‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 9 sur 51 · SEJOUR A 11 K I A II S · texte numérisé non relu

SEJOUR A 11 K I A II S

l.'Ein|*n*ur v liir A Brian » «‘jour «l'an moi* <*l viuKt-quatir j«w*. -DrvripÜon*. — Situait) *ii mivrahlr.

A six heures du malin, l'Empereur, le grand maréchal et l'amiral allèrent a cheval visiter Longxcood (long bois), maison qui avait été arrêtée pour su résidence, et située à deuxou trois lieues de lu ville. A leur retour, ils virent une petite maison de campagne dans le prolongeineut de la vallée, à deux milles au-dessus de la ville. l'Empereur répugnait extrêmement à retourner où il avait couché; il s'y fut trouvé dans une réclusion plus complète encore qu'a bord du vaisseau : des sentinelles gardaient les portes, des curieux se groupaient sons ses fenêtres; il eût donc été réduit strictement à sa chambre, lin petit pavillon dépendant de cette |ietite maison de campagne lui plut, et l'amiral convint qu'il y serait mieux qu'à la ville. L'Empereur s'ylixa et m'envoya chercher: il s'était tellement attaché à son travuil des eampagni's d'Italie, qu'il ne pouvait plus s'en passer; je me mis aussitôt en roule pour le joindre.

I ai petite v allée où s'élève le hameau de Sainle-Hélene se prolonge dans l’ile longtemps encore, en serpentant au milieu de deux chaînes de montagnes toutes nues qui la bordent et la resserrent. 11 y règne constamment un beau chemin de voitures très-bien entretenu ; au bout de deux milles environ, ce chemin n'est plus tracé que sur le liane de la montagne même, sur lequel ils'uppuie à gauche, ne montrant plus que des précipices et des abimes sur son bord de la droite. Mais bientôt le terrain s'élargit en face, cl présente un petit plateau où se trouvent quelques bâtisses, de la végétation cl plusieurs arbres : c'est une espèce de petite oasis au milieu des rochers. Là était la demeure modeste d'un négociant del'ile(M. Bulcombe). A trente ou quarante pas, àdroitedelamaison principale, et sur un tertre à pic, se voit une espèce de guinguette ou petit pavillon servant à la famille, dans les beaux jours, pour aller prendre le thé et respirer plus à l’aise : c'était là le réduit loué par l'amiral pour la demeure temporaire de l'Empereur, qui l'occupait depuis le matin. Tout en gra\ issant les contours du monticule, qui sont très-rapides, je l’aperçus en effet de loin, et le contemplai. C'était bien lui, un peu courbé, les mains derrière le dos : cet

uniforme si leste et si simple, ee petit cluipemi si renommé ! il étnit debout sur le seuil de In porte, sifllnnl un air de vaudeville, quand je l'aliordni.

« Ali! vous voilà! me dit-il; pourquoi n'avez-vous pas amené votre « tils ? — Sire, répondis-je, le respect, la discrétion, m'en ont empêché. — » Vous ne sauriez vous en passer, continua-l-il ; faitos-le venir. »

Jamais l'Knipereur, dans aucune de ses campagnes, peut-être dans aucune des situations de sa vie, n’eut sans doute de logement plus exigu, ni autant de privations. Le tout ici consistait en une seule pièce au rez-dechaussée, de forme il peu près carrée ; une porte sur chacun des deux côtés opposés, et deux fenêtres sur chacun des deux côtés perpendiculaires; du reste, sans rideaux, sans volets, il peine un siège. L'Em|iereur en ce moment se trouvait seul, ses deux valets de chambre étaient à courir pour lui composer un lit. Il lui prit fantaisie de marcher un |ieii ; or le monticule n'offrait pas de terre-plein sur aucune des faces de la petite guinguette ; ce n’était tout autour que grosses pierres et débris de rochers. Il prit mon bras et se mit à causer gaiement. Cependant la nuit se faisait,

le calme était profond, la solitude entière; quelle foule de sensations et de sentiments vinrent m'assaillir en cet instant ! Je me trouvais donc seul, tète à tète dans le désert, presque en familiarité avec celui qui avait gouverné le inonde avec Napoléon enfin !!! Tout ce qui se passait en moi!... tout ee que j'éprouvais!.... Mais, pour le bien comprendre, il faudrait peut-être se reporter nu temps de sa toute-puissance, au temps où il suffisait d'un seul de ses décrets pour renverser des trônes ou créer des rois! Il faudrait se mettre bien dans l'esprit ce qu'il faisait éprouver aux Tuileries à tout ce qui l'entourait : l'embarras timide, le respect profond avec lequel l'abordaient ses ministres, ses officiers, l’anxiété, la crainte des ambassadeurs, celle des princes et même des rois! Or, rien de tout cela n'était encore altéré en moi !...

Lorsque l’Empereur voulut se coucher, il se trouva qu'une fenêtre donnait ii, nu sur le côté de son lit, presque à la hauteur de son visage; nous la barricadâmes du mieux que nous pûmes pour le préserver de l’air, auquel il est très-sensible, le plus léger courant suffisant pour l'enrhumer ou lui causer des maux de dents. Quant à moi, je gagnai le comble, précisément au-dessus de l'Empereur ; espace de sept pieds carrés, on il n'y avait qu’un lit, sans un seul siège ; c'est lù que fut mon gite et celui de mon fils, pour lequel il fallut placer un matelas par terre. Pouvions-nods nous plaindre? nous étions si près de l'Empereur : «le là nous entendions le son de sa voix, même ses paroles!!!

Ses valets de chambre se couchèrent par terre, en travers de la porte, enveloppés dans leurs manteaux.

Voilà la description littérale de la première nuit de Napoléon à Brian (aux ronces) : c'était le nom de l’endroit.

«le ilriar*. — Son janlin. — Hmciwiln* «le» prlllr* tir la

J'ai déjeuné avec l'Empereur: il n'avait ni nappe ni serviettes; s«in déjeuner était le reste du dîner de la veille.

lin olficier anglais avait été logé dans la maison voisine pour notre garde, et deux sous-officiers allaient et venaient militairement sous nos yeux pour surveiller nos mouvements. Le déjeuner fini, l'Empereur s’esl mis au travail, qui a duré quelques heures; après le travail, il lui a pris fantaisie fl 'explorer notre nouveau domaine, de découvrir le terrain environnant, d'en prendre possession.

En descendant de notre tertre, par le côté opposé à la maison prinri-

is

pule, nous trouvâmes un sentier bordé d'une haie de raquettes, et longeant des précipices, lequel nous conduisit, au bout de deux cents pas, à un |ietit jardin dont la porte se trouvait ouverte. Ce jardin est tout en longueur, et d’un terrain très-inégal ; une allée assez pleinière en parcourt l'étendue ; à l'entrée, une espèce de berceau forme l’une des exti-émités; à l’autre bout sont deux cahutes où logent les nègres chargés du soin dn jardin. Il s'y trouvait des arbres fruitiers et quelques fleurs. A peine y étions-nous entrés, que nous y fûmes joints par les deux filles du maître de lu maison, âgées de quatorze à quinze ans : l une vive, étourdie, ne respectant rien ; l'autre, plus posée, mais d'une grande naïveté; toutes deux purlanl un peu le français. Elles eurent bientôt parropru le jardin, et mis tout à contribution pour l’offrir à l'Empereur, qu'elles accablèrent

de questions les plus bizarres et les plus ridicules. L'Empereur s'amusa beaucoup de cette familiarité si nouvelle pour lui. « Nous sortons du bal « masqué, » me dit-il quand nous les eûmes quittées.

Sur la jnnirwr français*. I. Fni|» rnii vMte la maison volainc Kalvrtl*.

Jeudi 19. vendredi 'JO-

L'Empereur fait appeler mon fils pour déjeuner; qu'on juge de toute sa joie à une telle faveur! C’était la première fois qu’il allait le voir

tl'missi près, l'entendre, pont -être lui parler! son saisissement était extrême.

Du reste, la table demeurait encore sans nappe, le repas continuait de s'apportçr de la ville, et ne présentait que deux ou trois mauvais plats. Aujourd'hui il s’y trouvait un poulet ; l'Empereur l’a voulu couper luimême, et nous l'a distribué; il s'étonnait d'y réussir aussi bien ; il y avait ' si longtemps, disait-il, qu'il n'en avait fait autant; car toute sa galanterie, ajoutait-il, avait été se perdre pour toujours dans les affaires et les soucis de son généralat d'Italie.

Le café, qui est un besoin pour l’Empereur, s’est trouvé si mauvais, qu'il s'est cru empoisonné ; il l’a jeté, et m'a fait laisser le mien.

I/Empereur se servait en ce moment d’une tabatière où se trouvaient enchâssées plusieurs médailles antiques ; des inscriptions grecques étaient autour. L’Empereur, doutant d’un des noms de ces portraits, m'a dit de les lui traduire ; et comme je lui répondaisquec'était au-dessus de mes forces, il s'est mis à rire, disant : « Vous n’ètes donc pas plus fort que moi? « Alors mon fils s'est offert en tremblant, et a lu Milhridute, Démétrius- Poliorcètes, et quelques antres. L'extrême jeunesse de mon fils et cette circonstance ont alors attiré l'attention de l'Empereur. - Quoi! votre fils en est déjà là? a-t-il dit. C'est bien. » Et il s’est mis à le questionner longuement sur sou lycée, ses maîtres, leurs leçons ; puis revenant à moi :

« Quelle jeunesse, a-t-il dit, je laisse après moi ! C'est pourtant mon ou- « vrage! Elle me vengera suffisamment par tout ce qu'elle vaudra; à « l'œuvre il faudra bien après tout qu'on rende justice à l’ouvrier! et le

• travers d'esprit ou la mauvaise foi des déclamateurs tombera devant ■ mes résultats. Si je n'eusse songé qu'à moi, à mon pouvoir, ainsi qu'ils « l'ont dit et le répètent sans cesse, si j'eusse réellement eu un autre but » que le règne de la raison, j'aurais cherché à étouffer les lumières sous » le boisseau ; au lieu de eda, on ne m’a vu occupé que de les produire

* au grand jour. Et encore n'a-t-on pas fait pour ces enfants tout ce dont » j’avais eu la pensée. Mon Université, telle que je l’avais conçue, était un « chef-d'œuvre dans ses combinaisons, et devait en être un dans ses résul- « tats nationaux. Un méchant homme, un misérable, et je n’eulends

« parler ici que de son cœur, m'a tout gâté ; et cela avec mauvaise inten- j “ lion, et par calcul, car il a osé s'en vanter près des nouveaux venus. »

Le soir arrivé, l'Empereur a voulu entrer chez les voisins. Le maitre, pris par la goutte, était en robe de chambre, étendu sur son canapé; sa femme et nos deux petites demoiselles du matin étaient autour de lui. Le balmasquéa repris de plus belle; on a fait échange de tout ce qu'on savait.

