‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 19 sur 51 · M KM OH I A · texte numérisé non relu

M KM OH I A

« mont. Il le fuit remarquer nu ministroot dit: l.n somme n-t-elle été payée à Paris? — Sans doute. — les pièces bien vérifiées? — Assuré- » ment. — Eli bien! c'est une grande fraude, le détachement est à cent » lieues d'ici : voyez dés aujourd'hui s'il y a du remède. »

« Je me fis rendre compte; c'était une fraude hardie, commise ii « l'aide de formules imprimées, revêtues de signatures parfaitement « imitées. » •

L'Empereur regardait comme de la plus haute ini|iortniice la séparation du ministère des finances d'avec celui du trésor : elle amenait la distinction des objets, et créait un eontréde mutuel. Le ministre du trésor était, sous un chef tel que lui (Napoléon), l'homme le plus important de l'empire, disait-il , non pas comme ministre du trésor, mais comme contrôleur général : toutes les ordonnances de l'empire lui laissaient sous les yeux ; il pouvait donc découvrir les vols et les abus de quelque part qu'ils vinssent, et les faire connaître en secret nu souverain; ce qui arrivait en effet journellement.

La spécialité était un autre |>oiiit sur lequel il s'arrêtait avec complaisance, comme ayant été un des ressorts les plus heureux de son administration.

Parlant du cadastre, tel qu'il l'avait arrêté, il disait qu’il eut pu être considéré à lui seul comme la véritable constitution de l'empire, c'est-àdire la véritable garantie des propriétés, et la certitude de l'indépendance de chacun; car, une fois établi, et la législature ayant (ixél'impôt, chacun faisait aussitôt son propre compte, et n'avait plus à craindre l'arbitraire de l'autorité ou celle des répartiteurs, qui est le point le plus sensible et le moyen le plus sôr pour forcer il la soumission. L'Empereur, durant cette conversation, a donné son opinion sur les talents et le caractère de .MM. Gaudin, Mullien, Louis, ainsi que sur la plupart de ses autres ministres et conseillers d'Etat, et a terminé le sujet en concluant qu'il était venu à bout de créer une administration la plus pure et la plus énergique sans doute de l'Europe; et qu'il en possédait tellement les détails luimème, qu’il pensait qu'avec les Moniteurs seuls il serait en état de tracer d’ici l'histoire de toute l'administration financière de la France durant son règne.

Le I" mars, sont arrivés des batiments venant du Cap; l'un d'eux était le Wellesley, de soixanlcMjualorze canons, qui portail dans si cale un autre vaisseau démonté. Ils avaient été construits tous les deux dans l'Inde en bois de teck, aux trois quarts meilleur marché qu’en Angle terre. Ce bois est excellent, et lo vaisseau de nature à durer boaucoj

DK SAINT E-HEI.KNE

plus longtemps qûe ceux d'Europe; mais jusqu'ici on se plaint qu'ils ' marchent moins liicn : toutefois c'est une révolution prolialile qui se prépare dans les matériaux et In construction de la marine anglaise.

Flotte tir la Chine.

&*UHlll 'i

La flotte dé la Chine est arrivée ce matin; plusieurs vuisseaux sont entrés successivement dans la journée, et beaucoup d'autres sont demeurés en vue : c'est lu joie, la fête, la moisson de l'ile. L’argent que laissent les passagers pendant leur courte relâche fait une grande partie des revenus des habitants.

A fini) heures l’Empereur est sorti dans le jardin, et est descendu à pied jusqu’à rouverture d’une gorge d’où l'on découvrait plusieurs vaisseaux faisant route à toutes voiles pour le mouillage.

Sur l'invaMou rn Anglrtrm*. — l^hiils.

I)nn«n<l>r 3.

L'Empereur m'a fait venir sur les deux heures; il faisait sa toilette, et | ; m'a dit que je voyais en lui un homme mort, bon à enterrer; que je I j devais en savoir quelque chose , qu’il avait dé m’éveiller souvent dans la nuit. Effectivement je l'avais entendu constamment tousser et éternuer; il avait un rhume de cerveau des plus violents ; il l'avait pris hier nu soir en demeurant trop tard à l’humidité; il se promettait bien, à l’avenir, d’èlre toujours rentré à six heures. La toilette faite, il s'est mis à travailler un ! moment à l'anglais; cela n'a pas été long, il était réellement accablé, tant il avait la tête prise. Il m'a dit de m'asseoir à cédé délai, et m’a fait bavarder plus de deux heures sur Londres , durant mon émigration. Un moment il a dit : » Ont-ils eu bien peur de mon invasion en Angleterre'?

« Quelle fut alors l'opinion générale à ce sujet? — Sire, ai-je répondu ,

« je ne saurais vous le dire , j'étais déjà repassé en France. Mais duns les « salons de Paris , nous en faisions des gorges chaudes , et les Anglais qui « s’y trouvaient faisaient comme nous ; nous racontions que chacun,

« jusqu’à Brunet même, s’en moquait, et que vous aviez fait mettre ce « dernier en prison |x>ur avoir eu l'insolence de plaisanter dans scs » rôles, avec des coquilles de noix surnageant dans une cuvette, ce qu'il » appelait travailler aussi à sa petite flottille. — Eh bien ta repris l’Ein- « percur, vous avez pu en rire à Paris, mais Pitt n’en riait pas dans « Londres; il eut bientôt mesuré toute l’étendue du danger; aussi me j

5f»0 MÉMORIAL

« jeta-t-il iino coalition sur le dos au moment où je levais le brus pour « frapper. Jamais l'oligarchie anglaise ne courut de plus grand péril.

« Je m'étais ménagé la possibilité du débarquement; je possédais la « meilleure année qui fût jamais, celle d'Austerlitz, c'est tout dire.

* Quatre jours m'eussent suffi pour me trouver dans Londres; je n'v » serais point entré en conquérant , mais en libérateur : j'aurais renou- « vêlé Guillaume III , mais avec plus de générosité et de désintéresse-

« ment. La discipline de mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite ip » dans Londres comme si elle eût été encore dans Paris : point de sacri- J « lices, pas même de contributions exigées des Anglais; nous ne leur

■ eussions |>ns présenté des vainqueurs, mais des frères qui venaient les rendre à la liberté, à leurs droits. Je leur eusse dit de s'assembler,

« de travailler eux-mèmes à leur régénération , qu'ils étaient nos aînés ] " en fait de législation |iolitique ; que nous ne voulions y être pour rien ,

» autrement que pour jouir de leur bonheur et de leur prospérité, et « j'eusse été strictement de lionne foi. Aussi quelques mois ne se seraient « pas écoulés, que ces deux nations, si violemment ennemies, n'eussent i « plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs principes,

* leurs maximes, leurs intérêts; et je serais parti de là pour o|iérer, du

[ » Midi au Nord , sous les couleurs républicaines ( j'étais alors Premier I

« Consul ) , la régénération européenne , que plus tard j'ai été sur le point

■ d'opérer du Mord au Midi sous les formes monarchiques. Et ces deux « systèmes pouvaient être également bons, puisqu'ils tendaient tous les

i - deux au même but , et se seraient tons deux opérés avec fermeté, rnoi « dération et lionne foi. Que de maux qui nous sont connus, que de « maux que nous ne connaissons pas encore eussent étéépargnés à cette I » pauvre Europe ! Jamais projet plus large dans les intérêts de la eivilisa- « lion ne fut conçu avec des intentions plus généreuses, et n'approcha « davantage de son exécution. Et, chose bien remarquable, les obstacles qui m'ont fait échouer ne sont point venus des hommes; ils sont tous

* venus des éléments : dans le Midi , c'est la mer qui m'a |icrdu ; et c'est - l'incendie de Moscou, les glaces de l'hiver, qui m'ont perdu dans le » Mord ; ainsi l’eau, l'air et le feu, toute la nature, et rien que la na- > lure, voilà quels ont été les ennemis d’une régénération universelle,

■ commandée par la nature même!... Les problèmes de la Providence I « sont insolubles lit... •

Après quelques instants de silence, l’Empereur en est revenu à développer son invasion. « On croyait, a-t-il dit, que mon invasion n'était « qu’une vaine menace, parce qu’on ne voyaitaucun moyen raisonnable

« de la tenter; mais je m’y étais pris de loin , j’opérais sans être aperçu :

