M K M O RI A L
I- « de si clairs intérêts; je me suis trompé : ils n’ont tenu compte de « rien ; et, dans leur aveugle passion, ils ont déchaîné contre moi ce j « que j'avais retenu contre eux. Ils verront! ! !
« Enfin les souverains se trouvaient-ils offusqués de voir un simple « soldat parvenir à une couronne? Redoutaient-ils l'exemple? Mois les « .solennités, mais les circonstances qui ont accompagné mon élévation, « mon empressement à m'associer à leurs mouirs, il m'identifier à leur « existence, à m'allier à leur sang et à leur politique, fermaient assez « la porte aux nouveaux concurrents. Bien plus, si l’on eût dit avoir le » spectacle d'une légitimité interrompue, je maintiens qu’il leur était « bien plus avantageux que ce fût par moi, sorti des rangs, que par un « prince membre de leur famille; cardes milliers de siècles s'écoule- | « ront avant que les circonstances accumulées sur ma tète aillent en
» puiser un autre dans la foule pour reproduire le même spectacle; « tandis qu’il n’est pas de souverain qui n'ait il quelques pas de lui, dans « son palais, des cousins, des neveux, des frères, quelques parents pro- « près il imiter facilement celui qui une fois les aurait remplacés.
« lVune autre part, de quoi pouvaient s’effrayer les peuples? Que je « vinsse les ravager, leur im|Hiscr des chaînes? Mais je revenais le » Messie de la paix et de leurs droits; cette doctrine nouvelle faisait <■ ma force; la violer, c’était me perdre. Cependant les Français mêmes f m’ont redouté; ils ont eu l'insanité de discuter quand il n'y avait i- qu'à combattre, de se diviser quand il fallait à tout prix se réunir.
F.t ne valait-il pas mieux encore courir les dangers de m'avoir |>our « maître que de s’exposer à subir le joug de l'étranger? N'était-il pas ■i plus aisé de se défaire d'un despote, d'un tyran, que de secouer « les chaînes de toutes les nations réunies? Et puis d'où leur venait « celte défiance sur ma personne? parce qu'ils m'avaient déjà vu eon- « centrer en moi tous les efforts et les diriger d’une niain vigoureuse. « Mais n’apprennent-ils pas aujourd’hui à leurs dépens combien c'était » nécessaire? Eh bien ! le péril fut toujours le même, la lutte terrible et ,« la crise imminente. Dans cet état de choses, la dictature n'était-elle » pas nécessaire, indis|iensable? I.e salut de la patrie me commandait « même de la déclarer ouvertement au retour de l.eipsick. J’eusse dit « le faire encore au retour dé l'ile d'Elbe. Je manquai de caractère, ou « plutôt de confiance dans les Français, parce que plusieurs n'en avaient « plus en moi, et c'était me faire grande injure. Si les esprits étroits et « vulgaires ne voyaient dans tous mes efforts que le soin de ma puis- « sance, les esprits larges n'aurnient-ils pas dû démontrer que, dans les
« circonstances où nous nous trouvions, nia puissance et la (Kitrie ne « faisaient qu'un? Fallait-il donc de si grands malheurs sans remèdes,
« ixnir pouvoir me faire comprendre? L'histoire me rendra plus de |
« justice; elle me signalera, au contraire, comme l'homme desabnéga- « tions et du désintéressement. De quelles séductions ne fus-je pas l'ob- » jeta l'armée d'Italie? L’Angleterre m’offrit, d’ètrc roi de France lors I « du traité d'Amiens. Je repoussai la |>aix de Chàtillon; je dédaignai | " toute stipulation personnelle à Waterloo : pourquoi ? C’est que rien
1 « de tout cela n’était la patrie, et je n'avais d’autre ambition que lu ! « sienne, celle de sa gloire, de son ascendant, de sa majesté. Et aussi « voilà pourquoi, en dépit de tant de malheurs, je demeure si populaire " parmi Ira Français. C’est une espèce d'instinct, d’arrière-justice de " leur part.
« Qui sur la terre eut plus de trésors à sa disposition? J’ai eu plu- « sieurs centaines de millions dans mes caves; plusieurs autres cen- « taines composaient mon domaine de l’extraordinaire : tout cela était « mon bien. Que sont-ils devenus? ils se sont fondus dans les besoins « de la [atrie. Qu’on me considère ici, je demeure nu sur mon roc! i « Ma fortune était toute dans celle de la France! Dans la situation ex- 1 « traordinaire ou le sort m’avait élevé, mes trésors étaient les siens; je « m’étais identifié sans réserve avec ses destinées. Quel autre calcul « eût pu m’atteindre si haut’? M'a-t-on jamais vu m’occuper de moi? Je « ne me suis jamais connu d'autres jouissances, d'autres richesses que | « celles du public; c’est au point que quand Joséphine, qui avait le goût i « des arts, venait à bout, à la faveur de mon nom, de s'emparer de j » quelques chefs-d'œuvre, bien qu’ils fussent dans mon palais, sous mes i « yeux, dans mon ménage, je m’en trouvais comme blessé, je me croyais i i « volé : iis n étaient pas au Minium.
