I)F. S AI NT E- HÉ LF K F
lion de plusieurs souverains d'Allemagne qu'il s'était vu conlrninl de lui retirer le portefeuille des relations extérieures.
Fouché, disait l'Empereur, était le Tnlleyrnnd des clubs, et Talleyrand le Fouché des salons.
" L intrigue, ajoutait-il, était aussi nécessaire ii Fouché que In nour- » riture : il intriguait en tous temps, en tous lieux, de toutes manières » et avec tous. On ne découvrait jamais rien qu'on ne fût sur de l'y ’ renrontrcr p°1"' quelque chose; il n'était occupé que de courir après, » sa manie était de vouloir être de tout !... Toujours dans les souliers
de tout le monde. » C'était le mot souvent répété de l’Empereur.
Lors de la conspiration de Georges, quand on arrêta Moreau, Fouché il était plus au ministère de la police, et cherchait fort à se faire regretter. . Quelle gaucherie! disait-il, iis ont arrêté Moreau quand il * revcnaitdc sa <,a,n pagne à Paris, ce qui pouvait montrer en lui une « innocente confiance, c’était quand il se rendait à Gros-Bois, ou eon- « traire, qu'il fallait le saisir ; car il devenait évident alors qu'il fuyait. »
On connaît de lui le mot qu'il a dit, ou qu’on lui a prêté, sur l'affaire du ducd'Enghien : ■ C'est plus qu’un crime, c'est une faute. » De pareils traits peignent plus le caractère d'un homme que des volumes entiers.
L Empereur connaissait bien Fouché, et n'en a jamais été la dupe
On l'a beaucoup blâmé de s’en être servi en IKI.';, où en effet Fouché la indignement trahi. Napoléon n'ignorait pas ses dispositions; mais il savait aussi que le danger reposait plus sur les événements que sur la personne. . Si j'eusse été victorieux, disait-il, Fouché edt été fidèle • il ■ est vrai qu'il se donnait de grands soins pour être prêt selon toutes « les chances. Il me fallait vaincre! »
I. Empereur, du reste, eut connaissance de ses menées, et l'on va voir qu'il le ménageait peu.
Après le retour de l’Empereur en 1815, un des premiers banquiers de Pans se présente à l'Elysée pour le prévenir que peu de jours auparavant quelqu'un arrivant de Vienne s'était présenté chez lui avec des lettres ,1e crédit, et s'était informé des moyens d'arriver à Fouché Soit réflexion, soit pressentiment, ce banquier conçut quelques doutes sur cet individu, et vint les communiquer personnellement à l'Empereur qui Tut frappé que Fouché lui en eût fait mystère.
En peu d'heures Réal eut trouvé l'homme en question ; il le conduisit aussitôt à 1 Elysée, où il fut enfermé dans un cabinet. L’Empereur se le lit amener nu jardin. . Me connaissez-vous? . dit-il à cet homme Ce début, le* idées qu'inspirait la présence de l'Empereur, ébranlèrent
fortement l'étranger. « Je sais toutes vos menées, continua Napoléon « avee sévérité; si vous les confesse* à l'instant, je puis vous faire « grâce, sinon vous ne sorte* «le ce jardin que pour être fusillé. — Je
* vais tout dire : Je. suis envoyé ici par M. de Mt'tternich au duc d'O-
* li ante, pour lui proposer de faire partir un émissaire pour BAIe : il y ■■ rencontrera celui «pie II. de Metternicli y a envoyé de Vienne; ils » doivent avoir des signio de reconnaissance, et les voici, dit-il en déli- « vrant quelques papiers. — Avez-vous rempli votre mission auprès de « Fouché? — Oui. — A-t-il envoyé son émissaire? — Je n'en sais rien. »
1,'homme fut remis sous la clef, et une heure apres quelqu’un de confiance était en route pour Bâle; il s'aboucha avec l’émissaire autrichien, et eut même avec lui jusqu'à quatre conférences.
Cependant Fouché, inquiet delà disparition de son Viennois, se présente un soir chez l'F.mpereur, affectant une gaieté, une aisance, au travers de laquelle se réfugiait un extrême embarras. « Plusieurs •• glaces se trouvaient dans l’appartement où nous nous promenions, « disait l'Empereur ; je me plai sois à l'étudier à la dérobée; sa figure « était hideuse; il ne savait guère comment entamer ce qui l'intéressait « si fort. — Sire, dit-il enfin, il y a quatre ou cinq jours qu'il m'est ar-
rivé une circonstance dont je crains de n'uvoir pas fait part à Votre « Majesté. . mais j'ai tant d'affaires... je suis entouré de tant de rap-
DK SAINT K - H K 1. 1) N K .
■ |K)rts, de lunt d’intrigues... Il m’est venu un homme de Vienne, avec. « des propositions si ridicules..., et eet homme je ne le trouve plus.
« — Monsieur Fouché, lui dit alors l'Empereur, il pourrait être funeste « pour vous que vous me prissiez pour un sot. Je tiens votre homme « et toute son intrigue depuis plusieurs jours. Avez-vous envoyé à Bâle? » — Non, Sire. — Ce sera heureux pour vous; s'il en était autrement. •• et j'en aurai la preuve, vous péririez. » l.es événements ont montré que ce n'eùt été que justice. Toutefois ici il parait que Fouché n'v avait jkis envoyé; aussi l'affaire en drmetiru là.
Papier- «l'Eurof*. Poli(ii|ur.
(.'Empereur a déjeuné nu jardin, et nous y a tous fait up|icler. Il a résumé les papiers nouvelles que nousavions parcourus le matin, et s'est étendu sur lu haute politique. Voici ce que j'en ai retenu de plus saillant.
« Paris au 13 vendémiaire était tout à fait dégoûté de son gouverne- « ment, disait l'Empereur; mais la totalité des urmées, la grande ma- » jorité df>s départements, la petite bourgeoisie, les paysans, lui deineu- ■< raient attachés; aussi la révolution triompha-t-elle de cette grande « attaque de la contre-révolution, bien qu’il n'y eut encore que quatre > ou cinq ans que les nouveaux principes eussent été proclamés; on « sortait «les scènes les plus effroyables et les plus culumiteuses; on
cherchait un meilleur avenir.
« Mais quelle différence aujourd'hui! L'immense majorité des F’run- » çnis doit avoir en horreur le gouvernement qui lui est imposé par la « force, car il lui enlève sa gloire, sa fortune, ses habitudes; il blesse « son orgueil, sa doctrine, ses maximes; il lu place sous le joug de l’é- « tranger, elle qui, depuis vingt ans, lui donnait des lois. Cegouverne- » ment, ennemi de toutes ces choses si chères à la population, n'a point « d'armes; il n’est même pas lui-même, il n'agit que par le comité de « l'étranger, par ses décisions et ses volontés. Il agit sur un peuple « dont presque toutes les générations sont nées dans la révolution, et « se trouvent imprégnées des principes qu'on voudrait faire disparaître. » Aussi, qui |H)urrait prévoir lu fin de tout ceci? qui oserait assigner la « marche future des choses? En ISI-i, la nation entière a pu aller au « roi; aujourd'hui ce ne peuvent être que ses partisans seuls, et ses » partisans intéressés. Alors c'était une succession paisible, aujourd'hui ■ c’est une conquête terrible, outrageante; s'il cherche à former une « armée nationale, il faudra tout aussitôt qu'il s’en délie. Un soldat,
« dans lu longueur de la journée, dans l'ennui de ses casernes, a besoin « de parler de guerre; il ne peut parler de Fontenoy ni de Prague, qu'il » ne connaît pas; il faudra qu'il parle dos victoires de Marengo, d'Aus-
* lerlilz, d léna, de celui qui les a gagnées, de moi enfin, qui remplis « toutes les bouches, et suis dans toutes les imaginations...
« L'ne telle situation est sans exemple dans l'histoire; de quelque roté « qu'on la considère, on ne voit jamais que les malheurs de la France.
• yue résultera-t-il de tout cela ? Deux peuples sur un même sol, aeliar-
" nés, irréconciliables, qui se chamailleront sans relâche et s'extermi- i « lieront fieut-être.
« bientôt la même fureur gagnera toute l’Furope. L’Europe ne formera « bientôt plus que deux partis ennemis : on ne s’y divisera plus par » peuples et par territoires, mais par couleur et par opinion. Et qui « peut dire les erises, la durée, les détails de tant d'orages! car l'issue
• n’en saurait être douteuse, les lumières et le siècle ne rétrograderont “ pas!... Quel malheur que ma chute!... J'avais refermé l'outre des « vents; les baïonnettes ennemies l’ont déchirée*. Je pouvais marcher » paisiblement à la régénération universelle; elle ne s’exécutera dé-
* sonnais qu'au travers des tempêtes! J'amalgamais, peut-être extir- « pera-t-on ! »
Arrivée «lu giwviTUnir. — Hrupw «l«* lEiiiporcur «fan» smni anglais.— Hmuirrr vMte «lu Konwrm-ur. iH'rlaration nti^tte «le non*.
bliMMItlir 14 uni il I 16.
Des batiments étaient en vue; les signaux ont appris qu'ils portaient le nouveau gouverneur, sir Hudson Loire.
Pendant le dîner, l'Empereur nous a fait, en anglais, un récit des papiers français, contenant, disait-il, la destinée de M. La Peyrouse, le lieu où il avait fait naufrage, ses divers événements, sa mort et son jour- 1 nnl, etc., etc.; le tout composait des détails curieux, piquants, romanesques, qui nous attachaient extrêmement; l'Empereur en a joui, et | s'est mis à rire; car son récit n’était qu’une fable pour nous montrer ses j progrès en anglais, nous disait-il.
Le nouveau gouverneur est arrivé sur les dix heu res, malgré le mauvais temps et la pluie; il était accompagné de l'amiral, chargé de le présenter, et qui lui avait dit sans doute que c'était l'heure la plus convenable.
L'Empereur ne l'a point reçu ; il était malade, et se fùl-il bien porté, il ne l'eût pas reçu davantage. Le gouverneur, en arrivant de la sorte, manquait aux formes de la bienséance la plus commune; nous soupçonnâmes sans peine que c’était une espièglerie de l'amiral. Legou-
US
verneur, qui u'nvail |K’ul-ëtr«* pas l'intention de se rendre aucunement désagréable, n paru fort déconcerté; nous en riions sous cape; pour l’amiral, il en était triomphant.
Le gouverneur, après avoir hésité longtemps et donné des marques évidentes de mauvaise humeur, nous a quittés assez brusquement.
