaines limites qu'on nous fixa à cet effet, parce que l'Empereur avait déclaré qu'autrement il ne monterait jamais à cheval.

Dans notre triste situation, chaque jour venait ajouter quelque chose à nos contrariétés; c'était sans cesse une piqûre nouvelle , d'autant plus cruelle que le mal» s'établissait pour un Jong.avenir.

Ulcérés comme il était permis de l'être , nous étions sensibles à tout ; et trop souvent les motifs qu'on nous donnait prenaient encore les couleurs de l'ironie. Ainsi des sentinelles étaient mises, à la nuit, sous les fenêtres de l'Empereur et jusqu'à nos portes; c'était, nous disait-on, pour notre propre sûreté. On gênait la libre communication avec les habitans, on nous mettait au secret, et l'on répondait que c'était pour que l'Empereur ne fût point importuné. Les consignes, les ordres, variaient sans cesse; nous vivions dans la perplexité , dans l'hésitation , dans la crainte d'être exposés à chaque pas à quelqu'affront imprévu. L'Empereur, qui ressentait

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. ,07

vivement toutes ces choses , prit le parti d'en faire écrire à l'Amiral par. M. cfe Montholon, Jl parlait avec chaleur , et accompagnait ses paroles d'observations dignes de remarque. « .Que l'A- » mirai ne s'attende pas; disait-il, que je traite » aucun de ces objets avec lui. S'il venait de- » main, malgré mon juste ressentiment, il; me » trouverait le visage aussi liant et la conversa- » tion aussi insignifiante que de coutume; non

* qu'il y eût dé la dissimulation de mfet part, ce 9 ne serait que le fruit de mon expérience. Jô

* me souviens encore de lord Withworth qui 1 remplit l'Europe d'une longue conversation > avec moLdonfc à peine quelques mots étaient » vrais. Toutefois ce fut alors ma faute;, elle fut » assez forte pour m'apprendra à n'y, plus reve- » nir. Aujourd'hui l'Empereur a gouverné' trop » long-tetoips, pour ne* pas savoir qu'il ne doit

* point se commettre à la discrétion de quel- » qu'tm , auquel il donnerait le droit de dire à » faux : l'Empereur m'a dit teia; car l'Empereur

* n'aurait pas .même la ressource d'affirmer que » non. Un témoignage en vaut un autre ; il faut » donc* de nécessité qu'il employé quelqu'un

io8 MÉMORIAL (Dec. 181 5)

» qui puisse dire au narrateur qu'il ment dans » ce qu'il lui fait dire , et qu'il est prêt à lui » rendre raison de son expression , ce que lUm- » péreur ne saurait Faire. »

La lettre de M. de Montholon était vive , la réponse fut injurieuse et brutale : On ne connaissait pas telle chose à Sainte -Hélène qu'un Empereur; la justice et la modération du Gouvernement anglais à notre égard > seraient V admiration de* âges futurs , etc., etc.. le docteur O'Méara fut chargé d'accompagner cette réponse écrite d'additions verbales les plus révoltantes; de demander par exemple , si l'Empereur désirait que l'Amiral lui envoyât des libelles et des lettres anonymes atroces qu'il avait reçus à son

adresse, etc. , etc

; Je travaillais avec l'Empereur quand on lui rendît compte de Cette réponse. Je ne pus cacher Fétonnement et l'indignation que me causaient certaines expressions. Toutefois la philosophie seule devait nous tenir lieu de ressentiment : il fallait bien se dire que toute satisfaction était hors de notre pouvoir; car adresser une plainte directe au Prince Régent,

(Dec. i8i5) DB SAINTE-HÉLÈNE. 109

c'eût été ménager peut-être une joqissaqce à ce prjiaçe , et -à celui qui »ou> offensait ua titre méritoire r et puis d'ailleurs, il ne pouvait exister de plaintes de l'Em^erçur adressées à qui que ce fut sur la (erre;; '4 n'était plus pour lui, à cet égard, d'autre tribufca} que Dieu, les nations *et la postérité. ■ . ,T .*,

Le a5, la frégate la Doris ^ Privée du Cap.: elle apportait sept chevaui qui.y avaient été achetés pour l'Empereur* ■'•.. : T

Dimanche 24.

Mépris de l'Empereur pour la popularité; ses motifs, ses argjumens, etc. — Sur m'a femme. — La mère et la sœur du générât Gourgaud. ' ' ' * k

L'Empereur lisait quelque çh§£e dans lequel on le faisait parler avec trop de bonté ; il s'est récrié sur Terreur de l'écrivain :« Gomment » a-t-on pu me faire dire cela?. C'est trop tendre, » trop doucereux pour moi; on sait bien que je » ne le suis pas. -7- Sire, disaisrje> on a eu une «bonne intention; la chose est innocente en » elle-même , et a pu produire un bçn résultat » au dehors. Cette réputation de bonté y que

io MÉMORIAL (Dec. i8i5)

vous semblés vouloir dédaigner, eût pu avoir un poids immense sur l'opinion; elle «eût prévenu do moins les couleurs., dont un système en Europe' a faussement peint Votre Majesté aux yeux des peuples. Votre ccèur, que je connais à présent, est certainement aussi bon que celui de Henri IV, que je n'ai* pas connu; eh bien! sa bonté est encore proverbiale; il est demeuré -une idole, et je soupçonne 'que Henri IV était un tant soit peu charlatan; pourquoi Votre Majesté a-t-elle dédaigné de l'être? Elle montre trop d'horreur pour cette espèce de pioyen. Après tout, c'est le charlatanisme qui gouverne le monde; heureux toutefois quand il n'est qu'innocent ! »

L'Empereuî*s'est mis à rire de ce qu'il appelait mon verbiage*. « Mon cher, qu'est-ce que » la popularité , là débonnaireté ? disait-il. Qui b fut plus populaire , plus débonnaire que le * malheureux Louis XVI? Pourtant quelle a été » sa destinée? Il a péri! C'est qu'il faut servir » ; dignement le peuple, et ne pas s'occuper de » lui plaire : la belle manière de le gagner, c'est » de hii faire du bien ; rieirn'est plus dangereux

"X&c/V8i.50 DE SAINTE-HÉLÈNE, m

» que de le flatter : s'il n'a pas ensuite tout ce » qu'il veut, tf s'irrite et pense qu'on lm aman- » qtré de parole; et si alors on lui résiste, il » hait d'autant plus qu'il se dit trompé. Le » premier devoir du prince, sans doute, est de » faire ce que veut le peuple; mais ce que «veut le peuple n'est presque jamais ce qu'il » dit : sa volonté , ses besoihs, doivent se trou- » ver moins dans sa bouche que dans le cœur » du prince.

» Tout système peut sans doute se soutenir:

» celui de la débonnaireté comme celui de la

» sévérité ; chacun a ses avantages et ses incon-

véniens : tout se balance dans ce bas monde.

» Que si vous me demandez à quoi ont pu mé

» servir mes expressions et mes formes sévères,

» je répondrai : « À m'épargner de faire Jce dont

* je menaçais. » « Quel mal., après tout, ai-je fait?

» Quel sang ai-je versé? Qui peut se vanter,

» dans les circonstances où je me suis trouvé,

» qu'il eût. fait mieux? Quelle époque de lThïs-

i> toire, semblable à mes difficultés, offre mes

» ïnnocens résultats? > Car que me reproche-t-on,

» On a saisi les archivés de mon administration ,

»«3 MÉMORIAL CDéc i8i5)

» qu est demeuré maître de mes papiers ^ qua- » t-on eu à mettre au grand joçr? : Tous les ^souverajn?, d^s. ma position,.. au milieu des î ; factions,, de* ; troubles, des constations , ne ^S^^^f^^otpurés de meurtres et d ? exécu- ? tipns ? Voyez pourtant quel a été arec, moi le ? cpjme, subit de la France? Çe^te marche vous » étonne , continua-tril en riant, vous qui parfois >jJ?3 n ty € ? I? Suceur et la naxveti d;uu^ijiarçt? » Et me voilà, dans ma propre défense',, soute* ?W£ vivement à mon tour que tous les systèmes pouvaient avoir leur avantage, c Topt bopame, » convenais -je, doit se créer sans doute un » caractère par l'éducation; mais il faut qu'il *, en. pose les bases sur celui que lui a donné la » nature; autrement il court le risque de perdre » les avantages de celui-ci, sans obtenir ceux, du p caractère qu'il voudrait se donner ; ce pourrait » .n'être plus qu'un instrument <qui fausserait » saus cesse. Le cours de la vie de chacun doit » être, après. tout, le résultat évident, le vrai » jugemept de son caractère. Or, de quoi pour- » rai-je avoir à me plaindre? Du dernier degré » de la: misère? Je me suis relevé jseul à une

(Dec i8i5) DE SAINTE-ftÉLSNE. n3

» asgfz l*elte tisaoce, et du paré de Londres, je » suis parvenu aux marches de votre trône > aux » sièges de votre conseil; le tout ^sajia que j'aie »à être embarrassé/ devant quLque ce soit, » d'aucune- parqje, d'aucun écrit, d'aucune dé- » marche. I^'est-cp /pas aussi avoir, produit en » petit mes petite? merveilles? Et qu'aurais-rje * donc pu faire- de Hiieûx^vec un. autre tour » -donné ,à mon caractère? »

•On est. wnu imterrompre la conversation , pour dire à l'Empereur ,qye l'ibniral et des dames, venues par la Doris, sollicitaient la faveur cPètre. ^présentés. L'Empereur a.„ répondu sèchement qu'il'ne voyait personne, qu'on le, laissât, tranquille.

