‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 33 sur 51 · KM OKI K I · texte numérisé non relu

KM OKI K I

:;nii

« Quoi qu'il <-u soit, Ihrlci Mc, continuait l'Empereur, Hurleuse, si lionne, si généreuse. si dévouée, n'est pus smis avoir eu quelques torts avec son mari ; j'en dois convenir, en dehors de toute l'affection que «je lui porte et du véritable attachement que je sais qu’elle a pour moi. » Quelque lii/jirre, quelque insupportable que lut Louis, il l'aimait; et, « en pareil eus, avec d'aussi grands intérêts, toute femme doit tou- " jours être maitresse de se vaincre, avoir l'adresse d'aimer il son tour. « Si elle eût su se contraindre, elle se serait éqwirgné le chagrin de ses •' derniers procès; elle eût eu une vie plus heureuse ; elle eût suivi sou

• mari en Hollande, et y serait demeurée. Lonis u’eûl point fui d'Ams- •• lerdam;jcne me serais pas vu contraint de réunir son royaume, ce « qui a contribué il me perdre en Europe, et bien des choses se seraient « passées différemment.

« La princesse (le a-t-il dit, s’est montrée plus habile. Sitotqu'elle » a vu le divorce de Joséphine, elle a connu sa position, elle s’est rap-

• prochéede son mari ; ils ont formé depuis le mariage le plus heureux. « Pauline était trop prodigue; elle avait trop d'abandon, elle devait

« être immensément riche par tout ce que je lui ai donné; mais elle » donnait tout à syn tour, et sa mère la sermonnait souvent à cet égard, » lui prédisant qu’elle pourrait mourir il l'hôpital. Mais Madame clle- •• même était aussi |Kir trop parcimonieuse, c'en était ridicule; j'ai été “ jusqu’à lui offrir des sommes fort considérables par mois si elle voulait « les distribuer. Elle voulait bien lés recevoir, mais pourvu, disait-elle, « qu’elle fût maitresse de les garder. Dans le fond, tout cela n'était « qu'excès de prévoy ance de sa part : toute sa peur était de se trouver un « jour sans rien. Elle avait connu le besoin, et ces terribles moments « ne lui sortaient pas de la pensée. Il est juste de dire d'ailleurs qu'elle « donnait beaucoup a ses enfants en secret ; c'est une si bonne mère !..

» Du reste, celle même feinme.ù laquelle on eûtsidiflicilement arraché « un écu, disait l'Empereur, eût tout donné pour préparer mon retour de l’ile d'Elbe; et après Waterloo elle m'cûl remis entre les mains « tout ce qu'elle possédai! pour aider il rétablir mes affaires : elle me l'a » offert ; elle se lût condamnée nu pain noir sans murmure ’. ("est que

• Que l'EiniHToir ruminliMiil kii-ti vi in,', r : a tmni rrluur eiiK<ir.i|>“, JJI \ II yt ( ■liliiT a la li'llri1 tv qu'il fil liil Ici. rl j'eu ni joui avec délires

A |M'iuc eu*-je fait rouuaitre a Mail.it tic . Mère la «ilualioti «If l'Empereur, rl ma résolution de me potiarrar nui«(iieinriit .i y app trier t|«iel«|iio adoud!M.iw>nl, «pic *a réponse, par le rrtiMir «lu courrier, ri H <|iii>. tonte -si fortune fiait il In ili*|K»llioii de son lil». «pi'f Ile se réduirait à uiic simple servante s'il le fallait ; m'autmi«ant, bien tpir je n'en ftwè pan connu personnellement. à tirer, dés l'in'iani meme., telle somme que je croirais nécessaire au bicn-êlr© de l'Empereur. ta cardinal Fescli joignait *e* nffreir d'une m.iiiirrr tout aussi tom-liante ; et c'eut ici le cas de faire connaître ipie tous le* membre* de la famille de l'Empereur s ‘empressèrent de lénwiijçncr If même zèle, la même tendresse, le même dévoue-

* chez elle le grnml remportait encore sur le |wlit : la fierté, la noble « ambition marchaient chez elle avant l'avarice. »

Kl ici 1’F.mperciir a fait l'observation qu’à l'heure même qu'il était il avait encore présentes à in mémoire «les leçons «le fierté qu'il en avait reçues dans son enfance, et qu'elles avaient agi sur lui toute la vie. Madame Mère avait une âme forte et trempée aux plus grands événements ;

| elle avait éprouvé cinq a six révolutions : elle avait eu trois fois sa mai- | son bridée pur les factions en Corse.

» Joseph ne m'a guère aidé; mais c’«?st un fort bon homme; sa femme, j » la reine Julie, est la meilleure créature qui ait existé, Joseph et moi » nous nous soimms toujours fort aimés et fort accordés, il m'aime » sincèrement. Je ne doute pas qu'il ne fit tout nu monde pour moi; j | » mais toutes ses qualités tiennent uniquementde l'homme privé ■ il est

éminemment doux et bon; il a de l'esprit et de l'instruction: il est ,

« aimable. Dans les hautes fonctions que je lui avais confiées, il a fait 1 “ ce qu'il a pu ; ses intentions étaient bonnes; aussi la principale faute

» n'est pas a lui, mais bien plutôt à moi, qui l'avais jeté hors de sa sphère;

« et dans d«*s circonstances bien grandes, la lâche s'est trouvée hors de j « proportion avec ses forces.

« La reine de Naples s'était beaucoup formée dans les événements, di- j » suit l'Empereur. Il y avait chez elle de l'étoffe, beaucoup de caractère J « et une ambition désordonnée. Elle devait beaucoup souffrir en cet J " instant, remarquait-il, d’autant plusqu'on pouvait «lirequ'ellc était née » reine. Elle n'avait |>as comme nous, continuait l'Empereur, connu le •• simple particulier. Elle, Pauline. Jérôme, étaient encore des enfanls,

meut. Tant que mm «aillé me pei'mit «le rurrotptmiliv avec eux. j’ai reçu une foule de lettre* «loin IV11- i semble formerait le recueil le |>Iuh tumiiaut. Elles honorent leur euur. et mMDI pu être mie douce I consolation pourrEuqierciii'. m les restrictions anglaise* m'eussent permis «le les faire |«arvenlrjn$qn'à lui. |

JV. II. Dans ce chapitre et dans «l'an 1res passjp^ «lu Mémorial , tous les proches «le Napoléon **• trouvent mentiunm1* ; et l'nn devra convenir «jne loin «l'avoir observé pin* «le itiéiiagtmiciti |M«nr «nu | «pic pour d'antres , j’en al certainement employé lieaiicoup moins, an point même d'avoir laissé echap|icr

•les expressions dont l'irrégularité ne saurait être excusée «pic par la précipitation avec la«pi«'lle !«• ma- f nnserit et la mlactiou première ont cl»1 envoyés à la presse; cVsl «pic j'ai voulu «pie mes lettres «le créance vis-à-vis du public sc lussent précisément dans les chances auxquelles je m'exposais liénévolctnent : celles «le «léplalrc à «l'illustrai personnes de la connaissance de la plu|«art «lesquelles j'ai été honoré, pour les<|iiellcsje coascrve un teinlre attacheinenl, nne vénération profonde, et «lotit la bienveillance et rafh'ction me seraient si chères ! si je u'avais mentionné à leur égard qm* ce «pi'il y avait d'agréable, et que je me fosse tu sur ce «pii ne l'était pas, «pielles «Missent été les garanties «le nia véracité aux yeux «les contemporains et à ceux «le l'histoire? N'eilt-on pas pu m'accuser avec «|tielquc avantage «le n'etre qu'un complaisant, un |tauégyrMe, iui flatteur ; et alors quelle atteinte n'cflt |«is pu recevoir mon graml. mon seul. mou mii<pie objet, celui «te faire connailre Napoléon par se* propres, s«*s plus inliniiMt |«aroies? Or n’cst-ll p.xs évident que |«our y |«arvenlr j'avais liesoiu, sur tonti's choses,

«l’êlre cru ? ce que je ne pouvais ohtenir «pi'en «lounaul les preuves les plus évidentes d'une minuliciis«r v«!rft-i|é, «pielqiit* iiici)iiv« ni«-iit d’aillenrs qu'elle eût pu «*r«:er contre nml. An surplus, si les illustres intéressé* sont justes, je dois être *Ar «le leur indulgence ; s’ils ne l’étaient pas. j'en serais pr«»f«mdénient aflligé ; mais ce serait «lans lemérih* môme «!«• mes intentions «pie j'irais cliercher un*s consolations.

« que j'étais le premier homme <lc France; aussi ni' se sont-ils jamais » cru d’autre état que celui donl ils ont joui nu temps do nui puissance.

« JMmr était un prodigue dont les débordements avaient été criants.

« Son excuse peut-être pouvait se trouver dans son âge et dans ce donl » il s'était entouré. Au retour de l'ilc d'Elbe, il semblait d'ailleurs '■ avoir beaucoup gagné cl donner de grandes espérances : et puis ii ■ existait un beau témoignage en sa laveur, c’est l'amour qu'il avait " inspiré il sa femme; la conduite de celle-ci, lorsqu’npres ma chute, » son père, ce terrible roi de Wurtemberg, si despotique, si dur, a voulu » la faire divorcer, est admirable. Cette princesse s'est inscrite dés lors » de scs propres mains dans l'histoire. »

A notre grand regret, ouest venu annoncer le diner. L'Empereur a continué d'ètre fort causant toute la soirée, |mrcournnt comme en famille une foule d'objets divers, principalement la conduite d'un grand nombre de personnages pendant son absence et lors de son. retour. Il ne s'est retiré qu'il minuit, et en terminant par ccs paroles : » (Qu'est en ce moment « la France, Paris? et que sera-t-il de nous d'aujourd'hui a un an ?... »

l/Einpercur endormi. Maxime» morales cl |Hiliii<|tic* île \a|Milr«»ii.

L'Empereur est monté en caler lie de fort bonne heure. Au retour, vers trois heures, il m'a Tait suivre dans sa chambre. » Je suis triste, ennuyé.

• souffrant, m a-t-il dit ; asseyez-vous dans ce fauteuil, tenez-moi rompu - » gnie. n II s'est étendu sur son ea n;i|>é et a fermé les yeux ; il s est en-

DK SA INTE- BEL EN K.

ilonni, et moi je le veillais ! Sa télé étaitdécouverte ; j'étais à deux |mis de lui, je contemplais son front, ce frontoù je lisais Marengo, Austerlitz et cent autres actes immortels. (Quelles étaient en ce moment mes idées, mes sensations! Qu'on le juge si l’on peut; pour moi, je ne saurais le rendre.

L’Empereur, au boutde trois quarts d'heure, s'est levé, a fait quelques tours dans sa chambre, puis il lui a pris fantaisie d'aller visiter toutes 1 les nôtres. En énumérant en détail les inconvénients de la mienne, il en riait d'indignation, et a dit eu sortant : « Non, je ne crois pas qu'il y ait » de chrétien plus mal abrité que cela. -

Après le dîner, l'Empereur a effleuré plusieurs contes moraux. Après ■ quelques pages de l’un d’eux, il a dit : « La morale va être sans doute que « tes hommes ne changent jamais, ce qui n'est |>as vrai ; ils changent en j « mal et même en bien. Il en est ainsi d'une foule d'autres maximes « consacrées par les auteurs, toutes également fausses. Les hommes sont « ingrats, disent-ils; non, il n'est pas vrai que les hommes soient aussi « ingrats qu’on le dit; et si l'on a si souvent à s'en plaindre, c'est que " d'ordinaire le bienfaiteur exige encore plus qu'il ne donne.

