‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 18 sur 51 · I.nndi · texte numérisé non relu

I.nndi

Vers les quatre heures, l’Empereur se promenait dans le jardin. La température était des plus agréables; chacun de nous se récriait sur ce que c’était une de nos belles soirées d’Europe : nous n’avions encore rien éprouvé de pareil depuis notre arrivée dans Elle. L’Em|iercur a fait demander la calèche, et, comme par diversion, il a voulu laisser là nos arbres à gomme, |>our aller, par le chemin qui conduit chez le grand maréchal, prendre la route qui contourne le bassin supérieur de notre vallée favorite, et gagner, si c’était possible , le site appartenant à une demoiselle Masson, qui est sur le revers opposé en face de Longwood. Arrivé chez madame Bertrand , l’Empereur l’a fait monter dans sa calèche, où se trouvaient déjà madame de Montholon et moi; lerestesuivait à cheval : nous étions tous réunis. A quelques pas de cliéz madame Bertrand, nu poste militaire même qui s’y trouve établi, le terrain était fort à pic et très-inégal. Les chevaux se sont refusés, il a fallu descendre, la barrière s’est trouvée à peine suffisante pour lu largeur de la voiture ; mais les soldais anglais sont accourus, et, de tout cœur, l’ont, en un

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instant. Tait franchir à force île liras. Dépendant, une fois dans le nou-

veau bassin, la promenade à pied était si agréable, que l'Empereur a voulu la continuer. Au bout de quelque temps, comme le jour baissait, il a voulu que la calèche allât seule reconnaître le chimin jusqu'à In porte de mademoiselle Masson, tandis que nous continuerions à marcher. La soirée était réellement des plus agréables. La nuit élait venue, mais il faisait le plus beau clair de lune possible. Kotre promenade pouvait réveiller le souvenir de celles autour de nos châteaux en Europe, dans les belles soirées d’été.

La calèche revenue, l'Empereur n'a point voulu y monter encore ; il l’a envoyée attendre chez madame Bertrand , et , quand il y a été rendu, il a voulu continuer encore à pied jusqu'à l.ongwood, où il est | arrivé très-fatigué. Il avait marché près de six milles , ce qui est beaucoup pour lui , qui n'a jamais été marcheur à aucune époque de sa vie.

PoHl»|iii' de l'Kmpfrrur Mir le* affaire* de Vraiio . — Sa |irSiliction tur les ButirUm*.

Mardi 13 ni hwnIi I".

A six heures du matin, l'Empereur est monté à cheval. Nous avons

fait le tour du parc, en commençant dans la direction de notre vallée, et en venant gagner le chemin qui conduit du camp chez le grand maréchal. Devant la porte de celui-ci , s'est arrêté et mis en ligne, pour nous laisser passer, un gros de cent cinquante à deux cents matelots du JVorthumberland, qui , chaque jour, portent des planches ou des pierres pour

le service de Ixmguood ou du camp. L'Empereur a parlé aux officiers, et a souri avec plaisir il nos anciens compagnons ; ils avaient l'air ravi de le voir.

J'ai déjà dit que, de temps à autre, nous recevons des journaux de l'Europe qui nous occupent diversement, et amènent toujours à la fin quelques tableaux vifs et animés de la port de l'Empereur. Il trouvait aujourd'hui qu'en résumé l'état de la France ne s’était point amélioré. « Les Bourbons, répétait-il, n’avaient eu cette fois d'autre parti que « celui de la sévérité. Quatre mois étaient déjà écoulés; les alliés al- « laient repartir; on n'avait pris encore que des demi-mesures; l’affaire « demeurait mal embarquée. Un gouvernement, disait-il, ne peut vivre « que de son principe; il est évident que celui-ci est le retour aux vieilles « maximes : il fallait le faire franchement. Les Chambres surtout, dans « cette circonstance, seront fatales; elles inspireront au roi une fausse « confiance, et n'auront aucun poids sur la nation. Bientôt le roi n'aura

