‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 22 sur 51 · MÉMO RI VI · texte numérisé non relu

MÉMO RI VI

lUK

oublier les événements et les hommes, jouissait eu apparence du calme et de In paix d'une solitude profonde, déduignanl, par distraction ou par mépris, de s'apercevoir des inconvénients ou des privations dont on l’en- ! vironnail; s'il en exprimait parfois quelque chose, ce n'était que réveillé |>ar l'importunité de quelque Anglais, ou excilé par le récit des outrages faits aux siens. Toute sa journée était remplie par ses dictées; le reste du temps donné au délassement d’une conversation toute privée. Il ne mentionnai! point les affaires de l'Europe; parlait rarement de l'Empire, fort peu du consulat, mais beaucoup de son grnéralat d'Italie, et bien plus i encore, et presque ronsbunmenr, Tics plus minïïtîCnA détails de son enfance et de sa première jeunesse. Ces dernière sujets surtout semblaient,

1 en eet instant, d'un charme tout particulier pour lui. On eût dit qu'ils lui procuraient un oubli complet ; ils le portaient même il la gaieté. C'était presque uniquement de ces objets qu'il remplissait les heures nombreuses de ses promenades nocturnes nu clair de lune.

Enlin notre établissement à Longwood fut une quatrième et dernière nuance. Toutes nos situations jusque-là n'avaient été qu’éphémères et • transitoires. Cette dernière devenait tixe, et menaçait d'ètre durable. Là allaient commencer réellement notre exil et nos destinées nouvelles. L'histoire les prendrait là ; les regards de l'univers alluieut nous y considérer.

| L'Empereur, semblant faire ce calcul, régularise tout ce qui l’entoure, et prend l'attitude de la dignité qu'opprime la force; il trace autour de lui ; une enceinte morale derrière laquelle il se défend à présent pouce à pouce j contre les inconvenances et les outrages ; il ne [Misse plus rien à ses per- j ! séeu leurs, il se montre susceptible sur les formes , hostile contré toute ; entreprise. Les Anglais n'avaient |>as douté que l'habitude ne produisit enfin 1a familiarité. L’Empereur les ramène au premier jour, et le respect le plus profond se manifeste.

Ce ne fut |ws pour nous une petite surprise ni une légère satisfaction j que d'avoir à nous dire que, sans savoir comment ni pourquoi, il devenait pourtant visible que, dans l'esprit et aux regards des Anglais, l’Empe- ' reurse trouvait à présent plus haut qu'il ne l’avait été jusque-là ; nous [miu- | vions même nous apercevoir quecesentiment allait chaque jour croissant.

Avec nous, l’Empereur reprit tout à fait, dans ses conversations, l'examen des affaires de l’Europe. Il analysait les projets et la conduite des souverains ; il leur opposait la sienne, jugeait, tranchait, parlait de son règne, de ses actes; en un mot. nous retrouvions l'Empereuret tout j Napoléon. Ce n'est pas qu'il eût jamais cessé de l'èlre un instant pour ! notre dévouement et nos soins, ni que, de notre côté, nous eussions il

en souffrir le moins du monde sous aucun rapport. Jamais il ne lut pour nousd'humeur plus égale, de bonté plus constante, d'nffeetion plus habituelle. C’était précisément au milieu de nous, et tout il fait en famille, qu'il concertait ses sorties contre l'ennemi commun ; et celles qu'on trouvera les plus vigoureuses, qui paraîtront dictées pur la colère, ne l'ont presque jamais été, même sans quelque rire et sans quelque gaieté.

La santé de l'Empereur, durant les six mois qui précédèrent notre établissement à Longvvood, ne sembla pas éprouver la moindre altération; pourtantc'était un régime si contraire! Les heures, la nourriture, n’étaient plus les mêmes; ses habitudes étaient toutes bouleversées. Lui accoutumé à tant de mouvement était demeuré renfermé tout ce teni|)s dans une chambre. Les bains étaient devenus une partie de son existence, et il en avait été constamment privé, etc., etc. Ce ne fut qu’après être arrivé à Longvvood, et lorsqu'il eut retrouvé une partie de ces objets, rpi'il eut couru à cheval et repris des hains, qu'on commença à apercevoir une altération sensible.

Chose singulière! tant qu'il avait été mal, il n’yeut point de traces de ! ses souffrances; ce ne fut que dès qu'il fut mieux qu'on les vit ap|iaraitre.

Xe serait-ce pas que, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, il se trouve souvent un long intervalle entre la cause et les effets?