Au poiilt où nous en étions, la politesse personnelle de l'Antira^ était une iAJuçe de plus, et quant à cçux qui le suivaient, comme on ne pouvait venir à 'nous qu'avec la permission de l'amiral ? l'Jîmpereur ne pouvait accorder qu'où fît ainsi les honneurs de sa personne : s'il était au secret, il fallait qu'on le signifiât; s'il n'y était pas, il devait voir qui bon lui semblait sans l'intervention de personne; Il ne fallait pas

ti4 MÉMORIAL (Dec. iSi5)

surtout qu'en se targuât en Europe de l'entourer de toutes sortes d'égards et de Vespects, quand *on ne l'abreuvait que d'inconvenances et -de caprices,

L'Empereur est sorti à cinq- heures et s'est promené dans le jardin. Le général , colonel du 55* régiment, e£t venu l'y ticfuver, *et lui a demandé la permission de lui présenter, le lendemain , son corps d'officiers ; l'Empereur Ta accepté pour trois heures. * ' ■

Demeurés seuls • nous deux , l'Empereur a prolongé sa promenade; il s'est arrêté devant une des ^plates-bandes ; à considérer une fleur, et m'a demandé si ce n'était pas là un lys ;

c'en était un magnifique

Après le diner, durant notre reversi accoutumé , dont l'Empereur commençait du reste à se fatiguer : « Où croyez-vous, m'a-t-il dit tout- » a-coup, que soit en ce moment M** de Las »^ Cases? — Hélas! Sire, lui ai -je répondu, » Dieu le sait! — Elle est à Paris, a-t-il continué, c'est aujourd'hui' mardi, il est neuf » heures, elle est à l'Opéra. — Non/ Sire, elle * est trop bonne femme pour être au spectacle

(Dec* i8t5) DE SAINTE-HÉLÈNE. n5

» quand je suis ici. — Voilà bien les maris, » disait l'Empereur en riant, toujours confians • et crédules ! » Puis passant au général Gourgaud, il Ta plaisanté de même sur sa mère et sa sœur. Celui-ci, s'en attristant beaucoup, et ses yeux se mouillant, l'Empereur le regardant de côté, disait d'une manière charmante :

» N'est-ce pas bien méchant à moi , bien bar- » bare, bien tyran, de toucher ainsi des cordes » si tendres?*»

L'Empereur me demandait ensuite combien j'avais d'enfans ; quand et comment j'avais eonnu M"" «de Las Cases. Je lui répondais que M"*' de Las Cases était ma première connaissance dans la vie; que notre mariage était un nœud que nous avions lié nous-mêmes dans

* Le général Gourgaud avait pour sa mère et sa sœur une tendresse extrême ; il en était aimé de même.* Ses soins pour elles allaient au point de leur peindre, dans ses lettres, Ste.-Hélène comme un. lieu de délices, afin de les tranquilliser sur son compte/? c'étaient des forêts d'orangers, de citronniers; un printemps perpétuel, en un mot tout à fait du roman. Et les ministres anglais n'ont pas rougi, v plus tard, de faire tourner contre lut ces innocentes supercheries de sa sollicitude filiale ! ! !

n6 MÉMORIAL (Dec. 181 5)

notre enfance , et que pourtant il avait fallu la plupart des éyénemens de la révolution pour ppuvçir raceqnjplir, etc., e£c., .

Lundi i5. .

L'Empereur souvent blessé dans ses campagnes. — Cosaques. — Jérusalem délivrée.

L'Empereur , qui n'avait pas. été bien la veille, a continué d'être indisposé, et a fait prévenir qu'il ne pourrait pas recevoir les officiers du 53 e , ainsi qu'il l'avait fixé. Vers le milieu du jour il .m'a fait appeler, et nous avons relu quelque chapitres de Ja campagne d'Italie. Je comparais celui de la bataille d'Arcole à un chant de l'Iliade.

Quelque temps avant l'heure du dîner, nous nous trouvions réunis autour de lui dans sa chambre ; on est venu nous dire que nous étions servis; il nous a renvoyés; je sortais le dernier, il m'a retenu. « Restez, m'a-t-il dit, » nous dînerons ensemble. Nous sommes les » vieux , laissons aller les jeunes ; nous nous * tiendrons compagnie. » Puis il a voulu s'ha-

(Dec. i8i5) DE SAINTE-kÉLÈNË. 117

biller, ayant l'intention, disait-il , de passer dans le salon après son dîner.

En faisant sa toilette, il passait sa main sur sa cuisse gauche, où se voyait un trou considérable ; il ' y enfonçait le doigt en me le montrant significativement , et voyant que -s^îgnorais ce que ce pouvait être, il m'a dit que c'était le coup de baïonnette qui avait failli lui coûter la cuisse au siège de Toulon. Marchand, qui l'habillait, s'est permis d'observer qu'on le savait bien à bord du Northumberlând ; qu'un des hommes de l'équipage lui avait dit, lorsqu'on y arriva, que c était un Anglais qui, le premier avait blessé notre Empereur.

L'Empereur prenant alors ce sujet , disait qu'on avait généralement admiré et prôné le rare bonheur qui le tenait comme invulnérable au milieu de tant de batailles. « Et l'on était » dans l'erreur , ajoutait-il , seulement j'avais » toujours fait mystère de tous mes dangers. » < Et il a raconté qu'il avait eu trois chevaux tués sous lui au siège de Toulon ; qull en avait eu plusieurs tués ou blessas dans ses campagnes d'Italie ; trois ou quatre au siège de Saint-Jean-

n8 MÉMORIAL (Dec. i8i5)

d'Acre. Qu'il avait été blessé maintes fois : qu'à la bataille de Ratisbonne, une balle lui avait frappé le talon ; qu'à celle d'Esling ou de Wagram, je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche; en 18149 il avait perdu un cheval et son chapeau à Arcisgtir-Aube, ou dans son voisinage; et après le combat de Brienne, en rentrant le soir à son quartier-général , triste et méditatif, il se trouva chargé inopinément par des Cosaques qui avaient passé sur les derrières de Tannée ; il en repoussa un de la main, et se vit contraint de tirer son épée pour sa défense personnelle; plusieurs de ces Cosaques furent tués à ses côtés. « Mais ce qui donne un prix bien extraor- • » dinairè à cette circonstance, disait-il, c'est » qu'elle se passa auprès tiTun arbre que je con- » sidérais en cet instant, et que je reconnais* , » sais pour être celui au pied duquel , durant » nos récréations , à 1 âge de douze ans , je ve- » vais lire la Jérusalem délivrée, » C'était donc là que Napoléon avait éprouvé sans doute les premières émotions de la gloire !

(Dec. i8r5)/ DE-SÀINTJ^H&-ÈNE. 119

EiEmpereur répétait qu'il avait été très-souvent exposé dans ses b^taill^s>mais on le taisait toujours avec le plus grand soin. 11 avait recqpimandé , une fois pour toutes, le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature. « Quelle cpefusion , quel désordre, » n'eussent pas résulté du p|us léger bruit, du » pUis petit doute touchant jpon existence} di- » sait-il. A ma vie,#se rattachait le *ort d'un » grand empire, toule la politique et les des- » tinées de l'Europe 1 » *♦ - ^

Cette habitude, du reste , de tenii% ces circonstances secrètes, faisait, ajoutait -U en ce moment, qu'il n'avait pas soagé à les relater dans ses. campagnes; et puis elles étaient aujourd'hui presque hors de sa mémoire ; ce n'était plus guère, disait-rt, que par hasard et dans le cours de ses conversations qu'elles pouvaient lui revenir, etc. , etc. <. -

Mardi 26^

lé

Ma conversation avec un Anglais.

L'Empereur a continué d'être indisposé.

Un des Anglais, dont la femme avait éfé"*e».

i*o MÉMORIAL (Dec. i8i5)

fusée hier à la suite de l'Amiral , est venu me rendre vfeite cte -matin , dans l'intention d'essayé*, une nouvelle et dernière tentative pour parvenir à Napoléon. Cet Anglais parlait*4rèsbien le français*, ayant 'demeuré en France pendant toute la guerre. 'C'était un de ceux connus dans le temps sous le nom de détenus; un de ceux qui , venus en 'France comme voyageurs, s*y, trouvèrent arrêtés par le Premier Consul , lors de la rupture du traité d'Amiens , en ïeprésaille de' ce <jue le gouvernement anglais avait, suivatit sa coutume, saisi nos bâtimens marchands avant de nous déclarer la guerre. Cette circonstance causa ufce longue et

vive discussion entre lés deui gouvernemens 9

et empêcha même , durant toute la guerre , un cartel d'échange. Les ministres anglais s'obstinèrent à ne vouloir pas regarder leurs compatriotes arrêtés comme des prisonniers', dans la crainte. que ce ne fût une renonciation implicite à leur espèce de droit de piraterie. Toutefois cette obstination de leur part valut une longue captivité' à leurs compatriotes; ils ont •été retenus en France pli* de dix ans : c'est

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. tal

l'absence du siège de Troye , arcissi longue, aussi pénible ; mais moins glorieuse.