» plus aucun moyen de communication avec elle ; ce ne sera plus la même

■ religion ni le même langage. Il ne sera personne qui ait le droit de dé-

| « tromper le peuple sur les absurdités qu'il plaira au premier venu de

« lui débiter, lorsqu'on voudra lui faire croire qu’on veut empoison- « ner les sources, faire sauter le territoir'e, etc., etc... » L’Empereur concluait qu'il y aurait quelques exécutions juridiques, et un extrême désir de réaction; qu’elle serait assez forte pour irriter, pas assez pour soumettre , et que, tôt ou tard , une éruption volcanique finirait par en- (jloutir le trône , ses alentours et ses partisans, « Si les destinées ont réglé « que les Bourbons régneront, disait-il, ce ne sera toutefois que dans • quelques générations qu'ils en acquerront la certitude. Quant à pré- « sent, ils sont sans doute bien plus mal situés que l’année dernière. « Alors on pouvait, à toute rigueur, les présenter comme médiateurs « entre les puissances et le pays; ils n’avaient pas contribué directement " au déchirement de la patrie, à la flétrissure de la gloire nationale. Mais « cette fois ils étaient les alliés de nos ennemis. Ils sont rentrés sur les « cadavres et les décombres qu’ils ont provoqués, dont ils se sont réjouis;

■ ils ont ruiné la nation, ses forces, sa gloire, ses monuments, et n'ont « pas craint de partager ses dépouilles avec les ennemis, et de se réserver « la honte et le mépris en partage. Aux yeux de toute la France, ils ont « cessé d'être Français, ils se sont proscrits eux-mêmes. »

Quant à l’Europe, elle semblait à l'Empereur aussi enflammée qu'elle l’avait jamais été. Elle avait anéanti la France; mais la résurrection de celle-ci pouvait venir un jour de l'explosion des peuples, que la politique des souverains, du reste, était des plus propres à aliéner. Elle pouvait venir encore de la querelle prochaine des puissances entre elles, ce qui très-probablement finirait par avoir lieu.

Peinture du bonheur domcMlqm: par l'Empereur. — liHii demoiselle» de Nie. —

1/ Empereur soufTraiil.

Din.iDtiir |B. lundi 19

L'Empereur m'a fait appeler sur les dix heures; il venait de rentrer. Il m’a appris qu'il avait été à cheval vers les six heures, mais qu'il n’avait pas voulu qu'on troublât le sommeil de Son Excellence. Le déjeuner est venu , il était détestable ; je n'ai pu m'empêcher de le remarquer. 11 m'a plaint d’en faire un aussi mauvais, et m'n dit qu’il était vrai qu’il fallait J avoir faim pour pouvoir le manger.

Sur les cinq heures, l'Empereur a été se promener nu jardin. Il s'est j mis à peindre le bonheur du particulier honnête et aisé, jouissant paisi-

s*x MÉMORIAL

blement, dans le fond de sa province, des champs et de la maison qu'il a reçus de ses pères. Rien assurément n'était plus philosophique; nous n'avons pu nous empêcher de sourire à un tahlcnu si («lisible , ce qui l’a fait pincer les oreilles de l’un de nous. « Du reste, a-t-il continué, ce “ bonheur ne peut guère aujourd'hui se connaître en France que par « tradition ; la révolution a tout bouleversé; elle en a privé les anciens,

« et les nouveaux sont encore neufs à celte jouissance; ce que je viens j • de peindre n’existe plus. » F.l il faisait alors l'observation qu’être privé de sa chambre natale, du jardin qu'on avait parcouru dans son enfance,

I ‘ n'avoir pas l'habitation paternelle, c'était n'avoir point de patrie. J’ajoutais que perdre la demeure qu’on s'était créée après le naufrage, la maison qu'on avait partagée avec sa femme, celle où l’on avait donné J J le jour ii ses enfants, c’était encore perdre sa seconde patrie. Que de I monde en était là! ! ! et quelle époque avait été la notre! ! !

l,e soir, pendant le dîner, on a parlé de deux demoiselles de l'ile, dont l'une est grande, fort belle et très-agaçante; l'autre, beaucoup moins i jolie, mais douce dans ses manières, d'une grâce et d’une tenue parfaites. ! Tous les avis se partageaient. 1,’Empereur, qui ne connaissait que la première, tenait fortement pour elle. Quelqu'un a pris la liberté de lui dire que s’il voyait la seconde, elle ne lui ferait pas changer d’opinion. Cela ne lui a passufti, il a voulu que ce quelqu'un exprimât son propre choix . celui-ci a répondu qu'il était de beaucoup pour la seconde; ce qui a paru contradictoire ; l'Empereur a voulu l'explication. « C'est, ai-je répondu,

« que si je voulais acheter une esclave je me fixerais sur la première ;

•> mais que, si je trouvais quelque bonheur à le devenir moi-même, je , | « m'adresserais à la seconde. — C’est donc à dire, a repris vivement

* l'Empereur, que vous me croyez de mauvais goût et de mauvais ton ?