« j'avais dispersé tous nos vaisseaux, les Anglais étaient obligés de courir « après sur les divers points du globe ; les mitres |>oiirtant n’avaient « d’autre but <|ue de revenir, il ('improviste, et tous à la fois, se réunir « en masse sur nos côtes. Je devais avoir soixante-dix ou quatre-vingts « vaisseaux français ou espagnols dans la Manche : j’avais calculé que j « j'en demeurerais maître pendant deux mois; j’avais trois ou quatre « mille petits bâtiments qui n’attendaient que le signal ; mes cent mille « hommes faisaient chaque jour la manœuvre de l'embarquement et du « débarquement, comme tout autre temps de leurexereice; ils étaient » pleins d'ardeur et de lionne volonté, l'entreprise était très-populaire » parmi les Français, et nous étions appelés par les vœux d’une grande « partie des Anglais. Mon débarquement opéré , je ne devais calculer que » sur une seule bataille rangée; l’issue n'en pouvait être douteuse, et la • victoire nous plaçait dans Londres, carie local du pays n’admettait « point de guerre de chicane; ma conduite morale eût fait le reste. Le « peuple anglais gémissait sous le joug de l’oligarchie; dès qu'il eût vu « son orgueil ménagé, il ciitélé tout aussitôt à nous; nous n’eussions » plus été pour lui que des alliés venus pour le délivrer. Nous nous préci sentions avec les mots magiques de liberté et d’égalité, etc. »

Et après être revenu encore à une foule de petits détails d’exécution tous admirables, et avoir fait remarquer à combien peu il avait tenu que le tout ne s'exécutât , il s’est interrompu assez brusquement , disant :

« Mais sortons, allons faire un tour. ■

Et nous avons été nous promener dans le jardin. Le temps , qui avait été pluvieux depuis trois jours, s'était remis tout à fait au beau. Cependant l'Empereur, se rappelant sa résolution d’être rentré à six heures , a demandé tout de suite la calèche, pour être revenu de bonne heure. Mon fils a suivi à cheval ; c'était lu première fois qu'il jouissait d'une telle fuveur; il s'est fort bien acquitté de son début : l'Empereur l'en a complimenté.

L'Empereur, continuant d'être souffrant, s’est retiré encore de fort bonne heure.

ttécriftiou «le queli|aes nftkirr* de ta (lotie de ta Chine.

Lundi «.

Aujourd'hui l'Empereur a reçu quelques capitaines de la Hotte de la Chine; il a causé fort longtemps avec eux sur la nature de leur eom-

3(i> M EM OKI Al.

merce, In facilité de leurs rein lions nvee les Chinois, les nueurs de ceuxj ei.ele., ete... Os bâtiments de In Chine sont de quatorze ou quinze cents tonneaux , à |mmi près égaux aux vaisseaux de soixante-quatre ; ils tirent vingt-deux on vingt-trois pieds; ils sont chargés presque en totalité de i thé; l'un d'eux en avait près de quinze eents tonneaux à bord. Les six bâtiments qui sont entrés hier sont estimés environ soixante millions; et routine ils seront frappés en arrivant d'un droit de eent [tour eenl. ils jetteront dans la eireulalion de l'Europe une valeur de eent vingt millions.

Les Européens ont très-|>eu de liberté il Canton . ils ne peuvent guère eireuler que dans les faubourgs; ils sont traités avec le plus grand mépris j |iar les Chinois, qui exercent sur eux une grande supériorité et beaucoup d'arbitraire. Ceux-ci sont très- intelligents et fort perspicaces, industrieux , alertes , voleurs et de mauvaise foi. Toutes les affaires se traitent en langue européenne , qu'ils parlent avec facilité.

L'arrivée des flottes ici fait le bonheur de l'ile et celui des passagers ; j i les habitants vendent leurs denrées et achètent leurs provisions , les pas- | sagers respirent l'air de terre et se rafraîchissent. Ce mouvement dure I ordinairement quinze jours ou trois semaines ; mais dans cette circon- : stance, l'amiral, au grand chagrin de tous, a réduit la relâche il deux jours : seulement pour les deux premiers bâtiments venus, obligeant le reste à : demeurer sous voile au dehors, pour n'entrer suceessiveinen t de la sorte i que deux à deux. Il faut qu'il ait reçu des ordres bien sévères , ou qu'il i conçoive de vives inquiétudes, dont nous ne nous douions pas.

L’Empereur s'est promené |>cndant quelque teni|>s dans le jurdin , j avant de monter en calèche. Au travers des arbres, dans le voisinage, ou voyait rôder plusieurs des officiers nouvellement venus, qui cherchaient 1 ii apercevoir l'Empereur; ils y attachaient un prix infini.

Cour île l'Empereur, étiquette, etc. — Anertlotc «le Tarare. — Grand» olHdrnu — clumliellans. — splendeur sait» égale de la rour dm Tuilerie*.— Belle administration du Palais. - Intention de l'Empereur il m** lever*. — Grand couvert. — |>r la cour cl de la ville.

Mardi 5.

Aujourd'hui la conversation de l’Empereur esl tombée sur sa cour et J sur sou étiquette, il s'v est arrêté fort longtemps. Voici ce que j'en ai I recueilli.

Au moment de la révolution, disait-il, la cour d'Espagne , celle de !

DE SAINTE-HÉLÈNE. ir.r, J !

Naples, reposaient encore sur l'importance et lu grandeur de 1-ouis XIV, i 1 I mêlées à la boursouflure et à l'exagération des Castillans et des Manies.

1 Elles étaient tristes et ridicules; celle de Pétershourg avait pris la couleur et les formes des salons ; à Vienne, elle était devenue bourgeoise ; et il ne | restait pas de vestiges du bel esprit, des grâces et du bon goilt de celle de ; Versailles.

Napoléon, arrivunt il la souveraine puissance, trouva donc, ainsi qu'on le dit vulgairement, terre rase et maison nette, et put composer une cour tout à fait à son gré. Il rechercha, dit-il, un milieu raisonnable, voulant [ accorder la dignité du trône avec nos mœurs nouvelles, et surtout faire servir cette création à l’amélioration des manières des grands et à l’in- I dustrie du peuple. Certes, ce n'était pas une petite affaire que de relever un trône sur le terrain même où l’on avait juridiquement exécuté le monarque régnant, et où chaque année l’on avait juré constitutionnellement In haine des rois. Ce n’était pas une jietite affaire que de rétablir les j dignités, les titres, les décorations, nu milieu d'un peuplequi combattait et triomphait depuis quinze ans pour les proscrire. Toutefois Napoléon, qui semblait toujours faire ce qu’il voulait, disait-il, parce qu'il avait l'art | j de vouloir juste et à propos, enleva de haut»' lutte ces difficultés. Un le fil

Empereur, il créa des grands et ae composa une cour. Bientôt la victoire | sembla prendre le soin elle-même d’affermir et d’illustrer subitement ce nouvel ordre de choses. Toute l'Europe le reconnut, et il fut même un i I moment où l’on eût dit que toutes les cours du continent étaient accourues ù Paris pour composer celle des Tuileries, qui devint la plus brillante et la plus nombreuse que l’on eût jamais vue. Elle eut des cercles, des j | ballets , des spectacles ; on y étain une magnificence et une grandeur extraordinaires. I.n seule personne du souverain conserva toujours une extrême simplicité, qui servait même ù le faire reconnaître. C’est que ! ce luxe, ce faste, qu'il encourageait autour de lui, étaient dans ses combinaisons, disait-il, non dans sesgoùts. Ce luxe, ce faste, étaient calculés [ pour exciter et payer nos manufactures et notre industrie nationale. Les | cérémonies et les fêtes du mariage de l'impératrice, et celles du baptême ' du roi de Rome, ont laissé bien loin derrière tout ce qui les a devancées, et ne se renouvelleront probablement jamais.

L’Empereur prit à tâche de rétablir au dehors tout ce qui pouvait le mettre en harmonie avec les autres cours de l'Europe ; mais au dedans I ' il eut le soin constant d'ajuster les formes anciennes avec nos nouvelles mœurs.

Ainsi il rétablit les levers et les couchers de nos rois; mais, au lieu

qu'ils étaient réels alors, ils ne furent plus que nominaux. Au lieu de présenter h-s plus |ietits détails d’une vraie toilette et les saletés qui pouvaient en être la suite, ces instants, sous l'Empereur, n'étaient réellement consacrés qu'à recevoir le matin ou congédier le soir ceux de sa maison qui avaient des ordres direels ù prendre de lui , et dont la prérogative était de pouvoir lui faire leur cour à ces heures privilégiées.

Ainsi l’Empereur rétablit des présentations spéciales auprès de sa personne, des admissions à sa cour; mais au lieu de ne se décider que sur des preuves officielles de noblesse, ce ne fut plus que sur la base combinée j de la fortune , de l'influence et des services.