Cet Anglais était beau-frèrè de ¥ Amiral Burton, qui venait de mourir, commattdant la station de llnde. Cette circonstance pouvait lui dodtfef quelque rapporte directs aveo tèê mimslifes* à son arrivée eu Angleterre; il pouvait avoir été choisi par l'Amiral pour y rendre bien de* tiboses qui nous concernent; je n'ai donc pas refusé la conversation, je Fai même prolongée. Elle a duré plus de deux heures* toute calculée de ma part sur ee qu'il pouvait redire A l'Amiral , répéter au gouvernement ou dans les cercles en Angleterre. J'en fois grâce ? ou n'y retrouverait que l'éternelle récapitulation de nos reproches et de nos griefs , la fastidieuse répétition de nos plaintes et de nos douleurs ; ce serait encore et toujours , la violation des droits estimés les pins sacrés; Foatrage fait à notre bonne foi; l'arrogance, llnfpudeur, les plus basses insultes du pouvoir, etc. J'ai particulièrement appuyé SUf les mauvais traitemens qu'on nous faisait éprott* ve* ici ; sur le travers d'esprit de celui qui te* aait ici nos chaînes. « Sa gloire, disaifr-je, n'est 2. 8

t»s MÉMORIAL (Dec. i8i5)

» pas de nous soumettre ; iûais bien plutôt de B.notis satisfaire*. Il devrait nous faire oublier, » à. forte d'égards, toute la rigueur et les injus- ,» tfces de la 'politique. Rechercherait-il la ré- » tprobation ;de$ hommes, lorsque sa bonne for- » tune le conduisait à mêler noblement son » noih à celui* de l'homme du temps , du héros » de Khistoire? Objecterait-il ses instructions? » Mais encore , dans nos mœurs européennes , » l'honneur est là pour les interpréter convena- » blement ,, etc., etc.

Mon Anglais m'a écouté avec .beaucoup d attention; il à montré même parfois un intérêt marqué, approuvant fort plusieurs, de mes observations 5 mais aura-t-il été Sincère j et ne tiendra-4>il pas à Londres un langage tout à fait différent? . .

, Chaque, fois qu'un bâtiment arrive de Sainte* Hélène en Angleterre*, les papiers publics présentent aussitôt sur les captifs de Longwood des relations infidèles * absurdes, qui doivent nécessairement les rendre ridicules à la masse du public. Cojnme nous nous en e^priipions ici avec amertume , des Anglais honnêtes et distingués ,

(bec. i8i5) J)Ë SMNTË-HÉLÈN& iaâ

noua dirent j « Ne vous y méprenez pas , ces » injures ne viennent p^s sans doute de nos » compatriotes qui vous visitent ici ; m$is bien i de nos ministres à Londres; car aux excès et » à la violence du pouvoir., l'administration qui * nous «gouyer nç aujourd'hui, jfrint toute la pe- » titesse des intrigues les plus basses et {es » plus viles* ,»

Mercredi i?. . •

Sur l'émigration* — Bienfaisance des Anglais. — Rtessources de9 énjjgrés, etc. ,.*.

L'Empereur se trouvant mieux est monté à cheval vers une heure., et au retour a r£çu les officiers du 55°» Il a été pour çiag ,tout à fait aimable et gracieux. « *

Après cette visite > l'Empereur , qui m'avait dit de demeurer avec lui y s'est promené dans le jardin ; fe lui ai rendu cojoapte de ma conversation de la veille avec l'Anglais qui était venu me faire visite. De là ses questions se sont portées sur l'émigration * Londres et les Anglaise

Je lui disais que l'émigration n'aimait pas le£ Anglais; mais. qu'il y avait peu d'émigrés qui ne se fassent attachas à quelque Anglais 3 que

ia4 MÉMORIAL (DJc. i8i5)

les Anglais n'aimaient point Pémigration ; inais qu^a y avait peu de fainiûes anglaises qui n'eussent adopta quelque français. Ce dtevâit être là tonte la cfef dfes sentimens et des rapports , souvent contradictoires, qu'on réncoûtre d'ordinaire sur cet objet. Quant âtf bien qu'ïls tious avaient fait, surtout la classe mitoyenûe , cjui est celle qui caractérise toujours ùtf peuple, il était au-delà de toute expression, et nous endette envers efle d'una véritable reconnaissance. Il est difficile d'énumérer les bienfaits particuliers, les institutions bienveillantes , les mesure» charitables employée» vis-à-vis de nous ; se sont les partiôdier* qui ,' par leur exemple, ont amené le Gouvernement à- des secoure régu^ Mers-; et quand ceux-cî ont été établis, les autres n'ont point cessé/

' L'Eftïpereûr me demandait si j'avais participe $ ces secours» J'avais trouvé phis doux de ne rien devoir qu'à mon travail , et l'organisation sociale et industrielle de l'Angleterre était telle ^ qu'aVéc ce sentiment on était sûr de réussir.

«'Mais n'avez-vous jamais aperçu l'occasion de » feîrë fortune? — *- Deux fois. Un évêquë de

{Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. is5

» Rodez, Coljbert, Ecossais de ratissanee, qui » m'aimait beaucoup, me proposa de suivre sou » frère à la Jamaïque *: il y allait chef du pou- » voir exécutif, .était un des planteurs les plus » considérables ; il m'eût confié la gestion de ses

• biens ,. et m'eût fait avoir celle de -ses amis,; » i'évêque me garantissait ea trois ans une yéritable fortune. Je ne pus m'y résoudre, je p*é- » fierai continuer une vie misérable , à nVéloi- » guer 4es côtes de Franee.

» Une autre fois , des .amis voulaient; m'en,- » yoyer dans l'Inde; j'y eusse été employé > pro- » tégé; onowe garantissait encore, en très -peu » de temps, une fortune ^considérable. Je ne » voulus pas; je me trouvais jfcrop âgé, c'était » trop loin 9 .disais-je. Il y a vingt ans de cela, » et je suis à Sainte-Hélène.

» Cependant il en était peu dont 1 émigration , » dans le principe, eût été plus dure , bien » qu'il n'en fût pas de plus brillante ?ers sa fin. » Je m'étais vu plus d'une fois à h veille de

• manquer Uttétaleidènl de tout ; pourtant je

• n avais jamais été découragé ni mëj&e mal- » heureux. J'avais trouvé le v^ai trésor de ïa phi-

ja<5 MÉMORIAL (Dec. 181 5)

» lôsophic en mè comparant au grand nombre » de ceux qui, autour de moi, étaient plus m'al- 9 heureux encore ; aux vieillards , aux femmes ,

* à ceut qui , dépourvus d'une Certaine instruc- » tion , de certaines facultés , n'apprendraient ¥ jamais une langue étrangère, ne sauraient > jamais se Créer aucun moyen, Moi, j'avais de » la jeunesse , de l'ardeur, je me sentais capable i de quelqu^chose ; j'étais plein d'espérance \ je 9 montrais ce que je ' ne savais pas , tout ce 9 qu'on voulait ; j'apprenais ia veille ce qu'on » mq demandait pour le lendemain, Plus tard » mon Atlas historique fut une idée heureuse » qui m'ouvrit une mine d'or; ce n'était pouiv » tant alors qu'une véritable esquisse ; mais , à «Londres, tout s'encourage, tout se vend;, et » puis le Ciel bénit ines efforts. Débarqué à

* l'entrée de la Tamise, j'avais gagné Londres à pied, n'ayant que sept louis dans ma poche,

- jsans connaissances, sans recommandations sur » ces rives étrangères ; j'en sortis en poste, pos- » sédant deux mille cinq cents guinées, ayant ~» foit des amis tendres pour lesquels j'aurais » donné ma vie. »

(Dec. i8i5) DE SAJNTE-HÉEÈNE. U7

« Mais moi,- si ''j'avais émigré, disait l'Ëmpe- » reur, quel eût été mon sort, mou lot? » II parcourait alors inutilement diverses directions , et s'arrêtait constamment sur le militaire. «J'y » aurais toujours bien fourni ma carrière, après » tout, disait -il. — Gela' n'est pas sûrj répôn- » dais-je, Sire % ; vous vous fussiez trouvé étouffé » dans la foule. Arrivé à Cobleritz ou dans tout » corps français * vous eussiez été classé d'api-ès » le rang du tableau; rien n'eût pu : vous le foire » franchir ; car notis étions stricts observateurs » des formes, e.tc;, etc. *' ' .

L'Empereur *mè demandait ensuite quand et comment j'étais rentré. — « Après la paix d*A- » miens, par le bienfait dé votre amnistie ; en- » core metaisr-je glissé * par contrebande dans » une famille anglaise , pour atteindre Paris* pltis * tôt. Dès que j'y fus arrivé, de pêûr de côm- » promettre cette famille, j'allai moi-même faire » ma déclaration à la police, qui trié donna une » carte que» je devais faire viser toutes les se- » maines ou tous les mois ; je' n'en fis rien , et » il ne m'en arriva rien.- J'étais décidé à me !» conduire sagement ; qu'avais-je .à craindre >

i3e MÉMORIAL (Dec. 181 5)

» plaisant d'aller -à la police demander un passerf port. On convint qu'il m était régulièrement » nécessaire; mais on me le refusa, pour ne pas » rendre, dit-on, l'administra tioç ridicule.- Plus » tard, devenu Chambellan de Votre Majesté, » j'eus à faire un voyage privé ; et pour cette » fois , ils m'affranchirent pour toujours et en » riant de toute formalité future.