* — Non, Sire, mais je soupçonne à Votre Majesté des dispositions difi « férentes des miennes. » Il a ri et n’a pas contredit.

lœ 19, de fort bon matin, l’Empereur est sorti pour monter à cheval ; il était à pci ne six heures, et pourtant j'étais tout prêt, j'avais donné ordre qu’on m'éveillât ; il a été surpris de me voir là et de me trouver si diligent.

Nous avons erré dans les bois à l'aventure , nous étions rentrés vers les neuf heures, le soleil commençant déjà à être très-chaud.

l.’Empereur, sur les quatre heures, a voulu essayer son anglais; mais il n'était pas bien; tout dans la journée lui avait |>arii mauvais, disait-il, rien ne lui avait réussi. La promenade du jardin ne l'a point remis; il n’était pas bien à dîner, il n’a pu faire ses |tarlies d'échecs accoutumées , I et s'est retiré souffrant.

Travaux il»* t*Km|ietviir à l'Ile iI'KIIh*. — l’nMiltvliou ilr« ItarlwirrsipirH pour >apo!*H)ii.

M»rd. 30

Le temps » •'•le- extrêmement mnnvais. L'Kmpereur avait été assez mal toute la nuit ; il n'est |ms sorti de sa chambre avant cinq heures. Vers les six heures nous avons profité d'une éclaircie |niur faire le tour du parc en calèche. Les chevaux dont on nous a gratifiés sont vicieux, ils se butent au premier obstacle, et demeurent immobiles; ils se sont arrêtés aujourd'hui plusieurs fois; la pluie rendait leur tâche plus pénible; un moment il a fallu réunir tous les efforts |N>ur n'ètre pas obligés de revenir à pied ; le grand maréchal el le général Gourgnud ont été obligés de mettre pied à terre et de pousser il la roue. La conversation, durant la promenade,

était sur Plie d’Ella; : l'Knipcreur jiarlait des chemins qu'il y avait laits, des maisons qu'il y avait bâties; les meilleurs artistes d'Italie se disputaient l'honneur d’y travailler, et sollicitaient comme une faveur de pouj voir les embellir, etc.

Il disait que ses couleurs, que son pavillon , étaient devenus les premiers de la Méditerranée. Son |mvillon était sacré, disait-il, pour les ! Barbaresques, qui d'ordinaire faisaient des présents aux capitaines, leur | ajoutant qu'ils acquittaient lu dette de Moscou. Legrand maréchal ajou-

tait que quelques bâtiments réunis, de cette nation, étqnt venus mouiller à l'ile d'Elbe, y avaient donné beaucoup d'inquiétude : on avait inter- ! rogé ces gens-là sur leurs intentions, et Qui par leur demander nettement s’ils avaient des vues hostiles ; ils avaient répondu : « Contre le grand « Napoléon ? Ah ! jamais nous ne faisons pas la guerre à Dieu ! *

Quand le pavillon de l'ile d’Elbe entrait dans un des ports de la Méditerranée , Livourne excepté , il y était reçu avec de vives Réclamations ; c'était la patrie qui semblait revenir. Quelques bâtiments français , venus de la Bretagne et de la Flandre, qui relâchèrent à l'ile d’Elbe, témoignèrent le même sentiment.

« Tout est graduation dans le monde, concluait l'Empereur. L'ile « d’Elbe, trouvée si mauvaise il y a un an, est un lieu de délices com- » parée à Sainte-Hélène. Quant à Sainte-Hélène, ah! elle peut délier tous « les regrets à venir. »

l'miit.m-ky. — Cartratiirr. Ikjiirr SfaMllairr fl (.roffrltialf il» Hourtin»-.

