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choses, fut su réponse; et ce fut aussi pour l’Empereur la solution de tout cas de conscience, et non les décisions de certains cardinaux ou évêques, comme on l'a dit dans le temps; d'ailleurs, dans la même circonstance, Henri IV en avait agi de la sorte.
Le ma nuiie avec Marie-Louise, disait l’Empereur, se proposa et se conclut dans le même jour, et sous les mêmes formes et conditions que celui de Marie-Antoinette, dont le contrat fut adopté pour modèle. Depuis la séparation avec Joséphine, on traitait avec l’empereur de Russie pour une de ses sœurs ; les difficultés ne reposaient (mère que sur des arrangements religieux. Le prince Eugène, causant avec M. de Schwarlzemberg, apprit de lui que l'empereur d’Autriche ne serait pas éloigné de donner sa fille; il en fit part a l'Empereur. Un conseil fut convoqué pour décider quelle alliance, de la Russie ou de l'Autriche, serait la plus avantageuse : Eugène et Talleyraud furent pour l’Autriche, Cambacérès parla contre; la majorité fut en faveur d'une archiduchesse. Eugène fut chargé d’en faire l'ouverture officieuse, et le ministre des relations extérieures reçut
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des pouvoirs de signer dans le jour même, si l'occasion s' en présentait; ce qui en effet arriva ainsi.
La Russie en prit beaucoup d’humeur, et se regarda comme jouée ;elle ne l’était pas : il n’y avait rien d’obligatoire encore vis-à-vis d’elle; les deux partis demeuraient tout à fait libres. Les intérêts de la politique firent passer sur tout le reste.
L’Empereur donna pour dame d’honneur à l'impératrice Marie-Louise la duchesse de Montebello; le comte de beau harnais pour chevalier d’honneur, et le prince Aldobrandini pour écuyer. Lors des malheurs de 1 81i, ils ne répondirent pas, disait l’Empereur, au dévouement que l’impératrice avait droit d’en attendre : son écuyer lu déserta sans prendre congé; son chevalier d'honneur ne voulut pas la suivre; et la dame d’honneur, malgré l’extrême affection que lui portait l’impératrice, crut, disait Napoléon , tous scs devoirs accomplis lorsqu’elle l'eut déposée à Vienne.
I>a duchesse de Montebello fut dans le temps un de ces choix heureux qui emportèrent l'approbation universelle. Elle était jeune, belle, d'une conduite parfaite, et veuve d’un général dit le Roland de l’armée, qui venait d’expirer tout récemment sur le champ de bataille. Ce choix fut très-agréable à l’armée, et rassura le parti national, qui s’effrayait de ce mariage, du nombre et de la qualité des chambellans dont on l'entoiirait, comme d’un pas vers ce que plusieurs appelaient la contre-révolution, et cherchaient à faire considérer comme telle. Pour l'Empereur, il avait été principalement déterminé par l’ignorance où il était du caractère de Marie-louise, et la crainte qu'elle n’apportàt des préjugé-s de naissance qui eussent été nuisibles à la cour de l'Empereur, truand il l’eut connue,
• quand il sut qu'elle était tout a fait dans les idées du jour, l'Empereur regretta de n'avoir pas fait un autre choix, de ne s’être pas arrêté sur la
1 comtesse de Beauveau , qui, bonne, douce, inoffensive, n’auruit agi quq, par les conseils de famille de ses nombreux parents, et eût pu introduire*, ainsi une sorte de traditions utiles, et une grande quantité de subalternes^ bien recommandés ; elle eût pu rallier encore beaucoup de personnes qui demeuraient éloignées, et tout cela eût été sans nul inconvénient, parce que cela ne fût arrivé que par les combinaisons de l'Empereur même, qui n’était pas homme à se laisser abuser.
L’impératrice prit une affection des plus tendres pour la duchesse de Montebello; celle-ci a pu être reine d'Espagne. Ferdinand VII, à Valencey, demanda à l’Empereur d’épouser mademoiselle de Tascher. cousine germaine de Joséphine et de son propre nom, à l’exemple du prince de
I Bade qui avait quais»1 mademoiselle de Rcauharnais. L'Empereur, qui |>ensait déjà à se séparer de l'impératrice Joséphine, s'y refusa, ne voulant pas, par ce nouveau lien, compliquer encore davantage les difficultés. Plus tard, Ferdinand demanda la duchesse de Moutebcllo ou toute autre Françoise que l’Empereur voudrait adopter. Olle demoiselle de Tascher est celle que l'Empereur maria plus lard au ducd’Aremberg, avec l’intention delà faire gouvernante des Pays-Bas; voulant par la suite du temps dédommager Rruxrlles de lu perte de son ancienne cour. L'Empereur voulut mettre le comte de Narbonne, qui n’avait pus été étranger au mariage de l'impératrice, a la pince du comte de Iteauharnais; l’extrême chagrin qu’en lit paraître Marie-Louise retint l'En)|>ereur : l 'éloignement de l'impératrice n'avait, du reste, d’autre cause que les intrigues de son entourage qui n’avnil rien à craindre de M. de Beailharnais, mais qui redoutait fort l’iniluence et l’esprit de JL de Nnrhonne.
En général, quand l’Empereur avait à nommer, nous disait-il, à des places délicates, il demandait d’ordinaire des candidats à ceux qui l'entouraient ; et c’est sur ces listes et les renseignements qu’il se procurait qu’il méditait son choix en secret. Il nous a nommé quelques-unes des personnes qu’on lui avait proposées pour dames d’honneur : la princesse de Vaudémont ; une madame de La Uochefoucauld , devenue madame de Castellanes, et plusieurs autres ; puis il nous a demandé de dire nous-mêmes qui nous eussions proposé, ce qui n»>us a fait passer en revue une bonne partie de la cour. Au nom de madame de Montesquieu, indiqué par l’un de nous : « Je le crois bien, a-t-il répondu; mais elle était plus avantageusement « placée encore. C'est une femme d'un rare mérite : sa piété est sincère, « ses principes excellents; elle s'est acquis de grands titres à mon estime « et à mon affection. 11 ui’en eût fallu deux comme elle, une demi-dou- •• gaine ; je les eusse toutes placées dignement, et j’en eusse demandé en- » corc : elle a été parfaite à Vienne auprès de mon fils. »
Voici, du reste, qui donnera une idée juste de la manière dont elle élevait le roi de Rome : ce jeune prince occupait le rez-de-chaussée donnant sur la cour des Tuileries ; il était peu d’heures de la journée où un grand nombre de spectateurs ne regardassent |>ar la fenêtre, dans l’espérance de l'apercevoir. En jour qu’il était dans un violent accès de colère et qu’il se montrait rebelle à tous les efforts de madume de Jloutesquiou, elle ordonna de fermer à l’instant tous les contrevents ; l’enfant, étourdi
» de cette obscurité subite, demanda aussitôt ù Maman (htivu pourquoi tout cela. « C'est que je vous aime trop, lui dit-elle, pour ne pas cacher « votre colère à tout le monde. Que diraient toutes ces personnes que vous
« gouvernerez peut-être un jour, si elles vous avaient vu dans cet état? « croyez-vous qu'elles voulussent vous obéir, si elles vous savaient aussi
« méchant? » Kl l'enfant de demander pardon aussitôt, et de bien promettre que cela ne lui arriverait plus.
« Voilà, au fait, observait l’Empereur, des manières différentes de « celles de M. de Villeroi à Louis XV : Reqardez tout ce peuple, mon « maître, il vous appartient ; tous ces hommes que vous voyez là sont les « vôtres. -
Madame de Montesquiou était adorée de cet enfant ; quand on voulut la renvoyer de Vienne, il fallut employer la ruse et le tromper; ce fut jusqu'à craindre pour sa santé.
L'Empereur avait beaucoup d’idées nouvelles louchant l’éducation du roi de Rome : il comptait sur l’imlilul de Meudon , dont il avait déjà décrété les principes, attendant quelques loisirs pour leurs développements. Il voulait y rassembler tous les princes de la maison impériale, surtout ceux de toutes les branches qu'il avait élevées sur des trônes étrangers. C’était là joindre, prétendait-il, aux soins de l’éducation particulière tous les avantages de l’éducation en commun. « Destinés, disait-il, à occuper
« divers trônes et à régir diverses initions, ces enfants auraient puisé là « des principes communs, des mœurs pareilles, des idées semblables. « Pour mieux faciliter la fusion et l’uniformité des parties fédératives de « l’empire, chacun de ces princes eût amené du dehors, avec lui, dix ou « douze enfants, plus ou moins, de son âge et des premières familles de « son pays; quelle influence n’eussent-ils pas exercée chez eux au retour! « Je ne doutais pas, continuait l'Empereur, que les princes des autres dy- - nasties étrangères à ma famille n'eussent bientôt sollicité de moi, comme » une grande faveur, d’y voir admettre leurs enfants. Et quel avantage « n’en serait-il pas résulté pour le .bien-être des peuples composant l’as- « sociution européenne! Tous ces jeunes princes, observait Napoléon, « eussent été réunis d’assez bonne heure pour contracter les liens si chers « et si puissants de la première enfance, et séparés néanmoins assez tôt « pour prévenir les funestes effets des passions naissantes : l’ardeur des « préférences, l’ambition du succès, lu jalousie de l'amour, etc. »
L’Empereur eût voulu que toute l’éducation de ces princes-rois se fut fondée sur des connaissances générales, de grandes vues, des sommaires, des résultats; il eut voulu des connaissances plutôt que de la science, du jugement plutôtque de l'acquis; l'application des détails plutôt que l'étude des théories; surtout point de parties spéciales trop poursuivies; car il estimait que la perfection ou le trop de succès dans certaines parties, soit’des arts, soit des sciences, était un inconvénient dans le prince. Les peuples, disait-il, n’avaient qu'à perdre d’avoir un poète pour roi, un virtuose, un naturaliste, un chimiste, un tourneur, un serrurier, etc., etc.
Marie-Louise avouait à l'Empereur que, dans les premiei's moments qu’il fut question de mariage, elle ne pouvait se défendre d’une certaine frayeur, à cause de tout le mal qu’elle avait entendu dire de Napoléon parmi les siens; sur quoi, quand elle rappelait tout cela, ses oncles, les archiducs, qui la poussaient fort à cette union, lui répondaient : « Tout « cela n’était vrai que quand il était notre ennemi ; il ne l'est plus ou- « jourd’hui. »
« Du reste, voici, disait l'Empereur, qui donnera une idée de Jn bien- » veillancc qu’on nous portait dans cette famille. Un de ces jeunes arebi- « ducs brûlait souvent de ses poupées, disant qu'il rôtissait Napoléon. Il " est vrai que depuis il disait qu'il ne le rôtirait plus, qu'il l'aimait beaucoup « à présent, parce qu’il donnait beaucoup d’urgent à sa sœur Louise « pour lui envoyer force joujoux. »
Depuis mon retour en Europe, j'ai eu plus d’une occasion de me convaincre des sentiments que cette maison a professés plus tard pour Na-
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poléon. Je tiens de In bouche du témoin même, personnage distingué, qui me le racontait en Allemagne, qu'ayant eu une audience particulière de l'empereur François, dans le voyage qu’il a fait en Italie en 18i(>, il y fut question de Napoléon : François n’en parla jamais que dans les meilleurs termes. On eût pu penser, me disait le narrateur, qu'il le croyait encore régnant en France, et qu'il ignorait qu'il fût à Sainte-Hélène : il ne lui donna jamais d'autre qualification que celle de l’em|>crcur Napoléon.