» Au . retour de Votre Majesté, en 181 5, » voulant rendre service à quelques émigrés » qui étaient revenus avec le Roi, J'allai pour » eux à la police. J'étais un conseiller d'État , » tous les registres me • furent ouverts. Après » l'article de mes amis, je fus curieux de con-f » naître le mien; j'appfis que j'y étais noté » comme grand courtisan de M, le Comte d'Ar- » tois, à Londres. Jfe ne pus m empêcher de » réfléchir sur ce que pouvaient amener la-diffé- » rence des temps et la bizarrerie des révolu-? » tions. Du reste, ma note était tout à" fait » inexacte ; j'allais bien, il est vrai, chez M. le » Comte d'Artois; mais de mois en mois tout » au plus peut-être* pour en être courtisan, » avec la meilleure volonté, je ne l'aurais pas

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE, iSi

» pu ; j'avais à pourvoir à ma subsistance dé » chaque jour ; j'avais la fierté de vouloir vivre » de mes occupations, le temps m'était pré- » cieux. » J'amusais beaucoup l'Empereur par mon récit, et je trouvais un. grand charme à le lui faire. r

Aujourd'hui, la frégate la Doris a fait voile pour l'Europe,

Jeudi 28,

La famille de Briars est venue dans l'espoir de voir l'Empereur; mais il s'est trouvé incom-« mode de nouveau. Sa santé s'altère ; cet endroit lui est visiblement contraire. Il m'a fait appeler à trois heures; il avait eu un léger accès dé fièvre, il se trouvait mieux. Il m'a beaucoup parlé de ses dispositions domestiques intérieures, qui parfois laissaient venir jusqu'à lui quelques tracasseries. Ensuite il a fait sa toilette pour essayer de se promener. Je l'ai décidé Ji re^ mettre son gilet de flanelle que , dans ce lieu de température humide et inconstante , il avait Jmprudemment mis de côté.

Pfous sommes allé nous promener au jardin ;

»5» MÉMORIAL * (Nov. i8i5)

la conversation continuant toujours sur le même sujet que ci -dessus. L'Empereur marchant à l'aventure, gagne 'les arbres à gomme qui prolongent le parc, causant de notre situation locale , de ^*if>s rapports avec les autorités, formant des conjectures sur les événemfcns politiques de l'£wK>pe etc. , etc. La pluie est vesme nous surprendre, et nous a forcés à nous abriter soustun arbre. Le Grand-Maréchal et M. de Montholon sont venus nous joindre. Au retour l'Empereur m'a dit de le suivre?, et s'est mis à jouer au piquet dans le salon avec M^-dç Montholon. Il faisait fert humide, J'Empçreur a désiré du feu ; à peine allumé , la fumée nous a chassés, ij afollu nous réfugier dans la ^chambre même de l'Empereur où la partie a continué.

Bientôt il n'a plus fait que -tenir les cartes ; sa conversation était venuç tout à fait des plus intéressantes : jl nous racontait «les anecdotes de son plu? petit intérieur, confirmant,, redressant ou détruisant celles que M me de Montholon ou moi lui disions avoir circulé dans le monde ; rien n'était plus piquant* c'était une conversation tou,te confidentielle; aussi fut-ce un vrai

(Dec. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. »3S

chagrin pour nous d'entendre amroncer à l'Empereur qu'il était servi.

Vendredi 29.

Excursion dMfiéffe. — Pteftiter ctfsat de nojre vaRëe. — Marais perfide— Momeua caractéristique*. — Anglais, désabusés. — Poisqû de BtRhridate*

II- est un endroit de notre enclos d'où l'on voit an loin la partie de la mer où apparaissent les vaisseaux qui arrivent; là est un arbre au pied duquel on peut la considérer à son aise. J'étais dans Fhabitade depuis quelques jours, d'y aHer dans mes moments^ d'oisiveté pour voir arriver, me disais-fe, le vaisseau qui doit terminer notre exil. Le célèbre Munich est demeuré vingt ans au fond de la Sibérie, buvant chaque jour à son retour à Saint-Pétersbourg, avant de voir arriver cet instant désiré. J'aurai son courage; mais j'espère n'avoir pas besoin de sa patience.

Depuis quelques fours des bâtimens se succédaient; de très-bon matin on en avait aperçu trois, dont j'en jugeai deux bâtimens de guerre. En revenant on< me dll que PEmpereur était*

io4 M MORIAt (Dec. 181 5)

déjà levé ; j'allai le trouver dans le jardin pour lui faire part de ma découverte. Il voulut déjeûner* sous un arbre et me retint. Âpres le déjeuner il me dit de le suivre à cheval. Nous prolongeâmes, en dehors de Longw«od, tous les arbres à gomme , et essayâmes , à l'extrémité, de descendre dans une vallée très -rapide et profondément sillonnée : c'étaient des sables, des cailloux presque mouvans , parsemés de ronces marines; nousj fûmes obliges de descendre de cheval. L'Empereur ordonna au général Gourgaud de prendre par un autre côté avec les chevaux, et les deux piqueurs qui formaient notre suite ; il s'obstina à continuer , de sa personne , au milieu des difficultés où nous nous trouvions. Je lui donnais le bras; nous descendions et regrimpions avec peine tous les ravins; il re*grettait la légèreté de sa jeunesse; me reprochait d'être plus leste que lui : il y trouvait plus de différence que le peu d'âge qui nous sépare. C'est, disais-je, que je rajeunissais pour le servir. Chemin faisant il observait que ceux qui pourraient nous considérer en ce moment reconnaîtraient sans pe^pe l'inquiétude et l'inn

(Dec. i8i5) DE SAINXE-HjÈLÈNË. ttë

patience françaises. «Au fait , disait-il , il n'y a » que des Français auxquels il'puisse venir dans » l'idée de faire ce que nous faisons en cet in$- » tant- » Nous arrivâmes enfui tout haletans au bas de 1% vallée. * Ce que nous, avions pris de loin pour un chemin tracé n'était qu'un, petit ruisseau d'un pied et demi de large; nous voulûmes le traverser en ; attendant nos. chevaux ; mais les bords de ce petit ruisseau étaient perfides 9 ils semblaient dune terre sèche qui nous supporta d'abord; mais bientôt nous nous sentîmes enfoncer subitement, comme si uous eussions été pur de la glace qui se fût brisée ; nous étions meaapés de disparaître. J'en avais déjà presque au-dessus du genou qu^nd un effort m'en a fait sortir ;, je me suis retourné pour donner la main à l'Empereur $ il était enfoncé des deux jambes, ses mains à terre,. s'efforçant de se dégager- Ce n'est pas sans peine ni sans botie que nous avons retrouvé la tefre ferme ; moi ne pouvant m'empêcher : de . m'écrïer : Marais d'Âreoie ! Marais d'Arcole ! Nous

* Voye* la Carte géographique.

136 MÉMORIAL (Dec. i8i5)

les avions travaillés quelques jours auparavant ; ftapoleon avait failli y demeurer. Pour lui il répétait en considérant ses vètemens : « Moacher, » voici une sale aventure. * Et puis il disait : « Si nous avions "disparu iel , qu'eût-on dit en * Europe ? Les caflards prouveraient sans nul » doute que nous'arons été engloutis pour tous » nos crimes. »

Les chevaux nous ayant enfin rejoints y nous avons continué , forçant des haies ,• escaladant des murs, et avons remonté à grande peine toute la vallée qui sépare Longwood du pic de Diane. Nous sommes rentrés par le côté de M" 88 Bertrand j il était trois heures. On est venu nous dire que les bâtimens aperçus ce matin étaient un brick et un transport venus d'Angleterre, et un Américain.

Sur les sept heures l'Empereur m'a fait demander ; il était srec le Grand-M areehal qui lui lisait les papiers-nouvelles depuis le g jusqu'au 16 octobre; cela ne finissait pas; il était neuf heures. L'Empereur, étonné qu'il f&t si tard, s'est levé brusquement, et impatienté qu'on ne lui donnât pas son dîner, a marché

tDéc. i*tf) DE SAINTE-HÉLÈHE. x t3 7

droit à la table, 8e plaignant qu'on l'eût fait at* tendre. On a eu la gaucherie de foi donner une raison fort ridicule ; cette inconvenance dômes* tique l'a virement choqué, puis il s'est choqué intérieurement encore de s'être montré si choqué ; aussi le dîner a-4-il été sombre et silencieux-

Revenu dans Je salon pour le dessert , l'Empereur a cependant pris la parole sur les nouvelles que nous avaient apportées les gazettes : les conditions de la paix, les forteresses livrées aux étrangers, la fermentation des grandes villes. Il a traité ces sujets en maître ; mais il s'est re-* tiré de bonne heure , l'instant qui avait précédé le dîner lui demeurait visiblement sur le cœur.

Peu de temps après il m'a fait demander , voulant continuer les papiers. Comme je me mettais en devoir de lire, il s'est rappelé l'état 4e mes yeux et ne l'a plus voulu. J'insistai disant que je parcourais- vite, et que ce ne serait pas long ;• mais il les a éloignés lui-même , ajoutant : « La nature ne se commande pas ; je voua » le' défends; j'attendrai demain. » Il s'est mis k màrfeher, et bientôt ce qu'il avait dans Je coeur en est sortit Qu'il me semblait aimable dans ses 2. 9

iB8 MÉMORIAL (Bée. i fit*)

reproches et 'ses plaintes ! Qu'il était homme et bon ; car ce qu'il disait était juste 1 et vrai ! liai* c'étaient de ce* momens précieux où la nature, prise sur *le fait, montre à nu le fond du cœur et du caractère. Et je me disais en le quittant, ce que j'ai d'ailleurs si souvent l'occasion de me redire : «Bon Dieu, que l'Empereur a été mal » connu dans le monde ! », -

Au demeurant, on hii rend déjà ici plus de justice. Ces Anglais si acharné* , si. excusables d'ailleurs par les fausses peintures dont on les a ai constamment nourris , commencent à prendre une idée plus juste de son caractère ; ils avouent qu'ils sont étrangement détrompés chaque jour, et que Napoléon est bien différent de ce Bonaparte que les intérêts politiques et le menibnge leur avaient tracé sous des aspects si odieux. Tous ceux qui ont pu le voir , l'entendre et avoir à faire à lui , n'ont plus qu'une voix là-dessus ; il est échappé plus d'une fois à l'Amiral , au travers de nos querelles avec lui , de se récrier que l'Empereur était sans contredit le meilleur naturel de toute la bande , le plus raisonnable , le plus juste , le plus facile ; et il disait vrai.