MfftnJi 41 -u i.iMlmli 43

L’Empereur a continué de se lever de bonne heure et de se promener à chevul , bien que ce fût au pas seulement, dans le parc et au milieu des arbres à gomme. Ce|>endant ce léger exercice lui était bon ; il le forçait du moins à prendre l’air, il revenait avec- meilleur appétit, et travaillait avec plus de gaieté. Il déjeunait dans le jardin, sous quelques arbres qu'on avait entrelacés pour lui procurer un pou d'ombrage, lin de ces matins, en se mettant à table, il aperçut au loin le Polonais Pinnloictky. et le fit appeler pour qu'il déjeunât avec lui. 11 s'amuse il le questionner quand il le trouve sous ses pas.

Piontowsky , dont on ne connaît |ws trop l'origine , étuit venu à l'ile j d'Elbe et avait obtenu d’y servir comme soldat dans la garde ; au retour de l'ile d’Elbe, il avait été porté au grade de lieutenant; à notre départ d» Paris , il avait reçu lu permission de suivre ; il fut à Plymouthdu nombre de ceux que les instructions anglaises séparèrent de nous. Piontowsky, avec plus de constance ou plus d’adresse que ses camarades, avait obtenu de nous rejoindre. L'Empereur, du reste, ne l’avait jamais connu , et lui parlait à Sainte-Hélène pour la première fois. Aucun de nous ne le connaissait davantage.

La conversation a amené une caricature citée parles derniers journaux ; c’était Louis WHI sur son trône. Dans un coin du tableau tombait, : sous la fusillade ou sous la guillotine, une foule de proscrits. Un de ceux-ci parvenait à s'enfuir , et passait devant le roi, qui s’efforçait de

l’arrêter, et qui, l'ayant manqué, s'écriait : Ah! malheureux, lu échappes à ma clémence !

Quelle horreur! n repris l'un de nous. Quoi ! en dépit de la bonté héréditaire des Bourbons ! — « Oh! oui, a continué l’Empereur, la bonté « proverbiale des Bourbons! c'est cela! Et pourtant quel n'est pas « l'empire des mots une fois reçus! l'n historien, dans sa niaiserie,

« aura hasardé cette phrase qui se présente bien; d'autres la répéteront « |>ar adulation, et voilà la multitude saisie d’un mot qui remplira toutes j » les bouches, même ail milieu des faits les plus contraires. En voici j « des preuves en foide : C’est Henri IV , sans contredit le meilleur \

« d'entre eux, offrant la vie nu maréchal de Biron, son compagnon « d'armes, son ami de coeur, si seulement il veut convenir de sa faute;

« et qui le laisse froidement exécuter, parce que celui-ci s'avise de faire « l'entèté. C'est I.ouis XIII qui, au moment de l'exécution de son favori,

' « immolé par un ministre implacable, dit en regardant sa montre : Le

« cher ami passe en cet instant un mauvais quart d'heure . C'est Louis XIV « à qui, partant pour la chasse, on annonce la mort inévitable et pro- j « chaine de sa maîtresse du jour, âgée de dix-huit ans, et qui se con- « tente de- dire pour tous regrets : Elle sera morte bien jeune ! C’est le « Régent qui, durant l'agonie du cardinal Dubois, le compagnon de ses " débauches, le confident de ses pensées, son premier ministre, s’aper- « cevant d’un orage, dit : l oda qui «a me délivrer de mon drôle, et qui,

« à l'instant où il vient d'expirer, écrit à l'un de ses roués exilé par le j “ défunt : Arrive, je t'attends ce soir à souper; aussi bien morte la béte.

" mort le venin ! C'est Louis XV qui, perdant la maîtresse, l’amie, la « confidente de vingt ans, dit à ses familiers, parce qu'il pleuvait beau- 1 « coup pendant son convoi : La marquise a là un bien mauvais temps « pour son voyage. Enfin cent autres choses de la sorte, on n'en finirait « pas. Et cependant l'adage d'aller toujours son train; et voilà l'histoire ]

» pour les innombrables gens futiles et sans réfiexion ! -

Retour de nie d'Elbe. — Détails , etc

Samedi K

Après dîner, l’Empereur, prenant le café, disait que c'était à peu près ! vers ce temps que, l'année dernière, il avait quitté l'iled'Elhe. I,e grand maréchal lui a dit que c'était le 2(i février et un dimanche. « A telles ■ enseignes, Sire, que vous avez fait avancer la messe pour avoir plus de « temps à dicter des ordres. »

L'après-midi même on était parti. Le lendemain matin, nous étions

encore en vue sur les dix heures, ii In grande «nxiélé de ceux <|iii s'in- i téressaient ii notre succès.