« On vous dit encore que quand on connait le caractère d un homme, a on a ta clef de sa conduite ; c’est fuux : tel fait une mauvaise action, qui » est foncièrement honnête homme; tel fait une méchanceté sans être l « méchant, ('/est que presque jamais l'homme n'agit par l'ucte naturel « de sou caractère, mais par une passion secrète du moment, réfugiée,

« cachée dans les derniers replis du cœur. Autre erreur quand ou vous « dit que le visage est te miroir de l'âme. Le vrai est que l'homme est « très-difficile à connaître, et que, pour ne pas se tromper, il faut ne le | « juger que sur ses actions; et encore faudrait-il que ce fût sur celles

« du moment, et seulement pour ce moment.

« Au fait, les hommes ont leurs vertus et leurs vices, leur héroïsme « et leur perversité; les hommes ne sont ni généralement bons ni gé- « néraleincnl mauvais; mais ils possèdent et exercent tout ce qu'il y a " de bon et de mauvais ici-bas; voilà le principe : ensuite le naturel,

» l’éducation, les uccidents font les applications. Hors de cela, tout est « système, tout est erreur ; tel a été mon guide, et il m’a réussi assez gé- " néralement. Toutefois je me suis trompé en lKI t eu croyant que la » France, à la vue de ses dangers, allait ne faire qu'un avec moi ; mais « je ne m’y suis plus trompé en IHI,‘i, au retour de Waterloo. »

I.,' gmivirnietir am-t.uil hii-rn, me un tlnilH-iUiliH'. — 1^,-ttiri' île 1.1 ftiliiu. - A|t|)Ucalloil* l Unt-tw-.

Mïfit, SI

Au retour de notre promenade en calèche, nous avons appris que le

gouverneur était venu (Mandant notre absence, et qu’il avait arrêté lui- '

■ même un do nos domestiques, dernièrement au service du sous-gouverneur Skelton, et depuis peu de jours a celui du général Montholon. En l’apprenant, l'Empereur a dit : « Quelle turpitude! e’est ignoble! un

« gouverneur! Un lieutenant général anglais, arrêter lui-même un

' • domestique! Vraiment, c'est par trop dégoûtant! »

Après le diner, l’Empereur a demandé : « Que lirons-nous ce soir?» •

! i On s'est accordé pour la Bible. « C’est assurément bien édifiant, a re- « marqué l'Empereur : on ne le devinerait pointe» Europe.» Et il nous a lu le livre de Judith, disant à presque chaque lieu, rhuque villeou vil- | lage qu'il nommait : « J’ai campé là ; j'ai enlevé ee poste d'assaut; j'ai « donné bataille dans ce lieu-là, etc., etc. »

Câprier* ilr l'aatorilr.— I.» prlnriwr Stéphanie «le lîwlr Cil.

Hrrcmli 22

Dans la journée, il a été beaucoup question des matelots anglais du fforihumberland qu'on nous avait donqés comme domestiques, et qu'il i s'agissait de nous retirer en cet instant. Ils étaient pourtant avec nous <*ii vertu d’un contrat réciproque qui liait les deux parties pour un an.

Mais nous sommes en dehors du droit commun. Le gouverneur disait que l'amiral les demandait absolument ; l’amiral disait qu'il les laisserait si i le gouverneur le voulait. On nous donnait des soldats en échange; mais ou nous les a pris, rendus, repris et rendus de nouveau, sans que nous I | pussions deviner ce qu’on voulait.

Me trouvant chez l'Empereur, et en attendant son diner, la conversation est tombée sur rétablissement de madame Campa», les personnes qui vont été élevées, les fortunes que l'Empereur a faites à plusieurs j i d'entre elles; et il s’est arrêté particulièrement sur Stéphanie de Beau- | harnais, devenue princesse de lîade, qu'il a dit affectionner beaucoup ; 1

et il est entré dans un grand nombre de détails à son sujet.

I.u princesse Stéphanie de Itade avait perdu su mère n’étant encore I qu'une enfant, et fut laissée par elle aux soins d'une Anglaise, son amie intime; celle-ci, fort riche et sans enfants, l'avait en quelque sorte adop- ■ . j | tée, et avait confié son éducation à d'anciennes religieuses, dans le midi i de la France, à Montauban, je crois.

Napoléon, encore Premier Consul, entendit un jour Joséphine, dont elle était la parente, mentionner cette circonstance. « Comment pou- 1 « vcz-vous, s'écria-t-il, permettre une pareillechoset Quelqu'un de votre « nom à la charge d'une étrangère, d'une Anglaise, en cet instant notre

Dig

« ennemie! Ne craignez-vous pas que voire mémoire n’en souffre un « jour? «Et aussitôt un courrier fut expédié pour ramener la jeune en- J | fant aux Tuileries; mais les religieuses ne voulurent point s'en dessai- ! sir. Napoléon, heurté, prit les informations et autorisations nécessaires, et bientôt il fut expédié un second courrier nu préfet du lieu, '< avec ordre de se saisir à l'instant même de la jeune lleauharnais, au nom de la loi.

Or, telles étaient, par les circonstances du temps, certaines éducations et les opinions qu'elles pouvaient inspirer, que la jeune Stéphanie ne se vit pas réclamer sans douleur, et quelle ne vit pas sans effroi celui qui se disait son allié et voulait être son bienfaiteur. Elle fut placée chez | madame Campan, h Saint-Germain ; on lui prodigua toutes sortes de maîtres, et elle n'en sortit que pour jeter un grand éclat par sa beauté, ses grâces, sou esprit et ses vertus.

L’Empereur l'adopta pour fille, et la maria au prince héréditaire de Bade. Le mariage, durant quelques années, fui loin d'être heureux; mais avec le temps les préventions disparurent, les époux se réunirent, J et ils n’ont plus eu, dès cet instant, qu'à regretter le bonheur dont ils i s'étaient privés.

La princesse de Bade, aux conférences d'Erfurt, avait été fort distinguée par l’empereur Alexandre, son beau-frère, qui lui prodiguait de véritables attentions. On le savait, et, pour y obvier, les gens dirigeant la haute politique lors de nos désastres de 1813, craignant l'entrevue ; d’Alexandre avec la princesse de Bade, à Manhcim, cherchèrent à détruire à temps son influence par des rapports mensongers et des propos ! inventés qui lui aliénèrent la bienveillance de ce monarque. Aussi, lors de l’arrivée d'Alexandre à Manhcim, dans sa marche triomphale vers Paris, la princesse Stéphanie fut loin d’en être bien traitée : elle put s'en trouver blessée dans ses sentiments ; mais sa fierté demeuru tout entière, et alors commença pour son mari une véritable gloire de caractère. Les personnages les plus augustes le circonvinrent de toutes parts, et l'importunèrent longtemps pour qu'il répudiât la femme qu'il avait reçue de Napoléon ; mais il s'y refusa constamment, répondant , avec une noble fierté qu'il ne commettrait jamais une bassesse qui ré- j pugnait autant à sa tendresse qu'à son honneur. Ce prince généreux, auquel nous n'avions pas rendu assez de justice â Paris, a succombé j depuis sous une maladie longue et douloureuse, durant laquelle la princesse lui a prodigué jusqu'au dernier moment, de ses propres mains, les soins les plus minutieux et les plus touchants, qui lui ont mérité

■iX(i

toute la reconnaissance et l'affection de ses proches et de ses peuples.

Elle a embelli l’exercice de la souveraineté, et elle a honoré son caractère de femme; et comme fille, elle a professé dans tous les temps la plus haute vénération, la plus tendre reconnaissance pour celui qui, au sommet d'un jiouvoir sans bornes, l'avait bénévolement adoptée |K»ur fille.

A»lr*** mnvniies «le rt-;iii|x-mir.

Scène «il* Portail» au (Iuiim'II tl'Klal, etc — Amilrnl» ilr laKm|K,mir A Samt-Cloutl . b Atixoune, b Marly.

Jeudi 23.

■/Empereur m'a fait venir sur les deux heures dans sa chambre ; il était souffrant; il avait mal dormi. Il a fait sa toilette, me disant que cela le remettrait. De là nous avons passé au jardin ; la conversation l'a conduit à dire que nos mœurs. voulaient que le souverain ne se montrât que comme un bienfait; les actes de rigueur devaient passer par les autres ; la clémence devait lui demeurer ; c'était son premier domaine. A Pai'is, on lui avait reproché parfois, disait-il, certaines conversations, des paroles qu’il n'aurait pas dit, il est vrai, exprimer lui-même. Cependant, ajoutait-il, sa situation personnelle, son extrême activité, lu plupart de ses actes, qui venaient tous réellement île lui, auraient dit lui faire passer bien des' choses. Du reste, il rendait justice au tact extrêmement fin de la capitale; nulle part sans doute, remarquait-il, il ne se trouvait autant d'esprit ni plus de goût qu’a Paris. Il se reprochait la scène de Portalis au Conseil d'État. Moi qui l'avais présente, je lui disais l'avoir trouvée en quelque sorte paternelle. « J1 y avait pourtant « quelque chose de trop, a-t-il repris. J’eusse dit m'arrêter avant de lui » commander de sortir. La scène eut dû finir, puisqu'il ne se justifiait

pas, par un simple c'rst bon ; il n’eêt dù trouver le châtiment que chez « lui. Le souverain a toujours tort de parler en colère. Peut-être étais- » je excusable dans mon conseil, j'y étais en famille ; ou bien peut-être « encore, mon cher, cela demeure-t-il un vrai tort de ma |>art : on a ses « défauts, la nature a ses droits. »

Il se reprochait surtout et nu dernier degré, dans une autre circonstance, la scène faite aux Tuileries, dans une de ses grandes audiences du dimanche, en présence de toute la cour, tant elle avait été violente et dure; il s'agissait de quelqu’un d’un nom très-marquant dans le faubourg Saint-Germain, et père d'un de ses chambellans qu'il estimait fort et aimait beaucoup. « Mais là, continuait-il, je fus vraiment poussé à « bout; j’éclatai contre mou gré. Je venais de lui donner une des lé- « gions de Paris; la capitale était menacée, il s'agissait de la défendre. « J’ai appris plus tard qu'il se réjouissait de nos désastres, et les appc-

I)K SMNTE-IIKLÈNK. 5X7

» luit; mais je n'en savais rien encore. .Nous allions avoir l'ennemi sur « les bras; il 111'écril froidement que su santé ne lui permet pas ce » service ; et néanmoins il ose se montrer frais et dispos sous mes yeux,

•• en eourlisan; j'en fus indigné, Cependant je me eontins et le passai,

•• mais il trouva le secret de se replacer encore trois ou quatre fois avec » empressement sur mes pas. Je n'y pus plus tenir, et la bombe éelata.