« Ah! sans doute, le peuple français a beaucoup fait pour moi! plus « qu’on ne fit jamais pour un homme! Mais aussi qui fit jamais autant « pour lui?... qui jamais s'identifia de la sorte avec lui?....
« Mais autour de nous, je reviens à celle-là surtout, à l’Angleterre.
« Quelles pouvaient être ses craintes? On se le demande en vain. Avec « notre constitution nouvelle, nos deux Chambres, n’avions-nous pus | « désormais embrassé sa religion? N’étail-ce donc pas là un moyen sur
« de nous entendre, de faire désormais cause commune? Grâce à leurs « parlements respectifs, chacun fût devenu la garantie de l’autre; et « saura-t-on jamais jusqu’à quel point pouvait se porter l'union des ;
« deux peuples et celle de leurs intérêts, les combinaisons nouvelles j
« qu'il était possible de mettre en œuvre? Si j'eusse battu l'armée au- '
“ glaise et gagné ma dernière bataille, j’eusse causé un grand et heu- « reux étonnement; le lendemain je proposais la paix, et pour le coup « c'eût été moi qui aurais prodigué les avantages à pleines mains. Au « lieu de cela, peut-être les Anglais seront-ils réduits à pleurer un jour « d’avoir vaincu à Waterloo!!!
« Je le répète, les peuples et les rois ont eu tort; j'avais retrempé « les trônes; j'avais retrempé la pohlesse inoffensive, elles trônes et * la noblesse peuvent se trouver de nouveau en péril. J'avais consacré, ; « fixé les limites raisonnables des droits des peuples ; et les réclamations « vagues, absolues et immodérées peuvent renaître.
« Mon retour et mon maintien sur le trône, mon adoption franche « celte fois de la part des souverains, jugeaient définitivement la cause « <les rois et des peuples; tous les deux l'avaient gagnée. Aujourd'hui « on la remet en question : tous deux peuvent la perdre. Un pouvait « avoir tout Uni, on |>eut avoir tout à reprendre; on a pu se garantir un ■< calme long et assuré, commencer à en jouir ; et au lieu de cela, il peut i
« suffire d'une étincelle pour ramener une conllagration universelle!...
] « Pauvre et triste humanité!
, Pénétré comme je le suis des paroles et des opinions que j'ai recueillies de Napoléon sur son roc, et bien que parfaitement persuadé et convaincu de toute leur sincérité, je n'en éprouve pas moins une jouissance indicible, lorsqu’une contr-eépreuve vient m'en démontrer l'exacte vérité; et je dois dire que je goûte ce bonheur toutes les fois que je rencontre les occasions de ces contre-épreuves.
« Je me rendis aux Tuileries peu de jours après le 20 mars, dit benjamin Constant; je trouvai Bonaparte seul. Il commença le premier la conversation : elle fut longue, je n'eu donnerai qu’une analyse, car je ne me propose pas de mettre en scène un homme malheureux. Je n'amuserai point nos lecteurs aux dépens de la puissance déchue; je ne livre- I rai point à la curiosité malveillante celui que j'ai servi par un motif quelconque, et je ne transcrirai de ses discours que ce qui sera indispensable ; I i mais, dans ce que j'en transcrirai, je rapporterai ses propres paroles.
« Il n'essaya de me tromper ni sur ses vues ni sur l'état des choses.
