‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 5)Chapitre 7 sur 21 · il · texte numérisé non relu

il

i?o MEMORIAL (Janr. 1816}

Oh y voyait soi* habit de Premier €ons«ï > en veloursi ronge, brodé soie et or sf-iWKu avait été présenté par 1er vîïte de Lyon*; circonstance <jui faisait sans doute qu'il se trouvait ici', son, vafet de chambre sachant qu'il l'affectionnait beaucoup, parce qu'il' lui venait, disâit-iï, de &r obère vifle jtejfcyon;

Où y voyait^p?si' le manteau de Màrengo, manteau glorieux* sur lequel ont été plus" tard exposés religieusement les restes jgortels de l'Immortel' vainqueur? manteau qui figure *aujburdTiui dans les objets spécialement léguée par Napoléon à 'son* fils *1

• Àpréfc un léger inventaire , qui n'était pas sans prix pour mx>r: « Combien ai-jed'é{>erons^ a-t-il

* dit, en se saisissant d'une paire?'— Quatre » paires, à répondu Marchand: - — ï en a-t-il » de plus distinguée tes uns que îes autres-?*—

et des choses! ainsi donc ce manteau de Marengp se verra dans les palais autrichiens, au Sein* des princes d'Autriche iet prérisétaenfr domine monument dfe&miHè* tondis que. l£éy^iOT$^Ue J^ifcAi^tto agai| semblé dans le temps les menacer de* la destruction > eux et leur monarchie. '

(Janv. 1816)' DE SAINTE-HÉLÈNE, tjf

» Non 5 Sire. — Eh bien ; fera veux dbmter «ne

* à Las Cases. Ceux-fcr soct-ils vieux? •**! Ôqi<, » Sire ,. % sont presque usés;, ' ils* on* servi' à « Votre Majesté dans la campagne de Dresde- et » dans. celle de' Paris. •— Tenez*, mon efrer; «m'a-t-il dit en me les donnant, voilà pont » vous. » J'aurais voulu qui! me* fiât permis de les recevoir à genoux. Je recevais? là quelque chose qui tenait réellement aux belteV jouiméeà de Champaûbert, Montmirail, TNTangis, Montereau! Au temps des Amadié, fut-il jamais de plus digne monument de chevalerie! c Votre «Majesté me fait chevalier, lui ai-je dit; mais » corùment gagner ces ép'erons? Je ne puis plus

• prétendre à aucun fait <Farmes; et quant à » l'amour, au dévouement, depuis' long -temps', » Sire', je n'ai plus rien à donner. »

Cependant', le Grand-Maréchal ne renaît pas^ et l'Empereur voulait travailler. « Vous ne pou~ » vez donc plus écrire, m'a-t-iï dît, vos yeux »* sont tout à fait perdus ? » Depuis que nous étions ici j'avais interrompu tout travail 1 , ma vue disparaissait, et j'en éprouvais une tristesse mortelle. « Ou?, Sire, lùï aï-je répondu , il* té

I?* MÉMORIAL ;(JanV. f»i«)

• sont tout* à fait, et ma douleur est dé lès avoir » perdus sur la campagne d'Italie, sans avoir eu » lé bonheur et la gloire de Pavoir faite. » Il a cherché à me consoler en' me disant qu'avec du repos ma vue se réparerait sans doute , ajoutant : k Ah! que ne nous ont-iîs 4aissé Planât ; » ce. bon jeune homme me serait aujourd'hui » d'un grand service, y Et il à faitvëni* legénéral Cburgaùd'pour lui dicter.

Jeudi ii.

Amiral Taylor, etc.

Après là déjeûner , vers midi et demi , me promenant devant la porte , j'ai vu arriver une nombreuse Cavalcade , précédée du général colonel du 53 e : c'était l'Amiral Taylor, arrivé la veille du Cap avec Son escadre , et repartant < le surlendemain^our l'Europe. Parmi ses. capitaines était son fils , ayant un bras de moins ; il l'avait perdu & Trafalgar, où son père commandait le Tonnant.

l'Amiral Taylor était venu payer ses respects, me dit-il-, à l'Empereur; mais on venait dé lui

(J&ftr. 1816) DE SAINTB-0ÉLÈTÏE. 17*

répondre qu'il était malade, et il en étaij cruellement désapointé. Je lui fis observer que le climat de Longwood, était trèé- défavorable à Napoléon. Je choisissais mal mon temps ; le ciel était très-beau et le lieu déployait en ce moment toute l'illusion dont il pouvait être susceptible ; aussi l'Amiral reinarqua-t-il que le site était charmant ; mais à peine lui eus-je répondu d'un %ir triste et vrai ; « Oui, M, l'Amiral, aujourd'hui , et pour vou$ qui n'y resterez qu'un quart d'heure* » qu'il se confondit en excuses, me priant de lui pardonner son impatiente ex-* pression, disait-il. Je dois cette justice à, toute la grâce qu'il témoigna en cet instant*

Vendredi 12 au Dimanche 14.

L'Empereur couché enjoué. — Nos passe-temps du soir- — Romans. — r- Sortie polijtoue.

L'Empereur depuis plusieurs jours, avait entièrement interrompu ses promenades à cheval. La reprise qu'il voulut en faire le douze, ne fut pas propre à lui en redonner le goût ni l'habitude : . nous avions franchi notre vallée ordinaire , nous la remontions sur le rçvers opposé à Longwood,

1^4 MÉMORIAL (Jaav. 1816)

lfettKgve #*w.4Mtiritar9fr jnaqup-làil n'yUvait efc aucun jpasté > «tt sojdat npus fit beaucoup de dris et de gestes. Comme aous jetions d*n& k basera de notre <eaeeinie , nous n'en tinmes aucun compte ; alors cet homme descendit hors {l'haleine ,. chargeant son arme en courant, te >générai Gourg&id resta d^ l'arrière pour TOftY ce quij Voulait, tandis que nous continuâmes, notre route. Je pus le voir, 4 l'aide de plusieurs tournais , colleter le soldai et le contenir? puis Je fit suivre de force jusqu'au poste voisin du Grand-Maréchal, où le géaétal Gourgaud voulait le faire eatrer ; mais il lui échappa. U se trouva que c'était un caporal ivre qui avait mal entendu sa consigne ; il nous avait plusieurs fois couchés en joue. Cette circonstance , qui pouvait se répéter si facilement', nous fit frérilli pour l'existence de l'Empereur ; lui n'y vit qu'un affront -moral , un nouvel obstacle à son exercice du cheval.

L'Empereur avait interrompu ses invitation* à dîner; l'heure, là distance, la tôifette étaient pénibles pour lés convives ; quant à nous , nous en éprouvions de la gêne dans nos habitudes,

.{Iwv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. ijS

sans en recueillir aucun ?grémexit, k'JJij^ereur était .mpius avec nous,, sa convars^iqu n'avait plu£ le anême.abandon, • , . ,. - »

L'Empereur ayait insensibl^meat repris son travail régulier * il dictait journellement au .Grand-Maréchal sur l'ç^pédition d'Egypte ; quelque ten^ps avant de dîner* il- me faisait venir .avec mou fils, pour relire et couper eu, para- .graphes les divers chapitres des «campagnes d'Italie*. .Le reversi était tout à fait .passé de .mode* l'Empereur j avait renoncé; l'syprèsdînée était désormais consacrée à la lecture de quelqu ouvrage ; l'Empereur lisait lui- même tout Jhaut; quand il était fatigué il passait le livre à quelqu'une piais alors, il n'eu supportait jamais la lecture plus d'un quart d'heure , il s'endormait. Nous en çfeions en ce moment à des romans | nous en entamions beaucoup que nous ne. finissions pas* C'était Manen ÏJEscatU^ que nous rejetâmes bientôt comme roman d'antichambre ; les Jtfémoires de Grammont , si pleins desprit, mais qui ne font point .d'honneur aux hautes mœurs du temps; le Chevalier deFaubJa^ t qui n'est supportable qu'à .Vingt- ans* €tc. » pic.

176 MÉMORIAL (Janv. i8Ï0)

Quand ces lectures pouvaient nous conduire jusqu'à oniô heures ou minuit , l'Empereur en témoignait une véritable joie : il appelait cela clés conquêtes sur le Temps , et il trouvait qu'elles n'étaient pas les plus faciles.

La politique aussi avait son tour. Environ toutes lès trois ou quatre semâmes, nous, recevions un gros paquet de journaux d'Europe x c'était un coup de fouet qui nous ravivait et nous agitait fort durant quelques jours , pendant lesquels nous discutions 9 classions et résumions les nouvelles ? après quoi nous retombions insensiblement dans le marasme» Les derniers journaux nous avaient été apportés par la corvette l la Levrette* arrivée depuis quelques' jours ; ils remplirent une de nos soirées , et firent éclater dans l'Empereur un de ces momeus de 1 chaleur et de verve "dont j'ai été parfois le témoin au Conseil d'Etat, et qui lui échappent de temps à autre ici*

II marchait à grands pa$ au milieu de nous f s'animant par degré et ne s 'interrompant que par quelques instans de méditation.