« — Comment, Monsieur, lui dis-je, vous m'écrivez être malade |mmi i- « combattre, et vous accourez ici en courtisan bien portant! Moi qui « croyais que votre nom appartenait à la patrie, je vous ai fuit l’Iionneur » de vous donner une des légions de la capitale, pour la défendre contre « l'ennemi qui est aux |xirtes, et vous me refusez?... Mais que voulezvous que je pense? vous m'embarrassez. Monsieur, j'ai le droit de « m'en indigner, et il faut ici que ma pensée se fasse jour. Il y a de la i

« lâcheté ou de lu trahisun ; serait-ce de lu trahison 1 Mais je ne vio-

lente les sentiments do personne. Monsieur ; ce n'est pas moi qui ai .. été vous chercher. Qu'il vous souvienne de tous vos empressements « et de toutes vos courbettes, de vos nombreuses cajoleries pour arriver

" jusqu'à moi ! Ab ! quittez cette croix d'honneur que vous m'avez arrarliée! aussi bien elle scsenlirait trop déplacée, et surtout ne rcpnrais-

j ,'iX.X

« soi plus dniis te palais dont les murailles ne pourraient que vous rap- » peler votre honte ! — Croira-t-on qif après une telle sortie, que je me i ■■ reprochais si fort à nioi-mème, il ne s'occupa que de me faire entourer « de ses soumissions, de son repentir, de ses nouvelles protestations, « en vrai misérable? mais je ne voulus entendre rien. — Et vous avez r bien fait. Sire, a repris l'un de nous; car il a justifié jusqu'au bout les » prévisions de Votre Majesté : lors de l’entrée des alliés, on l'a vu sur » la terrasse des Tuileries, en face de l'hôtel Talleyrand qu'occupait « l'empereur de Russie, agiter un mouchoir blanc au milieu de ln foule « pressée, et lui répéter à tue-tète : Allons, mes amis, mes enfants, » criez : Vive Alexandre! vive notre ami! notre libérateur! La multi-

« lude s'en indigna, et, en dépit de la garde russe qui bordait l'hôtel, « elle le força de déguerpir aussitôt. Il faillit être assommé. »

Ile là l'Empereur en est revenu, selon son habitude, à me questionner sur un grand nombre de familles et d'individus dont les noms lui étaient familiers, mais les personnes peu connues.

L'Empereur, du reste, était tout à fait raisonnable sur les conduites individuelles; dans la grande nomination de chambellans calculée pour l'entourage de Marie-Louise, on avait compris le duc île Duras. ■■ Il me

« lit prier de trouver hnn, disait l'Kmpemir, qu'il refusât, ayant été,

• ajoutnit-il, premier gentilhomme de la ehnmhre de Louis XVI et de « Louis XVIII. Je fus le premier à m’écrier : Comment voudrait-on « qu’il en pût être autrement?.... Il a raison. C'était un manque de « goût dans ceux qui me l'avaient proposé; mais moi, qu’avais-je à y

• faire? Pouvais-je deviner de pareils détails? mes grandes affaires me » permettaient-elles d'y descendre ? »

Sur les quatre heures, l’Empereur est monté en ealeehe. Durant notre course accoutumée, il a parlé de plusieurs accidents fort graves qui avaient menacé sa vie.

A Saint-Cloud, il avait voulu une fois mener sa ealeehe à six chevaux et à grandes guides. L'aide de camp ayant gauchement traversé les chevaux, les fil emporter. L'Empereur ne put prendre le tour nécessaire; la calèche alla, avec toute la force d'une vélocité extrême) frapper contre la grille. L'Empereur se trouva violemment jeté à huit ou dix pieds

en travers sur le ventre. Il a été mort, disait-il, huit ou dix secondes ; il avait senti le moment où il avait cessé d'exister, ce qu'il appelait le moment de la nfgalice. Le premier qui, se jetant à bas de son cheval, vint à le toucher, le ressuscita, le rappela soudainement à la vie par le simple contact, comme dans le cauchemar, où l'on se trouve délivré, disait-il, dès qu'on a pu proférer un cri.

•>«•» M KM Oit I A L

Une autre fois, ajoutait-il, il avait été noyé assez longtemps. C'était en I784>, à Auxonne, sa garnison. Étant à nager et seul, il avait |ierdu connaissance, coulé, obéi au courant ; il avait senti fort bien la vie lui échapper; il avait même entendu, sur les bords, des camarades annoncer qu’il était noyé, et dire qu'ils couraient chercher des bateaux pour reprendre son corps. Dans cet état, un choc le rendit à la vie; c'étail un liane de sable contre lequel frappa sa poitrine : sa télé se trouvant merveilleusement hors de l'eau, il en sortit lui-méme, vomit beaucoup, rejoignit ses vêtements, et avait atteint son logisqu'on cherchait encore son corps.

Une autre fois, à Marly, à la chasse du sanglier, tout l'équipage étant en fuite, en véritable déroule d'armée, disait l'Em|iereur, il tint bon avec Sou II et Bertbier contre trois énormes sangliers qui les chargeaient

à bout |Hirtant. « Nous les tuâmes roidcs tous les trois, disait-il; mais » je fus touché par le mien, et j'ai failli en perdre le doigt que voilà. »

Un effet, la dernière phalange de l'avant-dernier doigt de la main gauche portail une forte blessure. « Mais le risible, disait l'Km pereur, e'é- « lait de voir la multitude, entourée de tous les chiens et se cachant " derrière les trois héros, crier à tue-tète : A l' Empereur ! sauvez i Empr- , « rein! ti l' Empereur ! !! Mais |Kiurtant personne il'avançait, etc., etc. » !

l*olilii|tie du moment. SpuUincnU vraiment patriotiiitir* île l'Empereur ; beau mouvement (le rEmpereur.-~Horo*ca|tr touchant «on fil», etc., etc.

Vandndi 24

L’Empereur était sur la politique ; la lecture des derniers journaux arrivés depuis trois jours en a fourni le sujet. En France, l’émigration j des patriotes était nombreuse, rapide, et l'on semblait vouloir la favoriser en ne contisquant pas les biens, etc., etc

L'Empereur croyait voir dans les débats du parlement d’Angleterre l'arrière-pensée du partage de la France; il en était navré. « Tout coeur » vraiment français, disait-il, doit être au désespoir; une immense ma- » jorité sur le sol de la patrie doit ressentir les angoisses de la plus vive 1 « douleur. Ah ! s'est-il écrié, que ne suis-je dans une sphère en dehors . « de ce globe ! Que n’ai-je le pied sur un sol évidemment libre et indé- « pendant; où l'on ne pourrait soupçonner aucune influence d'autrui î « que j’étonnerais le inonde! J'adresserais une proclamation aux F’ran- » çais; je leur crierais : Vous allez finir, si vous ne vous réunissez. I,'o- « dieux, l’insolent étranger va vous morceler, vous anéantir. Relevez- i « vous, Français! fuites masse <i tout prix . ralliez-vous, s’il le faut, mfme « aux Bourbons... car l’existence de la patrie, son salut uvanl tout... » Toutefois il pensait que la Russie devait combattre ce partage ; elle devait avoir à craindre par là l'accroissement et l'agglomération de l’Allemagne contre elle. L’un de nous ayant fait observer que l'Autriche devait s’y opposer aussi, dans lu crainte de n'avoir [Mis un soutien nécessaire contre les entreprises de la Russie, et ayant de plus mentionné qu'elle pourrait vouloir être utile au roi de Rome et s'en servir, l'Empereur a répliqué : » (lui, comme d'instrument de menace peut-être,

« mais jamais comme un objet de bienveillance; il doit leur être trop « redoutable. Le roi de Rouie serait l’homme des peuples, il sera celui | « de l’Italie. Aussi la politique autrichienne le tuera, peut-être pas sous | I « son grand-père, qui est un honnête homme,' mais qui ne vivra pas ! « toujours : ou bien encore, si les mœurs de nos jours n'admettent

« pas un tel attentat, alors ils essayeront d’abrutir ses facultés, ils l'hé- « bêleront; et si enfin il échappait à l’assassinat physique et à l'ussas- « sinat moral, si sa mère et la nature venaient à le sauver de tous ces « dangers, alors!... alors!... a-t-il répété plusieurs fois comme en cher- « chant, alors!... comme alors!... car qui peut assigner les destinées j x d'aucun ici-bas ! »

L’Empereur est retourné de là à l'Angleterre, concluant qu'elle seule était véritablement intéressée à la destruction de la F’rance ; et, dans { l'abondance, la mobilité de son esprit, il s’est mis à parcourir les di-

vers plans qu'elle pouvait suivre. Elle ne devait pas trop accroître lu Belgique, disait-il ; autrement, Anvers lui deviendrait formidable comme sous la France. Elle devait laisser les Bourbons dans le centre avec buit ou dix millions d'habitants seulement, et les environner de princes, ducs ou rois de Normandie, Bretagne, Aquitaine et Provence; de telle sorte que Cherbourg, Brest, la Garonne et la Mediterranée se trouvassent dans des mains différentes. C'était, disait-il, faire rétrograder la monarchie française de plusieurs siècles, faire recommencer les premiers Capets, et ménager aux Bourbons quelques centaines d'années de nouveaux efforts pénibles et laborieux. « Mais heureusement, |>our « en arriver là, remarquait l'Emi>ereur, l'Angleterre devait avoir à sur- « monter des obstacles invincibles : l'uniformité de la division territo- « riale en départements, la similitudedu langage, l’identité de mœurs, « l'universaRé de mon code, celle de mes lycées, et lu gloire, la splen- « deur que j’ai léguées, voilà autant de nœuds indissolubles, d'institu- « lions vraiment nationales. Avec cela, on ne morcelle pas, on ne dissout « pas un grand peuple, ou il se renouvelle et ressuscite toujours. C'est » le géant do l'Arioste, que l’on voit courir après chacun de ses mem- * bres abattus, sa tète même, la replacer et combattre de nouveau. — « Ah ! Sire, a dit alo.rs quelqu’un, la vertu et la puissance du géant « tenaient à un seul cheveu arraché, et si le cheveu vital de la France « devait être Napoléon! — Non, a repris assez brusquemeut l'Empe- « reur, ce ne saurait être; mon souvenir et mes idées survivraient cn- « core. n Et puis, reprenant le sujet, il a dit : « Avec ma France, uu « contraire, l'Angleterre devait naturellement finir par n’en être plus « qu'un appendice. La nature l'avait faite une de nos lies aussi bien que « celles d'Oléron ou de la Corse. A quoi tiennent les destinées des em- « pires ! disait-il. Que nos révolutions sont petites et insignifiantes dans « l’organisation de l’univers 1 Si, au lieu de l'expédition d'Égypte, j'eusse « fait celle d'Irlande; si de légers dérangements n'avaient mis obstacle « à mon entreprise de Boulogne, que pourrait être l’Angleterre aujour- « d'hui? Que serait le continent ? le monde politique? etc. , etc. »

Brutus de Voltaire.

Samedi 25.

Après le dîner, l'Empereur a lu OEdipe, qu'il a extrêmement vanté ; puis Brutus, dont il a fuit une analyse très-remarquable. Voltaire, disait-il, n'avait point entendu ici le vrai sentiment. Les Romains étaient guidés par l'amour de la patrie comme nous le sommes par l'honneur. Or, Voltaire ne peignait pas le vrai sublime de Brutus sacrifiant ses en-

fants, imiljiré scs angoisses paternelles, au salut rte In pairie; il en avait fait on monstre d'orgueil, immolant ses enfants à sa situation présente, à son nom, à su célébrité . Tout le no'iirt rte la pièce, continuait-il, était conçu a l'avenant. Tullie était une forcenée qui mettait le marché à la main pour son lit, et non une femme tendre, dont la séduction et l'influence dangereuse pouvaient entraîner nu crime, etc., etc.

| ÉtabUuementfl franco»» sur le Hcuve Saint •l.aurcnt.— l.'Eni|M-rrur eftl pu gagner l' \ tin rii|tie - Sur h polilii|ue iln raMnel anglai». Carnot au utonieui de l'alMliratkin.

IlinuDr' • 2fl

L'Empereur m'a fait np|>eler vers les deux heures. Sous avons pari couni quelques journaux.

