M KM OUI A I
Kuliu, au pied du canapé, et précisément en regard de l'Empereur quand il v repose étendu, ce qui a lieu la plus annule partie du jour, est le portrait de Marie-I.ouise, tenant son lils entre ses liras, par Isabey.Ce mauvais petit réduit est ainsi devenu un saneluairede famille.
■Il ne faut pas oublier, sur la gsm-lie de la cheminée et en dehors dos portraits, lu grosse montre d'argent du grand Frédéric, espèce de réveille-matin, prise à Potsdam, et, en pendant, à droite, lu propre montre de l'Empereur, celle qu'il |>orbiit à l'armée d'Italie el d'Égypte, recouverte des deux côlés d'une boite en or portant sim chiffre 11. Voilà la première chambre.
l.u seconde pièce B. servant de cabinet, présente le long des murs, du coté des fenêtres, des planches brutes ] aisées sur de simples tréteaux, supportant un bon nombre de livres épars et les divers chapitres écrits j par chacun de nous sous la dictée de l'Empereur.
Entre les deux fenêtres est une armoire g, en forme de bibliothèque; à ('opposite, un second lil de campagne h, semblable au premier, sur lequel l'Empereur repose parfois le jour el se couche même la nuit, après avoir quitté le premier dans si* fréquentes insomnies, el avoir travaillé ou marché dans sa chambre.
Eiltin dans le milieu est la table de travail i, avec l'indication des places qu'occupent ordinairement l'Empereur el chacun de nous lors- j qu’il nous dicte.
L'Empereur fuit su toilette dans su chambre à coucher. Quand il se déshabille, ce qu'il fait de ses propres mains, il jette tout ce dont il se dépouille pur terre, s’il ne se trouve lii un de ses valets de chambre pour s'en saisir. Combien de fois je me suis précipité pour ramasser son cordon de la Légion-d’llonneur, quand je le voyais arriver ainsi sur le plancher!
La burin» est une des dernières |>urtics de su toilette, qui ne vient qu'après qu'on lui a mis ses bus, ses souliers, etc. Il se ruse toujours lui-même, ôtant d'abord sa chemise, et demeurant eu simple gilet de llanelle, qu’il avait quitté sous les chaleurs de la ligne, et qu'il a été obligé de reprendre à I.ongvvood, à la suite de vive* coliques dont il a été immédiatement soulagé pur la reprise de la llanelle.
L'Empereur si» rase dans l’embrasure de la fenêtre, à côté de lu cheminée. Son premier valet de chambre lui présente le savon et un rasoir; un second tient devant lui la glace de son nécessaire, de manière a ce que l'Empereur présenté au jour la joue qu'il rase. Ce second valet de i chambre l'avertit si le rasoir a laissé quelque chose en arrière. Celte !
UK SAINTK-IIKLKNE.
jour rusée, il se fait line évolution complète pour faire l'autre, chacun changeant (lo roté.
L'Empereur se lavo ensuite In ligure et très-souvent In tète dans lin grand lavalin d’nrgent f, fixé dons l'encoignure de In clinmbre, et apporté <le l'Elysée. Vient ensuite l'histoire des dents, après quoi l'Empereur quille son gilet de flnnelle. Il est fort gras, peu velu, n In peau blanche, el présente un certain embonpoint qui n’est pas de notre sexe; ce qu'il observe parfois gaiement. L'Empereur se frotte alors la poitrine et les bras avec une brosse assez rude, la donne ensuite à son valet de chambre, pour qu'il lui frotte le dos et les épaules, qu’il arrondit h cet effet, lui répétant d'ordinaire, quand ilestde lionne humeur : Allons fort, comme j sur un tint. Il s'iuondnil ensuite d'enu de Cologne, tant qu'il en n eu à sa dis|x>sition; mais il en a bientôt manqué, el, ne s'en trouvant point dans l'ile, il a fié se réduire a l'eau de lavande, ce qui a été pour lui une privation réelle.
truand il était en gaieté ou sans préoccupation, il lui arrivait d’ordinaire, il la tin du frottage de ses épaules, comme à chaque évolution pour les deux côtés île sa barbe, de considérer en face, quelques se- ! rondes, le valet île chambre en service, et de lui appliquer ensuite une lionne ta|ie sur les oreilles, en l'accompagnant de quelques mots de plaisanterie.
• Test la s»)iis doute ee que les faiseurs de libelles et de |imii|ilik‘ts oui appelé lialtre eruelleuient (oui ee qui était autour de lui! eur, à nous aussi, il lui arrivait souvent de nous pineer l'oreille ou de nous 1a prendre à poignée; mais, il l’expression qui neeoinpugnnit toujours ee geste, nous devions |ienser qu'on était bien heureux, nu temps de su puissance, «l’une pareille faveur.
C'est ee qui me rappelle et m’explique tout à fait aujourd’hui certaines paroles d'un de ses anciens ministres. Ce miuislrc ( le due Decrès), nu temps de sa plus grande faveur, désirait v ivement nue certaine grâce. Après avoir parcouru avec moi toutes les chances du sucres, il lui échappa de dire dans l'épanchement : « 4e l'aurai, après tout, la première fois que je serai bourré. » Kl sur ce qu’il remarquait quelque chose sur ma ligure, il ajouta avec un sourire significatif : « Mou cher, * c’est qu'a près tout ce n’est pas aussi terrible que tu le |ienses ; ne » l’est pas qui veut, je t’assure... - L’Empereur ne sortait de sa chambre qu'hnhillé et toujours en souliers, ne portant des bottes que le matin, s’il allait à cheval. En arrivant à Lougvvood, il a quitté son petit uniforme vert de la garde; il n'a plus porté alors qu’un habit de ses chasses dont on avait ôte le galon. Il lui allait assez mal et commençait à être fort usé ; on s’inquiétait déjà comment on le remplacerait. Au demeurant, ce n’était pas le seul besoin de cette es|tèce dont il était entouré. Nous souffrions de le voir contraint, par exemple, à porter plusieurs jours les mêmes bas de soie, et nous nous récriions sur ce qu’on |>ouvait compter les jours par le nombre de marques que les souliers y traçaient; il ne faisait qu’en rire, bans toute autre chose, il a continué son costume habituel : veste et culotte de casimir blanc et cravate noire. Enfin, quand il allait I sortir, celui de nous qui si' trouvait là lui donnait son petit chapeau, i chapeau remarquable, en quelque sorte devenu identique à sa personne, et dont on lui en a déjà volé plusieurs depuis que nous sommes dans l’ile ; car quiconque nous approche est avide d’en remporter quelque chose. Combien de fois chacun de nous a été persécuté par les personnes les plus distinguées pour on obtenir, ne fût-ce qu'un bouton de son liuhil ou toute autre minutie de même nature!