Il ne se présenta point comme corrigé par les leçons de l’adversité; il ne voulut point se donner le mérite de revenir à lu liberté par inclination; il examina froidement dans son intérêt, avec une impartialité trop i voisine de l’indifférence, ce qui était possible et ce qui était préférable, j
« La nation, me dit-il, s'est reposée douze ans de toute agitation poli-
Il K SA1NTE-II ÉI. F. ME. 58!l
« tique, et depuis une année elle se repose de la guerre : redouble repos « lui a rendu un besoin d'activité. Elle veut ou croit vouloir une tribune « et des assemblées; elle ne les a pas toujours voulues. Elle s’est jetée il « mes pieds quand je suis arrivé au gouvernement; vous devez vous en « souvenir, vous qui essayâtes de l’op|iosition. Où était votre appui, « votre force? Nulle part. J'ai pris moins d'autorité que l'on ne m’invi- « lait à en prendre... Aujourd’hui tout est changé : un gouvernement « faible, contraire aux intérêts nationaux, a donné à ees intérêts l'Iiabi- « tilde d'ètre en défense et de chicaner l'autorité. Le goût des constitu- « lions, des débats, des harangues, parait revenir... Cependant ce n'est » que la minorité qui le veut, ne vous y trompez pas. Le peuple, ou, si « vous l'aimez mieux, la multitude, ne veut que moi ; ne l'avcz-vous pas • \ mVTette multitnde. se pressant sur mes pas, se précipitant du liant
« des montagnes, m'appelant, me cherchant, me saluant? A ma ren- « tréc de Cannes ici, je n'ai pas conquis, j’ai administré.... Je ne suis « pas seulement, comme on l'a dit, l'Empereur des soldats, je suis celui « dos paysuns, des pléliéiens de la France... Aussi, malgré tout le passé, « vous voyez le peuple revenir à moi : il y a sympathie entre nous. Ce « n'est pas comme avec les privilégiés . la noblesse m'a servi, elle s’est
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n lancée en foule dans mes antichambres; il n'y u pas de places qu’elle « n’ait acceptées, demandées, sollicitées. J’ai eu des Montmorency, des « Aoailtes, des Rohan, des Reauvcau, des Mortcmarl; mais il n’y a « jamais eu analogie, l.e cheval faisait des courbettes, il était bien « dressé, mais je le sentais frémir. Avec le peuple, c’est autre chose : la « libre populaire répond à lu mienne; je suis sorti des rangs du peuple, « ma voix agit sur lui. Voyez, ces conscrits, ces fils de paysans; je ne les » flattais pas, je les traitais durement; ils ne m’entouraient pas moins, » ils n’en criaient pas moins vive l'Empereur! C’est qu’entre eux et moi « il y a même nature ; ils me regardent comme leur soutien, leur sau- » vour contre les nobles... Je n’ai qu’à faire un signe, ou plutôt détour- « ner les yeux, les nobles seront massacrés dans toutes les provinces. Ils » ont si bien inano'uvré depuis six moisi... Mais je ne veux pas être le » roi d’une jaquette. S’il y a des moyens de gouverner par une constitu- « lion, à In bonne heure... J’ai voulu Tempire du monde; et, pour nie » l’assurer, un pouvoir sans bornes m’était nécessaire. Pour gouverner
* la France seule, il se peut qu’une constitution vaille mieux. . . J'ai voulu « l'empire du monde, et qui ne l'aurait pas voulu à ma place? Le monde « m’invitait à le régir : souverains et sujets se précipitaient à l’envi sous « mon sceptre. J'ai rarement trouvé de la résistance en France; mais " j’en ai pourtant rencontré davantage dans quelques Français obscurs
~ « et désarmés, que dans tous ces rois, si tiers aujourd'hui de n’avoir « plus un homme populaire pour égal... Voyez donc ce qui vous semble « possible. Apporlez-moi vos idées. Des élections libres? des discussions « publiques? des ministres responsables? la liberté? Je veux tout cela... « La liberté de la presse surtout; l'étouffer est absurde ; je suis convaincu « sur cet article... Je suis rhonimcdu peuple; si le peuple veut réelle- « ment la liberté, je la lui dois; j'ai reconnu sa souveraineté, il faut que « je prête l'oreille à ses volontés, même à ses caprices. Je n’ai jamais « voulu l’opprimer pour mon plaisir; j’avais de grands desseins; le sort
' « en a décidé, jene suis plus un conquérant, je ue puis pins l’être. Jesais « ee qui est possible et ce qui ne l'est pas; je n’ai plus qu'une mission : « relever lu France et lui donner un gouvernement qui lui convienne... « Je ne hais point la liberté; je l'ai écartée lorsqu'elle obstruait ma route; » mais je la comprends, j’ai été nourri dans ses pensées... Aussi bien,
• l’ouvrage de quinze années est détruit; il ne peut se recommencer. Il « faudrait vingt ans et deux millions d'hommes à sacrifier... D’ailleurs « je désire la paix, et je ne l'obtiendrai qu'à force de victoires. Je ne veux « |ms vous donner de fausses espérances; je laisse dire qu'il y a des nc-
« goeialions, il n'y en a point. Je prévois une lutte difficile, une longue « guerre. Pour la soutenir, il faut que la nation m'appuie; mais en ré- « compense elle exigera de la liberté : elle en aura... La situation est « neuve... Je ne demande pas mieux que d'étre éclairé. Je vieillis; l’on h n’est plus à quarante-cinq ans ce qu’on était à trente. Le repos d'un « roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus sûrement « encore il mon fils. » ( Minerve française. 94" livr. )
Mercredi 13.
L'Kmpereur a fait dire au grand maréchal d’écrire à l'amiral pour savoir si une lettre que lui, Napoléon, écrirait nu prince régent lui serait I envoyée.