I,es journaux nous apprenaient que son frère Joseph avait acheté rte [ grandes propriétés au nord de l'Etat rte New-York, sur le fleuve Saint- Lnurcnt, et qu’un grand nombre de Français se groupaient autour de lui, de manière il fonder bientôt un établissement. On faisait observer que le choix du lieu semblait être fait dans les intérêts des Êtats-l'nis, j et en opposition à la politique rte l'Angleterre; car, dans le Sud, à In Louisiane, par exemple, les réfugiés n'auraient pu avoir d'autres vues et d'autre avenir que le repos et la prospérité domestique; tandis qu'aux lieux où on les plaçait, il était évident qu’ils devaient devenir bientôt un attrait naturel pour la population du Canada déjà française, et former par la suite une forte barrière ou même un point hostile contre les Anglais, qui en sont encore les dominateurs. L’Empereur disait que cet établissement devait compter en peu de temps une réunion d'hommes très-forts dans tous les genres. S'ils remplissaient leur devoir, ajoutait-il, il sortirait de là d'excellents écrits, des réfutations vie- ' torieuses du système qui triomphe aujourd'hui en Europe. L'Empereur avait déjà eu à l’ile d'Elbe quelque idée semblable.

I)e là il est passé à récapituler tout ce qu'il avait donné aux membres I de sa famille, les sommes qu’ils pouvaient avoir recueillies; elles devaient être très-considérables. Lui seul, remarquait-il, n'avait rien ; s'il se trouvait, avec le temps, posséder quelque chose en Europe, il ne le devrait qu'à la prévoyance et aux combinaisons de quelques amis.

Si l'Empereur eiît gagné l'Amérique, il comptait, disait-il, appeler à lui tous ses proches; il sup|>osait qu'ils eussent pu réaliser au moins quarante millions. Ce point serait devenu le noyau d'un rassemblement j national, d'une patrie nouvelle. Avant un an, les événements de la France, ceux de l'Europe auraient groupé autour de lui cent millions et soixante mille individus, la plupart deceux-ci ayant propriétés, talents

VI K M Oit I A 1.

I i'l instruction. L'Empereur disait qu'il mirait aime à réaliser ce rêve;

| c'eût été une gloire toute nouvelle.

« L’Amérique, continuait-il, était notre véritable asile, sons tous les •

« rapports. C'est un immense continent, d’uneliberté toute particulière.

« Si vous avez de la mélancolie, vous pouvez monter en voiture, courir » mille lieues et jouir constamment du plaisir d'un simple voyageur.

» Vous y êtes l'égal de tout le monde; vous vous perdez à votre gré dans « la foule, sans inconvénients, avec vos moeurs, votre langage, votre « religion, ete., etc. »

L’Em pereur disait qu’il iip pouvait désormais se trouver simple pnrliculier sur le continent de l'Europe; son nom y était trop populaire ; I ' | il tenait trop maintenant par quelque côté à chaque peuple; il était j devenu de tous les pays.

« Pour vous, m'a-t-il dit en riant, votre lot naturel était les pays de » l'Orénoque ou ceux du Mexique. Les souvenirs du bon Las Casas n'y « sont point effacés; vous y auriez eu ce que vous eussiez voulu. Il est « de la sorte des destinations toutes marquées. Grégoire, par exemple,

« n’a qu'à aller à Haïti, on l'y fera pape. »

Au moment de la seconde abdication de l'Empereur, un Américain à Paris lui écrivit - « Tant que vous avez été à la tète d’une nation, tout j » prodige de votre part était possible, toutes Jps espérances pouvaient ;

« être conçues ; mais aujourd’hui rien ne vous est plus possible en Eu- » ropc. Fuyez, gagnez les États-Unis. Je connais le cœur des chefs et les • dispositions de la multitude; vous trouverez là une patrie et devéri- |

« tables consolations. » L'Empereur ne le voulut pas. Il pouvait sans nul doute, h la faveur de la célérité ou du déguisement, gagner Brest, Nantes, Bordeaux, Toulon, et probablement atteindre l'Amérique, mais il ne pensait pas que sa dignité lui permit le déguisement ni la fuite. Il se croyait tenu à montrer à toute l’Europe son entière confiance dans le peuple français et l’extrême affection de celui-ci à sa personne, en traversant son territoire, dans une telle crise, en simple particulier cl ; sans escorte. Enfin , et c’était par-dessus tout ce qui le dirigeait en cet instant critique, il espérait qu'à la vue du danger les yeux se dessilleraient, qu’on reviendrait à lui, et qu'il (Hiurrait sauver la patrie. C’est ! ce qui lui fit allonger le temps le plus qu'il put à la Malmaison, c’est ce | qui le fit retarder beaucoup encore à Uocbcfort. S'il est à Sainte-Hélène, ,

| c’est à ce sentiment qu'il le doit; jamais il ne put se séparer de cette I pensée. Plus tard, quand il n'y eut plus d'autre ressource que d'accepter l'hospitalité du Bellirophoi i, peut-être cp ne fut pas sans une espèce de I

DE SAINTE-IIÉI.ÈNE. 5#S

secrète satisfaction intérieure (|ii'il s'y voyait irrésistiblement amené par la force des choses : être en Angleterre, c'était ne |uis être éloigné de la France. Il savait hiën qu'il n'y serait pas libre, mais il espérait être entendu ; et alors que de chances s'ouvraient à la nouvelle direction qu'il pourrait imprimer! « Les ministres anglais, ennemis de leur patrie ou « vendus il l'étranger, disait-il, ont trouvé ma seule personne encore trop » redoutable. Ils ont pensé que ma seule opinion dans Londres eût été « plus que l’op|Nisition tout entière, qu'il leur eût fallu changer de sys- « tènte ou quitter leurs places ; et, plutôt que de céder à un changement « et pour conserver leurs places, ils ont lâchement sacrifié les vrais inté- « rèts de leur pays, le triomphe, la gloire de ses lois, la paix du monde, « le bonheur de l'Europe, la prospérité, les bénédictions de l'avenir. »

Le soir, l'Empereur s'est trouvé revenir sur les indécisions qu'il avait éprouvées avant de prendre un |>arti définitif après Waterloo.

Son discours à ses ministres, en agitant l'abdication, fut la prophétie littérale de ce que nous avons vu depuis. Carnot fut le seul qui sembla le comprendre. Il combattit cette alMlieation, qui. selon lui, était le coup de mort de lu patrie; il voulait qu'on se défendit jusqu'à extinction, eu désespérés. Il fut le seul de son avis; tout le reste opina pour l'abdication.

Elle fut résolue, et alors Carnot, s'appuyant la tète de ses deux mains, se mit â fondre eu larmes.

Dans un autre* endroit l’Empereur disait : « Je ne suis pas un dieu ; je \

| « ne pouvais pus faire tout à moi seul ; je ue pouvais sauver la nation ;

! | « qu’avec elle-même. J'élais bien sûr que le peuple avait ce sentiment : j

» aussi souffre-t-il aujourd'hui sans l'avoir mérité. C'est la tourbe des « intrigants, ce sont les gens à titres, à emplois, qui ont été les vrais | » coupables. Ce qui les a séduits, ce qui m'a perdu, c’est lu douceur du « système de 1814, la l)énignité de la restauration ; ils ont cru à sa ré- " pétition. Le changement du prince était devenu poureux une mauvaise j » plaisanterie. Il n'yena pas un qui n’ait cru demeurer tout cequ'il était ? « en me voyant remplacé par Louis XVIII ou par tout autre. Dans celle

■ grande affaire, ces hommes malhabiles, avides, égoïstes, ne voyaient « qu'une compétition qui leur importait peu, et ne songeaient qu'à leurs

« intérêts individuels, lorsqu'il s’agissait d'une guerre de principes à 1 ™ mort qui devait les dévorer tous; et puis pourquoi le dissimuler? j

« convenons-en, j'avais élevé et il s'est trouvé dans mon entourage de » fiers misérables. » F.t se tournant vers moi, il a ajouté : « Et ceci encore * n'est pus pour votre faubourg Saint-Germain ; son affaire est une autre

■ question. Ceux-là ne sont pas sans pouvoir fournir quelque espèce d'ex- j « ense. Lors du premier renversement, en 1814, les grands traîtres ne

« sont pus partis de là. Je n'eus pas trop à m'en plaindre, et, à mon re- « tour, ils ne me devaient plus rien. J'avais abdiqué, le roi était revenu ;

I " ils étaient retournés à leurs premières affections. Ils avaient recoin - J « mencé un nouveau bail, etc., etc. »

Étal de riiuluslric en France.— Sur le» |.liy*i->in>iiiii'*

L'Empereur a marché vers l'extrémité du Ixiis, en attendant que la calèche vint nous prendre. La conversation est tombée sur l'état de l'ini dustrie en France. L'Empereur l'avait portée, disait-il, à un degré in- ' connu jusqu'à lui ; et on ne le croyait pas en Europe, même en France. Les étrangers en ont été grandement surpris à leur arrivée. L'abbé de j 1 Montesquieu, disait-il, ue revenait pas d’en avoir les preuves en muin lors de sou ministère de l'intérieur.

L'Empereur était le premier en France qui eût dit : d'abord l'agricul- i ture, puis l’industrie, c’est-à-dire les manu factures; enlin le commerce qui ne doit être que la surabondance des deux premiers. C'était encore j lui qui avait défini et mis en pratique d'une manière claire et suivie les ! intérêts si divergents des manufacturiers et des négociants. C'était à lui j qu'on devait la conquête du sucre, de l'indigo et du coton. Il avait pro- ! j posé un million pour celui qui parviendrait à filer, par mécanique, le lin

cumnie le colon, et il ne doutait pas que ce résultat n'eût été obtenu, et que lu fatalité des circonstances eût seule empêché de consacrer celte magnifique découverte, etc., etc. (Effectivement elle avait été obtenue dans la Belgique. )

Les ennemis de notre propre bien, la vieille aristocratie, disait-il, s'était perdue en mauvaises plaisanteries, en frivoles caricatures sur tous ces objets ; mais les Anglais, qui sentaient le coup, n'en riaient point, et en demeurent encore affectés aujourd'hui.

Quelque temps avant le dîner, l'Empereur était souffrant ; il attribuait sa situation à de mauvais vin nouvellement arrivé. Et à propos de vin , il me racontait que Corvisart, Berthelet et autres chimistes et médecins j lui avaient souvent recommandé et répété, 5 lui qui était si éminemment exposé, que si jamais en buvant il lui arrivait de trouver le moindre mauvais goût il du vin, il devait le cracher il l'instant.

IV; là , la conversation l'a conduit à s'étonner du caractère de quelqu'un dont les traits étaient un vrai contraste avec ce caractère. « Cela « prouve, disait-il, qu'on ne doit pas prendre les hommes h leur visage ; '

» on lie les connaît bien qu'à l'essai. Que de figurtjs j'ai eues à juger dans « ma vie! que d'expériences j'ai pu faire! que de dénonciations, que de •• rapports j'ai entendus! Aussi m'étais-je fait la loi constante de ne plus « me laisser influencer jamais pur les traits ni par les paroles. Néan- « moins il faut convenir que les traits fournissent parfois de bizarres » rapprochements! Par exemple, eu considérant notre Monseigneur (le gouverneur), qui ne trouve du chai- tigre dans scs traits? Autre exem- | '•! pie : J'avais quelqu'un en service intime auprès de moi ; je l'aimais » beaucoup, et j'ai été obligé de le chasser, parce que je l'ai pris plu- « sieurs fois la main dans le sur, et qu’il volait par trop impudemment :

« ch bien ! qu'on le regarde, on lui trouvera un ail de pie. »

A ce sujet, je citais Mirabeau, qui, en |uirlunl du visage d'un membre | distingué de nos diverses législatures, le sénateur Pastoret, disait : « Il j y a du ligre et du veau, mais le veau domine. » Ce qui a beaucoup fait rire Napoléon, parce que cela, remarquait-il, était exactement vrai.