I,a même |iersonnc me racontait que l'archiduc Jeun, visitant en Italie une rotonde au plafond de laquelle on voyait une action célèbre dont Napoléon était le héros, en levant la tète, son chapeau tomba par terre ; sa suite se précqiita pour le lui rendre. « Laissez, laisser, dit-il, c'est dans » cette attitude qu’on doit considérer l'homme qui se trouve là-haut. •
Puisque j'en suis là, je vais consigner ici quelques circonstances que j’ai recueillies en Allemagne, à mon retour en Kurope ; et pour leur assigner tout le prix qu’elles méritent, je dirai que je les tiens de personnes de la haute diplomatie. On sait que tous ces membres composent entre eux une espèce de famille, une sorte de maçonnerie, et que leurs sources sont les plus authentiques.
l. . SS
178 MÉMO RI Al.
— L'impératrice Marie-louise se plaint qu’en quittant la Fronce,
M. de Talleyrand s’ôtait réservé l'honneur de venir lui demander In res- j titution des diamants de l'Étal, et vérifier si elle s'était faite avec exactitude.
En 1814, lors des désastres de In France, le prince Eugène fut l'objet de beaucoup de séduetions et d'un grand nombre de propositions fort 1 brillantes ' un général autrichien lui offrit la couronne d'Italie au nom des alliés, s'il voulait se joindre à eux. Cette offre lui vint de plus haut encore et à diverses reprises. Déjà il avait été question de lui, sons l'Em- |iereur, pour les trônes de Portugal, de Naples et de Pologne.
F.n 181 o, des hommes importants dans la diplomatie européenne le sondèrent pour savoir si, dans le cas où Napoléon serait contraint d'abdiquer de nouveau, et le choix du peuple se tournant vers lui, il aeeep- j terait. Dans ces circonstances, comme dans tant d'autres, ce prince fut inébranlable dans une ligne de devoir et d'honneur qui le rond immortel : lionnmr rl fidrlitt fut sa constante réponse, et la postérité en fera sa j devise.
Lors de la distribution des K. ta U en 1814. l'empereur Alexandre, qui allait très-souvent à la Malmaison chez l'impératrice Joséphine, voulait procurer à son fils la souveraineté de Gènes. Celle-ci le refusa, à l'instigation d'un des diplomates dirigeai! ts qui la flattait faussement de quelque chose de mieux.
Au congrès de Vienne, le même empereur Alexandre, qui honorait le prince Eugène d'une bienveillance toute particulière, exigeait pour lui au moins trois cent mille sujets. Il lui témoignait alors une très-vive amitié, et se promenait régulièrement chaque jour bras à bras avec lui. I,e débarquement de Cannes vint mettre un terme, sinon au sentiment, du moins aux démonstrations et à l'intérêt politique de l’empereur de llussie.
Il fut même question alors, de la port de l'Autriche, de se saisir de la personne d’Eugène, et de l'envoyer prisonnier dans une forteresse de Hongrie; mais le roi de Bavière, son beau-père, courut avec indignation chez l'empereur d’Autriche, lui représenter qu’Eugène était venu à Vienne sous sa protection et sa garantie, et que sa confiance ne serait point trompée; aussi Eugène demeura-t-il libre sur sa parole et celle du roi son beau-père.
— Alexandre, depuis la chute de Napoléon, a montré dans plusieurs circonstances particulières un éloignement vif et décidé contre lui. C'est Alexandre qui, en 1815, a été l'âme et le promoteur ardent de la seconde croisade contre Napoléon ; il a tout dirigé avec la dernière chaleur, sem-
débarquement à Cannes s’était fort calmée par celle de l’entrée de Napoléon à Paris, et il s'entendit avec Fouché pour que celui-ci le garantit auprès de Napoléon; s'engageant , de son côté, à garantir Fouché auprès des Bourbons. On a le droit de croire que les offres de ce plénipotentiaire envers le souverain revenu allèrent bien plus liautet bien plus loin encore, mais que Napoléon indigné les repoussa pour ne pas trop dégrader sa politique, a-t-il dit.
Tout semble prouver d'ailleurs que le résultat qui prévalut en 1814était loin d'étre les intentions de l'Autriche ; qu’elle y a été probablement jouée, trahie, ou du moins enlevée d’assaut.
La fatalité des mouvements militaires a fait que les alliés sont entrés dans Paris, sans que le cabinet autrichien y ait concouru. La fameuse déclaration d’Alexandre contre Napoléon Bonaparte et sa famille a été faite sans que cette même puissance d'Autriche fût consultée; et M. le comte d'Artois n'a pénétré en France qu'en s'y glissant, en dépit du quartier général autrichien , qui même lui avait refusé des passe-ports.
Il parait que l'Autriche, au retour de Moscou , s’employa de bonne foi à Londres pour y négocier lu paix avec Napoléon ; mais le cabinet russe y était tout-puissant, et ne voulut entendre à rien. Arriva l'armistice de Dresde, et l'Autriche prit alors le parti de la guerre.
Le négociateur autrichien à Londres, durant tout cet intervalle, ne put jamais être écouté. Il y resta néanmoins fort longtemps encore , et ne quitta que lorsque les allié-s étaient nu cœur de la F' rance, et nu moment où lord Castlereagh lit pressentir un instant que les succès héroïques de Napoléon à Champ-Aubert, il Montereau, son entrée victorieuse à Troyes, pouvaient rendre les négociations indispensables.
Si dans le principe ce négociateur autrichien n’eût pas été envoyé à Londres, il eût été destiné pour Paris, et peut-être eût-il inlltié alors de manière à amener une tournure différente de celle qui eut lieu, durant son absence, entre les Tuileries et Vienne. Dans le plus fort de la crise, il se trouva retenu en Angleterre comme par force.
Dans son impatience de rejoindre le centre des grandes négociations, il quitta son poste et gagna la Hollande, en bravant une grande tempête. A peine arrivait-il sur le théâtre des affaires, qu’il tomhn entre les rnuins de Napoléon à Snint-Dizicr ; mais le sort de la France était alors décidé, bien qu'on ne le sût pas encore au quartier général français, Alexandre entrait dans Paris.
1æ négociateur autrichien avait vainement employé tous les moyens pour se procurer à Londres un passe-port qui lui permit de rejoindre
son maitre, en passant par Calais et Paris. Ce contre-temps accidentel, on médité, fut une fatalité de plus ; il eût gagné Paris avant les alliés, se fût trouvé auprès de Marie-Louise , eût déjoué les derniers projets de M. de ïalleyrand, et produit des combinaisons nouvelles.
Il existait deux opinions dans le cabinet autrichien : l'une pour l’union uvec lu France, l'autre pour l’alliance avec la Russie. Soit intrigues, soit fatalité, le parti russe l’emporta tout à fait, et l'Autriche ne fut plus qu’entrainée.
Petit! détail* intérieurs etc. — Réflexions
Mardi 14
Ce matin on a servi a déjeuner du café plus supportable ; il était même bon ; l'Empereur a manifesté un vrai plaisir en le goûtant. Quelques moments plus tard il disait, en frottant son estomac de la main, qu’il en sentait le bien là. Il serait difficile de rendre mes sentiments à ces simples paroles : l’Empereur, en appréciant ainsi, contre son usage, une si légère jouissance, me découvrait sans le savoir les progrès de toutes les privations qu’on lui impose, et dont il ne se plaint pas.
Le soir, en remontant de notre promenade de l’après-dlnée, l’Empei car dans sa chambre m’a lu le chapitre des Cotmils provisoire» . dicté à
M. de Montholon. üi lecture Unie, f Empereur a pris un ruban, et s’est mis à attacher lui-même les feuilles éparses. Il était tard : le silence de
la nuit régnait autour de nous: je contemplais l'Empereur dans son travail qui se prolongeait.
Mes réflexions étaient ce jour-là tournées vers la mélancolie : je regardais ces mains qui ont régi tant de sceptres ; elles étaient en cet instant occupées tranquillement, peut-être même non sans quelque charme, à rattacher de simples feuilles de papier, auxquelles il imprime, il est vrai, des traits qui ne se perdront jamais ; les portraits qu’il y sème demeureront des jugemeuts pour la postérité ; c'est le livra de vie ou de mort pour beaucoup de ceux qui en sont l’objet. Je me disais silencieusement toutes ces choses, d'autres encore : • Et l' Empereur me lit tout cela ! il me parle • familièrement, il me demande parfois ce que j’en pense; j’ose hasar- « der mon avis! Ah! je ne suis point à plaindra d’être venu à Saintc- « Hélène!.., *
Détails ln»*privÿft, etc-, etc. — Rapprut hcinenU bien Uurre».
Mtmnh là.
Aussitôt après son dîner, l'Empereur est descendu dans son allée iuférieure; il s'y est fait apporter son café, qu’il a pris en se promenant; la I conversation est tombée sur l'amour. J'ai dù dira de fort belles choses et très-délicates sur ce grand sujet, et me montrer fort sentimental; car l'Empereur, se mettant à rire de ce qu’il appelait mon gazouillement, m’a dit ne rien comprendre à mon verbiage de roman ; et parlant à son tour très-légèrement, il a affecté de vouloir paraître beaucoup plus familier avec les sensations qu’avec les sentiments. Je me suis permis de dire qu’il s’efforçait de se rendra plus mauvais que ne le portaient les relations du {valais , relations très-authentiques, bien que fort secrètes: • Et « qu'ont-elles appris? reprenait-il en me fixant gaiement. — Sire, on veut
- qu'au sommet de votre toute-puissance, vous vous soyez laissé imposer « de douces chaînes, que vous vous soyez trouvé le héros d'un roman ,
que, dans une résistance qui vous surprenait, vous vous soyez attaché « à une simple dame : que vous lui avez bien écrit une douzaine de lettres;
qu'elle vous ait amené et contraint à vous soumettre au travestissement,
« à vous rendre seul nuitamment chez elle dans sa propre demeura au
- milieu de Paris. — Mais comment l'aurait-on su? » a-t-il dit en souriant, ce qui ne voulait pas dira non. « Et on a ajouté sans doute, a-t-il « continué, que c'était la plus grande imprudence de ma vie, car si elle « n'eût pas été honnête femme, que ne pouvait-il pas m’arriver, seul et « déguisé, duns les circonstances où je me trouvais, au milieu desem- « bûches dont j'étais entouré? Mais que disait-on encore? — Sire, on
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*« voulait que la postérité de Votre Majesté ne se bornêt pas au roi de « Rome; la chronique secrète lui donnait deux aînés : l'un venu d'une » belle étrangère que vous auriez fort aimée en pays lointain; l'autre, • fruit d'une occupation plus voisine, au sein même de votre capitale. « On voulait que tous deux fussent venus à la Malmaison avant notre ■ départ; l’un amené par sa mère, l'autre introduit par son tuteur, tous i deux les pdrtraits vivants de leur père. »
L’Empereur riait beaueoupde tant de science, disait-il; et, une fois en gaieté, il s’est mis à repasser franchement et dans un entier abandon ses premières années, et m'a raconté force aventures de coeur et d’esprit. Je passe la première moitié. Dans la seconde, je citerai un souper, au j commencement de la révolution, dons le voisinage de la Saône et en compagnie du fidèle Desmazzis, que l'Empereur racontait de la manière la plus plaisante; véritable guêpier, disait-il, où son éloquence patriotique avait eu fort à faire contre la doctrine opposée du reste des convives, et l'avait même presque mis en danger. « Nous étions alors sans doute vous « et moi bien loin l'un de l'outre? a-t-il observé. — Mais pas tant pour
« la distance, Sire, ai-je répondu, quoique beaucoup assurément pour les <■ doctrines. J’étais alors aussi moi dans le voisinage de la Saône, sur un
•• des quais de Lyon, où des patriotes attroupés déclamant contre des ca-
« nons qu’ils venaient île découvrir dans des barques, et qu'ils appelaient « une contrc-révolqtion, je me permis d’ouvrir, fort mal à propos, « l'avis de s’assurer de ces canons en leur faisant prêter \<* ferment civique. « cequi était partout alorsl'actedu jour. Vlon impertinence faillit me faire > pendre. Vous voyez. Sire, que j’aurais pu, au besoin, et dans cet in* « «tant-là même, balancer votre compte s'il vous fût arrivé malheur « parmi vos aristocrates. « Ce rapprochement bizarre ne fut pas le seul de la soirée : l'Empereur, m’ayant raconlé une anecdote intéressante de 1788, me dit : « Vous, où pouviez-vous être alors? — Sire, répon- « dis-je, après quelques secondes de recherches, à la Martinique, sou- « pant tous les soirs à côté de la future impératrice Joséphine. » *
La pluie vint, il a fallu quitter cette allée, qui peut-être un jour, disait l’Empereur, ne reviendVa pas sans charmes dans notre souvenir. « Cela « peut être, observais-je , mais assurément ce ne scia pas sans l’avoir « quittée. »
Sur le faubourg Saint-Germain, etc. — L'Empereur «an» préjugés, «ans liel, rie. - Paroles rnraotéristli|u<*s.