Ainsi l'Empereur créa des titres dont la qualification donnait la main i à l’ancienne féodalité ; mais , sans valeur réelle et d'un but purement national, sans prérogative, sans privilèges, ils allaient atteindre toutes les naissances, tous les services, toutes les professions. Il les disait un rapprochement utile avec les mœurs de la vieille Europe au dehors, et un hochet innocent pour bien des vanités du dedans. « Car, observait-il , l « combien d’hommes supérieurs sont enfants plus d'une fois dans la « journée ! «

Ainsi l'Empereur fit reparaître des décorations, et distribua des croix et des cordons; mais, au lieu de ne les répandre que sur des classes 1 [ spéciales et privilégiées, il les étendit à toute la société, ù tous les genres de services, à tous les genres de talents; et, par un privilège exclusif |>eutétreen la personne de Napoléon, plus il en accorda, plus ils acquirent de prix. Il estime à vingt-cinq mille peut-être le nombre des décorations de i la Légion-d'Honneur qu'il a distribuées , et le désir de les obtenir, disaitil, allait toujours croissant : c'était devenu une espèce de fureur. Après la campagne deWagram, il l'adressa à l'archidue Charles; et, par un raffinement de galanterie qui n'appartenait qu’à Napoléon, ce fut la croix d'argent, précisément celle du simple soldat, qu’il lui envoya.

C'était, disait l'Empereur, la pratique fidèle et volontaire des maximes qu’on vient de voir qui faisait de lui le monarque vraiment national, et qui aurait rendu la quatrième dynastie la dynastie vraiment constitutionnelle. » Aussi, remarquait-il, le peuple du plus luis étage en avait-il l’ins- « tinct seeret. » Et ù ce sujet il racontait qu’en revenant de son couronnement d’Italie, et dans les environs de Lyon, la population accourant sur les routes, il lui prit fantaisie de monter seul et à pied la montagne de Tarare. Il avait défendu que personne ne le suivit ; se mêlant à la foule, il accosta une bonne vieille à qui il demanda ce que cela signifiait ; elle lui répondit que c'était l'Empereur qui allait passer. Sur quoi, après quel-

ques paroles de politique, il lui dit : « Mois la bonne, autrefois vous aviez » le lyran Capet . à présent vous avez le tyran Napoléon ; que diable avez- « vous gagné à tout eela ? » La force de l'argument, disait Napoléon, déconcerta la vieille pour un moment. Mais cependant elle se remit et lui

répond il : « Mais pardonnez-moi , monsieur ; après tout, il y a une grande » différenec : nous avons choisi celui-ci, et nous avions l'autre par hasard; « l'un était le roi des nobles, l'autre est celui du peuple; c'est le nôtre. « — Ella lionne vieille avait raison , ajoutait l’Empereur, et elle décou- « vrnit là plus d'instinct et de lion sens que bien des gens d'une grande « instruction et de I tenu coup d’esprit. »

L'Empereur s'entoura de grands officiers de la couronne, il se composa une nombreuse maison d'honneur en chambellans, écuyers et autres ; il les prit et purmi les personnes nouvelles que la révolution avait élevées, et dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. Les premiers se regardaient sur un terrain qu'ils avaient acquis , les autres sur un terrain qu’ils croyaient recouvrer. Pour l'Empereur, il ne cherchait dans ce mélange que l'extinction des haines et la fusion des partis. Toutefois il est aisé, dit-il, d’apercevoir des moeurs et des manières bien diffé-

rentes : les anciens mettaient bien plus d'empressement et de grâce dans leur service ; une madame de Montmorency se serait précipitée pour renouer les souliers de l’impératrice: une dame nouvelle y eût répugné; celle-ci eût cruint d’ètre prise pour une femme de chambre ; madame de Montmorency n'avait nullement cette crainte. Ces emplois d'honneur étaient pour la plupart sans émoluments, ils portaient même à de grandes dé|ienses ; mais ils mettaient chaque jour sous les yeux du maître , d’un maître tout-puissant, source des honneurs et des grâces , et qui avait dit j • hautement qu’il ne voulnit |>as qu'un officier de sa maison s’adressât à d'autre qu'à lui.

i Au moment du mariage de l'impératrice, l’Empereur lit une recrue nombreuse de chambellans dans les premiers rangs de l'ancienne aristo- t i cru tic; tout à lu fois pour montrer à l'Europe qu'il n'existait plus qu'un parti en France , et |>our entourer l’impératrice de noms qui eussent pu lui être familiera put-ètre. L'Empereur balança même à prendre dans cette classe la dame d’honneur ; la crainte que l'impératrice , dont il ne connaissait pas le caractère, n’arrivât avec des préjugés de naissance qui enflerait trop l’ancien parti, lui lit faire un autre choix.

Depuis cet instant jusqu'au moment de nos revers, les plus anciennes, les plus illustres familles sollicitaient avec urdeur d’entrer dans la maison de l'Empereur : et comment ne l'eusscnt-ellcs pas fait! l’Empereur gouvernait le monde, il avait élevé la France et les Français au-dessus des nations; la puissance, la gloire, la force, étaient son cortège; on était heureux d'entrer dans l’atmosphère d’un tel lustre; appartenir directement à sa personne était, au dedans et au dehors, un titre à la considération , aux hommages, aux respects.

Lorsdclu restauration, un royalistedcdislinetion, qui s’était conservé pur et devant lequel j’avais trouvé grâce , me disait le plus sérieusement ! du monde (car quelle différence d’idées n'amène point la différence des |ui rtis) qu’avec mon nom et la conduite franche que j’avais tenue, je ne i devais |>as désespérer de pouvoir me placer encore auprès du roi, ou dans j [ i lu muison de quelque prince ou princesse du sang. Quel fut le renversement de ses idées quund je lui répondis : « Mon cher, je me le suis rendu j « impossible : j'ai servi le maitre le plus puissant de la terre, je ne san- » rais désormais prendre rien de pareil auprès de qui quece soit ici-bas.

| 1 - Sachez que quand nous allions porter au loin les ordres de l’Empereur,

•• dans les cours étrangères , en portant sa couleur, nous nous considé- j rions et nous étions considérés partout à 1'é‘gnl des princes. 11 nous a l'ait voir jusqu'à sept rois attendant dans ses salons, au milieu de imus

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« cl avec nous. Lors de son ninriage, <| mitre reines portaient le manteau » de rini|H',ralrice, dont lin de nous pourtant était le chevalier d'honneur

« et un autre l'écuyer. Croyez, donc, mon cher, qu'une ambition géné- « reuse se trouve rassasiée après de telles grandeurs. »

Du reste, la magnilieenee et la splendeur qui composaient cette cour sans exemple reposaient sur un ordre et une régularité d’administration qui ont fait l'étonnement et l'admiration de ceux qui sont venus en Touiller les débris. L’Empereur en inspectait plusieurs fois lui-même les comptes dans l'année. On a trouvé tous ses châteaux réparés et emliellis ; ils renfermaient près de quarante millions de mobilier et quatre millions de ; vaisselle. S'il ertt joui de quelques années de paix, l'imagination a de la peine à s'arrêter, dit-il, sur ce qu'il aurait pu faire.

L'Empereur disait avoir eu une idée heureuse qu'il était bien fâché de n'avoir pas exécutée : e'élait d'avoir chargé quelques |>ersonnes de re- i I chercher les pétitions les plus importantes : « Elles m'eussent indiqué j " chaque jour, disait-il, trois ou quatre particuliers des provinces qui «. auraient été admis à mon lever, et m’auraient expliqué directement » leur affaire, je l’eusse discutée immédiatement avec eux, et je leur " eusse rendu prompte justice. »

Je disais à l'Empereur que la commission qu'il avait créée fort an-

ciennemcnt sous le titre de Commission des Pétitions, approchait infiniment de son idée actuelle, et faisait en effet beaucoup de bien. J'en avais été président lors du retour de l'île d'Elbe; et, dans le premier mois, j'avais déjà fait droit à plus de quatre mille pétitions.

« Il est vrai, lui disais-je, que les circonstances d'abord et l'habitude « ensuite, n’avaient jamais permis à cet établissement de jouir de la plus « précieuse prérogative dont il avait doté sa création ; celle qui aurait » produit sans doute le plus d’effet sur l’opinion, savoir, de lui pré- * seuter officiellement, à sa grande audience du dimanche, le résultat « du travail de toute la semaine. » Mais la nature des choses, les constantes expéditions de l'Empereur, et surtout la jalousie des ministres, tout avait concouru à dépouiller cette commission de ce beau privilège, i

L’Empereur était fâché aussi, disait-il, de n'avoir point établi, par ; l’étiquette du palais, que toutes les personnes présentées , les femmes surtout, qui pourraient prétendre à obtenir de lui une audience, arriveraient de plein droit nu salon de service. L'Empereur, le traversant plusieurs fois dans la journée, eût pu satisfaire eu passant à quelques- ; unes de leurs demandes, et se fût épargné de la sorte le refus de ces ! audiences ou la perte du temps qu’elles lui causaient.