I/Empereur , levant le caunp «iiglai*.

Mjr.l, •».

L'Empereur est sorti vers les deux heures. Le temps était fort doux et ! fort agréable. Nous avons été en calèche près d'une heure. Il avait d'il- j bord été question d'aller à cheval ; l'Empereur en sent le besoin pour su santé, mais il semble y porter un dégoût extrême : il ne saurait, dit-il, tourner sur lui-même de la sorte; dans nos limites il se croit dans un

598 MÉMORIAL i)F. SAINTE - II ÉL F. NE.

manège, il on a dos nausées. Cependant, au retour, nous sommes venus à bout de l’y déterminer. Il nous nvait tous auprès de lui; nous avons gagné la crête du prolongement de la montagne des Chèvres qui sépare l'horizon de la ville d'avec celui de Longwood (coir la carie). Nous sommes revenus en passant sur le front du camp ; c'était la seconde fois depuis notre séjour à I.ongwood. Tous les soldats, quelles (pie fussent leurs occupations, ont tout quitté, et sont accourus spontanément pour former la haie. « Quel soldat européen, disait l'Empereur à ce sujet, « n'est pas ,ému à mon approche! » Et c'est parce qu'il le savait qu'il évitait soigneusement ici de passer devant le camp anglais, dans la crainte qu’on ne l'aceusàt de vouloir provoquer ce sentiment. Cette petite course et la fatigue quelle a causée ont été agréables à tout le monde. Nous étions de retour à cinq heures. L'Empereur trouvait la journée bien longue : depuis quelque temps il ne dicte plus. Il a aperçu des espèces de quilles façonnées pur les gens pour leur usage ; il les u fait apporter, et nous avons fuit une partie. J'y ai perdu contre l'Empereur un na|>oléon et demi, qu'il m'a bien fait payer, pour les jeter au valet de pied qui nous, servait la houle.

/ jr/t

epi is longtemps l'Empereur se promet, choque soirée, il notre sollieitalion, de monter ù cheval le lendemain de bon matin ; mais, an moment d'exécuter ee projet, il ne s'en trouve plus le courage. Aujourd'hui il était donc au jardin dès huit heures et demie ; il m'y a fait appeler. La conversation est tombée sur la Corse, et y est demeurée plus d’une heure. « La [Mit rie est toujours chère, disait-il ; Sainte-Hélène même « pourrait l'être à ce prix. » La Corse avait donc mille charmes; il en détaillait les grands traits, la coupe hardie de sa structure physique. Il disait que les insulaires ont toujours quelque chose d'original, parleur

l a Cône cl le paya natal.— Paiolra de Paoll.— Magnanimité <ln Madame litre. - Lucien dnllnt a la Cône. -Cour du Cnnuil. — Madame de chevmiae. - lettre de Madame Mtre.

fiftll MK SI O lit Al.

isolement, qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu'éprouve le continent; que les linhitnnts des montagnes ont une énergie de enractère et une trempe d'âme <|iii leur (“St toute parlieulière. Il s'arrêtait sur les charmes de la terre natale : tout y était meilleur, disait-il ; il n'était pas jusqu’à l'odeur du sol même; elle lui «H suffi pour le deviner les yeux fermés; il ne l'avait retrouvée nulle part. Il s'y voyait dans ses premières années, à ses premières amours ; il s'y trouvait dans sa jeunesse, au milieu des préeipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes, les gorges étroites; recevant les honneurs et les plaisirs de l'hospitalité; parcourant la ligne des parents donllesquerelles et les vengeances s’étendaient jusqu'au septième degré, line tille, disait-il, voyait entrer dans la valeur de sa dot le nombre de ses cousins, il se rappelait avec orgueil que n'ayant que vingt ans, il avait fait partied'unc

■ grande excursion de l’aol i à Porte di Nuovo. Son cortège était nombreux; plus de cinq cents des siens raccompagnaient à cheval ; [Napoléon mar-

chait à ses côtés; l’aoli lui expliquait, chemin faisant, les positions, les lieux de résistance ou de triomphe de la guerre de la liberté. Il lui détaillait celle lutte glorieuse; et sur les observations de son jeune

DK SAINTE-!! EL E N E.

compagnon, le caractère qu'il lui avait laissé apercevoir, l'opinion qu'il lui avait inspirée, il lui dit: U Napoléon! lu n'as rien de moderne ! tu appartiens tout à fait à Plutarque.

Quand Paoli voulut livrer son Ile aux Anglais, lu famille lloi)a(mrte demeura chaude à la tète du parti français, et eut le fatal honneur devoir intimer contre elle une marche des habitants de file, c'est-à-dire d'étre attaquée parla levée en niasse.

« Douze ou quinze mille paysans, disait l’Empereur, fondirent des « montagnes sur Ajaccio ; notre maison fut pillée et brûlée, les vignes « perdues, les troupeaux détruits. Madame, entourée d'un petit nombre

• de fidèles, fut réduite à errer quelque temps sur la cote, et dut gagner « la France. Toutefois Paoli, à qui notre famille avait été si attachée, et « qui lui-mème avait toujours professé une considération particulière « pour Madame, Paoli avait essayé près d'elle la persuasion avant d'em- « ployer la force. Dénoncez à votre opposition, lui avait-il fait dire, elle « perdra vous, les vôtres, votre fortune ; les maux seront incalculables, « rien ne pourra les réparer. » En effet, l’Empereur faisait observer que sans les chances que lui a procurées la révolution, sa famille ne s'en serait jamais relevée. « Madame répondit en héroïne, et comme eût « fait Cornélie, disait Napoléon, qu'elle ne connaissait pas deux lois,

• qu'elle, ses enfants, sa famille, ne connaissaient que celle du devoir « et de rjionneur. Si le vieil archidiacre Lucien eût vécu, ajoutait « l'Empereur, son cuuir eût saigné à l'idée du péril de ses moutons, « de ses chèvres et de ses bo-tifs, et sa prudence n'i-ùt pas manqué de « conjurer l'orage. »

Madame, victime de son patriotisme et de son dévouement à la France, crut être accueillie à Mnrseilleen émigréede distinction; elle s'y trouva jierdue, à peine en sûreté, et fut fort déconcertée de ne trouver le patriotisme que dans les rut-s et tout a fait dans la lunir.

Napoléon, dans sa jeunesse, avait écrit une histoire de la Corse, qu'il adressa à Publié Hat nnl, ce qui lui valut quelques lettres et di-s distinctions (lutteuses de la part de cet écrivain, alors l'homme à la mode. Cette histoire s’est |H-rdue.

L’Empereur nous disait /fut-, lors de la guerre de Corse, aucun des Français qui étaient venus dans Pile n’en sortait tiède sur le caractère de ces montagnards ; les dns en étaient pleins d'enthousiasme, les antres ne voulaient y voir quocles brigands.

A Paris, on avait dit au Sénat que la France avait été chercher un ■naître chez un peuple dont les Domains ne voulaient pas pour esclaves.

7 ri

* Ce sénateur a pu vouloir m'injurier, disait l'Empereur, mais il faisait j , " là un grand compliment aux Corses. Il disait vrai ; jamais les Romains

« n'aelietaient d'esclaves corses; ils savaient qu'on n'en pouvait rien « tirer; il était impossible de les plier à la servitude. »

Lors de lu guerre de la liberté en Corse, quelqu'un proposa le siugu- j lier plan de couper ou de briller tous les châtaigniers, adont le fruit fai- I sait la nourriture des montagnards : « Vous les forcerez, disait-il, à i « descendre dans la plaine vous demander la paix et du pain. •Heureusement, disait l'Empereur, que c’était deces plans inexécutablesqui ne sont quelque chose que sur le papier. Par un sentiment contraire. Napoléon, dans ses premières années, déclamait constamment contre les chèvres, [ : qui sont nombreuses dans l'ile, et causent de grands dégâts aux arbres, j Il voulait qu’on les extirpât entièrement. Il avait à ce sujet des prises terribles avec le vieil archidiacre son oncle, qui on possédait de nombreux troiqieaux et les défendait en patriarche. Dans sa fureur, il reprochait à son neveu d'ètrc un novateur, et accusait les idées philosophiques du péril de ses chèvres.

Paoli mourut fort vieux à Londres ; il vit Napoléon Premier Consul et Empereur, et le chagrin de celui-ci est de ne pas l'avoir rappelé près de lui. « C'eût été line grande jouissance pour moi, un vrai trophée, di- " sait-il ; mais, entraîné |iar les grandes affaires, j’avais rarement le I " temps de me livrer à mes sentiments personnels. •

Au retour de l'Empereur, en 181 ’i, Joseph, à l'arrivée de Lucien à )

Paris, conseilla à l'Empereur de l'envoyer gouverneur général en Corse : j

; cela avait même été résolu ; l'importance et la' précipitation des événements l’ont empêché. S'il en avait été ainsi, disait l'Em|»ereur, il y fût i demeuré le maître ; cela eût offert de grandes ressources à nos patrio- ! tes persécutés. A combien de malheureux la Corse u'eùt-elle pas servi I d'asile! I)u reste, il répétait qu'il avait peut-être fait une faute, en abdiquant, de ne pas s’ètre réservé la souveraineté de la Corse, avec quelques millions de la liste civile ; de n'avoir pas emporté ce qu'il avait de précieux, et gagné Toulon, d'où rien n'eût pu gêner son |>assage; qu'a- ■ | lors il se fût trouvé chez lui ; la population eût été sa famille ; il eût disposé de tous les bras, de tous les coeurs. Trente mille, cinquante mille alliés n’auraient pu le soumettre. Aucun d'eux n'eu eût voulu prendre la charge; mais c'est précisément cette position même si heureuse qui l’a retenu. 11 n’avait pas voulu qu'on eût pu dire que dans le naufrage du peuple français, qui lui était visible, lui seul avait eu l’art de gagner | le port.

DE SAINTE-HÉLÈNE. fil»-»

On lui racontait alors qu’il avait couru dans le monde qu'il eût été le maître en I K l i d'avoir la Corse au lieu de l’ilc d'Elbe. « Sans doute, di- > « sait l'Empereur, et quand on saura bien les alïaircs de Fontainebleau,

| « on sera bien surpris! J'eusse pu alors me réserver ee que j'eusse voulu;

» l'humeur du moment me décida pour l'Ue d'Elbe. Toutefois, si j'avais « eu la Corse, il est à croire «pie le retour de ISIS n'eiit pas été tenté.

» A File d'Elbe même, ce n'est qu’en gouvernant mal, qu’en n’nccom- | | « plissant pas vis-à-vis de moi les engagements stipulés qu’on a prononcé \ j j « mon retour. »

Nous avons alors rap|ielé à l'Empereur sa première intention de monter à cheval; il nous a dit qu’il aimait mieux causer et marcher. Il a demandé son déjeuner, à la suite duquel nous sommes demeurés long- !

| temps à parler de l'ancienne cour, de la noblesse qui la composait, de j i ses prétentions, des carrosses du roi, etc., et tout cela se comparait à ,

I mesure avec ce qu’avait créé l'Empereur.

De là il est remonté à l'époque de son consi&it et aux grandes diffij eultés qu'avait présentées l'espèce de cour qu'il s’agissait alors de composer. l,e Premier Consul, en arrivant aux Tuileries, succédait à d«‘s I orages, à des temps, à des mœurs qu’il était résolu de faire oublier.