I Journée île l.otigwonri . rlc. - Frocé» tic Drouot. — JujceiiietiU militaire». — Soull. —

MaW-n.i. - Camarade* île lEiit|iemir tlan» l'artillerie. — L'Empereur croyant son nom inconnu même dans Pari».

Lnnli 33 au mardi 36.

Ces matinées furent en |>artied’un très-mauvais temps, de ees pluies hattautesqui nous permettaient à peine de mettre le nez dehors.

Quant à nos soirées, il nous importait |>cu temps qu'il faisait, qu'il piéton qu’il fit beau clairde lune; dès qne la nuit approchait, nous nous constituions littéralement nous-mêmes de vrais prisonniers. Vers les neuf heures, on nous entourait de sentinelles ; c’eût été une douleur que de les rencontrer. Ce n'est pas qu‘ncconi|>agnés de l'officier anglais, l’Empereur et nous-mêmes n’eussions pu sortir plus lard ; mais c’eût été pour nous un supplice plutôt qu'un plaisir, et c'est ce que eet officier ne pouvait concevoir. Il laissa deviner, dans le principe, qu'il imaginait que la mauvaise humeur seule dictait cette réclusion, et qu’elle aurait bientôt une fin ; je ne sais ce qu'il aura pensé de notre constance.

L’Empereur, comme je crois l'avoir déjà dit, se mettait à tahle régu- J fièrement à huit heures; il n'y demeurait jamais une demi-heure; parfois ; à peine un quart d’heure. De retour dans le salon, quund il ébiit souffrant nu silencieux, nous avions toutes les peines du monde à atteindre neuf

4üK MÉMORIAL

Il ctircs et demie ou dix heures ; ee n'etuit même qu'il l'aide de quelques ( lectures. Mais quand il avait de la gaieté ou s'abandonnait à laconversn- [ lion, nous arrivions en un instant jusqu'à onze heures et au delà : c'é- I (aient nos bonnes soirées. Il se retirait alors avec une espère de satisfac- ! lion d'avoir, disait-il, conquis le temps. Et e'élait justement ees jours-là, lorsque nous avions le moins de mérite, qu'il faisait observer qu'il fullait tout notre courage [tour supporter une pareille vie.

Dans une de ees soirées, la conversation tomba sur les procès militaires qui s'instruisent aujourd'hui en France. L'Empereur ne |>ensait pas que : I le ijhiéral Drouot pût être condamné pour être venu à la suite d'un i souverain reconnu, faisant la guerre à un autre. A cela quelqu'un disait ; que ee que l'on trouvait ici sa justification devait être son plus grand péril nu jugement de la légitimité.

L'Empereur convenait, en effet, qu'il n'y avait rien à ré|iondre à la doctrine mise eu avant aujourd’hui. D'un autre roté, cependant, en condamnant le général Drouot, l'Empereur disait que l’on condamnait l'émigration, et légitimait les jugements contre les émigrés. Ees doctrines républicaines punissaient de mort quiconque portait les armes contre la France; il n'en était pus ainsi de la doctrine royale. Si l'on adoptait ici la loi j républicaine, l'émigration elle juirti royal se condamnaient eux-mêmes.

Du reste, en thèse générale, le cas de Drouot était même bien différent de celui de Noy ; et puis il y avait eu en Ne y une vacillation malheureuse qu'on ne retrouvait |uis dans Drouot. Aussi l'intérêt qu’on avait porté à N'ey ne tenait-il qu'à l'opinion : celui que faisait naître Drouot tiendrait à la personne.

L'Em|X'rcur a continué sur les dangers et les emliarras des tribunaux duns toute l’affaire du retour de l'ile d’Elbe, line circonstance iwrliculière surtout le frappait à l'extrême, c'était la situation de Soult. qu’on nous disait en jugement. Lui Napoléon savait, disait-il, jusqu'à quel point ! Soult était innocent ; et pourtant, sans cette circonstance toute personnelle, lui Napoléon, s’il était juré, indubitablement le déclarerait coupable, tant les apparences se réunissaient contre lui. Ney, duns sa défense, par un sentiment dont il est difficile de se rendre compte, fait dire faussement à l'Empereur que Soult était d'accord avec lui. Or, toutes lescir- j ! eonstanres de la conduite de Soult pendant son ministère, la eonlianee de } l'Empereur après son retour, etc... , s’accordent avec cette disposition :

! qui donc ne le condamnerait |»us? Pourtant Soultest innocent, disait I •• l'Empereur; il m'a même confessé qu'il avait pris un penchant réel j’ j " pour le roi. L'autorité dont il jouissait sous celui-ci, disait-il, si diffé-

DE SAINTE-HÉLÈNE. 4f*S

« rente de relie de mes ministres, était quelque chose de fort doux, et « l'nvait tout à fait subjugue. »

Masttna , dont les papiers nous annonçaient aussi In proscription.