«PaUvre France, disait-il, quelles seront tes

(Jaay. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. w

«destinées ! Sartôut qu'est detenae- ta gloàr^i

Je supprime le reste , d'une assez tofrgue ^*«ûk due*: il le 'faut . ■ ■ .,

Les papiers donnant à entendre que l'ÀÈtgl**

terre avait voulu le démembrement dé la Ffodcç,

mais que la Russie s'y était opposée , l'Empereur

a dit qu*il le jugeait ainsi'; qne c'était le système

naturels que la Russie devait voir avec peine fa

dissolution de la France, parce qu'elle devait

craindre alors de voir l'Allemagne s'agglomérer

infailliblement contré elle ; taudis que , d'un au-*

tre côté, l'aristocratie anglaise devait désirer

l'affaiblissement extrême de la France et le des*

potisme sur ses raines. - * Je sais bien que cela

» n'est pas votre pensée , a-t-il dit wt s'adressaot

» à moi, vous êtes Anglais. » J'ai répondu qu'il

rendait bien difficile de le combattue; mais qu'il

me semblait que dans cette aristocratie anglaisa

' même , il pouvait, à toute rigueur, s^rencontrer

peut-être des têtes assez fortes et des coeurs

assez droits pour comprendre* qu'après avoir

abattu ce qui menaçait leur existence , il pouvait

devenir avantageux de relever ce qui n'était plus

,*,$ #$10*141' > <4anv..t8i£)

%AV§inàfô. Qm te w^t^e était unique pojir. Coq4er a un système nouveau , qui unît à 4âW*is>J^ ^i*x j^Hp^«s da&s leu^s intérêts les plus chers , les repdît nécessaires l'na à l'autre^ ^'j^;dele$,||Hiifl^ etc.

J,Ï!#^jreur rte^ bien

i&à&W #»s doute $ .notais qu'il avait ieau .faire,, -q^l^^ouç^rt ¥®*r gue des cat^twpfee* » des

" ïiimtîi îS. ' ;

J5mt J',Histoire secrète du tCabinet de Bonaparte* .par Goldsmith. — Détails , çtc.

.. if'vtm <jmtewlut parler à ibo^d du vaisseau , tifayr<ffiftojrp récrite du, cabineideJSonaparXe^ par :Ç#ldmjtâ.*^*H «premier nwwe^t de loisir ici , gavais eu la jfautçd^ie de le pan^rir,; mais j'ai *pu xbeaucQup «ta jpoine à nae te p^ocm»er , les >ÂAgIai$ s'en dé£gn4ire^tlon^Mten^ps5 ils disaient r<pie -ceU^ >un $i abo^aaide lilxelje» qu'ils nosa*e#t *9$ le pietfcne daas les jnatps : ils en avaient famtetf)*^^ ïl me fall^itin^ f

ter rkmg-teuppç % lew i^péter «pintes fois que bous ^tiouf 49ut osasse* surr ds pailles gen-

(Janv. »gi6) DE SAINTE-HÉLÈNE. j? 9

tillesses; quewl\à~lhm&mc<pà*B. ét&it l'<qj>je* ne faisait qu'en rire qua&d Je Ji&sap*l les hé plfH çait sous la main ; et puis si Det ourrage était m mauvais qu'on le disait, U manquait scto <fcui, il cessait de Tétre. Je demandai oe qu'était et Goldsuiith, son auleur» C était ua Anglais^*»* drôaifcon , qui avait longtemps desservi sm pays à Pai»is pour de l'argent ,- et qvri * de retour -en Angleterre, cherchait à échapper <au 4hêtir ment et à gagner encore quelque argent , eu accablant d'injures et d'imprécations l'idole qu'il -ayait long-temps encensée. J obtins enfin ce* ouvrage. 11 faut en convenir, il est difficile d'amasser de plus horribles et de plus ridicules vir 4enies que n'en présentent ses premières pépies ; le viol , l'empoisonnement , l'inceste 9 l'assassinat et tout ce qui s'en «suit 9 sont accumules ;par l'auteur sur son héros * et cela de* la plus «tendre enfance. Il est vrai qu'il importe peu à l'auteur , à ce qu'il semble * de les rendre croyable* , et xju'il les démontre lui-même im*possibles > ou bien les détruit par les anachro*nigmes 7 tes alibi , le$ eontoadietktts 4e toute espèce ; les méprises dft» noms, des personnes,

ftfa MÉMORIAL (Janv. i8w6)

derôH* les phi» authentique», etc. Ainsi, lorsque Napoléon n'avait encore que dix À douze ans, et ge trouvait sous les barreaux de -son école militaire , il lui fait commettre des attentats qui demanderaient du moins l'âge viril et une certaine liberté , etc. , etc. L'auteur lui fait entreprendre ce qu'il appelle ses brigandages d'Italie A la tète de Irait mille galériens échappés des bagues* de Toulon. Plus tard ; il fait abandonner les rangs autrichiens à vingt mille Polonais, qui passent sous les drapeaux du général français, etc., etc. Le même auteur fait venir ftapoléon en «Fructidor <à Paris, quand tout le monde sait qu'il ne quitta jamais son année. Il 4e fait traiter avec le prince de Condé , et demander Madame Hoy aie en mariage, pour prix de «a trahison. Je. passe une foule de choses d'une aussi absurde impudence. Il est évident que. pour la partie surtout des anecdotestsales ou ridicules , il n'a fait qu'entasser tout ce qu'il a entendu; mais encore , à quelle source a-t-il été puiser? La plupart de ces traits ont pris certainement naissance dans*certains cercles fort malveillafcs do Paris; mais encore sur ce terrain, avaienfrlte

(Janr. *8i6) DE SÀINTE-BKLÈNE. i#r

u» certain esprit, dû set, ,46 motdant , certaines douleur* dans l'apparence, certaines grâces dan» la diction; ici ces traits sont déjà descendus des salons dans la rue ; ils rir'ont été recueillis cpV près avoir roulé dans le ruisseau, Lee Anglai* convenaient que C'était si fort, qu'à Pexeepttoà des classes les plus^vulgairès , cet ouvrage avait été un jpoisoii qui portait son antidote*ayee lui. À présent on s'étonnera pfeut-être que , dès les premières pages , je naye pa* repoussé une pareille production. Mais c'est si grossièrement méchant, que eela ne saturait mciter la colère ; d'un autre coté il n'est point de dégoût que ne fasse surmonter l'oisiveté de Sainte-Hélène; on est heureux d'y avoir quelque ahose à parcourir. Nous n'avons de trop ici que du temps , disait très-plaisamment l'Empereur M y a peu de jours : j'ai donc continué; et puis, le dirai- je, ce n'est pas sans quelque plaisir que je lis désoiv mais les contes absurdes; les mensonges, les calomnies qu'un auteur tient toujours, comme de •coutume , de la meilleure autorité , sur des objets que je connais aujourd'hui si parfaitement moi-même , qui me sont devenus aussi

tfel MEMORIAL (Janr. r8i6)

femiKfers <fm les détarte da ma propre vie.

Comme aussi je trouve quelque ch&rme à laisser des pages remplies des couleurs les pi as fausses, un portrait purement fantastique', pour Tenir étudie* te vérité aux côtés du personnage réel , dans sa propre" conversation pleine de choses toujours neuves •, toujours grandes.

. Ce matin l'Empereur m'ayant fait venir après ton déjeûner , je Pai trouvé en' robe de chambra , étendu stir son canapés La conversation F* conduit à me demander quelle était' ma' lecture du moment. J'ai répondu que c'était un des' plus fameux, des' plus sales libelles publiés contre lui*; et je' lui ai cité à l'instant quelquesuns des traits' lés plus abominables. Il en riait beaucoup,. et â voulu voir 1 ouvragé; je l'ai fait venir 5 fiôus l'avons parcouru ensemble. En tombant d'horreurs en horreurs, il sféçrïait : Jésus-!.... Jésust.... se signait; geste que je me suis aperçu lui être familier dans sa petite intitoîté , lorsqu'il rencontre des assertions monstrueuses, impudentes, cyniques, qui excitent son indignation où sa surprise, sans le porter à la colère. Chemin faisant l'Empereur analysait

( Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. i«

certains* faits ,- redressai dtefc pofate dort )taflfeur« avait su quelque chose; Pferfofeil haussait te» épaules de pitté-, parfbfe il rimti dfe bdn* cœur ; jamais il ne montra le meiftcEte signe ^humeur* Quand il lut Particle de se» nomferfeuàmdébauc&es, lès Violences, les^ufrages qu WUii feisaié commettre -, il observa- que ; Fauteur atraât vaulw sans doute en foire un Héros , sous toussas* rap-* ports; qu'il le livrait du reste à ceux qui V09-* laient le faire impuissant, que c^taS? U ces messieurs à Raccorder ensemble, ajoutant* gahneftfe que toutlfe monde n'était pas; aussi malheureux que te plaideur de Toulouse; Toutefois on avait/, tort, disait-il, de l'attaquer sur sesi mœurs > lui que tout le monde savait lest avoir singulièrement améliorées , partout où il' avait 1 gouverné j oir rie pouvait* ignorer que son naturel ne Ife partait pas à la débauche; Ta multitude de; ses affaires- ne lui' en aurait pas d'ailleurs làibsé le temps. Arrivé aux pages oÛ sac mère était peihtfe à Marseille squs le rôle le plus dégoûtant" et le plus abject, il s est arrêté répétant pïusieur^fois^ avec Paccent <ïe Wndignation- et dïinè* demidoolfeur : « Ab ! Madame !...«. ^.. Pauvre Ma-

m MÈMflflUL # (4awr. 1*16)

. chaîne !. . r, . Avec toute sa fierté',. ♦. Si elle lisait #oeci!.„» Grand Dieu !•«•».. » ,

Nous avons passé ainsi plus de deux heures r au botf desquelles il s'est mis à sa, toilette; oa a introduit le docteur 0' Méara, c'était l'heure à laquelle d'ordinaire il était admis, « Dottor$ r

* lui dit-il en italien, tout en faisant sa barbe, - » je viens de lire une de vos belles productions

» de Londres contre moi. » La figure du docteur demandait, ce que c'était ; je Jui fis. voir Je .livre de loin ;' c'était précisément lui qui me L'avait prêté , il était déconcertée « On a bien raison de

* dire , continuait l'Empereur, qu'il n'y a- que » la vérité qui offense; je n'ai pas .été fâché un a instant , mais j'ai ri souvent. * Le docteur cherchait à répondre et s'entortillait dans de grandes phrases : c'était un libelle infâme, dégoûtant, tout le monde le savait, personne n'en faisait de cas ; toutefois quelques-uns pouvaient le croire , faute d'y avoir répondu; « Mais que y faire à cela? disait l'Empereur. S'il entrait » aujourd'hui dans la tête de quelqu'un dïmt primer qu'il m'est venu du ppil , et que je

•> t marche ici à quatre pattes , il est des gens qui

(Janr. 1816) DE SAINTK-H&LÈNE. i85

* le croiraient , et diraient que c'est Dieu qui » m'a puni comme Nabuchôdonosor, Et que » pourrais-jé faiïe ? Il n'y a aucun remède à » cela. » fié docteur sortit , concevant à peine la gaîté , l'indifférence , le naturel dont il venait d'être témoin; pour nous, nous y étions désormais accoutumés.