()n » parle de romans; l'une des petites avait lu Mathilde <io madame Cotlin : ce fut une très-grande joie de voir que l'Empereur la connaissait. En gros Anglais, à face carrée, vrai vacuum plénum à ce qu’il parait, qui écoutait gravement de toutes ses oreilles pour tacher de mettre a profil son peu de français, se hasarda de demander avec réserve à l'Empereur si la princesse amie île Mathilde, dont il admirait particulièrement l'excellent caractère, vivait toujours; l'Empereur lui répondit avec solennité • Non, Monsieur, elle est morte et enterrée. ■ El il allait se croire mys-

tifie, disait-il, quand il vit, à cette malheureuse nouvelle, les larmes prêtes à rouler dans les grands et gros yeux de la grosse face.

Uiie des petites filles ne fut pas moins naïve ; c'était plus pardonnable ; toutefois j’en dus conclure qu’on n'était pas fort ici en chronologie. Parcourant Estelle de Florian, pour montrer qu'elle lisait le français, elle tomba sur Gaston de Eoix, et le voyant qualifie de général, elle demanda à l'Empereur s'il avait été bien coulent de lui dans ses armées, s'il avait échappé à toutes les batailles, et s'il vivait encore.

l/diniral tlmil ««tir l'Kiupemir.

L'amiral, dans la matinée, est venu rendre visite à l'Empereur; il u

il E S AI NTE- H ÉI.ÈN E. (il

rrnppé à sa porte: si je ne m'y fusse pas trouvé, l'Kuiperenr eût été dans la nécessité d'aller ouvrir lui-mème, ou l'amiral y serait encore.

Tous les membres épars de notre petite colonie sont aussi venus de la ville, et nous nous sommes trouvés un instant tous réunis. Chacun a raconté ses nombreuses misères, et l'Kmpereurles a ressenties d'autant plus vivement.

Ilormir* H iidw-n* île iiolre exil. Indignation ilr rEmp<Tnjr — Sole cnvoyrr .ut KmivrniiTiH'iit anglais.

(Iimanclie 21 m mardi ÎV

Les ministres anglais, en violant les droits' de l'hospitalité auxquels nous nous étions almndonnés avec tant de confiance, semblaient n'avoir rien épargné pour rendre cette violation plus amère et plus sensible. Kn nous reléguant nu Isiut de la terre, au milieu des privations, des mauvais traitements, des besoins de toute espèce, ils avaient voulu nous faire boire le calice jusqu'il la lie. Sainte-Hélène est une véritable Sibérie; la différence n’en est que du froid an chaud, et dans son peu d'étendue.

L'empereur Napoléon , qui possédai! tant de puissance et disposa de huit de couronnes, s'y trouve réduit à une méchante petite cahute de quelques pieds en carré, perchée sur. un roc stérile; sans rideaux, ni volets, ni meubles. Lii, il doit se coucher, s'habiller, manger, travailler, demeurer ; il faut qu'il sorte s'il veut qu'on la nettoie. Pour sa nourriture on lui apporte de loin quelques mauvais mets, comme à un criminel dans son cachot. Il manque réellement des premiers besoins de la vie: le pain, le vin, ne sont point les nôtres, ils nous répugnent ; l'eau, le café, le beurre, l'huile et les autres nécessités y sont rares ou à peine supportables ; un bain, si nécessaire b sa santé, ne se trouve pas ; il ne peut prendre l'exercice du cheval.

Ses compagnons, ses serviteurs, sont à deux milles do lui ; ils 11e peuvent parvenir auprès de sa personne qu'accompagnés d'un soldai ; ils demeurent privés de leurs armes, sont condamnés à passer la nuit au corps de garde, s'ils reviennent trop laid ou s’il y a quelque méprise déconsigné, ce qui arrive presque chaque jour. Ainsi se réunissent pour nous, sur la cime de cet affreux rocher, la dureté des hommes et les rigueurs de la nature! et pourtant il eiH été facile de nous procurer une demeure plus convenable et des traitements plus doux.

< Certes, si les souverains de l’Kurope ont arrêté cet exil, une haine secrète en n dirigé l’exécution. Si In politique seule a dicté cette mesure comme nécessaire, n'oùt-elle pus dé, pour en convaincre le monde.

entourer d'égards, de respects, de dédommagements de toute espèce, l'illustre victime vis-à-vis de laquelle elle se dit forcée de violer les principes et les lois?

Nous nous trouvions tous au près de l'Empereur; il récapitulait avec clialeur tous ces faits. « V quel infâme traitement ils nous ont réservés !

« s’écriait-il. Ce sont les angoisses de la mort ! A l'injustice , à la violence,

» ils joignent l’outrage, les supplices prolongés! Si je leur étais si nuisible,

« que ne se défaisaient-ils de moi? quelques balles dans le cœur ou dans la « tète eussent suffi ; il y eût eu du moins quelque énergie dans ce crime !

» Si ce n'était vous autres et vos femmes surtout, je ne voudrais recevoir « ici que la ration du simjïle soldai. Comment les souverains de l'Europe « peuvent -ils laisser polluer en moi ce caractère de la souveraineté ! Ne « voient-ils pas qu'ils se tuent de leurs propres mains à Sainte-Hélène! Je I « suis entré vainqueur dans leurs capitales ; si j'v eusse apporté les mêmes « sentiments, que seraient-ils devenus? Ils m'ont tous appelé leur frère,

« et je l'étais devenu par le choix des peuples, la sanction de la victoire, le « caractère de la religion , les allianees de leur politique et de leur sang.

» Croient-ils donc le bon sens des peuples insensible à leur morale, et « qu'en attendent-ils? Toutefois, faites vos plaintes, Messieurs, que l’Eu- « rope les connaisse et s'en indigne! les miennes sont au-dessous de ma « dignité et de mon caractère : j'ordonne ou je me tais. »

Ee lendemain un officier ouvrit tout bonnement lu porte, et s'introduisit lui-mème, sans plus de façon , dans la chunibre de l'Empereur, où j'étais à travailler avec lui. Ses intentions, du reste, étaient bonnes : c'était le capitaine d’un des petits bâtiments venus avec nous, qui repartait pour l'Europe etavuit voulu venir prendre les ordres de l'Empereur. Napoléon revint sur le sujet de la veille, et, s'animant par degrés, lui exprima, pour son gouvernement, les pensées les plus élevées, les plus fortes, les plus remarquables. Je les traduisais a mesure et rapidement. L’officier semblait frappé de chaque phrase, et nous quitta , promettant d'accomplir fidèlement sa mission. Mais rendra-t-il les expressions, l’accent surtout, dont je fus témoin? L’Empereur en fit rédiger une espèce de note, que l'officier aura trouvée bien faible auprès de ce qu'il avait entendu d'abondance?

Vie de Brian*, etc. — Nénonlre d'Austerlitz. —Grand n«4ce*Mirr do l'Empereur. — Son contenu.

Objets, libelles contre \a|K»lëon, etc,, atandouués aux Tuilerie*.

Mrtrrtili 25 ia vendredi 27.

L'Empereur s’habillait de fort bonne heure, il faisait dehors quelques j tours, nous déjeunions vers les dix heures, il se promenait encore, et

DE SAINTE-HÉLÈNE. t4>

nous nous mettions ensuite au travail. 4e lui lisais ce qu'il m’avait dicté la veille, et que mon (ils avait recopié le mutin ; il le corrigeait, et me dictait pour le lendemain. Kous ressortions sur les cinq heures, et revenions dînera six heures, si toutefois le dîner était arrivé de la ville. Iji journée était bien longue, les soirées l’étaient bien plus encore. Malheureusement je ne connaissais pas les échecs , j’eus un moment envie de les apprendre In nuit; mais comment, et de qui? Je me donnai pour savoir un peu le piquet , l'Empereur s'aperçut bientôt de mon ignorance ; il tint compte de mon intention, mais cessa. Quelquefois le désœuvrement le conduisait dans lu maison voisine, où les petites demoiselles le faisaient jouer au

whist. Plus souvent encore il restait à table apres lediner, et causait assis; cor In chambre était trop petite pour s'y promener.

l’n de ces soirs , il se lit apporter un petit nécessaire de campagne , en examina minutieusement toutes les parties, et me le donna, disant : « Il y « a bien longtemps que je l'ai, je ni'en suis servi le matin de la bataille « d'Austerlitz. Il passera au petit Emmanuel, continua-t-il en regardant • mon Tils. Quand il aura quatre-vingts ans, nous ne serons plus, mon

« cher; l'objet n'en sera que plus curieux, il le fera voir et dira : C'est l'Empereur Napoléon qui l'a donné à mon père à Sainte-Hélène. »

Passant de là à l'examen d'un grand nécessaire, il parcourut des portraits de sa propre famille et des présents qui lui avaient été faits à Inimènie : c'étaient les portraits de Madame, île la reine de Naples, des tilles de Joseph, de ses frères, du roi de Home, etc. ; un Auguste et une Livie j des plus rares; une continence de Scipion et une autre antique du plus 1 grand prix donnée par le pape; un Pierre le Grand sur boite, une autre boite avec un Cbarles-yuint , une autre encore avec un Turenne; d'autres enfin, dont il se sert journellement, couvertes de médaillons rassemblés de César, d' Alexandre, de Sylla, de Mithridate, etc. Venaient ensuite quelques tabatièri's où était son portrait enrichi de diamants. Il en eherebu alors tout a coup un sans diamants; ne le trouvant pas, il oppelu son valet de chambre pour qu'on le lui donnât; malheureusement ce portrait se trouvait encore â la ville avec le gros des effets : j'en fus fâché, je pouvais croire que j'y perdais quelque chose.

L'Empereur alors passu en revue plusieurs tolwtières de Louis XVIII qui avaient été laissées sur sa table aux Tuileries, lors de son départ pré- j ripité. L’une présentait sur un fond noir, en pète imitant l'ivoire, et dans une contexture bizarre, le portrait de Louis XVI, de la reine et de madame 1 Élisabeth ; ils formaient trois croissants adossés l'un à l'autre en forme de triangle équilatéral ; une quantité de chérubins fort serrés formaient la bordure extérieure. Une autre Imite représentait une chasse au lavis et • croquée, et qui ne pouvait avoir d'autre mérite que la main qui l'avait faite, on la croyait de madame la duchesse d'Augoulème. l'ne troisième enfin présentait un portrait qui devait être, selon les apparences, celui de la comtesse de Provence. Ces trois objets l iaient simples et même | communs , et ne pouvaient avoir de précieux que leur historique.