» Masséna, continuait l'Empereur, était une autre personne qu'ils juge- ;

» ront peut-étrecomme coupable de trahison. Tout Marseille était contre I « lui , les apparences l’accablaient, et pourtant il avait rempli son devoir i « jusqu'au moment où il s’était déclaré ouvertement. » Il avait même été loin, revenu à Paris, de chercher a se faire aucune espece de mérite auprès de l'Empereur, lorsque Napoléon lui demandait s'il eût dû compter sur lui. » Le vrai, continuait l’Empereur, est que tous les chefs avaient « fait leur devoir, mais qu'ils n'avaient rien pu contre le torrent de l’o- « pinion, et personne n'avait bien calculé les sentiments de la masse et •« l’élan de cette nation. Carnot, Fouché, Maret, Cambacérès, m'ont j « confessé à Paris qu'ils s’étaient fort trompés à cet égard. Et personne,

« continuait l'Empereur, ne le juge bien encore, etc., etc. — Si le roi, n continuait-il, fût resté plus lard en France, il eût peut-être péri dans « quelque soulèvement; mais s’il fût tombé dans mes mains, jeme serais « cru assez fort pour pouvoir l'entourer debons traitements dans quelque I « dcmeureàsonehoix, comme Ferdinand l'avait été à Valencey, etc., etc. »

Précisément avant cette conversation, l'Emperenr jouant aux échecs

et son roi étant tombé, il s'était écrié : « Ah! mon pauvre Louis XVIII, « te voilà à lias! • Et comme après l'avoir ramassé on le lui rendait mu-

j tilé : « Ah! l'horreur, s'esl-il écrié ; bien eerlainemeut je n'accepte pas j « l’augure, et je suis même loin de le souhaiter... Je ne lui en veux pas à j « ce point. »

Je n'aurais eu garde d'omettre cette circonstance, quelque petite qu'elle soit, tant elle est caractéristique sous bien des rapports. Aussi, l'Empereur retiré dans son appartement, nous y revînmes entre nous. Quelle gaieté, quelle lilserté d’esprit dans son horrible infortune! nous (lisionsnous. Quel calme de cœur! quelle absence de fiel, d'irritation, de haine! Qui reconnaîtrait là celui que l’inimitié, le mensonge se sont plu à désigner si monstrueusement ? Qui même des siens l'a bien connu , ou a cherché à le faire bien connaître?

Dans une autre soirée, l'Empereur parlait de ses premières années dans l'artillerie et de ses camarades de table : c’est un temps sur lequel il revient souvent avec un grand plaisir. On lui cita un de ses commensaux (Rolland de Villarceaux ) qui, ayant été préfet du même département sous lui et sous le roi, n'avait pu obtenir de le demeurer encore à son retour. I/Empereur, cherchant à se le rappeler, a dit ensuite que cette porj sonne avait, à une certaine époque, manqué sa fortune auprès de lui. Que quand il devint commandant de l’armée de l'intérieur, il l'avait comblé, l'avait fait son aide de camp, et projetait d'en faire un homme de confiance; mais cet aide de camp tant favorisé avait été fort mal pourlui , au moment du départ pour l'armée d'Italie * il avait alors abandonné son général pour le Directoire. " Néanmoins , disait l’Empereur, une fois sur » le trône, il eût encore pu beaucoup sur moi, s'il eût su s’y prendre. Il « avait le droit des premières années , qui ne se perd jamais. Je n’eusse « certainement pas résisté à une surprise dans un rendez-vous de chasse,

« par exemple-, ou h toute autre demi-heure de conversation sur les « temps passés; j'aurais oublié ce qu'il m'avait fait; il ne m'importait « plus s'il avait été de mon jxarti ou non , je les avais désormais réunis « tous. Ceux qui avaient la clef de mon caractère savaient bien cela ; ils « savaient qu'avec moi , dans quelque disposition que je fusse contre eux,

' « c'était comme au jeu de barres, la partie était gagnée aussitôt qu'on « avait pu loucher le but. Aussi n’avais-je d’autre moyen, si je voulais « résister, que de refuser de les voir. »

Il nous disait d'un autre ancien camarade qu'avec de l'esprit et les qualités convenables il eût pu tout auprès de lui. Il ajoutait qu'avec moins de cupidité un troisième n'eùt jamais été éloigné par lui.