Mardi i$.

L'Empereur *e décide dr apprendre l'anglais , efc.

Sur lés trois heures, l'Empereur m'a fakVenîr pour causer pendant' qu'il faisait sa toilette ; r nous avons été ensuite faire quelques' toursdans le jardin. Il a observé, par hasard, qiul était honteux qu'il ne sût pas encore lire l'Anglais. Je l'ai assuré que s'il* avait continué, après les deux leçons que je lui avais données ' aux - environs de Madère , il Krait aujourd'hui toute espèce de livres anglais. Il en demeurait' convaincu, et m'a commandé alors'de le forcer chaque jour à prendre une leçon. De là la conversation a conduit à faire savoir que je venais de donner à mon fils sa première leçon de mathématiques : c'est une partie que l'Empereur 2. là

186 MÉMORIAL (Janv. 1816)

aime beauco up , dans laquelle il est très-fort. Il s'est étonné que je montrasse à mon fils d'abondance , sans livre et sans cahier; il ne me savait pas de cette force, disait-il, et m'a menacé alors dç le voir parfois, à l'improviste , examiner le maître et l'écolier* A dîner il a entrepris ce qu'il a appelé M. le professeur de. mathématiques , et bien lui en a pris d'être ferré ; une question n'attendait pas l'autre ; souvent elles étaient fort subtiles. II ne revenait pas , du reste, que dans les lycées on 11e montrât pas de y-ès-bonne heure les mathématiques; il disait qu'on avait gâté toutes ses intentions touchant les universités , se plaignait fort de M. de Fontanes, se récriant sur ce que, pendant qu'il était contraint d'aller faire la guerre au loin, on lui gdcJiak tout chez lui, etc., etc.. Gela a ramené l'Empereur à ses premières années , au père Patrault, son professeur de mathématiques,. dont il nous a fait, l'histoire ; je l'ai déjà écrite , on doit TaYoir lue plus haut.

(JanV. tSi6) RB SAINTE-HÉLÈNE. i$?

Mercredi 17.

Première leçon d'anglais, etc. .

Aujourd'hui l'Empereur a pris sa première leçon d'anglais ; et comme mon grand but était de le mettre à même de lire'promptement les papiers-nouvelles, cette première leçon n'a consisté qVà faire connaissance avec une gazette anglaise 9 à en étudier les formes et le plan, à connaître le placement toujours uniforme des ditert objets qu'elle renferme , à séparer les annonces et les commérages de ville d'avec la politique , et dans celle-ci apprendre à discerner ce qui est authentique d'avec ce qui n'est qu'un bruit hasardé.

Je me suis engagé, si l'Empereur avait la constance de s'ennuyer tous les jours de pareilles leçons, £ ce que dans un mois il pût lire les journaux sans le secours d'aucun de nous; L'Empereur ensuite a votilu fairç quelques thèmes : décrivait des phrases dictées, et les traduisait en anglais , à l'aide d'un petit tableau que je lui ai fait pour les verbes auxiliaires et les articles ; et à l'aide du dictionnaire pour les autres mots ,

28* MÉMORIAL . (Janv. 1816)

que je lui faisais chercher lui-même. Je lui expliquais les règles de la syntaxe et de la grammaire, à mesure qu'elles se présentaient : il a fait de la sorte quelques phrases qui Font plus amusé que les versions que nous avions essayées aussi. Après la leçon, sur les deux heures, nous sommes passés dans le jardin ; on a tiré plusieurs coups de fusil; ils étaient si près, qu'il semblait que ce fût dans fe jardin même. L'Empereur a observé que mon fils (nous croyions que c'était lui) semblait faire une bonne chasse; j'ai ajouté, que ce serait la dernière fois qu'il la ferait aussi près de l'Empereur, «Effectivement, a-t-il re- » pris, allez dire qu'il ne nous approche qu'à la » portée du canon. » J'y ai couru ; nous l'accusions' à tort; tout ce bruit se faisait pour les chevaux de l'Empereur, que l'on, s'occupait à dresser»

.. Après le dîner , pendant le dsfé, l'Empereur m'aeculant à la cheminé^ , ; m'appuyât la main sur la tête comme pour pje jpeçujrer la taille, et me disait : « Je suis un gé^nt pour », vous, -r-. Votre Majesté l'est pour tant d'autres, » ai-je observé , que cela ne saurait m'affeeter.» ,

(Janr. 1816) DE SlLlNTE-HÉLÈNE. îfy

H â parlé aussitôt d'autre chose , car il ne s arrête pas volontiers sur tes phrases de cette nature.

Jeudi 18 au Samedi 20.

Nos habitudes journalières. — < Conversation av«c le gouverneur Wilks. Armée»* — Chimie:, — Politique, — Détails sur l'Inde. — Delphine de ML"* de Staël. — MM. Necker, Galonné.

Notre vie se passait dans une grande uniformité. L 'Empereur ne sortait pas du tout le matin ; vers les deux heures, la leçon d anglais était devenue très-«régûlière ; venait ensuite la pro* menade du jardin ou quelques présentations qui étaient fort rares; puis- une petite course en calèche * car lès chetaux étaient enfin arrivés; avant le dîner, la révision des campagnes d'Italie ou d'Egypte; après le dîner, la lecture de nos romans. ^

Le vingts l'Empereur reçut le ■ gouverneur WiUts, avec lequel îl eut une conversation à fond sur l'armée, les sciences, l'administration et les Indes. Parlant de l'organisation de Tannée «anglaise , il s'est arrêté sur son mode d'avancement, s étonnant que chez un peuple où exis-

TQo MÉMORIAL (Janr. 1816)

tait 1 égalité des droits, les soldats devinssent si rarement officiers. Le colonel Wilks avouait que leurs soldats n'étaient pas faits pour le devenir , et que les Anglais s étonnaient à leur tour de Fimmense différence, à cet égard, qu'ils avaient remarquée dans Tannée française , où presque chaque soldat leur avait montré les germes d un officier. « C'est une des grandes conséquences * de la conscription, observait l'Empereur : elle » avait rendu l'armée française la mieux com- » posée qui fut jamais. C'était» continuait-il, » une institution éminemment nationale et déjà » fort avancée dans nos mœurs : il n'y avait plus » que le* mères qui s'en affligeassent encore; et » le temps aérait venu où une fille n'eût pas » voulu d un garçon qui n'aurait pas acquitté sa » dette envers la patrie. Et c'est dans cet état « seulement, ajoutait-il, que la conscription au- » rail acquis la dernière mesure de: ses avanta- » tages : quand elle ne «e présente plus ^comme » un supplice ou comme une corvée; : mais » qu'elle est devenue un point d'honneur dont » chacun demeure jaloux , alors seulement la » nation est grande, glorieuse, forte; c'est alors

(Jany. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. j gt

* qne son existence peut défier les revers, les » invasions, tes siècles* ^

» Du reste , eontïnuait-il , il est vrai de dire » encore qu'il n'est rien qu'on n'obtienne des » Français par l'appât du danger ; il semblé leur » donner de l'çsprit; c'est leur héritage jgau- » lois.... La vaillance, l'amour de la gloire', » sont chez les Français un instinct, une espèce » de sixième sens. Combien de fois, dans ra » chaleur des batailles, je me suis arrêté à cbn- » templer mes jeunes conscrits se jetant dans » la mêlée pour la première fois : l'hoïifieiir et

* le courage leur $ortaimt par toïi* lei pôfè's f » : ' De là, l'Empereur sachant 4|ue' le gou^ertieur

Wilks était très-fbrt sur là éb\à*è 9 Ti attaque sur cet objet. IMui a parlé des im&èksës progrès que cette science avair fait faire à toutes nos manufactures. Il lui a dit que fjifrgteterré et la France avaient san£ doute égateine&ï de grands chimistes-;, mais que lia chimie était bien plus généralement répandue en- France, et surtout beaucoup plus dirigée jrers- des résultats utiles! ; qu'en Angleterre; elle rdemèufart. ntve science , qu'en France elle commençait 1t nVtre

193 MÉMORIAL (Janv. 1816)

plus qu'une pratique. Le gouverneur convenait de la vérité littérale de ces assertions, et ajoutait , ?vee srâce de $on côté , que c'était à lui , Empereur, que ces avantages étaient dus, et que toutes les fois que la science serait conduite par la main <Lu pouyoir^ elje aurait de grands et d'heijFeu* résultats pQur le hien-être de la ,pociété, L'JSmpereur disait que dans les derniers ^mpsrla Frpoe prait coqquis le gucre 4e bet- V&Vfprfiï.dp pèmè qualité et <le noême prix que le çucre de canne. Le gouverneur en a été fort étonné; il ne Je soupçonnait pas. L'Empereur lui, a aJpqnéque c'était tin fait dftl P* us avérés, bien quep qppg^ition directe aux préjugés e^cpr^ ç^ist^s ^fet TEiurope^ et môme de la Frappe* Jl fc, fqquté de plus quïl en était $e mêm? k dVi pastel , substitut de l'indigo , et juusi quo de presque tous les objets coloniaux, %> l'exception dtt lois de teinture, Ce q\rç le portait à conclure que si la découverte de la boussole avait produit une révolution dans le commerce, les progrès de la chimie étaient appelés &. çn produire la contre-révolution.