. : • Injure à rEm|**rrur et au prinre ilr Galle*. — Eimilion île Ney. -Évasion île l^valelte.
Jeudi 14, vendredi 15.
.Nous avons reçu la réponse de l'amiral ; après avoir commencé, selon | son protocole ordinaire, par dire qu’il ne connaissait personne du titre d'Kmpcreur à Sainte-Hélène, il marquait qu'il enverrait la lettre mentionnée nu prince régent, sans doute, mais qu'il s’en tiendrait à la lettre de ses instructions, qui portaient de ne laisser partir aucun papier pour l’Angleterre, qu'il n’eût été ouvert et lu par lui.
Cette lettre, il faut l'avouer, nous jeta dans une grande surprise ; la partie des instructions citées par l’amiral avait deux objets, tous deux ■ j étrangers à l’interprétation que lui donnait cet officier.
Le premier était, au cas que nous fissions des plaintes, pour que les autorités locales pussent y joindre leurs observations, et que le gouvernement, en Angleterre, pût nous rendre justice plus promptement, sans J être obligé de renvoyer dans file pour demander des renseignements ultérieurs; cette précaution était donc tout à fait dans nos intérêts. Le ; \ second objet de cette mesure était pour que notre correspondance ne !
pût être nuisible aux intérêts du gouvernement ou de la politique d’An- J gleterre. Mais nous écrivions au souverain ; au chef, à l'homme même de ces intérêts eide ce gouvernement; le traiter de la sorte, était l’entacher de l'idée de roi fainéant ou de sultan renfermé dans le fond du sérail ; c'était une véritable monstruosité dans nos mœurs européennes !
Depuis longtemps nous avions peu ou point de rapports avec l'amiral. Quelqu'un pensa que la mauvaise humeur peut-être avait dicté su
réponse; un autre voulut qu’il craignit que la lettre ne renfermât des I plaintes contre lui. Mais l'amiral connaissait trop bien l'Empereur pour ne pas savoir qu'il ne s'adresserait jamais à d'autre tribunal qu'à celui des nations. Moi qui savais quel eût été le sujet de la lettre, j'en ressentais une plus vive indignation : l'unique intention de l'Empereur avait été d'employer cette voie, la seule qui semblât convenable à sa dignité, pour écrire à sa femme et se procurer des nouvelles de son fds. Toutefois le grand maréchal répondit à l’amiral qu'il oulre-passait ou interprétait mal ses instructions ; qu’on ne pouvait regarder sa détermination que comme une monstrueuse vexation de plus; que la condition imposée était trop au-dessous de la dignité de l'Empereur, • aussi bien que de celle du prince de (ialles, pour qu'il conservât la pensée d'écrire.
Il venait d'arriver une frégate, portant les journaux de l'Europe' jusqu'au 51 décembre : ils contenaient l'exécution de l'infortuné maréchal Ncy et l'évasion de Eavalelte.
- Nev, disait l'Empereur, aussi mal attaqué que mal défendu, avait » été condamné par la Chambre des pairs, en dépit d'une capitulation » sacrée. On l'avait laissé exécuter, c’était une faute dé plus; on en ■' avait fait dès cet instant un martyr. Qu'on n'eût point pardonné J « Cnbédoyèrc, pareequ’on n'eût vu dans la clémence qu'une prédilection » en faveur de la vieille aristocratie, cela se concevait ; mais le pardon « de Nev n'eût été qu'une preuve de la force du gouvernement et de « la modération du prince. On dira peut-être qu'il fallait un exemple;
« mais le maréchal le devenait bien plus sûrement par un pardon,
« après avoir été avili par un jugement; c'était pour lui une véritable « mort monde qui lui ôtait toute influence, et cependant le conp de » l'autorité était porté, le souverain satisfait et l’exemple accompli.
« Le refus de clémence vis-à-vis l.avaleiie et son évasion étaient de ■ « nouveaux griefs tout aussi impopulaires, disait l'Empereur. Mais les ■ « salons de Paris, faisait-il observer, montraient les mêmes passions « que les clubs, la noblesse recommençait les Jacobins. L'Europe , du « reste, demeurait dans une complète anarchie; on y suivait haute-
ment le code de l'immoralité politique; tout ce qui tombait sous la * main des souverains devenait bon pour chacun d'eux. Au moins, de « mon temps, étais-je le point de mire de toutes les récriminations de « ce genre. Les souverains alors ne parlaient que, principes et vertus ;
« mais aujourd'hui, continuait-il, qu’ils étaient victorieux et sans frein,
" ils pratiquaient sans pudeur tous les torts qu'ils reprochaient alors
I) K S A 1 NTE- Il ÉLÈN K.