(Dec. 181S) DE SJJNTE-HÉLÈNE. tôg

Une autre fois, un honnête Anglais, que nous voyions souvent, confessait à Napoléon, dans toute l'humilité de son âme, et en forme d'expiation, qu'il avait à se reprocher et qui! était honteux d avouer qu'il avait cru ferme* ment toutes les abominations débitées sur son compte : ses étranglemens , ses massacres y* ses fureurs, ses brutalités ; enfin jusqu'aux difibitmités de sa personne et aux traits hideux de sa figure. «Après tout, ajoutait-il candidement,

• comment ne l'aurais~je pas cru ? Tous nos

• livres en étaient pleins , c'était dans toutes » nos bouches ; pas que voix ne s'élevait pour » le contredire. » — Eh bien ! dit Napoléon en » souriant , c'est à vos ministres pourtant que » j'ai l'obligation de toutes ces gentillesses; ils

• ont inondé, l'Europe de pamphlets et de » libelles contre mQÎ. Peut-être auraient-ils à » dire pour excuse qu'ils ne faisaient que ré- » pondre à ce qu'ils recevaient de France même ; » etiei, il faut .être juste, ceux d'entre nous » qu'on a vu danser sur les ruines de leur » patrie , ne s'en faisaient pas faute , et les » tenaient abondamment pourvus.

*$> MÉMORIAL (Dec. i8i5)

» Quoiqu'il en soit , on me tourmenta sou-

* vent, an temps de ma puissance , pour que je

* fisse contrebattre ces menées ; je m'y refusai

* toujours. Â quoi m'eût servi qu'on m'eût

* défendu? On eût dit que j'avais payé, eteek 9 ne m'eût que discrédité un peu davantage.

* Une victoire , un monument de plus ; voilà la » meilleure, la véritable réponse, disais-* je » constamment. Le mensonge passe , la vérité » reste. Les gens sages , la postérité surtout , » ne jugent que sur des faits. Aussi qu est-il » arrivé? Déjà le nuage se. dissipe, la lumière » perce , je gagne tous les jours ; bientôt il n'y i» aura rien de piquant en Europe que de me » rendre justice. Ceux qui m'ont succédé tien- » nent les archives de mon administration , les » archives de la police , les greffes des tribunaux; » ils ont à leur disposition , à leur solde , ceux » qui eussent été les exécuteurs , les complices

* de mes atrocités et de mes crimes ; eh bien !

* qu'ont-ils publié? qu'ont-ils fait connaître ?

» Aussi la première fureur passée , les gens » d'esprit et de jugement me reviendront; je ne » conserverai pour ejnnemis que des sots ou des

(Bèfe.iSifr) DE S\ittTE-HÉLÈNE. ^i

» méchans. Je puis demeurer tranquille , je n'ai » qu'à laisser faire, et la Suite dés évédeaaens V

* les débats des partis opposés , leurs produc- » tions adverses, feront luire chaque jour le* » matériaux les plus sûrs , les plus glorieux de- » moa histoire* Et à quoi ont abouti, après tout/ » les immenses sommes dépensées eu libelles « contre moi? Bientôt il n!y en aura plus de » traces; tandis que mes monumens et nïerf

* institutions me recommanderont à la postérité » la plus reculée*

* Aujourd'hui ; du reste > on ne saurait plus i recommencer ces torts envertunôi ; la oalônjûiç » a épuisé tous ses venins sur ma personne ; elle t ne saurait plus me heurter; elle n'est plus

* pour moi que le poison de Mithridate. »

Samedi 3o.

L'Empereur laboure un sillon. — Denier de la veuve,

— Entrevue avec l'Amiral. — Nouveaux arrangemens,

— Le Polonais Pionlkowsky.

L'Empereur m'avait fait appeler avant .huit heures. Pendant qu'il faisait sa toilette, je lui ai achevé les papiers commencés la veilJe. Une

i4* MÉMORrAL (Dec. i&tJr)

fok babillé, il est sorti* a marché Vers les écuries, a demandé son cheval et est parti seul avec moi, tandis qu'on préparait encore ceux de la suite. Nous nous sommes promenés à l'aventure ; arrivés dans un champ qu'on labourait, {'Empereur est descendu de son cheval , dont je me suis emparé, a saisi la charrue, au grand étonnement de celui qui la conduisait, et a tracé lui-même un sillon d'une longue étendue; le tout avec une rapidité singulière et sans autres paroles entre nouç que de me dire , en quittant , de donner un Napolécfa. Remonté à cheval , if a continué sans intention dans le voisinage. Les piqueurs ont rejoint successivement.

Au retour., l'Empereur a voulu déjeuner squs un arbre dans le jardin , et nous a retenus. Il nous avait dit durant sa course qu'il venait de nous faire un petit cadeau , bien léger à la vérité , observait-il ; mais tout se mesure aux circonstances, et , dans celle-ci, c'était pour lui , disaitil, le denier de la veuve. C'était un traitement mensuel qu'il venait d'arrêter pour chacun de nous. Or ce traitement devait être prélevé sur une SQjnme assez peu forte que nous avions

{Me. ifcft) DE SAJNTE-H&ÈKK. 14$

dérol*ée à 1* vigilance anglaise , et cette somme d«o^eurait ici l'unique et seule ressource de Napoléoa, On sent combien elle devenait pré* cieuse; aussi j'ai employé le premier instant qù je me suis trouvé seul ajec lui, pour, lui exprimer ma pensée à. cet égard, et ma résolution personnelle de ne pas profiter de son bienfait. II ea. a beaucoup ri , et comme j'insistais toujours : « Eh bien, mVt-il dit en me saisissant l'oreille, t m tous n'en avez pointjrespin , gardez-le moi , » je saurai qù le retrouver quand il me le » faudra. » *

uàprè* son dé jeûner, l'Empereur est rentré dans son intérieur,, et je l'ai suivi pour finir les papiers-nouvelles. Il y avait long-temps que je lisais* M. de Montholon a fait demander à .être introduit ; il venait de causer longuement avec l'Amiral , qui désirait beaucoup voir l'Empereur.; L'Empereur -a interrompu ma traduction , s'est promené quelque temps comme s'il eût hésité; puis , prenant son chapeau, il a gagné le- salon pour y recevoir l'Amiral, J'en ai eu une toyc joie; s'il était possible que notre état d'hostilité cessât, j'étais sûr que deux minutes de lui apla-

»44 MEMORIAL , •< (BM. >i*i^)>

diraient plu* de difficultés que deux journées* entières d'aucun de nous. En effets faieampris que. ses argumens, sa logique , sa bonhomie; avaient tout entraîné. Ç)n m'a assuré que F Amiral était sorti enchanté. Pour l'Empereur, il était fort content ; il est loin de haïr l'Amiral, il* ^ même peut-être un faible pour lui. « Vous pouvez » être un très-habile homme de mer, doitnl foi* » avoir dit ; mais tous n'entende* rien à notre » situation* Nous ne voua demandons rien; nous* » pouvons noua nourrir à l'écart de nos peines et

• de nos privations , nous suffire è nous-mêmes; » mais notre estime vaut bien qu'on s'en mette » en peine.. • L'Amiral s'est rejeté sur ses instructions. « Mais ne sait-on pas, répliquait l'Em- »pereur, l'espace * immense qui existe entre » la dictée des instructions et leur exécution ? » Tel les ordonne de loin, qui s'y opposerait » lui-même s'il devait les voir exécuter. Qui ne » sait encore* continuait-il, qu'au moindre dif-

• férend, à la moindre contrariété , au premier. » cri do l'opinion , les ministres désavouent des » instructions, ou blâment vivement de ne les » avoir pas mieux interprétées , etc. , etc. »

. L'Amiral a été à merveille; l'Empereur n'a*

eu qu& se louer de |ui} toutes les aspérités se

sont émoussée* , on s'etft entendu sur tout; âiusii

il a ^té convenu que l'Empereur pourrait allés*

désormais dans l'île; que l'officier que lAs ln^*

tractions attachaient à sa personne, n'exercerais

qu'une surveillance lointaine, qui ne pourra

blesser les regards de l'Empereur; que les visi-'.

tans» arriveraient à l'Empereur , non par la pef~>

mission 'de l'Amiral , qui était le surveillant de

Longwood, mais par celle du Grand-Maréchal, 1

qui en faisait les honneurs. >

Ce joue notre petite colonie s'est accrue d'un 7

Polonais, le capitaine Piontkowsky. Il était dut

nombre de ceux que nous avions laissés à Ply«-

mouth. Son dévouement pour l'Empereur , sa

douleur d'en être séparé , avaient vaincu les'

Anglais et leur avaient arraché la permission de

venir le rejoindre.

Dimanche 3r.

( Soufl-gouTerneur Skeltçn.

Le sous-gouverneur , colonel Skéhon et sa femme , qui s'étaient toujours montrés fart

pr襫nan«pottr^P(ti6 f 6ont venus présenter leurs hommages à l'Empereur, qui , après uae honne heure de conversation , dont j'étais l'interprète, m'a ftii traduire au colonel Skelton l'invitation de le tuivre dans sa promenade à cheval ; le colonel a accepté avec joie. Nous nous sommes mis en route et avons, parcouru la vallée qui nous sépare du pic de Diane, au grand étonnement du colonel , pour qui cette course était tout à fait nouvelle ; il la trouvait fatigante, et m&ne en certains endroits n'hésitait pas à la prononcer dangereuse. L'Empereur l'a retenu, à dîner ainsi que sa femj&b , et, s'est montra fort aimable pour eux.