Nous n’avons pu douter que toute l’ordonnanee de eette première j entrevue n’eùt été conduite dans l'intention secrète de nous indisposer, dès les premiers moments, les uns contre les autres. Le gouverneur ^ s'y sera-t-il prêté? n'en aura-t-il eu aucun sonpron? L'est ee que le temps nous apprendra.
Sur les cinq heures et demie, l’Empereur m a fait appeler dans le jardin; il était seul; il m'a dit qu'il se présentait une nouvelle circonstance personnelle à chacun de nous : on allait exiger notre déclaration individuelle d'unir notre destinée à la sienne, ou, si nous le préférions, on devait nous sortir de Sainte-Hélène et nous rendre à la liberté.
Nous ne devinions |>as le motif de celle mesure : était-ce, de la ]>art du ministère anglais, pour se ménager des pièces régulières? mais nous | n’étions partis de PI ymoulh pour Sainte-llélène qu'avec cette condition préalable; était-ce pour isoler l'Empereur? mais devait-on croire que I nous l'abandonnerions?
Il me demanda quelle serait ma détermination à cet égard ; je répondis quelle ne pouvait être douteuse; que si j'avais pu éprouver quelques j déchirements, c'eût été au moment de ma première détermination; qu’à compter de rel instant, mon sort s'était trouvé irrévocablement lixé : qu'alors j’avais suivi la gloire et mon honneur; que depuis, chaque j jour davantage, je suivais mes affections et mes sentiments. La voix de I l'Empereur devint plus douce; ce furent là ses remerciments : je le I connaissais désormais, ils étaient grands!
Convcnaliun caractiTivliquc. - Kctour de Me «l'Elite prévu «le* FuiilaincldiMU. - Introducliou «lu gouverneur. — Mortification de rainir.il. — N«k grief* contre lui. —
Signalement «le *ir Hudftou houe.
Mirer.. Ii 17-
L’Empereur m’a fait appeler dans le milieu du jour pour causer. Une partie delà conversation fournit des développements trop précieux du caractère de l'interlocuteur, pour que je n’en transcrive pas ici quelques traits.
Il se trouvait parfois entre nous des contrariétés, des piquasscries,
I des bouderies qui gênaient l'Empereur et le rendaient malheureux : il est tombe sur ee sujet ; il analysait notre situation avec sa logique ordi-
Jlfi MÉMORIAL
noire, appréciait les peines et les ennuis de noire exil, en imliipiuit les meilleurs soulagements. .Nous devions faire, disoil-il, des saerifiees muluels, nous |>a.sser liien des choses : l'homme ne marquait dans la vie qu'en dominant le caractère que lui avait donné la nature, ou en s’en créant un par l'éducation et sachant le modifier suivant les obstacles qu'il rencontrait.
•• Vous devez tâcher de ne faire ici qu'une famille, disait-il, vous « m'avez suivi pour adoucir mes |>ciucs; comment ce sentiment ne suf-
• lirait-il pas |>our tout maîtriser? Si lu sympulhic ne (>eut faire ici tous
• les frais, il faut être conduit du moins par le raisonnement et le
- calcul; il faut savoir compter ses peines, ses sacrifiées, ses jouissances !
■ pour arriver à un résultat, de même qu'on additionne ou qu'on sous- ! » trait tout ce qui se calcule. Tous les détails de la vie ne doivent-ils pas
•• être soumis à cette règle? Il faut savoir vaincre si mauvaise humeur.
■■ Il est assez simple que vous ayez ici des différends, des querelles; mais
■ il faut une explication et non pas une bouderie: l’une amène des ré- » sultats, l'autre ne fait que compliquer les choses : la raison, la logique,
- un résultat surtout, doivent être le guide et le but constant de tout « ici-bas. » Et alors il se citait lui-même, ou |«nir avoir suivi ces princi|ies, ou pour s'eil être éloigné. Il ajoutait qu'il fallait savoir pardonner, et ne pas demeurer dans une hostile et acariâtre attitude qui blesse le voisin et empêche de jouir soi-même; qu’il fallait reconnaître les faiblesses humaines, et se plier à elles plutôt que de les combattre.
« yue serais-je devenu , disuit-il , si je n'eusse suivi ces maximes? On •• m'a dit souvent que j'étais trop bon , pus assez déliant. C'eût été bien « pis si j'eusse été le contraire! J'ai été trahi deux fois; eh bien! je le « serais peut-être encore une troisième; et c'est pur cette grande con- « naissance du caractère des hommes , cette indulgence raisonnée que je « 111'étais créée , que j'ai pu gouverner la France, et que je suis le. plus ™ propre peut-être, dans l'état où elle se trouve, à la gouverner encore.
» En quittant Fontainebleau, n'avais-je pus dit à tous ceux qui me de- » mandaient leur ligne de conduite : Allez nu roi, servez-le... J'avais « voulu leur rendre légitime ce que beaucoup n'eussent pas manqué de « faire d’eux-mèmes ; je n'avais jxis voulu laisser écraser ceux qui eussent "été obstinément fidèles; enfin je n'avais |>ns voulu surtout avoir à
• blâmer personne au retour. »
Ici, contre ina constante coutume, il m'est échappé d'oser questionner en quelque sorte l'Empereur : « Comment, Sire, me suis-je écrié, dès » Fontainebleau, Votre Majesté a songé au retour? — Oui, sans doute,
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I» K SAINTE- IIÉLÊXK. J 17
" cl par le raisonnement le plus simple. Si les Bourbons, mesilis-je dit,
« veulent commencer une cinquième dynastie, je n'ai plus rien à faire « ici, mon rôle est fini; mais s'ils s’obstinaient, par hasard, a vouloir « recontinuer la troisième, je ne larderai pas à reparaître. On pourrait « dire que les Bourbons eurent alors ma mémoire et ma conduite à « leur disposition, s'ils se fussent contentés d'èlre les magistrats d’une « grande nation ; s'ils l'eussent voulu , je demeurais pour le vulgaire un » ambitieux, un tyran, un brouillon, un fléau. Que de sagacité, de sang- " froid il eût fallu pour m'apprécier et me rendre justice! Mais ils ont •• tenu à se retrouver encore les seigneurs féodaux, ils ont préféra n'ètre « que les chefs odieux d'un parti odieux à toute la nation. Mais leur « entourage, une fausse marche, m'ont rendu désirable, et ce sonteux « qui ont réhabilité ma |>opularité et prononcé mon retour; autrement « mli mission politique était dès lors consommée; je demeurais pour « toujours à l’ile d'Elbe; et nul doute qu'eux et moi nous y eussions » tous gagné ; car je ne suis pas revenu pour recueillir un trône , mais « bien pour acquitter une grande dette. Peu le comprendront, n'im- » porte, j'entrepris une étrange charge; mais je la devais au peuple « français; ses cris arrivaient jusqu'à moi, |>ouvnis-je y demeurer in- « sensible?
« Mon existence, du reste, à l'ile d'Elbe, était encore assez enviable,
' assez douce; j’allais m’y créer en peu de temps une souveraineté d’un | genre nouveau : ce qu'il y avait de plus distingué en Europe commen- • çait à venir |iasser en revue devant moi. J’aurais offert un spectacle « inconnu à l'histoire, celui d'un monarque descendu du trône, qui " voyait défiler avec empressement devant lui le monde civilisé.
« On m'objectera, il est vrai, que les alliés m’auraient enlevé démon « ile, cl je conviens que cette circonstance a même hâté mon retour.
« Mais si les Bouclions eussent bien gouverné en France, si les Français « eussent été contents, mon influence avait fini, je n'appartenais plus » qu’à l'histoire, et l'on n'eiit point songé, à Vienne, à me déplacer.
« C'est l'agitation créée, entretenue en France par les Bourbons et leur « inepte entourage , qui a forcé de songer à mon éloignement. »
Ici le grand maréchal est entré chez l’Empereur, annonçant l'arrivée i du gouverneur, conduit par l'amiral et suivi de tout son étal-major.
Après quelque temps encore de conversation , Bertrand est resté seul avec Napoléon , et j'ai gagné le salon d'attente (voir le plan). Nous nous i y trouvions en grand nombre, nous efforça ni d'échanger quelques mots; nous nous observions bien plus que nous ne causions.
MS
Au bout d'une demi-heure, l'Empereur étant passé duns son salon, le valet de rlmmhre en serviee, à la porte et de notre eôlé, a np|ielé le gouverneur, <|iii a été introduit. L'amiral suivait de près; niais le valet deeliambre.qui n'avait entendu demander que le gouverneur, a refermé brusquement la porte sans admettre l'amiral, qui, sur ses instanecs, s'est
vu même repoussé; il s'est retiré, fort déconeerté, dans une embrasure de fenêtre.
Ce valet de ehambre était Noverraz, bon et vrai Suisse, dont toute l’intelligence, disait souvent l'Empereur, était dans son attachement à sa |>ersonnc.
Nous demeurâmes saisis d’une circonstance aussi inattendue , que nous crûmes être la volonté de l'Empereur. Mais bien que nous eussions à nous plaindre de l'amiral , nous avons été à lui pour le distraire de son embarras; sa situation vraiment cruelle nous peinait. Cependant l'étatmajor du gouverneur a bientôt après été demandé et introduit; l'embarras de l'amiral s'en est accru. Au bout d'un quart d'heure, l'Empereur ayant congédié tout le monde, le gouverneur est ressorti ; l'amiral a couru à lui, ils se sont dit quelques mots avec chaleur, nous ont salués et sont partis.
.Nous avons rejoint l'Empereur au jardin , et lui avons parié de la déconfiture de l'amiral; il ignorait tout. Par In plus singulière fatalité, le hasard seul avait amené cette circonstance; mais il en a été ravi, disaitil; il en riait aux éclats ;*il s'en frottait les moins ; c'était la joie d'un enfant, celle d'un écolier qui vient d'attraper son régent.