« eux-mêmes. Quelles ressources cl quel es|H)ir laissaient-ils donc nux « peuples et à la morale? Nos Françaises du moins, faisait-il remarquer,
« illustraient leurs sentiments : madame Labidoycre avait failli expirer « de douleur; ces journaux nous apprennent que madame Ney avait « donné lespeelade du dévouement le plus courageux et le plus acharné, j « Madame iMvalette allait devenir l'héroïne de l'Europe. »
OMi;iiii,*M«>n |m>ui' I»* prince rcpetil.
• Samedi |6.
L’Empereur avait quitté I ' Encycloptdie britannique pour prendre ses |
! leçons d’anglais dans les Annual Registers. Il y a lu l'aventure d'un M. Spencer-Smith, arrêté à Venise, condamné à se rendre à Valenciennes, et qui s'échappa dans sa route. « Ce doit être une chose très-simple,
« disait l'Empereur, dont le narrateur aura fait une grande histoire.
« Cotte affaire m’est tout à fait inconnue, a-t-il ajouté, c’était un détail « de police d’une im|>ortnnce trop inférieure pour qu'il eiH pu remonter « jusqu'il moi. •
Vers les quatre heures, on a présenté 11 l'Empereur le capitaine de la j Spey qui arrivait d'Europe , et le capitaine du Ceylan qui partait pour ; l'Angleterre. L’Empereur était assez triste, il n'était pas bien; l'audience j du premier a été fortrourte ; celle du second eut été de même, s’il n'eût réveillé l’Empereur en demandant si nous avions des lettres à envoyer i en Europe. L'Empereur alors m'a dit de lui demander s'il verrait le prince régent; sur son affirmation, j'ai été chargé de lui traduire que i l'Empereur avait voulu écrire au prince régent ; mais que sur l’observation inouïe de l'amiral qu'il ouvrirait cette lettre, il s'en était abstenu comme d'une chose contraire à sa diguité et à celle du prince régent lui- I même. Qu'il avait bien entendu vanter les lois d’Angleterre, mais qu’il n'en apercevait le bénéfice nulle part ; qu'il ne lui restait plusqu'à allen- • dre, qu i) désirer un bourreau ; que l'agonie qu’on lui faisnitéprouvcrélait inhumaine, barbare; qu'il eût été plus franc, plus énergique delui donner ! la mort. L’Empereur m'a fait répéter au capitaine qu'il voulût bien se charger de ces mots . et l'a congédié ; celui-ci était très-rouge et fort embarrassé.
‘ Ksprit île l'Ile-de-France.
»i«ukIi* 17.
lin colonel anglais, arrivé du Cap et venant de l'Ile-de-France, s'est
présenté dans la matinée chez moi pour tâcher de pouvoir faire sa cour à l'Empereur. I.’amiral n'avait accordé à son vaisseau que deux ou trois heures de mouillage, et ayant obtenu que l'Empereur voulût bien le recevoir à quatre heures, il m'assura qu'il préférerait manquer son vaisseau plutôt que de perdre une telle occasion. l.'Em|»ereur n'était pas très-bien, il avait passé plusieurs heures dans son bain; a quatre heures il reçut le colonel.
L'Empereur lui fit beaucoup de questions sur l'Ile-de-France , cédée depuis peu aux Anglais: il parait que sa prospérité* et son commerce souffrent du changement de domination.
Au dé|Kirt du colonel, resté seul avec l'Empereur dans le jardin, je lui ai raconté que sa personne semblait être demeurée bien chère aux habitants de l'Ile-de-France ; que le colonel m’avait dit que le nom de Napoléon n'y était prononcé qu’avec attendrissement. Lorsqu’on y apprit sa sortie de France et sa venue à Plymouth, c'était précisément un grand jour de fête dans la colonie; le spectacle devait être tout à fait remarquable; la nouvelle étant parvenue dans le jour, le soir il ne |»arut pas au théâtre un seul colon , soit blanc ou de couleur : il n'y eut que des Anglais, qui en demeurèrent embarrassés et fort irrités. L'Empereur m'écoutait. « C'est tout simple, m'a-t-il dit,
« après quelques moments de silence : cela prouve que les habitants » de l’Ile-de-France sont demeurés Français ; je suis la patrie, ils l’ai- « ment; on l'a blessée en moi, ils s'en affligent. » J'ajoutai que le changement de domination gênant leurs expressions, ils n'osaient pas porter publiquement sa santé; mais qu'on n’y manquait pourtant jamais, disait le colonel ; on buvait à lui ; ce mot lui était consacré. Ces détails le touchaient. « Pauvre* Français, a-t-il dit avec expression. ' « Pauvre peuple! pauvre nation! Je méritais tout cela, je t’aimais!