On a parlé ensuite des émigrations nom-

(Janr. 181C) DE SAINTE-HÉLÈNE. jj0

breuses actuelles des ouvriers de Fronce je* d'Angleterre en Amérique. L'Empereur observait que cç pays privilégié s'enrichissait de nos folies. Le gouverneur a souri, disant qye celles de l'Angleterre se trouvaient en tôté du catalogue, par les nombreuses fautes ministérielles qui avaient amené la révolte de ces colonies et leur émancipation. A cela, l'Empereur observait qu'elle avait dû être inévitable; que quand les enfans sout devenus au*si grands que )eurs pèrea, il est difficile qu'ils obéissent Jong-tejnps.

Alors la conversation a conduit naturellement aux Indes; le gouverneur y a demeure, nombre d'années, il y occupai^ de hauts emplois , il y a fait de grandes recberobes, 9 a pu répondre à une foule de questions de l'Empereur sur tes lois, les mœurs, les usages des Indous, l'administration des Anglais, la nature et la eonfeer* tion des lois actuels , etc. > etc.

Les Anglais, aux indeâ, sont régis par les lois d'Angleterre; les indigènes, par les lois locales faites par les divers conseils , agens de la compagnie , qui ont pour règle fondamentale d?

iq4 mémorial (janr. 1S16)

se rapprocher le plus possible des lois mêmes de ces peuples..

Hyder Aly était nu homme de génie ; Tippoo, son fils , n'était qu'un présomptueux, fort ignorant et très-inconsidéré. Hyder Aly avait jusqu'au-delà de cent mille hommes; Tippoo n'en avait guère jamais eu que cinquante mille. Ces peuples ne manquent pas de courage; mais ils n'ont pas nos forces physiques ; ils sont sans dteeiplioe et sans tactique. Dix-sept mille hommes de troupes anglaises, dont quatre •mille Européens seulement, avaient suffi pour détruire cet empire de Misoor. Cependant il était à croire que tôt ou tard l'esprit national affranchirait ces contrées du joug européen : le mélange du sang eufopéen avec celui des indigènes, créait une race mixte, dont le nombre et la nature préparaient certainement de loin une grande révolution. Toutefois aujourd'hui ces peuples étaient certainement plus heureux qu'avant la domination anglaise : l'administration d'une exacte justice et la douceur du. gouvernement étaient > quant à présent , les plus fortes garanties de la métropole. On avait cru

(Janr. 1816) DE SAINTE-HELENE. ig5

devoir y joindre aussi la défense aux, Anglais et aux Européens, d'y acheter des terres «ou d'y former des établissemens héréditaires y etc. , etc. Voilà ce que j'ai recueilli de plus marquant dans l'intéressante conversation de M. Wiiks.

Delphine de M" 10 de Staël occupait en ce moment nos soirées. L'Empereur l'analysait : peu de choses .trouvaient grâce devant lui. Lé désordre d'esprit et d'imagination qui 7 règne animait sa critique ; c'était toujours, disait-il , les mêmes défauts qui l'avaient jadis éloigné de son auteur ^ en dépit des avances les plus vives et des cajoleries les plus actives de celle-ci. . 1

Dès que la victoire eut consacré le jeune, général de l'armée d'Italie, W* de Staël, sans le connaître, et par la seule sympathie de la gloire, professa dèseet instant pour lui des sen** timens d'enthousiasme dignes de sa Corme; elle lui écrivait, disait Napoléon, de longues et nombreuses épîtres pleines desprit, de feu, de métaphysique : c'était une erreur dès institua tions humaines, lui mandait-elle, qui avait pu lui donner pour femme la douce et tranquille M"* Bonaparte ; c'était une âme de feu ,'

xg6 MEMORIAL (Janv. 1816)

comme la sienne, que la nature avait sans doute destinée, à celle d'un héros tel que lui, ete.

Je renvoie aux campagnes d'Italie pour faire voir que laideur de M** de Staël ne s'était pas ralentie peur n avoir pas été partagées Opiniâtre à ne pas se décourager,, elle était* parvenue plus tard à lier connaissance , même h œ faire admettre ; et elle usait de ee pritàlége , disait l'Empereur , jusqu'à ffmportamté. II! est trèsvrai, .ainsi qu'on Ta dit dans lé mande , que le général voulant le. lui faire- sentir, s'excusait un jour d'être à peine vfttw, et quelle avait répondu, avee sentiment et vivacité, que cela importait peu , que le génie n'avait point de sexe.

M"* de Staël nous a transportés naturellement à son père, M. Necken L'Empereur racontait qu en allant à Mareago , il avait reçu sa ^isitè à, Genève ; que là il avait assez lourdement montré le désir de rentrer au. ministère, désir du reste que M. de Caèonne, son rival , vint aussi, témoigner plus tard à Paris r avec une inconcevable légèreté» M. Necker avait ensuite écrit un ouvrage dangereux sur la politique de la France, pays qu'il essayait de prouver ne

(Jaiir. 1816) DE SàïNTE-HÉLÙNE. 197

pouvoir plus être ni monarchie Ai république , et dans lequel il appelait le Premier Consul Y homme nécessaire.

Le Premier Consul proscrivit l'ouvrage, qui dans ce moment pouvait lui être fort nuisible ; il en livra la réfutation au consul Lebrun , qui , avec sa belle prose, disait l'Empereur, en fit pleine et prompte justice. La cotterie Nfecker s en aigrit, M me de Staël intrigua, et reçut Tordre de sortir de France ; depuis elle demeura toujours une ardente et fort active ennemie.

Toutefois, au retour de l'île d'Elbe, M me dtf Staël écrivit ou fit dire à l'Empereur, lui exprimant , à sa manière , tout l'enthousiasme que venait; de lui causer ce merveilleux événement ;• qu'elle était vaincue , que ce dernier acte n'était pas d'un homme , qu'il plaçait dès cet instant son auteur dans le Ciel. Puis, en se résu-' niant, elle finissait par insinuer que, Si l'Empereur daignait laisser payer les deux millions déjà ordonnancés par le Roi en sa faveur, elle lui consacrerait à jamais sa plume et ses principes. L'Empereur lui fit répondre que rien ne le flatterait plus que son suffrage; cari! appréciait

Ig 8 MÉMORIAL (Janv. 1816)

tout son talent; mais qu'en vérité, il n'était pas assez riche pour le payer tout ce prix.

Dimanche 21.

Mon nouyeau logement, etc. -r- Description. — Visité matinale, etc.

J'étais enfin venu dans le logement qu'on avait bâti pour me tirer de mon étuve. Sur un terrain constamment humide on avait posé un plancher de dix-thuit pieds de long sur onze de large ; on l'avait environné d'un mur d'un pied d'épaisseur , formé d'une espèce de pisé ou de torchis qu'on eût pu abattre d'un coup de pied; à la hauteur, de sept pieds on l'avait abrité d'une toiture en planches recouvertes de papier goudronné : tel était l'ensemble et le contour de mon nouveau palais, partagé en deux pièces, dont l'une renfermait juste deux lits séparés par une commode , et ne pouvait admettre qu'un seul siège; l'autre, tout à la fois mon salon et mon cabinet, avait une seule fenêtre scellée à demeure, à cause de la violence 4 des vents et de la pluie; à droite et à gauche d'elle d<eux tables à écrire pour mcfi et mon- fils, un

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 199

canapé en face et deux sièges ; voilà tout l'emménagement et le mobilier* Qu'on ajoute que l'exposition des deux fenêtres était tournée Vers un vent constamment de la même direction, et la plupart', du temps/ au degré dé tempête et vers des pluies très-communes et fort souvent battantes # qui pénétraient déjà par les ouvertures , ou filtraient par le toit et les murs avant que nous fussions venus nous y établir, et Ion aura la description complète de ma demeure.

Je venais de passer ma première nuit 4ans te lieu nouveau; je ne &e portais pas bien, et le changement de lit m'avait privé de tout sommeil; on vint me prévenir, sur les sept heures, que l'Empereur allait monter à cheval ; je répondis que, me sentant incommodé, j'allais essayer de reposer; mais peu de minutes s'étaient écoulées que quelqu'un entrant brusquement dans ma chambre , vint ouvrir mes rideaux avec autorité, trouva mauvais que je fiasse aussi paresseux, décida qu'on devait secouer ses incommodités; puis, frappé de l'odeur de la peinture, de l'extrême petitesse du lieu , du voisinage des deux lits, prononça qu'il ne pouvait être toléré

300 MÉMO AI AL (Janv. 1816)

dé dormir ainsi l'an sur l'autre, que cela devait ôtra trop malsain, que je devais retourner au lit dû eabinet topograpïnque , qu'une fausse délicatesse ne devait pas me le faire àbanctonûèr, que si j'y gênais, on saurait bien me le dire. Ce quelqu'un, dû la devmé, Jetait l'Empereur. *

Je fus bientôt, ooftimé On le juge, en bas de mon tèt, *évèïlé, guéri et Vêtu. Toutefois il était déjà bien loin , et il ifcë fallut le chercher dans la campagne. Après l'avoir rejoint, la conversation tomba sôr lai longue audience accordée la veillcf au gôt^ertteur Wilks. Il s'arrêta avec beaucoup de gaîté sur la grande importance que mon ouvrage semblait m'avoir donnée à ses yeux ; ï extrême bienveillance qu'il semblait hii avoir inspirée. « Du reste , continuait » l'Empereur, à charge d!e tfetanche sahs doute ; » tendresse et fraternité usuelle d'auteurs, tant rqulft ne se critiquent pas. Et sait-il votre • pareûté atfëc le véftérablé Las Cases ?V J'ai répôiïdu que je* nf'eh savais rien ; mai$ le général Gourgaud, qui se trouvait à 1 l'autre côté de l'Empereur, lui a dît que oui* « Et comment