« Ah ! mon bon Novcrraz, a-t-il dit, tu os donc eu une fois de l'esprit. « Vous verre* qu'il m'aura entendu dire que je ne voulais plus voir » l'amiral , et il se sera cru obligé de lui fermer la porte an ne* : c'est « charmant! Il n'y aurait pourtant pas à se jouer avec ce bon Suisse; si
j'avais le malheur de dire qu'il faut se défaire du gouverneur, il serait » homme à le tuer à meR yeux. Du resté, continuait plusgnrvementl’Enl- « percur, c’est la faute du gouverneur; que ne demandait-il l'amiral? » d'autant plus qu’il m'avait fait dire ne pouvoir m’èlre présenté que par
• lui; que ne l’a-t-il fait demander encore, quand il m’a présenté ses
• officiers? C'est donc tout il fait sa faute. Au demeurant, l'amiral y a « gagné sans doute, je n'eusse pas manque de l'apostropher en présence '> de tous ses compatriotes. Je lui aurais dit que , par le sentiment de « l'habit militaire que nous portions tous deux depuis quarante ans, je »le plaignais d'avoir, aux yeux du monde, compromis, dégradé son " ministère, sa nation, son souverain, en manquant, sans nécessité et » sans discernement, à un des plus vieux soldais de l’Europe; je lui » eusse reproché de m'avoir débarqué à Sainte-Hélène comme un galé- « rien de Botany-Bay; je lui eusse dit que, pour un véritable homme « d'honneur, je devais être plus vénérable sur un roc que sur mon trAne « nu milieu de mes armées. »
La force, la nature de ces paroles . mirent fin a toute gaieté et terminèrent la conversation.
Mais puisque nous sommes sur le compte de l’amiral, et qu’il va nous quitter, résumons ici , et avec autant d’impartialité que peuvent l’admettre notre situation et notre mauvaise humeur, les loris que nous avons à lui reprocher, le tout pour n'y plus revenir.
Nous ne pouvions lui passer la familiarité affectée dont il usait avec nous , bien que nous y répondissions peu : nous lui pardonnions encore moins d'avoir osé essayer de l’étendre jusqu'à l'Empereur; nous ne pouvions lui pardonner non plus l'uir gonflé et satisfait de lui-mème avec lequel il l’appelait général. Certes, l'Empereur avait immortalisé ce titre; mais le terme, le ton et l'intention étaient autant d'outrages.
En arrivant dans l'ile, il avait jeté l'Empereur dans une chambre de quelques pieds en carré, et l’y avait retenu deux mois, bien qu'il existât
d'autres logements dans l'ilc, notamment relui que lui-mème s'était adjugé. Il lui nvnit in<lireetement intenlil In promenade à cheval dans l'enclos de Brinrs; on nvnit abreuvé d'embarras et d'humiliations les officiers de l'Empereur, lorsqu'ils venaient le visiter journellement dans sa petite eelln le.
Plus tard, à Longwood, il nvnit placé des sentinelles sous les fenêtres mêmes de l'Empereur; et, par un tour d’esprit qui ne pouvait être que In plus amère des ironies, il prétendait que ce n'était que dans l'intérêt du (finirai et pour sn propre sûreté. Il ne permettait d'arriver à nous I qu’avec un billet de sn part; et, en nous mettant ainsi au secret.il disait que c'était une attention pnrticulièrc pour que l'on n'imporlunàt pns l'Empereur, et qu'il n'était là que grand maréchal. Il donnait un bal, et envoyait une invitation par écrit nu général Bonaparte, comme à chacun de ceux de sa suite. Il répondait avec un persillade indécen t aux notes du grand maréchal qui employait le mot d 'Empereur, qu'il ne savait pas qu'il y eût aucun Empereur dans l'ile de Sainte-Hélène, qu’il n'en connaissait aucun en Europe ou ailleurs qui fêt hors de scs États. Il refusait à l'Empereur d'écrire au prince régent, a moins qu'il ne reçût ta lettre ouverte, ou qu’on ne lui en donnât lecture. Il avait gêné les égards, les expressions, les sentiments d'autrui pour Napoléon; mis nu\ arrêts des subordonnés, nous assurait-on, pour s'être servis de la qualification d'Empcreur, ou autres expressions semblables, usitées | souvent néanmoins par ceux du 5.V, et sans doute, disait Napoléon, par un sentiment irrésistible de ces braves.
L'amiral avait limité, par son seul caprice, la direction de nos promenades. Il nvnit même, à cet égard, manqué de parole à l'Empereur; il l'avait assuré, dans un moment de rapprochement, qu’il pouvait désormais aller dans toute l’ile sans que la surveillance de l’officier anglais préposé à sn garde put même être aperçue. Mais deux ou trois jours a pies, au moment où Napoléon mettait le pied à l’étrier pour aller déjeuner à l’ombre, loin de notre demeure habituelle, il eut l’insigne désagrément d'être contraint de rentrer, l'officier ayant déclaré qu'il devait désormais faire partie de son groupe et ne point le quitter d’un pas. Depuis cet instant, l'Empereur ne voulut jamais revoir l'amiral. Celuici, d'ailleurs, n'avait jamais observé les formes de bienséance les plus 1 ordinaires, affectant toujours de choisir pour scs visites des heures in- ] accoutumées; dirigeant dans la même voie les étrangers de distinction
i qui arrivaient dans l'ilc, pour éviter par là sans doute qu'ils ne pgr-
! vinssent jusqu'à l'Empereur, qui ne manquait pas de les refuser. On a
vu que l'amiral en avait agi de la sorte lors de la première visite du nouveau gouverneur ; sa joie, dans celte dernière circonstance, sur le mauvais succès de sir Hudson l.o\ve., n'avait que trop visiblement trahi ses intentions.
Toutefois, s'il fallait, à travers notre mauvaise humeur et lu délicatesse de sa mission, résumer une opinion Impartiale, nous n’hésiterions (vas à convenir, à la suite de tant de griefs, que ces griefs reposaient bien plus dans les formes que dans le fond, et nous dirions, .avec l’Elliperenr, qui avait naturellement un faible pour lui , que l'amiral Cocfcburn est bien loin d’ètre un méchant homme, qu'il est même susceptible d'élans généreux et délicats, que nous en avons plusieurs fois éprouvé les effets; mais qu'aussi, par contre, nous l'avons trouvé souvent capricieux, irascible, vain, dominateur, fort habitué à l'autorité, l’exerçant avec rudesse , mettant souvent la force à la place de la dignité. Kl pour exprimer en deux mots la nature de nos rapports, nous dirions que, comme geôlier, il a été doux, humain, généreux; nous lui devons de la reconnaissance ; mais que, comme notre hôte, il u été fiarfois i ni |x ili , souvent pire encore , et nous avons lieu d'eu être mécontents et de nous plaindre.
En relisant ce résumé pour une nouvelle impression, je ne puis inr défendre d'éprouver qu'il est peut-être plus que sévère. Serait-ce que le tcmpsnurnit dissipé l’irritation dans laquelle il , fut tracé, ou bien seraitce parce que je ne suis pas né pour de longs ressentiments, ou bien encore serait-ce enfin parce que les manières, les procédés, les actes du successeur, n'admettant de coni|>araison avec personne, toutes autres " plaintes doivent s'effacer et disparaître au simplesnuvenir dece dernier?
Sur les deux ou trois heures, l'Empereur a fait sa promenade accoutumée; il a beaucoup causé avec nous duns le jardin, et en calèche, sur les circonstances du matin; et la conversation sur cet objet a repris encore après le dîner. Quelqu'un a fait obscrvciv'loutcfois assez plaisamment, que les deux premiers jours du gouverneur avaient été des jours de batailles, et devuient lui faire croire que nous étions intraitables, nous qui étions naturellement si doux et si patients. A ces dernières expressions, l’Em|>ereur n’a pu s'empêcher de sourire et de me pincer l’oreille.
On est passé de là au signalement de sir Hudson l.owe; on l’a trouvé I un homme d’environ quarante-cinq ans, d'une taille commune, mince,
I maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, des yeux obliques fixant a la dérobée et rarement en faee.
< V2 M É M O II I A I
recouverts de sourcils d’un blond ardent, épais et fort proéminents. Il « est hideux! a dit l'Empereur, c'est une face patibulaire. Mais ne nous
«diAlons pas de prononcer : le moral, après tout, peut raccommoder » ce que cette Usure a de sinistre; cela ne serait pas impossible. «
Convention tic* «ouveraiu* Mtr NapoltSvn . etc. Paroles n-man|ual»le*.
Jeudi 18
Le temps avait été horrible depuis plusieurs jours ; aujourd'hui il est devenu très-beau ; l'Empereur est sorti de bonne heure pour se promener dans le jardin ; sur les quatre heures, il est monté en calèche, et a fait une promenade plus longue que de coutume. Avant dîner, l’Empereur m'a fait appeler pour lui traduire la convention des souverains relative à sa captivité. La voici :
» Napoléon Bonaparte étant au pouvoir des souverains alliés, Leurs Majestés le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d’Irlande, l'empereur d'Autriche, l’empereur de Russie et le roi de Prusse ont agréé, en vertu des stipulations du traité du 25 mars 1815, sur les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de sa l>art contre le repos de l'Europe :
« Art. 1". Napoléon Bonaparte est considéré par les puissances qui ont signé le tra.té du 20 mârs dernier comme leur prisonnier.
« Art. 2. Sa garde est spécialement confiée au gouvernement britannique.
• l.e choix delà place et des mesures i|ui peinent le mieux assurer l'objet de la présente stipulation sont réservés à Sa Majesté britannique.
« Art. 3. Les cours im|>ériales d'Autriche et de Russie et In cour royale de Prusse nommeront des commissaires pour se rendre et habiter dans la place que le gouvernement de Sa Majesté britannique aura assignée pour la résidence de Napoléon Konnpartc, et qui, sans être responsables de sa garde, s'assureront de sa présence.
« Art. 4. Sa Majesté très-chrétienne est invités*, nu nom des quatre cours ci-dessus mentionnées, d'envoyer pareillement un commissaire français nu lieu de la détention de Napoléon llonaparte.
« Art. 3. Sa Majesté le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlnndc s'oblige a remplir les engagements qui lui sont assignés par la présente convention.
« Art. 6. La présente convention sera ratifiée, et la ratification sera échangée dans quinze jours, ou plus tôt s’il est possible.
» En foi de quoi les plénipotentiaires res|>ectifs ont signé la présenté convention, et y ont upposé le sceau de leurs armes.
« Fait à Paris, ce 2 août de l'année de notre Seigneur, IKI.1. »
La lecture faite, l'Empereur m’a demandé ce que j’en pensais.