L’Empereur avait balancé quelque temps , disait-il , a rétablir le grand couvert de nos rois, c'est-à-dire le dîner en public , chaque dimanche, de toute la famille impériale. Il nous a demandé notre avis, nous différions : les uns l’approuvaient , présentaient ce spectacle de famille comme i fort moral pour le publie, et propre à produire le meilleur effet sursoit esprit ; c'était d'ailleurs, disaient-ils, un moyen pour chaque individu de voir son souverain ; d’autres le combattaient, objectant qu'il y avait dans cette cérémonie quelque chose d'idole et de féodal , de badauderie et ! de servilité, qui n’était plus dans nos mœurs ni dans leur dignité moderne. Un pouvait bien aller voir le souverain à l'église ou nu spectacle; là, on concourait du moins à ses actes religieux ou l'on prenait part à ses plaisirs ; mais aller le voir manger, c’était se donner un ridicule mutuel : la souveraineté, devenue, ainsi que l'avait si bien dit l'Empereur, une magistrature, ne devait se montrer qu'en pleine activité : accordant des grâces, réparant des torts, expédiant des affaires, passant des revues, mais surtout dépouillée des infirmités ou des besoins de l'homme, etc.

Son utilité, ses hicnfnils devaient être son nouveau prestige; l’apparition du souverain devait être de tous les instants et inattendue, comme la Providence : telle était l'école nouvelle, telle avait été la nôtre.

» Eh bien! disait l'Empereur, il est peut-être vrai que les circonstances

H F. SA I NTR- H El. ÉNE. ’>«!>

» du temps auraient dû borner cette cérémonie au prince impérial, et « seulement au temps de sa jeunesse; car c'était l'enfant de toute la na- | •• lion, il devait donc appartenir des lors à tous les sentiments, à tous les

I « yeux. »

Au retour de l'ile d'Elbe, l'Empereur disait avoir eu la pensée de dîner j

chaque dimanche dans la galerie de Diane, nu milieu de quatre ou cinq | cents convives; ce qui eût été sans doute , disait-il , d'un immense effet sur le public, surtout au moment du Champ de Mai , lors de la réunion des députés des départements à Paris; mais la rapidité et l’importance des affaires l'en empêchèrent ; il craignit aussi peiit-être-qu'on ne vitdans cette mesure une trop grande affectation de popularité, et que les ennemis du dehors ne la transformassent en crainte de sa part.

Onestdans l'habitude, disait l'Empereur, de citer l'influence du ton et des manières de la cour sur celles d’une nation : il était loin d'avoir ohtenu, remarquait-il , aucun résultat à ce sujet ; mais c'était le vice des circonstances et de plusieurs combinaisons inaperçues : il y avait beau- I coup réfléchi , et il pensait qu’il l’eût obtenu avec le temps.

! « lai cour, continuait-il , prise collectivement, n’exerce point cette in-

« fluence; ce n'est que parce que ses éléments, ceux qui la composent,

» vont propager, chacun dans sa sphère d'activité , ce qu'ils ont puisé à « la source commune ; le ton de la cour n'arrive donc à toute une nation « qu'au travers des sociétés intermédiaires. Or, nous n'avions pas de I ! « sociétés, nous ne pouvions point encore en avoir. Les sociétés, ces » réunions pleines de charmes, où l'on jouit si bien désavantagés de la • civilisation, disparaissent subitement devant les révolutions, et ne se « rétablissent qu'avec lenteur après In tempête. Les bases indispensables | « de In société sont l'oisiveté et le luxe ; or, nous étions encore tous dans l'agitation, et lesgrandes fortunes n'étaient pas encore bien établies, Un » grand nombre de spectacles, une foule d'établissements publics, pré- « sentaient d'ailleurs des plaisirs plus faciles, moins gênants, plus vifs.

« La génération des femmes du jour était jeune; elles aimaient mieux j " courir et se montrer en publie que de demeurer cher, elles, et secom- | « poser un cercle rétréci. Mais elles auraient vieilli , disait-il , etaver un « pende temps et de repos, toutes les choses eussent repris leur allure « naturelle. Et puis encore, faisait-il observer, ce serait peut-être une « erreur que de juger d'une cour moderne par le souvenir des cours ■ anciennes : les cours anciennes étaient véritablement la puissance; on i « disait la cour et la ville. Aujourd'hui , si l'on voulait parler juste, on « était obligé de dire la ville et la cour. Les seigneurs féodaux, depuis

.17(1 MÉMOttlAI.

.. qu'ils avnient |>erdu lotir pouvoir, oliorchniont on dédommagement - lours jonissanoos. Los souverains eux-mèmes somhlaiont désormais « soumis à celle loi : lo trône, avec nos idées littorales , cassait insensi- " blement d'èlrc une seigneurie, etdevenait purement une magistrature;

.. lo prince, n'ayant puisqu’une représentation morale, toujours triste et • ennuyeuse il la longue, devait chercher à s'y dérober, pour venir, en simple citoyen, prendre sa part des charmes do la société. »

Parmi une grande quantité do mesures nouvelles projetées par l'Entporeur pour un avenir plus tranquille, son idée favorite avait été, la paix obtenue et le repos conquis, de ne plus vivre que pour les épurations administratives et les améliorations locales ; de si1 voir en tournées perpétuelles dans les départements : il eût visité et non parcouru, campé et j t non voyagé ; il eût fait usage de ses propres chevaux , se fôt entouré de ! l'impératrice , du roi de Rome, de toute sa cour. Toutefois il eût voulu que ce grand attirail n'crtt étéonéreux a personne, mais plutôt un bienfait pouvions : une tenture des Cobelins et tous les accessoires, trainésà sa suite, eussent meublé, décoré ses stations. Les autres personnes de la cour, disait-il, eussent été logées à la craie chez les bourgeois, qui eussent regarde leurs hôtes comme un bienfait plutôt qu'un fardeau, parce qu’ils eussent toujours été pour eux la certitude de quelque avantage ou de quelques faveurs. « C'est là, continuait-il , que j’eusse pu , dans chaque : i | « lieu, prévenir les fraudes, châtier les dilapidateurs; ordonner des édi- " lices, des |Htnls,des chemins; dessécher des marais, fertiliser des

« terres, etc Si le Ciel alors, continuait-il, m'eiit accordé quelques

«. années, assurément j’aurais fait de Paris la capitale de l'univers, et i ’ «« de toute In France un véritable roman. » Il réjtétait souvent ces dernières paroles : que de gens déjà auront dit cela , ou le répéteront avec lui !

Jrti d'fVlm'n venu ilr g) Chine. — Pimenta Itou il. h rapihtinr* «te la Anlle «le la Chine.

Mnmdi S.

L’Empereur est monté à cheval à sept heures; il m'a dit d'appeler mon fils pour nous accompagner; c'était une grande faveur. Durant notre promenade, l'Empereur est descendu cinq ou six fois pour regarder, à ; l'aide d'une lunette, des vaisseaux qui étaient en vue; il en a reconnu un [tour être hollandais : les trois couleurs sont toujours pour nous un objet de sentiment et de vive émotion. Dans une de ces stations, le cheval le plus fringant de la bande s'est échappé, il a fallu le poursuivre longtemps; mon fils a gagné ses éperons; il l'a ramené triomphant, et l'Empereur a remarqué que dans un tournoi ce serait une victoire.

Ail iv tour, l'Empereur u déjeuné n l'ombre; il nous u retenus tous.

I Avant et après le déjeuner, l'Empereur a causé avec moi seul , il

l’écart, d’objets sérieux, et que je ne puis conlier au papier

La chaleur était devenue lorte, il s’est retiré. Il était quatre heures et demie qtiund il m’a fuit appeler; su toilette se linissuit. I.e docteur lui a apporté un jeu d’échees qu’il avait été acheter à bord des bâtiments chinois; l’Empereur en avait désiré un. Celui-ci avait été payé trente napoléons ; il était l'objet de l'admiration du pauvre docteur, et rien ne paraissait plus ridicule à l'Empereur : toutes les pièces, au lieu de ressembler aux nôtres , étaient de grosses et lourdes images de leurs noms ; ainsi un cavalier y était armé de toutes pièces, et la tour reposait

samment qu’il lui faudrait une grue pour faire mouvoir chaque pièce.