.l’assistais presque tous les jours à cette toilette, soit que je m’y trouvasse |>ar la lin de mon travail, soit que j’y fusse appelé pour causer.
lin jour, considérant l'Empereur-rcmcttre son gilet de flanelle, mes traits exprimaient sans doute quelque chose de particulier. » De quoi « sourit Voire Excellence (expression de sa bonne humeun? yu’est-eo
DR SA I NTE-H É I.Ètf K. 425
» qui l'occupe en ee moment? — Sire, c'est que je viens «le trouver « dans un pamphlet que Votre Muj*,slé, pour plus desûreté, était cui- i « cassée nuit et jour. Certains salons de Paris disaient aussi quelque * chose de semblable, et en donnaient |«iur preuve l'emlxinpoint subit " de Votre Majesté, qui, suivant eux, n'était pas naturel. Or, je pensais en cet instant que je |H>urrais témoigner, avec connaissance de cause,
•i que cet embonpoint était très-naturel, et que je pourrais affirmer j « aussi qu'à Sainte-Hélène, du moins, Votre Majesté avait laissé toutes
! " précautions de côté. — C'est une des mille et une bêtises qu'ils ont
; . écrites sur mon compte. CollcM-i est d’autant plus gauche, que tous
ceux qui me connaissent savent le peu de soin que je prenais de ma conservation. Accoutumé des l’âge de dix-huit ans aux boulets , I » des batailles, et sachant toute l'inutilité de vouloir s'en préserver, je '< m'abandonnais à ma destinée. Depuis, lorsque je suis arrivé à la tète I » des affaires, j'ai dù me croire encore au milieu des batailles, dont
» les conspirations étaient les boulets. J'ai continue mon même calcul; [
|| » je me suis abandonné à mon étoile, laissant à la police tout le soin j
" des précautions. J'ai été peut-être le seul souverain de l'Europe qui > n'avait point de gardes du corps. On m'abordait sans avoir à traverser •• une salle des gardes. Quand on avait franchi l'enceinte extérieure des , •• sentinelles, on avait lu circulation de tout mon palais. C’était un grand 1 ■ sujet d’étonnement pour Marie-Louise de me voir si peu de défense; *
« elle me disait souvent que son père était bien mieux gardé, qu'il avait •' des armes autour de lui, etc. Pour moi, j’étais aux Tuileries comme i « ici ; je ne sais seulement pas où est mon épée, la voyez-vous ! i « Ce n’est pas, continuait-il, que je n'aie couru de grands dangers.
" Je compte trente et quelques conspirations à pièces authentiques, sans « parler de celles qui sont demeurées inconnues : d'autres en inventent;
moi j'ai soigneusement caché tout«*s celles que j'ai pu. La crise a été j I « bien forte pour mes jours, surtout depuis Marengo jusqu’à la tentative I « de Georges et l’affaire du duc d'Enghien. »
Napoléon disait que, huit jours avant l'arrestation de Georges, un 1 des plus déterminés de sa bande lui avait remis en main propre une I pétition à la parade; d'autres s'introduisirent il Saint-Cloud ou à In Malmaison parmi les gens; enfin Georges lui-même parait avoir été fort près de sa personne et dans un même appartement.
L'Empereur, indépendamment de son étoile, attribue son salut à certaines circonstances qui lui étnient propres. Ce qui l'avait sauvé, disaitil, c’était d'avoir vécu de fantaisie; de n'avoir jamais eu d'habitudes
MK Md III Al.
régulières ni de marche suivie. L'excès du travail le retendit dans son [ i cabinet et chez lui ; il ne dînait jamais chez personne, allait rarement ail ! ! spectacle, et ne paraissait gucrequequand et où il n’étailpas attendu, ele. 1
i.es deux attentais qui l'avaient mis le plus en péril, me disait-il tout j j
en gagnant le jardin, sa loileltc finie, étaient ceux du sculpteur Cèrachi j et du fanatique de Schœnbrunn.
Cèrachi, avec quelque-s forcenés, avait résolu la mort du Premier ■ Consul : ils devaient l’immoler nu sortir de sa loge au spectacle. Le j
Consul, averti, s'y rendit néanmoins, et passa hardiment au travers j
' de ceux qui s'étaient montrés les plus empressés à venir occuper leurs postes : on ne les arrêta qu'au milieu ou vers la lin du spectacle.
Cèrachi, disait l’Empereur, avait jadis adoré le Consul ; niais il avait juré sa perle depuis qu'il ne voyait plus en lui, prétendait-il, qu'un tyran. Ce sculpteur avait été comblé par le général [tona|Kirte, il en avait exécuté le buste et sollicitait en ce montent, par tous les moyens i ! imaginables, d'obtenir seulement une séance pour une correction, qu'il I disait nécessaire. Conduit parson étoile, le Consul ne put disposer d'un j instant, et pensant que le la-soin était la véritable cause des pressantes sollicitations de Cèrachi, il lui fit donner six mille francs. Il se méprenait étrangement! Cèrachi n'avait eu d'autre intention que de le poi- ’ gnarder quand il poserait.