« Sire, ai-je répondu, dans la position où nous nous trouvons, j'aime « mieux dépendre des intérêts d'un seul que de la décision compliquée » de quatre. L’Angleterre évidemment a dicté ce traité; voyez, avec quel « soin elle stipule qu’elle seule répondra, disposera du prisonnier; je » ne la vois occupée qu'à nantir ses mains du levier cl'Archimède ; elle ne « saurait donc avoir l’idée de le briser. »
L'Empereur, sans expliquer sa pensée sur cet objet, est passé aux différentes chances qui pouvaient amener sa sortie de Sainte-Hélène, et a dit ces |>aroles remarquables : « Si l'on est sage en Europe, si l'ordre « s'établit partout, alors nous ne vaudrons plus ni l'argent ni les soins » que nous coûtons ici; on se débarrassera de nous; mais cela peut se « prolonger encore quelques années : trois, quatre ou cinq ans; uutre- « ment, et à part les événements fortuits qu’il n'est pas donné à l'inlelli- « gencc humaine de prévoir, je ne. vois guère, mon ami, que deux « grandes chances bien incertaines pour sortir d’ici : le l>esoin que « pourraient avoir de moi les rois contre les peuples débordés, ou celui » que pourraient avoir les peuples soulevés, aux prises avec les rois; „ " car, dans cette immense lutte du présent contre le passé, je suis l'nr- * bitre et le médiateur naturel; j'avais aspiré àen ètrelejugesuprème; « toute mon administration nu dedans, toute ma diplomatie au dehors.
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454 M É M O RI A L
« roulaient vers ce grand hul. L'issue eût été plus facile et plus prompte; t , « mois le dpstin en a ordonné autrement. Enfin une dernière chance,
« et ce pourrait être la plus probable, ce serait le besoin qu'on aurait « de moi contre les Russes ; car dans l'état actuel des choses, avant dix « ans toute l'Europe peut-être cosaque, ou toute en république: voilà « pourtant les hommes d'Élat qui m'ont renversé
Et puis revenant sur la décision des souverains à son égard, à son style.au fiel qu'elle témoigne : « llestdiflicile delesexpliqucr, a-t-il dit.»
« François! il est religieux, et je suis son fils.
« Alexandre ! nous nous sommes aimés!
» Le roi de Prusse! je lui ai fait beaucoup de mal sans doute; muis je « pouvais en faire davantage; et puis n’y a-t-il donc |>as de la gloire,
« une véritable jouissance à s'agrandir par le cœur!
« Pour V Angleterre, e'est à l’animosité de ses ministres que je suis » redevable de tout; mais encore serait-ce au prince régent à's’cn aper- « revoir, à interférer, sous peine d'être noté de fainéant ou de protéger » une vulgaire méchanceté.
« Ce qù'il y a de sur, c’est que tous ces souverains se compromettent, j « se dégradent, se perdent en moi.... »
Déclaration exigée «le nom. — Visite «l'ailini «le l.mnen gouverneur. — C!nim‘r*ation rrman|iialilc. — Saillie «l’un vieux soldai anglais.
Vr»linli tu. vutmli £0.
L'Empereur uvuil le projet de déjeuner dans le jardin ; le grand maréchal et madame Iterlraud étaient venus ensuite de celle intention. L’Empereur avait passé une mauvaise nuit, n'avait point dornii ; il a déjeuné dans son intérieur.
Le gouverneur nous a notifié officiellement que nous devions lui donner cliucun notre déclaration, exprimant que nous demeurions volontairement à l.ongvvood, et que nous nous soumettions d'avance à toutes les restrictions que nécessiterait la captivité de Napoléon. Je lui ai adressé In mienne.
Le colonel Wiiks, repassant en Europe, est arrivé avec sa tille pour prendre congé de l'Empereur; elle a été présentée par madame Bertrand. J’ai déjà dit que le colonel Wilks était l'ancien gouverneur de la colonie pour la compagnie des Indes; e'est lui que l'amiral avait remplacé en celte qualité, au nom du roi , lorsque notre translation à Sainte- Hélène avait fait passer cette lie des mains de la compagnie dans celles du gouvernement.
I> K SAINTE- Il K I. K N K.
L'Empereur était ce matin d'une gaieté remarquable; il a causé quelque temps avec ces daines, puis il s'est retiré avec M. Wilks dans
une embrasure de fenêtre, me faisant suivre pour servir d’interprète. 1 Le colonel Wilks a été longtemps agent diplomatique de la compagnie ! j dans la péninsule indienne; il a écrit une histoire de ces régions, a beaucoup de connaissances, surtout en chimie; c'était donc un militaire, un littérateur, un diplomate, un chimiste. L'Empereur l'a questionné sur tous ces objets, et les a traités lui-incine avec beaucoup d’abondance et J
I d'éclat; la conversation a été longue, vive et variée, elle a duré plus de j
j deux heures. En voici les principaux traits. 4c me répéterai peut-être, car |
j l’Empereur et le colonel Wilks avaient déjà cil, il y a quelques mois, une j
! longue conversation précisément sur les mêmes objets; mais n'iinporle, j i
ces objets sont d'un tel intérêt, que j'aime mieux encore répéter quel- |
que chose que de rien laisser perdre. , ]
L’Empereur lui a d'abord parlé de l’armée anglaise, de son organisa- j
tion, et surtout de sou mode d'avancement; il l’a opposée il la nôtre, et j j
a répété ce que j'ai dit ailleurs sur son excellente composition, les avan- j I
tages de notre conscription, l'esprit valeureux des Français, etc.
Passant à la politique, il a dit : « Vous avez yerdu l'Amérique par l'af- j i » franchissement; vous perdrez l'Inde par l'invasion. La première |ierte I était toute naturelle : quand les enfants deviennent grands, ils font « Imndc à port; mais pour les Indous, il ne grandissent pas, ils demeu- « reut toujours enfants; aussi la catastrophe ne viendra que du dehors.
.. Vous ne savez, pas tous les dangers dont vous avez été menacés par « mes armes ou par mes négociations, etc., etc. ;
« Mon système continental! Vous en avez ri peut-être? — Sire, a I
« dit le coloucl, nous en avons fait le semblant; mais tous les gens sensés
45ti M É «OUI \ I.
« ont senti le coup. — Eh bien ! a continué l'Empereur, moi, je me suis « trouvé seul de mon avis sur le continent; il m'a fallu pour l’instant « employer partout la violence. Enfin l’on commence h inc comprendre,
« déjà l’arbre porte son fruit : j’ai commencé, le temps fera le reste.
« Si je n'eusse succombé, j'aurais changé la face du commerce aussi « bien que In route de l’industrie : j’avais naturalisé au milieu de nous » le sucre, l'indigo; j’aurais naturalisé le coton et bien d’autres choses » encore : on in’cùl vu déplacer les colonies, si l’on se fût obstinée ne » pas nous en donner une portion.
« I .'impulsion chez, nous était immense; la prospérité, les progrès
• croissaient sans mesure; et pourtant vos ministres répandaient par « toute l'Europe que nous étions misérables et que nous retombions « dans la barbarie. Aussi le vulgaire des alliés a-t-il été étrangement « surpris à la vue de notre intérieur, aussi bien que vous autres, qui en
• êtes demeurés déconcertés, etc.
« Le progrès des lumières en France était gigantesque, les idées per- « tout se rectifiaient et s’étendaient, parce que nous nous efforcions de « rendre la scienre populaire. Par exemple, on m'a dit que vous étiez j
■ très-forts sur la chimie; eh bien! je suis loin de prononcer de quel « côté de l'eau se trouve le plus habile ou les plus habiles chimistes....
« — En France, a dit aussitôt le colonel. — Peu importe, continue " l'Empereur; mais je maintiens que dans la masse française il y a dix » et peut-être cent fois plus de connaissances chimiques qu'en Angle- « terre, |>arce que les diverses branches industrielles l’appliquent au- « jourd'hui à leur travail ; et c'était là un des caractères de mon école :
• si l'on m'eu eût laissé le temps, bientôt il n’y aurait plus eu de métiers « en France, tous eussent été des arts, etc. »
Enfin il a terminé par ces mots remarquables : « L’Angleterre et la « France ont tenu dans leurs mains le sort de l'univers, celui surtout « de la civilisation européenne. Que île mal nous nous sommes fait!
« que de bien nous pouvions faire!
« Sous l’école de Pitt, nous avons désolé le monde, et pour quel
■ résultat? Vous avez imposé quinze cents millions à la France, et les « avez fait lever par des Cosaques. Moi, je vous ai imposé sept milliards,
• et les ai fait lever de vos propres mains, par votre parlement; et au- » jourd’hui encore, racine après la victoire, est-il bien certain que vous « ne succombiez pas tôt ou lard sous une telle charge?
« Avec l'école de Fox, nous nous serions entendus.... Nous eussions « accompli, maintenu l’émancipation des peuples, le règne des prin- |
1>R SA I NTE-II Æl.ÉNK. 4#7
« ripes; il n’y ertt en en Euro|ie (|u'une seule llolle, une seule armée;
« nous aurions joint tins intérêts et nos efforts; nous nous serions attelés » ensemble |>our marcher avec plus de cerlitudc au même but; nous « aurions gouverné le monde, nous aurions fixé chez tous le repos et la '
» prospérité, ou |utr la force ou pur la persuasion.'
« Oui, encore une fois, que de mal nous avons fail! que de bien nous « pouvions faire! »
Jamais Napoléon n'avait été plus eausant, et il rit plus d'une fois de la volubilité avec laquelle je m'efforçais de rendre la rapidité de ses expressions; |iour le colonel, il nous quitta saisi, confondu, ébloui.
Après son départ, l'Empereur a continué de causer longtemps dans le salon; il a ensuite gagné le jardin, en dépit du mauvais temps; il a fait appeler tout le monde, il a voulu connaître et lire les déclarations que nous avions faites ; elles sont devenues le sujet de la conversation.
Quatre bâtiments sont arrivés aujourd'hui d'Europe; ils amenaient le 65', et avaient quitté l'Angleterre avant le départ du Phatton, fré- J gâte qui a amené le nouveau gouverneur, sir Hudson l.oue.
Après le diner, l'Empereur nous a raconté fort plaisamment le dire
du plus vieux soldat du 53', qui, l'ayant vu hier pour la première fois, était retourné à ses camarades eu leur disant : « Un m'avait bien
MÉMORIAL DE SA I NTE-HÉLÉNE.
« trempé, on m'avait assuré que Napoléon était si vieux! mais il n'en esl « rien . le h a encore au moins soixante campagnes dans le corps. »
Nous étions jaloux de ce propos, disions-nous, il était trop français, nous le réclamions |H>ur un de nos grenadiers : et nous avons raconté à notre tour à l'Empereur un grand nombre de bons mots de nos soldats, durant son absence cl lors de son retour; il en a été fort amusé. L'n surtout l'a beaucoup fait rire : c'était la réponsed'un grenadier à Lyon.