Cependant uutour du jardin rôdaient encore beaucoup d’ofliciers ou i des employés des bâtiments de lu Chine. Leur curiosité, quelques heures auparavant, les avait portés à pénétrer chez nous; nous avions été littéralement envahis dans nos chambres. L’un «lisait que l'orgueil de sa vie j serait d’avoir vu Napoléon; l'autre, qu’il n’oserait pas se présenter dej vaut sa femme, en Angleterre, s’il ne |iouvait lui dire qu'il avait été assez j heureux pour apercevoir ses traits; l'autre, qu’il abandonnerait tous les bénéfices de son voyage pour un seul coup d’œil, etc.

L’Empereur les a fait approcher ; il serait difficile de rendre leur satisfaction et leur joie : ils n’avaient |mis osé autant prétendre ni espérer.

L’Empereur leur a fait, suivant son usage, de nombreuses questions sur la Chine, son commerce, ses habitants ; leurs rap|H>rts, leurs mœurs, .

les missionnaires, etc. Il les u gardes plus d’une demi-heure iivunt de les congédier. A leur départ, nous lui peignions l'enthousiasme dont ees officiers nous avaient rendus les témoins, nous lui racontions tout ce qu'ils avaient laissé éeliap|>cr à son sujet. « Je le crois bien, dit-il; vous ne vous ■ apercevez pas qu'ils sont des nôtres. Tout ce que vous avez vu là est du » tiers état d'Angleterre, les ennemis naturels, sans qu’ils s’en rendent « peut-être compte à eux-mêmes, de leur vieille et insolente aristo- « cralie. <•

MyiUlicativo.

Jeudi 7.

L'Empereur est monté de fort lionne heure a cheval; il m'a dit de nouveau d'appeler mon (ils pour l'accompagner. L'Empereur, la veille, en le voyant à cheval, m’avait demandé si je ne lui luisais |ias apprendre a panser son cheval , que rien n'étail plus utile dans la vie, qu’il l'avait |iartieulicremcnt ordonné dans l'école militaire de Saint-Germain. J'étais fâché qu'une pareille idée m'eut échap|ié, elle était dans mon genre, je la saisis avec ardeur, et mon lils encore davantage. Aussi il montait en ce moment un cheval auquel personne n’avait touché que lui. L’Empereur, à qui je l'ai dit, en a paru satisfait, et a daigné lui faire subir une es|)èee de petit examen.

Un instant avant le dîner, je me suis rendu , comme de coutume, au salon ; l'Empereur y jouait une partie d’échecs avec le grand maréchal. Le valet de chambre de service à la porte du salon est venu me porter une lettre; il y avait dessus ; (rés-pressé. Par respect pour l’Empereur, je me cachais pour essayer de la lire; elle était en anglais : on y disait que j'avais fait un très-bel ouvrage; qu'il n'était |>ourlunt pas exempt de fautes ; que si je voulais les corriger dans une nouvelle édition, nul doute que l'ouvrage n'en valut beaucoup mieux; et sur ce, l’on priait Dieu qu’il m'eilt en sa digne et sainte garde. Une pareille lettre, si peu attendue et tant soit |M'u déplacée, me semblait-il, excitait ma surprise, un peu ma colère; le rouge m’en était monté au visage; c'était au poinlque je ne m’étais pas donné le temps d’en considérer l’écriture. En la parcourant, j’ai reconnu la main, malgré la beauté inusitée de l'écriture, et je n'ai pu m'empêcher d’en rire beaucoup à part. Mais l’Empereur, qui me voyait par côté, m'a demandé de qui était la lettre qu'on m'avait remise. J'ai répondu que c'était un écrit qui m'avait imprimé un premier, sentiment bien différent de celui qu'il me laisserait. Je le disais si naturellement, la mystification avait été si complète, qu’il se mit à rireaux larmes. La lettre était de lui ; l'écolier avait voulu se moquer de son maître,

DE SAINTE-HÉLÈNE. 573 i

et s'essayer à ses dépens. Je garde soigneusement cette lettre; la gaieté, le style et lu circonstance me la rendent plus précieuse qu'aucun diplôme | qu’eût pu me donner l'Empereur au temps de sa puissance.

L’Empereur en étal d'employer son anglais. —Sur la médecine. — Corvisart. — Définition. —

Sur la peste. — Médecine île Bahylone.

Vendredi 8.

L’Empereur n'avait |ias dormi de la nuit : dans son insomnie, il s'était unnisé à m’écrire une nouvelle lettre en anglais; il me l’a envoyée cachetée ; j'en ni corrigé les fautes, et lui ai répondu, en anglaisaussi, par j le retour du courrier; il m’a fort bien compris; ce qui l'a convaincu de ses progrès, et lui a prouvé qu’il pourrait désormais, il toute rigueur, i correspondre dans sa nouvelle langue.

Le docteur Warden, du Norlhumbertand, a dîné avec l'Empereur.

La conversation a été exclusive sur la médecine, tantôt gaie, tantôt sé- ! i rieuse et profonde. L'Empereur était en bonne humeur, un mot n'attendait pas l'autre; il accablait le docteur de questions, d'arguments spirituels et subtils qui l'embarrassaient fort: celui-ci n’y voyait que du feu; si bien qu'oprès le diner, il me prit à part pour me demander comment il se faisait que l’Empereur fût si fort sur ces matières; il ne doutait pas qu'elles ne fussent l’objet de ses conversations familières, i « Pas plus que tout autre chose, lui disais-je avec vérité: mais c'est J « qu'il est peu de sujets qui soient étrangers à l'Empereur, et qu’il les « traite tous d'une manière neuve et piquante. »

L’Empereur ne croit point à la médecine ni à ses remèdès, dont il ne fait aucun usage. « Docteur, disait-il, notre cor|>s est une machine à « vivre; il est organisé pour cela, c’est sa nature; laissez-y la vie h son

• aise, qu’elle s'y défende elle-même, elle fera plus que si vous la pa-

• ralysiez en l'encombrant de remèdes. Notre corps est comme une j ■ montre parfaite qui doit aller un certain temps; l’horloger n'a pas la

« faculté de l'ouvrir, il ne peut lu municr qu'à tétons et les yeux ban- .

« dés. Pour un qui, à force de la tourmenter à l'aide d’instruments « biscornus, vient à bout de lui faire du bien, combien d’ignorants la « détruisent, etc »

L'Empereur ne reconnaissait donc d'utilité à la médecine que dans certains cas assez rares, dans des maladies connues, consacrées par le temps et l'expérience; et il comparait alors l'art du médecin à celui de l'ingénieur dans les sièges réguliers, où lis maximes de Yauban, les i | règles de l'expérience, ont soumis tous les hasards à des lois connues, j

Aussi, d'après ces principes, l'Empereur avait-il conçu l'idée d’une loi qui n'eût permis à la masse des médecins en France que l'usage des remèdes innocents, et qui leur eût interdit celui des remèdes liiroiqws,

\ c'est-à-dire qui peuvent donner la mort, à moins qu'ils ne fissent trois ; ou quatre mille francs au moins de leur état; ce qui supposait déjà, disait-il, de l’éducation , des connaissances et un certain crédit public, j « Cette mesure, disait-il, était certainement juste et bienfaisante; toule- I " fois elle était encore, dans les circonstances où je me trouvais, hors » de saison; les lumières n’étaient pas encore assez généralement « répandues : nul doute que la masse du peuple n'eût vu qu’un acte de « tyrannie dans la loi qui pourtant le dérobait à ses bourreaux. *

L’Empereur avait, disait-il, souvent entrepris, sur la médecine, le célèbre Corvisart, son premier médecin. Celui-ci, à part l'honneur de son corps et de ses collègues, lui confessait avoir à peu près les mêmes opinions, et les mettait même en pratique. Il était très-ennemi des remèdes, les employait fort peu. l.'impératrice Marie-Louise, souffrant beaucoup dans sa givssesse, et le tourmentant pour être soulagée, il lui donnait malicieusement des pilules de mie de pain, qui ne laissaient pas que de lui faire beaucoup de bien, assurait-elle.

