‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 21 sur 51 · M KM OKI · texte numérisé non relu

M KM OKI

« terrain contre l'industrie nouvelle qui fcnnenlednns toute l'Europe, « nul doute que si ruristocratie Irioinpluiit parla force, elle ne montrât « partout beaucoup de Gracques. et ne les traitât à l'avenant tout aussi « bénignement que l'ont fait leurs devanciers. »

l.’Enipereur ajoutait qu'il était aisé de voir, du reste, qu'il y avait lueune chez les auteurs anciens dans cet le époque de l'histoire; que tout ce que nous en représentaient les modernes n'était évidemment formé

que de grappillage. Puis il revenait sur les reproches déjà faits nu lion Rollin et h son élève Crevier : ils étaient tous deux sans talent, sans intention, sans couleur. Il fallait convenir que les anciens nous étaient bien supérieurs sur ce point; et cela parce que chez eux les hommes d’Étut étaient hommes de lettres, et les hommes de lettres hommes d'Etat; ils cumulaient les professions, lundis que nous les séparons d'une manière absolue. Celle division fameuse du travail, qui chez nous amène In perfection des ouvrages mécaniques, lui est tout à fait funeste dans les productions mentales . tout ouvrage d'esprit est d'autant plus supérieur que celui qui le produit est plus universel. Nous devons à l’Empereur d’avoir cherché à établir ce principe, en employant souvent les mêmes hommes à plusieurs objets tout à fuit étranger entre eux: c'était son système. lTn jour il Domina de son propre mouvement un île ses chambellans pour aller en lllyrie liquider la dette autrichienne ; c’était un objet considérableet fort compliqué; le chambellan, jusque-là étranger à toute affaire, en frémit, et le ministre, privé de cette nomination, et conséquemment mécontent, se hasarda de représenter à l'Empereur que sa nomination étant tombée sur quelqu'un d’entièrement neuf, il était à craindre qu’il ne sât pas s’en tirer. '.J’ai la main heureuse, Mon- * sieur, fut sa réponse; ceux sur qui je la pose sont propres à tout. « L'Empereur, continuant sa critique, condamnait aussi beaucoup ce qu’il appelait des niaiseries historiques, ridiculement exaltées par les traducteurs et les commentateurs. Elles prouvaient dans l'origine, disait-il, des historiens qui jugeaient mal des hommes et de leu r situation. « ("était « a tort, par exemple, faisait-il observer, qu'ils vantaient si haut la conti- « uence de Scipion, et s'extasiaient sur le calme d'Alexandre, de César et « d'autres, pour avoir dormi la veille d’une bataille. Il n'y a qu'un moine, « disait-il, privé de femme, dontle visage s'enlumine à leur seul nom et « qui hennit à leur approche derrière ses barreaux, qui puisse faire un « grand mérite à Sci pion de n’avoir pas violé celle que le hasard mettait en « son pouvoir, quand il en avait tant d'autres a sa libre disposition: autant « valait qu'un affamé lui tint aussi grand compte d'ètre |>assé tranquil-

I> I. SAIMTH-HF.LËNK.

» lemeiil u côté d'une table bien servie sans s'être rué dessus. Quant ii • avoir dormi an moment d'une balaille.il n'est point, assurait-il, d«nos « soldats, de nos généraux, ifui n’aient répété vingt fois eette merveille; « et tout leur héroïsme n'était sucre que dans la fatigue de la veille. »

A cela le grand maréchal a ajouté qu’il pouvuit dire avoir vu, lui, Napoléon dormir, non-seulement la veille d'une bataille, mais durant la bataille même. « Il le fallait bien, disait l'Empereur : quand je donnais « des batailles qui duraient trois jours, la nature devait aussi avoir ses « droits; je profitais du plus petit instant, je dormais où et quand je « |Miuvnis. » 1,'Kmpereuravail dormi sur le rhampdc hulaillcde Wagram et de ftaulzcn, durant le combat même, et fort en dedans île lu portée des boulets. Il disait sur cela qu’indépeudamment de l'obliuation d'obéir

à la nature, ces sommeils offraient au chef d'une tres-grande armée le

précieux avantage d’attendre avec calme les rapports et la concordance de toutes ses divisions, au lieu de se laisser cni|>orter peut-être par le seul objet dont il serait le témoin.

L'Empereur disait encore qu'il trouvait dans Rollin, dans César même, des circonstances de la guerre des Cnnles qu'il ne pouvait en-

tondre. Il ne comprenait rien h l'invasion des Ilelvétiens, au ehemin qu’ils prenaient, au but qu'on leur donnait, au teni|is qu’ils étaient à passer la Saône, à la diligence de César, qui avait le temps d'aller en Italie chercher des légions aussi loin qu’Aquilée, et qui retrouvailles envahisseurs encore à leur passage de la Saône, etc... yu'il n'étailpas plus facile de comprendre la manière d’étahlirdesquartiers d’hiver qui s’étendaient de Trêves à Vannes. Et comme nous nous récriions aussi sur les travaux | immenses que les généraux obtenaient de leurs soldats, les fossés, les | murailles, les grosses tours, h-s galeries, etc., l'Empereur répondait qu'alors tous les efforts s'employaient en confection et sur les lieux mêmes, au lieu que de nos jours ils consistaient dans le transport. Il erovait d'ailleurs que leurs soldais travaillaient, en effet, plus que les nôtres. Il a le projet de dicter quelque chose là-dessus.