« Mais loi tu ne méritais pas assurément tous les maux qui pèsent sur » toi! Ah! que tu méritais bien qu'on se dévouât pour loi! Mais il faut « en convenir, que d'infamie, de lâcheté et de dégradation j'ai eues « autour de moi ! » El, me fixant, il ajouta : « Et je ne parle pas ici de « vos omis du faubourg Saint-Cermain ; car, pour eux, c’est encore « une nuire question. »
Il nous parvenait souvent des traits et des mots qui , pareils à ceux de l'Ile-de-France, étaient propres à remuer la libre du rouir : File de l'Ascension, dans notre voisinage, avait toujours été déserte et abandonnée; depuis que nous sommes ici , les Angluis ont cru devoir y faire un établissement. Le capitaine qui en a été prendre possession nous dit, à son
DK SAINTE-UÉLÉNE. S93
i retour, <|u'il uvuil été tort étonné, en débarquant . île trouver sur le I rivai»' : Kir r à jamais le grand Napoléon!
Dans les derniers journaux i|ui venaient de nous arriver, parmi plusieurs traits ou jeux de mots bienveillants , il se trouvait , eu plusieurs luimues, que l'aris ne serait heureux que quand on lui aurait rendu son Hélène : relaient quelques gouttes de miel dans notre coupe d absinthe.
Iiiti'tilioiüv «U* rEni|N.amir »nr ttmm*. — Horrible nourriture. — Britannica».
1,0 0 J. 18. Mr.li 19
L'Empereur est monte a cheval sur les huit heures; il v avait bien longtemps qu'il s'en était abstenu; le défaut d'espneeà parcourir en est la cause. Sa santé en souffre visiblement, et l’on doit s étonner que le manque d'exercice ne soit pus plus nuisible encore à celui qui en prenait journellement de si violents. Au retour, l'Empereur a déjeuné dehors, et nous tous avec lui. Après le déjeuner, la conversation est tombée sur llereulanum et l'ompr'ia , le phénomène et l'époque de leur destruction, le tem|>s et les hasards de leur découverte moderne, les monuments et
| 5!>ti MÉMORIAL Ut SAINTE-HÉLÈNE.
les curiosités qu'ils nous ont fournis <lr|iuis. L'Empereur disait que si Itume lût restée sous su domination, elle fût sortie de ses ruines; il se I j proposait de la nettoyer de tous ses décombres , de restaurer tout ce qui ■ eut été possible, etc. Il ne doutait |uis que, le même esprit s'étendant dans le voisinage, il eût pu en être en quelque sorte de même d’Iler- ] eulamim et' de Pompcïa.
I.e déjeuner lini, l’Empereur n envoyé mon fils chercher le volume de j Crevier qui renferme les catastrophes d'Hcreulanum et de Pompeïa , et nous les a lues, ainsi que la mort et le caractère de Pline. Il s'est retiré i vers midi pour prendre du repos.
Sur les six heures, nous avons fait en calèche notre course d'habitude; l’Empereur avait fait monter avec lui M. et madame Skelton, qui étaient i venus lui faire visite.
Après le dîner, en quittant la bible et rentrant dans le salon, nous n'avons pu nous empêcher de revenir sur le repas que nous venions de 1 faire; rien à la lettre n'avait été mangeable : le pain mauvais, le vin imputable, lu viande dégoûtante et malsaine; on est obligé d’en renvoyer souvent; on tient, malgré les représentations, à nous la fournir tuée, parce que c'est le moyen de nous faire |wsser les animaux morts. L’Empereur, choqué, n'a pu s'empêcher de dire avec chaleur : « Sans doute « il est bien des individus dans une condition physique pire encore; mais „ cela ne nous ôte pas le droit déjuger lu nôtre, ni les traitements in- « fûmes dont on nous entoure! Les mauvais procédés du gouvernement » anglais ne se sont point bornés à nous envoyer iei, ils sc sont étendus « jusqu'au choix des individus auxquels on a remis nos |>crsonncs et nas j « besoins! Pour moi, je souffrirais moins si j'étais sûr qu'un jour quel- I « qu’un le divulguât à l'univers, de manière à entacher d'infamie ceux • qui en sont coupables! Mais parlons d'autre chose, a-t-il dit. Quel jour ! « est aujourd’hui? «Quelqu'un a dit : « Le f f) mars. — Quoi, s'est-il
i ] « écrié, la veille du 20 mars ! » Et après quelques secondes : « Mais parlons
« encore d'autre chose. » Il n envoyé chercher un volume de Racine, il a d'abord commencé la comédie des Plaideurs; mais, après une ou deux ! scènes, il nous a lu Brilaunicus. La lecture tinie et le juste tribut d'admiration payé, il n dit qu'on reprochait ici à Racine un dénoûinent trop prompt ; qu’on ne pressentait pas d’assez loin l’empoisonnement de Britannicus. Il a fort loué la vérité du caractère de Narcisse, observant que I c'était toujours en blessant l'amour-propre des princes qu’on influait le plus sur leurs déterminations.