(£mv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. *oi

» le save«~vous vous-même? me dit alors TEm- » pereur. Ne nous faites-^vou» pas une histoire? » — Sire , voici meê preuves : Il y avait plus de n deux cents ans que nous étions déjà en France, » quand Barthélemi de Las Casas fleurissait en » Espagne ; mais les historiens espagnols le disent » tous de la ville dont nous sortons nous-mêmes , » de Se ville; tous se réunissent à lui donner une » ancienne naissance d'origine française , et font

• venir les siens en Espagne , précisément au

* moment où nous y aVons été nous-mêmes. — » Quoi donc , Vous n'êtes pas Espagnol ? Vous » et lui vous étiez Français ?— • Oui , Sire. — » Racontez-nous donc cela; allons, M. le don-

• jonnier, M. le détrousseur, M. le paladin;

* allons , rendez-vous heureux , déroulez-nous » tos Vieux parchemins ; jouisses Un peu. — » Sire , un des miens suivait Henri , comte de » Bourgogne, qui , à la tête de quelques croisés , » alla faire la conquête du Portugal, vers Tan » 1100.... Il en tétait porte-guidon à la fameuse » bataille d'Ouriqué * qui fonda la monarchie » portugaise. Depuis , nous sommes revenus en » France avec la reine Blanche, lorsqu'elle vint

»o» MÉMORIAL (Janv. 1816)

» épouser le père de Saint Louis. Sire , voilà 1 tout , etc. , etc. 9

Lundi 22 au Vendredi 26.

Lettres de l'Empereur. — M" 6 de Sérignè. — Charles XII. — Paul et Virginie. — Vertot. — Rollin. — Velly. — Garnier.

Tous ces jours ont été gâtés par des pluies presque continuelles. L'Empereur n'a pu monter à cheval qu'une fois le matin dans le parc, et tenter une seule fois après midi de franchir notre vallée accoutumée, que le temps avait rendue presque impraticable. Il n'a pas été plus possible de faire usage de la calèche ; il a donc fallu se réduire à quelques tours de jardin 9 et partager la tristesse du temps. Nous en avons travaillé davantage ; l'Empereur* a pris régulièrement d'excellentes et fortes leçons d'anglais. Il passe de coutume toute la matinée à lire ; il lit de suite des ouvrages entiers fojt considérables, sans s'en trouver nullement fatigué ; il m'en lisait toujours quelque peu avant que de se mettre à l'anglais.

(Janv. 1816) DE SAJNÎE-HÈLÈNE. aoS

C'étaient les Lettres de M"" de Sèvigné , dont le style est si coulant , et peint si bien les mœurs du moment; Lisant la mort de Turenne et le proGès de Fouquet, il observait, pour celui-ci, que l'intérêt de M"" de Sévigné était bien chaud, bien vif, bien tendre pour de la simple amitié»

C'était Charles XII, Jonrtl lisait la défense contre les Turcs , dans sa maison de Bender ; il ne pouvait s'empêcher de rire et de répéter avec eux : Tête de fer 1 tête de fer I II me demandait si on était bien d'accord sur la nature de sa mort Je lui disais tenir de la propre bouche de Gustave III , qu'il avait été* assassiné par les siens : Gustave 1 avait visité dans son caveau; la balle était d'un pistolet, elle avait été tirée de près et par- derrière, etc. , etc. Au commencement de la révolution , j'avais connu beaucoup Gustave III aux eaux d'Àix-la-Cha* pelle , et quoi que je fusse bien jeune alors > j'avais eu plus d'une fois l'honneur de sa conversation ; il m'avait même promis de me placer dans sra marine , si nos affaires de France tournaient mal. * ,

*<>4 MÉMORIAL ÇJany. 1816)

Un autre joui*, c'était Paul et Virginie que iisait l'Empereur ; il en faisait ressortir les endroits touchans , ceux-là étaient toujours simples et naturels; ceux où abondaient le pathos, les idées abstraites et fausses , tant à la mode lorsque l'ouvrage fut publié , étaient tous, froids, mauvais, manques. L'Empereur disait avoir été fort engoué Jle cet ouvrage dans sa Jeunesse ; mais il ne pardonnait pas à son auteur d'avoir mystifié sa générosité. « A mon retour

* de l'armée d'Italie , disait-il , Bernardin de » Saint-Pierre vint me trouver et me parla pres- » que aussitôt de ses misères; moi qui dans » mes premières années, n'avait fêvé que Paul » et Virginie , flatté d'ailleurs d'une confiance

• que je croyais exclusive et que j'attribjuais à » ma grande célébrité, je m'empressai de lui » rendre sa visite , jet laissai sur un coin de » sa -cheminée -, sans qu'on eût pu s'en aper- » cevoir , un petit rouleau de vingt-cinq louis. » Mais quelle fut ma honte , quand je vis cha- » cun rire de la tournure délicate que j'avais » cru nécessaire d'employer. Je lui en ai tou- » jours conservé un peu de rancune. Il n'en

{JUnY, i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. $o5

• avait pas été de même dé ma famille; Joseph » lui faisait une forte pension, et Louis lui » donnait sans cesse. » .

Mais si l'Empereur aimait Paul et Virginie , il riait de pitié, disait-U, des Etudes de la Nature , du même auteur. Bernardin, observait-il, bon littérateur % était à peine géomètre ; oe dernier ouvrage était si mauvais, que les. gens de l'art dédaignaient d'y répondre ; Bernardin en jetait les hauts cris. Le célèbre mathématicien Lagrange répondait toujours à ce sujet, en parlant de l'Institut : « Si Bernardin était de notre classe , » s'il parlait notre langue, nous le rappellerions » à l'ordre ; mais il est de l'Académie , et son » style n*estpas de notre ressort. » Bernardin se plaignant un jour, comme de coutume, au premier Consul, du silence des savans à son égard , celui-ci lui dit : « Savez-vous le calcul » différentiel , M. Bernardin ? — Non. — *- Eh » bien , allez l'apprendre, et vous vous répon- » drez à vous-même. » Plus tard , étant Empereur, toutes les fois qu'il l'apercevait, U avait coutume de lui dire : « M. Bernardin, quand » nous donnerez^vous des Paul et Virginie ou

<x>6 MÉMORIAL (Janr. 1816)

» des Chaumière Indienne? Vous devriez nous » en fournir tous les six mois. »

En lisant les Révolutions romaine* de Vertot y que l'Empereur estime fort d'ailleurs, il eft trouvait les harangues délayées. C'est la plainte constante de l'Empereur contre tous les ouvrages qu'il rencontre; cela avait été aussi, disait-il, son défaut à lui-même dans sa jeunesse ; assurément il s'en est bien corrigé depuis, L'Empereur s'est amusé à rayer au crayon les phrases parasites qu'il condamnait dans Vêrtot- : il est sûr qu'avec ces suppressions , l'ouvrage présentait en effet bien autrement de la force, dé l'énergie et de là chaleur. « Ce serait un travail bien pré- » cieux et bien goûté sans doute, disait -il, » que de se dévouer à réduire ainsi, avec goût » et discernement , les principaux ouvrages » de notre" langue. Je ne connais guère que » Montesquieu , observaît-il , qui pût échapper * à ces réductions. » Il parcourait souvent Rollin , et le trouvait diffus et trop bonhomme. Crévier, son continuateur, lui semblait détestable. Il se plaignait de nos matériaux classiques et du temps que de si mauvais livres fai-

(Janv. 1816) DÉ SAINTE-HÉLÈNE. 2107

salent, perdre à là jeunesse. C'est qu'ils étaient composés par des rhéteurs , de simples professeurs, et que ces sujets immortels, la base dé nos connaissances dans la vie , eussent dû être % disait-il , présentés , écrits et rédigés par. des hommes d'état et des hommes du monde. L'Empereur avait , à ce sujet, des idées très-heureuses ; le temps seul lui avait manqué pour les faire exécuter.

L'Empereur était encore moins satisfait de nos histoires de France ; il n'en pouvait lire aucune : Velly était plein de mots , et vide de choses; ses continuateurs étaient encore pires. « Notre histoire % disait-il , devrait être en quatre » ou cinq volumes ou en cent. » Il avait connu Garnier 9 le continuateur de Velly et de Villaret ; il demeurait tout près de la Malmaison. C'était tin bon vieillard octogénaire qui occupait un entresol sur le chemin , avec une petite galerie. Frappé de l'empressement affectueux que témoignait ce bon vieillard toutes les fois que passait le Premier Consul , 'celui-ci s'informa qui ce pouvait être. Apprenant que c'était Garnier , il expliqua son empressement. « Il pensait , sans

r 2»q9 MtiMQRUL (Janr. i8t$)

» doute / disait g aiment l'Empereur, qua litre » d'historien, le Premier Consul était de son » domaine ; seulement il devait s'étonner . de » retrouver des Consuls où il était habitué à » voir des Rois. » Et c'est ce que lui dit en riant le Premier Consul , qui le fit appeler un jour, * t lui donna une forte pension. « Le bonhomme , » disait l'Empereur, dans sa reconnaissance, eût » écrit depuis cet instant 'volontiers et du fond » de son cœur tout ce qu'on eût voulu. »

Samedi 27.

Difficulté raincue* — Dangers personnels de l'Empereur à Eylau , à ïéna, etc. — Troupes russes, autrichiennes, prussiennes. — Jeune Guibert. — Corbineau. — Maréchal Lannes. — Bessïères. — Duroc.