L’Empereur, s’abandonnant à la conversation, a causé plus d'une heure des détails de cet événement, unique dans l'histoire par la hardiesse de l’entreprise et les merveilles de l'exécution. Je renvoie plus loin son récit.

Progrès liait* l'anglais. — Parole* rliarinautr* dr rEinpcmif sur ta destination dr* eamjH£iir* d'Italie fl d'Egypte. — S.m upiun.il sur nos grands pottis*. - Tragelirs , Huulerue*. — lleri> r. — /.es fini, de — Tabua.

Piiuaitcli. U »i, nur.ii 11

L’anglais allait de mieux en mieux. L’Empereur convenait avoir eu un moment de dégoût. Il avait un instant, me disait-il, vu passer sa furia francete ; mais je l’avais ranimé, disait-il, par une méthode qu’il trouvait sûre, infaillible, la meilleure de toutes les méthodes, celle de lire et d’analyser une seule page, et de la recommencer jusqu'à ce qu’elle fût sue imperturbablement. Les régies grammaticales s'expliquent chemin faisant; de la sorte, il n'y a pas un moment de perdu pour l’étude et la mémoire. Les progrès semblent lents d’uhord, on croit avancer peu ; mais quand on arrive à la cinquantième page, on est tout étonné desavoir la langue. Nous avions donc ajouté une (mge de Télimmiue nu reste de notre leçon, et nous nous en trouvions très-bien. Du reste, l'Empereur, en ce moment, bien qu’il n'eût encore que vingt ou vingt-cinq leçons ! complètes, parcourait tous les livres, aurait fait entendre par écrit ce dont il eût eu besoin. Il ne comprenait pas tout, il est vrai ; mais on ne pourrait désormais lui rien cacher, disait-il, et c’était immense, c’était une conquête achevée.

L'Empereur entamait une nouvelle époque bien précieuse, celle du 1 départ de Fontainebleau jusqu'au retour a Paris, et sa seconde abdication. Il ne possédait aucune. pièce sur ces événements si rapides; mais ! c’est cette rapidité même qui lue faisait le supplier d'employer sa mémoire à consacrer des circonstances que les événements ou l’esprit de parti pourraient affaiblir ou dénaturer.

L’Empereur revoyait aussi fort souvent avec moi les divers chapitres de la campagne d'Italie ; le moment qui précédait le dîner était consacré d’ordinaire à cette révision. Il m’avait chargé de eouper choque chapitre d’une maniera régulière, uniforme, d'en indiquer les paragraphes convenables, etc., etc. C’est ce qu'il appelait la triture ou la cbarlalanerie de l’éditeur. « Et cela vous regarde, me disait-il un jour avec une grâce « et une lion té qui me pénétraient ; ce sera désormais votre bien. La

| « campagne d’Italie portera votre nom et la campagne d'Égypte eclui de

« Bertrand. Je veux qu’elle fasse tout à la fois la fortune de votre poehe et celle de votre mémoire; vous aurez toujours bien là 100.000 fr., ]

I ■ et votre nom durera autant que le souvenir de mes batailles. »

Quant à nos après-dinées, les pièces de théâtre nous occupaient en ce | moment, les tragédies surtout. L'Empereur les aime particulièrement, et se plaît à les analyser; il y |«irle une logique singulière et beaucoup de goût. Il sait une foule de vers dont il se souvient depuis son enfance, époque, dit-il, où il savait beaucoup piusqu'nujourd'hui. L'Empereur est ravi de Burine , il y trouve de vraies délices. Il admire éminemment Corneille, et fait fort peu de cas de Voltaire, plein, dit-il, de boursouflure, de clinquant, toujours faux, ne connaissant ui les hommes, ni les choses, ni la vérité, ni la grandeur des laissions.

! L'Empereur, à un de ses couchers à Saint-Cloud, analysait la pièce qui ! venait de se jouer : c’était Hector, par Lute de Lancinai. Cette pièce lui plaisait beaucoup : elle avait de la chaleur, de l'élan; il l'appelait une pièce de quartier général, assurant qu'on irait mieux à l'ennemi après l'avoir entendue ; qu'il en faudrait beaucoup dans cet esprit, etc.