AI. le comte d’Artois, accouru en toute lutte lors du débarquement de l'ile d'Elbe, y laissait une grande revue : il disait aux soldats qu'ils étaient bien vêtus, bien nourris, que leur solde était à jour; à quoi le grenadier auquel il s'adressait répondait à chaque observation : « Oui, « assurément. — Eh bien! conclut le prince d'un air confiant et pro- » scripteur, vous n'étiez pas de la sorte avec Itona|>artc? il y avait de .. l'arriéré, on vous devait? — Eh! qu'est-ce que cela fait, repartit « vivement le grenadier, s'il nous plaisait de lui faire crédit! »
Message de l'Empereur au prince ré*ei»t. Parole* caractéristique*.— Portefeuille perdu a Waterloo. Sur le» ambassadeurs.— M. de Narbonne. — Apres Moscou. rEnqicreur sur le point d'être arrêté ru Allemagne. — Compte de toiletté de rEnqicreur. - Budget d'un ménage dans les capitales ■le l'Europe. — l.'ainetiblemcnt de la maison de la rue de la Victoire. — Ameublement de» palais impériaux.— Moyen» de vérification de \a|M>leou.
IHnwml.rn
'empeheih m a rail demander au jardin, sur 1rs <| lia tro heures, pour servir d’interprète. Un capitaine llamillon, commandant la frégate la Havane, («niait Je lendemain pour l'Europe. Il riait verni prendre congé de l'Em|»ereur avec tous ses officiers.
I.e capitaine Hamil ton |iu riait français. Quand je snis arrivé, l'Empereur s'exprimait avec chaleur :
» On veut savoir ee que je désire, disait-il; je demande ma liberté « ou un bourreau! Rapportez ees paroles à votre prince régent. Je ne « demande plus de nouvelles de mon fils, puisqu'on a eu In barbarie * de laisser mes premières demandes sans réponse.
• Je n'étais point votre prisonnier ; les sauvages eussent eu plus d'é- » gards pour nia position. Vos ministres ont indignement violé en moi le
« droitsacré de l'hospitalité, ils onl entaché voire nation pour jamais!» I Le capitaine lLunillim s'étant hasardé de répondre que l'Empereur n'était pas prisonnier de l'Angleterre seule, mais de tous les alliés, l'Empereur a repris avec chaleur :
« Je nu me suis pond livré à la Russie, elle 111'ciU bien reçu sans « doute; je ue me suis point livré à l’Autriche, j'en aurais été égale- ! ment bien traité; mais je me suis livré, librement et de mon choix,
« à l' Angleterre, parce que je croyais à ses lois, à sa morale publique.
- Je me suis cruellement trompé! Toutefois il est un ciel vengeur, et tôt » ou lard vous porterez les peines d’un attentat que les hommes vous 1 « reprochent déjà !... Redites tout cela au prince régent. Monsieur. » Et l accompagnant eesderiiièresparolesd’uD geste de la main.il le congédia.
Nous avons continué de marcher quelque temps encore. Le grand maréchal, qui avait accompagné quelques |>as M. Ilamilton, étant re- I j venu, nous avons êru devoir le laisser tète à tète avec l'Empereur; mais, à peine rentré dans ma chambre, il m'a fait appeler. Il était seul dans la sienne, et m’a demandé si je ne m’étais pas assez retiré dans lu journée. Je lui ai dit que le respect seul et la discrétion m'avaient ôté d'auprès de lui. A quoi il m'a répondu que c'était il tort, qu'il n'y avait rien de mystérieux ni de secret. « Et puis, a-t-il ajouté, une certaine i „ liberté, un certain abandon, ont bien aussi leur churme. » Ces paroles, découlées négligemment de la bouche de Napoléon, peuvent servir à le peindre plus que beaucoup de pages.
Nous avons alors parcouru une publication anglaise, renfermant les 1 I pièces oflicielles trouvées dans le |H>rtefruille qui lui a été enlevé à Waterloo. L’Empereur, étonné lui-mèine de tous les ordres qu’il donnait ! presque à la fois, des détails sans nombre qu’il dirigeait sur tous les , points de l’empire, a dit : •• Cette publication, après tout, ne saurait me « faire du mal , elle fera dire à bien des gens que ce qu'elle contient n'est « pas d’uu homme qui dormait ; on me comparera aux légitimes, je n'y » perdrai |ias. »
Après le diner, l'Empereur a causé longtemps de sujets rompus. Eu parlant de ses amlutssadeurs, il a trouvé que .M. de Narbonnt étuit le seul qui eût bien mérité ce titre et rempli vraiment cette fonction. « Et j « cela , disait-il , par l’avantage personnel , non-seulement de son esprit,
! h mais bien plus encore |>ar celui de ses mœurs d'autrefois . de ses ma- « nières, de son nom. Car, tant qu’on lia qu’à prescrire, le premier | | » venu suffit , tout «si bon; peut-être même l'aide de camp est-il préfé-
« rable; mais dès qu'on en est réduit à négocier, c'est autre chose; alors
I « à la vieille aristocratie des cours de l'Europe on ne doit plus présenter « que des éléments de cette même aristocratie ; car elle aussi est une « espèce de maçonnerie : un Otto, un Andréossi entreront-ils dans les I ■ salons de Vienne, aussitôt les épanchements de l’opinion se tairont. » les habitudes de mœurs cesseront; ce sont des intrus, des profanes ; « les mystères doivent être interrompus. C’est le contraire |K>ur un Nar- « bonne, parce qu'il y a affinité, sympathie, identité; et telle femme de « la vieille roche livrera peut-être sa personne à un plébéien, qu’elle ne | « lui découvrira pas les secrets de l'aristocratie. »
L'Empereur aimait beaucoup M.dc Narbonne; il s'v était fort attaché, disait-il, et le regretta vivement. Il ne l'avait fait son aide de camp que ; parce que Marie-Louise, ajoutait-il , par une intrigue de son entourage, l’avait refusé pool- chevalier d’honneur; poste qui était tout à fait son lot, disait Napoléon. « Jusqu’à son ambassade, répétail-i), nous avions été
• dupes de l'Autriche : en moinsde quinze jours.M. de Narbonne eut tout « pénétré, et M. de Metternieh se trouva fort gène de cette nomination.»
« Toutefois, remarquait l'Empereur, ce que peut faire la fatalité! les ! « succès mêmes de M. de Narbonne m'ont perdu peut-être, ses talents
» m’ont été du moins bien plus nuisibles qu’uliles:TAutriche,secroyanl « deviné*1 , jeta le masque et précipita ses mesures. Avec moins de péné- » tration de notre part , elle eut prolongé quelque temps encore ses indécisions naturelles, et durant ce temps d’autres chances pouvaient « s’élever. »
Quelqu'un ayant |*arlé des ambassades de Dresde et de Berlin, et penchant à blâmer nos agents diplomatiques dans ces cours, lors de la | crise du retour de Moscou, l’Empereur a répondu que le vice, à cet instant, n’avait |K>int été dans les personnes, mais bien dans les choses; que chacun avait pu prévoir d’un coup d’œil ce qui pouvait arriver, que lui n’en avait pas été la dupe d'une minute; que s’il n’avait pas ramené l’armée lui-même à Wilna et en Allemagne, ce n’avait été que par la crainte de ne pouvoir regagner la France de sa personne. Il avait voulu remédier, disait-il, à ce péril imminent par de l'audace et de la rapidité, en traversant toute la Germanie, seul et vite. Toutefois, il s’était vu à l’instant d’être retenu en Silésie : « Mais heureusement, «disait-il, les Prussiens passèrent à se consulter le moment qu’ils « eussent dù employer à agir. Us firent comme les Saxons pourChar- « les MI , qui disait gaiement à sa sortie de Dresde, dans une occasion
* semblable ; Vous verrez qu’ils délibéreront demain s’ils auraient bien « fait de m’arrêter aujourd’hui, eh-., etc. »
| j 162 MÉMORIAL
L’Empereur, avant dîner, m'a fait appeler dans son cabinet pour faire
| quelques thèmes anglais; il venait, me disait-il , de faire son compte de ,
toilette; elle lui coûtait quatre na|K)léons par mois. Nous avons beaucoup ! ri de l’immensité du budget. Il m’a parlé de faire venir ses vêtements,
I scs souliers, ses bottes, de ses ouvriers ordinaires qui avaient ses mesures. J'y trouvais de graves inconvénients; mais ce qui devait nous mettre d'accord , lui disais-je , c’est que bien rertaiuement on ne le permettrait pus.
« Il est dur, pourtant, disait-il, de me trouver sans argent, et je veux | « régulariser quelque chose à cet égard. Aussi, dès que le bill qui doit
« tixer notre situation ici nous sera notifié , je m'arrangerai pour avoir j « un crédit annuel de sept à huit mille napoléons sur Eugène. Il ne sati- ;
I « rait s'y refuser, il tient de moi plus de quarante millions peut-être; et
- puis ce serait faire injure à ses sentiments personnels que d'en douter.
« D'ailleurs nous avons de grands comptes à régler ensemble ; je suis sûr « que si j’avais chargé une commission de mes conseillera d'Etat d'un » rapport à ce sujet, elle m'eût présenté sur lui une reprise de dix à
- douze millions nu moins. »
( A diner, l'Empereur nous a que1 donnés sur ce qui était nécessaire, disait-il, pour un garçon, dans une capitale de l'Europe, ou pour un ménage raisonnable, ou enlin pour un ménage de luxe.
Il aime ces questions et ces calculs, et les traite avec une grande saga- I cité et des détails toujours curieux.
Chacun de nous a présenté scs budgets, et l’on s'est accordé, pour t Paris, ii quinze mille, quarante mille et cent mille francs. L'Empereur s’est arrêté sur l’extrême différence qu’il y avait entre le prix des choses et celui des mêmes choses, suivant les |iersonnes et les circonstances.
« Eu quittant l'armée d'Italie, a-t-il dit, pour venir ù Paris, madame j « Honupartc avait écrit qu’on meublât, avec tout ce qu'il y avait de | « mieux, une petite muison que nous avions rue de la Victoire. Cette j « maison ne valait pus plus de quarante mille francs. Quelle fut mu « surprise, mon indignation et ma mauvaise humeur, quand on me j « présenta le compte des meubles du salon, qui ne me semblaient rien
» de très-extraordinaire, et qui montaient pourtant à la somme énorme \ r m I « de cent vingt à cent trente mille francs ! J’eus beau me défendre , crier,
! « il fallut poy er. L’entrepreneur montrait la lettre qui demandait tout ce I
« qu’il y avait de mieux : or, tout eequi était là était de nouveaux modèles | « faits exprès; il n’y avait pas de juge de paix qui ne m'eût condamné. »
De là l’Empereur est passé aux prix fous demandés pour Ira ameu-
DE SAINTE-IIÉLÈNE. 465
blemcnts des |ialnis impériaux, aux grandes économies qu'il y avait introduites. Il nous a donné le prix du trône, celui des ornements impériaux , etc., de... Quoi de plus curieux que de tenir de sa houelie ces détails, ces comptes, le mode de ses économies! Combien je regrette de ne les avoir pas consignés dans le temps! Mais veut-on connaître un de ses moyens de vérification ? Il revenait aux Tuileries, qu'on avait magnifiquement meublées en son absence; on n'eut rien de plus pressé que de lui faire voir et admirer le tout: il s'en montre très-satisfait, et s'arrêtant il une embrasure de fenêtre, devant une fort riche tenture, il demande des ciseaux, coupe un superbe gland d'or en pendant, le met froidement dans sa poebc et continue son inspection , au grand étonnement de ceux qui le suivaient, incerta ins et cherchant à deviner son motif.