L'Empereur disait qu'il avait amené Corvisart à avouer que la médecine était une ressource privilégiée; quelle pouvait faire du bien aux riches, mais qu’elle était le fléau des pauvres. « Mais ne croyez-vous « |>as, disait l'Empereur, que, vu l’incertitude de la médecine en elle- j « même et l'ignorance des mains qui l'emploient, ses résultats, pris « en masse , sont plus funestes aux peuples qu'utiles? h Corvisart en convenait franchement. « Mais vous-méme n'avez-vous jamais tué per-

• sonne? disuit l'Empereur , c’est-à-dire n’est-il |»s des malades qui « sont morts évidemment de vos remèdes? — Sans doute, répondait

• Corvisart; mais je ne dois pas l'avoir plus sur la conscience que « Votre Majesté, qui aurait fait périr des cavaliers, non pas parce

J « qu'elle aurait ordonné une mauvaise manoeuvre, mais parce qu'il j « s'est trouvé sur leur route un fossé, un précipice qu'elle n'avait pu ■ voir, etc.... •

De là l'Empereur est | tassé à des problèmes et des déflnilions qu’il proposait au docteur. « Qu'est-ce que la vie? lui disait-il. Quand et i 1 ■ comment la recevons-nous? Tout cela est-il autre chose que mys-

« 1ère? »

Puis il définissait la folie innocente une lacune on divagation de j jugement entre des idées justes et leur application : un fou mange des

raisins <lans une vigne qui n’est pus In sienne, et répond aux reproehes du propriétaire : « Nous sommes deux ici, le soleil nous voit ; done j’ai « le droit de manger des raisins. « Le fou terrible était celui ('liez qui cette lacune ou divagation de jugement s’exerçait entre des idées et des actes : c'était celui qui coupait la tète d'un homme endormi, et se cachait derrière une haie pour jouir de l’embarras du corps mort lorsqu'il viendrait à se réveiller.

L'Empereur demandait encore au docteur quelle était la différence j entre le sommeil et la mort, et il y ré|>ondait lui-mème en disant que le sommeil était la suspension momentanée des facultés sur lesquelles notre volonté exerce son pouvoir; et la mort, la suspension durable, non-seulemenl de ces mêmes facnllés, mais encore de celles sur lesquelles notre volonté est sans pouvoir.

Ile là la conversation est tombée sur la peste. L’Empereur soutenait qu'elle se prenait par l'aspiration aussi bien que par le contact; il disait * que son plus grand danger et sa plus grande propagation étaient dans la crainte; son siège principal dans l'imagination : en Égypte, tous ceux j dont l'imagination était frap|>ée périssaient. La défense la plus sûre, le remède le plus efficace étaient le courage moral. Lui, Napoléon, avait impunément touché, disait-il, des pestiférés à Jaffa, et sauvé beaucoup de monde en trompant les soldats pendant plus de deux mois sur la nature du mal : ce n'était pas la peste, leur avait-on dit, mais une fièvre à bubons. De plus, il avait observé que le meilleur moyen d'en préserver l’armée avait élé de la mettre en marche el de lui donner beaucoup de mouvement : la distraction el la fatigue s'étaient trouvées les plus sûres garanties, etc.

L’Empereur disait encore nu docteur ; « Si Hippocrate entrait tout ii « coup dans votre hôpital, ne serait-il pas bien étonné? adopterait-il « vos maximes et vos mesures ? entendriez-vous son langage ? vous com- » prendriez-vous l'un et l’autre? «Et il terminait enfin par vanter gaiement la médecine de Rabylonc, où l’on exposait les malades à la porte, et où les parents, assis auprès d'eux, arrêtaient les passants pour leur demander s’ils avaient jamais eu pareille chose , et ce qui les avait guéris.

On avait du moins la certitude, disait-il, d'éviter ceux que les remèdes avaient tués.

Sanmli U.

J'étais à déjeuner avec l'Empereur, après la leçon d'anglais , lorsqu'on ; m'a apporté une lettre de ma femme, qui m’a rempli de joie et de re- i

| connaissance. Elle me mandait que la crainte, ni la fatigue, ni lu dis- j

tance, ne sauraient l'empêcher devenir me rejoindre, qu'elle n'aurait de bonheur qu'auprès de moi , qu'elle n'attendait que la saison. Dévouement admirable ! bien supérieur à tout le nôtre iei, en ce qu’il s'exécute ! aujourd'hui de sa |>artcn toute connaissance de cause. Je ne pense |kis qu'on puisse avoir la barbarie à Londres de le lui refuser : que sollieile- I t-elle? des grâces, une faveur? Non ; elle demande de partager un exil, d'aller, sur un roc abandonné, remplir nu devoir, et témoigner sa i I tendresse'.

Procès «le Ney. - Voiture perdue à Waterloo. — Entrevue «le Dresde. — Sur l'humeur îles femmes. - Princesse Paulin^. — Beau mouvement de l*Einj>ereur.

f Dimanche 10 an manii 12

Dans les papiers qui venaient d'arriver, et que l'Empereur a eu la satisfaction cette fois de lire tout seul, se trouvaient beaucoup de détails sur le procès du maréchal Ney, qui se traitait en cet instant. A ce sujet, l'Empereur disait que l’horizon était bien sombre; que ce * malheureux maréchal était certainement en grand péril ; que néanmoins il ne fallait pas désespérer encore. « Le roi se croit sans doute bien sûr de ses pairs, disait-il; ceux-ci sont sûrement bien montés. bien ré- " soins, bien acharnés; eh bien ! le plus léger incident, un vent nouveau,

« que sais-je ? et alors, en dépit de tous les efforts du roi et de ce qu'ils « croient être l'intérêt de leur cause, il peut prendre tout à coup fantaisie » à la Chambre des pairs de ne pas condamner, et Ney se trouver sauvé. » 1

Cela a conduit l'Empereur à s'étendre sur notre esprit léger, fugitif, changeant. « Tous les Français , a-t-il dit, sont frondeurs, turbulents;

» mais non conspirateurs , encore moins conjurés. Leur légèreté est ■> tellement de nature, leurs variations si subites, qu'on ne pourrait « dire qu’elles les déshonorent : ce sont de vrais girouettes au gré des " vents ; mais ce vice, chez eux, est sans calcul ; et voilà leur meilleure

il !

excuse. Du reste, il est bien entendu que nous ne parlons ici que de « la masse, de celle qui compose l’opinion ; car des exemples individuels,

» au contraire, ont fourmillé dans nos derniers temps, qui couvrent « certaines classes d’une abjection dégoûtante. »

« Que j'étais loin de juper «lu cu-ur H «le l'âme «le crus «|iii nous retenaient: Madame «le La» Case* t ml vite constamment repoussée . soit par «livrr» préiexh>s ou meute par le aliéner. Enfin, et roranu* p«mr * «lébarraswr «le son Imjtortunilé , l«»rd llathursl lui a fait écrire au commencement île 1817 «|u’on pourra lui pernirttre de reluire au Cap de Bonne-K<|»éra»cr (300 lieu»» plu» loin «pie Sainte-Hélène),

| d'où, • si le KiumTiicur «le Sainte-Hélène ( sir Hudson Lowe) n'y trouve aucune objection, elle pourra

I« sc rendre auprès «le son époux. •

.l'abandonne sans commentaire cette «’spécr «le mauvaise plaisanterie à ipiirnnquo sc sent un rmir «l'homme. *

C'était celte connaissance du caractère national, continuait l'Empereur, qui l'avait toujours empêché d'avoir fait usage de la haute-cour. Elle était dans notre constitution , le conseil d'Étaten avait même arrêté l’organisation; mais l'Empereur avait senti tout le danger de l’éclat et de l'agitation que répandent toujours de pareils spectacles. « line telle « procédure, disait-il, était un véritable appel au public, et devenait tou- « jours un grand échec à l'autorité, si l'accusé l’emportait, l’n ministère, « en Angleterre, pouvait bien supporter sans inconvénient les effets de « cet appel perdu ; mais un souverain tel que je l'étais, et dans les eir-

* constances où je me trouvais, ne l'aurait pas pu sans le plus grand « danger pour la chose publique; aussi préférais-je m'en tenir constam- « ment aux tribunaux ordinaires. La malveillance trouva souvent à y » redire, et pourtant, de tous ceux qu'il lui plut alors d’appeler des vic-

• times , quel est celui , je vous prie , qui ait survécu populaire à nos « dernières épreuves? Elles ont pris soin de me justifier; tousdemeu- « rent flétris dans l'opinion nationale. •

L'Empereur avait réservé, pour lire avec moi , un article du journal relatif à la voiture qu’il a perdue à Waterloo : la grande quantité d’expressions techniques le lui avaient rendu trop difficile. Le journaliste donnait un détail très-circonstancié^le celte voiture, et faisait un inventaire très-minutieux de tout ce qui s’y trouvait ; il y joignait parfois les réflexions les plus triviales : en mentionnant une petite boite de liqueur, il observait que l'Empereur ne s’oubliait pas et ne se laissait manquer de rien : en citant certains objets recherchés de son nécessaire, il ajoutait qu'on pouvait voir qu’il faisait sa toilette en homme comme il faut (l'expression était en français). Ce dernier mot a produit dans l'Empereur une sensation que n’eût pas excitée sans doute un sujet plus important. « Mais, me dit-il avec une espèce de dégoût mêlé de douleur, « ce peuple d’Angleterre me croit donc un animal sauvage? l'a-t-on « amené véritablement jusque-là? ou son prince de Galles, espèce de « boeuf Apis, m'assure-t-on , ne fait-il pas sa toilette comme chacun de