Mais il avait toujours été aux armées; il arrivait d'Égypte, il avait quitté la France jeune et sans expérience. Il ne connaissait personne, et c'est ce «pii lui causa d'abord un grand emluirras. Lebrun fut pour lui, dans ces premiers moments, une espèce de tuteur fort précieux. Les hampiiers ou faiseurs d'affaires étaient alors ceux «pii donnaient le ton ; à peine le Consul était-il nommé, que plusieurs s'empressèrent d’offrir des prêts considérables. Ce dévouement ne semblait que généreux, mais renfermait d’arrière-espérances. C’étaient en général des gens mal famés; ils [ furent refusés.

Le Premier Consul avait une répugnance naturelle contre les faiseurs d'affaires; il s'était fait un devoir, disait-il, de montrer d’autres principes que ceux du temps du Directoire. Il voulait que la probité devint le premier ressort et le caractère de son nouveau gouvernement. Le Consul se vit aussi presque aussitôt entouré de femmes de fournisseurs : elles étaient tontes charmantes et de la dernière élégance; ces deux circonstances semblaient être de rigueur parmi tous les faiseurs d'affaires et entrer pour beaucoup dans leurs spéculations. Mais le sévère j Lebrun était là |tour éclairer son jeune Télémaque. Il fut résolu de ne pas les admettre dans la société des Tuileries. Toutefois on n’était pas sans emluirras pour la composer ; on ne voulait pas de nobles, pour ne

M É M O II I A 1

MM

pas effaroucher les opinions publiques: on nevoulait|)nsilc faiseurs d'affaires, nlin de relever les mœurs nouvelles ; il ne restait pas grand'chosc : aussi fut-ce d'abord pendant quelque temps une espèce de lanterne musique fort mêlée et très-changeante. Cependant cette réunion eut bientôt sa couleur, son ton, son mérite. >

A Moscou, le vice-roi trouva une correspondance de la princesse Dolgoroweki, qui avait habité Paris à celle époque. Elle parlait fort bien des Tuileries dans ses lettres. Elle disait que ce n'était pas précisément j une cour, mais que ce n'était pus non plus un camp; que c'était une ! autorité, une tenue toute nouvelle ; que le Premier Consul n'avait pas le chapeau sous le bras ni l'épée d'acier, il est vrai, mais que ce n'était |ws non plus un homme à sabre,' etc., etc. « Et, continuait l'Empereur,

! « voilà pourtant ce que sont les hommes et les rapports; c'est sur de pa-

« reilles expressions, mais mal présentées, que la princesse Dolgorowcki » a dii être fort maltraitée par moi. Je dois lui avoir donné l’ordre dans » le temps de quitter la France; nous la supposions mauvaise, et nous « étions, comme on le voit, dans l'erreur. Madame Grant, dont le mi- « nistre des relations étrangères n’avuit point encore fait sa femme, a « Iieaucoup contribué à nous aliéner les Russes. »

1,'Empereur disait qu'au retour de l’ilc d'Elbe, il aurait éprouvé moins d'embarras pour composer sa société. « Elle était même toute trouvée,

« ajoutait-il, dans ce que j'appelais mes veuves : la duchesse d'Istrie,

» madame Duroc, mesdames Régnier, Legrand et toutes les antres veuves - de mes premiers géuéruux. Je disais aux princesses qui me deman- » fiaient comment recomposer leur cour de suivre mon exemple. Rien « n’était plus naturel, plus beau, plus moral. Elles étaient encore jeunes,

« et pourtant déjà formées nu monde; dans le nombre il s'en trouvait « même de charmantes etde fortaimables : la plupart auront été ruinées;

» plusieurs, dit-on, se remarient et changent de nom, de sorte que de « tant de fortunes et de tant d’élévations fondées par moi, tout, jusqu'aux » noms mêmes, disparaîtra peut-être. S’il en était ainsi, ne donneront-ils « pas l'occasion de dire qu’il fallait après tout qu’il y eût un vice radical « dans les choix que j'avais faits ? Ce serait, du reste, tant pis pour eux ;

« ils ne feront là que ménager un triomphe et des insolences à la vieille « aristocratie. »

Nous sommes revenus à lui rappeler la course à cheval ; nous y tenions, parce que nous savions que sa santé en dépendait, mais il n’y n pas eu moyen. « Nous sommes bien ici, a-t-il dit, bâtissons-y trois « tentes, etc., etc. » Et la causerie n continué sur le faubourg Saint-Ger-

muin, l'hôtel du f.uynes, qu'il en disait In métropole ; et il a raconté l’exil de madame de Clievrensc. 11 l’avait menacée maintes fois, et pour des torts réels, pour de véritables insolences, assurait-il. Un jour, j poussé à bout, il lui avait dit : « Madame, dans vos maximes et dans j ! « vos doctrines féodales, vous vous prétendez les seigneurs de vos terres ;

| « eh bien! moi, d’après vos principes, je médis le seigneur de lu France,

!» et Paris est mon village. Or, je n’y souffre personne qui veuille m’y i ! « déplaire. Je vous juge par vos propres lois; sortez-en, et n’y rentrez : • jamais. • L’Empereur, en l’exHant, s’était promis d’étre inflexible pour son retour, parce qu’il avait beaucoup supporté avant de punir, et qu’il fallait, disait-il, un exemple sévère qui épargnât le besoin de le répéter sur d’autres, ("était là un de ses grands principes.

Je disais à l’Empereur que j'avais été fort suuvent à l' bétel de Luynes, que j’avais beaucoup connu madame de Chcvrcusc et sa belle-mère, à laquelle je demeurais toujours fort attaché. Celle-ci avait fait preuve d’une rare et constante affection pour sa belle-fille, ayant voulu partager son exil et l'ayant suivie dans tous ses voyages. Dans ma mission en i lllyric, je les rencontrai de nuit dans une auberge au pied du Simplon,

| et ce fut pour elles une véritable joie, une bonne fortune inattendue que de pouvoir se procurer au milieu du désert les plus petits détuils de Paris et de la cour : c’était l'avidité de Fouquet aux récits de Lauzun ; car l’éloignement de la copitale était devenu pour elles une véritable I mort, et elles cil étaient nu désespoir.

Enfin j'ajoutais que j'avais vu l'hôtel de Luynes pendant longtemps sinon conquis, du moins calmé, et peut-être moins qu’indifférent. Les désastres inattendus avaient tout réveillé.

Quant à madame de Chcvrcusc, jolie, spirituelle, aimable, presque ] un peu plus que bizarre, elle avait été sans doute poussée par l'appùt de lu célébrité et par l'essaim doses courtisans ou de ses adorateurs: « J’cn- « tends, reprit l'Empereur, elle espérait recommencer la Fronde; mais » moi je n'étais |ws un roi mineur. »

Le brick le Musquito, parti d'Angleterre le 22 mars, est arrivé avec les journaux français jusqu'au S mars, et ceux de Londres jusqu’aux 21 . Rentrant dans son cabinet, l'Empereur m’a dit de le suivre. 11 y a lu le Journal des Débats. Pendant cette lecture, il m’a été remis de la part du grand maréchal, pour l'Empereur, une lettre venant de l’Europe. Je la lui ni remise; il l’a lue une fois, a soupiré; il l’a relue encore, l’a déchirée et jetée sous la table : elle était arrivée ouverte!... 11 s’est remis à sa lecture des journaux, puis, s’interrompant tout ù coup nu bout de

M É M » Il I A I.

quelques minutes, il m'a dit : « C'est de la pauvre Madame; elle se porte « bien, et veut venir me’ joindre !... » Et il s’est remis ù lire. Ces nouvelles, les premières qui fussent parvenues ù l'Empereur sur sa famille, étaient de la main du eardinal Feseh, et 1'F.mpereur se montrait visiblement blessé de les avoir reçues ouvertes.

Iülorcan.— «icorst**.— PlclM'Kni.— Opinion du camp de Boulogne, de Pari*.— llanUreuil.

Jcmli 30

I.'Enipereur est sorti sur les deux heures. Nous nous trouvions tous autour de lui ; il est revenu sur les journaux des Débats, sur les statues '• ; que les papiers annonçaient devoir être élevées ù Moreau elù Pirhegru. ! i > A Moreau, disait-il, dont la conspiration de 1803 est aujourd'hui si '

I « bien prouvée ! à Moreau, qui en 1813 est mort sous lu bannière russe!

" ù Pichegru, coupable d'un des plus grands crimes que l'on connaisse; « un général qui s'est fait battre exprès, qui a fait tuer ses soldats de « connivence avec l'ennemi! Et après tout, continuait-il, comme l'bis- « loire n'est guère que ee que répètent les hommes, à force de répéter « que ce sont de grands hommes qui ont bien mérité de leur pays, ils « Uniront par passer pour tels, et leurs adversaires ne seront plus que • des misérables. •

temps de leneures et n ignorance; qu mijotinl nui la quantité a noies et de monuments publics, l'impression. In gravure cl l'universalité des lumières feraient toujours ressortir la vérité pour ceux qui voudraient In connaître, que chaque parti aurait ses historiens, à l'aide desquels rhominc sage pourrait toujours porter un jugement impartial.

L'Empereur alors n repris toute l'affaire de Moreau, Georges et Piehegru, dont j'ai déjà parlé et dont j'ai promis plus tard les détails ; il a dit aujourd'hui que celui qui confessa les premières indications désigna, sans pouvoir la nommer, une personne ii laquelle Georges et les autres chefs ne parlaient que chapeau bas, avec beaucoup d'égards et de res|iect. On présuma d'abord que ce devait être le duc de (terri, l'n instant on pensa que cela avait pu être l'apparition momentanée du duc d'Enghicn. l'n des conspirateurs, que la mélancolie suisit dans sa prison, déchira le voile sans intention. Il se pendit |>cu de jours après son arrestation; ojt accourut au bruit, on le délivra, mais la nature avait repris ses droits : gisant sur son grabat, et dans la crise qu'il venait d'éprouver, il répétait des imprécations contre Moreau, l'accusait d'avoir appelé trailrcusemcn! un lion nombre d'honnêtes gens, de leur avoir promis une grande assistance, et de n'avoir |>ersonne; il nommait aussi Georges et Piehcgru. Ce furent les premiers soudons qu'on eut contre Moreuu, les premiers indices contre Piehcgru ; on n'avait pensé jusquelà ni à l'un ni à l'autre. Ce fut alors que ltéal, qui était accouru à celle espèce de confession de. mort, pnqiosn au Consul d'arrêter Moreau.

