‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 5)Chapitre 9 sur 21 · IV. Résistance armée des sections de Paris · texte numérisé non relu

IV. Résistance armée des sections de Paris

— Les sections avaient mesuré leurs forces, évalué la faiblesse de la Convention : cette assemblée d'électeurs fut une assemblée d'insurgés.

La Convention annulla l'assemblée de l'Odéon, la déclara illégale , et ordonna à ses comités de

la dissoudre par la force. Le dix vendémiaire , la force. armée se porta à l'Odéon, et exécuta cet ordre. Le peuple rassemblé sur» la place de l'Odéon fit entefidre quelques murmures , se permit quelques injures; mais n'opposa aucune résistance.

Le décret de la Convention , qui fermait l'Odéon , excita l'indignation de toutes les sections. Celle Lepelletier, dont. le chef-lieu était au couvent des Filles-Saint-Thomas, paraissait être,à la tète de ce mouvement. Un décret de la Convention ordonna que le lieu de ses séances fût fermé, rassemblée dissoute et la section désarmée. .

Le douze vendé/niaire (trois octobre) , à sept ou huit heures du soir, le général Menou, accompagné des représentans du peuple , cornmissaires près de l'armée de l'intérieur , se rendit , avec un corps nombreux de troupes , au lieu des séances de la Section JLepeJletîer, pour y faire exécuter le décret de ia. Convention. Infanterie , cavalerie , artillerie , tout fut entassé dans la rue Viviennfc, à l'extrémité de laquelle est le couvent des Filles-Saint-Thomas. Les sec-

a44 MEMORIAL

tionnaires occupaient les fenêtres des maisons dé cette rue; plusieurs de leurs bataillons se rangèrent en bataille dans la cour du couvent, et la force militaire , que commandait le général Menou, se trouva compromise.

Le comité de la section s'était déclarç représentant .du peuple souverain , dans l'exercice de ses fonctions ; il refusa d obéir aux ordres de la Convention ; et , après une heure d'inutiles pourparlers / le général Menou et les Commissaires de la Convention se retirèrent , paç. une espèce de capitulation , sans avoir désarmé ni dissous ce rassemblement

V. Menou est destitué du commandement de t armée de l'intérieur*, — La «ection, demeurée victorieuse, se constitua en permanence, envoya des députations à toutes* les autres sections, vanta ses succès 5 et pressa l'organisation qui pouvait assurer sa résistance. On se prépara à la journée du treize vendémiaire.

Le général Bonaparte , attaché depuis quelques mois à la direction du mouvement des armées de la république , était dans une loge à Feydeau , lorsque de ses amis le prévinrent de

bE SAINTE-HÉtÈNE. a$S

)a scène singulière qui se passait. I) fut curieux d'observer les détails d'un si gfand spectacle. Voyant les troupes conventionnelles repoussées, il courut aux tribunes de l'assemblée pour y juger l'effet de cette nouvelle , et suivre les développemens et la couleur qu'on y donnerait. ' * • ' '

La Convention était dans la plus grande agitation. Ito* représentans auprès de l'armée , pour se discuÇlr, se hâtèrent d'accuser Menou. On attribua à la trahison ce qui n'était dû qu'à la finalhabileté. Il fut mis en arrestation.

Alors différens représentans Se montrèrent successivement à la tribune; ils peignirent l'étendue du dangëfc Les nouvelles qui , "à chaque instant , arrivaient des sections , ne faisaient voir que trop combien il était grand.

Chacun des membres proposa le général qui avait sa confiance. Ceux qui avaient été à Toulon , à l'armée d'Italie , et les membres du Comité de salut public , qui avaient des relations journalières avec Napoléon , le proposèrent comme plus capable que personne de les tirer de ce pas dangereux, par la promptitude de son

çoiip-d'œil et l'énergie de son caractère. On l'envoya chercher dans la ville.

Napoléon, qui avait tout entendu, et savait ce dont il était question , délibéra près d'une demi-heure avec lui-même sur ce qu'il avait à faire* « Une guerre à mort éclatait entre la Con- » vention et Paris. Était-il sage âb se déclarer, » de parler au nom de toute la France ? Qui » oserait descendre seul dans f arênegpour se » faire le Aampion de la Convention La vîc- » toire même aurait quelque chose d'odieux; » tandis que la défaite vouerait pour jamais à » l'exécration des races futures.