Lundi i Janvier 1816 au Mercredi 3.

Premier de Tan. — Fusils de chasse * etc. — Famille du gouverneur Wiiks.

Le premier four de l'an, nous nous sommes tous réunis vers les dix heures du matin pour présenter nos hommages à l'Empereur, au sujet de la nouvelle année ; il nous a reçus quelques iustans après ; nous avions bien plutôt à lui offrir des vœux que des félicitations. L'Empereur a

(Janr. 1816) DB SAINTE-HÉLÈNE. i4?

vouhi que nous déjeûnassioiis et passassions tout* ce jour ensemble en véritable famille , à-t-îl dit ,• et il s'est arrêté sur notre situation ici. « Yous'ne r » composez plus qu'une poignée au bout du » monde obserVait-il , et' votre consolation doit » être au moins de vous y aimer. » Nous l'avons tous accompagné dans le jardin * } où il a' été se promener pendant qu'on prépayait le déjeuner.' En cet instant on lui a apporté ses fusils de chasse, qui avaient été jusquç là rétenus 4 par l'Amiral. Cet envoi n'était, dct rçstè , de là part de FÀmîral, qu'un procédé qui témoignait ses dispositions nouvelles ; £e* fusils né .pouvaient être d'aucun autre agrément pour ^"Empereur , la nature du terrain et le défaut de gibier ne lui permettant aucune illusion sur le divertissement de la chasse : il ne se trouvait , parmi nos arbre* à gomme , que des tourterelles que quelques coups de fusil de la part du général Gourgaud et de mon fils eurent bientôt détruite^ ou forcées à l'émigration.

Maïs il était dit que les meilleures intentons de. l'Amiral, les plus bienveillantes , porteraient toujours* quelques restrictions , quelques teintes

*44 MÉMORIAL * (Janv. »8##)

de caprice propres à en détruire l'effet : avec les «Jeux ou trois fusils de l'Empereur , il s'en trouvait deux ou trois autres à nous ; ils nous furent délivrés* mais avec la condition qu'ils seraient remis chaque soir dans la tente de l'officier de garde. On s'imagine bien qu'une pareille sujétion fit remercier sans hésitation l'offre d'ufte telle faveur , et ces fusils ne nous restèrent sans condition qu'après quelques pourparler. Cependant, qui étions nous? quelques malheureux isolés du reste de l'univers, entourés de sentinelles , gardés par tout un camp ! Et de quoi s'agissait-il? de deux flisila de chasse. Je cite cette circonstance, elle est bien petite en ellemême ; mais elle est caractéristique , et peindra mieux que beaucoup d'autres choses la vérité de notre situation et la nature de nos peines. - Le trois , j'ai été déjeûner chex M"* Bertrand, avec laquelle je devais aller dîner chez le Gouverneur. La distance de* Plantation-House , sa demeure, demande une heure et demie cte voyage avec six bœufs ; un attelage de chevaux serait dangereux. On traverse ou on tourne cinq ou six gorges bordées de précipices dé plusieurs

(Jaav. i8i5) DE SAJNTE-HÉLÈNE. i^

centaines* de pieds de profondeur; * on ôté quatre bœufs aux descentes trop rapides , et ott les remet aux montées. Nous .nobs sommes arrêtés aux trois quarts de la route pour visiter une vieille bonne dame de quatre-vingt-trois ans , qui avait fait beaucoup de prévenances aux enfans de M** Bertrand. Sa demeure était agréable ; il y avait seize ans qu'elle n'en était sortie , lorsque apprenant l'arrivée de l'Empereur ,- elle se mit en route pour la ville , disant que dût-il lui en coûter la vie , elle serait heureuse si elle parvenait à l'apercevoir ; elle avait eu le bonheur de réussir. ■ <

Ptantation-HouMe est le lieu le mieux situé et le plus agréable de l'île; le château, le jardin et les dépendances rappellent les demeures * dans nos provinces, des familles de vingt-cinq à trente mille livres de rente. Cet endroit est fcen soigné et tenu avec goût : enfermé dans l'enceinte de Plantation-House, on pourrait se croire en Europe , et ne pas soupçonner les lieux de désolation qui composent la plus grande partie

* Voyex h Carte géographique*

I9p MKMQftIAL (Janv. *8i6)

du, reste dç l'ite» Le maître de- la maison en <M moment, le colonel Wilks , le gouverneur ^pqrja coiap^gnie que l'Amiral était venu d£pb~ placer, est un hoipme du meilleur ton, fort agréable; sa femme est bonne et aimable; sa fille charmante.

Le gouverneur avait réuni une tren.tak^ de personnes; les manières , les expressions, les formes , tout y était européen. Nous y avons passé quelques heures qui ont été les seules d'oubli et de ; distraction que j'aie éprouvées depuis notre sortie de France. Le colonel Wilks me montrait une partialité et une bienveillance toutes particulières ; nous en étions aux complimens et à la sympathie de* deux auteurs qui s encensent réciproquement. Nous avions fait échange de nos productions : il comblait M. Le $agp de choses flatteuses , et celles que je lui rendais étaient des plus sincères ; car son ouvrage renferme des points intéressans et nouveaux; sur rindostan, qu'il a, habité long-temps en mission diplomatique; une douce philosophie, beaucoup d'instruction et un • style fort pur, concourent à en faire un livre distingué. M. Wilks ,

(Janv. i«i«) DE SÀINTB-itÉLÈNK. i5i

dans ses opinions politiques ;■ est ,* du reste , un homme très-froid, qm juge avec calme et sans passion des affaires dû iboment ; qui conserve les idées saines, les principes libéraux d'un Anglais sage et indépendant.

Au moment de nous mettre à table , «à notre grande surprise., on nous a annoncé que l'Empereur venait de passer avec l'Amiral , presqu'à' la porte dé Plantation-House ; et un des convives (M. Doveton de Sandy-bay) , nous dit' alortf avoir eu la bonne fortune de le posséder ■ ce inatm même chez lui , pendant trois quarts • d'heure*

Jeudi 4 au Lundi 8.

Vie de Loogwood. — Course à cheval de l'Empereur. — Notre Nymphe. — Sobriquets. — Des îles, de leur défense. — Grandes forteresses , Gibraltar. — Culture et lois de l'île. — Enthousiasme, etc.

Quand je suis entré chez l'Empereur pour luirendre compte de notre excursion de la veille, il m'a dit en me saisissant l'oreille : a Eh bien ! » vous m'avez abandonné hier ; j'ai pourtant' » bien fini ma soirée. "N'allez pas- croire que je

i5a MjtaftO*ttL (Ja*v. 1816)

• ne saurais me passer de tous. » Paroles charmantes, que le ton qui les accompagnait et la connaissance que j'avais de lui désormais me rendaient' délicieuses.

Tous les jours le temps a. jeté beau > la température sèche , la chaleur forte , mais tombant subitement, ainsi que de coutume, vers les cinq ou six heures.

L'Empereur, depuis son arrivée à Longwood, .avait interrompu ses dictées ordinaires : il passait son temps à lire dans son intérieur, faisait sa toilette de trois à quatre heures, et sortait ensuite à cheval avec deux ou trois de nous autres. Les matinées devaient lui paraître plus longues ; mais sa santé s'en trouvait mieux. Nos courses étaient toutes dirigées vers là vallée voisine, dont j'ai déjà parlé; soit que nous la remontassions en la prenant dans la partie inférieure et revenant par la maison dit Grand- Maréchal ; soit au contraire que nous commençassions par ce dernier côté , pour la parcourir en descendant. Vne fois même ou deux , nous la franchîmes en écharpe et traversâmes de la sorte d'autres vallées pareilles. Nous explorâmes ainsi

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. i53

le voisinage et visitâmes le peu d'habitations qui s'y trouvaient 2 toutes étaient pàuvïef et mi- * sérables, J^es chemins étaient parfois impraticables , il nous fallait même de temps en temps descendre de cheval ; nous avions à franchir des baies , à escalader des murs de pierre qu'on rencontre fort souvent; mais rien ne nous arrêtait. Dans ces courses habituelles, nous avions adopté depuis quelques Jours une sïatibn régulière dans le milieu de la vallée; là, entourée -de roches sauvages , s'était montrée une fleur inattendue : sous* un humble toit nous avait apparu un visage charmant de quinze à seize ans. Nous l'avion» surprise le premier jour dans «on eostume journalier, il n'annonçait rien inoins que l'aisance i le lendemain nous retrouvaines la jeune personne avec une toilette fort soignée; mais alors notre jolie fleur des champs ne nous parut plus qu'une fleur de parterre assez ordinaire. Toutefois., nous nous y arrêtions chaque jour quelques minutes ; elle s'avançait alors de quelques part powr entendre lés deux ou trois phrases que l'Empereur lui adressait ou lui faisait traduire en passant, et nous 2. 10

>54 MÉMORIAL (Janr. i8iô)

continuions notre route tout en devisant sûr ses attraits. Dès cet instant elle augmenta la nomenclature spéciale de Longwood ; elle ne fut plus que notre Nymphe.

L'Empereur, dans son intimité , avait la coutume de baptiser insensiblement tout ce qui l'entourait : ainsi la vallée que nous parcourions d'habitude en cet instant , n'avait plus d'autre nom que 1» Vallée, du êilence; notre hôte de Briars, n'était que notre Amphitrion; son voisin , le Major aux six pieds de haut , notre Her~ taie; sir George Cockburn, Monseigneur l'Amiral tant qu'on était en gaité ; dès que l'humeur arrivait , ce n'était plus que le Requin , etc. , etc.