I En arrivant à Paris , le 20 mare uu soir, l'Empereur trouva le cabinet I | du roi dans le même état où il axait été occupé ; tous les papiers demeu- ! ! raient encore sur les tables. L'Empereur fil|ioussrr ces tables dans les angles de l'appartement, et en lit apporter de nouvelles; il voulut qu'on ue touchât à rien, se réservant d'examiner ces |iapiers dans ses moments perdus. Et comme l'Empereur a quitté lui-méme la France sans rentrer aux Tuileries, le loi aura trouvé sa chambre et ses papiers à peu près comme il les avait laissés.

L'Empereur jeta les yeux sur quelques-uns de ces papiers. Il y trouva des lettres du roi à M. d’Avarai, à Madère, où il est mort : elles étaient de sa main, et lui avaient sans doute été renvoyées. Il v trouva aussi d’im-

1res lettres très-confidentielles du roi pareillement de su main. Mais comment se trouvaient-elles là? Comment lui étaient-elles revenues? Cela était plus difficile à expliquer-. Elles étaient de cinq à six pages, fort pure- , ment écrites, de beaucoup d'esprit, disait l'Empereur, mais très-abstraites et fort métaphysiques. Dans l'une, le prince disait à la personne à laquelle il s’adressait : Jugez, Madame, ni je vous aime, cous m'avez fait quitter le deuil. Et ce deuil, disait l'Empereur, amenait de longs paragraphes d'un style tout à fait académique. L’Empereur ne devinait pas à qui cela pouvait s'adresser, ni ce que ce deuil pouvait signifier ; j'étais hors d'étal de pouvoir lui donner aucun renseignement.

C’est sur une de ces labiés que deux ou trois jours après avoir reconfirmé quelqu'un à la tète d'une institution célèbre, l’Empereur trouva un mémoire de cette personne, qui assurément l'eût empêché de la nommer de nouveau , par la manière dont elle s’y exprimait il l'égard de lui et de toute sa famille.

Il y avait encore beaucoup d’autres pièces de cette nature; mais les véritables archives de la bassesse, du mensonge et de la vilenie, se trouvaient dans les appartements de M. de Blucas, grand maître de la garderobe. ministre de la maison : ils étaient pleins de projets, de rapports et de pétitions de toute espèce. Il était peu de ces pièces où l'on ne se fit valoir aux dépens de Napoléon qu’on était assurément bien loin d'attendre, j Le tout était si volumineux, que l'Empereur fut ofidigé de nommer une commission de quatre membres podr en faire le dépouillement; il re- ! ' garde comme une faute de n’avoir pas confié ce dépouillement à une seule personne, et tellement à lui qu'il fût sûr qu'on n’v aurait rien soustrait. Il a eu des raisons de croire qu’il y eût trouvé déjà des indices salutaires sur les perfidies dont il s'est vu entouré à son retour de Waterloo.

On trouva, entre autres, une longue lettre d'une des femmes de la princesse Pauline. Cette volumineuse lettre s'exprimait fort mal sur la princesse et ses sœurs, et ne parlait de cet homme (c’était l'Empereur) que sous les plus mauvaises couleurs. On n'avait pas cru que ce fût assez., on en avait raturé une partie, et interligné d'une main étrangère, pour y faire arriver Napoléon lui-méme de la manière la plus scandaleuse; et à la marge, et de la main de l’interligneur, il y avait ; Bon à imprimer. Quelques jours de plus , probablement ce petit libelle allait voir le jour.

line parvenue, tenant un rang distingué dans l'État et dans l’instruction publique, courbée sous les bienfaits de l'Empereur, écrivait en toute hâte

à sa camarade de même espèce, pour lui apprendre la fameuse décision du Sénat touchant la déchéance et la proscription de Napoléon : » Ma

■ chère amie, mon mari rentre, il est mort de fatigue; mais ses efforts « l'ont emporté, nous sommes délivrés de cet homme, et nous aurons les » Bourbons. t)ieu soit loué, nous serons donc de vraies comtesses! etc.»

Parmi ces pièces. Napoléon eut la mortification d'en rencontrer de trèsinconvenantes sur sa personne, et rela de la main môme de certains qui la veille étaient accourus près de lui et tenaient déjà de ses faveurs. Dans son indignation, sa première pensée fut d'imprimer ces pièces, et de retirer ses bienfaits; un second mouvement l'arrêta. « Nous sommes si vo- • latils, si inconséquents, si faciles à enlever, disait-il, qu’il ne me deineu- « rail pas prouvé, après tout, que ces mêmes gens ne fussent pus revenus

■ réellement de bon cœur à moi; et j'allais peut-être les punir quand ils » recommençaient à bien faire, il valait mieux ne pas savoir, et je fis tout « brûler. »

l.'Efnftrmir commrm-r la campagne d'Égypte avec le grand maréchal. — Anecdotes sur brumaire, etc.

Lettre du comte de Lille. - la belle duchesse de Guiclie.

S j mol i îi an mardi 3l .

Nous travaillions mon Gis et moi avec lu plus grande constance. Il commençait à être malade, la poitrine lui faisait mal ; mes yeux se perdaient ; nous souffrions réellement «le notre grande occupation . il est vrai que nous avions fait un travail étonnant ; nous étions déjà presque à la ün des campagnes d'Italie.

:Y. H. Je conserve encore quelques-unes de ces premières dictées de l'Empereur. Bien qu’elles aient éprouvé depuis des variations et reçu un plus grand développement, ce premier jet n’en est pas moins précieux, ne fût-ce même que par sa eoni|tnraison avec les idées arrêtées plus tard. Malheureusement je n’en ai qu'un fort petit nombre ; lors de mon enlèvement de Longwood et de la saisie de mes papiers, l'Kmpereur Gt réclamer ce que je pouvais avoir des campagnes d'Italie, pour les soustraire à sir 11. Lowe ; j'en renvoyai ce qui tomba sous mes mains. En ayant retrouvé plus tard quelques autres cahiers, je Gs demander à l'Empereur, au moment de mon départ, qu'il me permit de les garder en souvenir de lui. II me Ht répondre qu’il y consentait avec plaisir, sachant que ce qui demeurait entre mes mains était encore comme si cela n était pas sorti des siennes.

Cependant l'Empereur ne se trouvait pas encore assez occupé, le travail était sa seule ressource, et ce qu’il avait déjà dicté avait prisassez de couleur pour l'y attacher encore davantage. Il allait atteindre bientôt l'époque de son expédition d’Égypte, il avait souvent parlé d’y employer le grand I maréchal ; d’un autre côté, ceux d’entre nous qui demeuraient à la ville y étaient mal , et s'y trouvaient malheureux d’être éloignés de l'Empereur. I.eur caractère s’aigrissait par cette circonstance , et des contrariétés de toute espèce venaient ajouter à leur chagrin. Je suggérai a l'Empereur de nous employer tous ensemble à son travail , et d'attaquer ainsi tout à la fois les campagnes d’Italie, celles d’Égypte, le consulat, le retour de l'ile d'Elbe. Les heures lui deviendraient plus courtes; ce bel ouvrage, la gloire de la France, marcherait plus vite, et ces messieurs seraient beaucoup moins malheureux. Cette idée lui sourit, et, à compter de cet instant, un ou deux de ces messieurs venaient régulièrement recevoir la dictée de l'Empereur; ils la lui rapportaient le lendemain, restaient à diner, et lui procuraient ainsi un peu plus de diversion.

Nous nous étions arrangés aussi de manière à ce qu'insensiblement l'Empereur se trouvât un peu mieux, sous bien des rapports. En prolongement de la chambre qu'il occupait, on dressa une assez grande tente que m'avait fait offrir le général-colonel du 55e. Le cuisinier de l’Empereur vint s'établir à Briars; on tira du linge des malles, on sortit l’argenterie, et le premier diner de la sorte se trouva être une petite fête. Mais les soirées demeuraient toujours aussi difficiles à passer; l'Empereur retournait quelquefois dans la maison voisine; quelquefois il essayait de marcher bois de sa chambre ; plus souvent encore il y demeurait à causer, cherchant à atteindre dix ou onze heures. Il redoutait de se coucher trop tôt : il s'éveillait alors au milieu de la nuit , et, cherchant à fuir ses réflexions, il était obligé de se relever pour lire.

Un de ces jours, à diner, l'Empereur trouva sous ses yeux une de ses | propres assiettes de campagne aux armes royales. " Comme ils m'ont gâté l « tout cela ! » dit-il en expressions bien autrement énergiques; et il ne put s'empêcher d'observer que le roi s'était bien pressé de prendre possession de ces objets ; qu’à coup sûr il ne pouvait réclamer cette argenterie comme lui ayant été enlevée, qu'elle était bien incontestablement à lui. Napoléon ; car quand il monta sur le trône il ne s'était trouvé nul vestige de propriété royale; en le quittant, il avait laissé à la couronne cinq mil- t lions d’argenterie, et peut-être quarante ou cinquante millionsde meubles; I le tout de ses propres deniers provenant de sa liste civile, i L'Empereur, dans la conversation d'une de ses soirées, a raconté l'évé-

HS MÉMORIAL

uemenl de brumaire. J’en supprime ici les détails, parce qu'ils ont été dictés plus tard au général Courgaud, et qu'on retrouvera l'ensemble de ce grand événement dans la publication des dictées de .Napoléon.

Siéyès. qui était un des consuls provisoires avec Napoléon, et qui, à la première conférence, le vit discuter tout à lu fois les finances, l’adminis-

tration, l'armée, la politique, les lois, sortit déconcerté, et courut dire à scs intimes, en parlant de lui : • Messieurs, vous avez un maître! Cet « boimne sait tout, veut tout, et put tout. »

J’étais à Londres à cette époque, et je disais a l’Kmpereur que nous y avions conçu de grandes espérances, et que nous avions beaucoup compté sur le 18 brumaire et sur son consulat. Plusieurs de nous, qui avaient connu jadis madame de Reuultnniais, partirent aussitôt pour Paris, dans l’espoir de parvenir, par elle, à exercer quelque influence ou imprimer quelque direction aux affaires qui se présentaient sous une face nouvelle- Nous pensâmes généralement, dans le temps, que le Premier Consul

avait attendu des propositions de nos princes ; nous nous appuyions sur ce qu'il avait été nssez. longtemps sans se prononcer à leur égard, ce qu’il avait fait plus tard , dans une proclamation, d’une manière accablante, j Nous attribuions ce résultat à la gaucherie et à la brutalité de l’évêque d'Arras, le conseiller, le directeur suprême de nos affaires, qui, du reste, de son propre aveu, opérait les yeux fermés, se vantant de n’avoir pas lu, disait-il, une seule gazette, depuis le temps qu’elles ne contenaient que les succès ou les mensonges de ces misérables.

