‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 17 sur 51 · MKMOHIAI · texte numérisé non relu

MKMOHIAI

venir sur Unie et les rives du Hhin, détruire, saisir les derrière des alliés, et leur couper toute retraite en France.

L'Empereur, il l’ile d'Elbe, dédaigna toute communication avec le roi I de Naples ; mais, )iarlant pour la France, il lui écrivit qu’allant prendre possession de son trône, il se plaisait à lui déclarer qu'il n’était plus de passé entre eux ; qu'il lui pardonnaitsa conduite dernière, lui rendait sa bienveillance, lui envoyait quelqu’un pour lui signer In garantie de ses États , et lui recommandait, sur toute chose, de se maintenir en bonne intelligence avec les Autrichiens, et desecontenterdelescontenirdans le cas où ils voudraient marcher sur la France. Murat, en ce moment , toul au sentiment de sa première jeunesse, ne voulut ni garantie ni signature : la parole de l’Empereur, son amitié, lui suffisaient, s'écria-t-il; il prouverait qu'il avait été plus malheureux que coupable. Son dévouement, son ardeur, allaient, disait-il, lui obtenir l'oubli du passé.

« Mais il était dans la destinée de Murat, disait l'Empereur, de nous faire ( « du mal. 11 nous avait perdus en nous abandonnant, et il nous perdit en

•i prenant trop chaudement notre |iarti : il no garda plusaucune mesure :

« il attaqua lui-mèinc les Autrichiens sans plan raisonnable, sans moyens « suffisants, et il succomba sans coup férir. »

Les Autrichiens, délivrés de cet obstacle, s'en servirent comme de raison ou de prétexte pour en augurer des vues ambitieuses dans Napoléon reparaissant sur la scène. C'est ce qu'ils lui objectèrent constamment toutes les fois qu’il leur protesta de sa modération.

L'Empereur, avant la circonstance malheureuse des hostilitésde Murat, avait déjà noué quelques négocia lions avec l’Autriche. D’autres États inférieurs, que je crois inutile de nommer, lui avaient fait dire qu'il pouvait compter sur leur neutralité. Nul doute que la chute du roi de Naples n'ait donné aussitôt une autre tournure aux affaires.

On a essayé de faire |msscr Nnpoléon pour un homme terrible, implacable: le vrai, c'est qu'il était étranger à toute vengeance, et ne savait pas conserver de rancune, quelque mal qu'on lui eût fait. Son courroux, d'ordinaire, s'exhalait par des sorties violentes, et c'était la toul. Ceux qui le connaissaient le savaient bien. Murat l'avait outrageusement trahi; on vient de lire qu'il l'avait jierdu deux fois , et cependant c'est à Toulon que Murat accourt chercher un nsile. « Je l'eusse amené à Waterloo, nous ■ disait Nnpoléon ; mais l'armée française était tellement patriotique, si « morale, qu'il est douteux qu’elle eût voulu supporter le dégoût et : « l'horreur qu'avait inspirés celui qu’elle disait avoir trahi, perdu la « France. Je ne me crus pas assez, puissant pour l'y maintenir, et pourtant

DE SAINTE-IIÉI.KNE. 539

« ilnouseùt valu peut-être la victoire; car que nous fallait-il dans certains « moments de la journée? enfoncer trois ou quatre carrés anglais : or,

• Murat était admirable pour une telle besogne; il était précisément I » l'homme de la chose; jamais à la tète d’une cavalerie on ne vit qucl-

« qu'un de plus déterminé, de plus brave, d'aussi brillant.

« Quant au |wrullèle des circonstances de Napoléon et de Murat , celui a de leur débarquement respectif en France et sur le territoire de Naples,

* il n’en saurait exister aucun, disait l'Empereur ; Murat n'avait d'autre

* bon argument dans sa cause que le succès , et il était purement chimé-

« riqueau moment où et de la manière dont il l'a entrepris. J'étais l'élu?

» d'un peuple, j’étais le légitime dans leurs doctrines nouvelles; mais » Murat n’était point Napolitain ; les Na|>olitains n'avaient jamais élu » Murat ; était-il à croire qu'il pût exciter parmi eux un bien vif intérêt ? j [ » aussi sa proclamation est-elle tout à fait fausse et vide de choses. Ferdi- j « nand de Naples (levait et |>ouvait ne le préscnterque comme un fauteur 1 | « d'insurrection ; c'est ce qu'il a fait, et il l'a traité en conséquence.