Au sujet du lustre de la puissance impériale , le grand maréchal dit alors que, quelque grand, quelque resplendissant que l'Empereur lui eût

paru sur le trône, jamais il ne lui avait laissé une impression supérieure,

I peut-être même égale, à celle que lui avait fuite sa situation à la tète de ! l'armée d'Italie. Il développait et prouvait assez bien sa pensée, et l’Em-

pereurne l'écoulait pas sans une espèce de complaisance. Cependant, remarquions-nous, que de grands événements depuis! que d'élévation ! que de grandeur! que de renommée pur toute la terre! L’Empereur écoutait.

« Eb bien, a-t-il dit, malgré tout cela, Paris est si grand, et renferme tant « de gens de toute espèce, et quelques-uns tellement bizarres, que je sup- |

« pose qu’il en est qui ne m’ont jamais vu , et qu’il peut en être d’autres |

« à qui mon nom même n’est jamais parvenu. Ne le pensez-vous pas?

« nous disait-il. » Et il fallait voir avec quelle bizarrerie lui-même, avec quelles ressources d'esprit il développait alors cette assertion qu’il savait mauvaise. Nous nous sommes tous récriés fortement que quant à son nom , il n'était pas de ville et de village en Europe, peut-être même dans le monde, où il n’eût été prononcé. J’ai ajouté pour mon compte : « Sire,

« avant de revenir en France, il la paix d’Amiens , Votre Majesté n’étant « encore que Premier Consul , je voulus parcourir le pays de Galles, |

« comme une des |»rtions les plus extraordinaires de l'Angleterre. Je « gravis des sommités tout à fait sauvages et d'une hauteur prodigieuse ;

« j'atteignis des chaumières que je croyais appartenir à un autre univers. | * En entrant dans une de ces solitudes éloignées , je disais à mon compu- " gnon de voyage : C'est ici qu’on doit trouver le repos et échapper au j » bruit des révolutions. Le maitre, nous soupçonnant Français à notre » accent, nous demanda aussi des nouvelles de France, et ce que faisait " son Premier Consul Bonaparte. »

— « Sire, dit un autre de nous, nous avons eu la curiosité de demander . « aux officiers de la Chine si nos affaires européennes étaient arrivées « jusqu’à cet empire. Sans doute, nous ont-ils répondu , confusément à » la vérité, parce que cela ne les intéresse nullement ; mais le nom de » votre Empereur y est célèbre et associé aux grandes idées de conquête « et de révolution ; précisément comme ont pénétré chez nous les noms « de ceux qui ont changé la face de cette partie du monde : les Gengiskan,

« les Tamerlan , etc. »

La publication du .Hémorial a |iorté beaucoup de personnes à me four- j nir des renseignements sur des faits dont ils avaient été acteurs ou témoins. Et au sujet de l’universelle célébrité de Napoléon , dont il est ici question, l’un a dit qu’après Waterloo et la dissolution de l’armée, ayant été chercher du service en Perse, et se trouvant admis à l’audience du souverain, le premier objet qui avait frappé ses regards avait été le |>or-

(rail île Napoléon, sur le trône même, au-dessus de la tète du schab.

lu autre, revenant des mêmes contrées, assurait que l'idée du pouvoir de Napoléon était tellement populaire dans toute l'Asie, et y exerçait une telle influence, qu'après sa chute, des agents du roi, chargés de remplacer les siens, s'étaient vus souvent réduits à emprunter l'autorité de son nom pour obtenir de lu bienveillance sur leur route et se ménager les facilités de parvenir à leur destination.

Enfin un troisième m’a écrit que le capitaine du navire le Bordelais. dans le cours de son voyage ù la côte nord-ouest d’Amérique, relâchant aux iles Sandwich, avait été présenté au roi, qui, durant l'audience, s'informa du roi Georges III et de l’empereur Alexandre. Au pied du trône se trouvait assise une femme, la favorite du prince, laquelle, à chacun des noms européens qu'avait prononcés le roi , s'était retournée vers lui avec un sourire de dédain et une impatieuce marquée; mais n'y

pouvant plus tenir, elle interrompit le roi en s'écriant : El Napoléon , comment se porte-t-il?