Jeudi IG
Aujourd'hui l'Empereur s’informait du faubourg Saint-Germain; il me questionnait sur ce dernier boulevard, disait-il, de la vieille aristocratie, ce refuse encroûté des vieux préjugés; la ligue germanique , ainsi qu'il l’appelait. Je lui disuis qu’avant les derniers revers, son pouvoir y avait pénétré de toutes parts; il se trouvait envahi, il n'en restait plus que le nom ; il avait été ébranlé, vaincu par la gloire; les victoires d'Austerlitz et d'Iénu, le triompha de Tilsitt, l’avaient conquis. I.cs jeunes gens, tous les coeurs généreux, n'avaient pu être insensibles au lustre de la patrie. Son mariage avec Marie-Louise avait porté le dernier coup; il n’y avait plus eu d’autres mécontents que ceux dont l'ambition était non satisfaite, ce qui sc retrouve dans toutes les classes et dans tous les temps ; ou bien encore quelques vieillards intraitables ou de vieilles femmes pleurant leur influence passée. Tous les gens raisonnables et sensés avaient plié sous les talents supérieurs du chef de l’Etat, et cherchaient à se consoler de leurs pertes, dans l’espoir d’un meilleur avenir pour leurs entants; vers ce point se tournaient désormais toutes leurs illusions. Ils savaient gré il l’Empereur de su partialité pour les anciens noms; tout autre, convenaient-ils, eût achevé de les anéantir Ils mettaient du prix à la confiance avec laquelle l’Empereur s’était entouré d’eux, ilslui tenaient compte d’avoir dit, en se saisissant de leurs enfants pour l'armée ; « Ces
SX
! « noms appartiennent à la France, à l'histoire ; je suis le tuteur de leur j
« gloire, je ne les laisserai pas périr. » Ces mots et d'autres semblables : lui avaient tait un grand nombre de prosélytes.
L’Empereur disait en ce moment que ce parti n’avait peut-être pas été assez caressé. « Mon système de fusion le demandait, et je l'avais voulu,
« ordonné même; mais les ministres, les grands intermédiaires, n'ont « jamais bien l'empli mes véritables intentions à cet égard, soit qu’ils n’y « vissent pas plus loin, soit qu'ils craignissent d’amener ainsi des rivaux « défaveur, et de diminuer leurs chances. M. de Taileyrand surtout s'y « était (enjoins montré contraire et n'avait jamais cessé de combattre « l'ancienne noblesse dans ma bienveillance et ma pensée. » Je lui faisais la remarque pourtant que le grand nombre de ceux qu’il avait appelés s'étaient bientôt montrés attachés il sa |iersonne ; qu'ils l'avaient servi de bonne foi, et étaient en général demeurés fidèles au moment de la crise. L'Empereur n’en disconvenait pas, et allait même jusqu'à dire que le roi revenu, et lui ayant abdiqué, cette double circonstance avait dii beaucoup influer sur certaines doctrines ; qu'aussi, dans son jugement, il mettait une grande différence dans In même conduite tenue en 1814 ou en ISIS. I
Et ici je dois dire que depuis que j’apprends à connaître l'Empereur, je ne lui ai jamais vu encore un seul moment de colère ou d'animosité contre aucun de ceux qui se sont le plus mal conduits à son égard. Il ne s'exalle pas sur ceux dont on lui vante la belle conduite : ils avaient fait leur devoir. Il ne s'emporte pas contre ceux qui se sont rendus si coupables: il les avait en partie devinés ; ils avaient cédé à leur nature; il les peignait froidement, sans fiel ; attribuait une partie de leur conduite aux circonstances, qu'il confessait avoir été bien difficiles ; rejetait le reste suites faiblesses humaines. « La vanité avait perdu Marmont; la postérité « flétrira justement sa vie, disait-il ; pourtant son cœur vaudra mieux « que sa mémoire. Autjertau devait sa conduite à son peu de lumières « et à son mauvais entourage ; Rerthier à son manque d'esprit et à sa « nullité, etc. »
Je faisais observer que ce dernier avait laissé échapper la plus belle occasion, la plus facile de s’illustrer à jamais, celle d'aller présenter de lionne foi ses soumissions au roi. et de le supplier de trouver bon qu'il allât dans la solitude pleurer celui qui l’avait honoré du titra de son compagnon d'armes et l'avait appelé son ami. <• Eh bien! quelque simple que « fût cette marche, disait l'Empereur, elle était encore au-dessus de ses « forces. — Ses moyens, sa capacité avaient toujours été lin objet de dis- « cussion parmi nous, disais-je alors; le choix de Votre Majesté, votre
m MÉMORIAL
« confiance, votre grand attachement, nous étonnaient beaucoup. — » C'est que Berthier, après tout, n'était pas sans talent, disait à cela » l'Empereur; el je suis loin de renier sa personne et mes sentiments; « mais ses talents, son mérite, étaient spéciaux et techniques : et hors de
« là, sans nul esprit quelconque, et puis si faible! Je faisais observer
que pou riant il était plein de prétentions et de morgue avec nous. « Et le « titre de favori, disait l'Empereur, le comptez-vous pour rien? « J’ajoutais qu'il était très dur, fort absolu. « Mais rien de plus impérieux, « mon cher, disait alors l’Empereur, que la faiblesse qui se sent étayée « de la force ; voyez les femmes. »
L’Empereur, dans ses campagnes, avait Berthier duns sa voiture. C’était pendant su route et sur les grands chemins quel'Einpereur, parcourant les livres d'ordre et Ira états de situation , prenait ses décisions ,
arrêtait ses plans et ordonnait les mouvements. Berthier en prenait note.
et il la première station ou nu premier moment de repos, soit de jour, soit de nuit, il expédiait à son tour tous les ordres et les differents détails particuliers avec une régularité, une précision et une promptitude admirables, disait l’ Empereur; c'était un travail pour lequel il était toujours prêt et infatigable. « Voilà quel était le mérite spécial de Berthier; il était ! « des plus grands et des plus précieux pour moi; nul autre n'cùt pu le
« remplacer. • y
Je reviens encore à quelques touches caractéristiques surl’Empereur Il est sûr qu'il parle froidement, sans passion, sans préjugés, sans ressentiment des circonstances et des personnes qui remplissent sa vie. On sent qu’il pourrait devenir l'allié de ses plus cruels ennemis, comme de vivre avec l'homme qui lui a fait le plus de mal. Il parle de son histoire passée comme si elle avait déjà trois cents ans de date; ses récits et ses observations ontle langage des siècles ; c'est une ombre conversant aux Champs- Elysées, de vrais dialogues des morts. Il s'exprime souvent sur lui-mème comme sur une tierce personne ; parlant des actes de l'Empereur, indiquant les faits que l'histoire pourrait lui reprocher, analysant les raisons et les motifs qu'on pourrait alléguer pour su justification.
Il n'aurait pas, disait-il, à s’excuser d’aucune faute sur autrui, n’ayant jamais suivi qu»sa propre décision ; il aurait à se plaindre tout au plus de fausses informations, mais jamais de mauvais conseils. Il s'était entouré de plus de lumières possible, mais s'eu était toujours tenu à son propre jugement; il était loin de s'en repentir. « C’est , disait-il, l’indécision et « l'anarchie dans les moteurs qui amènent l'anarchie et la faiblesse dans « les résultats. Pour être équitable sur les fautes produites par la seule « décision personnelle de l'Empereur, continuait-il, il faudrait mettre en « balance les grandes actions dont on l'aurait privé ', et les autres fautes « que lui auraient fait commettre les conseils auxquels on lui reproche de « ne pas s’être abandonné, etc. »
Dans lu complication des circonstances de sa chute, il voit les choses tellement eu musse, et de si haut, que les hommes lui échappent. Jamais ou ne l'a surpris animé contre aucun de ceux dont on croirait qu’il a le plus à se plaindre. Sa plus grande marque de réprobation , et je m'en suis
* Dans une circonstance importante, on vint A lioat de |>oa*Her un tien membre* do *a famille, le cardinal Pesch, à user venir lui faire île* représentation* contre nne de set» grande* entrepri*es. Il* se trouvaient dan* uue embrasure de fenêtre, l/EinjienMir, après avoir mm U1 assez longtemps, et avec plus do |>atienee qu'on aurait pu le croire, interrompant font A coup l'interlocuteur, et fixant le ciel : « Voyez-vous cette étoile ? lui dit-il (or on était au milieu du jour). — Non. — Eli bleu, mol j « je la vols, et très-distinctement. Sur ce, bon jour ! Retournez k vos affaire*, et surtout liez-vous-eu ■ à ceux qui voient un |>en plus loin que vous.... •
convaincu bien souvent, est de garder le sileuce sur leur compte, quand on les mentionne devant lui. Mais combien de fois on l’a vu arrêter les expressions violentes et moins retenues de nous qui l'entourions ! a Vous « ne connaissez pas les hommes, nous disait-il alors, ils sont difficiles à « saisir quand on veut être juste. Se connaissent-ils, s'expliquent-ils bien « eux-mèmes ? La plupart de ceux qui m'ont abandonné, si j’avais con- « tinué d'être heureux, n'eussent peut-être jamais soupçonné leur propre » défection. Il est des vices et des vertus de circonstance. Nos dernières « épreuves sont au -dessus de toutes les forces humaines! Et puis j’ai « plutôt été abandonné que trahi ; il y a eu plus de faiblesse autour de « moi que de perfidie : c'est le reniement de taint Pierre, le repentir et les « larmes ont pu être à la porte. A côté de cela, qui, dans l'histoire, eut « plus de partisans et d’amis? qui fut plus populaire et plus aimé? qui « jamais laissa des regrets plus ardents et plus vifs?... Voyez la France; « d'ici sur mon roc, ne serait-on pas tenté de dire que j’y règne encore? « l,es rois et les priuces, mes alliés, m’ont été fidèles jusqu’à extinction, . ils ont été enlevés par les peuples en masse ; et ceux des miens qui étaient
• autour de moi se sont trouvés enveloppés, tout étourdis, dans un tour-
• billon irrésistible... Non, la nature humaine pouvait se montrer plus
u laide, et moi plus il plaindre! » •
sur Im nflmpr* «le sa maison cii lui ». rtc.