I « Quelle différence avec moi! continuait Napoléon. Avant mon arrivée,

« toute la France était déjà pleine d’un même sentiment. Je débarque, et « ma proclamation n’est pleine que de ce même sentiment : chacun y lit I « ce qu'il a dans le cœur. La France était mécontente, j'étais sa ressource; '

■ les maux et le remède furent aussitôt en harmonie : voilà toute lu clef « de ee mouvement électrique, sans exemple dans l'histoire. Il prit sa « source uniquement dans la nature des choses ; il n'y eut point de conspi-

[ « ration, et l’élan fut général; pas une parole ne fut portée, et tout le

I « monde s'entendit. Les populations entières se précipitaient sur le pas- ! « sage du libérateur. Le premier liataillon que j'enlevai de ma personne

« me valut aussitôt la totalité de l'armée. Je me trouvai porté jusqu’à « Paris; le gouvernement existant, tous ses agents disparurent sansef-

• forts, comme les nuages se dissipent à la vue du soleil. El encore eussé- « je succombé, terminait l'Em|>erour, encore fussé-je tombé dons les

■ mains de mes ennemis, je n'étais pus purement un chef d'insurrection ;

» j'étais un souverain reconnu de toute l'Europe; j'avais mon titre, ma » bannière , mes troupes; je venais faire la guerre à mon ennemi. »

Portier, l'trdiiiand. - Tableaux de l’Atlas.

Vrndrexli U.

Dans des gazettes que je traduisais à l’Empereur, j'ai trouvé l'histoire f de Porlier ; c'était un des chefs les plus remarquables des fameuses ■ guerrillas. Il venait d'essayer d'en appeler à la nation contre la tyrannie , 1 | de Ferdinand; mais il avait échoué, avait été pris et pendu.

L'Empereur a dit : * Je ne suis pas du tout surpris de eette tentative en « Espagne : à mon retour de Elle d'Elbe, ceux des Espagnols qui s’étaient <> montrés les plus acharnés contre mon invasion, qui avaient acquis le « plus de renommée dans la résistance, s'adressèrent immédiatement à « moi : ils m’avaient combattu, disaient-ils, comme leur tyran ; ils vej > noient m’implorer comme un libérateur. Ils ne me demandaient qu’une « légère somme, disaient-ils, pour s'affranchir enx-mèmes, et produire « dans la Péninsule une révolution semblable à la mienne. Si j'eusse « vaincu à Waterloo, j'allais les secourir. Celte circonstance m’explique « la tentative d’aujourd'hui. Nul doute qu'elle ne se renouvelle encore. « Ferdinand, dans sa fureur, a beau vouloir serrer avec rage sou sceptre, « un de ecs beaux matins il lui glissera de la main comme une anguille. >

Les gazettes finies, l'Empereur, dans son oisiveté, feuilletait mon ntlus ; j'ai eu la grande satisfaction de le voir enfin s'arrêter sur les tableaux généalogiques, ce que je désirais depuis bien longtemps, car il les passait toujours. J’ai analysé devant lui, sur le tableau d'Angleterre, la fameuse guerre de lu Pose rouge et de la Rose blanche, inintelligible pour le grand nombre des lecteurs sans le secours de pareils tableaux. Il a été frappé de leur utilité, et s’est mis alors à en parcourir un grand nombre d’autres ; il remarquait , à celui de Russie , qu'il serait bien difficile, sans un tel secours, de suivre l'ordre irrégulier de succession des derniers souverains ; et il a été fort surpris , à celui de France , de la démonstration singulière qu'en dépit de sept ou huit applications de la loi salique Louis \ VI eût encore régné comme si cette loi salique n'eût point existé.