Sur les cinq heures, l'Empereur est sorti en ealèche ; la soirée était fort belle , nous allions fort vite et l'espace à parcourir est fort court L'Empereur a fait ralentir dans l'intention de l'alonger. Comme nous rentrions , jetant les yeux sur le camp , dont nous n'étions séparés que par le ravin , il a demandé pourquoi on ne franchissait pas cet espace, qui doublerait notre

(Janr. 1&16) DE SAINTE-HÉLÈNE. 309

promenade. On a répondu que c'était impossible , et nous continuions de rentrer; mais comme réveillé tout à coup par ce mot impossible * qu'il a si souvent dit n'être pas français , il à ordonné d'aller reconnaître le terrain; nous avons tous mis pied à terre ; la calèche seule a continué vers le point difficile ; nous l'avons vu franchir les obstacles et nous sommes rentrés triomphans , comme si nous venions de doubler nos possessions.

Pendant le dîner et après, on a parlé de divers faits d'armes. Le Grand-Maréchal disait que ce qui l'avait le plus frappé dans la vie de l'Empereur, était le moment, à Eylau, où, seul aveo quelques officiers de son Etat-Major, il se trouva presque heurté par une colonne de quatre à cinq mille Russes : l'Empereur était à pied , le prince de Neufchâtel fit aussitôt avancer les chevaux ; l'Empereur lui lance un regard de reproche , donne l'ordre de faite avancer un bataillon de sa garde , qui était assez loin en arrière, et démeure immobile, répétant plusieurs fois, à mesure que les Russes approchaient :

^Quelle audace ! Quelle audace ! » A la vue des

sio MÉMORIAL (Janr. 1816)

grenadiers de la garde , les Russes s'arrête* rent net. » D était plus que temps, disait Ber- » trand ; l'Empereur n'avait pas bougé ; tout ce » qui l'entourait avait frémi. »

L'Empereur avait écouté ce récit sans aucune observation ; mais il a ensuite ajouté qu'une des plus belles manœuvres qu'il se rappelait, était celle qu'il avait exécutée à Eckmulh. Malheureusement il n'en a point dit davantage, et n'a rien détaillé. « Le succès à la guerre, a-t-il » continué , tient tellement au coup-d'œil et au » moment, que la bataille d'Austerlitz , gagnée » si complètement , eût été perdue si j'eusse

* attaqué six heures plus tôt. Les Russes s'y » montrèrent des troupes excellentes qu'on n'a » jamais retrouvées depuis : l'armée russe d'Àus- » terlitz n'aurait pas perdu la % bataille de la » Moscowa.

i>Marengo, continuait l'Empereur, était la » bataille où les Autrichiens s'étaient le mieux » battus \ leurs troupes s'y étaient montrées

* admirables;, mais leur valeur s'y enterra : on

* ne les a plus retrouvés depuis.

» Les Prussiens n'ont pas fait à Iéna la résis~

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. ait

» tance qu'on attendait de leur réputation. Du » reste les multitudes de 18 14 et de i8i5 ne- » taienf que de la canaille auprès des trais sol- » dats de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna. \

La veille d'Iéna, l'Empereur disait avoir couru le plus grand danger; il eût pu disparaître pour ainsi dire sans qu'on connût bien sa destinée : il s'était approché , durant l'obscurité , des bivouacs ennemis pour les reconnaître ; il n'avait âveo lui que quelques officiera* L'idée qu'on se faisait de l'armée prussienne tenait tout le inonde en alerte ; on croyait les Prussiens disposés surtout aux attaques de nuit. L'Empereur en revenant, reçut le coup de fusil de la première sentinelle de son camp; ce fut un signal pour toute la ligne; il n'eut d'autre ressource que de se jeter à plat ventre, jusqu'à ce que la méprise fût reconnue ; encore toute sa crainte était-elle que la ligne prussienne, dont il était fort près, n r ep fit alors autant.

A Marengo, les soldats autrichiens avaient bien conservé le souvenir du vainqueur de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli.; son nom était, bien quelque chose sur leur esprit; mais ils

31» MÉMORIAL (Janr. i8i6>

étaient loin de le croire présent; ils le croyaient mort ; on avait pris soin de leu* persuader qu'il avait péri en Egypte; que ce Premier Consul dont on leur parlait, n'était que son frère, Co bruit s'était tellement accrédité partout, que Napoléon fut dans l'obligation de se montrer publiquement à Milaa pour le détruire. >

L'Empereur, passant ensuite à un grand nombre d'officiers et de ses aides -de -camp, leur distribuait couramment le blâme et la louange; il les connaissait tous à fond. Deux des circonstances, disait -il, qui l'avaient le plus affecté sur les champs de bataille, avaient été la mort du jeune Guibert et celle du général, Corbineau : un boulet, à Aboukir, avait percé la poitrine du premier, de part en part, sans l'achever; l'Empereur, après lui avoir adressé quelques paroles, s'était vu contraint, par la force de ses propres sensations, de s'éloigner. L'autre avait été enlevé , roulé , réduit à rien par un boulet, à Eylau, sous les yeux de l'Empereur, comme il achevait de lui donner des ordres, etc. , etc. ^

L'Empereur citait aussi les derniers momens

(JanV. 1816} DE SAINTE-HÉLÈNE. ai3

<lu maréchal Lànnes, ce valeureux duc de Montébello, si justement appelé le Roland de l'armée* qui , visité par l'Empereur , • sur son lit de mort, semblait oublier sa situation pour ne s'occuper que de celui qu'il aimait par-dessus tout. L'Empereur en faisait le plus grand cas. « II * n'avait été long-temps qu'un sabreur , disait-il; » mais il était devenu du premier talent. » Quelqu'un a dit alors qu'il serait curieux de connaître quelle conduite il eût tenue dans ces derniers temps. « Nous avons appris à ne jurer » de rien , disait l'Empereur. Toutefois je ne % pense pas qu'il eût été possible de le voir » manquer à l'honneur et au devoir. D'ailleurs » il est à croire qu'il n'aurait pas existé ; brave » comme il l'était, il est indubitable qu'il se fût » fait tuer dans les derniers temps, ou du moins » qu'il eût été assez blessé pour se- trouver à # l'écart, hors du centre et de l'influence des » affaires. Enfin, s'il eût été disponible, il était » de ces hommes à changer la face des affaires » par son propre poids et sa propre influence. » L'Empereur vint ensuite à Duroc , sur le caractère et la "vie privée duquel il s'arrêta

ai 4 MÉMORIAL (Janr. 1816)

long -temps. « Dttroc, concluait - il , avait des » passions vives, tendres et secrètes qui répon- 3 daient peu à sa froideur extérieure. J'ai été » long-temps avant de le savoir, tant son service » était exact et régulier; ce Vêtait que quand » ma journée était entièrement close et finie, » quand je reposais déjà, que la sienne com- » mençait. Le hasard seul ou quelque accident » ont pu me le faire connaître. Dùroc était pur » et lyoral, tout à fait désintéressé pour reCe- » voir, extrêmement généreux pour donner. »

L'Empereur disait qu'en ouvrant la campagne de Dresde, il avait perdu deux hommes bien précieux, et cela, observait-il, le plus bêtement du monde : c'étaient Bessières et Duroc. Il affectait en ce moment d'en parler avec un stoïcisme qu'on s'apercevait bien n'être pas naturel. Quand îl alla voir Duroc, après son coup mortel, il essaya de lui donner quelques espérances ; mais Duroc, qui ne s'abusait pas, tie lui répondit qu'en le suppliant de lui faire donner de l'opium. L'Empereur, trop affecté , ne put prendre sur lui de rester long-temps, et se déroba à ce déchirant spectacle. Alors l'un de nous lui a

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. »i$

rappelé que revenu d'auprès de Duroc, il se mit. à se promener seul devant sa tente; personne n'osait l'aborder. Cependant on avait des mesures essentielles à prendre pour le lendemain ; on se hasarda donc à venir lui demander où il fallait placer la batterie de la garde. A demain tout, fut la réponse de l'Empereur. A ce ressouvenir l'Empereur avec affectation a parlé brusquement d'autre chose. .

Duroc fut. une de ces personnes dont on ne connaît le prix qu'après l'avoir perdue ; telle a été, après sa mort, la phrase de la cour et de *a ville, le sentiment unanime partout

Duroc était natif de Nancy, département de la Meurthe. On doit avoir lu plus Haut l'origine • de sa fortune ; Napoléon l'avait trouvé au siège de Toulon , et s'y intéressa tout d'abord. Depuis il s'y "était attaché chaque jour davantage, et l'on pourrait même dire qu'ils ne s'étaient plus quittés. J'ai dit ailleurs avoir entendu de TEm^ pereur que, dans toute sa carrière , Duroc seul avait possédé sa confiance aveugle et reçu tous ses épanchemens. Duroc n'était pas brillant ; mais il avait un excellent jugement, et rendait

bi6 MÉMORIAL (Janv. 181C)

des services essentiels que sa modestie et leur nature laissaient peu connaître*

Duroc aimait l'Empereur pour lui -même; c'était à. l'homme privé surtout qu'il portait son dévouement , bien plus qu'au monarque - En recevant et accueillant les sensations intimes du prince, il avait acquis le secret , peut-être le droit de les adoucir et de les diriger : combien de fois n'a-t-il pas dit à l'oreille de gens consternés par la colère de l'Empereur ! c Laissez-le » aller : il dit ce qu'il sent, non ce qu'il pense, » ni ce qu'il fera demain. » Quel serviteur! quel ami! quel trésor que celui-là F Que d'éclats n a arrêtés ! que d'ordres reçus dans le premier mouvement, qu'il n'a pas exécutés, sachant qu'on lui en saurait gré le leqdemain ! L'Empereur s'était fait à cette espèce d'arrangement tacite, et ne s'en abandonnait que davantage à cette explosion qu'arrache parfois la nature, et qui soulage par son épanchement.