Viwlitdi 17
Aujourd’hui l’Empereur me questionnait sur les officiers de sa maison. A l’exception de deux ou trois au plus qui avaient excité les mépris du parti même vers lequel ils avaient été transfuges, il n’v avait guère rien à dire sur le reste; la très-grande majorité avait même montré un dévouement actif. L’Empereur alors s’est enquis particulièrement de quelquesuns, en les citant par leurs noms, et je u’uvais qu’à applaudir à tous. « Que me dites-vous là? a-t-il dit au sujet de l’un d’eux en m’interrom- « |>ant vivement. Et moi qui fai si mal reçu aux Tuileries à mon retour. * Ah ! que je crains d’avoir fait des injustices involontaires! Ce que c’est « lorsqu'on est obligé de s’eu rapporter au premier mot, et qu’on n’a pas « un seul instant pour la vérification ! Que je crains aussi d'avoir laissé « bien des dettes de reconnaissance en arrière! Qu'on est malheureux » quand on 11e peut pas tout faire soi-mème ! »
Digiti
Je repris : « Sire, il e$t vrai de dire que s'il y eut faute parmi les offi-
• tiers de votre maison, elle ne fut pas autre que celle de toute la masse ; » faute, du reste, qui a dû nous ravaler étrangement aux yeux des autres « nations. Sitôt que le roi a paru, on s’est précipité vers lui , non pas « comme vers le souverain que nous laissait votre abdication, mais comme « vers celui qui n’avait jamais cessé de l'ètre ; non pas avec cette dignité de « l’homme lier d’avoir constamment rempli tous ses devoirs, mais avec « l'embarras équivoque du courtisan qui a été maladroit. Chacun n'a
• cherché qu'à se justifier; Votre Majesté se trouva dès cet instant dés- « avouée, reniée ; la qualification d’Empereur disparut. Les ministres, les « grands, les plus intimes de Votre Majesté , ne rougirent pas pour eux ,
■ pour leur nation, de ne plus dire que Bonaparte. On avait été contraint
• de servir, disait-on ; on n’avait pas pu faire autrement ; on eût eu trop
■ de mauvais traitements à redouter, etc. » L'Empereur trouvait bien là notre caractère national , nous étions toujours les Gaulois d'autrefois ; la légèreté , la même inconstance , et surtout la même vanité.
Idée de l'Empereur de réserver la Cône. — Opinion sur Robespierre. — IdiH* *ur l'opinion publique. - Intention expiatoire de l’Empereur aur li» victimes de la révolution*
S» > on li |8.
Apres le travail uccoutumé, l’Empereur m’a amené nu jardin vers les quatre heures. Il venait de finir la dictée sur la Corse : ayant épuisé le sujet sur cette île, celui de Paoli, et parlé de l'influence que lui-même s’y était créée si jeune encore , lors de sa séparation politique d’avec Paoli , il a ajouté que dernièrement il eût été bien sûr d’y réunir tous les vœux, toutes les opinions, tous les efforts ; que s'il s’y était retiré en quittant Paris, il eût été à l’abri contre toute puissance étrangère; il en avait eu la pensée. En abdiquant pour son fils, il avait été sur le point de se réserver la jouissance de la Corse durant sa vie; aucun obstacle de mer ne l’eût empêché d’y arriver. 11 ne le voulut point, pour rendre, disait-il, son abdication plus franche, plus fructueuse pour la France. Son séjour au centre de la Méditerranée, au sein de l’Europe, si près de la France et de l'Italie, pouvait demeurer un prétexte durable pour les alliés. Il préféra même l’Amérique ù l’Angleterre, par le même motif et dans lu même pensée : il est vrai qu’il n'avait pas prévu, disait-il, et ne pouvait prévoir.
d'après la confiance de ses démarches , l'injuste violente déportation à Sainte-Hélène.
Plus tard l’Empereur, parcourant divers points de la révolution, s’est arrêté sur Robetpierre , qu’il n'a pas connu , il est vrai, mais auquel il 11e croyait ni talent, ni force, ni système. Il le pensait néanmoins le vrai boue émissaire de la révolution, immolé dès qu'il avait voulu entreprendre de l’arrêter dans sa course; destinée commune, du reste, observait-il, à tous ceux qui, jusqu'à lui, Napoléon, avaient osé l’essayer. Les terroristes et leur doctrine ont survécu à Robespierre ; et si leurs excès ne se sont pas continués, c'est qu’il leur a fallu plier devant l'opinion publique. Ils ont tout jeté sur Robespierre ; mais celui-ci leur répondait, avant de périr, qu'il était étranger aux dernières exécutions ; que, depuis six semaines, il n’avait pas paru aux comités. Napoléon confessait qu’à l’armée de Nice, il avait vu de longues lettres de lui à son frère, blâmant Ips horreurs des commissaires conventionnels, qui perdaient, disait-il, la révolution par leur tyrannie et leurs atrocités, etc., etc. Cambaeéri*s, qui doit être une autorité sur cette époque, observait l’Empereur, a répondu à l'interpellation qu’il lui adressait un jour sur la condamnation de Robespierre , par ces paroles remarquables : « Sire, cela a été un procès jugé, mais non « plaidé, » ajoutant que Robespierre avait plus de suite et de conception qu’on ne pensait; qu’après avoir renversé les factions effrénées qu’il avait eues à combattre, son intention avait été le retour à l’ordre et à la modération. « Quelque temps avant sa chute, ajoutait Cambacérès, il pro- « nonça un discours à ce sujet, plein des plus grandes beautés : ou ne l’a ■ point laissé insérer au Moniteur, et toutes les traces nous en ont été « enlevées. »
Ce n'est pas la première fois que j’ai entendu parler d’une lacune d’exactitude duns le Moniteur. Il doit y avoir, vers ce lemps-là, dans les transactions de l’Assemblée, une époque tout a fait infidèle, les procèsverbaux ayant été arbitrairement rédigés par l’un des comités.
Ceux qui sont portés à croire que Robespierre, étant lassé, gorgé, effrayé. de la révolution, avait résolu de l’arrêter, disent qu’il ne voulut agir qu’après avoir lu son fameux discours : il le trouvait si beau qu’il ne doutait pas de son effet sur l’Assemblée. S’il en est ainsi, son erreur ou sa I vanité lui coûtèrent cher.
Ceux qui pensent différemment objectent que Danton et Camille Desuiouiins avaient précisément lu même pensée, et que pourlaut Robespierre les immola. Les premiers répondent que ce ne serait pas une raison ; que Robespierre les immola pour conserver sa popularité, quand il jugea
que le moment 11'était pas encore venu ; ou bien encore pour ne pas leur laisser la gloire de l'entreprise.
Au sujet de ce même llobespierre, l'Empereur disait qu’il avail beaucoup connu son frère, représentant à l'armée d'Italie. Il n'en disait point de mal ; il l'avait conduit au feu, lui avait inspiré beaucoup de confiance et un grand enthousiasme pour sa personne ; si bien que, rappelé par son frère, quelque temps avant le 9 thermidor qui se préparait sourdement, Robespierre le jeune voulait absolument mener Napoléon à Paris. Celuici eut toutes les peines du inonde à s'en défendre, et ne parvint il lui échapper qu'en faisant intervenir le général en cliel Dumerbion, dont il avait toute la confiance, et auquel il se montra comme absolument nécessaire. » Si je l'eusse suivi, disait l'Empereur, quelle pouvait être la dif- « férence de nia destinée? A quoi lient, après tout, une carrière? On eût " sans doute voulu m'employer; je pouvais donc être destiné, dès cet » instant, à tenter une espèce de vendémiaire. Mais j'étais bien jeune en- » core, je n'avais point alors mes idées arrêtées comme je les ai eues de- « puis; jeerois bien que je n’eusse pas voulu l’accepter. Mois, dans le ras
« contraire, et même victorieux, quels résultats eussé-jc pu espérer? En « vendémiaire , la fièvre de la révolution était tout à fait affaissée; en « thermidor, elle était encore dans toute sa force, dans la rage de son » ascension et de ses excès, etc., etc.
« L’opinion publique, disait-il dans un autre moment et sur un autre « sujet, est une puissance invisible, mystérieuse, à laquelle rien ne ré- « siste; rien n'est plus mobile, plus vague et plus fort; et toute capri- « cieuse qu’elle est, elle est cependant vraie, raisonnable, juste, bcau- « coup plus souvent qu’on ne pense.
• Étant consul provisoire, un des premiers actes de mon adminislrn- « tion fut la déportation d'une cinquantaine d’anarchistes. L'opinion pu- « blique, à laquelle ils étaient en horreur, tourna subitement pour eux, a disait l’Empereur, et me força de reculer. Mais quelque temps après, a ces mêmes anarchistes ayant voulu comploter, ils furent terrassés de « nouveau par cette même opinion qui me revint aussitôt. C'était ainsi « qu'à la restauration, en s’y prenant mal, on était venu à bout de ren- « dre les régicides populaires, eux que la masse de la nation proscrivait « un instant auparavant.
« Il n'appartenait qu'à moi, disait-il, de pouvoir relever en France la « mémoire de 1-ouis XVI, et laver la nation des crimes dont l'avaient « souillé* quelques forcenés et des fatalités malheureuses. I*s Bour- « bons, étant de la famille et venant du dehors, ne faisaient que venger « leur cause particulière et accroître l’opprobre national. Moi, au con- « traire, parti du peuple, je soignais sa gloire en faisant, en son nom, » sortir des rangs ceux qui l'avaient souillée, et c’était bien mon inten- « tion ; mais j'y procédais avec sagesse : les trois autels expiatoires à « Saint-Denis n’avaient été qu’un prélude; le Temple delà Gloircsurles « fondements de la Madeleine devait y être consacré avec un bien plus « grand éclat : c'était là , près de leur tombeau , sur leurs ossements « mêmes, que les monuments des hommes et les cérémonies de la reli- « gion eussent relevé, au nom du peuple français, la mémoire des vic- * times politiques de notre révolution. C’était un secret qui n’a pas été « connu de plus de dix personnes ; mais encore avait-il fallu en laisser « percer quelque chose à ceux qui dirigeaient l’ordonnance de cet édifice. « Du reste, je ne l'aurais pas fait avant dix ans, et encore eût-il fallu « voir les précautions que j’y aurais employées, comme tout y eût été « arrondi, les aspérités soigneusement écartées. Tous eussent pu y ap- " plaudir, aucun n’en eût souffert. Tout consiste tellement dans lescir- « constances et duns les tonnes, continuait-il, que Carnot n’aurait pas
UK S A I N T F. - Il É L fc N K. !!»'■
« osé écrire un mémoire sous mon règne pour se vanter île lu mort du « roi, et il l'n fait sous les Bourbons. C’est que j’eusse marché avec l’opi- « nion publique pour l'en punir, lundis que l’opinion publique marchait « avec lui pour le rendre inuttuquuble. »
Aujourd'hui, qui était dimanche, nous nous sommes trouvés tous réunis ii dîner auprès de l’Empereur : il observa gaiement que nous formions le grund couvert. Après le diner, le cercle de nos diversions nelant pas grand, il demundu si nous irions ce soir à lu comédie, à l’opéra ou à lu tragédie ; on s’est décide pour la comédie, et il a lu lui-mème une partie de l'Avare, qui a été continué par d’autres. L'Empereur était enrhumé,
il avait un peu de lièvre; il est rentré de bonne heure chez lui, eu me recommandant de le voir plus tard, s'il ne dormait (Mis. J’ai accompagne les nôtres avec mon Ois dans leur retour à la ville ; en rentrant. l'Empereur étuil couché.
rmuteru t*t «cuir «•icursiou •lur.wit la M‘ji»ur » llri.ii s. - Il il i|<- I'juiii-jI.
Ihituurlni l'J, lumli 11).