Kiaiiii'ii il« cuiiM'ifiici* |M)lilit|ur. — État tklelr Uc l'Empire, s» pnMpérité. - triées littérale* «H* l*Empprrur sur la lUFTérence «le* |tarti«. — Marinent. — Mural. — Berthlrr.

Mercredi 27.

Aujourd'hui l'Empereur se promenait dans le jardin avec le grand |

maréchal el moi. Iai conversation nous conduisit à faire notre examen de conscience politique.

L’Empereur avait été très-chaud, disait-il, et de fort bonne foi au commencement de la révolution ; il s'était refroidi par degré à mesure qu’il avait acquis des idées plus justes et plus solides; son patriotisme s’était affaissé, disait-il, sous les absurdités politiques et les monstrueux excès civils de nos législatures ; enlin sa foi républicaine avait disparu lors de la violation des choix du peuple par le Directoire, au temps de la bataille d'Aboukir.

Pour le grand maréchal, il disait n'avoir jamais été républicain, mais très-chaud constitutionnel, jusqu'au 10 août où les horreurs du jour l’avaient guéri de toute illusion : il avait failli être massacré en défendaut le roi aux Tuileries.

Quant à moi, il était notoire que j'avais débuté par être royaliste pur et des plus ardents. • C’est donc à dire, Messieurs, a repris plaisamment « l'Empereur, qu'ici je suis le seul qui ait été républicain? — Et encore,

« Sire, avons-nous repris tous deux, Bertrand et moi. — Oui, républi- « cain et patriote, a répété l’Empereur. — Pour patriote, lui a observé » l'un de nous, moi uussi je l'ai été malgré mon royalisme; mais, pour » comble de bizarrerie, je ne le suis devenu que sous l'empire. — Com- « ment, vilain! vous èles donc obligé de convenir que vous n’avez pas « toujours aimé votre pays? — Sire, ne faisons-nous pas ici notre exa- ” meu de conscience? je me confesse. Revenu à Paris, en vertu de votre « amnistie, pouvais-je m’y regarder d’abord comme Français, quand « chaque loi, chaque décret, chaque ordonnance tapissant les rues n’ac- « eompagnait jamais ma malheureuse qualification d’émigré que des « épithètes les plus outrageantes! Aussi, en y rentrant, je ne pensais pas « que j’y demeurasse ; j'y avais été attiré par la curiosité, je n’avais fait « que céder à l'attrait invincible du sol, au besoin de respirer encore « l'atmosphère natale; je n’y possédais plus rien ; pour seulement revoir » la France, j’avais été obligé de jurer à la frontière l'abandon de mon ^"patrimojne. la légalisation de sa porte; aussi- jeue me regardais dans » ce pays, jadis le mien, que comme un simple passager; j’étais un véri- « table étranger de mauvaise humeur et même malveillant. Arriva l'em- j « pire, ce fut une grande chose : c’étuientulors, me disais-je, mes mœurs, ,

« mes préjugés, mes principes qui triomphaient : ce n’était plus qu’une « différence dans la personne du souverain. Quand s’ouvrit la campagne « d’Austerlitz, mon cœur s'étonna de se retrouver Français : ma situa- » Mon était pénible; je me disais tiré ù quatre chevaux; je me sentais \

» partagé entre la passion aveugle et le sentiment national ; les triomphes ■> de l'armée française et de leur général me répugnaient, leur défaite » m'eût humilié. Entin les prodiges d’L'Im et l'éclat d'Austerlitz vinrent « me tirer d'embarras; je fus vaincu par la gloire : j'admirai, je reeon- « nus, j’aimai Napoléon, et dès ce moment je devins Français jusqu'au « fanatisme. Depuis lors, je n'ai pas eu d’autre pensée, d'autres paroles, « d'autres sentiments, et me voici à vos côtés. »