» Comment* se dévouer ainsi à être le bouc » émissaire de tant de crimdt auxquels on fut » étranger? Pourquoi s'exposer bénévolement à » aller grossir en peu d'heures le nombre de ces » noms qu'on ne prononce qu'avec horreur?

» Mais, d'un autre côté, si la Convention suc- » combe, quéNleviennent les grandes vérités de » notre révolution? Nos nombreuses victoires, » notre sang si souvent versé , ne sont plus que » des actions honteuses. L'étranger , que nous «avons tant vaincu, triomphe et nous accable

DE SÀïNTE-frÉLÈNE 247

» dé son mépris! . . . * '. . . ' .

» un entourage insolent et dénaturé reparaissent » triomphans, nous reprochent nos crimes , exer- » cent leurs vengeances, et nous gouvernent en » ilotes par la main de l'étranger.

» Ainsi la défaite de la Convention ceindrait » le front de l'étranger , et scellerait la honte et » l'esclavage de la patrie. ,

» Ce sentiment, vingt-cinq ans, la confiance en » ses forces, sa destinée l...*Ilse décida j et se rendit au comité* auquel il peignit vivement l'impossibilité de pouvoir diriger une opération aussi importante af ec trois représentans, qui, dans le fait, exerçaient tous les pouvoirs, et «gênaient toutes les opérations du général; il ajouta qu'il. avait été témoin de l'événement de la rue Yivieniie, que les commissaires avaient été les plus coupables , et s'étaient pourtant trouvés au sein de l'assemblée des accusateurs triomphans.

Frappé de ces raisons, mais dans l'impossibilité de destituer les commissaires, sans une longue discussion dans l'assemblée, le Comité, pour tout coitfilier, car on n'avait pas de temps à perdre* détermina de prendre le général dans

rassemblée même. Dans .cette vue, il proposa Barras à la Convention comme général en chef, et donna le commandement à Napoléon , qui , par-là , se trouvait débarrassé des trois commissaires , sans qu'ils eussent à se plaindre.

Aussitôt que Napoléon se trouva chargé du commandement des forces qui devaient proté- ' ger l'assemblée , il se transporta dans . un des cabinets des Tuileries où était Menou , afin d'obtenir de lui les renseignemens nécessaires sur les forces et la position des troupes et celle de l'artillerie. L'armée n'était que de cinq mille hommes de toutes armes y avec quarante pièces de canon, alors aux Sablons , sous la garde de quinze hommes : il était une heure. après minuit Napoléon expédia aussitôt un chef d'escadron du 21 e de chasseurs (Murât), avec trois cents chevaux, pour se rendre, en toute diligence, aux Sablons, et ramener l'artillerie au jardin des Tuileries. Un moment plus tard, il n'était plus temps. Cet officier arrivant à deux heures aux Sablons, s'y trouva avec la tête d'une colonne de la section Lepelletier qui vehait saisir le parc ; mais il était à cheval ; on était en plaine :

DE SÀI3TB-HKLÈXE. a^

la section se retira , et à six heures diî matin les quarante pièces entrèrent aux Tuileries,

YI. Disposition* d'attaque eé de défense de»

Tuileries. — Depuis six heures jusqu'à neuf y Napoléon courut tous le$ postes * et plaça cette artillerie à la tête du pont Louis XYI, du pont Royal /de la rue de Rohan , au cul-de-sac Dauphin dans la rue Saint-Honoré f au Pont- Tournant , etc. 5 etc. i il en confia la garde h des officiers sûrs. La mèche était allumée paon-* tout, et la petite armée distribuée aux différons postes , ou en réserve au jardin et au Carrousel.

La générale battait partout Paris, et les giaM des nationales se formaient à tous les déboo* chés , cernant ainsi le palais et le* jardins. Léurt tambours portaient l'audace jusqu'à venir battre la générale sur le Carrousel et sur la place Louis XY*

Le danger était imminent, quarante mille gardes nationaui bien armés , organisés dépista lofig-temps, se présentaient animés co»tre^ la Convention ; le» troupes de ligne , chargées de la défendre , étaient peu nombreuse* , et pouvaient être facilement entraînées par le seâ&» a. 16

aSo MEMORIAL

ment de la population qui les envïrohûâît Là Convention , pour accroître ses forces , donna des armes à quinze cents individus dits les patriotes de 89. C'étaient des hommes qui, depuis le neuf thermidor, avaient perdu leurs emplois, et quitté leurs département où ils étaient poursuivis par l'opinion. Où en forma trois bataillons , que l'on confia au général Berruyer. Ces hommes se battirent avec là plus grande valeur. Ils entraînëreût la troupe de ligne, et futeiit pour beaucoup dans le succès de la journée.