I. Empereur, après son truvuil avec l'un de ces messieurs, m’a fait up-
peler vers les cinq heures. Il se trouvait déjà seul : ces messieurs et mon fils étaient partis de bonne heure pour la ville, où l’amiral donnait un bal. Nous nous sommes promenés sur le grand chemin versJames-Town, jusqu'au point d'où l’on découvre, en face, la rade et les vaisseaux, et sur In gauche, dans le fond delà vallée, une jolie petite habitation. L'Empereur l'a considérée longtemps, parcourant avec sa lunette le jardin qui semblait très-soigné, et où l’on voyait courir de fort jolis petits enfants, surveillés par leur mère. On nous avait dit que celte habitation appartenait au major Hudson, habitant de l'ile. Il a pris fantaisie a l’Empereur d'y descendre ; il était pourtant près de six heures. La route est extrêmement rapide, nous l'avons trouvée plus longue et plus difficile que nous ne l'avions pensé; nous sommes arrivés tout haletants Après avoir parcouru la petite demeure qu'on voyait bien être appropriée par une main qui comptait l'habiter, et non parcelle d’un passager en terre étrangère, après avoir reçu les politesses du maître, fait quelques compliments à la maitressc, l’Empereur songea à quitter ce bon ménage g mais la nuit était venue, nous étions fatigués, nous avons accepté des chevaux qui nous ont fait regagner promptement notre cahute et notre dîner. Cette petite excursion et l'exercice du cheval, délaissé depuis si longtemps, ont semblé faire du bien à l'Empereur.
Il m'avait commandé d’aller au bal, en dépit de ma répugnance. A huit heures et demie, il eut la bonté de remarquer que la nuit était fort obscure, le chemin mauvais, qu'il était temps que je le quittasse, qu’il le voulait, et a gagné sa chambre, où je l’ai vu se déshabiller et se mettre nu lit. Il m'a commandé de nouveau de partir ; je le faisais avec nn vrai regret : je le laissais seul , je brisais une habitude qui m'était devenue bien douce.
Je me suis rendu à la ville à pied. L’amiral avait donné Iteaucoup d’éclat à son bal ; depuis longtemps on ne cessait d’en parler; il semblait vouloir persuader qu'il n'était que pour nous ; il nous y avait solennellement invités. Convenait-il d'accepter ou de ne pas s'y rendre? L'un et l'autre pouvaient également se soutenir : les infortunes politiques n’imposent pas l’attitude du deuil domestique; il n’v a nulle inconvenance, il peut même être utile de se mouvoir au milieu de ses geôliers ; on pouvait donc prendre indifféremment l’un ou l’autre parti. On se décida à y aller; mais alors quel rôle y tenir? celui de la fierté ou celui de l'adresse? le premier parti avait des inconvénients ; dans notre position, toute prétention blessée devenait une injure. Le second n’en présentait aucun ; recevoir en homme de bonne compagnie, à qui elles sont dues et qui y est accoutumé, les moindres politesses ; ne pas s’apercevoir de celles qu’on n'obtiendrait pas;
c’était sons doute le mieux. Je suis arrivé très-tard ou bul, et en suis sorti de bonne heure, très-satisfait sous tous les rapports. -
Ma conduite durant Nie d’F.II*\
Mardi 21 , mercredi 22-
L'Empereur, aux questions duquel' j’avais répondu souvent sur la ligne de conduite d'un grand nombre de ses ministres, des membres de son conseil, des ofdciers de sa maison, durant son éloignemeut à l'ile d'Elbe, m’a entrepris à son tour à ce sujet, me disant : « Mais vous-même, mon « cher, qu'avez-vous fait sous le roi? Allons, un rapport là-dessus, vous « savez que c’est ma manière ; et puis ce sera un article de plus pour « votre journal. Eh ! ne voyez-vous pas, ajouta-t-il en riant, que vos bio- « graphes n’auront qu'à prendre? ils trouveront tout fait.
» — Sire, le voici mot à mot; j'ai bien peu à dire. Je commandais, au » 31 mars, la dixième légion de Paris, celle du Corps Législatif. Nous per- « dimes, dans la journée, un assez bon nombre d'hommes. Dans la nuit,
« j'appris la capitulation ; j’écrivis à celui qui me suivait que je lui remet- « tais ma légion ; qu'à titre de membre du Conseil d'État, j'avais anlérieu- « rement eu ordre de me rendre ailleurs, mais que je n'uvais pas voulu « quitter ma légion au moment du dauger; que ce qui venait d’arriver « changeant les circonstances, j’allais courir à de nouveaux devoirs.
« Au point du jour, je me jetai sur la route de Fontainebleau, au milieu « des débris de Mannont et de Mortier. J’étais à pied ; niais je comptais « acheter facilement un cheval. J'éprouvai bientôt que des soldats eu re « traite ne sont ni justes ni aimables ; mon uniforme de garde nationale,
« dans ce moment de désastre, était honni, ma personne maltraitée. Au « bout d'une heure de marche, harassé de fatigue et de deux ou trois « nuits blanches, n'uperccvaut autour de moi aucune ligure de connuis- « sauce, sans apparence de pouvoir me procurer un cheval, je pris le « parti de rentrer tristement dans la capitale.
« La garde nationale fut commandée pour orner l’entrée triomphale « des ennemis ; elle était menacée de fournir un service d’honneur auprès « des souverains qui nous avaient vaincus. Je résolus d’être absent de ma « demeure ; j'avais mis ma femme et mes enfants en sûreté hors de Paris,
« une ou deux semaines auparavant, et j’allai demander l’hospitalité pour » quelques jours à un ami. Je ne sortis plus que sous une mauvaise rc- « dingote, courant les rues, les cafés, les places publiques, les groupes :
« j'avais à cœur d'observer les hommes et les choses, et surtout de con- « naître le véritable esprit du peuple. Que de choses, dans cette situation, a dont je fus le témoin !
<9f> MÉMORIAL
« Ji* vis, niitour «lu logement de l'empereur de Russie, des hommes « distingués par leur rang, et sedisant Français, s'évertuer en cent façons « au milieu de la multitude, pour l'amener à crier: I irr Alexandre , « notre libérateur!
« Je vis, Sire, votre statue de la place Vendôme, fatiguer, épuiser tous " les efforts de quelques misérables de la lie du peuple, soldés par des « gens d'un grand nom.
» Enfin je vis, à l'un des coins de celle même place Vendôme, devant « l'hôtel du commandant de la place, un officier de votre maison, le soir - même du premier jour, vouloir déhancher de jeunes conscrits pour un
• tout autre service que le vôtre, et recevoir d'eux des leçons qui eussent
• dit le faire rougir, s’il en eût été susceptible.
« Nul doute que ceux dont je parle iei ne prononçassent que je me « trouvais en ce moment au milieu de la canaille ; et pourtant je dois il la « vérité de dire que du moins ce n'était pus du tout de ce côté que pur- « taient les turpitudes du jour. Leurs actes étaient loin d'y obtenir l'ap-
• probation ; ils s'y trouvaient censurés, ou contraire, pur la droiture, « la générosité, les sentiments nobles, descendus sur lu place publique.
• Quels reproches je pourrais faire entendre, si je répétais tout ce qui : • • fut dit à cet égard !
« Votre Majesté abdiqua ; le roi arriva : c'était désormais notre souve- » roin. Un jour fut indiqué par lui pour recevoir ceux qui avaient eu « l'honneur d'être présentés ù l.ouis XVI ; j’allai aux Tuileries jouir de » cette prérogative. Que ne nie dirent-ils pas ces nuire, naguère encore ■ si pleins de votre gloire et de votre puissance ! Et pourtant je me pré- » sentais sincèrement et de bonne foi: je n'y voyais pas assez loin pour « penser que vous dussiez jamais y reparaître.
« Les députations nu roi se multiplièrent à l'infini : une réunion de « toute l'ancienne marine eut son jour. Je répondis à celui qui me le « transmettait qu'aucun n'avait plus ù cœur de se réunir a ses anciens » camarades; qu'il ne serait pas parmi eux des vœux plus sincères que les « miens ; mais que les emplois que j’avais remplis me plaçaient dans une « situation particulière et délicate, qui m'imposait la prudence de ne pas •• me trouver où le zèle d'un président pourrait employerdes expressions « que je ne pouvais, ni ne devais, ni ne voulais approuver de ma pensée » ni de ma présence.
« Cependant la nouvelle situation de Paris, la vue des étrangers, les » acclamations de tous genres me rendaient trop malheureux, et je suivis, •' comme un trait de lumière, la pensée d’aller à Londres passer quelque « temps auprès d'anciens amis ; mais il me sembla que je retrouverais à « Ixindresle même spectacle et les mêmes acclamations qui m'avaient mis
en fuite de Paris, et c'était vrai. Tout y était fêtes, réjouissances, spec- 1 • taries, au sujet de leur triomphe et de notre abaissement.
« Pendant que je m'y trouvais encore, on fit è Paris la nouvelle orgoni- » sation de la marine; un de mes anciens camarades, que j'avais perdu « de vue depuis longtemps, le chevalier de Grinialdy, se trouvait membre » du comité de l'organisation nouvelle : il passa chez moi, dit à ma femme
• qu’il y était conduit par la surprise de n’avoir pas trouvé mes réelama- « tions ; que la loi nie donnait le droit de rentrer dans le corps, ou d'avoir « ma retraite avec pension déjà fixée ; qu’elle devait me décider là-des-
• sus, et s’en reposer sur son amitié, bien que le terme touchèt à sa fin. « Je fus plus sensible à cette marque d'affection qu’à la faveur qu'elle « cherchait à me procurer. Toutefois j’écrivis au comité qu'ayant à cœur « de pouvoir porter un habit qui m'était cher, je le priais de me faire « accorder le titre de capitaine de vaisseau honoraire; que quant à la
• pension, j'y renonçais, ne m’y croyant aucun droit.
• Je revins à Paris; la divergence des opinions, l'irritation des esprits
l'JS MÉMORIAL
■ m'y parurent extrêmes. Je me confinai en ce moment uniquement dans » mon ménage, au milieu de ma femme et de mes enfants, et peut-être « ne fus-je jamais aussi heureux.
« lin jour je lus, dans le Journal des Débats, l'extrait d'un ouvrage de « AI. Alphonse lieauchnmp, donnant le nom de quelques gentilshommes 'i réunis le 51 mars sur la pince Louis XV pour provoquera la royauté;
« le mien s'y trouvait : il était en bonne compagnie sans doute; mais » enfin je ne méritais rien de pareil, et j’avais licnucoup à perdre dans « l'estime d'une foule de gens, s’ils avaient pu le croire. J'écrivis donc « pour prier de relever cette erreur qui m'attirait des félicitations (pii ne » m'étaient pas dues. Je m'étais rendu cette démarche impossible, disuis- « je, quelque attrait d'ailleurs qu’elle eét pu me présenter. Commandant « d’une légion de la garde nationale, j'avais contracté des engagements « dont aucuue affection sur la terre n'aurait pu me dégager, etc. J'envoyai
u ma lettre au député Chabaud-Latour, que j'aimais. beaucoup ; c'était « l'un des propriétaires du journal, il ne voulut pas se prêter à sa publi- « cation pur pure bienveillance ; je l'adressai au réducteur ; il ne l'inséra « pas pur différence d'opinion.
o Cependant la disposition des esprits annonçait une catastrophe iné- « vituble et prochaine; tout faisait présager aux Bourbons le sort des « Stuarts. Ma femme et moi nous lisionschnque soir celte époque fameuse,
« décrite par Hume; nous l’avions commencée à Charles 1", et Votre • Majesté parut avant que nous eussions pu atteindre Jacques II. » (Ici l' empereur ne put s'empêcher de rire. )
« Ce fut pour nous, continuai-je, un grand sujet de saisissement et « d'anxiété que votre marche et votre arrivée. J'étais loin de prévoir « l'honorable exil volontaire quelle devait me valoir par In suite, d’oun tant plus que j'étais alors peu connu de Votre Majesté, et que les cir- « constances, nées de l'événement même, m'y ont seules conduit. Si j'avais « occupé le moindre emploi sous le roi, si même l'on m'eût vu souvent « aux Tuileries, ce qui eût été très-simple et fort légitime, je n’eusse pas « paru devant Votre Majesté ; non que je me fusse rien reproché, ou que « mes vœux pour vous n'eussent été bien tendres, mais parce que je « n’eusse pas voulu passer pour un meuble de cour, ou sembler toujours « prêt à encenser le pouvoir partout où il se présente. Ici je me trouvais <■ tellement libre, tout en moi était en si parfaite harmonie, qu’il me « semblait que je faisais partie de ce grand événement. Je courus donc « avec ardeur vers le premier regard de Votre Majesté, je me trouvais des « droits à toute sa bienveillance et à toutes scs faveurs. Au retour de « Waterloo, les mêmes sentiments et le même zèle m’ont porté, aussitôt « et spontanément, auprès de votre personne ; je ne l'ai plus quittée. Et si « je ne suivis alors que sa gloire publique, je suivrais aujourd'hui scs •• qualités personnelles; et s'il esterai qu'il m'en a coûté alors quelque « sacrifice, je m’en trouve aujourd'hui payé nu centuple par le bonheur « de pouvoir vous le dire.