De là passant aux drames, qu'il appelait les tragédies des femmes de 1 chambre, il les disait capables de supporter nu plus la première repré- i sentation. Ils allaient ensuite toujours en perdant; une bonne tragédie, j au contraire, gagnait chaque jour davantage. La haute tragédie, continuait-il, était l’école des grands hommes. C'était le devoir des souverains ■ de l'encourager et de la répandre ; et il n'était pas nécessaire, prétendaitil, d'ètre poète pour la juger, il suflisnit de connaître les hommes el les choses, d'avoir de l'élévation et d'ètre homme d'État ; et s’animant par degrés : « La tragédie, disait-il avec chaleur, échauffe l’àme, élève le « cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport, peut-être, la « France doit à C orneilte une partie de ses belles actions : ainsi , Mes- « sieurs, s'il vivait, je le ferais prince. »

Une autre fois, pareillement à son coucher, il analysait et condamnait les Étals de Blois , qu'on venait déjouer sur le théâtre de la cour pour la première fois; et apercevant parmi nous l’arehilrésorier Lebrun, littérateur fort distingué, il lui demanda son opinion. Celui-ci, sans doute dans l'intérêt de l’auteur, se contenta de répondre que le sujet était mauvais. • Mais ce serait la première faute de M. Raynouard , répliqua l’Em- ' « pereur ; il la choisi lui-même, personne ne le lui a imposé : et puis, il » n’est pas de sujet si mauvais dont le grand talent ne sache tirer quelque « parti. F.t Corneille serait encore sans doute Corneille, même dans

{ 354 MÉMOltlAI.

« celui-ci. Quant a M. Kay noua rd , il u iii»iic|ué tout ù fait son affaire; il « ne montre ici d'autre talent que celui de la versilication , tout le reste I « est mauvais, très-mauvais. Sa conception, ses détails, son résultat ,

» sont manqués; il viole la vérité de l'histoire. Ses caractères sont faux ;

« sa politique est dangereuse et peut être nuisible. Cette circonstance me « confirme, ce que du reste chacun sait très-bien, qu'il est uue énorme [ " différence entre la lecture et la représentation d’une pièce. J'avais cru

| • d'abord que celle-ci [suivait passer ; ce n’est que ce soir que j’en ai vu

1 « les inconvénients. I.es éloges prodigués aux Bourbons sont les inoin-

* dres ; les diatribes contre les révolutionnaires sont bien [lires. M. Itay- « nouard a été faire du chef des Seize le capucin Chabot de la Convention.

“ Il y a dans sa pièce pour tous les |>artis, |iour toutes les liassions. Si je « la laissais donner dans Paris, on pourrait venir m’apprendre que cin- « qualité personnes se sont égorgées dans le parterre. De plus, l’auteur « a fait de Henri IV un vrai Philinte, et du diiede (luise un Figaro, ce , « qui est trop choquant en histoire. I.e due de Cuise était un des plus

« grands personnages de son temps, avec des qualités et des talents su- « périeurs, et auquel il ne manqua que d’oser pour commencer dès lors | «la quatrième dynastie; de plus, c’est un parent de l'impéru triée, un « prince de la maison d’Autriche avec qui nous sommes en amitié, dont ! « l’ambassadeur était présent ce soir à la représentation. I.'auteur a [tins

« d’une fois étrangement méconnu toutes les convenances. » Et l’Empereur disait ensuite se raffermir plus que jamais dans lu détermination qu’il avait prise de ne pas laisser jouer une tragédie nouvelle sur le théâtre publie avant qu'elle n’eiit été mise à l'épreuve sur le théâtre de la cour.

Il fit donc interdire la représentation des États de Blois. Mais ce qui est bien digne de remarque, c’est que, sous le roi, cette pièce a reparu soieni nellement avec toute la faveur que devait lui donner la proscription de l'Empereur, et qu'elle est loin liée néanmoins, tantavait été juste lejugement que .Napoléon en avait porté.

Talma, le célèbre tragique, parvenait très-souvent jusqu'à l'Empereur, qui faisait grand cas de son talent et le récompensait magnifiquement, i Quand le Premier Consul devint Empereur, les bruits de Paris furent | qu’il faisait venir Talma pour prendre des leçons d'attitude et de costume. L’Empereur, qui n'ignorait jamais rien de ce qui se disait contre lui, en plaisantait un jour Talma. Celui-ci en demeurait déconcerté, confondu. « Vous avez tort, lui disait l'Empereur ; je n’aurais sans doute ■ eu rien de mieux à faire , si toutefois j'en avais eu le temps. » Et alors c’était lui qui donnait à Talma des leçons sur son art : « Kacine, lui disail-

« il, a mal à propos chargé Oresie en niaiseries, et vous le charge* eneore « davantage. Dans la Mort de Pompée, v ons ne joue* pas César en grand « homme. Dans Britannicus , vous ne jouez pas .Véron en tyran, etc. « Kl tout le monde sait que ce grand acteur a fait en effet, depuis, de grandes corrections dans ces rôles fameux.