« La crise était des plus fortes, disait l'Empereur; l'opinion publi- •« que fermentait, on calomniait la sincérité du gouvernement sur la « conspiration dont il parlait, sur les conspirateurs qu'il dénonçait. Ils «étaient ou nombre d’environ quarante que le gouvernement aflirmait « être dans Paris. On en publia les noms, et le Premier Consul mit son « honneur à s'en suisir. Il manda Bessières, et commanda que su garde « entourât Paris et gardât ses murailles. Pendant six semaines pér- « sonne ne sortit plus de Puris sans des motifs précis et autorisés. Tous « les esprits étaient sombres ; mais chaque matin le Moniteur annonçait « la capture d'un, deux ou trois des individus mentionnés. L'opinion « tourna, elle me revint, et l'indignation croissait à mesure qu'on sai- « sissait des conspirateurs. Il n'cu échappa pas un seul, tons furent « arrêtés. »

Les pupicrsdu temps disent comment le fut Georges, qui 11c succomba qu'après avoir tué deux hommes. Il |iarait qu'il avait été trahi par son

On lui faisait observer qu'il ne pouvait en être ainsi que dans les

Quant :i Pichegru, il fut victime île lu plus infime trahison. « C'esl «vraiment, disait l'Empereur, la dégradation de l'humanité; il Tut « vendu par son ami intime, eet homme, disait l'Empereur, que je ne « veux pus nommer, tant son acte est hideux et découlant. » El ici nous lui apprîmes que ee nom était dans le Moniteur, ce qui l'étonna. « Cet « homme, eonlinun-t-il, ancien militaire, et qui depuis a fait le négoce « ù Lyon, vint offrir de le livrer pour 100,000 écus. Il raconta qu'ils « avaient soupe la veille ensemble, et que Pichegru, se lisant chaque j « matin dans le Moniteur, et sentant approcher sa destinée, lui avait dit :

« ■ — Mais si moi et quelques généraux nous allions résolument nous pré- « senternu front des troupes, ne les enlèverions-nous pus ? — Non, lui dit « son ami, vous ne vous douiez pas de la France ; vous n'auriez |tas un «seul soldat. Et il disait vrai. La nuit venue, l'infidèle ami conduisit « les agents de police ù la porte de Pichegru, leur détailla les formes « de lu chambre, ses moyens de défense. Pichegru avait des pistolets « sur sa table de nuit, la lumière était allumée: il dormait. On ouvrit « doucement In porte avec de fausses clefs, que Failli avait fait faire «exprès; on renversa la table de nuit, la lumière s'éteignit, et l'on

(i08 MÉMORIAL

camarade, qui conduisait le cabriolet où ils étaient ensemble l'un et l'autre.

„ sc colleta avec Pichegru, réveille en sursnnl. Hélait très-fort; il fallut « le lier et le transporter nu. Il rugissait comme un taureau. »

De là l'Empereur est passé a dire ‘qu'en arrivant au consulat il avait eu à cœur d’apaiser les départements de l'Ouest. Il avait fait venir la plupart des chefs; il en avait ému plusieurs, et avait, disait-il, fait verser des larmes à quelques-uns nu nom de la patrie et de la gloire. Georges eut son tour ; l'Empereur dit qu'il lata toutes ses libres, parcourut toutes les cordes; rc fut en vain : le clavier fut épuisé sans produire aucune vibration. Il le trouva constamment insensible a tout sentiment vraiment élevé; Georges ne se montra que froidement avide du pouvoir, il en demeurait toujours à vouloir commander scs cantons. I.e Premier Consul, après avoir épuisé toute conciliation, prit le langage du premier magistrat. Il le congédia en lui recommandant d'aller vivre chez lui tranquille et soumis, de ne pas se méprendre surloutà la nature de la démarche qu'il venait de faire eu cet instant, de lie |uis attribuer à faiblesse ce qui n’était que le résultat de sa modération et de sa grande | j force; qu'il se dit bien et répétât à tous les siens que, tant que le Premier Consul tiendrait les rênes de l'autorité, il n'y aurait ni chance ni salut pour quiconque oserait conspirer. Georges s'en lut, et la suite a | prouvé que ce n’était pas sans avoir puise dans cette conférence quelque estime pour celui qu'il ne cessa de vouloir détruire.

eepta (fes»Miariots et îles effets dans lesquels étaient les papiers de Morenu qu'on renvoyait à sa veuve en Angleterre. L’une de ces lettres était de madame Moreau elle-même, qui avait écrit à son mari de laisser là

fit»

Moreau était le point d'attraction et de ralliement qui avait attiré la nuée de conspirateurs qui vint de Londres fondre sur Paris. Il parait que Lajollais.son aide de camp, les avait trompés en leur parlant au nom de Moreau, et en leur disant que ce général élaitsùr de toute la France et pouvait disposer de toute l'armée. Moreau ne cessa de leur dire, à leur arrivée, qu'il n'avait personne, pas même ses aides de camp; mais que, s'ils tuaient le Premier Consul, il aurait tout le monde.

Moreau, livré à lui-mème, disait l’Empereur, était un fort bon homme, qu'il eût été facile de conduire ; c'est ce qui explique ses irrégularités. Il sortait du palais tout enchanté, il y revenait plein de liel et d'amertume ; c'est qu'il avait vu sa belle-mère et sa femme. Le Premier Consul, qui eût été bien aise de le rallier à lui. se raccommoda une fois à fond ; mais cela ne dura que quatre jours. F.n effet, depuis on essaya maintes fois de les rapprocher. Napoléon ne le voulut plus. Il prédit que Moreau feraitdcs fautes, qu'il se perdrait ; et certes il ne pouvait le faire d'une manière qui justifiât [dus complètement la prédiction du Premier- Consul et le servit davantage.

V Witlemberg, quelques jours avant la bataille de I.eipsick. on inler-

scs hésitations, son insignifiance liabilucltc, et de savoir prendre hardiment un parti ; de faire triompher le légitime, celui des Bourbons. Moreau répondait à cela, peu de jours avant sa mort, qu'elle le laissât tranquille avec ses ehimèrcs. « Me voila bien rapproché de la France, !

» lui mandait-il, bien à même de prendre de bonnes informations....

» Eh bien ! on m'a fait donner dans un véritable guêpier. «

L'Empereur fut au moment de faire imprimer ces papiers dans le Moniteur; mais il existait encore en France quelques personnes aveu- !

I glément tenaces sur l'opinion qu'elles avaient toujours conservée de ; | Moreau, s'obstinant à le regarder comme une victime de la tyrannie.

La contre-révolution n’avait pas encore permis qu’on vint se vanter de ses actes désavoués jusque-là, et on réclamer la récompense. La circonstance d’inimitié personnelle arrêta l’Empereur. Il ne trouva pas qu'il fût bien de lu réveiller ù son avantage, et de flétrir un homme qu'un boulet venait de frapper sur le champ de bataille.

Le grand procès de Moreau et de Pichegru fut fort long et agita grandement l'esprit public. Ce qui vint ajouter encore à l'éclat de cette affaire et ù la crise, remarquait Napoléon, fut de se trouver compliquée avec l'affaire du duc d'Enghien, qui vint à la traverse. » Les hommes » d’Etat, disait l'Empereur, m'ont reproché une grande faute dans ce « procès, et l'ont comparée à celle de Louis XVI dans l’affaire du collier,

« qu'il mit entre les mains du Parlement, au lieu de la fuire juger par » une commission. Selon ces hommes d'État, j'aurais du mécontenter " de livrer les coupables à une commission militaire, c'eût été terminé « en deux fois vingt-quatre heures ; je le pouvais, c'était légal, et l’on i j » ne m’en eût pas voulu davantage; je ne me serais pas exposé aux « chances que je courus. Mais je me sentais un pouvoir tellement indéi - terminé, j’étais eu même temps si fort en justice, que je voulus que - le monde entier demeurât témoin. Aussi les ambassadeurs, les agents « de toutes les puissances assistèrent- ils constamment aux débats! » Quelqu'un alors lit observer à l’Empereur que le jwrti qu'il avait pris se trouvait bien heureux aujourd'hui, et pour l’histoire, et pour sou caractère. Il existait par là, disais-je. trois volumes de pièces autheni tiques du procès.

L’n de nous, qui servait alors à l'armée de Boulogne, disait que tous ces événements, même celui du duc d'Enghien, y avaient paru en règle ; qu’ils y avaient été tous adoptés, et que sa surprise avait été grande, revenant quelques mois après à Paris, d'y trouver l'exaspération qu'ils y avaient créée.

L'Empereur convenait qu'elle avait été extrême, surtout eelle causée parla mort du duc d'Enghien, sur laquelle niêrnb encore aujourd’hui en Europe on semblait, disait-il, juger aveuglément et avec passion. Il énumérait de nouveau son droit et ses raisons ; il a fait passer en revue les nombreuses tentatives pratiquées sur sa personne. Il remarquait que pourtant il devait ù lu justiee de dire qu'il n’avait jamais trouvé Louis XVIII dans une conspiration directe contre sa vie; ce qui avait été, l’ou pouvait dire, |>ermanont chez M. le comte d'Artois. 11 n'avait jamais connu de Louis XVIII que des plans systématiques, des opérations idéales, etc., etc

« Si je fusse demeuré en 181.’», a-t-il continué, j'allais produire au « grand jour quelques-uns de ces derniers attentats. L’affaire Maubreuil « surtout eut été solennellement instruite par la première Cour del’em « pire, et l'Europe eût frémi d'horreur en voyant jusqu’où pouvait re- « monter la honte de l’assassinat et du guet-apens. »

Politique. — AnglelnTr.— Lettre* rcteiiur* |wr gouverneur. - Paroles iarj<ieri*lU|u< ».

Vendredi 3l

A cinq heures, j’ai été joindre l'Empereur dans le jardin ; nous y étions tous réunis. Il était sur la politique, il peignait la triste situation de l'Angleterre au milieu de ses triomphes; le gouffre de sa dette, la folie , le besoin, l'impossibilité pour elle d’être un pouvoir continental, les dangers de sa constitution, les véritables embarras des ministres, la juste clameur de tous. L’Angleterre, avec ses cent cinquante ou deux j cent mille soldats, luisait autant d'efforts que lui en avait jamais fuit à ! Ie|>oque de sa grande puissance, elle faisait peut-être davantage. Jamais I il n’avait eu plus de cinq cent mille Français au complet. Les traces de son système continental étaient suivies maintenant par toutes les puissances du continent : elles le seraient plus ù mesure qu’elles s’assié-

raient davantage. Il n’hésitait pas à dire, et il le prouvait, que, malgré j ; les événements du jour, l'Angleterre eût gagné à demeurer fidèle au traité d’Amiens; que l’Europe entière y eut gagné; que lui seul Napoléon et su gloire y eussent perdu, et que c’était l’Angleterre pourtant, et non pas lui, qui l’avait rompu.

Il n’étnit plus qu'un système pour l’Angleterre, continuait-il, celui de ; revenir ù sa constitution, d'abandonner le système militaire, de ne plus se mêler du continent que par l’influence de la mer, sur laquelle elle j régnait seule aujourd'hui. Si elle prenait toute autre marche, on pouvait | lui prédire de grands malheurs ; et elle la prendrait inévitablement celle l

fil 5

marche, parce que toute son aristocratie le voudrait ainsi, et que l’inep- I lie, l'orgueil ou la vénalité de son ministère présent le feraient persister dans sa marche actuelle.

L’Empereur est rentré dans son cabinet où je l'ai suivi. Il m’a parlé \ d'une lettre qui, m'ayant été envoyée d'Angleterre par la poste ordinaire, aurait été retenue pqr le gouverneur, pour ne lui avoir pas été adressée J officiellement. On en disait autant d’une lettre pour le grand maréchal.

I L’Empereur remarquait que, s'il en était ainsi, il y aurait quelque chose i de barbare et d'inhumain dans la conduite du gouverneur de les avoir renvoyées sans nous en avoir parlé, sans nous donner la consolation

d'apprendre de qui elles étaient lin défaut de forme, disait-il, peut

| se réparer aisément dans l’ile; il ne saurait en être de même à deux mille ! lieues de distance de nous.