* Au surplus, continuait-il, l'histoire ancienne est longue, et le sys- !

« tème de guerre a changé souvent. Il en est toujours ui nsi. De nos « jours, il n’est déjà plus celui du temps de Turenne et de Vauban. Au- I « jourd'hui les travaux de campagne devenaient inutiles; le système i « môme de nos places était désormais problématique ou sans effet;

I « l'énorme quantité de bombes et d'obus changeait tout. Ce n’élait plus i • contre l'horizontale qu'on avait à se défendre, mais contre la courbe » et la développée. Aucune des pinces anciennes n'était désormais à l'abri : elles cessaient d'être tenables; aucun pays n'était assez riche ■ pour les entretenir. Le revenu de la France ne pou va il suffire à ses « lignes de la Flandre, car les fortifications extérieures n’étaient guère » aujourd'hui que le quart ou le cinquième de lu dépense nécessaire ; |

« les casemates, les magasins, les établissements à l'abri de la homlie,

» voilà désormais ce qui était indispensable et ce à quoi on ne pourrait » suffire. » L'Empereur se plaignait surtout de la faiblesse de la maçon nerie actuelle; le génie avait un vice radical sur cet objet, il lui avait coûté des sommes immenses en pure perte.

L’Empereur, frappé de ces vérités nouvelles, avait imaginé un système tout à fait au rebours des axiomes établis jusqu’ici : c'était d’avoir j un calibre de gros échantillon, poussé en dehors de la ligne magistrale vers l'ennemi, et d'avoir cette ligne magistrale elle-même, au contraire, , défendue par une grande quantité de petite artillerie mobile; par là, l'ennemi était arrêté court dans son approche subite : il n'avait que des pièces faibles pour attaquer des pièces fortes; il était dominé parce gros échantillon, autour duquel les ressources de lu place, les petites pièces, venaient sc grouper, ou même se |iortnienl au loin en tirailleurs, et pou-

DK S ,V I \ T K - H K L K N K .

voient suivre tous tes mouvements de l'ennemi pnr leur faeile mobilité.

Il fallait à l’ennemi dès lors de l'artillerie de siège; il devait ouvrir la tranchée; on gagnait du temps, et le véritable objet de la fortification élait accompli. L’F.mpereur a employé ce moyen avec beaucoup de succès, et au grand étonnement des ingénieurs, à la défense de Vienne et à celle de Dresde : il voulait l'employer à celle de Paris, qu'il ne croyait défendable que de la sorte, mais du succès duquel il ne doutait nullement, etc. *

RÉSUMÉ DES .NEUF MOIS ÉCOULÉS. i

Voilà déjà neuf mois que j'écris mon journal, et je crains bien qu'au travers des portions hétérogènes qui s'y succèdent sans ordre, on n'ait que trop souvent perdu de vue mon principal, mon unique objet, ce qui concerne Napoléon et peut servir à le caractériser. C'est pour y suppléer, en tant que de besoin, que je vais essayer ici un résumé de quelques lignes; résumé d'ailleurs que je me promise, jiour le même motif, de réitérer désormais tous les trois mois.

• En quittant la France, nous étions demeures un mois a la disposition du brutal et féroce ministère anglais; puis notre traversée à Sainte-Hélène avait été de trois mois.

A notre débarquement, nous avons occupé Briurs près de deux mois.

Knlin nous étions à l.ongwood depuis trois mois.

Or, ces neuf mois eussent con)|>osé quatre époques bien distinctes pour celui qui se serait occupé d'observer .Napoléon.

Tout le temps de notre séjour à Plymoutli, Napoléon demeura concentré et purement passif, n'opposant que la force d'inertie. Ses maux étaient tels et tellement sans remède, qu'il laissait stoïquement courir les événements.

Durant toute notre traversée, ce lut eu lui constamment une |>arfuite , égalité, et surtout la plus complète indifférence; il ne témoignait aucun désir, n’exprimait aucun contre-temps. On lui portail, il est vrai, les plus grands égards; il les recevait sans s'en apercevoir, il parlait peu, et toujours le sujet était étranger à sa |iersonne. Quiconque tombé subitement à bord aurait été témoin de sa conversation, eût été bien loin sans doute de deviner à qui il avait affaire : ce n'était pas l'Empereur. Je ne saurais | mieux le peindre dans cette circonstance, qu'en le coni|>arnnt à ces passagère de liante distinction qu'on transporte avec grand respect au lieu de leur mission.

Notre séjour à Briars présenta une autre nuance. Napoléon, réduit presque à lui seul, ne recevant personne, tout à son travail, semblant

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