I,r> fafeww* il'affairo» tlan* la riHoluiion. - crtNIil île l’Empemir * mni rrtonr. - Sa

ilam les Imn-aui comme vérilicateur. MitjUln> «1rs liriancr* , -lu TttSuir. - C.-nla^lrr

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Inwli Ï‘J tu «rnHmli I”

Après le travail , l’Empereur a été se promener dans le jardin. Nous sommes ensuite montés en calèche. Il faisait tout à fait nuit et pleuvait foi't quand nous sommes rentrés.

Après le dîner, et pendant le café , que nous avons pris à laide dans la salle à manger, la conversation est tombée sur ce qu’on appelle à Paris les gens il'affaires , les grandes fortunes acquises dans 1a révolution. Il n'était pas une de ces personnes dont l’Empereur ne connût le nom , la famille , les affaires et le degré de moralité.

A peine Premier Consul, il se trouva aux prises, dit-il, avec la célèbre madame Récamier. Son père avait été placé dans les postes. Napoléon , en entrant nu gouvernement, avait été obligé de signer de confiance une foule de listes. Mais il eut bientôt établi une grande surveillance dans toutes les parties; il trouva qu’une correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M. Bernard, père de madame Itécamicr. Il fut aussitôt destitué, et courait risque d’ètre jugé et mis à mort. Sa fille accourut auprès du Premier Consul , et sur ses sollicitations, le Premier Consul voulut bien faire grâce du procès; mais il fut inébranlable sur le reste : et madame Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait à rien moins qu'à la réintégration de son père. Telles étaient les mœurs du temps. Cette sévérité de la partdu Premier Consul fit jeter les hauts cris; on n’y était pas accoutumé. Madame Récamier et ses partisans, qui étaient fort nombreux , ne lui pardonnèrent jamais.

Les fournisseurs et les faiseurs d'affaires étaient ceux surtout qui tenaient le plus au cœur du nouveau magistrat suprême, qui appelait cette elassc le fléau, la lèpre d'une nation. L'Empereur faisait l’observation que la France entière n’aurait pas suffi alors à ceux de Paris ; qu’à son arrivée à la tète des affaires, iis composaient une véritable puissance, et qu'ils étaient des plus dangereux pour l'État, dont ils obstruaient et corrom|Hiient les ressorts par leurs intrigues, celles de

leurs agents et de leur nombreuse clientèle. Au vrai, ils ne pouvaient, j disait-il, jamais présenter que des sources empoisonnées et ruineuses, i à la façon des juifs et des usuriers. Ils avaient déconsidéré le Directoire, ' et ils prétendaient bien diriger aussi le Consulat. On peut dire qu'ils eom|iosaient alors la tète de la société , qu'ils y tenaient le premier rang.

« Un des plus grands |>as rétrogrades, disait l’Empereur, que je lis » faire à la société vers son état et ses mœurs passés , fut de faire rentrer « tout ce faux lustre dans la foule; jamais je n'en voulus élever aucun ■ aux bonneurs. De toutes les aristocraties, eelle-là me semblait la pire. » j L'Empereur rend à Lebrun la justice de l'avoir affermi spécialement ! ! dans ce principe. « Ce parti m'en a toujours voulu depuis, disait Napo- « léon; mais ce qu'il m’a bien moins pardonné encore, c’est l'inquisition !