A quelques jours de là , à son lever, le gland ressort de sa poche , et le remettant il celui qui était chargé des ameublements : « Tenez, mon « cher, lui dit-il, Dieu me garde de penser que vous me volez! mais on « vous vole ; vous avez payé ceci un tiers au-dessus de sa valeur : on vous « a traité en intendant de grand seigneur, vous eussiez fait un meilleur » marché si vous n'aviez pas été connu. »
C'est que Na|>oléon, dans une de ses promenades matinales, et déguisé', ce qui lui arrivait fréquemment, était entré dans plusieurs ma-
gasins de la rue Saint-Denis, avait fait évaluer ce qu’il avait emporté, proposé des entreprises analogues, et amené le résultat, disait-il, à sa
plus simple expression. Chaeiin connaissait son faire u cet égard , et ; c’était là, disait-il encore, ses grands moyens d’économie domestique, j qui, malgré une extrême magnificence d’ailleurs, était portée au der- j nier degré d’exactitude et de régularité. En dépit de ses immenses oceu- ' pations , il révisait lui-mème tous scs propres comptes; mais il avait sa manière : on les lui présentait toujours par spécialité; il s’arrêtait sur le premier article venu, le sucre par exemple, et trouvant des milliers de livres, il prenait une plume et demandait an comptable ; « Combien I » de personnes dans ma maison , Monsieur? (Et il fallait pouvoir lui réj J « |>ondre sur-le-champ. i — Sire , tant. — A combien de livres de sucre I « par jour les portez-vous l'une dans l’autre? — Sire, à ta.it. » Tl ! faisait aussitôt son calcul, et se montrait satisfait, ou s'écriait en lui rejetant son papier: « Monsieur, je double votre propre estimation.
» et vous dé|tassez encore énormément; votre compte est donc faux? j * Recommencez tout cela, et montrez-moi plus d’exactitude. • Et il suffisait de ce seul calcul , de cette seule algarade, faisait-il observer, pour tenir chacun dans la plus stricte régularité. Aussi disait-il parfois I de son administration privée, comme de son administration publique : j
! » J'ai introduit un tel ordre, j’emploie de telles contre-épreuves, que je
' | « ne puis être volé, de beaucoup. Si je le suis encore, je le laisse sur la !
« conscience du coupable; il n'en sera pas étouffé, cela ne saurait être [ lourd. »
ce snavrr nnir vinllr ma rbatnhrr. — t:iiti«)ur iln Mabomrt tir Vttllairr - 1ht Hahutiirt «Ir rhi*t»»ir**. — fîrélrv.
Lur.di î? iu jeioti
Ilepuis plusieurs jours le teui|>s a été très-mauvais. 1,’Empereur a discontinué ses promenades du matin ; son travail est devenu plus régulier, il a dicté chaque jour sur l’époque des événements de 1 Kl 4.
Sir Hudson Lowe est venu visiter l'établissement; il est entré chez moi et y est demeuré un quart d’heure. Il m'a dit être fâché de la manière dont nous nous trouvions; nos demeures étaient plutôt des bi- j ! vouacs, convenait-il, que des chambres. Et il avait raison : le |iapier goudronné dont on s’était servi |>our la couverture cédait déjà à la chaleur du climat : quand il faisait du soleil .j'étouffais; quand il pleu- | vnit, j’étais inondé.
Il allait donner l’ordre d'y remédier autant que possible, disait-il, et a ajouté poliment qu'il avait apporté avec lui quinze cents à deux mille volumes français; que, dès qu’ils seraient en ordre, il se ferait un plaisir de les mettre à notre disposition , etc., etc...
1)E SA INTE- HELENE.
Racine el Voltaire ont fait les frais de ces soirées : l'hèdre , Athalie , qui nous étaient lues par l'Empereur, ont fait nos délices. Il ajoutait des observations et des eom ni eu ta ires qui leur donnaient un nouveau prix.
Mahomet a été l'objet de sa plus vive critique, dans le caractère et dans les moyens. Voltaire, disait l'Empereur, avait ici manqué à l’histoire et au cœur humain. Il prostituait le grand caractère de Mahomet par les intrigues les plus liasses. Il faisait agir un grand homme qui avait changé la face du monde, comme le plus vil scélérat , digne au plus du gibet. Il ne travestissait pas moins inconvenablement le grand caractère d'Omar, dont il ne faisait qu'un coupe-jarret de mélodrame, et un vrai pourvoyeur de son maître.
Voltaire péchait ici surtout par la hase, en attribuant il l’intrigue ce qui n'appartient qu'a l'opinion. « Les hommes qui ont changé l'univers, « faisuit observer l'Empereur, n’y sont jamais parvenus en gagnnnt des « chefs, mais toujours en remuant des niasses. Le premier moyen est du « ressort de l'intrigue, el n'amène que des résultats secondaires; le se- « cond est la marche du génie, et change la face du monde! »
Delà, l'Empereur, passant à la vérité historique, doutait de tout ce qu’on attribuait à Mahomet. « Il en aura été sans doute de lui comme « de tous les chefs de sectes , disait-il. Le Coran, ayant été fait trente ans « après lui, aura consacré bien des mensonges. Alors l’empire dn Pro- « pliète, sa doctrine, sa mission étant déjà fondés, accomplis, on a pu, « on a drt parler en conséquence. Néanmoins il reste encore à expliquer « comment l’événement prodigieux dont nous sommes certains, la con- « quête du monde, a pu s’opérer en aussi peu de teni|>s; cinquante ou « soixante ans ont suffi. Par qui a-t-elle été opérée? par des peuplades « du désert, peu nombreuses, ignorantes, nous dit-on, mal aguerries, « sans discipline, sans système. Et pourtant elles agissaient contre le « monde civilisé, riche de tant de moyens! Ici le fanatisme ne saurait « suffire; car il lui a fallu le temps de se créer lui-mèmc, et la carrière « de Mahomet n’a été que de treize ans... »
L'Empereur pensait qu'indé|H-ndammcut des circonstances fortuites qui amènent parfois les prodiges, il fallait encore qu'il y eût ici , en arrière, quelque ehoseque nous ignorons; que le monde chrétien avait été si prodigieusement entamé parles résultats de quelque cause première qui nous demeurait cachée, que peut-être ees peuples, surgis tout à coup du fond des déserts, avaient eu chez eux de longues guerres civiles, parmi lesquelles s'étaient formés de grands caractères, de grands talents, des impulsions irrésistibles, ou quelque autre cause de cette nature, etc.
Ml. MO II IU.
Eli somme, .\a|K*léon, sur les affaires <lo l’Orient, s'éloignait benueou|> des eroynnees ooiuinunes tirées de nos livres habituels. Il avait à eet égard des idées tout à fait à lui, et pas bien arrêtées, disait-il; et c'était son expédition d’Egypte qui avait amené ce résultat dans son esprit.
Au moment de la révolution, Voltaire avait détrôné Corneille et Itaeine ; on s'était endormi sur les beautés de ceux-ei , et c'est au Premier Consul qu’est dit le réveil.
C'est lui qui Ht reparaître alors tous nos chefs-d'œuvre nationaux dramatiques et lyriques, jusqu’aux pièces mêmes proscrites parla politique : ainsi on revit HirMatd Cœur-de-Lion, qu'un tendre intérêt avait comme consacré aux Bourbons.
« Le pauvre Grélry in'cn sollicitai! depuis longtemps, nous disait un « jour l'Empereur, et je hasardais en l'accordant une épreuve redou- « table; on me prédisait de grands scandales. La représentation eut « lieu néanmoins sans nul inconvénient; alors j'ordonnai de la répéter « huit jours, quinze jours de suite, jusqu'à indigestion. Le charme « rompu, Hicha rd a continué d’être joué sans qu’on y songeât davan- « lage, jusqu’au moment où les Bourbons à leur tour l'ont proscrit, » |Mirce qu’un tendre intérêt le consacrait désormais à ma personne. »
Etrange vicissitude qui s'est renouvelée encore, nous a-t-on dit, pour le drame du prince Edouard ou du prétendant en Ecosse. L'Empereur l'avait interdit à cause des llourbons, et les Bourbons viennent de l’interdire h cause de l'Empereur.
Ma visite à Planlalk»n*llou®é. — Insinuation. — Première méchanceté de sir H. Lowr. — Proclamation» de Napoléon. — Sa politique en Égypte. — Aveu d’acte illégal.
Vraindi 46.
J'ai été à Planlution-Ilouse faire ma visite. Lady Lowe m'a paru belle, aimable, un tant soit peu actrice. Sir Hudson Lowe l’a épousée peu de temps avant son départ d’Europe, et précisément, nous a-t-on dit, pour l'aider à nous faire les honneurs de la colonie. J'ai compris que celte dame était veuve d'un des officiers de l'ancien régiment de sir Hudson Lowe, el sœur d'un colonel tué à Waterloo.
Le gouverneur m'a témoigné une politesse et une bienveillance toutes particulières qui m’ont frappé. Nous étions de connaissance depuis longtemps sans que je m’en doutasse, m’a-t-il dit. Depuis longtemps l' Allas de M. Lesage, continuait-il , avait charmé ses instants, sans qu’il pût imaginer certainement alors la circonstance qui lui ferait connaître son auteur. Il s'était procuré eet ouvrage en Sicile, où il l’avait fait venir de Naples en contrebande. Il ne tarissait pas sur les louanges données à
l'Atlas; il avait souvent lu la bataille d'Iénn avecMe général Itluelier, au quartiergénéralduquel il était commissairede sa nation Hansla campagne de 1814; il avait toujours admiré les expressions libérales, l’esprit de modération et d'impartialité avec lesquels l’Angleterre, bien qu’ennemie, y était ( .instamment traitée; mais certains passages équivoques l'avaient grandement frap|>é dans le temps , remarquait-il ; c'étaient des |iassages d’opposition ou deeensure envers celui qui nous gouvernait. Il les expliquait par ma qualité et mes doctrines d'ancien émigré, el aujourd'hui cela lui semblait une singulière contradiction de me retrouver ici auprès de celle personne.