« ceux qui, parmi nous, ont quelque éducation? »

Il est certain que j’aurais été fort embarrassé de lui expliquer ce qu’avait voulu dire le journaliste. Au surplus, il est connu que l'Empereur est la personne du monde qui mettait le moins de prix à ses aises et s'en occupait le moins ; mais aussi, et il se plaît à le confesser, il n'en fut jamais pour qui le dévouement et les soins des serviteurs en réunirent davantage. Comme il mangeait à des heures très-irrégulières, on avait trouvé le secret, dans ses courses et ses voyages , d'avoir son dîner fort

ressemblant il relui des Tuileries el toujours prêt. Il n 'avait qu'il parler, et il se trouvait servi : c'était mugique, disait-il lui-même. Durant quinze ans, il a lui constamment un même vin de Rourgognc (Chamlierlin), qu'il aimait et qu'on croyait lui être salutaire ; ce vin se retrouvait pour I ni dans toute l’Allemagne, au fond de l'Espagne, partout, jusqu'à Moscou, etc., etc. ; et il est vrai de dire que les arts, le luxe, le raffinement de l'élégance et du lion goût semblaient se disputer, el comme à son insu, autour de lui, pour lui ménager quelques jouissances. Le journaliste anglais décrivait donc une infinité d'objets qui étaient dans la voiture, sans doute, mais dont l'Empereur n'avait pas la moindre connaissance, bien qu'il ne s'en étonnait nullement, disait-il.

U' mauvais temps, qui continuait «le commander notre réclusion, n'a l>as influé sur l'humeur de l'Empereur, qui précisément ces jours-ci a montré plus d'abandon, a été plus causeur que de coutume. Il a parlé longuement, el dans les plus grands détails, de la fameuse entrevue de Dresde.

Cette entrevue a été l'époque de la plus haute puissance de Napoléon; il y a paru ht roi des rois; il en était a se voir obligé de témoigner qu'il fallait qu'on s'occupât de l'empereur d’Autriche, son beau-père. Ce souverain, non plus que le roi de Prusse, n'avaient pas de maison à leur

DE SAINTE-IIELENE.

suite; Alexandre n'en avait pas eu davantage à Tilsil ou à Erfurt. Là, comme à Dresde, on mangeait chez Napoléon. Ces cours, disait t'Emi pereur, étaient mesquines et bourgeoises : c'était lui qui en fixait l'étiquette, et y donnait le ton ; il faisait passer François devant lui, et cellii-

ci était dans le ravissement. Le luxe de Napoléon et sa magnificence durent le faire paraître un roi d’Asie ; là, comme à Tilsil. il gorgea de diamants tous ceux qui l'approchèrent. Nous lui apprîmes qu'à Dresde il n’avait pas eu un soldut français autour de lui, et que su cour |Nirfois n'avait pus été sans inquiétude sur sa personne. Il avait de la peine à nous croire, mais nous l'assurions que c'était un luit, qu'il n'avait eu d'autre garde que les gardes du corps saxons. « C’est égal, nous disait-il, « alors j’étais là dans une si bonne famille, avec de si braves gens, que » j’étais sans risques; tous m'y aimaient; et à l'heure qu'il est je suis sûr » que le bon roi de Saxe dit chaque jour un l‘ater et un Avt pour moi. - J'ai perdu, ujoutait-il, les destinées de celle pauvre bonne princesse » Auguste, et j’ai eu bien tort. Revenant de Tilsit, je reçus à Marienvcr- « der un chambellan du roi de Saxe,. qui me remit une lettre de son

rir Marie-Louise : elle lui peignait son assiduité comme ridicule. Elle eût volontiers pris des tons de belle-mère avec Marie-Louise, qui n'était pas disposée à le souffrir, leur âge étant à peu près le même. Elle venait souvent le matin à la toilette de Marie-Louise fureter dans son luxe et

1 ■ maître; il m'écrivait : Je viens de recevoir une lettre de l'empereur

« d’Autriche qui me demande ma fdle en mariage; je vous envoie eette " lettre pour que vous me disiez la réponse que je dois faire. — Je serai « sous peu de jours à Dresde, » fut la réponse de l'Empereur, et à son arrivée il condamna ce mariage et l'empèeba. « J'ai en grand tort, ré- 'i « pétait-il, je craignais que l'empereur François ne m'enlevât le roi de : « Saxe; mais au contraire, c'est la princesse Auguste qffi m’ertt amené - l'empereur François, et je ne serais pas ici. »

Napoléon, à Dresde, travaillait beaucoup, et Marie-Louise, jalouse de profiler des plus petits loisirs de son époux, sortait à peine pour ne pus les perdre. L’empereur François, qui ne faisait rien et s'ennuyait tout le jour à courir la ville, ne comprenait rien â cette réclusion du ménage; il s'imaginait que c’était pour se donner de la tenue et de l'importance. L'impératrice d'Autriche cherchait beaucoup à faire eou-

sa magnificence : elle n’en sortait jainuis les mains vides. « Le régne | « de Marie-Louise a été fort court, disait l'Empereur, mais elle a dù

« bien en jouir; elle avait la terre à ses pieds. » L’un de nous s’est permis de demander si l’impératrice d'Autriche n’était pus l'ennemie jurée de Marie-Louise. « Pas autrement, disait l'Empereur, qu’une bonne » petite haine de cour : delà détestation dans le cœur, mais gazée sous « des lettres journalières de quatre pages, pleines de tendresse et de « cajoleries. *

L'impératrice d’Autriche soignait extrêmement Napoléon, avait pour ; lui une coquetterie toute particulière tant qu’il était présent; mais 1

• sitôt qu'il avait le dos tourné, elle ne s'occupait plus qu’à en détacher Marie-Louise pur les insinuations les plus méchantes et les plus mali- j rieuses : elle était choquée de ne pus réussir à prendre quelque empire sur lui. « D’ailleurs elle a de l'adresse et de l’esprit, disait l'Empereur, I « et assez pour embarrasser son mari, qui avait acquis lu certitude

! • qu'elle en faisait peu de cas. Sa figure était agréable, piquante, avait !

« quelque chose de tout particulier; c’était une jolie petite religieuse.

« Quant à l’empereur François, on connaît sa débonnaireté, qui le « rend toujours dupe des intrigants. Son fils lui ressemblera.

« 1a- roi de Prusse, comme caractère privé, est un loyal, bon et | « honnête homme; mais dans sa capacité politique, c’est un homme na-

* lurelleinent plié à la nécessité; avec lui on est le maitre tant qu'on a I « la force et que la main est levée.

« Pour l’empereur de Russie, c'est un homme infiniment supérieur à « tout cela; il a de l'esprit, de la grâce, de l’instruction, est facilement » séduisant, niais ou doit s'en délier : il est sans franchise; c’est un vrai « Grec du Bas-Empire. Toutefois n'est-il pas sans idéologie réelle ou « jouée; ce ne serait du reste, après tout, que des teintes de son éduca- « lion et de son précepteur. Croira-t-on jamais, disait l’Empereur, ce « que j’ai eu à débattre avec lui? Il me soutenait que l’hérédité était un « abus dans la souveraineté, et j’ai dû passer plus d'une heure et user « toute mon éloquence et ma logique à lui prouver que ccttc hérédité

* « était le repos et le bonheur des peuples. Peut-être aussi memystiliait-il,

« car il est fin, faux, adroit, hypocrite; je le répète, c’est un Grec du « Bas-Empire; il peut aller loin. Si je meurs ici, ce sera mon véritable « héritier en Europe. Moi seul pouvais l'arrêter se présentant avec son « déluge de Tartarcs. La crise est grande et permanente pour le eonti- » nent européen, surtout pour Constantinople : il l'a fort désiré de moi ;

« j'ai été fort cajolé à ce sujet, mais j’ai constamment fuit la sourde

MEMO K (AI.

« oreille. Cet empire, quelque délabré qu’il parût, devait demeurer ! « notre (x>int de sé|)aration à tous deux : c'était le marais qui empêchait

« de tourner ma droite. Pour la Grèce, c'est autre chose! » Et après I s'être arrêté sur ce pays, il a repris : « la Grèce uttcnd un libérateur!...