L’Em|M'reur s'arrêtait beaucoup sur l'encadrement rigoureux et complet de ces tableaux ; il 11e revenait pas de la quantité de points de ralliements qui s'y trouvaient indiqués en un aussi petit espace : l’ordre numérique du souverain, son degré de génération, l’ensemble de toute sa parenté, etc. , etc. , et il me répétait alors ce qu'il m’avait déjà dit ou à peu près, que s'il les eût bien connus dans le temps il m’eût fait venir pour obtenir de moi un format plus commode, moins coûteux , et en faire la pâture des lycées.

Il ajoutait’qu'il eut voulu voir toutes les histoires réimprimées avec de tels documents à l'appui , pour leur intelligence. Je lui disais que j’avais I eu la même idée, qu'elle avait déjà été exécutée sur l'histoire d'Angleterre par Hume, et que , sans nos derniers événements, elle l’allait l'être I sur l'histoire d'Allemagne de Pfeffel , sur celle de France de llénaut , et : sur une histoire des trois couronnes du Nord, etc.

i Sur les quatre heures, j'ai présenté à l'Empereur le capitaine de la

Thibaint , qui partait le lendemain pour l'Europe, et le colonel Mucoy, du régiment de Ceylan. Ce brave soldat semblait un monument mutilé : il avait iine jambe de moins, un coup de sabre lui traversait le front,

d’autres cicatrices couvraient son visage. 11 était tombé sur le champ de bataille en Calabre, et demeuré prisonnier du général Parthonaux. L'Empereur lui lit un accueil tout particulier; on pouvait voir qu'il y avait sympathie réciproque. Le coIonel'Macoy avait été major du régiment corse que commandait le nouveau gouverneur que nous attendons. Ce colonel disait h quelqu'un qu'il trouvait un homme tel que l'Empereur bien mal traité ici , et qu’il supposait au général Lowe trop d'élévation pour ne pas penser que sa seule acceptation du gouvernement de l’ile annonçait qu'il y viendrait améliorer notre condition.

L'Empereur est ensuite monté à cheval. Nous avons remonté notre vallée accoutumée, et ne sommes rentrés que vers les sept heures. L'Empereur a continué de se promener dans le jardin ; la température était des plus douces, le clair de lune charmant; le beau temps était revenu tout à fait.

Sur l'Êgypte.— Ancien projet aur it* Ml.

Stninll 10.

A présent l'Empereur allait couramment dans son anglais; et, à l'aide du dictionnaire, il eût pu, à toute rigueur, se passer de moi. Ses progrès décidés le ravissaient. La leçon s'est passée aujourd'hui à lire, dans V Encyclopédie britannique, l'article du Nil, dont il prenait occasion-

licitement quelques notes pour ses dictées nu grand maréchal. Il s'y est trouvé une citation dont jadis j'avais entretenu l’Empereur, qu’il avait jusque-là regardée comme nhsurdc. Le grand Alburquerque pro|x>sait nu mi de Portugal de détourner le Nil , avant son entrée dans la vallée d’Égypte, et de le rejeter dans la mer Rouge, ce qui eût rendu l’Égypte un désert impraticable, et consacré le cap de Bonne-Es[>éraiice pour la route uuique du grand commerce des Indes. Bruce ue croit pus cette | gigantesque idée entièrement impossible, elle frappait singulièrement l’Empereur.

Sur les cinq heures, l’Empereur est monté en calèche ; la promenade a été extrêmement agréable; la précaution d’avoir fait abattre quelques arbres a triplé l’espace primitif, en créant plusieurs circuits naturels, i Au retour, on a profité de la belle soirée (mur se promener longtemps dans le jardin; la conversation a été des plus intéressantes, les sujets étaient grands et profonds : c’était sur les diverses religions, l’esprit qui les avait dictées; les absurdités, les ridicules dont on les avait entremêlées , les excès qui les avaient dégradées , les objections qu’on leur avait opposées : l’Empereur a traité tous ces objets avec sa supériorité ordinaire.

t iiiformilr. — Ennui. - Solitude de l'Empereur. — Caricature»,

llinuiu'lw 1 1 .

L’Empereur a lu aujourd'hui l'article Egypte, en anglais, dans l'Encycloptdie britannique , et en a recueilli des notes qui ne laissent pas que de lui être utiles pour sa campagne d’Égypte. Cette circonstance lui est très-agréable, et lui fait répéter plusieurs fois le jour combien il se trouve heureux de ses progrès; il est de fuit qu’il peut maintenant lire tout seul.