« Du reste, il serait difficile de peindre mon extrême dégoût de toutes « choses durant les dix mois de votre absence : le mépris absolu des « hommes et des vanités de ce monde, toutes les illusions détruites; « choque chose me semblait sans couleur; tout me paraissait fini, ou mé- • riler à peine qu'on y attachât le moindre prix. J'avais reçu la croix de « Saint-Louis dans l'émigration ; une ordonnance voulait qu'on la légili- « mût par un brevet nouveau. Je ne me sentis pas la force d'en faire la « demande, line autre ordonnait qu’on se fit confirmer les litres donnés
« par Votre Majesté : il me demeura indifférent de compromettre ceux « que j’avais reçus sous l'empire. Enfin l'on m’écrivit du ministère de In « marine que mon brevet de capitaine de vaisseau venait d'y arriver, et « il y est encore.
« L’absence de Votre Majesté fut pour moi un veuvage dont je n'avais « dissimulé à personne ni les regrets ni la douleur; aussi j'en recueillis le « fruit à votre retour, dans le témoignage de ceux qui vous entouraient,
« et de qui j'étais à peine connu auparavant. Au premier lever de Votre « Majesté, celui qui dirigeait par intérim les relations extérieures,
« M. d’Uaulerive, sortant d'uuprès de vous, me prit dans une embrasure « de fenêtre pour me dire de graisser mes bottes, qu'on allait peut-être « me faire faire un voyage; il venait de me proposer, disait-il, à Votre ■■ Majesté, ajoutant qu'il m'avait présenté comme fou, muis fou d'elle.
« Je désirai savoir de quel lieu il s'agissait; c'était ce qu'il ne voulait ni | « ne pouvait me dire. J'ai su plus tard que c'était pour Londres.
« M. Régnault de Saint-Jean d'Angely me mit sur la liste des commisi saires impériaux que Votre Majesté envoyait dans les départements. Je « l'assurai que j’étais prêt à tout; je lui lis observer seulement que,
.. noble et émigré, il suffisait de ces deux mots prononcés par le premier « venu pour m'annuler au besoin en tout teiu|>s et en tout lieu. Il trouvu |
« mon observation juste, et n’y pensa plus.
« lin sénateur, M. Rœderer, me demanda à Votre Majesté pour la pré- | • feeturede Metz, sa ville natale, sollicitant même de moi ce sacrifice,
« pour trois mois seulement, disait -il, afin de concilier les esprits et de « mettre les choses eu bon train. Enfin Decrés cl le duc de Bassano me « proposèrent pour conseiller d'État, et le troisième jour de son arrivée « Votre Majesté en avait déjà signé le décret. » ,
Jvu.li S3.
L' Empereur a été fort souffrant ; il est demeuré enfermé chez lui et n'a voulu recevoir personne. Il m'a fait demander sur les neuf heures du soir ; je l'ai trouvé très-abattu, fort triste; il m'a à peine dit quelques mots, et moi je n’ai rien osé lui dire. Si sa souffrance était physique, j’avais une vive inquiétude ; si elle était morale, mon chagrin était grand de ne pouvoir employer vis-à-vis de lui toutes les ressources dont le ca-ur abonde pour celui qu'on aime véritablement. Il m'a renvoyé au bout d’une demi-heure.
Vmlmli Î4.
L'Empereur a continué d'être fort souffrant, et n'a voulu encore voir ; personne. Assez tard, il m’avait fait venir pour dîner avec lui. On a servi j
sur une très-petite table, à côté de son canapé sur lequel il est resté ; il a mangé assez bien. Il se sentait le besoin d'une secousse, qui arriverait j bientôt, disait-il, tant il connaissait sa constitution. Après dîner, l'Empereur a pris les Mémoires du maréchal de Villars, qui l'amusaient. Il a lu tout haut plusieurs articles qui ont amené des ressouvenirs et plusieurs citations d'anecdotes.
Tempérament «le l'Empereur. — Course*. — Système de médecine.
Samedi SA.
Napoléon était encore souffrant; il avait passé une mauvaise nuit. Il m'a fait venir dîner près de son canapé , dont il ne sortait pas ; mais il était évidemment mieux. Après dîner, il a voulu lire; il se trouvait sur j son sofa au milieu d’un grand nombre de livres ; la rapidité de son imagi- 1 nation, la fatigue du même sujet, ou le dégoût de relire sans cesse ce qu'il sait déjà, lui faisaient prendre, jeter et reprendre encore tous ces livres les uns après les autres. Il finit par s'arrêter sur Vlphiqrnie de Racine,
faisant ressortir les perfections, indiquant et discutant le peu de défauts qu’on lui trouve, et il m’a renvoyé d'assez bonne heure.
L'Empereur, contre l’opinion commune, celle que j'avais entretenue moi-mème , est loin d'avoir uue forte constitution ; ses membres sont gros, mais sa libre est très-molle; avec une poitrine fort large, il est toujours enrhumé; son corps est soumis aux plus légères influences: l'odeur de peinture suflit pour le rendre malade; certains mets, la plus petite humidité, agissent immédiatement sur lui. Son corps est bien loin d'ètre de fer, ainsi qu’on l'a cru ; c’est seulement son moral. On connaît ses prodigieuses fatigues nu dehors, ses perpétuels travaux nu dedans ; jainois aucun souverain n'a égalé ses fatigues corporelles. Ce qu’on cite de plus fort est la course de Yalladolid à Burgos, à franc étrier (trentecinq lieues d’Espagne en cinq heures et demie, plus de sept lieues à j j l’heure '). Napoléon était parti avec une nombreuse suite, à cause du } danger des guerrillas : à chaque pas il resta du monde en route ; Napoléon arriva presque seul. On cite aussi la course de Vienne uu Simmering (dix-huit ou vingt lieues), où il se rendit à cheval, déjeuna et revint i aussitôt après. On lui a vu faire souvent des chasses de trente-huit lieues; | les moindres étaient de quinze. Un jour un officier russe, arrivant en courrier de Pétersbourg, en douze ou treize jours, joignit Napoléon à Fontainebleau, au départ de la chasse ; pour délassement, il eut la faveur d'ètre invité h suivre: il n'eut garde de refuser; mais il tomba dans la forêt, et ce ne fut pas sans peine qu’on le retrouva.
J'ai vu l’Empereur, au Conseil d’ État, traiter les affaires huit ou neuf j heures de suite, et lever la séance avec les idées aussi nettes, la tète aussi ! fraîche qu’au commencement. Je l’ai vu lire à Sainte-Hélène, dix ou douze heures de suite, des sujets abstraits, sans en paraître nullement fatigué.
Il a supporté sans ébranlement les plus fortes secousses qu’un homme puisse éprouver ici-bas. A son retour de Moscou ou de l.eipsick, après l'exposé du désastre nu Conseil d’État, il dit « On a répandu dans Paris « que les cheveux m’en avaient blanchi ; mais vous voyez qu’il n’en est , » rien (montrant son front de la main), et j’espère que j’en saurais sup-
I « porter bien d’autres. » Mais toutes ces prodigieuses épreuves ne se sont accomplies, pour ainsi dire, qu’en déception de son physique, qui ne se montre jamais moins susceptible que quand l’activité de l’esprit est plus j grande.
4 Oci paraîtra incroyable ; moi-mcmc. en relisant aujoiinlhui mon nianuacrit, jnlotilr ; niais je ne peu* oublier cependant «pu». lorsqu'il en fut question k l-ongwood. citait k dîner : ce devint l’objet d'une discussion asseï longue, et Je n’ai bien certainement l'crlt alors que ce qui demeura convenu. D’ailleurs U eaiste encore plusieurs de ccui qui l'accompagnaient : on pourra vérifier.
UE S A 1 fi T K - Il E L E N E.
Napoléon mange très-irrégulièrement, et en général fort peu. 11 répète souvent (|u'on peut souffrir de trop manger, jamais d'avoir mangé trop peu. Il est homme à rester vingt-quatre heures sans manger, seulement pour se donner de l'appétit le lendemain. Il huit bien moins encore ; un seul verre de vin de Madère ou de Champagne suffit pour réveiller ses forces ou lui donner de la gaieté. 11 dort fort peu, et à des heures trèsirrégulières ; se relevant au premier réveil pour lire ou pour travailler, et se recouchant pour redormir encore.
L’Empereur ne croit pas à la médecine, il ne prend jamais aucun remède. Il s'est créé un traitement particulier : son grand secret avait été depuis longtemps, disait-il, de commettre un excès en sens opposé à son habitude présente; c'est ce qu'il appelle rappeler l'équilibre de lu • nature : s'il était depuis quelque temps en repos, il faisait subitement une course de soixante milles, une chasse de tout un jour.
S'il se trouvait au contraire surpris au milieu de très-grandes fatigues, il se condamnait à vingt-quatre heures de repos absolu. Cette secousse imprévue lui causait infailliblement une crise intérieure qui amenait aussitôt le résultat désiré: cela, disait-il, ne lui avait jamais manqué.
L’Empereur a la lymphe trop épaisse , son sang circule difficilement. 1 La nature l'a doué de deux avantages bien précieux, dit-il : l'un est de s'endormir dès qu'il a besoin de repos, à quelque heure et en quelque lieu que ce soit ; l'autre, de ne pouvoir commettre d'excès nuisible dans son boire ou dans son manger : « Si je dépassais le moindrement mon « tirant d’eau, disait-il, mon estomac rendrait aussitôt le surplus. » Il vomit très-facilement, une simple toux d’irritution suffit pour lui faire rendre son dîner.
Continuation île U vie de Unir-, etc. — Ml |treiitièrr virils 1 Lun^wutMl — U.n liinr inf.TiuIr,
8011 hi» toril ||]<".
Dimanche '26 au mardi ‘2M
Le 2ti, l'Empereur s'est habillé de très-bonne heure, il était tout à fait bien ; il avait voulu sortir ; le temps était charmant , et d'ailleurs su t chambre n'avait pas été faite depuis trois jours. Nous avons été dans le jardiu, où il a voulu déjeuner sous le berceau ; il sè trouvait fort gai, et sa conversation a parcouru beaucoup d'objets et de personnes.