Notre nymphe est précisément l'héroïne de la petite pastorale dont il a plu au docteur Warden d'embellir ses lettres ; bien que j'eusse redressé son erreur lorsqu'il m'en donna lecture avant son départ pour l'Europe , lui disant : « Si » vous avez le projet de créer un conte, c'est » bien ; mais si vous avez voulu . peindre., la » vérité , vous avez tout à changer. » Apparemment qu'il aura pensé que son ftonte avait beaucoup plus d'intérêt, et il l'a conservé.

(Jmr. 1816) DE SàINTE-HÉLÈNE. i55

Du reste , on m'a apprit que Napoléon avait porté bonheur à notre nymphe s la petite célébrité qu'elle en avait acquise a attiré la curiosité des voyageurs ; ses attraits ont fait le reste : elle est devenue la femme d'un très-riche négociant ou capitaine de la compagnie des Indes.

Au retour de tfo* courses, nous trouvions déjà rendues les personnes que l'Empereur invitait à dîner. 11 eut successivement le généralcolonel du 53*, plusieurs de les officiers et leurs femmes, l'Amiral; la bonne, belle et douce M™ Hodson , la femme de notre Hercule , que l'Empereur avait été. Visiter un jour dans le fond de Briars , et dont il avait tant caressé les enfans» etc., etc.

Après le dîner, l'Empereur faisait une partie, et le reste de la compagnie une autre*

Le jour où f dîna l'Amiral, l'Empereur, en prêtant son café , a causé quelques instans sur la position de l'île, L'Amiral a dit que le 66 e venait renforcer le 53* ; l'Empereur en a ri , et lui a demandé* s'il ne se croyait pas déjà assez fort. Puis passant à des observations générales ,

i56 MÉMORIAL (Janr. 1816)

il a dit <juun soixante-quatorze de plus valait mieux qu'un régiment ; que la sûreté d'une île, c'était des vaisseaux ; que des fortifications n'étaient qu'un retard; qu'un débarquement , fait à forces supérieures , était un résultat tout obtenu , au temps près , si la distance n'admettait point un secours*

L'Amiral lui ayant demandé quelle était, dans son opinion , la place la plus forte du monde ; l'Empereur a répondu qu'il était impossible de l'assigner , parce que la force d'une place se compose de ses moyens propres, et de circonstances étrangères indéterminées.

Pourtant il a nommé Strasbourg, Lille, Metz, Mantoue , Anvers , Malte , Gibraltar. L'Amiral ayant dit qu'en Angleterre on lui avait supposé , pendant quelque temps , le dessein d attaquer Gibraltar. « Nous nous en serions bien » donné de garde, à dit l'Empereur; cela nous » servait trop bien. Cette place ne vous est d*au- » cune utilité ; elle ne défend , n'intercepte rien f » ce n'est qu'un objet d'amour-propre national » qui coûte fort cher" à l'Angleterre , et blesse » singulièrement la nation espagnole. Nous au-

(Janv. 1816) DE SAJHTE-HÉLÈNE. i5?

» rioi\£ été bien maladroits de détruire une » pareille combinaison. »

Le six j'ai été invité , avec M"* Bertrand et mon fils, à dîner à Briars , où notre ancien hôte avait réuni beaucpup de monde. Nous en sommes revenus fort tard, et non 6ans quelque «danger , par les difficultés de la route et l'obscurité de la nuit, qui nous a forcés de faire une j^artie du chemin à pied, par égard pour la prudence de M" 6 Bertraûd.

Le sept, l'Empereur a reçu la Visite du secrétaire du gcyuvernement et d'un des membres du conseil de l'île. Il les a beaucoup questionnés , suivant sa OEraJûme , sur. la culture , la prospérité et les améliorations susceptibles de « leur colonie. Ils répondaient qu'en, 1772* on avait ?dopté le système de fournir, #ea magasins de la compagnie , de 1& viande à mçitié prix aux habitans; il en était résulté une grande paresse dans l'industrie, et l'abandon de l'agriculture., Depuis cinq ans on* avait changé ce système; ce qui, joint à d'autres circonstances , avait ramené 1 émulation, et porté l'île à un état supérieur à ce qu'elle avait jamais été. Il est à craindre que

,58 MEMOaiAL T (Jaiir. 181 G)

MQtve yenue ne «oit un- coup mortel poua cette prospérité croissante.

Sainte-Hélène , de sept à huit lieues de tour, environ la grandeur de Paris , obéit aux lois générales d'Ançléteite -et à des lois locales de nie; ces lois locales se font Ici par le conseil , 1 1 se sanctionnent ei| Angleterre par la cour de la compagnie des Indes. Le conseil se compose du gouverneur , de deux membres civils et d'un secrétaire qui tient les registres ; tous sont nommés par la compagnie, et sont révocables à volopté. Les membres du conseil sont législateurs 9 administrateurs et magistrats; ils décident sans appel +\ l'aifle du juri, au civil et au i srin^inèL II n*y a ni procureur ni avocat dans l'îlç; le gecrétîjre du conseil légitime tous les actes , et se trçuve une espèce de iïotaire unique. La population de J'île est en ce moment de cinq fràx mille âmes environ , y compris les noirs et la garnison. -, ' '* • v

Je *me promenais seul un dé ces après-midi , dans le jardin avec l'Empereur,; un matelot de vingt-deux h vingt-trois ans , dune 'figure franche et ouverte, nous a abordés avec l'émotion

(Janr. rëiG) DK SAIHÏE-HÉLÈNE, 189

de l'empressement et.de k joie , et l'inquiétude d'être aperçu du dehors. 11 ne parlait qu'anglais , et me disait avec précipitation, avoir bravé deux fois l'obstacle des sentinelles et tous les dangers d'une défense sévère pour voir de près l'Empereur; qu'il obtenait ée bonheur, disait-il, tout en le considérant, qu'il mourrait content; qu'il faisait des vœux au Ciel pour que Napoléon se . portât bien , et qu'il fût un jour plu9 heureux. Je l'ai congédié, et en nous abandonnant, il se cachait encore derrière les arbres, les haies, afin de nous apercevoir plus long-temps. Nous recevions souvent ainsi des preuves non équivoques du sentiment bienveillant, dç ces marins. Ceux du Northumberland surtout* se croyaient désormais des rapports établis avec l'Empereur : lors de notre séjour à Briars, où notre réclusion était moins complète, ils venaient souvent rôder le dimanche autour 'de nous, disant qu'ils venaient revoii* leur c&mpagnon de vaisseau (ship's ipate). Le^jour où nous quittâmes cet endroit, étant seul avec l'Empereur dans le jardin , il s'en, était présenté un à la porte, me demandant s'il pouvait y faire un pas sans offenser.' Je lui

i6o MÉMORIAL , (Jarvr. 1816)

demandai soû paya et sa religion ; sa réponse fut plusieurs signes de croix" rapides en signe d'intelligence et de fraternité; pois fixant l'Empereur, devant lequel il se trouvait , et levant les yeux qu Ciel, il commença, avec lui-même, une conversation de gestes , que sa grosse figure réjouie rendait partie grotesque \ partie sentimentale. Cependant il était difficile d'exprimer avec plus, de vérité l'admiration, le respect, les vœux et la sympathie; de grosses larmes Commençaient à rouler dans ses yeux. « Dites à ce » cher homme que je ne lui veux pas de mal, » me disait-il 9 que je lai souhaltp bien du bon- » heur. Nous somines beaucoup comme cela : il » faut qu'il se porte bien et long-temps. » Il • » avait à la inain un bouquet dé fleurs champêtres; il indiquait la pensée de vouloir les offrir ; f mais distrait ou reteiiu par ce qu'il voyait ou ce qu'il éprouvait, chancelant et, comme combattu en lui-même , il ^ous fil subitement un salut brusque çt disparut.

L 'Empereur nç put s'empêcher de se montrer sensible à ces deux circonstances r tan t la figure , l'accent , le geste de ces hommes portaient le

(Janr. iSjG) DE SAINTE-HÉLÈNE, idi .

caractère de la vérité. Il disait alors i « Ce que i c'est pourtant <fue le pouvoir de l'imagination ! * «tout ce qu'elle peut sur les hommes! Voilà » des gefts qui ne me connaissaient point, qui » ne m'avaient jamais vu, seulement ils avaient » entendu parler de moi; et que ne sentent-ils » pas , que ne feraient-ils pas en m'a faveur ! Et » la même bizarrerie se renoufeUetlansr tous les. » pays, dans tous les liges, dans tous les sexes"! » Voilà le fanatisme X Ouï , l'imagination gou- » verne le monde! • * .

* Mardi 9.

L'Empereur vivement contrarié» — Nouvelle! brouille-

rîes avec l'Amiral, \ ' ' .

L enceinte tracée autour de Longwood, oùnous ayons la liberté de* nous promener, ne.

permet guère qu'une demi-heure de course à cheval ; ce qui a porté l'Empereur , pour agrandir l'espace ou gagner du temps ^ a descendra dans le fond des ravins par des # chemins toë$-mai\vais , et parfois dangereux.