Au moment du consulat, quelqu’un ayant voulu lui donner l'idée de tenter quelques négociations auprès du Consul par l'intermédiaire de madame Bonaparte, il repoussa la chose avec indignation et dans les termes les plus sales et les plus orduriers ; ce qui força l'auteur de la proposition de lui dire que de telles expressions n'étaient guère épiscopales, et qu’il ne les avait certainement pas lues dans son bréviaire.

Dans le même temps, il apostropha grossièrement le duc de Choiseul. à la table même du prince, et cil fut tancé tout aussi vertement; le tout parce que le duc de Choiseul , sortant des prisons de Calais, et échappant à la mort par le bienfait du Consul, terminait les renseignements que lui ; demandait le prince sur Bonaparte en protestant que pour lui désormais il ne pourrait plus désavouer une reconnaissance personnelle.

L’Empereur disait à tout cela qu’il n’avait jamais songé aux princes ; j que les phrases auxquelles je faisais allusion étaient du troisième consul, | Lebrun , et sans motif particulier; que nous semblions, au dehors, ne nous être jamais doutés de l’opinion du dedans ; que s'il eût eu pour les princes des dispositions favorables , il n’eût pas été en son pouvoir de les accomplir. Toutefois, il avait reçu vers ce temps -là des ouvertures de Mittau et de Londres.

Le roi lui écrivit, disait-il, une lettre qui lui fut remise par Lebrun, lequel la tenait de l’abbé de Montesquiou, agent secret de ce prince à Paris. Cette lettre, extrêmement soignée, disait : « Vous tardez beaucoup à me « rendre mon trône. 11 est à craindre que vous ne laissiez écouler des « moments bien favorables. Vous ne pouvez pas faire le bonheur de la « France sans moi, et moi je ne puis rien pour la France sans vous.

<■ Hôtez-vous donc, et désignez vous-même toutes les places qui vous « plairont pour vos amis. •

le Premier Consul répondit : » J'ai reçu la lettre de Votre Altesse « royale; j'ai toujours pris un vif intérêt à scs malheurs et h ceux de sa « famille. Elle ne doit pas songer à se présenter en France ; elle n’y par- • viendrait que sur cent mille cadavres. Du reste, je m'empresserai tou-

" jours à faire tout re qui pourrait adoucir ses destinées et lui faire oublier « ses malheurs. »

L'ouverture de M. le eomted' Artois eut plus d’élégance etde recherche encore. Il dépêcha la duchesse de Guiche, femme charmante, très-propre, par les grâces de sa figure, à mêler beaucoup d’attraits à l'importance de sa négociation. Elle pénétra facilement auprès de madame Bonaparte, avec laquelle toutes les personnes de l’ancienne cour avaient des contacts naturels : elle en reçut un déjeunera la Malmaison; et durant le repas, parlant de Londres, de l’émigration et de nos princes, madame de Guiche raconta qu’il y avait peu de jours, étant chez M. le comte d'Artois, quelqu'un parlant des affaires, avait demandé au prince ce qu’on ferait pour le Premier Consul, s'il rétablissait les Bourbons ; ce prince avait répondu :

« D'abord connétable et tout ce qui s'ensuit, si cela lui plaisait. Mais nous « ne croirions pas que cela fût encore assez ; nous élèverions sur le Car- « rousel une haute et magnifique colonne sur laquelle serait la statue de « Bonaparte couronnant les Bourbons. »

I Le Premier Consul arrivant quelque temps après le déjeuner, Joséphine

I n’eut rien de plus pressé que de lui rendre celte circonstance. « Et as-tu « répondu, lui dit son mari, que cette eolonne aurait pour piédestal le « cadavre du Premier Consul? »

La jolie duchesse était encore là; les ehnrmes de sa figure, ses yeux, ses paroles , n’avaient d’autres soins que le succès de sa mission. Elle était heureuse, disait-elle, elle ne saurait jamais assez reconnaître la faveur que lui procurait en ce moment madame Bonaparte de voir et d’entendre un grand homme, un héros. Mais tout fut vain ; la duchesse de Guiche reçut dans la nuit l’ordre de quitter Paris ; et les charmes de l’émissaire étaient trop propres à alarmer Joséphine pour qu’elle insistât ardemment en sa faveur : le lendemain, la duchesse de Guiche était en route pour la frontière.

« Du reste, le bruit courut plus tard, disait Napoléon, que j’avais fait,

« à mon tour, aux princes français des propositions touchant la cession de « leurs droits ou leur renonciation à la couronne, ninsiqu’on s’est complu « à le consacrer dans des déclarations pompeuses, répandues en Europe « avec profusion : il n’en était rien. El comment cela aurait-il pu être?

» moi qui ne pouvais régner précisément que par le principe qui les faisait n exclure, celui de la souveraineté du peuple? Gommentaurais-je cherché « à tenir d’eux des droits que l’on proscrivait dans leurs personnes? C’eût « été me proscrire moi-même ; le contre-sens eût été trop lourd, l’nbsur- « dite trop criante, elle m’eût noyé pour toujoucp dans l’opinion. Aussi , j

UE SAINTE-HÉLÈNE. loi

« directement ni indirectement, de près ni de loin, je n'ui rien fuit qui pût « se rapporter à cela : c'est ee qu’auront pensé sans doute, dans le temps, « les gens réfléchis qui m'accordaient de n'ètre ni fou ni imbécile.

• Toutefois la rumeur causée par cette circonstance me porta à faire « rechercher ce qui pouvait y avoir donné lieu , et voici ce que j'ai pu « recueillir.

« Au temps de notre intelligence avec la Prusse, et lorsqu'elle s'occu- « pait de nous être agréable, elle fit demander si de souffrir des princes « français sur son territoire nous causerait de l'ombrage, et on répondit

• que non. Enhardie, elle demanda si on aurait une trop grande répu- « gnance h la mettre à môme de leur procurer des secours annuels ; on « lui répondit encore que non, pourvu qu’elle garantit qu'ils demeure- « raient tranquilles et s'abstiendraient de toute intrigue.

« Cette affaire se traitant entre eux, et la négociation une fois en train ,

• Dieu sait ce que le zèle de quelque agent, ou même les doctrines du ea-

• binet de Berlin , qui n'étaient pas les nôtres, peuvent avoir proposé! « Voilà sans doute le motif et le prétexte qui donnèrent lieu à cette belle

• lettre de Louis XVIII, qui fut fort admirée, et à laquelle adhérèrent avec « éclat tous les membres de sa famille. Ces princes saisirent avidement « cette occasion pour réveiller en leur faveur l'intérêt et l’attention de « l'Europe qui, distraite par les grands événements du temps, ne s'en « occupait plus. i

Kniplni îles journées. — CoimHI il'Klat, scène grave; ilivtolulkiii tlu cur|* legislatif en 1*1.1. — Sénat.

Mercredi t'r an lameili 4 novembre.

Nos journées avaient déjà toute l'uniformité de celles que nous passions à bord du vaisseau. L'Empereur me faisait appeler pour déjeuner avec lui : c'était de dix à onze heures. Le déjeuner fini , après une demi-heure de conversation, je lui lisais ce qu’il avait dicté la veille, et il ine dictait de nouveau pour le lendemain. L’Empereur ne s'habillait plus dès le matin ; il ne sortait plus avant le déjeuner, cela lui avait rendu la journée trop décousue et trop longue. Il ne s'habillait plus à présent que sur les quatre heures. Il sortait alors , pour qu’on pùt faire son lit et nettoyer sa chambre. Nous allions nous promener dans le jardin. Il affectionnait cette solitude ; je fis couvrir d'une toile l'espèce de berceau qui s'y trouve : on y apporta une table, des chaises, et dès ce moment ce fut là que

l'Empereur dictait à celui de ces messieurs qui arrivait de la ville pour le travail.

En face de la maison du propriétaire, au-dessous de nous, se trouvait une allée bordée de quelques arbres, c’était là que les deux soldats anglais avaient pris poste pour nous surveiller; mais ils en furent retirés avec le temps, à la demande de notre hôte , qui s'en trouvait choqué pour son propre compte. Néanmoins ils avaient continué de rôder à la vue de l'Empereur, attirés par la curiosité ou conduits parla nature de leurs ordres. Ils finirent par disparaître tout à fait, et l'Empereur prit insensiblement possession de cette allée inférieure. Ce fut pour lui une véritable augmentation de domaine ; il s’v rendait chaque jour après son travail, en sortant du jardin, pour y attendre l'heure de son dîner. Les deux petites demoiselles et leur mère venaient l'y joindre, et lui raconter les nouvelles. Il y retournait aussi parfois après son diner, quand le temps le permettait ; il passait alors la soirée sans qu'il eut besoin d'untrer chez les voisins , ce qu'il ne faisait qu'à la dernière extrémité, et quand il savait surtout qu'il

ir.3 ! :

n'y avait pas d'étranger, te que j'allais préalablement vérifier au travers j des croisées.

Dans une de ces promenades, l'Empereur s’étendit beaucoup sur le Sénat, le Corps Législatif, et le Conseil d'État surtout. Il avait, disait-il , tiré vraiment un grand parti de celui-ci dans tout le cours de sou administration. Je vais tracer ici quelques détails sur ce Conseil d'État, d’autant plus volontiers qu’on eu avait fort peu d’idée dans les salons ; et comme il ne subsiste plus aujourd'hui sur le même pied, j’intercallerai ici , chemin faisant, quelques lignes sur son mécanisme et ses attributions.

« Le Conseil d’État était généralement composé, disait l’Empereur, de « gens instruits, bons travailleurs et de bonne réputation : Fermant et « Boulay, par exemple, sont certainement de braves et honnêtes gens.

" Malgré les immenses affaires litigieuses qu’ils ont gérées, et les gros « émoluments dont ils jouissaient, un ne me surprendrait pas du tout I -si l'on m’apprenait qu'aujourd’hui ils sont tout au plus au-dessus de « l’aisance. »

L'Empereur employait individuellement les conseillers d’État à tout,

■ disait-il, et avec avantage. En masse, c’était son véritable conseil, sa pensée en délibération , comme les ministres étaient sa |>ensée en exé-

< | cution.

Au Conseil d’État se préparaient les lois que l’Empereur présentait au Corps Législatif, ce qui le rendait tout à fait un des éléments de lu puissance législative ; là se rédigeaient les décrets de l’Empereur, ses reglements d'administration publique; là s’examinaient, se discutaient et se corrigeaient les projets de ses ministres, etc.