La conspiration fut dévoilée par un capitaine de In ligne, complice j lui-même. « Étrange modification de la cervelle humaine, ajoutait Na- j ! • poléon, et jusqu'où ne vont pas les combinaisons de la folie et de In i » bêtise! Cet officier m'avait en horreur comme consul, mais il m'o- « dorait comme général. Il voulait bien qu'on m’arrachât de mon poste,
» mais il eût été bien fàchéqu'on m’eût ôté la vie. Il fallait, disait-il, se » saisir de moi, ne me pas faire de mal, et m'envoyer à l'armée pour y j
« continuer de battre l'ennemi et de faire la gloire de la France. I,e j
« reste des conjurés lui rit au nez; mais quand il vit distribuer les poi- » gnards et qu'on dépassait scs intentions, il vint lui-même dénoncer le « tout nu Consul. »
A ce sujet quelqu'un dit il Napoléon qu'il avait été témoin à Feydeau ; d'une circonstance qui mit la plus grande partie de la salle en émoi. | L’Empereur arrivait dans la loge de l’impératrice Joséphine; à peine j assis, un jeune homme grimpe vivement sur In banquette qui était audessous de la loge et pose la main sur la poitrine de l’Empereur; tous les spectateurs du côté opposé frémirent . mais ce n'était qu’une pétition que l'Empereur prit et lut froidement.
1IK SAIN T K - Il Kl. EN K.
Le fanatique de Srlarnbrunn , disait l'Empereur, était le lils «l'un ministre protestant d'Erlurt, <|iii . voi s le temps do lu Imtuillo do W'agram. résolut d’assassiner .Napoléon en pleine purnde. Déjà il était venu à lioul de percer IViiceinte des soldais i|ui retenait la foule éloignée de lu |>er- j sonne de l'Empereur: déjà il en avait été repoussé deuv ou trois fois, | quand le général Jtapp. voulant de nouveau l'eloigncr de In main, ren- |
| eontra quelque eliose sous sou liuliit ; e'était un contenu d'un pied et j J demi de long, pointu et tranchant des deux cotés. « J'en ai frémi en le j « considérant, disait l'Empereur, il n'était enveloppé que d'une simple j « gazette! »
Napoléon se lit amener l'assassin dans son cabinet . il ap|ieln Corvisart, et lui ordonna de téter le pouls au criminel, tandis qu'il lui adressait la parole. L'assassin demeura constamment sans émotion, avouant son aele d'une voix ferme, et citant souvent la Bible.
| « Que me vouliez-vous? lui dit l'Empereur. — Vous tuer. — Que i
« vous ai-je fait? Qui vous a établi mon juge ici-bas ? — Je voulais 1er- ;
» miner la guerre. — Et que ne vous adressiez-vous à l'empereur Fran- " çnis? — Lui! Et u quoi bon! Il est si nul! disait l'assassin. Et puis, !
M KM OKI Al.
» lui mort, un autre lui succéderait; au lieu qu'après vous les Français « disparailraient aussitôt de toute l'Allemagne. »
Vainement l'Empereur chercha à l’émouvoir. « N ous repentez-vous? ■ lui dit-il. — Non. — Le feriez-vous encore '? — Oui. — Mais si je vous « faisais grâce! » Ici pourtant, disait Napoléon, In nature reprit un instant scs droits; la figure, la voix de l'homme s' altérèrent momentanément. « Alors, dit-il, je croirais que Dieu ne le veut plus. » Mais bientôt il reprit toute sa férocité. On le garda à l'écart plus de vingt-quatre heures sans manger; le médecin l'examina encore; on le questionna de
nou\eau; tout fut inutile, il l'esta toujours le même homme, ou pour mieux dire une véritable liéle féroce, et on rnhundonnn à son sort.
Pari 19 k |»rriiilrr aprt:* Walrrlno.
Mercredi 3.
L'Empereur, dans la matinée, a travaillé dans le jardin. Le temps étaitsuperbe, le jour des plus purs et des plus beaux. Il lisait l'cx|>éditinn d’Alexandre dans Rollin ; il avait plusieurs cartes étendues devant lui ; il se plaignait d'un récit fait sans goât, sans intention, qui ne laissait, disait-il, aucune idée juste des grandes vues d'Alexandre; il lui prenait envie de refaire ce morceau, etc., etc.
Sur les cinq heures, j’ai été le joindre dans le jardin; il s'y promc-
IlE S A t N T E - H É I. E N E. 42!t
nuit entouré de tous. D’aussi loin i|u'il m'a a|ierçu, il m'u dit:» Arriva,
« venez nous dire votre opinion sur un |K>inl que nous débattons depuis » une heure.
« Au retour de Waterloo, croyez-vous que j'eusse pu renvoyer Je Corps « législatif et sauver la France sans lui? — Non, ai-je dit; le Corps l.é- | « gislolif ne se serait pas dissous volontairement; il eût fallu employer ;
- lu force : il eût protesté, et il y eût eu scandale. Le dissentiment qui eut |
« éclaté dans son sein se fût ré [été dans lu nation. Cr|>cndunt l'ennemi ] » serait arrivé. Votre Majesté eût succombé, accusée par toute l’Europe,
• accusée par les étrangers, accusée par nous-mêmes, eni|>ortant peul- » être la malédiction universelle, et semblant n’avoir été qu'un chef » d'aventures et de violences. Au lieu de cela. Votre Majesté est sortie I » pure de lu mêlée, et demeurera le héros d'une cause qui vivra éter- I
. » nettement dans le cœur de tous ceux qui croient à la cause des peu-
» pies; elle s’est assuré, par sa modération, le plus beuu caractère de j
| « l’histoire, dont autrement elle eût pu courir le risque de devenir lu :
« réprobation . clic a perdu sa puissance, il est vrai, mais elle a comblé « la mesure de sa gloire!... «
» — Eli bien! c’est aussi eu partie mon uvis, a repris l’Empereur;
I « mais est-il bien sur que le peuple français sera juste envers moi? ne « m’accusera-t-il pas de l’avoir abandonné? L’histoire décidera : je suis | « loin de la redouter, je l’invoque!
« Et moi-même, me suis-je demandé quelquefois, ui-je bien fait pour « ce peuple malheureux tout ce qu’il avait droit d’attendre? Il a tant fait « pour moi! Saura-t-il jamais.ee peuple, tout ce que m’a coûté la nuit » qui précéda ma dernière décision; cette nuit des incertitudes et des ; !
« angoisses!