Or, nous venions d’apprendre que sir Hudson l.owe avait toujours été en Italie un chef de liante police, un agent actif d'espionnage el d'embauchage. Je n'ai pu me défendre, je l’avoue, de soupçonner dans cette conversation certaine insinuation. S’il en eût été ainsi, et I'F.m|>cretir n'en a |tas douté, la chose était assez bien embarquée de sa part , et si je me fusse moins respecté, je |H>uvuis lui faire beau jeu et le laisser aller fort loin, mais je me suis contenté de répondre qu'il s’était tout à fait mépris sur l'application des passages équivoques, et qu'ils ne pouvaient s'adresser à. Napoléon, puisqu’il me voyait auprès de lui.
J'ai trouvé chez moi, au retour, deux ouvrages français qug sir Hudson l.owe m'avait envoyés dis» le matin, avec un billet dans lequel il exprimait son espoir qu'ils seraient agréables ii l'Empereur. I.e croirait-on! le premier de ces ouvrages était l'Ambassade de Varsovie, par l'abbé de Pradt... Première méchanceté de sir Hudson Lowe! car c’était une nouveauté, il est vrai, mais un véritable lilielle, uniquement dirige ' contre Napoléon. .
Quant au second, au premier instant je l'ai cru un trésor; j'ai pense qu'il allait tout il fait nous tenir lieu des Moniteurs, et nous fournir tous les matériaux qui nous manquaient. C'était le Itccueil des proclamations et de toutes les pièces officielles de Napoléon comme général, comme Premier f onsul, comme Empereur : mais il était du libejlisle Goldsmilli fort incomplet; les plus hcau\ bulletins sont supprimés, etc. Toutefois, dans cet état d'imperfection, ce Recueil demeure encore le plus beau monument qu'aucun homme ait jamais laissé sur la terre.
I.Empereur, après le dîner, s’esl amusé à lire dans Goldsmitli quelques-unes de ses proclamations à l'armée d’Italie. Elles réagissaient sur lui-mème, il s'y complaisait, il en était ému. « Et ils ont osé dire que » je ne savais pas écrire! » s'est-il écrié.
Il est ensuite passé aux proclamations d'Egypte, et u Ix-auroup plai-
santé sur wllc dans laquelle il so donnait l ommc inspiré et envoyé de Dieu. « C’était du charlatanisme, convenait-il, mais du plus haut. IVail- « leurs, tout cela n'était que |>our être traduit en beaux vers arabes, et «par un de leurs cheiks les plus habiles. Mes Français, disait-il, ne « faisaient qu'en rire, et leurs dispositions à cet égard étaient telles, en « Italie et eu Egypte, que pour pouvoir les ramener à entendre citer | « la religion, j'étais obligé d’en parler fort légèrement moi-mème, de
« placer les juifs à côté des chrétiens , les rabbins à côté des évêques. »
Du reste, il était faux, eonunc on le disait dans Goldsmith, qu'il se lût jamais habillé en musulman; s’il était jamais entré dans une mosquée, cela avait toujours été, disait-il , comme vainqueur, jamais comme fidèle.
« Et après tout, ajoutait-il gaiement, ce n’est pas qu'il eût été impos- « sible que les circonstances m’eussent amené à embrasser l'islamisme; « et, comme disait cette bonne reine de France ; Voutm en direz tant!... «Mais ee n'eût été qu'à bonne enseigne; il m’eût fallu pour cela an « moins jusqu'à l'Euphrate. I.e changement de religion , inexcusable « pour des intérêts privés, peut so comprendre peut-être par l’immen- « sité de ses résultats politiques. Henri IV avait dit : Paris vaut bien une » messe . Croit-on que l'empire d'Orient, et peut-être la sujétion de « toute l’Asie n'eussent pas valu un turban et des pantalons? car c'estau « vrai uniquement à quoi cela se fût réduit. Les grands cheiks s'étaient « étudiés à nous faire beau jeu , ils avaient aplani les grandes difficultés; « ils permettaient le vin , et nous faisaient grâce de toute formalité « corporelle: nous ne perdions donc que nos culottes et un chapeau. « Je dis nous, car l'armée, disposée comme elle l'était, s'y fût prêtée « indubitablement, et n'y eût vu que du rire et des plaisanteries. Ce- « pendant voyez les conséquences ! Je prenais l'Europe à revers, lu vieille « civilisation européenne demeurait cernée, et qui eût songé alors à « inquiéter le cours des destinées de notre France ni celui de la généra- « tiou du siècle!...
« Qui eût osé l'entreprendre! Qui eût pu y'1 parvenir! etc. »
Première iu&ulte , première barbarie île air II. Lowe. — Traits caradériMi«|ue».
Samedi 27.
Le gouverneur sir lludson Lowe est venu sur les deux heures. Il a fuit demander à l'Empereur son agrément pour qu'on fit comparaître tous ses domestiques devant lui. Première insulte de sir Hudson Lowe.
Il voulait probablement vérifier s'ils avaient fait leurs déclarations
avec pleine et libre volonté. M. de Montholon , chargé du service de la maison, a répondu , au nom de l'Kmpercur a sir Hudson Lowe, que Sa Majesté ne pouvait imaginer qu'on eût la prétention de mettre le doigt entre lui et son valet de chambre; que si on demandait sa permission, il la refusait; que si les instruelions portaient cette mesure, on avait la force, on pouvait la remplir; que ce serait un outrage de plus ajouté à ceux que le ministère anglais accumulait sur sa tète.
Je les ai joints à cet instant ; il m'a été aisé de voir que les deux interloeuteurs étaient peu satisfaits l’un de l’autre.
Toutefois les domestiques vinrent : M. de Montholon et moi nous nous mimes à l'écart, pour ne pas sanctionner une telle mesure par notre présence. Le gouverneur leur parla et vint nous joindre ensuite.
nous disant : « Je suis content à présent; je puis mander à mou gouver- « nement que tous ont signé de plein gré et de leur bonne volonté. »
Il lui restait pourtant de l'humeur sans doute, car il se mit assez hors de propos à nous vanter la beauté du site, nous disant qu'après tout nous n'étions pas si mal ; et comme nous lui disions que dans ce climat brûlant nous restions sans ombrage, sans un seul arbre 1 On en plantera, nous dit-il. Quel mot atroce! Première barbarie désir Hudson Lowel et il nous a quittés.
Vers les cinq heures, l'Empereur est monté en voiture pour faire un tour de promenade. En sortant de chez lui, il nous a dit : « messieurs, « tin homme de moins, et J’étais le maître du monde! Cet homme, le « devinez-vous? » Nous écoutions... « Eli bien, c'est l’abbé de Pradt, « a-t-il dit, l'aumônier du dieu Mars. » Nous nous sommes mis a rire.
« Je n’en impose pas, a-t-il continué, c'est ainsi qu'il commence dans
« son Ambassade de Varsovie , vous pouvez le lire. C'est un bien méchant * ouvrage contre moi; un vrai libelle, dans lequel il m'accable de torts, « d'injures, de calomnies. Mais, soit que j’aie été bien disposé, soit qu'il 11 il y ait, comme on dit, que la vérité qui blesse, il n'a fait que lue « faire rire, il m’a vraiment amusé. »
Deux de nous avaient parfois des différends. On ne le trouve ici que parce que j y rencontre îles traits caractéristiques de l'âme et du cœur de celui à qui nous étions consacrés, et puis, d'ailleurs, les papiers du temps et le relourde 1 un d eux eu Europe, il cause de cette circonstance, l’ont assez fait connaître.
Me rendant au salon pour y attendre le dîner, j'y ai trouvé l'Empereur qui s exprimait avec la dernière chaleur sur ce sujet, qui le contrariait à l'excès ; cela a été fort long, très-vif, fort touchant
- Vous m'avez suivi pour m'ètre agréables, dites-vous? Soyez frères ! , " autrement vous ne m'ètcs qu'importuns!... Vous voulez me rendre j heureux ? Soyez frères! autrement vous ne m'êtes qu'un supplice.
« Vous parlez de vous battre, et cela sous mes yeux ! Ne suis-je donc j " l’l,ls huit I objet de vos soins, et l'œil de l'étranger n'est-il |ias arrêté ! ” ®,,f nous !... Je veux qu'ici chacun soit animé de mon esprit... Je veux » que chacun soit heureux autour do moi ; que chacun surtout y partage " le peu de jouissances qui nous sont laissées. Il n'est pas jusqu'au jictil » Emmanuel que voilà que je ne prétende eu avoir sa part complète... » l.e dîner seul a termine la mercuriale; et bientéil apres l'Empereur m a fait appeler dans sa chambre à coucher, où je suis demeuré assez tard
Abbé de Pradt. — Son aiuliaâ-udr à Varsovie. — (iuerre de Rittsic. — Sun origine.
Di nuncli* JB.
L Empereur est revenu sur M. l’abbé de Pradt et sur son ouvrage ; il le réduisait à la première et à la dernière page. »4)ans la première,
* disait-il , il se donne pour le seul homme qui ait arrêté Nupolcon dans
* sa course ; dans la dernière, il laisse voir que l'Empereur, il son pas- « sage au retour de Moscou , le chassa de son ambassade, ce qui est vrai ;
>• et c'est ce que sou amour-propre cherche à défigurer ou à venger :
« voilà tout l'ouvrage.
« Niais l’abbé, continuait-il, n'avait atteint à Varsovie aucun des buts | « qu'on se proposait ; il axait, au contraire, fait beaucoup de mal. I.es « bruits contre lui étaient accourus en foule de toutes parts au-devant
.. de moi. Lesaiidilcnrs de son ambassade, ces jeunes sens mêmes avaient » été choqués de sa tenue, et furent jusqu’il l'accuser d'intelligence avec « l'ennemi, ce que je fus loin de croire. Mais il eut en effet avec moi nue « longue conversation qu’il dénature, comme de raison ; et c'est pen- « dont même qu’il débitait complaisamment un long verbiage d'esprit ,
« quejc jugeais élreautnntd'inepties et d'impertinences, que je griffonnai « sur le coin de la cheminée , sous les propres yeux de M. de Pradt, et « tout en l'écoutant, l’ordre de le retirer de sou ambassade et de l’en- « voyer au plus tôt en France. Circonstance qui lit beaucoup rire alors, « et que Publié semble tenir extrêmement à dissimuler. »
Du reste, je ne puis me refuser de transcrire ici ce qu'il dit dans cet | ouvrage de la cour de l'empereur Napoléon à Dresde, parce que ces |iaroles font image, et donnent une juste idée de la nature des choses | et des personnes en ce moment-là.