Le Conseil d'État recevait l’appel et prononçait en dernier ressort sur tous les jugements administratifs; accidentellement, sur tous les autres tribunaux, même sur la Cour de cassation. Là s'examinaient aussi les plaintes contre les ministres ; les appels mêmes de l’Empereur à l’Empereur mieux informé. Ainsi le Conseil d'État, constamment présidé par l'Empereur, et souvent en op|iosition directe avec les ministres, ou en réformation de leurs actes et de leurs écarts, se trouvait donc naturellement le refuge des intérêts ou des personnes lésés par quelque autorité que ce fût; et quiconque y a assisté sait avec quelle chaleur lu cause | des citoyens s’y trouvait défendue. Une commission de ce Conseil recevait toutes les pétitions de l'empire, et mettait sous les yeux du souverain 1 celles qui méritaient son attention.

Il est étonnant combien, à l'exception des géiis de loi et des em-

■ ployés de ('administration, le reste, parmi nous, et surtout ce qu'on

! *5i MÉMORIAL

appelle la société, était dans l’ignorance de notre propre législation politique; on n'nvait point du tout d'idées justes du Conseil d'État, du Corps Législatif, du Sénat. C’était un adage reçu, par exemple, que le Corps Législatif, réunion de muets, adoptait passivement, sans opposition, toutes les lois qu'on lui présentait : on attribuait à la complaisance et à la servilité ce qui ne tenait qu’à la nature et a la bonté de l'institution.

Les lois préparées dans le Conseil d'État étaient présentées par des commissaires lires de son sein à une commission du Corps Législatif chargée de les recevoir ; ils les discutaient ensemble è l’amiable, ce qui les faisait souvent re|iorter sans bruit au Conseil d’État pour y être modifiées. Quand les deux députations ne pouvaient pas s'entendre, elles allaient tenir des conférences régulières sous la présidence de l'a rchi— chancelier on de l'architrésorier ; de sorte que, quand ces lois arrivaient au Corps Législatif, elles avaient déjà l'assentiment des deux partis op|>oi sés. S’il existait encore quelque différence, elle était discutée contradictoirement par les deux commissions, en présence delà totalité du Corps législatif, faisant les fonctions de jury ; lequel, quand il se trouvait suflisammcnt éclairé, prononçait en scrutin secret, ayant ainsi la facilité d'émettre eu toute liberté son opinion, puisque personne ne pouvait savoir si l'on mettait une boule noire ou une boule blanche. « Aucun.

« mode, assurément, disait l'Empereur, ne pouvait être plus convenable « contre notre effervescence nationale et notre jeunesse en matière de « liberté politique. »

L'Empereur me demandait si la discussion était bien libre au Conseil d État, si sa présence n'en gênait pas les délibérations. Je lui citai une séance fort longue où il était demeuré constamment seul de son avis, et avait en conséquence succombé. Je fus assez heureux pour lui eu rappeler, tant bien que mal, le sujet. Il y fut aussitôt. « Oui, dit-il, ce doit • être une femme d'Amsterdam, sous la peine de mort, trois fois acquit- « tée par les Cours impériales, et dont In Cour de cassation réclamait « encore la mise en jugement. »

L'Empereur voulait que cet heureux concours de In loi eût épuisé sa sévérité à l'égard de l’accusée; que cette heureuse fatalité des circonstances tournât à son profit. On lui répondait qu'il possédait la bienfaisante ressource de faire grâce, mais que la loi était inflexible et qu'il fallait qu’elle eût son cours. La discussion fut fort longue. U. Muraire parla i beaucoup et très-bien; il entraîna tout le monde. L'Empereur, qui était constamment demeuré seul, se rendit en prononçant ces paroles remar- i

DE SA1NTE-IIÉLENE. 03

quables : « Messieurs, un prononce ici par la majorité, je demeure • seul, je dois céder ; mais je déclare que, dans ma conscience, je lie « cède qu’aux formes. Vous m'avez réduit au silence, mais nuileiiienl « convaincu. »

Dans le monde, où l’on ne se doutait même pas de ce qu'était le Conseil . d'État, on était persuadé que personne n'osait y prononcer une parole ; en sens différent de l'Empereur ; et je surprenais fort dans nos salons ! lorsque je racontais qu'un jour, dans une discussion assez animée, interrompu trois fois dans son opinion, l'Empereur, s'adressant à celui qui venait de lui couper assez impoliment la parole, lui dit avec vivacité :

« Monsieur, je n'ai point encore fini, je vous prie de me laisser conli- • nuer. Après tout, il me semble qu’ici chacun u bien le droit de dire

■ son opinion. » Sortie qui, malgré le lieu et le respect, IU rire tout le monde, et l'Empereur lui-mème.

» Toutefois, lui disais-je, on pouvait s'apercevoir que les orateurs « cherchaient à deviner quelle serait l'opinion de Votre Majesté ; on se

■ voyait heureux d’avoir rencontré juste, embarrassé de se trouver dans

« un sens opposé ; on vous accusait de nous tendre des pièges pour « mieux connaître notre pensée.» Néanmoins, la question une fois lancée, l’amour-propre et la chaleur faisaient qu'on soutenait généralement sa véritable opinion, d'autant plus que l'Empereur excitait à la plus grande liberté. « Je ne me fâche point qu'on me contredise, disait- il, « je cherche qu'on m'éclaire; parlez hardiment, répétait-il souvent, » quand on se rendait obscur ou que l'objet était délicat; dites toute « votre pensée : nous sommes ici entre nous, nous sommes en famille. »

On m'a raconté que, sous le consulat ou au commencement de l’empire, l'Empereur eut à combattre, dans un des membres (de Fermont), une différence d'opinion qui devint, par la chaleur et l'obstination de celui-ci, une véritable affaire personnelle et des plus vives. Napoléon se contint et se réduisit au silence; mais è quelques jours de là, à une de ses audiences publiques, arrivé è son antagoniste : « Vous êtes bien » entêté, lui dit-il à demi sérieusement, et si je l'étais autant que vous!... » Toutefois vous avez tort de mettre la puissance a l'épreuve! Vous ne » devriez pas méconnaître les infirmités humaines ! »

Rien n'égalait l'intérêt que la présence et les paroles de l'Empereur répandaient sur les séances du Conseil d’État. 11 le présidait régulièrement deux fois par semaine, tant qu'il se trouvait dans la capitale, et alors aucun de nous n'y eût manqué pour tout ou monde.

Deux séances, disais-je à l'Empereur, m'avaient surtout laissé les plus vives impressions : l'une de police intérieure, toute $le sentiment, lorsqu'il en avait expulsé un membre; l’autre de décision constitutionnelle, lorsqu'il avait dissous le Corps législatif.

Un parti religieux soufflait les discordes civiles, on colportait en secret et on faisait circuler des bulles et des lettres du pope. Elles furent roonliées à un conseiller d’Etat chargé du culte, qui, s’il ne les propagea Inimème, du moins n’en arrêta ni n’en dénonça la circulation. Cela se découvrit, et l'Empereur l’interpella subitement en plein conseil. « Quel I « a pu être votre motif, lui dit-il, Monsieur? Seraient-ce vos principes » religieux? Mais alors pourquoi vous trouvez-vous ici? Je ne violente » la conscience de personne. Vous ai-je pris au collet pour vous faire « mon conseiller d'fclat? C'est une faveur insigne que vous avez sollici- « tée. Vous êtes ici le plus jeune et le seul peut-être qui y soyez sans » des titres personnels; je n'si vu en vous que l'héritier des services de « votre père. Vous m'avez fait un serment personnel ; comment vos « sentiments religieux peuvent-ils s'arranger avec la violation manifeste ■■ que vous venez d'en faire? Toutefois, parlez : vous êtes ici en famille,

« vos camarades vous jugeront. Votre faute est grande. Monsieur! Une « conspiration matérielle est arrêtée dés qu'on saisit le bras qui Lient » le poignard ; mais une conspiration morale n’a point de terme, c’est « une trainée de poudre. Peut-être qu'à l’heure qu'il est des villes « entières s’égorgent par votre faute. » L'accusé, confus, ne répondait

rien ; dès la première interpellation il était convenu du fait. La presque totalité du Conseil, pour laquelle cet événement était inattendu, gardait, dans son étonnement, le silence le plus profond. « Pourquoi, continuait « l’Empereur, dans l'obligation de votre serment, n'êtes-vous pas venu « me découvrir le coupable et sa machination? Ne suis-je |>as abordable | « à chaque instant pour chacun de vous? — Sire, se hasarda de répondre

« l'interpellé, c'était mon cousin. — Votre faute n'en est que plus grande, «•Monsieur, répliqua vivement l'Empereur. Votre parent n’a pu être « placé qu’à votre sollicitation: dès lors vous avez pris toute la res- « ponsabilité. Ouand je regarde que quelqu'un est tout à fait à moi,

j 4 SH MÉMORIAL

« comme vous l'êtes ici, ceux qui leur appartiennent, ceux dont ils » répondent sont, dés cet instant, hors de toute police. Voilà quelles

• sont mes maximes. » Kt comme le coupable continuait à ne rien dire : • Les devoirs d'un conseiller d'État envers moi sont immenses,

! « conclut l'Empereur, vous les avez violés, Monsieur, vous ne l'êtes

• plus. Sortez, ne reparaissez plus ici ! » En sortant, comme il passait uuprès de la personne de l'Empereur, l'Empereur lui dit en jetant les yeux sur lui : « J'en suis navré, Monsieur; car j’ai présents la mémoire « et les services de votre père. » Et quand il fut sorti, l’Empereur ajouta ;

» J’espère qu'une pareille scène ne se renouvellera jamais ; elle m'a fait « trop de mal. Je ne suis pas déliant, je pourrais le devenir ! Je me suis " entouré de tous les partis ; j’ai mis auprès de ma personne jusqu’à « des émigrés, des soldais de l'armée de Condé; bien qu'on voulût

• qu'ils m'eussent assassiné, je dois être juste, tous m’ont été fidèles. |

• Depuis que je suis au gouvernement , voilà le premier individu j « auprès de moi qui m’ait trahi. » Et se tournant vers M. Locré, qui rédigeait les séances du Conseil d’État ; « Vous écrirez trahi, entendez-

« vous? »

Quel recueil que ces procès-verbaux de M. Locré! Que sont-ils devenus? On y trouverait mot pour mot tout ce que je raconte.

Quant à la dissolution du Corps Législatif, le Conseil d'État fut convoqué le dernier ou l'avant-dernier jour de décembre 18)5. Nous | j savions que la séance devait être importante, sans pourtant en connaître l’objet : la crise était des plus graves, l'ennemi entrait sur le territoire français.