L’Empereur, tout à fait rétabli, reprit ses occupations ordinaires : elles étaient sa seule ressource; su chambre, la lecture, la dictée, le < jardin, devaient remplir toute sa journée; quelquefois encore l'allée inférieure, dont une nouvelle saison ou l'état de la lunaison nous bannis- ! sait insensiblement. Les nombreuses visites que la curiosité attirail chez
noire hAle pour y rencontrer l'Empereur l'avaient gêné el l'en avaient tout à lait éloigné. Nous demeurions elaquemurés dans notre petite enceinte. Nous n'avions dû y rester que quelques jours : six semaines étaient écoulées, et il n'était pas encore question de notre changement. Durant tout ce temps, l'Empereur s'était trouvé aussi resserré que s'il J tût demeuré à bord du vaisseau. Il ne s’était encore permis qu'une seule excursion chez le major Hodson, et nous apprimes plus tard qu’elle avait même causé une extrême inquiétude : elle était parvenue, au milieu du bal de l'amiral, aux oreilles des autorités, et les avait mises tout en émoi.
On travaillait toujours à Longwood, qui devait être notre nouvelle demeure. Les troupes que nous avions amenées d’Angleterre étaient campées aux environs. Le colonel donnait un bal, nous y étions invités; l'Empereur voulut que j’y allasse et que j’examinasse l'endroit. Je m’y rendis avec madame Bertrand, dans une voiture attelée de six bœufs : c’est dnns
cet équipage mérovingien que nous escaladâmes la distance qui nous séparait de Umgwood. C'était la première fois que je voyais de nouvelles
DE SAINT E-I1ÉLÈNE. 205 |
parties de l’Ile ; toute la route ne me montra qu’une constante répétition des grandes convulsions de la nature : toujours d'énormes rochers hideux et nus, entièrement privés de végétation. Si, à chaque changement | d'horizon, on apercevait au loin quelque verdure, quelques bouquets de bois, tout cela disparaissait en approchant, comme les ombres des poètes ; ce n'était plus que quelques plantes marines, quelques arbrisseaux sauvages , ou bien encore quelques tristes arbres à gomme ; ceux-ci sont toute la parure de Longwood. Je revins à cheval vers les six heures, pour [ me retrouver à temps auprès de l’Empereur. Il me questionna beaucoup sur notre nouvelle demeure. Il ne m’en trouva nullement enthousiasmé. Il me demandait, en résumé, s’il y avait à gagner ou à perdre.
Je pus lui rendre toute ma pensée en deux mots : « Sire , nous sommes « ici en rage; là, nous serons parqués. »
Le 28, l’Empereur quitta son habit militaire, qu'il avait repris pour se rendre à bord du Bellirophon, et mit un frac de fantaisie.
Dans diverses conversations de ce jour, il u touché un grand nombre de conspirations dirigées contre lui. La machine infernale a eu sou tour : cette invention diabolique, qui causa tant de rumeur et lit tant de victimes., fut exécutée par les royalistes, qui en reçurent l’idée des •j jacobins.
Une centaine de jacobins forcenés, disait l’Empereur, les vrais exécuteurs de septembre, du 10 août, etc., ■etc., avaient résolu de se défaire du Premier Consul ; ils avaient imaginé, à cet effet, une espèce d'obus de quinze ou seize livres qui, jeté dans la voiture, eût éclaté par son propre choc, et anéanti tout ce qui l’eût entouré; se proposant, pour être plus sûrs de leur coup, de semer une certaine partie de la route de chausse- | irapes qui, arrêtant subitement les chevaux, devaient amener l’immobii lité de la voiture. L’ouvrier auquel on proposa l'exécution de ces chaussei trapes, prenant des soupçous sur ce qu’on lui demandait, aussi bien que sur la moralité <le ceux qui l’ordonnaient, eu prévint la police. On eut bientôt tracé ces gens-là si bien qu’on les prit sur le fait, essayant hors de Paris, près du Jardin des Plantes, l’effet de cette machine qui lit une explosion terrible. Le Premier Consul, qui avait pour système de ne point divulguer les nombreuses conspirations dont il était l’objet, ne voulut pas qu'on donnât de suite à celle-ci ; on se contenta d’emprisonner les coupables. Bientôt on se lassa de les tenir nu secret, et ils eurent une certaine liberté. Or, dans la même prison se trouvaient des royalistes, i enfermés pour avoir voulu tuer le Premier Consul à l’aide d’un fusil à vent : ces deux bondes fraternisèrent, et ceux-ci transmirent a leurs amis
du dehors l'idée de In machine infernale, comme de beaucoup préférable j à tout autre moyen.
Il est très- remarquable que, pendant la soirée de lu catastrophe, le Premier Consul montra une répugnance extrême pour sortir : on don- ! liait un Oratorio, madame Itonaparte et quelques intimes du Premier Consul voulaient absolument l'y taire aller; celui-ci était tout endormi sur un canapé, et il hillut qu'on l'en arrachât, que l'un lui apportât son épée, l'autre son chapeau. Dans la voiture même, il sommeillait de nouveau, quand il ouvrit subitement les yeux, rêvant, dit-il, qu'il se noyait dans le Tugliumcnto. Pour comprendre ceci, il faut savoir que quelques années auparavant, étant général de l'armée d'Italie, il avait |>assé de nuit , en voiture, le Tuglinmento, contre l'opinion de tout ce qui l'entourait. Dans le feu de la jeunesse, et ne connaissant aucun obstacle, il avait tenté ce passage, entouré d'une centaine d hommes armés de perches et de llambeaux. Toutefois la voiture se mit à In nage; il courut le plus grand
danger, et se crut réellement perdu. Or, en cet instant, il s'éveillait au milieu d une conflagration, la voiture était soulevée, il retrouvait en lui toutes les impressions du Tngliamento , lesquelles , du reste, n'eurent que la durée d’une seconde; car line effroyable détonation se lit aussitôt entendre. « Nous sommes minés! » furent les paroles qu'il adressa à Latines et il Bessières qui se trouvaient avec lui. Ceux-ci voulaient arrêter à toute force ; mais il leur dit de s'en bien donner de garde. Ia; Premier Consul nrriva et paru! a l'Opéra, comme si de rien n’était. Il fut sauvé par
DK SAINTE-IIÉLÈNE. 207
l'audace et la dextérité de son eoelier Crtar, a qui cette circonstance non moins que son dévouement et sa fidélité imprimèrent une sorte de célébrité.
Ia machine n'atteignit qu’un ou deux hommes de la queue de l'escorte.
Aussitôt après l'événement, on s'en prit aux jacobins qu'on avait jadis convaincus de la préméditation de cet attentat ; et on en déporta un bon nombre : ils n’étaient |>ourtant pas les vrais coupables ; un autre hasard bien bizarre fit découvrir ceux-ci.
Trois ou quatre cents rochers de fiacre donnèrent un reps de corps à un louis ou douze francs par tête, au cocher du Premier Consul, devenu pur eux le héros du jour et du métier. Dans la chaleur du repas, un des ! convives, buvant à son habileté, lui dit qu'il savait qui lui avait joué ce
tour-là. On s'en saisit aussitôt, et il se Irouva que le jour même, ou la veille de la fatale explosion, ce cocher s’élait arrêté avec son fiacre devant une porte cochère pur laisser passer la petile charrette qui avait fait tout le mal. On courut à cet endroit, où l'on louait en effel des voi-
lures de toute espèce ; les propriétnires ne la renièrent pas ; ils montrèrent le hangar où elle avait été raccommodée; des traces de pondre y étaient encore. Ils croyaient, dirent-ils, l’avoir louée à des contrebandiers bretons. On retraça facilement tous ceux qui y avaient travaillé, celui qui avait vendu le cheval, etc., etc.; et l’on acquit des indices que ce complot partait des royalistes chouans. On dépéeba quelques gens intelligents il leur quartier-général dans le Morbihan : ils ne s’en cachaient pas, ne se } plaignant que de n’avoir pas réussi; quelques coupables, par là, furent saisis et punis. On assure que le ehef a depuis cherché dans les austérités de la religion l'expiation de son crime ; qu'il s’est fait trappiste.
Compiratlon île C.rorgro. Pictirgni, «*lc. - Affaire du duc d'Enghicn. — Esclave Tobir. — Réflexions | caractéristiques de Napoléon.
Mercredi 29, jeudi 30
I Je trouve ici, dans mon manuscrit, des détails précieux sur la con- |
1 spiration de Georges , de Pichegru , de Moreau , et sur le procès du duc d’Enghien ; mais comme il en est question à différentes reprises dans mon journal, je renvoie plus loin ce qui se trouve ici, afin d’en présenter ailleurs l’ensemble complet.
Le petit jardin de M. Baleombe, où nous nous promenions souvent, se trouvait cultivé par un vieux nègre. La première fois que nous le renj contrâmes, l'Empereur, suivant sa coutume, me le fit questionner, et son récit nous intéressa fort. C’était un Indien-Malais qui avait été frauduleusement enlevé de chez, lui , il y avait nombre d’années , ]>ar un équipage anglais, transporté il bord et vendu à Sainte-Hélène, ou il demeurait depuis dans l'esclavage. Sa narration portail tout le caractère de la sincérité; sa ligure était franche et bonne, ses yeux spirituels et encore vifs; tout son maintien nullement avili , mais tout à fait attachant.
Nous fûmes indignés nu récit d'un tel forfait ; et à peu de jours de là l’Empereur pensa à l'acheter pour le faire reconduire dans son pays. Il en parla à l’amiral, dont le premier mot, en défense des siens, fut de pré- I tendre que le vieux Tobie (c’était le nom du malheureux esclave) ne devait être qu’un imposteur, et que la chose était impossible. Toutefois il lit une enquête à ce sujet, et la chose ne se trouva que trop vraie ; alors il partagea notre indignation, et promit d’en faire son affaire. Nous avons quitté Briars , nous avons été transportés à Longwood , et le pauvre Tobie, partageant le sort commun de toutes choses ici-bas , a été bientôt oublié : je ne sais pas ce que le tout sera devenu.
Ul SAINTE-HÉLKNK
Quoi qu'il on soit, lorsque nous venions dons le jardin. T Empereur s'arrêtait l« plupart du temps prés de Tobie, et me le faisait questionner sur son pays, sa jeunesse, sa famille, sa situation actuelle ; on eût dit qu'il cherchait à étudier ses sensations. L'Empereur terminait toujours lu conversation en me faisant lui donner un napoléon.
Tobie s était fort attaché a nous, notre venue semblait être sa joie; interrompant aussitôt son travail, et appuyé sur sa liéclie, il contemplait
d'un air satisfait nos deux figures , n'entendant |kis un mot de notre langage entre nous, mais souriant d'avance aux premières paroles que je lui traduirais. Il n'appelait l'Empereurque le bon monsieur (tlic gond gentleman): c'était le seul nom qu'il lui donnait il n'en savait pas du- ; vantage.
Je me suis arrêté sur ces détails |>arce que les rencontres de Tobie . étaient suivies, de In part de l'Empereur, de réflexions toujours neuves, piquantes, et surtout caractéristiques. On mimait lu mobilité de son es-
lin
M K M (I II I A I
prit ; aussi In chose cl, 'lit-elle traitée chaque fois sons line face nouvelle. Je me suis contenté île consigner ici les suivantes.
« Ci* pauvre Tobie que voilà, disait-il une fois , est un homme volé à sa « famille, à son sol, à lui-même, et vendu : peut-il être de plus grand « tourment pour lui! de plus grand crime dans d'antres ! Si ce crime est « l'acte du capitaine anglais tout seul, c'est à coup siir un des hommes les « plus méchants; mais, s’il a été commis par la masse de l'équipage, ce for- ! » fait peut avoir été accompli, après tout, par des hommes peut-être pas
•• si méchants que l’on croirait; car la perversité est toujours in dividuelle, i « presque jamais collective. I.es frères de Joseph ne peuvent se résoudre « à le tuer; Judas, froidement, hypocritement, avec un lâche calcul, livre ' son maitre nu supplice. Un philosophe a prétendu que les hommes nnisj « soient méchants ; ce serait une grande affaire et fort oiseuse que d'aller « rechercher s'il a dit vrai. Ce qu'il y a de certain, c'est que la masse de « la société n'est point méchante ; car si la très-grande majorité voulait » être criminelle et méconnaître les lois , qui est-ce qui aurait la force de « l’arrêter ou de la contraindre? Et c'est là précisément le triomphe de « la civilisation, paire que cet heureux résultat sort de son sein, naît de « sa propre nature. I.n plupart des sentiments sont des traditions; nous « les éprouvons parce qu'ils nous ont précédés ; aussi la raison humaine.