Vingt iiur». CfNM'hrs «k* riiH|k*ralrtcr.
Mrrernli ÎO
l'RKS le dîner, un de nous a l'ait observer qu'il pareil jour, à pareil moment, il y avait un an (20 mars), l'Empereur était moins isolé, moins tranquille. « Je nie « mettais à table aux Tuileries, a Hit « léon.J’y étais parvenu avec difficulté, je « venais de courir au moins les dangers « d’une bataille. » F.n effet , il avait été saisi en arrivant pur plusieurs milliers d'officiers et de citoyens; on se l'était arraché ; il n’était pas monté au château, on l’y avait porté, et bien plus dans le tumulte de quelqu'un qu’on va déchirer, que dans l'ordre et le respect de celui qu’on veut honorer. Mais c’était le senli-
meiilet l'iulcntion qu’il fallait juger ici. ('.'était <le rcntlmiisiusinc cl do l'amour jusqu'à luj-age et au délire.
l.’Empereur a ajouté qu’il était a croire que plus d’une personne eu parlerait ce soir en Europe, et qu'en dépit de toute surveillance il se viderait bien des bouteilles eu son intention.
En conversation est ensuite tombée sur le roi de Itoiue ; ce jour était I l’anniversaire de sa naissance; l’Empereur comptait qu’il axait cinq uns.
| Il est passé- de là aux couches de l'impératrice, et semblait se complaire ! a se vanter d’avoir été dans cette circonstance, disait-il, aussi bou mari l que qui que ce fût nu monde : il aida constamment toute lu' nuit l'impératrice il marcher. Nous en savions quelque chose, nous qui étions de la maison ; nous avions été convoqués tous au château des dix heures du soir; nous y passâmes lu nuit entière; les cris arrivaient parfois jusqu'il nous. Vers le matin , l’accoucheur ayant dit à l'Empereur que les douleurs avaient cessé et que cela pourrait être long encore, l'Empereur alla se mettre au bain, cl l'on nous congédia, en nous prévenant de ne j pas nous écarter de chez nous. Il n'v avait pas longtemps que l’Entpe-
IlE SAINTE-HÉLÈNE. 509
reur était «tans le bain, que les douleurs reprirent, et que l'accoucheur vint, la tète perdue, lui dire qu'il était le plus malheureux des hommes, que sur mille rouelles qui arrivaient dans Paris, il ne s'en présentait pas de plus diflieile. L'Empereur, se rhabillant à la hâte, le rassurait en lui disant qu'un homme qui savait son métier serait impardonnable de perdre la tète; qu'il n'v avait rien ici qui dût le troubler ; qu'il n'avait qu'il se figurer qu’il aeeouehait une bourgeoise de la rue Saint-Denis; que la nature n'avait pas deux lois; qu’il était bien sûr qu’il ferait pour le mieux, et qu'il n’aurait à craindre surtout aucun reproche. On lui représenta qu'il y avait un grand danger pour la mère ou pour l'enfant.
» Avec la mère, répondit-il sans hésiter, j'aurai un autre enfant. Condui- « scz-vous ici comme si vous attendiez le fils d'un savetier. »
Arrivé auprès de l'impératrice, il put s'assurer qu'elle était réellement en danger; l'enfant se présentait mal, et tout portait à croire qu’il serait étouffé.
L'Empereur demanda à Dufiois |iourquoi il ne l'accouchait pas. Celuici s’en défendit , ne le voulant, disait-il , qu’en présence de Corvisarl, i qui n’était |>as encore arrivé. « Mais que vous dira-t-il? disait l'Empe- « reur. Si c'est un témoin ou une justification que vous vous réservez , J « me voilà , inoi. <> Duliois alors, mettant lias son habit, se mit au trn- | vnil. A l'aspect des fers, l'impératrice poussa des cris douloureux, s'écriant qu’on voulait la tuer. Elle était fortement tenue par l’Empereur, madame de Montesquiou, Corvisarl, qui venait d’entrer, etr.’. Madame de Montesquiou saisit adroitement l’occasion de la rassurer, en lui disant qu’elle s’était trouvée elle-même plus d’une fois dans cette situation.
Cependant l’impératrice se persuadait toujours qu'on en usait différemment avec elle qu’avec toute autre, et répétait souvent : « Parce que « je suis impératrice, me sacrifiera-t-on! » Elle est convenue depuis avec l’Empereur que cela avait été réellement sa crainte. Enfin on la délivra.