» Messieurs, dit l'Empereur, vous connaissez la situation des choses et les dangers de la patrie. J’ai cru, sans y être obligé, devoir en donner » une communication intime aux députés du Corps Législatif. J'ai voulu » les associer ainsi à leurs intérêts les plus chers; mais ils ont fait de cet t - acte de ma confiance une arme contre moi, c'est-à-dire contre la « patrie. Au lieu de me seconder de leurs efforts, ils gênent les miens.

.. Notre attitude seule pouvait arrêter l’ennemi, leur conduite l'appelle ;

< au lieu de lui montrer un front d'airain, ils lui découvrent nos blés- !

I •• sures. Ils me demandent la paix à grands cris, lorsque le seul moyen « pour l’obtenir était de me recommander la guerre; ils se plaignent de .. moi, ils parlent de leurs griefs; mais quel temps, quel lieu prennent- « ils? n était-ce pas en famille et non en présence de l’ennemi qu’ils « devaient traiter de pareils objets? Étais- je donc inabordable pour eux?

| « Me suis-je jamais montré incapable de discuter la raison? Toutefois

« il faut prendre un parti : le Corps Législatif; au lieu d'aider à sauver lu ;

« France, concourt à précipiter sa ruine, il trahit ses devoirs ; je remplis j « les miens, je le dissous. »

Alors il nous fit faire lecture d’un décret qui portait que deux cinquièmes du Corps Législatif avaient déjà épuisé leurs pouvoirs; qu'au ! I i" janvier un nutre cinquième allait se trouver dans le même cas; qu’alors la majorité du Corps Législatif serait réellement composée de gens n'y ayant plus de droit; que, vu ces circonstances, le Corps législatif était, dès ce moment, prorogé et ajourné, jusqu'à ce que de nouvelles élections l'eussent complété.

Après la lecture, l'Empereur reprit : « Tel est le décret que je rends ;

« et, si l'on m'assurait qu'il doit dans la journée porter le peuple de > Paris à venir en musse me massacrer ici aux Tuileries, je le rendrais | ! ■ encore, car tel est mon devoir. Quand le peuple français me confia ses

« destinées, je considérai les lois qu'il me donnait pour le régir ; si je les j « eusse crues insuffisantes, je n’aurais pas accepté. Qu'on ne pense

j « pas que je suis un Louis XVI ; qu'on n'attende pas de moi des oscil-

le lations journalières. Pour être devenu Empereur, je n’ai pas cessé « d’ètre citoyen. Si l'anarchie devait être consacrée de nouveau, j’sb- ! i « diqueruis pour aller dans la foule jouir de ma part de la souveraineté,

« plutôt que de rester à la tète d'un ordre de choses où je ne pourrais « que compromettre chacun sans pouvoir protéger personne. Du reste, j « conclut-il, ma détermination est conforme à la loi; et si tous veulent

j « aujourd’hui faire leur devoir, je dois être invincible derrière elle

« comme devant l’ennemi. » On ne fit pas son devoir!...

L'Empereur, contre l'opinion commune, était si peu absolu et tellement facile avec son Conseil d’Étai, qu’il lui est arrivé plus d'une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son opinion personnelle, à lui i » l’Empereur, avait influé sur la majorité. Qu’on demande aux chefs de ! sections surtout.

De même que l'Empereur avait coutume de livrer à des membres de i l'Institut toute idée scientifique qui lui venait en tète, de même il livrait toutes ses idées politiques à des conseillers d'Ètat; souvent même ce n'était pas sans des vues particulières et quelquefois secrètes. C'était un moyen sùr, disait-il, de faire creuser une question, de connaître la force d'un homme, ses penchants politiques, d’essayer sa discrétion, etc. J’ai la certitude qu'en l’an XII il a été confié à trois conseillers d’Ètat l'exu-

M E M O RI A L

nien d’une question bien extraordinaire, celle de la suppression du Corps Législatif. l.a majorité fut pour l’approbation; un seul s’éleva contre avec force, et parla longtemps et fort bien. L'Empereur, qui avait présidé avec beaucoup d'attention et de gravité, sans laisser échapper aucune parole ni indice d’opinion, termina la séance en disant ; <• Une

* question aussi grave mérite bien qu'on y pense ; nous y reviendrons. » Mais elle n’a jamais reparu.

Il eût été heureux qu’on eût agi de même lors de la suppression du Tribunat, car elle a été dans le temps et est demeurée un grand sujet de déclamation et de reproche. Pour l’Empereur, il n’y vit que la suppression d’un abus coûteux, une économie importante.

» Il est certain, prononçait-il, que le Tribunat était absolument inutile,

« et qu'il coûtait près d’un demi-million; je le supprimai. Je savais bien « qu’on crierait à la violation de la loi; mais j’étais fort, j’avais la eon- « fiance entière du peuple, je me considérais comme réformateur. Ce « qu’il y a de sûr, c’est que je le fis pour le bien. J’eusse dû le créer,

« au contraire, si j'eusse été hypocrite ou malintentionné: car qui doute « qu’il n’eût adopté, sanctionné, au besoin, mes vues et mes intentions ?

« Mais c’est ce que je n’ai jamais recherché dans tout le cours de mou « administration, jamais on ne m'a vu acheter aucune voix ni aucun \ « parti par des promesses, de l'argent ou des places : non, jamais! Et

« si j'en ai donné à des ministres, à des conseillers d’Étal, à des légis- « lateurs, c’est que ces choses étaient à donner, et qu’il était naturel et « même juste qu'elles fussent distribuées à ceux qui travaillaient près « de moi.

« De mon temps tous les corps constitués ont été purs, irréprochables,

« je le prononce ; ils agissaient par conviction : la malveillance et la sol- « lise pouvaient dire le contraire; elles avaieut tort. Et si ou les a eon- « damnés, c'est parce qu’on n’a pas su ou qu’on n’a pas voulu savoir,

• et puis aussi à cause du mécontentement et de l’opposition du temps,

« et, par-dessus tout encore, à cause de cet esprit d’envie, de détraction « et de moquerie qui nous est si particulièrement naturel.

« On a beaucoup accusé le Sénat ; on a beaucoup crié au servilisme,

« à la bassesse ; mais des déclamations ne sont pas des preuves. Qu’eût- « on donc voulu du Sénat? qu’il eût refusé des conscrits? que les com- « missions de la liberté individuelle et de la presse eussent fait esclandre « contre le gouvernement? qu'il eût fait ce que plus tard, en 1815, a « fait une commission du Corps législatif ? Mais voyez où celle-ci nous 1 « a menés.’ Je doute qu’atijonrd’hui les Français lui portent une grande j

« reconnaissance, l-e vrai est que toutes nos circonstances étaient for- •• cées; les gens sages le sentaient et savaient s'y plier. Ce qu’on ignore,

« c’est que, presque dans toutes les grandes mesures, des sénateurs « venaient, avant de voter, nie produire à l'écart, et quelquefois très- « chaudement, leurs objections ou même leurs refus, et qu'ils s'en « retournaient convaincus ou par mes raisonnements, ou par la force « et l'imminence des choses.

« Si je ne faisais pas bruit de tout cela, c'est que je gouvernais en « conscience, et que je dédaignais la eharlataiierie ou tout ce qui pou- « vail être pris pour elle.

« Les votes du Sénat étaient à peu prés constamment unanimes, parce « que la conviction y était universelle. On a essayé de rehausser beau- « coup, dans le temps, une imperceptible minorité, que les louanges hypo- « crites de la malveillance, leur pure vanité on tout autre travers de « caractère, poussaient à une opposition sans danger. Mais ceux qui la « composaient ont-ils tous montré, dans nos dernières crises, une tète « bien saine ou un cœur bien droit'.1’ Je le répète, la carrière du Sénat « a été irréprochable; l’instant seul de sa chute a été honteux et cou- « pable. Sans titre, sans pouvoir, et en violation de tous les principes , il « a livré la patrie et consommé su ruine. Il a été le jouet des hauts in- « trigants qui avaient besoin de discréditer, d’avilir, de perdre une des « grandes bases du système moderne; et il est vrai de dire qu’ils ont « complètement réussi, car je ne sache pas de corps qui doive s'inscrire « dans l'histoire avec plus d'ignominie que le Sénat. Toutefois, il est juste « encore d'observer que cette tache n'est pas celle de la majorité, et que « parmi les délinquants se sont trouvés une foule d’étrangers, au moins « indifférents désormais à notre honneur et à nos intérêts. »

Le Conseil d'Étal, lois de l'arrivée de M. le comte d'Artois, s'agita comme il put pour s’attirer son attention et capter sa bienveillance. Il lui fut présenté deux fois, et sollicita d'envoyer une députation à Compiègne au-devant du roi. Le lieutenant général du royaume répondit à cette dernière demande que le roi en recevrait volontiers les membres individuellement, mais qu’on ne devait pas songer à lui envoyer une députation. Il est vrai de dire que les gros bonnets, c'est-à-dire les chefs de section, étaient absents. Tout ce mouvement d'ailleurs n’avuit d'autre but que de tâcher de ne pas perdre le traitement , peut-être même d’être conservé. Ainsi le Conseil d'État lit tout aussitôt son adhésion aux résolutions du Sénat, évitant, à la vérité, toute expression qui eût pu être injurieuse pour l'Empereur : « Et vous l’avez signée? me dit l’Empereur. — Non,

» Sire, je refusai ma signature il cette adhésion, soutenant que c’était une * insigne folie que de prétendre demeurer successivement le conseiller et « l’homme de confiance de deux antagonistes ; et que d'ailleurs, si le vain- « queur s’v entendait bien, le meilleur gage il présenter à son attention » devait être la fidélité et le respect envers le vaincu. — El vous raisonniez « juste, » observa Napoléon.

Paroles vive». — Circon&Uncet caractéristique».

Ilmuoi lie 5.