» Deux grands partis m’étaient laissés : celui de tenter de sauver la » patrie par la violence , ou celui de céder moi-même à l’impulsion gé- « nérale. J’ai dû prendre celui que j’ai suivi ; amis et ennemis, bien in- « ten lionnes et méchants , tous étaient contre moi. Je demeurais seul;
■ j’ai dû céder ; et une fois fait , cela a été fait : je ne suis pas pour les » demi-mesures; et puis la souveraineté ne se quitte pas, ne se reprend » pas de la sorte comme on le ferait d’un manteau.
I " L’autre parti demandait une étrange vigueur. Il se fût trouvé de
« grands criminels, et il eût fallu de grands châtiments : le sang pouvait « couler, et alors sait-on où nous étions conduits? Quelles scènes pou- « vaient se renouveler! Moi, n’allais-je pas par là me tremper, noyer I ■' ma mémoire de mes propres mains dans ce cloaque de sang, de crimes.
430 M KM OIU ^1,
« d'abominations de toute espèce, que la haine, les pamphlets, les libelles
• ont accumulés sur moi? Ce jour-là je scmblais justifier tout ee qu'il ■ leur a plu d'inventer. Je devenais pour la postérité et l'histoire le Né- « ron , le Tibère de nos temps. Si encore, à ec prix, j'eusse sauvé la pa- « trie!... je m'en sentais l’énergie!... Mais était-il bien sûr que j’aurais » réussi ? Tous nos dangers ne venaient pas du dehors ; nos dissentiments « au dedans ne leur étaient-ils pas supérieurs? Ne voyait-on |«is une » foule d'insensés s’acharner à disputer sur les nuances avant d'avoir » assuré le triomphe de lu couleur? A qui d'eux eilt-on persuadé que je
• n<' travaillais |>us |>our moi seul , pour mes avantages personnels? Qui
« d'eux eilt-on convaincu que j'étais désintéressé? que je ne combattais i > que pour sauver la patrie? A qui cùt-on fait croire tous les dangers,
« tous les malheurs auxquels je cherchais à la soustraire? Ils étaient “ visibles pour moi; mais quant au vulgaire, il les ignorera toujours « s'ils n'ont |iesé sur lui.
. ' « Qu'cûl-on répondu à celui qui se fût écrié : Le voilà de nouveau le « despote, le tyran ! le lendemain même de ses serments, il les viole de « nouveau ! Kt qui sait si , dans tous ces mouvements, cette complication « inextricable, je n’eusse |ioint péri d’une main mémo française, dans le
- conflit des citoyens? Et alors que devenait la nation aux yeux de tout
- l'univers et dans l'estime des générations les plus reculées! Car sa « gloire est à m'avouer! Je ne saurais avoir fait tant de choses |K>ur son « honneur et son lustre, sans elle, en dépit d'elle : elle me rendrait » trop grand!... Je le répète, l'histoire décidera!... »
Apres cette sortie, il est revenu sur les mesures et les détails de lu campagne, et s’arrêtait avec complaisance sur son glorieux début , avec ! angoisse sur le terrible désastre qui l'avait terminée.
« Toutefois, concluait-il, rien ne me semblait encore désespéré, si « j'eusse trouvé le concours (pie je devais attendre. Nos seules ressources « étaient dans les Chambres : j’accourus à Paris pour les en convaincre;
■■ mais elles s'insurgèrent aussitôt contre moi, sous je ne sais quel pré- « texte , que je venais les dissoudre. Quelle absurdité! Pis cet instant » tout fut perdu '. .
* l.e temps, qui apprenti (oui . nous a fait colin, iltrc les petits ressorts qui ont amen*1 un des plu* grands iléuoiiments.
Voici ce que Je tiens tic la propre bouche des acteurs ;
Kn apprenant l'arrivée de Napoléon à l’Élysée après Waterloo, Fouché court aux membres inquiets.
I déliant*, ombrageux de la Chambre : < Aux armes ! leur crie-t-ll. Il revient furieux et résolu à dissoudre | • les Chambres et à saisir la dictature ; nous ne devons pas souffrir ce retour tic la tyrannie. • El de U i
il court aux meilleur» amis île Napoléon: •Savez-vous, leur dit-il , que ta fermentation est extrême
« Ce n'est pas, ajoutait l'Empereur, qu'il faille peut-être aeeuser la j I « masse de ees Chambres; mais telle est la marehe inévitable de ees « corps nombreux, ils périssent par défaut d'unité ; il leur faut des chefs « aussi bien qu'aux armées : on nomme à eelles-ei; mais les grands ta- « lents, les génies éminemment supérieurs , se saisissent des assemblées « et les gouvernent. Or, nous manquions de tout cela; aussi, en dépit » du bon esprit dont le grand nombre pouvait être animé, tout se trouva,
» dès l'instant, confusion, vertige, tumulte : la perfidie, la eorruption, !
« vinrent s'établir aux |iortes du Corps Législatif; l'incapacité, le dés- « ordre, le travers d'esprit, régnèrent dans son sein, et la France devint » la proie de l'étranger.
« Un moment j'eus envie de résister, continuait-il, je fus sur le point « de me déclarer en permanence aux Tuileries, au milieu des ministres « et du Conseil d'Ktat; d'appeler autour de moi les six mille hommes de « la garde que j'avais à Paris ; de les grossir de lu pa rlie bien intentionnée « de la garde nationale, qui était nombreuse, et de tous les fédéré-s des « faubourgs ; d'ajourner le Corps Législatif à Tours ou il Blois ; de réor- « ganiser sous Paris les débris de l'armée, et de travailler seul ainsi , et « par forme de dictature, nu salut de la patrie. Mais le Corps Législatif j ■ aurait-il obéi? J'aurais bien pu l’y contraindre par la force; mais alors " quel scandale et quelle nouvelle complication! Le peuple ferait-il cause «commune avec moi? L’armée même m’obéirnit-elle constamment?
« Dans les crises toujours renaissantes, ne se séparerait-on |ias de moi ?
" N'essnierait-on pas de s’arranger à mes dépens? L'idée que tant d'ef- « forts et dedangers n'avaient que moi pour objet ne serait-elle pas un « prétexte plausible? Les facilités que chacun avait trouvées l'année pré- « eédente auprès des Bourbons ne seraient-elles |ias aujourd'hui, pour » bien des gens, des inductions décisives?