Un comité dfe quarante meipbres , sous la présidence de Cambacérès et composé du Comité de salut public et de sûreté générale , dirigeait toutes les affaires. On discutait beaucoup , on néldécidait rien , et le danger devenait à chaque instant plus pressait.

Les uns voulaient qu'on posât les armes, et qu'on reçût les sectionnaires comme les sénateurs romains avaient reçu les Gaulois. D'autres voulaient qù on se retirât sur les hauteurs de Saint-Cloud, au camp de César, pour y être joints par l'armée des côtes de l'Océan. D'autres voulaient qu'on envoyât des députations aux

quarante-huit sections poèut leur faire divefêet proposition*. Pendant ces vaines discussions, et à deux heures après midi, un nommé Lafond déboucha sur le Pont-Neuf, venant de la see-r tîon Lepelletier, à la tête de trois ou quatre bataillons , dans le temps qu'une autre colonne ' de même force venait de l'Odéon à sa rencontre » its se réunirent %wr la place Dauphine.

Le général Cartaux , qui avait été placé au Pont-Neuf avec quatre cents hommes et quatre pièces de canon, ayant l'ordre de défendre les Côtés du pont, quitta son poste, et se replia sous les guichets. En même-temps un bataillon de gardes nationaux venait occuper le jardin de rinfante : il se disait affectionné à la Convention , et pourtant saisissait ce poste sans ordre. D'un autre côté , Saint-Roch , le théâtre Français et l'hôtel de Noailles étaient occupés en force par la garde nationale. Les postes opposés n'étaient séparés que de douze à quinze pas. Les sectionnaires envoyaient des femmes à chaque instant* ou se présentaient eux-mêmes , sans armes et les chapeaux en l'air, pour fratcr* iriser avec la ligne.

25a MEMORIAL

VIL Combat du \o vendémiaire. — A chaque instant les affaires empiraient À trois heures t Banican ; général des sections f envoya un parlementaire sommer la Convention d'éloigner les troupes qui menaçaient le peuple, et de désara mer les terroristes. Ce parlementaire traversa les postes les yeux baûdés , avec toutes les formes de la guerre. Il fut introduit ainsi au milieu du comité des quarante, qu'il émut beau* coup par ses menaces : oa le renvoya vers les quatre heures. La nuit approchait 9 et il n'était pas douteux qu'elle ne dût être favorable aux sectionnaires , vu le grand nombre. Ils pouvaient se faufiler de maison en maison , dans toutes les avenues des Tuileries , déjà étroitement blo- . quéës. A peu près à la même heure, on apporta % dans là salle de la Convention , sept cents fusils + des gibernes et des cartouches pour armer les Conventionnels eux-mêmes comme corps de réserve ; ce qui en alarma plusieurs, qui ne comprirent qu'alors la grandeur du danger où ils. étaient»

Enfin , à quatre heures un quart , des coups de fusil furent tirés de l'hôtel dé Noailles, oui

«'étaient introduits les sectionûaires ; les balles arrivaient jusqu'au perron des Tuileries. *Àu même moment la colonhe Lafond déboucha par le quai Voltaire , marchant sur le pont Royal* Alors on donna : tordre aux batteries de tirer. Une pièce de huit , au ctil-de-sac Dauphin , commença le feu, et servit de signal pour tous les pcfstes. Après plusieurs décharges, Sarnt-Roch* fut enlevé. La colonne Lafond, prise en tête et en écharpe par l'artillerie placée sur le quai , à la hauteur du guichet du Louvre , et à la tête du pont Royal , fut mise en déroute. La rue Saint- Honoré , la rue SaintrFlorentin et les lieux adjacens furent balayés. Une centaine d'hommes essayèrent de résister , au théâtre de la République ; quelques obus les délogèrent en uù instant : à six heures tout était fini.

Si Ton entendait dans ta nuit, de loin en loin , quelques coups de canon, c'était pour empêcher les barricades que quelques habitons avaient cherché à établir avec des tonneaux.

II y eut environ deux cents tués ou blessés du côté des sectionnaires , et presque autant, du côté des conventionnels; la plus grande

*54 WHMOHUL

Page 1