Sur les quatre heures, j’ai suivi l’Empereur dans le jardin. Nous y I avons marché seuls |>cndunt quelque temps : bientôt après on est venu nous rejoindre. La tcni|>érnture était fort douce. L'Empereur u fait observer le calme de nôtre solitude : c'était dimanche, tous les ouvriers étaient au loin. Il a ajouté qu'on ne nous accuserait pas du moins de dissipation ni d'ardentes poursuites des plaisirs; en effet, il est difficile d'imaginer plus d'uniformité et plus d'absence de toute diversion.

L’Empereur soutient cette situation d'une manière admirable; il nous surpnssc tous de beaucoup par l’égalité de son caractère et la sérénité de son humeur. Il était difficile d’ètre plus sage et plus tranquille que lui, remarquait-il. Il se couchait a dix heures, ne se levait ou plutôt ne paraissait qu'à cinq ou six heures du soir. Sa vie extérieure n’était donc

Il K S A I NTK — H Kl. È > K. •>«

guère , disait-il , de plus de quatre heures ; e' était celle du prisonnier qu'on tire chaque jour de son cachot pour le laisser respirer un peu. Mais que de pensées dans son long intérieur ! que de travaux mèmel Et, au sujet du travail, l'Empereur disait qu'il se trouvait aussi Tort qu’il l'avait jamais été; qu'il ne se sentait ni flétri ni usé en quoi que ce fût; qu'il s'étonnait lui-mème du peu d'effet sur lui des grands événements dont il avait été dernièrement l'objet. C'était du plomb, disait-il, qui avait glissé sur le marbre; le poids avait pu comprimer le ressort, mais n'avait pii le briser : il s'était relevé avec toute son élasticité. L'Eni|iereur ajoutait n'imaginer personne au monde qui eût mieux plié que lui sous la nécessité sans remède; et c’est là , disait-il, le véritable empire de la raison, le vrai triomphe de l'Ame.

L'heure de la calèche est arrivée. En allant la joindre, l'Empereur a aperçu la petite Hortense, la tille de madame Bertrand, qui lui plaît beaucoup. Il l'a fait venir, l'a embrassée tendrement deux ou trois fois, et a . voulu la prendre en voiture avec le petit Tristan de Montholon. Durant

la course , le grand maréchal , qui venait de parcourir les journaux arrivés , racontait divers bons mots et caricatures qu'il y avait trouvés. Il nous en citait une assez piquante. Deux actions composaient le tableau : l'une était .Napoléon donnant à la princesse d'Ilatzfeld, pour la jeter nu feu, la lettre dont In disparition sauvait son mari. Au bas était : 'Acte

tyrannique d'un usurpateur. Le pendant était de toute autre nature : j

c'était madame de Labédoyèrc et son fils, prosternée aux pieds du roi qui la repoussait, tandis qu'on fusillait à quelques pas son mari ; et au bas était éerit : Acte paternel de la légitimité.

Cela nous a conduits à raconter à l’Empereur la foule de caricatures dont nous avions été inondés après lu restaurution. Il en était lieaueoup qui l’ont fort amusé; une surtout l’a fait sourire : c’était le château des Tuileries. Une troupe d’oies et de dindons entrait dandinant , par la grande porte, dans le palais, poussée par un cercle de soldats de toutes nations et de toutes armes : au même instant sortait des fenêtres supérieures un aigle aux ailes étendues, s’éloignant d’un vol fier et rapide;

, et sur le fronton se lisaient ees seuls mots : Changement de dynastie.

L’Empereur a observé que si les caricatures vengeaient quelquefois le malheur, elles harcelaient sans cesse le pouvoir. Et combien n’en a-t-on pas fait sur moi! disait-il. Alors il nous en a demandé quelques-unes. Parmi toutes celles que nous avons citées , il a fort applaudi celle-ci, comme fort jolie et d’un fort bon goût : c’était le vieux George III qui, ! de sa côte d’Angleterre, jetait , en colère, à la tète de Napoléon, sur la rive opposée, une énorme lietterave, en disant : Va te faire sucre!

Longue course i pied de f Empereur.

Page 1