« Oui, j'ai balancé longtemps, disait l’Empereur, pesé le pour et le « contre; et, comme je vais vite et loin , que je pense fortement, j'ai « conclu que je ne pouvais résister à la coalition du dehors, aux rovu-
| • contre l'Empereur parmi certains dépotés . et (pic nous n'avons d'antre parti pour le sauver tpie de
| « leur montrer les dents, de leur faire voir toute la force de l’Empereur, cl combien il lui serait facile ■
i • de les dissoudre? •
Les amis de Napoléon, aisément dupés, au fort de cette rrise soudaine, ne manquent pas de suivre, ou ! peut-ctre meme dépassent les suggestions tle Fouché , qui recourt ensuite aux premiers, leur disant : 1
• Vous voyez bien que ses meilleurs amis en conviennent, le danger est pressant; dans peu d'heures, si |
; « on n’y |ioiirvnit , il n'y.atira plus de Chambres et Ion serait bien cou|*ahle de laisser échapper le seul ,
» ■ instant de »‘y opposer. » Alors la permanence des Chambres , l'abdication forcée de Napoléon . et un I
I1 grand empire succombe sous les plus petites, les plus subalterne* intrigues, ^ta faveur des rapports, de J | vrais commérage* d'antichambre. Ah ! Fouché !... Fouché !... que l’Empereur le connaissait bien, quand i il disait qu'on était toujours sûr de trouver sou vilain pied sali dans les souliers de tout le monde !
« listes du dedans, à la l'nnle de sectes que la violation du Corps l.égis- j » I a tif aurait créées, à eette partie de la multitude qu'il faut faire mar- « cher par la force, enfin à cette condamnation morale, qui vous impute,
" quand vous êtes malheureux, tous les maux qui se présentent. Il ne • [ « m'est donc resté absolument que le parti de l'ahdiralion ; elle a tout
» perdu : je l'ai vu , je l'ai dit; mais je n'ai pas eu d'autre choix.
« Les alliés avaient toujours suivi contre nous le même système; ils « l'avaient commencé à Prague, continué à Francfort, à Chatillon , à Paris et à Fontainebleau. Ils se sont conduits avec beaucoup d'esprit!
« Les Français purent en être la dupe en 1814; mais la postérité con- « eevrn difficilement qu’ils le fussent en 1815; elle flétrira il jamais ceux | <■ qui s'y laissèrent prendre. Je leur avais dit leur histoire en partant
“ |iour l'armée : .» ressemblant pas aux Grecs du Has- Empire qui s'amusaient à discuter entre eux quand le bélier frappait les murailles de leur •• ville. Je la leur ai dite encore quand ils m'ont forcé d'alaliquer : Les <• ennemis veulent me séparer de l'armée; quand ils auront réussi, ils sé- •• pareront l'armée île rom ; vous ne serez plus alors qu’un vil troupeau, j « ta proie des bêles féroces. •<
j A'ous avons demandé à l'Empereur si , avec le concours du Corps Législatif, il eût cru pouvoir sauver la patrie. Ha répondu sans hésitation qu'il s'en serait chargé avec eonliance, et eut cru pouvoir en répondre.
• F.n moins de quinze jours, disait-il, c'est-à-dire avant que les masses « de l'ennemi eussent pu se présenter devant Paris , j’en eusse complété » les fortifications ; j’eusse réuni sous scs murailles , des débris de l’ar- » mée, plus de quatre-vingt mille hommes de bonnes troupes, et trois » cents pièces attelées. Au bout de quelques jours de feu , la garde natio- ; « mile, les fédérés, les habitants de Paris, eussent suffi à la défense des - retranchements; il me serait donc demeuré quatre-vingt mille hommes I « disponibles sous la main.
" Et l'on savait, eonlinuait-il, tout le parti que j’étais capable d'en tirer. Les souvenirs de 1814 étaient encore tout frais : Champ-Auber},
•< Mon tm irait , Craonne, Mantereau, vivaient encore dans l'imagination « de ceux qui avaient à nous combattre. Les mêmes lieux leur eussent i rendu présents les prodiges de l’année précédente; ils m’avaient alors «snrnommé, dit-on, le cent mille hommes. La rapidité, la force de nos « coups, leur avaient arraché ce mot; le fait est que nous nous étions j « montrés admirables : jamais une poignée de braves n’accomplit plus | de merveilles. Si ces liants faits n'ont jamais été bien connus dans le « publie, par les circonstances de nos désastres, ils ont été dignement
Qdpfllron i rt\<i ntrrriiu
DE SAINTE- Il Kl. K N K. 45 J
» jugés de nos ennemis, qui les ont comptés pnrnns coups. Nous fûmes | « vraiment alors les Briarées delà fable!...
« Paris , continuait-il , serait devenu en peu de jours une place inipre- , » noble. L'appel à la nation, In magnitude du danger, l'inflammation des
« esprits. In grandeur du spectacle, eussent dirigé de toutes pa ris des j « multitudes sur In capitale. J'aurais aggloméré indubitablement plus | « de quatre cent mille hommes , et je n’estime pas que les alliés dépasj sassent cinq cent mille. L’affaire était alors ramenée à un combat sin- !
« gulicr qui eût causé autant d'effroi à l'ennemi qu'à nous; il eût hésité, i
! « et la confiance du grand nombre me fût revenue.
« Ce|iendant je me serais entouré d’une consulte ou junte nationale ,
•< tirée par moi des rangs du Corps Législatif, toute formée de noms na- <• tionaux , dignes de la confiance de tous; j’aurais ainsi fortifié ina dic- <■ tature militaire de toute la force de l'opinion civile; j’aurais eu ma " tribune; elle eût soufflé le talisman des principes sur toute l'Europe ;
« les souverains eussent frémi de voir la contagion gagner les peuples;
» ils eussent tremblé, traité oû Succombé!...
- — Mais, Sire, nous sommes-nous écriés, pourquoi n'avoir pas entre- » pris ce qui eût infailliblement réussi, et pourquoi nous trouvons-nous « ici?