C'île n'ayant pas trente jpilles de tour; il* eût ,

..-iÛ» MÉMORIAL (Janr. v8»ft)

43éé désirable que l'enceinte 'eût été portée à un mille des bords de la mer; alors on eût pu se promener et varier même ses courses sur des espaces de quinze à dix-huit milles ; la surveillance n'eût été ni plus pénible ni moins effective en la plaçant sur les rkes de la mer et les débouchés des vallées ; en traçant même par des signaux^ tous les pas de l'Empereur. On nous ^vait fait observer , il est vrai , que l'Empereur était le maître de parcourir Joute» l'île sous l'escorte d'un, officier anglais ; mais l'Empereur était décidé à ne sortir jamais , s'il devait se prrfrer, durant sa prc^nenade , d'êtire absolument à luimême ou à l'iatimité*des siens. L'Amiral, dans sa dernière entrefue avec l'Empereur , avait très -délicatement arrêté* et promis que lorsque l'Empereur voudrait sortir dés limites, 11 en ferait prévenir le capitaine anglais de service à Longwood*; que celui-ci se rendrait au 'poste pour ouvrir le passage à l'Empereur, et qu'ensuite la jsurvéillance serait faite, s'il en existait, de manière*'que l'Empereur , difrant le reste de sa' promenade ; soit qu'il entrât dans quelques maisons "ou- profitât de quelque beau site pour

(Jaurv 181G) *DE jSMOTS^ÉfctlME. i65

travailler, n'aperçût rien qui pût le distraire d'un moment de rêverie.

D'après cela, l'Empereur se proposait oe matin, de monter k cheval k sept heures; il avait fait préparer un petit dé jeûner, et comptait aller dans laidirection de Sandy-bay, chercher une source d'eau, et profiter de quelques belles végétations , dont on est privé à Long* wood, pour y passer Ja matinée et y travailler quelques heures.

Nos • chevaux étaient prêts; an moment de monter j'ai été prévenir le capitaine anglais, qui, à mon grand étpnnçment, a déclaré que son projet était de se mêler avec nous; que l'Empereur ne pouvait trouver mauvais, après tout, quun officier ne jouât pas le rôle d'un domestique, en restant Seul dé Tamère. * J'ai répondu que l'Empereur approuverait sans doute* ce sentiment ; mais qu'il renoncerait dès l'instant à sa partie, « Vous devez trouver simple » et sans vous en croire offensé , lui aï-je dit , » qu'il répugne *à la présence de celui qui le » garde. -» L'officier se montrait fort peiné , et me disait $ue sa sitpatiop était des plus èmbar*

164 *ÉMyO*'IAL/ * (Janr. 1816}

Tassantes, c Nullement, lui ai- je observé, si 9 vous n exécutez que vos ordres. Nous ne vous » demandons rien , vous n'avez à vous justifier » de rien ; il doit vous être aussi désirable qu'à » nous de voir les limites poussées vers les » bords de la mer ; vous seriez délivré d'un » service pénible et peu digne ; le but qu'on se «proposé* û'en serait pas moins bien Rempli; » j'oserais vous dire qu'il le serait davantage : » quand on veut- garder quelqu'un , il faut 9 garder la porte de s^ chambre ou celles de » son enceinte ; lès* portes intermédiaires ne » sont plus que des peines sans efficacité : vous * perdez de vue l'Empereur, tous lé$ jours, » quand il descend 4ans les ravins de l'enceinte., » vous ne connaissez' son existence que par spn » retour ; ^eh bîeti , faites-vous un mérite " de » cette cçnç^^i^m qu'amène là force des choses, » étendez-là jusqu'à un mille du rivage j ç aussi » bien vous pouvez le tracer*sans cesse à l'aide » de vos signaux, du haut de vos sommités. »

Mais, l'officier en revenait *toujours à dire qu'il ne demandait ni regard ni parole deJ'Empereur, qp'il serait avec nous comme s'il n'y

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. i65

était pas. Il ne pouvait comprendre , et ne comprenait pas en effet que sa vue seule pût faire du mal à l'Empereur. Je lui aï dit qu'il était une échelle pour la manière de sentir, et que la même mesure n'était pas celle de tout le monde. Il semblait croire que nous interprétions le» sentiinens de l'Empereur, et que si les raisons qu'il me donnait lui étaient expliquées,^ s'y rendrait; il était tenté de lui écrire* Je l'assurai que pour ce qui lui était personnel , il n'en dirait jamais autant *à l'Empereur que j'en pourrais diçe moi-même ; que du reste 9 , j'allais de ce pas lui rendre mot à mot notre conversation. Je suis revenu bientôt lui confirmer ce que je lui avais dit d'avance : l'Empereur ayait dès l'instant renoncé à sa partie.

Voulant toutefois, pour mon compte, éviter tout malentendu qui aurait pu accroître les discussions toujours fâcheuses, je lui ai demandé s'il aurait aucune objection à me montrer le compte qu'il rendait à l'Amiral. Il m'a dit qu'il n'en aurait aucune; mais qu'il ne le lui rendrait que de vive voix. Résumant alors notre longue conversation en deux mots, je l'ai réduite à

166 MÉMORIAL (JattV, 1S16)

deux points biens positifs :' lui, à m 'avoir dit vouloir se joindre au groupe de l'Empereur; moi, à lui avoir répondu que l'Empereur dèslors renonçait à sa partie, et ne sortirait pas des limites; ce qui a été parfaitement agréé de nous deux. % ■. ■ ■

L'Empereur m'a fait appeler -dans sa chambre; dévorant en silence le*contre-temps qu'il venait d'éprouver, il se trouvait déjà déshabillé et en robe de chambre. Il m'a retenu à déjeûner, et a" fait 'observer que le temps tournait à la pluie , que nous aurions eu un mauvais jour pour notre excursion ; mais c'était un faible adoucissement à la contrainte aiguë qui venait de troubler «n plaisir innocent.

Le fait est que 1'ofiicier avait reçu de nouveaux ordres ; mais l'Empereur n'avait eu l'idée de sa petite excursion que sur les promesses antérieures de l'Amiral; promesses pour lesquelles l'Empereur s'était plu à toi témoigner de la satisfaction. Ce changement actuel , sans en faire rien dire à l'Empereur, devait nécessairement lui être très-sensible : on lui manquait de parole ou l'on avait voulu le rendre

(a«nr. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 16?

dupe. Ce tort de l'Amiral est un de ceux qui ont le plus pesé sur 1$ cœur de, l'Empereur*. .

L'Empereur a' pri& un bain et n'a point dîné avec nous* A neuf heures il m'a fait appeler, dans sa chambre; il lisait Don Quichotte, ce, qui nous a menés à causer de la littérature, espagnole, des traductions de Lfesage, etc.., etc. Il était fort triste et causait peu ; il m'a renvoyé . au bout de trois quarts d'heijre*

>•■ Mercredi 10.

Chambre de Marchand — Linge, vêtemens de l'Empereur , manteau de Marengo. — Eperons de Champàubert, etc., etc.

Vers les quatre heures, l'Empereur m'a fait^ appeler dans sa chambre : il était habillé et en bottes ; il comptait monter à cheval ou se promener dans le jardin ; mais il pleuvait un peu. . Nous avons marché et causé en attendant que le temps s'éclaircît. Il a ouvert la porte de sa. chambre sur le cabinet topographique, afini dalonger sa promenade de toute l'étendue de ce cabinet. En approchant du lit qpi s'y trouve, il ip'a demandé si j'y couchais toujours? jç. lui

,68 MÉMORIAL (Janr. 1816)

ai répondu que j'avais cessé dès l'instant où j'avais su qu'il voulait sortir de bon matin. » Qu'importe , m'a-t-il dit, revénez^-y; je sor- » tirai au besoin par ma porte de derrière, » Le salon s'est eritr'ouvert, il y est entré ; messieurs de Montholon et Goufgaud s'y trouvaient. On travaillait à établir un petit lustre assez joli et une petite glace sur la cheminée; l'Empereur a fait redresser cette dernière qui penchait de quelques lignes sur un côté. Il s'est jréjoui de cette amélioration dans l'ameublement du salon; ce qui prouve combien tout est relatif! Qu'eussent été r ces objets à ses yeux, il y a si peu *de temps encore , lui qui avait pour quarante millions de mobilier dans ses palais !

Nous sommes rentrés dans le cabinet topographique, et la pluie continuant, il a renoncé à la promenade ; mais il regrettait que le Grand- Maréchal ne fût pas arrivé; il se sentait aujourd'hui disposé au travail; depuis quinze jours il l'avait interrompu. En attendant Bertrand , il cherchait à tuer le temps. « Allons chez* M" de Montholon, m'a-t-il dit. » Je l'y ai annoncé; il s'est assis f m'a fait asseoir, «et nous avons

(*mv. i&iÔ) DE SMNïE-HKLÈNE. 169

causé, d'ameublement çt de ménage, U sfcst jtis.. alors; à faire l'inventaire de l'appartement, pièce «à pièce* et Ion est. demeuré Raccord, que le mobilier ne s élevait guère au-delà de, trente, napoléons» Sortant de chez. M m * de, Mon-, tholon, il a. couru de chambre en chambre .

et s'est arrêté devant resca$gffik.qui, dans le

corridor, conduit en haut cIMfes gens : e'elt une? espèce d'échelle de vaisseau fort rapide., «Voyous, dit-il, l'appartement de Marchand:

*. on dit qu'il y est comme une petite maîtresse. » , Nous avons grimpé; Marchand s'y trouvait; s* petite chambre est propre, il y a collé du papier qu'il a peint lui-mêtae. Son lit n'était point garni ; Marchand ne couche point pi loin de la porte de son, maître; à Briars, lui et lès deux; autres valets de. chambre ont constamment couché par terre en travers de la porte de l'Empereur; si bien que* quand j'en sortais tard, i| me fallait leur marcher sur le corps. L'Empe- • reur s'est fait .ouvrir les armoires, elles n'ont présenté que son linge et ses habits; le tout était fort peu considérable, et pourtant il s étonnait encore d'être si riche.

Page 1