« O vous, y est-il dit, qui voulez vous faire une jyste idée de In " prépotence qu'a exercée en Europe l’emjHTeur Napoléon, qui désirez « mesurer les degrés de frayeur au fond de laquelle étaient tombés « presque tous les souverains, transportez-vous en esprit à Dresde, « et venez i contempler ce prince superbe, nu plus liant période de sa | " gloire, si voisin de sa dégradation!
« L’Empereur occupait les grands appariements du cbàteuu. Il y avait « mené une partie nombreuse de sa maison ; il y tenait table, et, à l’ex- « ception du premier dimanche, où le roi de Saxe donna un gala, ce fut « toujours chez Na poléon que les souverains et une partie dé leurs fa- « milles se réunirent, d’après les invitations adressées par le grand ma- « réchnl de son palais. Linéiques particuliers y étaient admis. J'ai joui j « de cet honneur le jour de nia nomination à l'ambassade de Varsovie.
« Les levers de l’Empereur se tenaient, comme aux tuileries, à neuf j « heures. C'est là qu’il fallait voir en quel nombre, avec quelle soumis- | « sion craintive une foule de princes, confondus avec les courtisans,
« souvent à peine aperçus par eux, attendaient le moment de compa- « mitre devant le nouvel arbitre de leurs destinées. »
Ce morceau et quelques autres, d'une aussi grande vérité et d'une uussi belle diction , sont étouffés sous une foule de détails pleins de déguisement et de malice. Ce sont des faits dénaturés, dit l'Empereur, des conversations mutilées ; et, s’arrêtant sur les détails de l’impératrice d'Autriche, comblée d’adulations, et sur ceux de l’empereur Alexandre, dont l'auteur vante les vertus aimables, les qualités brillantes, au détriment et en opposition de lui , Napoléon , il a conclu : * Certes, ce n'est
« pas là un évêque français, c’est un mage de l'Orient, adorateur du « soleil qui s’élève. »
Toutefois , à ses efforts pour prouver que nous avons été les injustes agresseurs dans la querelle de Russie , je vais opposer ee qui suit :
L’Empereur, parlant de cette guerre, disuit : « 11 n’est poiut de petits « événements pour les nations et les souverains : ee sont eux qui gou- « vernent leurs destinées. Depuis quelque temps, il s’était élevé de la « mésintelligence entre la France et la Russie.
« La France reprochait à la Russie la violation du système conti- « nental.
« La Russie exigeait une indemnité pour le due d'Oldembourg, et « élevait d'autres prétentions.
« Des rassemblements russes s'approchaient du duché de Varsovie; « une armée française se formait au nord de l'Allemagne. Cependant « on était encore loin d'être décidé à la guerre, Ionique tout à coup nue « nouvelle armée russe se met en marche vers le duché, et une note « insolente est présentée à Paris comme ultimatum par l’ambassadeur « russe, qui, au défaut de son acceptation , menace de quitter Paris « sous huit jours.
« Je crus alors la guerre déclarée. Depuis longtemps je n’étais plus « accoutumé à un pareil ton. Je n'étais pas dans l'habitude de me laisser « prévenir ; je pouvais marcher à la Russie à la tête du reste de l’Europe. « L'entreprise élait populaire , la cause était européenne. C’était le u dernier effort qui restait à faire à la France; ses destinées, celles du « nouveau système européen , étaient au bout de la lutte. La Russie était « la dernière ressource de l'Angleterre. La paix du globe était en Russie, « et le succès ne devait point être douteux. Je partis : toutefois, arrivé à « la frontière, moi à qui la Russie avait déclaré la guerre en retirant « son ambassadeur, je crus devoir envoyer le mien ( Lauritlon ) à l’cm- « pereur Alexandre, à Wilna. Il fut refusé, et la guerre commença.
« Cependant , qui le croirait! Alexandre et moi nous étions tous les « deux, continuait l'Empereur, dans l’attitude de deux bravaches, qui, « sans avoir envie de se battre, cherchent à s'effrayer mutuellement. « Volontiers je n'eusse pas fait la guerre; j'étais entouré, encombré de « circonstances inopportunes, et tout ce que j'ai appris depuis m'assure u qu’Alcxandre en avait bien moins envie encore.
« M. de Itomanzof, qui avait conservé des relations à Paris, et qui, « plus tard, au moment des échecs éprouvés par les Russes, fut fort mal- « traité par Alexandre pour la résolution qu'il lui avait fait prendre,
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! « l'nvoit assuré que le moment était veau ou Napoléon, embarrassé,
I « ferait îles sacrifiées pouiséviter la guerre; que l'oecasion était favora- | « ble, qu'il fallait la saisir; qu'il ue s'agissait que de se montrer et de
<• parler ferme; qu'on aurait les indemnités du duc d'OIdembourg; » qu'on acquerrait Dantziek, et que la Kussie-se créerait une immense « considération en Europe.
« Telle était In clef du mouvement des troupes russes et de la noie « insolente du prince Kournkin, qui, sans doute, n'était pas dans le « secret, et qui avait eu le tort, par son peu d’esprit, d'exécuter ses « instructions trop à la lettre. La même présomption, le même système « amena encore le refus de recevoir Lauriston ii Wilna ; et voici , disait
* Napoléop, les vices elle malheur de mu diplomatie nouvelle ; elle de- « meurait isolée, sans affinité, sans contact, au milieu des objets qu'il « s'agissait de manier. Si j’avais eu un ministre des relations extérieures « de la vieille aristocratie, un homme supérieur, il eût pu, il eût dii " dans la conversation deviner cette nuance, et nous n’eussions pas eu « la guerre. Tallcyrund eu eût été capable peut-être, mais ce fut au- « dessus de la nouvelle école. Pour moi, je ne pouvais pourtant deviner » tout seul. La dignité m’interdisait les éclaircissements personnels, je « ne pouvais juger que sur les pièces, et j'avais beau les tourner, les rc- " tourner, arrivé a un certain point, elles demeuraient muettes , et ne
• pouvaient répondre à toutes mes attaques.
« A peine eus-je ouvert la campagne que le masque tomba ; les v rais « sentiments de l’ennemi durent se montrer. Au liout de trois ou quatre « jours, frappé de nos premiers succès, Alexandre medépècha quelqu'un « pour me dire que, si je voulais évacuer le territoire envahi, revenir an « Niémen, il allai! traiter. Mais, à mon tour, je pris cela pour une ruse. » J'étais enflé du succès; j'avais pris l’armée russe en flagrant délit : « tout était culbuté et cil désordre. J’avais coupé Itngration, je devais » espérer de le détruire ; je crus donc qu'on ne voulait que gagner du « temps pour le sauver et se rallier. Nul doute que si j'avais été con- « vaincu de la lionne foi d’Alexandre, je n'eusse accédé à sa demande. « Je serais revenu au Niémen, il n'eût pas passé la Dvvina. Wilna eût été
* neutralisé ; nous nous y serions rendus, chacun avec deux ou trois « bataillons de notre garde : nous eussions traite en personne, kjue de « combinaisons j'eusse introduites!... Il n’eût eu qu'à choisir!... Nous « nous serions séparés bons amis...
« Et malgré les événements qui ontsuivi et le laissent triomphant, est-
• il bien prouve que ce parti eût été moins avantageux pour lui que ce qui
« rst arrive depuis? il est venu à Paris, ilcst vrai, mais avec toute l'Euj ropc. Il a nei|iiis la Pologne. Mais quelles seront les suites de l'éhranj - lemenl donné il tout le système européen , de l’agilation donnée à Ions
* le» iieuplrs.deraeeroissenicntderinlluenceeuropéennesnr lerestede
la Russie par l'agglomération des aequisitions nouvelles, par les eourses I “ lointaines tles soldais russes, |>ar l'influenee des hommes et des lu-
■ mières hétérogènes qui viennent s'y réfugier de toutes parts? ete., rte.
« Les souverains russes se rontenleronl-ils de consolider ce qu'ils ont
• acquis? Mais si l'ambition les saisit ou contraire, à quelle entreprise, » à quelle extravagance ne peuvent-ils pas se livrer ! Et pourtant ils ont » |>erdu Moscou, ses richesses, ses ressources, celles d'un grand nombre « d'autres villes! O sont autant de plaies qui saigneront plus de ciu-
• qualité ans. Et pourtant que n’aurions-nous pas pu fixer à Mil lia pour « le bien-être de tous, pour celui des peuples aussi bien que pour celui
* des rois! ! !... ..
Dans un autre moment l'Empereur «lisait : « J'ai pu partager l'empire » turc avec la Russie; il en a été plus d'une fois question entre nous.
- Constantinople l’a toujours sauvé. Celle capitale était le grand embar- " ras, la vraie pierre d’arhoppemen!. lai Russie la voulait ; je ne devais
• pas l'accorder. C'est une clef trop précieuse ; elle vaut à elle seule un « empire : celui qui la possédera peut gouverner le monde. »
Et comme l’Empereur se résumant en est revenu à dire : « IJn'a donc
■ gagné Alexandre qu'il n'eàt obtenu à Wilnu à meilleur compte? » d est échappé à quelqu'un de dire : » Sire, d'avoir vaincu et d'ètre demeuré
- triomphant. — Ce pourra être la pensée du vulgaire, s'est écrié l'Km-
* pcreur, ce ne saurait être celle d'un roi. En roi, s'il gouverne par lui- " même, ou ses conseils s'il en est incapable , ne doit point , dans une
■ aussi grande entreprise, avoir pour but la victoire, mais bien ses
■ résultats. Et puis, ne s'arrêterait-on même qu'à cette considération <■ vulgaire, je maintiens que le but encore serait manqué, car ici In « palme des suffrages doit demeurer an vaincu.
« Qui pourrait mettre en parallèle mes succès d'Allemagne avec ceux
■ des alliés en France? I.es gens éclairés, réfléchis, l’histoire, ne le » feront point.
« l.es alliés sont venus traînant toute l'Europe contre presque rien du « tout. Ils présentaient six ecnl mille hommes en ligne ; ils avaient une » réserve égale. S'ils étaient battus, ils ne couraient aucun risque, ils se
■ repliaient. Moi, nu contraire, en Allemagne, à cinq cents lieues au loin, « j'étais à peine a force égnle. Je demeurais entouré de puissances et de