» — Eli bien ! vous antres aussi, vous y voilà, reprenait-il. vous blâmez,
« vous condanAez! Mais si je vous faisais passer en revue les chances « contraires, vous changeriez bientôt de langage. Et puis vous oubliez •• que nous avons raisonné dans l'hypothèse que le Corps Législatif se fût , » réuni à moi , et vous savez ce qu'il en a été. J'eusse pu le dissoudre, il « est vrai; la France, l’Europe me blâment peut-être, et la postérité me " blâmera sans doute d'avoir en la faiblesse de ne pas m'en défaire « après son insurrection; je me devais, dira-t-on, aux destinées d'un “ peuple qui avait tout fait pour moi. Mais en lcdissolvant, je pouvais,
! « tout au plus, obtenir de l’ennemi quelque capitulation, et encore, je
j <■ le répète, m'aurait-il fallu du sapg et me montrer tyran!... J'en avais « néanmoins arrêté le plan dans la nuit du 20, et le 21 au matin allait » voir des déterminations d'une étrange vigueur, quand, avant le jour,
« tout ce qu'il y avait de bon et de sage vint m'avertir qu’il n'y fallait pas » songer ; que tout m'échappait , et qu’on ne cherchait aveuglément qu'à « s’accommoder. Mais ne recommençons pas ; n'en voilà que trop sur un « sujet qui fait toujours du mal ! Je le répète de nouveau , l'histoire dé- » cidera!... » Et l'Empereur est rentré dans son intérieur en me disant ! de le suivre
Jrndi 4 avril.
J';ii été (miner l'Empereur, sur les eini| heures, ilnns le jardin; il avait pris un liain trop eliaiul , et il en souffrait. Nous avons été en enléehe; le temps était magnifique : depuis plusieurs jours il est Tort eliaud et très-sec. .\npideim a travaillé avant le diueravee le grand maréehal, dont la renmie dinaileliezl'aniirnl. l.'KmperouresI rentre de suite après le dîner dans sa ehamhre.
Irait* ciraritMitiuiM.
X enalrrali .% Inn.li H
Tous ees différents jours, l'Kinpereur est monté il elieval sur les six a sept heures du matin, n'eniuienant que moi et mon lils.
Je puis affirmer que je n'ai jamais surpris dans Napoléon ni préjugés ni fuissions, c'est-à-dire jamais un jugemeiit sur les personnes et sur les | choses que la raison ne l'rùt dicté, et je n'ai jamais vu dans ee qu'oil aurait pu appeler passions que de pures sensations; aussi je dis avec | | vérité que, dans l'habitude de dix-huit mois, je ne l'ai jamais trouvé n'ayant |mis raison. s~\
lin autre point dont j'ai pu me convaincre, et que je consigne ici parce qu'il me revient en ce moment, c'est que, soit nature, soit , calcul, soit habitude de la dignité, il renfermait la plupart du temps et | { gardait en lui-même les impressions de la peine vive qu'on lui causait, et encore peut-être davantage les émotions de hieuveillajKe qu’il éproui voit. Je l’ai surpris souvent à réprimer des mouvements de sensibilité. ,
! comme s'il s’en fiH trouvé compromis : tôt ou tard j'en fournirai quelques preuves. Eli attendant, voici un trait caractéristique qui va trop au i but que je me propose dans ee Journal, celui de montrer l'homme il nu, de prendre la nature sur le fait, pour que j'aie dû me trouver arrêté par
1 d'autres considérations.
Napoléon, depuis quelques jours, avait quelque chose sur le cœur, il | avait été extrêmement choqué d'une circonstance domestique; il s'en trouvait vivement blessé. Durant ces trois jours, pendant lesquels nous nous sommes promenés chaque matin ii l'aventure dans le parc, il y est 1 revenu presque chaque fois avec chaleur, me faisant tenir très-près à son côté et ayant ordonné à mon fils de (tousser en avant. Dans un certain moment il lui arriva de dire ; « Je sais bien que je suis déchu ;
- mais le ressentir de l'un des miens! ali !... » i Ces paroles, son geste, son accent m'ont percé b finie ; je me serais précipité à ses genoux, je les aurais embrassés si j'eusse pu.
« I .'homme est exigeant, a-t-il continué, susceptible; il a souvent tort.
UE SAINTE -H El. UNE.
» je lésais; aussi, quand je me délie de moi-môme, je me demande ~ Eût-on agi de In sorte au\ Tuileries? C’esl toujours là mu grande - épreuve. ••
Il n ensuite beaucoup parle de lui, de nous, de nos rap|iorts réciproi|ues, de nuire situation dans File, de I influence que notre attitude individuelle aurait pu exereer, etc,, ele... Et ses réflexions étaient nombreuses, vives, fortes; elles étaient justes. Hans l’émotion quelles me eausaient, je me suis éerié - Sire, permeltez-moi de m'emparai' de « eette affaire; jamais elle li a |«iru bien eertainement sous de telles cou- « leurs; si elle était vue de la sorte, je suis sûr quelle nnvrerait dedou- « leur, et vous verriez quels repentirs! je lie vous demande qu'à pouvoir » dire un mot. ■> Sur quoi l'Empereur, revenant à lui, a dit avec dignité : » Non, Monsieur; bien plus, je vous le défends. I.'épunebemen! « est fait, la nature a eu sou murs, je ue m’en souviens plus, et vous, « vous ne devez jamais l’avoir su. »
En effet, au retour, nous avons tous déjeuné dans le jardin, et il s’v est montré plus gui que de coutume. I,e soir il a diué dans son intérieur.
- K lai tle 1‘Kuruiic. — Asmnlaut imfsfrtiblc «le* iilirs Hliérale*.
Mardi ». u«*rrmli 10 /
Il est arrive le il un bâtiment d Angleterre portant les journaux jusqu au 21 janvier. L'Empereur, dont les promenades à cheval ont continué tous les matins, a passé le reste du temps dans sa chambre a parcourir ces journaux.
I .es derniers numéros que nous venions de recevoir étaient aussi chauds qu’aucun de ceux que nous eussions vus. L'agitation en France allait croissant; le roi de Prusse arrêtait chez lui les sociétés secrétes, il conservait la landvvchr; la Kussic faisait de nouvelles recrues; l'Autriche se querellait avec In Bavière; en Angleterre la persécution des protestants de France et la violence du parti qui se rendait maître remuaient l'esprit public et préparaient des armes à l'opposition jamais l'Euroiic n’avait été plus en fermentation.