■ Duroc périt de la manière la plus malheureuse, dans un moment bien critique, et sa mort fut encore une des fatalités de la carrière de Napoléon.

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE, .. »i?

Le lendemain de la bataille d* Wurchen, sur le soir, Je léger combat de Reichenbach venait de finir; tous les coups avaient cessé. Durée., du hgut d'une éminence, et Causant avec le général Kirehner, observait à l'écart la retraite des derniers rang* ennemis. tfae pièce fut ajustée sûr ce groupe doré, et le fatal boulet fit périr les deux généraux \

Duroc, influait {dus qu'on ne pense sur les déterminations de l'Empereur; sa mort a peutêtre été, sous ce rapport, une calamité nationale. Ou a des raisons de croire que s'il eût vécu» l'armistice de Dresde, qui nous a perdus, n'aurait pas eu lieu; on eût poussé jusqu'à l'Oder et au-delà ; alors les ennemis eussent accédé dès cet instant à la paix, et nous eussions échappé à leur* toachlnations , 1 leurs intrigués et surtout à là longue, basse et atroce perfidie du cabinet autrichien qui nous a perdus.

Plus tard, Duroc eût encore influé sur d'autrès grands événement et fait prendre sans

* Le général Kirchner était officier du génie , trèsdistingué, beau-frère du marécnal Lannes, qui Tarait choisi sur son courage et sa capacité*

ai 8 MEMORIAL (Janv. i8iff)

doute une autre face aux affaires. Enfin, plus tard encore, lors de la chute de Napoléon , Duroc n'eût certainement pas réparé ses destinées de celles de l'Empereur. Duroc se fût trouvé avec nous à Sainte-Hélène; çt ce seul secours eût suffi peut-être pour, contrebalancer en Napoléon tous les horribles tourmens dont on prétendit l'abreuver.

Bessières , du département du Lot , fut jeté par la révolution dans la carrière des armes : il débuta par être simple soldat dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. Pevenu plus tard officier de chasseurs, des actes d'une bravoure personnelle, extraordinaire , attirèrent l'attention du général en chef de l'armée d'Italie , qui , lorsqu'il créa $es Guides , choisit Bessières pour les commander. Voilà les comment cemens de Bessières et l'origine de sa fortune. A . compter de cet instant , on le retrouve toujours,, à la tête de la garde du Consul ou de la garde impériale, dans des charges de réserve décidant la victoire ou recueillant ses fruits. Son nom se rattache noblement à toutes nos belles batailles.

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Bessières grandit arec l'homme qui Tarait distingué, et reçut une part abondante des faveurs que répandit l'Empereur : il fut fait Maréchal d'Empire , duc distrie , colonel de la cavalerie de la garde, etc. , etc. /etc.

Ses qualités se développant avec les circonstances , le montrèrent toujours à la hauteur de sa fortune : on vit Bessières constamment bon , humain , généreux j d'une loyauté , d'une droiture antiques ; soldat, homme de bien et citoyen honnête homme. Il employa souvent sa haute faveur à des services et à des obligeances spéciales, même en dépit d'opinions contraires. Je connais des gens qui , s'ils veulent être récon* naissans^ le répéteront avec moi, et pourront certifier en lui des sentimens bien noblement hauts

Bessières était adoré de la garde, au milieu de laquelle il passait sa vie. À la bataille de Wagram , un boulet le renversa de son cheval , sans lui causer d'autre dommage. Ce fut un cri de Couleur dans toute la garde ; aussi Napoléon lui dit-il en le retrouvant : « Bessières, le boulet » qui vous a frappé à fait pleurer toute ma gardé ;

»ao • MÉMORIAL (Janr, i8r6)

• remerciez-le , il doit Vous être bien chéri » Moins heureux à l'ouverture, de la campagne

de Saie , la teille même <j[e la bataille de Lutzen y dans une circonstance asseft iasignifiantç, s'étant porté en avant , au milieu dès tirailleurs, il y fat frappé dans la poitrine d'an boulet qui le ren~ vfcr&a mort II avait vécu comme Baya»}* il mourut cqpame Turenne* . J'avais èontersé avec lui bien peu de temps avant ce funefcte évé&enketit. Le hasard nous avait réunis tête à tèle «a loge particulière au théâtre', où* après lavoir causé des affaires qui l'affectaient fort* car il* idolâtrait la patrie , son dernier mot, eà me quittant > fut qu'il partait pour Tannée dans la nuit, «t £u'ii désirait tjue nous pussions notes revoir. «-Car, ajoutait-il, » dans la crise des circonstances, et avec nos

• jeu&és soldats , c'eét à nous autres chefs k ne » pas nous épargner* » Héksl il au devait plus revenir !

Bessières ftipiait srocèrewfent l'Empereur 5 et lui partait uae eépèce de ctjlte'; il-. iÇefrt certainement pas , plus que Duroc , ab«ndfa&é ni sa personne, «i «es destinées» Et 3 semble que

(Janvî 1816) DE SAINTE-ÈÉtÈNE. »»i

le sort, si décidément prononcé contre Napoléon , dans ses derniers momens , en lui enlevant êmx amis aiissi vrais , se soit plu à lui ôter la plus douce jouissance , et à priver deux de ses plus fidèles serviteurs détour plus beau titre de gloire : celui de la reconnaissance envers le malheur. ,

L'Empereur avait foit transporte* aux Invalides, à Paris , lep restes de deux hommes quH aimait et dont ii se savait tant aimé. Il leur réservait des honneurs extraordinaires ; les évé-* nemeos qui ont suivi les en ont privés ;. Biais l'histoire , dont les pages sont {Jus impérissables encore que le marbre et le bronze , les a coosa^és & jamais, et Les sauve pour toujours de l'ophË des hjommea.*

* Yoici ce qua 1V4 tropxe daag la Q&npa$a*> 4* Sfixe <&? i8i3, par le baron dtOdeleben, témoin oculaire, sous la date du dix août, au moment de la reprise d'armes, deux çu trois mois après la mort de Dturoc*

« Pendant la marche de Reichenbach à Gorlitz, Napoléon s'arrêta à Makersdorf , et montra an Roi de Naples Feucjroit où Dairoc était tombé ; il manda le propriétaire de ta petite ferme 4>ù le Grand-Maréchal était mort, et lui assigna la somme de vingt mille francs, dont quatre

?»a mAiOIUAL (Janv. 1816)

Dimanche 2S.

Étude de l'anglais, etc. — Détails. —Réflexions, etc. — Promenade à cheval. — Cheval embourbé, autres traits caractéristiques. ~

Nos jours se passaient , comme chacun le soupçonne, dans une grande et insipide monotonie. L'ennui , les souvenirs , la mélancolie , étaient nos dangereux ennemis ; le travail noïre grand, notre unique refuge^ L'Empereur suivait très-régulièrement ses occupations, l'anglais était devenu potfr lui une affaire importante. Il y avait près de quinze jours qu'il avait pris sa première leçon, et, à compter de cet instant, quelques heures tcms les jours , depuis midi, avaient été employées à cette étude p tantôt avec une ardeur vraiment admirable , tantôt avec un dégoût visible , alternative qui m'entretenait moi-

mille francs pour un monument en l'honneur de Duroc, et seize mille francs pour les propriétaires de la maison , mari et fçmme. La donation fut accomplie dans la soirée, $n présence du curé et du juge de Makersdorf, l'argent (ut compté devant eux, et ils furent chargés de faire ériger ce monument »

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même dans une véritable anxiété. J'attachais le plus grand prix au succès, et je craignais chaque jour de voir abandonner les efforts de la veille; deii^être pour l'ennui mortel que j'aurais causé ,' sans le résultat précieux que je m'étais promis/ D'un autre côté , chaque jour aussi j'étais aiguillonné davantage, en me voyant approcher du but auquel je tendais. L'acquisition de l'anglais pour l'Empereur était une véritable et sérieuse conquête. Jadis il lui en coûtait , disait - il ,' annuellement pour de simples traductions, cent mille écus , et encore, observait-il, les avait-il bien à point nommé ? étaient - elles fidèles ? Aujourd'hui nous nous trouvions emprisonnés au milieu de cette langue, entourés de sespro-' ductions ; tous les grands changemens , toutes les grandes questions que l'Empereur avait créés' sur le continent, avaient été traités par les Anglais en sens opposé ; c'étaient autant de faces nouvelles pour l'Empereur , auquel elles étaient jusque-là demeurées étrangères.