Nous nous trouvions à peu près tous réunis auprès de l'Empereur dans le jardin. Ceux de la ville se plaignaient fort de la manière dont ils y étaient, ainsi que des vexations toujours renouvelées dont ils étaient l’objet. L’Empereur, qui, depuis près de quinze jours, avait vainement établi le système de ne rien traiter sur cet article que par écrit, comme lu manière la plus digne, la plus convenable et la plus propre à amener des résultats ; qui avait mèmearrèté une note à ce sujet, laquelle avait dû être remise depuis longtemps et ne l’avait jamais été, y revint plusieurs fois sous différentes formes, et quelques-unes assez piquantes. Tous les raisonnements et toutes les observations indirectes s'appliquaient au grand maréchal. Celui-ci finit par s’en fâcher, car quel bon naturel n'aigrissent pas les infortunes ! 11 s'exprima très-vivement ; sa femme , très-près de lu porte, désespérant de neutraliser l'orage, s'esquiva. Je pus observer alors combien toutes les impressions que pouvait créer cette circonstance se succédaient avec rapidité chez l’Empereur. La raison, la logique, on pourrait même dire le sentiment, dominèrent toujours. « Que vous n’ayez « point remis cette lettre, si vous la croyiez nuisible, disait-il, c’est un « devoir de l'amitié que vous me j>orlez; mais cela demandait-il un « retard de plus de vingt-quatre heures? Voilà quinze jours que vous ne « m’en parlez pas. Si ce plan était jugé mauvais, si lu rédaction en avait « été défectueuse, pourquoi ne pas me le dire? Je vous aurais réunis « tous pour la discuter avec moi. »

Nous demeurions tous arrêtés près du berceau, à l'extrémité de l’allée que l'Empereur parcourait seul devant nous, allant et venant. Dans un des moments où l’Empereur était le plus éloigné, le grand maréchal me dit : « Je crains de m'être exprimé inconvcnablcincut, et j’en suis bien « fàehé. — Nous allons vous laisser avec l’Empereur, lui dis-je ; vous le

Effectivement, le soir, l’Empereur, causant avec moi de sa matinée, disait : « C’était après nous être raccommodé avec le grand maréchal... « c’était avant l'algarade du grand maréchal; » et autres choses pareilles qui prouvaient tout a fait que cette circonstance n'avait rien laissé sur son cœur.

Sur les généraux «le l'armée (l'Italie. — Armée «le» anciens, Gcngiskan, rtc. — Invasions modernes. — Caractère «les romptérantft.

L’Empereur a été souffrant, et a travaillé beaucoup dans sa chambre. Il m’a dicté les portraits des généraux de l'armée d'Italie. Massèna, d’un rare courage et d'une ténacité si remarquable, dont le talent croissait par l’excès du péril ; qui, vaincu, était toujours prêt à recommencer, comme s’il eût été vainqueur.

Augereau, qui, tout au rebours, en avait toujours assez, était fatigué

« lui aurez bientôt fait oublier dès que vous serez seuls. » Et j'entrainai hors du jardin tout ce qui était la.

cl comme découragé par In victoire même. Toutefois Napoléon dit, dans sa dictée, que c’est Augereau surtout qui décida de la journée de Casti- (jlinne, et que, quelques torts que l'Empereur eût à lui reprocher par la suite, le souvenir de ce grand service national lui demeura constamment présent, et triompha de tout.

Serrurier, qui avait conservé toutes les formes de la sévérité d'un ancien major d'infanterie; honnête homme, probe, sûr, mais général malheureux.

Steingel, qui possédait si éminemment toutes les qualités d'un général d’avant-garde

Laharpe , grenadier par le coeur comme pur la taille, qui périt slmalheureusement. Vauliois, etc., etc.

Dans divers objets de la conversation du jour, je note ce que l’Empereur disait sur les armées des anciens. Il se demandait si l’on devait croire aux grandes armées dont il est question dans l’histoire. Il pensait que la plus grande partie des citations était fausse et ridicule. Ainsi il ne croyait l*as aux innombrables armées des Carthaginois en Sicile. « Tant de troui « pes, observait-il, eussent été inutiles dans une aussi petite entreprise ;

» et si Carthage eût pu en réunir autant, on en eût vu davantage dans « l’expédition d’Annibal , qui était d’une bien autre importance , et qui « pourtant n’avait pas au delà de quarante à cinquante mille hommes. » Ainsi il ne croyait point aux millions d’hommes de Darius et de Xercès, qui eussent couvert toute la Grèce, et se seraient sans doute subdivisés en une multitude d’armées partielles. Il doutait même de toute cette partie brillante de l’histoire de la Grèce; il ne voyait, dans le résultat de eette fameuse guerre |>ersique, que de ces actions indécises où chacun s'attribue la victoire. Xercès s’en retourna triomphant d'avoir pris, brûlé, détruit I Athènes ; et les Grecs exaltèrent leur victoire de n 'avoir pas succombé à ! Salnminc. » Quant aux détails pompeux des victoires des Grecs et des <■ défaites de leurs innombrables ennemis, qu'on n’oublie pas, observait « l’Empereur, que ce sont les Grecs qui le disent, qu’ils étaient vains , “ hyperboliques, et qu’aucune rhronique de Perse n’a jamais été produite i « pour assurer notre jugement par un début contradictoire. »

Mais l’Empereur croyait à l’histoire romaine, sinon dans tous ses déi tails, du moins dans ses résultats, parce qu’ils étaient des faits aussi patents 1 que le soleil. 11 croyait encore aux années de Gengiskan et de Tamerlan, | quelque nombreuses qu’on les ait prétendues, parce qu’ils traînaient à ! leur suite des |>euples nomades entière qui se grossissaient encore d’an très peuples dans leur route ; et il ne serait pas impossible, disait l’Empereur,

I) E S A I N T E - Il É I. É N E. 1 03

que l'Europe finit un jour de cette manière. Là révolution opérée par les Huns, et dont on ignore In cause, parce que la trace s'en perd dans le désert, peut se renouveler.

I.n Kussic est admirablement bien située pour amener une telle catastrophe. Elle peut aller puiser à son gré d'innombrables auxiliaires et les déverser sur nous ; elle trouvera tous ces peuples errants d’au tant mieux disposés, d’autant plus impatients, que le récit et les succès de ceux des leurs qui dernièrement ont exécuté chez nous des courses si heureuses et si productives auront frappé leur imagination et excité leur avidité.

De là la conversation a conduit aux conquêtes et aux conquérants ; et l' Empereur concluait que, pour être conquérant avec succès, il fallait nécessairement être féroce, et que, s’il eut voulu être féroce, il eût conquis le monde. J’ai osé nie permettre de combattre ces dernières paroles échappées sans doute à l'humeur du moment. J'ai osé représenter que lui. Napoléon, était précisément la preuve du contraire; qu'il n'avait point été féroce, et pourtant avait conquis le monde ; qu'avec de la férocité et nos mœurs modernes il n’eût certainement jamais été jusque-là. En effet, la terreur n’est plus aujourd'hui ce qui peut nous soumettre à un homme ; mais seulement de bonnes lois et la persuasion du grand caractère , la connaissance d'une énergie à toute épreuve dans celui chargé de les faire exécuter. Or telle avait été précisément, disois-je, la cause des succès de Napoléon, celle de la soumission et de l’obéissance des peuples.

La Convention fut féroce et inspira la terreur : on plia, mais on ne put la supporter. Si elle eût été un seul homme, on s’en fût bientôt défait ; mois c'était une hydre; et encore que de tentatives ne hasarda-t-on pas! que de dangers auxquels elle n'échappa que par miracle ! Elle fut obligée de s’ensevelir elle-même au milieu de ses triomphes!

Pour qu'un conquérant pût être féroce avec succès, il faudrait qu'il commandât à des soldais féroces eux-mêmes, et qu’il régnât sur des peuples sans lumières ; or, sous ce rapport , la Russie encore possède un avantage immense sur le reste de l'Europe ; elle a le rare avantage d’avoir un gouvernement civilisé et des peuples barbares ; chez eux les lumières dirigent et commandent, l'ignorance exécute et dévaste. Cn sultan turc ne saurait aujourd'hui gouverner longtemps aucune des nations éclairées de l’Europe ; l’empire des lumières serait plus fort que sa puissance.

ItltW**, projets, inslim.il ions polititpics. etc.

Mardi 7-

Le soir, l’Empereur et moi , nous promenant seuls , assez tard , dans

t 06 MÉMORIAL

l'allée inférieure devenue le lieu favori, je lui dis qu'une personne importante, dont les idées, les réciLs | suivaient être notre intermédiaire avec le monde régulateur, et influer sur notre destinée future, avait , avec des formes et des préalables assez significatifs, interpellé l'un de nous de lui dire en conscience ce qu’il croyait de l’Empereur, touchant certains objets politiques; s'il avait donné sa dernière constitution avec la véritable intention de la maintenir ; s’il avait renoncé de bonne foi à ses anciens projets du grand empire; s'il consentirait à laisser l’Angleterre jouir de la suprématie maritime; s’il ne lui envierait pas la tranquille possession de l’Inde; s’il ne se prêterait pas à renoncer aux colonies, et à acheter des Anglais seuls les denrées coloniales au véritable prix du commerce ; s’il ne s'unirait pas aux Américains, dans le cas de leur rupture avec l’Angleterre; s’il ne consentirait pas à l’existence d'un grand royaume en Allemagne, pour la maison d’Angleterre qui va perdre incessamment celui de la Grande-Bretagne, lors de l’accession au trône de la jeune princesse de Galles, ou, au défaut de l'Allemagne, s'il ne consentirait pas à laisser établir cette domination en Portugal, au cas que l'Angleterre s’en arrangeftt avec la cour du Brésil, etc.

Ces questions ne reposaient pas sur des idées vagues ou des opinions oiseuses ; le personnage les appuyait sur des faits positifs : « Nous avons « besoin, disait-il, d'une poix longue et durable sur le continent ; d’une « jouissance paisible de nos avantages actuels pour sortir de la crise « financière où nous sommes, et alléger la dette incommensurable sous « laquelle nous courbons : or, l’état présent de la France, ajoutait-il, « celui de l’Europe ne sauraient, avec les éléments actuels, nous pro- « curer ce résultat.

» Notre victoire de Waterloo vous a perdus ; mais elle est loin de « nous avoir sauvés; tous les hommes de lion sens, chez nous, tous « ceux qui peuvent échapper à l’influence momentanée des passions, le » pensent ou le penseront ainsi, etc., etc. »

L’Empereur doutait d'une partie de ce récit, et traitait le reste de rêverie; puis se ravisant, il me dit : « Eh bien! votre opinion? Allons, « Monsieur, vous voilà au Conseil d’État ! — Sire, disais-je, on se permet « souvent de rêver sur les matières les plus graves, et, pour être empri- « sonné à Sainte-Hélène, il n'est pas défendu de composer des romans, » j'en vais donc faire un. Pourquoi pas un mariage politique des deux « peuples, où l’un porterait l'armée en dot et l'autre la (lotte? idée folle « sans doute aux yeux du vulgaire, trop hardie peut-être aux yeux des » gens plus exercés, et cela parce qu’elle est tout à fait neuve et hors de

DE SAINTE-HÉLÈNE. t«*

« toute routine, mais pourtant dans le genre de ces créations imprévues, « lumineuses, utiles, qui caractérisent Votre Majesté, qu'elle seule peut « faire écouter et savoir accomplir.