Au récit du déluge de maux et des événements sanglants qui aflligeaient tous les départements, l’Empereur s'est élancé de son canapé, et, frappnntdu pied avec chaleur, il s'est écrié : « Ah ! quel malheur que « je n’aie pu gagner l’Amérique! De l’autre hémisphère même, j’eusse « protégé In France contre les réacteurs! In crainte de mon apparition « eût tenu en bride leur violence et leur déraison; il eut suffi de mon » nom pour enchaîner les excès et frapper d’épouvante! »
Puis, contiuuuiil sur lt> même sujet, il :i conclu avec une chaleur qui * tenait de l'inspiration : « l.a contre-révolution, même en la laissant « aller, doit inévitablement se noyer d'elle-mème dans la révolution.
« Il sullit à présent de l'atmosphère des jeunes idées pour étouffer les !
« vieux féodalistes; car rien ne saurait désormais détruire ou effacer ;
« les grands principes de notre révolution; ces grandes et belles vérités :
« doivent demeurer à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre, '
« de monuments , de prodiges; nous en avons noyé les premières souil- « lurel dans des Ilots de gloire; elles sont désormais immortelles! Sor- « tics de la tribune française , cimentées du sang des batailles, décodées « des lauriers de lu victoire, saluées des acclamations des |>euples, sanc- i « données par les traités, les alliances des souverains, devenues fami- « lières aux oreilles comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus « rétrograder!!!
» Elles vivent dans la Grande-Bretagne, elles éclairent l’Amérique,
I « elles sont nationalisées en France : voilà le trépied d'où jaillira la luit inière du monde!
« Elles le régiront; elles seront la foi , la religion, la morale de tous « les peuples ; et cette ère mémorable se rattachera , quoi qu’on ait voulu « dire, à ma personne ; parce qu’après tout j’ai fait briller le flambeau , ! «consacré les principes, et qu’aujourd’hui la persécution achève de « m’en rendre le Messie. Amis et ennemis, tous m’en diront le premier « soldat, le grand représentant. Aussi , même quand je ne serai plus, je «demeurerai encore pour les peuples l’étoile polaire de leurs droits;
« mon nom sera le cri de guerre de leurs efforts, la devise de leurs espé- » rances. »
opinions de rKui|H.arcur sur plusieurs personnage* connus. — Fozzn <ii Borgo. — Mrttrrnicli. —
Bassano.— Clarke.— r.hainpaguy.-CambarmSt.— Lebrun.—' Tallcvraml.— Fondu4, etc.
Jrinîi If, vendredi 1t
L’Empereur a continué de proliter des matinées supportables pour monter à cheval ; il déjeunait dans le jardin ; la conversation se prolongeait ensuite avec un grand abandon et beaucoup d’intérêt sur sa vie privée, les événements publics, les personnes qui l'ont entouré, celles qui ont joué un grand rôle cher, les autres puissances, etc., etc...
Il n'était plus question de leçons d'anglais; elles ne se prenaient plus , qu'à cheval ou dans le coure de la journée lors de sa promenade; la régularité de la langue y perdait quelque chose, lu facilité de s'exprimer gagnait infiniment.
Aujourd'hui, sur les cinq heures, nous avons fait noire tour deca- ! lèche accoutumé; le soir les conversations ont recommencé sur les anecdotes ministérielles et sur plusieurs personnages demeurés célèbres.
. Napoléon nous a fait l'histoire de M. Pozzo di Borgn , son compatriote, qui avait été membre de la législative. C'est lui, à ce qu'on crut, qui a conseillé à l'empereur Alexandre de marcher sur Paris, bien que Napoléon se fût jeté sur ses derrières. « Et en cela , disait l’Empel « reur, il a par ce seul fait décidé des destinées de la France, dccellcsde « la civilisation européenne, delà face et du sort du monde. Il était de- < « venu très-influent sur le cabinet russe. Au 20 mars , disait l'Empereur, |
« il fit retraite dans la Belgique, et après l’entrée de Napoléon dans Paris « il y eut quelques communications ministérielles échangées avec lui, et « l'on a lieu de croire qu'elles eussent pu devenir très-importantes, pour « peu que la lutte se fût prolongée, et que les chances eussent été dou- « teuses. »
Il a fait aussi l’histoire de M. Capo d'I stria.
Il est passé de là à M. de Mrtlernich. C’est lui, nous a-t-il dit, qui l'avait élevé au poste qu'il occupe. « 11 serait difficile de rendre toutes « les protestations personnelles qu’il m’avait si souvent répétées; sa « vénalité n'était ignorée de |>ersonne, si ce n'est peut-être du pauvre « François. »
11 est constant qu'au congrès de Vienne il a échappé à un grand monarque, dans un moment de dépit, de s’écrier : Ce Metlernich me route les yeux de la tète. Paroles qui expliquent assez la tournure de plus d'une décision et les rapports Me la fameuse sainte-alliance.
L'Empereur est venu ensuite à ses propres ministres ; llassano, qu'il croyait, disait-il, lui avoir été sincèrement attaché; Clarke , dont le ] ! temps devait, selon lui, faire pleine justice; Champayny . duc de Cadore, qu'il avait fait successivement ambassadeur à Vienne, ministre de l'intérieur, ministre des relations extérieures, etc., et dont ce méchant Talleyrand disait, avec sa malice ordinaire, que c'était l'homme propre à toutes places la veille du jour qu'on l'y nommait.
Vint ensuite Cambacérès, que Napoléon disait être l'homme des abus , avec un penchant décidé pour l'ancien régime, tandis que Lebrun, au contraire, avait, assurait-il, une forte pente en sens opposé : c’était, disait-il, l'homme des idéalités; et voilà les deux coutre-poids, ajoutaitil , entre lesquels s'était placé le Premier Consul , qu’on appela si plaisamment dans le temps le tiers consolidé..