Qu'on ajoute que les livres français étaient pures pariai 'nous, que l'Empereur les connaissait tous et les avait relus jusqu'à satiété , tandis

a*4 UÉMOAIAL (Janv. 1816)

que nous pouvions nous en ptocwrer nue foule d augjfria tout à fait nei*fe poux lui* Enfin Fachquisitipp de la la&gu? du© étranger devient un titre A ses yeij* > ce$t un agrâmeàt po^r soi? «a véritable avantage , est ufte facilité de pouiv parler , et eu quelque sorte un commencement de liaison poi*r tous deux. Quoiqu'il en soit , j'apercevais* déjà l< terme de nos difficultés ; ^W treyoy&fr le ptfwç&ent OÙ l'Empereur ferait tt»* versé tous les dégoûté inévitables du comment cément, Mus qu'on se figure su Ton peut tout ce que devait être pour lui 1 étude scolastique des conjugaisons, des déclinaisons, des articles, et». On ne pouvait y être parvenu qu'avec un çtémà courage de la part de l écolier, xm véritable artsk fice 4* fc part du maître. Il me de^ai^dait souvent s'il &e méritait pas des férules, il devinait leur heures influence dans les écoles; il eut ava^é dayantage , disait-il gafrçent» s'il eut eu à les craindre. H 3e plaignait de n'avoir pas fait de progrès , et ils auraient été immenses ppur qui que ce fut»

Plus l'esprit est grand* rapide , étendu , moins if peut s'arrêter sur des détails réguliers et mini*-

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tieux. L'Empereur, qui saisissait avec uae mçr-, veilleuse facilité tout ee, qui regardait le raison nement fe ht langue > em avait forf peu dè& cpa 'il s'agissait 4a se» mécanisme matériel. G'&aierii une. vive intelligence et uae fort mauvaise mér* moire ; ceUe demies cûrooastanee surtout te désolait; il trayait qu'il n'avançait pas. Dès; que. je pouvais soumettre les objets en. question* à quelque loi on analogie régulière , c'était classé > saisi à l'instant; rëcotier devançai* même alouft le maître dans les applications et les eoœé* cpiences; niais fallait^! retenir par ccewr et &épé« ter les élémens bruts, c'était une grande affaire ; on prenait sans cesse le* uns pour les autres , et il serait devenu; trop fastidieux d'exiger d'à* bord une trop scrupuleuse régularité. Une autre difficulté , c'est qu'avec les mêmes lettres , les mâmes voyelles , ces mots nous, demandaient une tout autre prononciation ; l'écolier ne voulait reconnaître cfue la notre.; et le maître eût décuplé les difficultés et l'ennui , s'il eût voulu exiger mieux. Enfin l'écolier,, même dans sa propre» Jangufej await la manie d estropier les noms propres ; les mots étrangers, il les pro*

9*6 MÉMORIAL (Jatrr. 1816)

nonçait tout à fait à son gré ; et une fois sortis de sa bouche, quoi qu'on fît , ils demeuraient toujours les mêmes , parce qu'il les avait , une fois pour toutes, logés de la sorte dans sa tête. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver pour la plupart de nos mots anglais , et le maître dut avoir la sagesse et l'indulgence de s'en contenter, laissant au temps à rectifier peu à peu, s'il était jamais possible, toutes ces incorrections. De ce concours de circonstances , il naquit véritablement une nouvelle langue qui n'était entendue que de moi , il est vrai; mais elle procurait à l'Empereur la lecture de l'anglais , et il eût pu , h. toute rigueur , se faire entendre , par écrit : c'était déjà beaucoup, c'était tout.

Cependant l'Empereur continuait régulièrement ses campagnes d'Egypte avec le Grand- Maréchal. Ma campagne d'Italie était finie depuis long-temps : nous; la touchions et retouchions sans cesse, quant à sa forme typographique, à la contexture des chapitres et à la coupe des paragraphes, etc. On en verra, dans le courant de cet ouvrage , le peu qui m'en est resté dans les mains.

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De temps à autre il dictait de fantaisie des objets séparés à MM. Gourgaud et Montholon. A tout ce travail, il joignait fort peu d'exercice : quelques promenades à pied, parfois là calèche , presque plus de cheval.

Le trente, il voulut cependant revenir à notre vallée du Silence , abandonnée depuis, longtemps* Nous étions vers son milieu; le passage était bouché par des broussailles mortes et une espèce de barrière faite pour arrêter le bétail. Le chasseur (le fidèle Aly) descendit, comme de coutume, pour nous ouvrir la route. Nous passâmes; mais le cheval du chasseur, pendant son opération, s'était éloigné de lui; quand il voulut le reprendre, il s'enfuit. Il avait beaucoup plu , il fallut s'embourber dans un marécage pareil à celui où l'Empereur, peu de jours après notre arrivée à Longwood , s'était vu enfoncer de manière à craindre d'y demeurer. Le chasseur courut après nous, pour nous dire qu'il demeurait pour débarrasser son cheval. Nous étions dans un chemin très-difficile , fort étroit , à la file les uns des autres ; ce ne fut que quelque temps après que l'Empereur nous entendit

»*8 MÉMORIAL (Jarrr. 1816)

redire entre nous l'accident du chasseur. Il gronda de ce que nous n'avions point attendu; et voulut que le. Grand-Jtfuréchal et le général Gourgaud retournassent vers lui. L'Empereur mit pied à terre pour les attendre , et Marcha vers une petite, élévation d'où il paraissait comme sur un piédestal, au milieu des ruines. Il avait la bride de son cheval passée autour de son bras, et s est mis k siffler un air; il avait pow écho une nature wtyeite, et pour tout eate^ rage la nudité du déserta « Jït pour taat , me » suis-je dit involontairement y naguère eneoce 1» que de sceptres dans Ses mains î Que de oo*h » ronnes sur sa tête I Que de Rois à sas pieds h . 9 II est vrai , çontiuuai-je à pert moi , qu'aux » yeux: de tous ceux qui i'appraehent , le Voye*rt , » l'entendent chaque jour, ît demeure plus » grand qu'il ne Je fut pâmais ! C'est le sentie » ment, l'opinion de tout oe qui l'entoure. Neus » le servons avec autan* d'ardeur; nous l'aimons » avec plu8.de tendresse!.,. »

Sur ces entrefaites arrivèrent le Grand^Maréchal et Gourgaud : ils aidèrent rEm^reur à remonter h cheval, et nous continuâmes. Ces

(Janv. i8*S} DE SAINTE-HÉLÈNE. **$

messieurs avouaient ék resle que sans leur se* cours , le cheval n'eût jamais pu s'en retirer ; les efforts reunis de tous les trois avaient à peine suffi* Asses Jung-temps après , m tournant d'un coade , l'Empereur observa que le chasseur n'avait pas suivi, et dit qu'il eût fallu attendre de le «avoir en état de continuer ; ces messieurs pensaient qu'il était demeuré pour nettoyer tant soit peu son cheval. Dans le cours de notre promenade 5 4 plusieurs autres tournans 9 l'Empe^ reur répéta la même observation. Nous entrâmes feher le Grand-Maréchal 5 où nous nous reposittesjpuekfues instans $ l'Empereur, éû sortant , demanda M te chasseur était passé , on ne l'avait pas tu» Enfin , arrivant à Longwood, sa première parole lut encore de demander sî le chasseur était arrivé 4 il Tétait depuis long-temps , étant teveosu par une route différente.

Je viens d'appuyer peut-être beaucoup sur ©ette minutieuse circonstance ; mats c'est qu'elle m'a paru tout k fait caractéristique. Dans cette seULctoude domestique, le Lecteur aura de 1* peine < à* retrouver le monstre insensible f dur, méchant, cruel, en un mot le tyran dont

»5o MÉMORIAL (Janv. 1816)

on l'a si souvent ,* si long-temps entretenu*

La lecture d'O'Méara, depuis la première publication du Mémorial, m'a fait connaître deux autres circonstances qui coïncident si bien avec mon observation ci-dessus , et confirment si complètement l'idée que je m'étais faite du cœur et de la sensibilité réelle de Napoléon, que je ne puis résister à les transcrire ici.

O'Méara se trouvait chez l'Empereur en conversation tête à tête avec lui : « Tandis que » Napoléon parlait , dit-il , ma vue s'est obs- » curcie ; tous les objets m'ont paru tourner » autour de moi, et je suis tombé sans dfcmais- » sance sur le plancher. Revenu à moi, non, » je n'oublierai jamais la sensation que m'a fait » éprouver le premier objet offert à ma vue : » Napoléon, la figure penchée sur mon visage, » me considérant avec l'expression du plus grand » intérêt , de la plus vive anxiété ; d'une main » il ouvrait mon col de chemise et de l'autre me » faisait respirer du vinaigre des Quatre- Voleurs. » — Loïsque vous êtes tombé, m'a-t-il dit, j'ai » d'abord cru que votre pied avait glissé; mais » vous voyant demeuré sans mouvemens , j'ai

(Janv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 25 1

» craint que ce ne fût une attaque d'apoplexie. » Marchand est entré en ce moment, et Napo- » léon . lui a commandé de m 'apporter de l'eau » de fleur d'orange, un de ses remèdes favoris. » Eu me voyant tomber , son empressement » avait été tel, qu'il avait arraché, le cordon de » sa sonnette. Il me dit m avoir relevé , placé » sur une chaise , arraché ma cravate, inondé » d'eau de Cologne , et me demandait ai c'était » bien cela qu'il avait dû faire; et quand je l'ai » quitté il a dit à Marchand, et tout bas pour » que je n'entendisse pas , de me suivre , dans » la crainte d'un nouvel accident en regagnant » ma demeure,

• Cypriani, le maître-d'hôtel de Longwood, » dit ailleurs M. O'Méara, touchait à son der- » nier moment; Napoléon, qui l'aimait comme » son compatriote et cornue lui étant entière- » ment dévoué, se montrait fort inquiet, et » demandait souvent de ses nouvelles. On ne » désespérait pas tout à fait; mais il était d'une » faiblesse extrême. La veille de sa mort, Napo- » léon m'envoya chercher à minuit ; et comme » je lui peignais l'état d'immobilité du malade :

t&% MÉMORIAL DE SàINTB-HÉLÈNE. (Janv. 1816)

» Mais , me dit-il, A j'allais me montrer aq pau-

• vre Cyprfani , ma présence ne pourrait-elle » pas stimuler en lui la nature qui dort » et l'aider » à vaincre ia maladie. Et il tâcha de rendre son » opinion plausible en décritant les effets élec- » triques qu'il avait plus. d'une fois produits de s la sorte. Je répondis que Cyprianî avait encore » sa connaissance , et .que fêtais persuadé que » l'amour et la vénération qu'il avait pour son

• maître te porterait > en le voyant, à faire un s effort pour se lever «ur son séant, et qu'il était » à craindre qu'il ne passât dans ce mouvement. » — Afai* » conclut-il après quelques observai tions encore, j'y dois renoncer t c'est aux gens » de l'art à prononcer là-dessus, »

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