• Ge serait une belle couronne de gloire! il inscrira son nom il jamais ! « avec ceux d’Homère, Plalou et Épaminondas!... Je n'en ai peut-être

i ■ pas été loin!... Quand, dans ma enni|Mgnc d’Italie, j’arrivai sur les '

« bords de l'Adriatique, j'écrivis nu Directoire que j'avais sous mes yeux « le rovaume d’Alexandre!... Plus lard je liai des relations avec Aly- ! I « Pacha ; et quand on nous a saisi Corfou, on aura dû y trouver des mu- j j « nitions et un équi|>ement complet pour une armée de quarante à ein- •

« ((liante mille hommes. J'avais fait lever les cartes de lu Macédoine, de » la Servie, de l'Albanie.

- I jj Grèce, le Péloponèsedu moins, doit être le lot de la puissance « européenne qui possédera l'Égypte : ce devait être le nôtre... Et puis,

« au nord, un royaume indé|>cudnnt, Constantinople avec ses pro- « vinces, pour servir comme de barrage à lu puissance russe, ainsi qu'on « a prétendu le faire à l'égard de la France en créant le royaume de lu | « Belgique. »

Dans une autre de ces soirées, l’Empereur déclamait contre l'humeur des femmes : Car rien , disait-il , n'annonçait plus chez elle le rang, la bonne éducation, le bon ton, que l'égalité de leur caractère et le constant désir déplaire. Il ajoutait qu'elles étaient tenues à ge montrer toujours mailresses d'elles-mêmes , à être toujours en scène. SesMcux femmes, j nous disait-il, avaient toujours été ainsi; elles étaient assurément bien différentes dans leurs qualités et leurs dispositions ; toutefois elles s'étaient ressemblées tout à fait sur ce point. Jamais il n'avait été témoin de lu mauvaise humeur de l'une ou de l'autre ; toutes deux uvaient été consta tu ment occupées à lui plaire, etc....

Quelqu'un a osé observer pourtant que Marie-Louise s'était vantée que toutes les fois qu’elle vouluit quelque chose, si difficile que cela fût, elle n’avait qu'il pleurer. L’Empereur en a ri; c'était 'pour lui, disait-il, une découverte ; il aurait pu le soupçonner de Joséphine, mais il ne lesavail pas de Marie-Louise. Et puis s'adressant à mesdames Bertrand et Montholon : « Vous voilà bien. Mesdames, leur dit-il; sur certaines choses ,

« vous êtes toutes les mêmes. »

11 a continué longtemps sur les deux impératrices, et a répété, suivant su coutume , que l’une était l'innocence et l’autre les grâces. Il est passé delà à ses soeurs, et surtout s'est arrêté particulièrement et longtemps

ÜF. SAINTE-HÉLÈNE.

sur les nttmitsdc la princesse Pauline. Il a été convenu que c’était, sans contredit, la plus jolie femme de Paris. L’Empereur disait que lesartisles s'accordaient à en faire une véritable Vénus de Médicis ; et comme ^ on achevailde détailler ses atlraiLs avec beaucoup d'élégance et de grâces, ! il a demandé tout à coup si une princesse du jour, chez nous, valait cela ; sur quoi quelqu'un s'est écrié que les attraiLs de madame la duchesse d'Augoulême étaient d'une nature toute différente ; ils étaient purement , célestes : c'était la lion lé, la douceur, la tendre charité, et surtout l'oubli et le |>ardon des injures. A ces mots, l'Empereur a avancé la main pour

saisir l'oreille du malicieux interlocuteur. Heureusement pour celui-ci, la table de jeu l'en séparait.

Voici du reste, chemin faisant, une anecdote qui, si elle était vraie, serait bien propre à peindre les dispositions passionnées du château contre notre esprit d'égalité. Un Anglais, qui avait élé fort de la connaissance de M. le comte d'Artois durant son exil, prenait congé de lui pour rc tourner en Angleterre, el lui disait qu’il espérait que, malgré la différence de nation, il lui continuerait ses bons souvenirs. * yue voulez-vous dire,

» Milord, avec notre différence de nation? repartit vivement le prinee;

» il n'en est désormais que deux pour moi, la noblesse et la canaille.

« Milord, nous sommes de la même nation. »

A la suite de ces conversations, l'Empereur demanda quelle était la date du mois; c'était le 1 1 mars. « Eh bien, dit-il , il y a un nn aujour-

■îles-

M EMORIAL

! « plus mauvais dîner qu'il piH fait de sa vie. « L'Empereur s’est animé, i

il marchait il grands pas. « J'étais redevenu une grande puissance! » eontinua-t-il ; et il a laissé échapper un soupir qu’il a relevé aussitôt |wir ces paroles, dont il serait diflieile de tracer l'accent et la chaleur : « J'a- « vais fondé, le plus bel empire de la terre, et je lui étais si nécessaire « qu'en dépit de toutes les secousses dernières, ici , sur mon rocher, je « semble demeurer encore comme le inaitre de la France. Voyez ce qui « s’y passe, lisez les journaux , vous le trouverez à chaque ligne. Qu'on » m'y laisse pénétrer, on verra ce qu'elle est et ce que je puis ! » Et alors que d'idées, que de projets il a développés pour la gloire et le bonheur de la patrie! Il a parlé longtemps avec tant d’intérêt et un tel abandon, que nous pouvions oublier les heures, les lieux et les temps. En voici quelque chose :

« Quelle fatalité, disait-il, que l'on ne s'en soit pas tenu à mon retour « de l'île d'Elbe ! que chacun n'ait pas vu que j'étais le plus propre à l'é- « quilihre et au repos européens! Mais les rois et les peuples m'ont « craint; ils ont eu tort. Je revenais un homme nouveau; ils n’ont pu

| « d'hui, c’était un beau jour; j'étais h Lyon, je passais des revues, j'avais

” le maire h dîner, qui , par parenthèse , s'est vanté depuis que c’était le

I)K S A I NT K- Il K K K N K.

le croire ; ils n'ont pu imaginer qu'un homme eût l'àme assez forte |Huir changer son caractère ou se plier à des circonstances obligées. J’avais pourtant fait mes preuves et donné quelques gages de ce genre. Qui ne sait que je ne suis pas un homme à demi -mesures? J'aurais été franchement le monarque de la constitution et de la paix, comme j'avais été celui de la dictature et des grandes entreprises.

» Quelles pouvaient être les craintes des rois? Redoutaient-ils toujours mes conquêtes, ma monarchie universelle? Mais ma puissance et mes fopces n'étaient plus les mêmes, et puis je n'avais vaincu et conquis que dans ma propre défense ; c'est une vérité que le temps développera chaque jour davantage. L'Europe ne cessa jamais de faire la guerre à la France, à ses principes, à moi ; et il nous fallait abattre, sous peine d'être abattu. Iji coalition exista toujours, publique ou secrète, avouée ou démentie ; elle fut toujours eu permanence; c'était aux alliés seuls ii nous donner la paix : les Français s'effrayaient de conquérir de nouveau. Moi-même, me croit-on insensible aux charmes du repos et de la sécurité, quand la gloire et l'honneur ne le veulent pas autrement! Avec nos deux Chambres, on m'eût refusé désormais de |iasser le Rhin ; et pourquoi l'eussé-jc voulu ? Pour ma monarchie universelle? Mais je n'ai jamais fait preuve entière de démence ; or ce qui la caractérise surtout, c'est la disproportion entre les vues et les moyens. Si j'ai été sur le point d'accomplir cette monarchie universelle, c'est sans calcul, et parce qu'on m'y a amené pas il pas. Les derniers efforts pour y parvenir semblaient coûter h peine; était-il si déraisonnable de les tenter? Les souverains n'avaient donc rien il craindre de mes armes. « Redoutaient-ils que je les inondasse de principes anarchiques? Mais ils connaissent par expérience mes doctrines sur ce point. Ils m'ont vu tous occuper leur territoire; combien n'ai-je pas été poussé à révolutionner leur pays, municipnliser leurs villes, soulever leurs sujets! Bien qu'on m'ait salué, en leur nom, de moderne Attila, de Robespierre à cheval, tous le savent dans le fond de leur coeur!!! qu’ils y descendent! Si je l'avais été, je régnerais encore peut-être.; mais eux, bien sûrement et depuis longtemps, ils ne régneraient plus. Dans la grande cause dont je me voyais le chef et l’arbitre, deux systèmes se présentaient a suivre : de faire entendre raison aux rois par les peuples, ou de conduire à bon port les peuples [Kir les rois; mais on sait s'il est facile d'arrêter les peuples quand une fois ils sont lancés : il était plus naturel de compter un peu sur la sagesse et l'intelligence des rois; j’ai dû leur supposer toujours assez d'esprit |Miur

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