M. de Talleyrand et Fouché eurent leur tour; il s'y arrêta longtemps.
et partit de là pour faire une vigoureuse sortie sur l'immoralité des hauts administrateurs en France, et généralement de tous les fonctionnaires ou hommes à place; sur leur manque de religion politique ou de sentiment national, qui les portait à administrer indifféremment, un jour pour l’un, un jour pour l’autre : « Cette légèreté, cette inconsé- «quence nous venaient de loin, disait-il; nous demeurions toujours n « Gaulois : aussi nous ne vaudrions tout notre prix que lorsque nous « substituerions les principes à la turbulence, l'orgueil à la vanité, et « surtout l’amour des institutions à l'amour des places. »
De tout cela, l'Empereur concluait que les souverains , à la suite de nos derniers événements, devaient nécessairement avoir retenu une arrière-pensée de mépris et de dépit contre un grand peuple qui se jouait ainsi de la souveraineté. « Du reste, continuait-il , l’excuse est peut-être - dans la nature des choses, dans la force des circonstances, lai démo- » cratie élève la souveraineté, V aristocratie seule la conserve. I.a mienne » n’avait point encore pris les racines ni l’esprit qui devaient lui être « propres; au moment de la crise, elle s'était trouvée encore de la dé- j « mocratie; elle avait été se confondre dans la foule et céder à l'impul- « sion du moment, au lieu de lui servir d'ancre de salut contre la « tempête et de l’éclairer sur son aveuglement. ■>
Voici ce qui s’est dit de neuf sur M. de Tulleyrand et M. Fouché qui reviennent si souvent : je cherche à me répéter le moins |>ossible.
F.t qu’on n'aille pas croire que je me complaise ici à des personnalités, on ne saura jamais toutes celles que j'ai supprimées, et je puis même aftirmer qu'il n'est aucun de ceux qui muraient avoir à se plaindre qui ne me doive au contraire quelque chose.
« M. de Talleyrand avait attendu , disait l'Knipereur, deux fois vingl- « quatre heures à Vienne, des pleins pouvoirs pour traiter de la paix eu « mon nom. Mais j'aurais eu honte de prostituer ainsi mu jiolilique; et « pourtant il m'en coûte peut-être l'exil de Sainte-Hélène; car je ne dis- « conviens pas qu'il ne soit d'un rare talent, et ne puisse eu tout tenifis « mettre un grand poids dans la balance.
« M. de Talleyrand , continuait-il , était toujours en état de trahison ;
« mais c'était de complicité avec la fortune. Sa circonspection était ex- i « trème; se conduisant avec; scs amis comme s’ils devaient être ses en- » nemis; avec ses ennemis comme s'ils pouvaient devenir sesamis. M.de « Talleyrand avait toujours été contraire, dans mon esprit, au fauliourg « Saint-Germain, pans l'affaire du divorce, il avait été pour l'impéra- • trice Joséphine; c'était lui qui avait poussé à la guerre d'Espagne, bien
« que, dans le publie, il eiH eu l'art de s'v montrer contraire. » Aussi était-ce par une espèce de malice que Napoléon avait choisi Valeneey | tour y placer Ferdinand. * C'était lui enfin, disait l'Empereur, qui avait « été l'instrument principal et la cause active de la mort du duc d'En- « gliicn. »
Une actrice célèbre (mademoiselle Raucuurt) l'avait |ieint, assurait Napoléon, d'une manière fort vraie : « Si vous le questionnez, disait- ' " elle, c'est une boite de fer-blanc dont vous ne tirez pas un mot; si ■■ vous ne lui demandez rien , bientôt vous ne saurez comment l'arrêter, ce sera une véritable commère. »
C’est en effet une indiscrétion qui , dans le principe, heurta la confiance de l'Empereur en son ministre, et l'ébranla dans son esprit.
» J'avais confié, disait Napoléon , une chose fort importante à M.dcTalleyrand; peu d'heures après, Joséphine me la rendit mot pour mot.
« J'envoyai chercher aussitéil re ministre, pour lui dire que je venais
d'apprendre de l'impératrice une chose que je n'avais eonfié'c qu'à lui seul : or, le cercle du rapport se composait déjà de quatre ou cinq in- « termédiaires.
« Le visage de M. de Talleyrnnd est tellement impassible , disait l'Em- » pereur, qu’on ne saurait jamais y rien lire; aussi lennesou Mural « disaient-ils plaisamment de lui que si, en vous parlant, son derrière « venait à recevoir un coup de pied , sa figure ne vous en dirait rien. »
MF. MO III Al.
M. de Talleyrand avait mi intérieur fort doux et même attachant, ses familiers et ses agents l'aimaient et lui étaient fort dévoués.
Dans son intimité, on l'a entendu parler volontiers et paiement de sa profession ecclésiastique, qu'il n'avait d'ailleurs embrassée que par force, contraint par ses parents, bien que l'ainé de plusieurs frères. Il réprouvait un jour un air que l'on fredonnait autour de lui ; il l'avait en horreur, disait-il; il lui rappelait le temps où il était obligé d'apprendre le plain-chant et déchanter au lutrin.
Une autre fois un de ses habitués racontait pendant le souper; M. de Talleyrand, préoccupé, semblait étranger à la conversation. Durant le récit, il échappe au conteur, qui se trouvait en verve, de dire de quelqu'un : Celui-là est un vilain drôle, c'est un prêtre marié. M. de Talleyrand, réveillé pur ces paroles, saisit une cuiller, la plonge précipitamment dans le plat vis-à-vis de lui, et d'un geste menaçant lui crie : « l'n
« tel, voulez-vous des épinards?» Le narrateur de se confondre, cl chacun de rire, M. de Talleyrand comme les autres.
L'Empereur, lors du concordai, avait voulu faire M. de Talleyrand cardinal, et le mettre h la tète des affaires religieuses : c’était son lot, lui disait-il, il rentrait dans le giron, réhabilitait sa mémoire, fermait la bouche aux déclamateurs. M. de Talleyrand ne le voulut jamais : son aversion pour l'état ecclésiastique était invincible.
Napoléon avait été sur le point de lui donner l'ambassade de Varsovie, confiée depuis à l’abbé de Pradt; mais des affaires d’agiotage, des saletés, disait-il, sur lesquelles M. de Talleyrand était incorrigible, le forcèrent à y renoncer C’était par le même motif et sur la réclama-