■ Comment, disais-jc, allant sans doute nu delà des idées de l’inlerlo- » cuteur anglais lui-inéme. Votre Majesté ne donnerait pas demain, si « c'était en son pouvoir, tous les vaisseaux français pour racheter à la « France la Belgique et la rive du Rhin? Elle ne donnerait pas cent ein- « qualité millions pour recevoir des dizaines de milliards? Et quel mar- » ché du reste que celui qui procurerait aux deux peuples à la fois l’objet « pour lequel l'un et l'autre se ruinent et s'entr’égorgent sans cesse de- « puis tant d'années ! marché qui réduirait ces deux peuples h avoir réel- « lement besoin l'un de l'autre, au lieu d’ètre entretenus en une perpé- « tuelle inimitié? Ne serait-ce donc rien pour la France, reçue désormais

• dans toutes les colonies anglaises sur le pied des Anglais mêmes, que

• d'avoir ainsi sans coup férir la jouissance du commerce de toute la » terre? Ne serait-ce pas tout pour l'Angleterre que de s’assurer de son « côté lu souveraineté des mers, l’universalité du commerce, pour l'ob- « tention et la conservation desquelles elle se met sans cesse en péril, en « attachant désormais pour toujours à ce système la France, devenue le « régulateur, l’arbitre même du continent?

« A l’abri désormais de toute crainte, et forte do toutes les forces de « sa compagne, l'Angleterre licencierait son armée pour prix du sacrifice « que la Fiance ferait de sa (lotte; elle pourrait même aussi réduire de « beaucoup le nombre de ses vaisseaux ; alors elle paierait sa dette, allé- « gérait ses peuples; elle prospérerait; et, loin de jalouser la France à « l'avenir, on la verrait, une fois que le système seiait compris et que les « passions auraient fait place aux vrais- intérêts, on la verrait travailler

• clle-mémeà son agrandissement continental, puisque la F’ranee ne serait « plus alors que l'avant-garde dont elle, l'Angleterre, demeurerait les « ressources et la réserve.

« L’unité de législation politique des deux peu pies , leurs intérèLs com- « muns, des résultats si visiblement avantageux, achèveraient de suppléer » dans ce plan à ce que les passions des gouvernants pourraient présenter » d’obstacles ou de difficultés, etc., etc. »

L'Empereur m'écouta, mais ne répondit rien : rarement il se laisse pénétrer ou se prête il des conversations politiques. 11 était fort tard, il se retira.

• !/ Empereur fait renvoyer le» chevaux.

Mrrcmli 8, jeudi 9-

Je suis allé d'assez bonne heure chez M. Baleombe lui porter mes

ML MO lll Al.

ItiS

lettres pour l'Europe; un bâtiment allait partir. J’y rencontrai l'officier j chargé de notre garde. Frappé de l’état d'affaissement où j'uvais vu ' l’Kmpereur la veille, et du besoin extrême qu’il avait de prendre quelque exercice, je dis à cet officier que je soupçonnais le motif qui empêchait [ l’Empereur de sortir à cheval, que j’allais lui parler avec franchise, et i avec d’autant plus do facilité que j’appréciais tout à fait lu manière délicate dont il remplissait son office auprès de nous. Je lui demandai donc quelles étaient ses instructions, et ce qu’il ferait si l’Empereur venait à se promener à cheval autour de la maison, lui faisant sentir la répugnance qu’il devait naturellement avoir pour tout ce qui était propre ù lui rappeler à chaque instant la réclusion où il se trouvait; l’assurant, du reste, qu’il n’y avait rien qui lui fût personnel, et que si l’Empereur avait envie d’entreprendre de longues courses, j’étais persuadé qu’il le ferait demander de préférence pour en être accompagné. I.’oflicier me répondit que ses instructions étaient de suivre l’Empereur; mais que, se faisant une loi de lui être le moins désagréable possible, il prenait sur lui de ne pas l’accompagner.

A déjeuner, je fis parla l’Empereur de ma conversation avec le capitaine. 11 me répondit que c’était bien à lui sans doute, mais qu’il n'en profiterait pas, n'étant pus dans ses principes de jouir d’un avantage qui pourrait compromettre un officier.

Celte détermination fut trop heureuse ; entrés le soir chez nos hôtes, le capitaine me prit ù part pour me dire qu'ayant été à la ville dans In journée (varier ù l'amiral de notre conversation du matin , il lui avait été enjoint de se conformer ù ses instructions. Je ne pus m’empêcher de répondre avec vivacité que j’étais sùr que l'Empereur allait ordonner le renvoi immédiat des trois chevaux qu’on avait mis à notre disposition. L’officier, auquel je fis connaître, du reste, la réponse que l'Empereur m'avait faite le matin ù son sujet, me dit qu’il pensait aussi que c’était très-bien de renvoyer les chevaux, qu’il n’y avait rien de mieux à faire; réponse que je crus dictée par l'humeur qu’il éprouvait lui-même du rôle qu'on lui imposait.

Eu sortant de chei nos hôtes, l’Empereur continua de se promener dans l’allée. Je lui appris ce que venait de me dire l'officier anglais. On , eut dit qu’il s’y attendait ; mais je ne m'étais pas trompé, il m'ordonna de faire renvoyer les chevaux. Comme ce contre-temps m’avait été fort sen- : sible, je lui dis, avec un peu de vivacité peut-être, que s’il le permettait j'allais rentrer auprès de l’officier pour qu’il eût à remplir sa volonté surle-champ. A quoi il répondit, avec une gravité et un son de voix tout par-

madame Balcomhe leur ayant dit fort rudement de s'éloigner, l'Empereur s’y est opposé, disant: •• Hespect au fardeau. Madame! >A ces mots, madame Stuart, i]ui n’avait cessé de chercher avidement à la dérobée les traits et la physionomie de l'Empereur, laissa échapper tout bas à sa voisine : « Mon Dieu , que voilà une ligure et un caractère bien différents « de ce qu’on m’avait dit! »

ticuliers:» Non, Monsieur, point d'humeur; rarement on fait bien dans cette situation : il faut toujours laisser s'écouler la nuit sur l'injure delà veille. »

Hr»|Mrl au fariltaii. V«*ir«di 10.

Aujourd'hui, après nos travaux ordinaires, l'Empereur, prenant une direction nouvelle, est allé sur la route de la ville jusqu'au point d’où l’on aperçoit la rade et les vaisseaux. Au retour il a été rencontré dans le chemin par madame Balcombe, la maîtresse de notre maison, et une madame Stuart, jeune femme de vingt ans, fort jolie, retournant de Itomhay en Angleterre. L’Empereur a causé avec elle des mœurs, des usages de l’Inde, des désagréments de la mer, surtout pour les femmes; de l'Ecosse, patrie de madame Stuart; beaucoup d'Ossian, et l'a félicitée de ce que le climat de l'Inde avait respecté sou teint d' Écosse.

Des esclaves, chargés de lourdes caisses, ont croisé notre roule;

'Empereur s'attachait chaque jour davantage à l'allée inférieure de nos voisins, il s’y rendait avant et après son diner; là, nous marchions des heures entières; ce qui se prolongeait parfois fort avant dans la nuit quand la lune nous éclairait. C’est là qu'à sa lueur et à la douce température du moment, nous oubliions la chaleur brûlante du jour. Jamais l’Empereur n’était plus causant ni ne, se trouvait de distraction plus complète. C’est dans la longueur et l’abandon de ces conversations qu’il se plaisait à raconter son enfance, les premières années de sa jeunesse, les sentiments et les illusions qui d’or-

Gommai ton tir minuit, au clair dr lune, rtc. — la* tlcui liiipCi-alrii'r». - Mariagr tir tlarir-lami*r - Sa maison. Dut hrw rir llnnlrltello. ftlailatnr tir Mt>ulrs<|iiiou. — Institut tir MrtKltm. - Sentiment* tir la maison tl'AutricItr |NMir Na|»olCou. —

Anrcilotr* recueillie* ni AlIrmaRne tle|Kii* mon rrttiur rn Kuro|ir.

dinairc les embellissent; enfin les détails de sa vie privée depuis qu'il avait joué un rôle sur la grande scène du monde. J'ai reporté ailleurs ee que j'ai cru pouvoir en répéter. Il semblait parfois embarrassé d’avoir parlé trop longuement, et d’avoir exprimé des choses trop minutieuses, et me disait alors ; « Mais à votre tour à prissent, un peu de vos histoires • aussi; vous n'èles pas conteur. » Je n'avais garde, j’eusse trop craint de perdre quelque chose de ee qui m’attachait si vivement.

C’est dans une de ces promenades nocturnes que l'Kmpereur disait qu’il avait été fort occupé dans sa vie de deux femmes très-différentes : l’une était l'art et les grâces; l’autre l'innocence et la simple nature : et chacune, observait-il, avait bien sou prix.

Dans aucun moment de la vie la première n'avait de positions ou d’altitudes qui ne fussent agréables ou séduisantes ; il eût été impossible de lui surprendre ou d’en éprouver jamais aucun inconvénient ; tout ce que l'art |a>ut imaginer en faveur des attraits était employé par elle, mais avec un tel mystère, qu'on n’en apercevait jamais rien. L'autre, au contraire, ne soupçonnait même pas qu'il put y avoir rien à gagner dans d'innocents artifices. L’une était toujours à côté de lu vérité, son premier mouvement était lu négative; la seconde ignorait la dissimulation, tout détour lui était étranger, la première ne demandait jamais rien à son mari, mais elle devait partout; lu seconde n'hésitait pas a demander quand elle n'avait plus, ce qui était fort rare : clic n'aurait pas cru pouvoir jamais rien prendre sans payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient lionnes, douces, fort attachées à leur mari. Maison les a déjà devinées sans doute, et quiconque les a vues reconnaît les deux impératrices.

L'Empereur disait qu’il les avait constamment trouvées de l'humeur la plus égale, et d’une complaisance absolue.

Le mariage de Marie-Louise s’accomplit à Compïègne, immédiatement après son arrivée. L’Empereur, déroutant toute l'étiquette convenue, alla au-devant d’elle, et monta déguisé dans sa voiture. Elle fut agréablement surprise quand elle vint à le connaître; on lui avait toujours dit que Berthier, qui était venu l'épouser par procuration à Vienne, était, pour la figure et l'âge, l'exacte ressemblance de l'Empereur : elle laissa échapper qu’elle y trouvait une heureuse différence.

L’Empereur voulut lui épargner tous les détails de l'étiquette domestique en usage dans pareille circonstance; on l’en avait, du l'este, soigneusement instruite à Vienne. L’Empereur, pour ce qui le regardait personnellement, lui demanda quelles instructions elle avait reçues de ses grands parents. Delre à lui tout à fait, et de lui obéir en toutes

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