« son développement, celui de nos facultés, voilà toute la clef sociale.
■ tout le secret du législateur. Il n'y a que ceux qui veulent tromper les « peuples et gouverner à leur profit qui peuvent vouloir les retenir dans » l'ignorance ; car plus ils sont éclairés, plus il y aura de gens convaincus « de la nécessité des lois, du I resoin de les défendre, et plus la société sera « assise, heureuse, prospère. Et s'il peut arriver jamais que les lumières » soient nuisibles dans In multitude, ce ne sera que quand le gouveme- « ment, en hostilité avec les intérêts du peuple, l'acculera dans une « position forcée, ou réduira la dernière classe à mourir de misère; car " alors il se trouvera plus d’esprit pour se défendre ou devenir criminel.
» Mon seul Code, par sa simplicité, a fait plus de bien en France que la j , « masse de toutes les lois qui m'ont précédé. Mes écoles, mon enseigne- « ment mutuel préparent des générations inconnues. Aussi sons mon rè- « gne les crimes allèrent-ils en décroissant avec rapidité , tandis que chez « nos voisins, en Angleterre, ils allaient au contraire croissant d'une ma- « nière effrayante. Et c'en est assez pour pouvoir prononcer hardiment « sur les deux administrations respectives!
« Et voyez comme aux États-Unis, sansefforts aucuns, tout y prospère;
« combien on V est heureux et tranquille : c’est qu'en réalité c'est la vo-
DE SAlNTK-llKI.KNK. 211
■■ lonté, ce sont les intérêts publies qui y gouvernent. Mettez le même « gouvernement en guerre a\ec la volonté, les intérêts de tous, et vous « verrez aussitôt quel tapage, combien de 'tiraillements , de troubles, de « confusion, et surtout quel accroissement de crimes.
» Arrivé au pouvoir, on eût voulu que j’eusse été un Washington : les j « mots ne coûtent lien, et bien sûrement ceuv qui l'ont dit avec autant de |
« facilité, le faisaient sans connai'sunce des temps, des’ lieux, des hommes « et des choses. Si j’eusse été en Amérique, volontiers j'eusse été un Was- « Iiington, et j'y eusse eu peu de mérite; car je ne vois pas comment il eût « été raisonnablement possible de faire autrement. Mais si lui se fût trouvé « en France sous lu dissolution du dedans et sous l'invasion du dehors, je j « lui eusse délié d'être lui-même, ou s'il eût voulu l'être, il n'eût éléqu'un « niais, et n'eût fuit que continuer de grands malheurs. Pour moi, je " ne pouvais être qu'un Washington couronné. Ce n était que dans un i " congrès de rois, au milieu des lois convaincus et maitrisés, queje pou- « vais le devenir. Alors, et là seulement, je pouvais montrer avec fruit « sa modération, son désintéressement, sa sagesse; je n’y pouvais raiso'n- « nublcmcnt parvenir qu'au travers de la dictature universelle : j’y ai « prétendu, m'en ferait-on un crime? Penserait-on qu’il fût au-dessous . » des forces humaines de s'en démettre? Sylla, gorgé de crimes, a bien « osé abdiquer, poursuivi par l'exécration publique. Quel motif eût pu
« m’arrêter, moi qui n'aurais eu que des bénédictions à recueillir!
« Mais demander de moi avant le temps ce qui n'était pas de saison était d’une bêtise vulgaire; moi l'annoncer, le promettre eût été pris pour « du verbiage, du charlatanisme; ce n'était point mon genre Je le
• répète, il me fallait vaincre à Moscou ! »
Une autre fois, arrêté devant Tobie, il disait : > Ce que c'est pourtant - « que cette pauvre machine humaine! pas une enveloppe qui se ressent - » ble ; pas un intérieur qui ne diffère! et c’est pour se refuser à cette vé- « rité qu’on commet tant de fautes. Faites de Tobie un Brutus, il se serait |
« donné la mort ; un Ésope, il serait peut-être aujourd'hui le conseiller :
• du gouverneur; un chrétien ardent et zélé, il porterait ses chaînes en
« v uc de Dieu et les bénirait. Pour le pauvre Tobie, il n'y regarde pas de j j « si près, il se courbe et travaille innocemment! » El après l’avoir considéré quelques instants en silence, il dit en s'éloignant : « Il est sûr qu'il « y a loin du pauvre Tobie à un roi Richard !... Et toutefois, continuait-il « en marchant, le forfait n'en est pas moins atroce; car cet homme, après
• tout, avait sa famille, ses jouissances, sa propre vie. Fit l’on a commis i ■ un horrible forfait en venant le faire mourir ici sous le poids de l'es- !
« clavage. » Kl s'arrêtant tout ù coup, il me 'dit : ■ Mais je lis dans vos » yeux : vous pensez qu'il n'est pas le seul exemple de la sorte à Sainte- Hélène! » Et soit qu'il fût heurté de se voir en parallèle avec Tobie, soit qu'il crût que mon courage eût besoin d’ètre relevé, soit enfin toute mitre chose, il poursuivit avec feu et majesté : « Mon cher, il ne saurait « y avoir ici le moindre rapport; si l'attentut est plus relevé, les victimes « aussi offrent bien d'autres ressources. On ne nous a point soumis à des « souffrances corporelles, et, l' eût-on tenté, nous avons une âme à trom- I
« per nos tyrans! Notre situation peut même avoir des attraits! L'n-
•< nivers nous contemple!.. Nous demeurons les martyrs d’une cause
• immortelle! Des millions d'hommes nous pleurent, la patrie sou-
i « pire, et la gloire est en deuil ! Nous luttons ici contre l’oppression
; .« des dieux, et les vneux des nations sont pour nous! » Et après une pause de quelques secondes, il reprit : • Mes véritables souffrances ne sont point i « ici!... Si je ne considérais que moi, peut-être aurais-je à me réjouir!... ,
I « Les malheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire! L’adversité
« manquait à ma carrière! Si je fusse mort sur le trône, dans les
« nuages de ma toute-puissance , je serais demeuré un problème pour » bien des gens; aujourd’hui, grâce au malheur, on pourra me jugera ■■ nu ! »
OrigiiM* île» guide». — Aulre danger de Napoléon. — Un gro» officier allemand. - l u chien.
Un grand nombre d'objets remplissent ces journées ; j'en élague une partie comme inutile, et j'en tais une autre par convenance; je ne retranscris ici que quelques traits nouveaux, relatifs au général en chef de l'armée d'Italie.
Napoléon, après le passage du Mincio, tontes les mesures ordonnées, et l’ennemi poursuivi dans toutes les directions, s’arrêta dans un château sur la rive gauche. Il souffrait de la tète, et prit un bain de pieds. Un gros détachement ennemi, égaré et perdu, arrive, en remontant le Meuve, jusqu'à ce château. Napoléon y était presque seul ; la sentinelle en faction à la porte n'a que le temps de la pousser, en criant aux armes, et le général de l'armée d’Italie, au sein de su victoire, est réduit à s'évader par les derrières du jardin avec une seule botte, l'autre jambe nue. S'il eût été pris avant que sa réputation l’eût consacré , les actes de génie par les-
IlE SAINTE -Il Kl. F. NE.
quels il venait il»* débuter n 'eussent peut-être jamais été |K)iii* le vulgaire que di-s ivhanffiiiin'os heureuses et hlèmnhles.
Le danger auquel venait d’échapper le général français, circonstance qui, dans sa manière d'opérer, pouvait se renouveler souvent, devint l’origine des guides chargés de garder sa personne. Ils ont été imités depuis par les autres années.
Napoléon, dans la même campagne, courut encore un aussi pressanl danger : Wurmser, réduit à se jeter dans Mantoue, et débouchant subitement dans une plaine, apprit d'une vieille femme qu'il n'y avait qu’un instant que le général français, presque seul de sa personne, se trouvait arrêté devant sa porte, et qu'il avait pris la fuite a la vue même des Autrichiens.Wurmser expédia aussitôt un bon nombre de cavaliers dans toutes les directions, ne doutant pas de la précieuse capture. < Mais il recom- * mandait surtout, il faut lui rendre cette justice, disait l'Empereur, de ne
« pas lue tuer, ni de me faire aucun mal » Heureusement la vitesse de son cheval et son heureuse étoile sauvèrent le jeune général.
On va voir que la nouvelle manière de faire la guerre, pratiquée par [Napoléon, déconcertait tout le monde. A peine la campagne était ouverte, que toute la Lombardie était inondée dans toutes les directions, et qu'on faisait déjà les approches de Mantoue. pète- mêle au milieu des ennemis. Le général en chef.se trouvant dans les environs de Pizzighitour, rencontra un gros capitaine ou colonel allemand qu'on venait de faire prisonnier.
Napoléon eut la fantaisie de le questionner sans en être connu , et lui demanda comment allaient les affaires. • Oh ! t res-mal, lui dit l'autre ; je ne « sais pas comment cela finira, mais on n'y comprend plus rien. Ou nous « a envoyé pour nous combattre un jeune étourneau qui vous attaque a « droite, à gauche, pur devant, par derrière; on ne sait plus que faire. « Cette manière est insupportable ; aussi, pour ma part, je suis tout con- I » solé d’avoir fini. »
Napoléon disait qu’à la suite d'une de ses grandes affaires d'Italie il tra-
ME SAINTK-IIÉLENE 2(5
versa lui troisième ou <|iiatriènie le champ de bataille dont on n'avait pu encore enlever les morts : « C'était par un beau clair de Inné et dans la » solitude profonde de la nuit, disait l'Empereur; tout à coup un chien. « sortant de dessous les vêtements d'un cadavre , s'élança sur nous et re-
« tourna presque aussitôt à son gile, en poussant des cris douloureux ; il { I « léchait tour à tour le visage de son mnitre, et se lançait de nouveau sur « nous ; c'était tout à la fois demander du secours et rechercher la ven- » gcance. Soit disposition du moment, continuait l'Empereur, soit le lieu, j l » l’heure et le temps, l'acte en lui-même, on je ne sais quoi, toujours « est-il vrai que jamais rien , sur aucun de mes champs de bataille, ne me « causa une impression pareille. Je m'arrêtai involontairement à content- ! « pler ce spectacle. Cet homme, me disais-je. a peut-être des amis ; il en » a peut-être dans le camp, dans sa compagnie, et il gît ici abandonné « de tous, excepté de son chien ! Quelle leçon la nature nousdonnait par
! « l'intermédiaire d'un animal!
• Ce qu'est l'homme! et quel n'est pas le mystère de scs impressions !
« J’avais sans émotion ordonné des batailles qui devaient décider du sort
21 ti
« de l'armée ; j'nvais mi d'un œil sec exécuter des mouvements qui ame- « liaient la perte d'un grand nombre d'entre nous; et ici je me sentais
» ému, j'étais remué par les cris et la douleur d’un chien ! Ce qu’il y
« a de bien certain, c'est qu'en ce moment j'eusse été plus traitable pour « un ennemi suppliant : je concevais mieux Achille rendant le corps « d’Hector aux larmes de Priant. ■>
•iiHW. Prhirli»». \|>|ilit Atioii. UriS-li- «ur tlhrr* Rriifrau».