L'Empereur est passé alors à une foule de questions sur l'émigratiou, notre nombre, notre esprit. Je lui disais des choses curieuses sur nos princes, le duc de Brunswick, le roi de Prusse ; je le faisais rire sur la déraison de nos prétentions, le peu de doute de nos succès, le désordre de nos moyens, l'incapacité de nos chefs. « Les hommes, disais-je, n’é- « taient véritablement pas alors ce qu'ils ont été depuis. Heureusement « ceux que nous avions à combattre n’étaient, au commencement, que « de notre force; nous croyions surtout, répétions-nous sans cesse, et je « croyais fermement que l’immense majorité de la nation française était « pour nous. J'aurais dû pourtant me désabuser lorsque 110s rassemble- « monts furent parvenus jusqu’à Verdun et au delà, car pas un ne venait « nous joindre; tous, au contraire, fuyaient à notre approche. Toutefois » je l’ai cru longtemps encore, même après mon retour d’Angleterre, « tant nous nous abusions à la suite des absurdités dont nous nous « nourrissions les uns les autres; nous nous disions que le gouverne- « ment ne reposait que dans une poignée de gens, qu'il ne durait que « par la force, qu'il était en horreur à la nation ; et il en est qui n'au- " ront pas cessé de le croire. Je suis persuadé que parmi ceux qui le « répètent aujourd'hui aux Chambres, il en est qui sont de bonne « foi, tant je reconnais l’esprit, les idées et les expressions de Co- « blcutz. — Mais quand vous êtes-vous donc désabusé, disait l'Erapc- « reur? — Sire, fort tard ; même quand je me suis ruilié, quand je suis « venu à la cour de Votre Majesté, j'étais conduit par l'admiration et « le sentiment bien plutôt que par la conviction de votre force et de « votre durée. Cependant, quand je me trouvai dans votre Conseil » d’État, voyant la franchise avec laquelle on votait les décrets les plus « décisifs, que pas un doute n'existait sur la plus légère résistance, qu'il " n’y avait autour de moi que conviction et persuasion parfaites, il « me sembla alors que votre puissance et l’état des choses gagnaient « avec une rapidité dont je ne me rendais pas compte. A force de « chercher en moi-même à en deviner la cause, je lis- un jour une « grande et importante découverte; c'est que tout cela existait en effet

" depuis fort lonplemjis, mais que je ne l'avais pas su ni voulu l'aper-

* cevoir : je m’étais tenu eaehé sous le boisseau, de peur que la lu- « mière ne me parvînt. Kn ce moment je me trouvais lancé au milieu

de tout son éclat; j’en étais ébloui. Dès cet instant, tous mes préjugés « tombèrent : ce fut la taie qu'on enleva de dessus mes yeux.

« Envoyé depuis en mission par Votre Majesté, et ayant parcouru « plus de soixante départements, je mis le soin le plus scrupuleux et la « bonne foi la plus parfaite à vérifier tout ce dont j'avais douté si long- « temps. J'interrogeai les préfets, les autorités inférieures, je me fis « produire les documents et les registres; j'interrogeai de simples particuliers, sans en être connu ; j’employai toutes les contre-épreuves « possibles, et je recueillis la conviction que le gouvernement était en- « tièrement national et tout à fait du voeu des peuples; que jamais la « France, à aucune époque de son histoire, n'avait été plus forte, plus

• florissante, mieux administrée, plus heureuse. Jamais les chemins « n'avaient été mieux entretenus ; l’agriculture, avait gagné d’un dixième, « d'un neuvième, d'un huitième en productions'.

« Une inquiétude, une ardeur générales animaient tous les esprits au » travail, et les portaient à une amélioration personnelle et journalière. « I. 'indigo était conquis, le sucre devait l'ètre infailliblement. Jamais, à « aucune époque, le commerce intérieur et l'industrie en tous genres « n’avaient été portés aussi loin : au lieu de quatre millions de livres de “ coton qui s'employaient nu moment de la révolution, il s'en tra- « vaillait h présent au delà de trente millions de livres, bien que nous « ne puissions en recevoir par mer, et qu'il nous vint par terre d'aussi

* loin que de Constantinople. Rouen était devenu un vrai prodige dans « ses résultats, etc., etc.

1 { « Les im|Kisitions se payaient partout, la conscription était nationa-

. ! « lisée; la France, nu lieu d'ètre épuisée, comptait plus de populations

i >■ qu'auparavant, et çllc croissait journellement.

I « Quand, avec ces données je reparus dans mes anciens cercles, ce » fut une véritable insurrection ; on jeta les hauts cris, on me rit au " nez, mais il y avait pourtant dans le nombre des gens sensés, et je re-

• venais bien fort; j'en ébranlai plusieurs, j'en convainquis quelques- » uns; j'eus aussi mes conquêtes. »

L'F.mpereur, résumant, disait qu’il fallait convenir que notre réunion

I ' Circonstance asser -meulière . c'est précisément de M. r|r vllléle, devenu depuis célèbre, que j'obtins en Languedoc cette atuerUon sur l'agriculture.

4lf> MÉMOR1AI. I

Page 1