* sévère que je faisais exercer dans leurs comptes vis-à-vis du gouverne- j

• ment. •

| L’Empereur disait avoir fait à ce sujet un usage udmirablc de son I Conseil d’État • il nommait une commission de quatre ou cinq de ses ■ membres, gens intègres et capables; ils lui faisaient leur rapport, et lui , Premier Consul ou Empereur, n'avait plus, s'il y avait lieu à poursuites, qu'à apposer au bas: Renvoyé au grand juge pour faire exécuter les lois. Arrivés à ce point, les impliqués venaient d’ordinaire à composition, ils regorgeaient un , deux , trois, quatre millions, plutôt que de se laisser poursuivre. L'Empereur savait bien que tous ees faits étaient faussement représentés dans les cercles de la capitale, qu'ils lui créaient une foule d’ennemis, lui attiraient les reproches d'arbitraire et de ty- j j rannic; mais il acquittait un grand devoir vis-à-vis de la société en masse, et elle devait, pensait-il, lui tenir compte de pareilles mesures vis-à-vis ces sangsues publiques.

« les hommes sont toujours les mêmes, disait Napoléon; depuis ! « Pharumond, les traitants se sont toujours conduits ainsi, et on en a I

« toujours usé de même à leur égard ; mais à aucune époque de la rno- « uarebie, ils n'ont été attaqués avec des formes aussi légales, ni abordés avec autant d'énergie et de franchise que par moi. L’opinion des gens « d’affaires eux-mêmes était bien différente de celle des salons; ceux qui !

« avaient de la moralité et de la droiture trouvaient même une nouvelle j 1 « garantie dans celte extrême sévérité, et il s’en est vu une preuve bien » remarquable uu retour de l’ile d’Elbe; des maisons de Londres, j « d'Amsterdam, m’ont ouvert secrètement un crédit de quatre-vingts à « cent millions, au simple taux de sept à huit pourcent. L'argent qu’elles « déposaient au trésor à Paris, net de tout, leur était payé par des rentes

« sur le grand-livre à cinq non te; elles étaient ulors pour le publie à cin- « quante-six ou cinquante-sept. •

Celle ressource, si utile pour les affaires dans la crise où l'on se trouvait, et si satisfaisante , si llatteuse pour celui qui en était l'objet, prouve l'opinion véritable que l'on avait en F.uropc sur l'Empereur, et la conliance qu'il inspirai! dans les affaires. Cette négociation, inconnue dans le temps, expliifne, ee qu'on ne comprit pas alors à Paris, les moyens financiers que l'Empereur se trouva posséder tout à coupa son retour.

L’Empereur jouissait d'une réputation singulière parmi tous les bureaucrates et les faiseurs de chiffres; c'est qu'il s’y entendait réellement beaucoup lui-mème. «Ce qui commença ma réputation, disait-il, fut « que, vérifiant In Imlnnee d'une année lors du consulat , je relevai une « erreur de deux millions, qui se trouvait au désavantage de la répu- « blique. M. Dufresne, alors chef de la trésorerie, au demeurant parfai- « temrnt honnête, n’cn voulait d’abord rien croire; pourtant c'était une « affaire de chiffres, il fallut bien en convenir. On fut plusieurs mois à la ■ trésorerie à pouvoir découvrir l’erreur : elle se trouva enfin dans un * compte du fournisseur Séguin , qui en convint aussitôt, sur lu présen- « talion des pièces, et restitua, disant qu'il s'était trompé. »

Une autre fois Napoléon , visitant lu solde de la garnison de Paris, marqua un article de soixante et quelques mille francs, affectés à un détachement qu'il assura n’avoir jamais été dans la capitale. Le ministre nota cet objet, comme par complaisance, intérieurement convaincu que l'Empereur se trompait; c'était pourtant vrai, et la somme dut être rétablie.

N. B. La première publication du Mémorial m’a fait recevoir de l'autorité la plus compétente (le ministre même du trésor) 1a confirmation la plus positive de l'article ci-dessus : voici les détails qui m'ont été adressés à ee sujçt. Je les transcris littéralement.

» Tous les dix jours (décadi) le directeur, ensuite ministre du trésor, « apportait nu Premier Consul des états de la situation de toutes les par- « tics de la finance; ils formaient un volume de trente-cinq à quarante « liages grand in-folio. C’étaient de nombreuses colonnes de chiffres, « auxquelles dix commis avaient travaillé pendant plusieurs jours. Le • « Premier Consul, les parcourant, s’arrêtait à divers articles, deman-

« dait des explications, en donnait lui-même; c'était une chose mer- « veilleuse que sa promptitude à démêler, dans ces ligues pressées, ce .x “ qui était vraiment important. Lu jour, dans le cours du travail, son gt s'arrêta sur nu article de soixante mille francs payés à un régi-

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