Le péril avait été si grand, que toute l'étiquette, dit l'Empereur, qui avait été recherchée et arrêtée à ce sujet, fut mise de côté, et l'enfant posé a l'écart sur le plancher |>cndnnl qu'on ne s'occupait uniquement que de j
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L'Ewpfciei'ft:
Dubois, CorvUart . Ikmrdier et Ivan ;
Mesdames de Montebello. île I.urai et île Montcv|Ulon j I la* six premières daines d'annonce* : Ballant , Deschamp» , Durand , tliirrau . >abm«>n et Gérard :
Cinq femme» de chambre : Mesdemoiselles Honoré . Édouard, Barbier. Aubert et GeofTn y ; loi garde madame Biaise et deux lillrs de g»rde-rol*e.
On lil dans l'intéressant ouvrage de M. le baron Fleury de Clin l>oulnn sur le retourde File d’Flhe : « Lorsque le jeune Napoléon vint nu monde, « on le crut mort; il était snns chaleur, sans mouvements, sans respi- « ration ; on faisait des efforts multipliés pour le rappeler il In vie, lors- « que partirent successivement les cent et un coups de canon destinés à « célébrer sa naissance: la commotion et rébranlement qu'ils occasioti- •' lièrent agirent si fortement sur les organes du royal enfant, qu'il reprit » ses sens. »
Conjuration ilr Catilina. — l.rs (>rar<|ui *. !.«•> hi*luiiin». — Sommeil durant la hataillr. —
César. Coinnirtilini\ ». — llr* divers »y»t«-m<* niililaire».
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l/Empcrcur est monté à cheval de fort lionne heure; nous avons fait le tour des limites dans plusieurs directions. C’est durant celte promenade que l'F.mpereur prend à présent sa leçon d'anglais : je marche il côté de lui : il fait des phrases anglaises que je traduis mot à mot, à me-
la mère; il y demeura plusieurs instants, et on le croyait mort; ce fut Corvisart qui le releva, le frotta, et lui fit pousser un eri, ele.
UK SAINT K - HÉLÈNE.
sure qu'il les prononce; ce qui lui fuit voir qu'il est entendu ou le mel à même de se corriger. Quand il a fini sa phrase, je la lui ré|»ète en anglais, de manière qu'il l'entende bien à son tour, ce qui sert à lui former l'oreille.
Aujourd'hui l'Empereur lisait, dans l’histoire romaine, tu conjura- \ lion de Catilina; il ne pouvait la comprendre telle qu'elle est tracée : |
<• Quelque scélérat que fût Catilina, remarquait-il, il devait avoir un « objet : ce ne |>ouvait être celui de gouverner dans Koinc, puisqu'on » lui reprochait d'avoir voulu y mettre le feu aux quatre coins. » L'Empereur pensait que c’était plutôt quelque nouvelle faction à la façon de , Marins et de Sylla, qui, ayant échoué, avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on les accable en pareil cas. Quelqu'un alors [ fit observer à l’Empereur que c'est ce qui lui serait infailliblement ar- 1 rivé ii lui-même, s'il eût succombé en vendémiaire, en fructidor ou en brumaire, avant d’avoir éclairé d'un si grand lustre un horizon purgé ! de nuages.
J Les (iracques lui inspiraient bien d’autres doutes, bien d'autres soup- » çons, lesquels, disait-il, devenaient presque des certitudes quand on s’était trouvé dans les affaires de nos jours. « L’histoire, faisait-il ob- « server, présente en résultat les (iracques comme des séditieux, des ré- ! « volulionnaires, des scélérats: et dans les détails elle laisse échapper » qu'ils avaient des vertus, qu'ils étaient doux, désintéressés, de bonnes » mœurs; et puis ils étaient les fils de l'illustre Cornélie; ce qui, pour « les grands cœurs, doit être tout d'abord une forte présomption en leur » faveur. D'où |K>uvait donc venir un tel contraste? Le voici, disait l’Eni- •• |>ereur : c’est que les (Iracques s’étaient généreusement dévoués pour j » les droits du |>euple opprimé contre un sénat oppresseur, et que leur | « grand talent, leur beau caractère, mirent en péril une aristocratie fé- j » roee qui triompha, les égorgea et les flétrit. Les historiens du parti les I « ont transmis avec cet esprit; sous les empereurs il a fallu conti- 1 i - nucr; le seul mot des droits du |ieuple, sons un maître despotique,
« était un blasphème, un vrai crime; plus tard il en a été de même sous » la féodalité, fourmilière de petits despotes. Voilé la fatalité sans doute j « de la mémoire des (iracques : leurs vertus n’ont donc jamais cessé, | « dans la suite des siècles, d'être des crimes; mais aujourd'hui qu'avec » nos lumières nous nous sommes avisés de raisonner, les (iracques ! » peuvent et doivent trouver grâce à nos yeux.
« Dans cette lutte terrible de l’aristocratie et de la démocratie qui « vient de se renouveler de nos jours, dans cette exaspération du vieux