Après le dîner, l'Empereur, causant sur notre situation et la conduite du gouverneur, qui est venu aujourd’hui faire rapidement le tour de nos ; murailles, revenait sur la dernière entrevuequ'ils avaient eue ensemble, j et disait des choses précieuses à ce sujet. « Je l'ai fort maltraité sans « doute, disait-il, et rien que ma situation présente ne saurait me justi- " lier; mais lu mauvaise humeur m'est permise : j'en rougirais dans toute « autre situation. Si c'eût été aux Tuileries, je me croirais en con- « science obligé à des' réparations. Jamais, au temps de ma puissance, » je ne maltraitai quelqu'un qu'il n’v eût de ma part quelque mot qui « raccommodât le tout ; mais ici il n’y en a eu aucun , et je n'en | « avais pas l'envie. Toutefois il y a été peu sensible; sa délicatesse j » n’en a pas semblé blessée. J'aurais aimé, pour son honneur, à lui « voir, par exemple, témoigner de la eolère, repousser la porte avec « violence en sortant, ou toute autre chose pareille. J'eusse été certain « du moins qu'il y avait en lui du ressort et de l'élasticité; mais je n'v ! « ai rien trouvé. »

e \iiis mettre ici ce i|iii me reste îles chapitres de l'armée d'Italie, |iour lie les pas trop éloigner de ceux qui pré-

Duiis ce qui u été publié plus tard sur ces campagnes d'Italie émanant directement de l'Empereur, je dois dire que j'y remarque des chapitres entièrement neufs, et que ceux que je connaissais montrent parfois quelque accroissement dans les détails, soit que Napoléon, dans ses loisirs, y soit revenu par . pure prédilection, soit qu'il y ait été amené par la connaissance d'ouvrages publiés en Europe sur le même sujet.

I. Situation de l'Italie au commencement de 1797. — La paix de Tolentino avait rétabli les relations avec Borne. la cour de Naples était satisfaite de la modération des Français à l'égard du pape : elle y voyait une preuve que l'intention de la république étaitdc ne pas se mêler de ses affaires intérieures, et de ne donner aucun appui aux mécontents. Nous

ItaUillu .lu TuftlUliirulu. - l>r|uiis le .le b Piavr. lu 13 nun I7»7. IVnlnS- ,lr

l'jrnu‘1- rrinrabe un Allnmgu.'. ka» il» i.KSiir MH*., r*(W .Lu iUi-au|Hjour..

V H I n m«(< tn ilali^ur u*i >!<•« nui

('■lions maîtres de la république de Gènes, le porli oligarchique y était sans crédit. Les républiques cispadane et transpudaue étaient animées du meilleur esprit; nous y trouvions toute espèce d'assistance. En Piémont, Alexandrie,' Fenestrelles, Cherasque, Coni, Tortone, avaient garnison française; Suze, Labrunette, Desmont, étaient démolies. Lu misère et le mécontentement étaient à l'extrême parmi le peuple. Des mouvements d’insurrection s'étaient manifestés dans diverses provinces contre la cour; le roi de Sardaigne avait réuni ses troupes de ligne en corps d'armée pour les dissiper. Le général français avait tout fait pour maintenir l'ordre et la tranquillité en Piémont : il avait souvent menacé de faire marcher des troupes contre les mécontents; mais les communications étaient rétablies entre le Piémont, la France et les républiques cispadanecttranspadanc. L’esprit quidominait dans ces républiques se propageait en Piémont. Les officiers et les soldats français, animés des principes républicains, les propageaient dans toute l’Italie. I,es circonstances étaient devenues telles, qu'il fallait, pour assurer les desseins du général français, ou détruire le roi de Sardaigne, ou dissiper entièrement toutes ses inquiétudes, et contenir les mécontents. Le général français imagina de proposer un traité offensif et défensif à la cour de Sardaigne; il fut signé par le général Clarke et le marquis de Saint-Marsan. La république garantissait au roi sa couronne; le roi déclarait la guerre à l’ Autriche, et fournissait un contingent de dix mille.hommes et vingt pièces de canon à l’armée française. Ce traité était très-important pour l’exécution du grand plan du général en chef; son armée se trouvait renforcée, et il avait avec laides otages qui lui assuraient le Piémont pendant son absence de l’Italie. Mais le Directoire ne sentit point l'importance de ce traité, et en ajourna constamment la reatilicalion. Cependant la publicité du traité donna un nouveau crédit au roi et découragea les malveillants. L'Ktat de Venise seul donnait des inquiétudes : Brescia. Bcrgamc, la Polésine, une partie du Yicentin et du Padouan étaient parfaitement disposés pour la cause française ; mais If parti autrichien, qui était celui du sénat de Venise, pouvait disposer de la plus grande partie du Vironais, et de douze mille Esclavons qui étaient dans lent*. Tous les moyens que Napoléon put imaginer |>our aplanir les difficultés ayant échoué, il fut obligé de passer outre, de se contenter d'occuper la forteresse de Vérone, et do laisser un corps de réserve pour observer le pays vénitien et garantir la sûreté de ses derrières. On verra dans le chapitre suivant les raisonsqui s’opposèrent iice-qu'il mit fin aux troubles de cette république avant d'entrer en Allemagne.

II. L’empereur d’Allemagne refuse de reconnaître la république fran-

fil« MÉMORIAL

f aise el d'entrer en négociation . Le général français se dispose « l'y forcer. — Avant et après la prise de Mantoue, diverses ouvertures pacifiques avaient été faites il la cour de Vienne : toutes furent infructueuses; le général Clarke avait été envoyé de Paris avec une lettre du Directoire à l'empereur d’Allemagne, et des pleins pouvoirs pour négocier et conclure des préliminaires de paix. Une conférence avait eu lieu à Vicenee, avant la bataille de Itivoli, entre Clarke et le baron de Vincent, aide de camp de l'empereur. Ce dernier dit que son maître ne reconnaissait point la république française, et ne pouvait entendre parler de paix sans le concours de son allié, c'est-à-dire de l'Angleterre. Depuis la prise de Mantoue, Clarke lit une seconde tentative. Il se rendit à Florence, et vit le grand-duc; il obtint la même réponse. I.e général français, tranquille sur l'Italie, résolut de rejeter les Autrichiens au delà des Alpes Juliennes, de les poursuivre sur la Drave, sur la Muer, de passer le Siinmering, et d'obliger l'empereur d'Autriche à signer la paix dans Vienne. I.e projet était vaste, le succès paraissait assuré. Le général en chef promit la paix au gouvernement français dans le courant de l’été.

L'armée d’Italie n'avait jamais été si belle, si nombreuse, ni en meilleur étal : elle se composait de huit divisions d'infanterie, de six mille chevaux, et comptait cent cinquante pièces de canon bien attelées. Scs troupes étaient bien habillées, bien chaussées, bien nourries, bien payées, coni|>osérs de vieux soldats el d’excellents ofliciers. Cette armée, d'environ soixante mille hommes, pouvait tout entreprendre.

L'armée française, depuis la prise de Mantoue, menaçait directement les KtaLs héréditaires de la maison d’Autriche ; ses avant-postes étaient sur les frontières. Les armées françaises du Itiiin et de Sambre-ct-Mcuse, qui avaient leurs quartiers d'hiver sur la rive gauche du Rhin, en étaient éloignées de plus de cent lieues, en étant séparées par les États du corps germanique. L'armée d'Italie était éloignée d’environ cent quatre-vingts, lieues de Vienne, el les armées du Ithin et de Samhre-et-Meuse de plus de deux cents lieues. L'armée d'Italie lixa donc toute l'attention de la cour de Vienne. Le prince Charles, qui avait obtenu des succès surfe Danube dans les campagnes précédentes, fut envoyé sur la Piuvc avec quarante mille hommesde renfort des meilleures troupes de la monarchie.

Dès le mois de janvier, les ingénieurs autrichiens parcouraient tous les cofe et les hauteurs des Alpes Noriques, projetaient des retranchements, dressaient des plans pour fortifier Cradisca, Clagenfurt, Tarvis. Mais tous ces travaux ne pouvaient se commencer qu'après la fonte des neiges, qui. dans les Alpes Noriques, ne disparaissent que vers la lin de

Pasaagr &u filant Saint Sfrnarà

ni: s i nt i: - iiKi.i: \ k. fil"

murs. Il était donc important do prévenir l'onnomi, avant qu'il ont réuni tousses moyens et retranché les sortes el iwssagcs diflieiles qu'on avait à traverser : .\'a|M>lénn résolut d'ètre en Allemagne a la fin de mars.

III. Plande campagne de l'année française pour marcher sur Vienne. j — le Brenner est la soin mité la plus élevée des Al|>es du Tyrol", c'est la division géographique de l'Allemagne el de l'Italie. I.'lnn, l'Ailda et ! l'Adige prennent leurs sources sur cette haute chaîne; l'Inn coule du sud-ouest au nord-est, cinquante lieues dans le Tyrol, sur le revers du ! Brenner, vers le Ilanuhe. dans lequel il se jette, séparant la Bavière de | l' Autriche. l.'Adda, dont les sources sont près de celles de l'Inn, coule I du nord au sud, el se jette, après vinet-huit lieues de cours, dans le lac de I (ànne, d'où elle sort pour traverser la I.onibardic. L’Adige, qui prend | sa source à peu de lieues de celle de l'Inn, court du nord au sud, à une cinquantaine de lieues sur l'autre penchant du Brenner, entre en Italie à Vérone, d'où elle se jette dans l'Adriatique près de l'embouchure du Pô. fn grand nombre d'aflluenls coulent dans ces diverses rivières, et forment des gorges à pie où il est impossible de pénétrer sans être j maître des sommités. C'est la partie des Alpes la plus rude et la plus difficile, celle qui est la plus coupée et dont la (teille est la plus brusque.

Pour se rendre de l’Italie à Vienne, il n'y a que trois grandes chaussées : celle du Tyrol, celle de la Carinthie et celle de la Carniole. La I première traverse la chaîne supérieure des Alpes au col du Brenner ; la | seconde au col des Alpes Noriqurs, entre Ponleba et Tarvis; la troisième au col des Alpes de la Carniole, à quelques lieues de Layhach. Suivant la loi générale des Alpes, le col du Brenner est beaucoup plus élevé que le col de Tarvis , le col de Tarvis que celui de Layhach.

La chaussée du Tyrol part de Vérone, remonte la rive gauche de l'A- j dige, passe à Trente. Rolzano, Brixen; traverse le Brenner à soixante lieues de Vérone; rencontre l'Inn à Innspruck, il neuf lieues et demie; longue l'Inn jusqu'à demi-chemin de Baltemberg à Kuftein, et trouve Salzhurg à trente-quatre lieues et demie, d'où elle traverse Lus sur le Danube, à trentc-deiK lieues, et de là jusqu'à Vienne eourl trente-six j lieues. Celte chaussée, qui porte le nom de chaussée du Tyrol, a donc de Vérone à Vienne cent soixante et onze lieues.

La chaussée de la Carinthie part de Saint-Danièle, traverse la chaîne 1 des Alpes Noriques entre Tarvis et la Ponleba, en parcourant trente et ! j une lieues ; elle passe la Drave à Yillach, à vingt-quatre lieues et demie ;

traverse Clagenfurt, capitale de lu Carinthie, à huit lieues de Viliach ;

| rencontre la Mur. qu’elle suit jusqu'à Judcnbourg, à vingt lieues et de-

i mie, et continue, en serpentant sur l'une et l'autre rive jusqu'il Bruch,

J pendant l'espace de douze lieues. De Bruch, la chaussée quitte la Mur et monte pendant douze lieues sur le Simmering, montagne qui sépare la vallée du Danube de la vallée de la Mur, et de là descend dans lu plaine qui conduit a Vienne, qui n'en est plus qu'à vingt lieues. Il y a donc des frontières de l'Italie à Vienne quatre-vingt-dix-sept lieues, ou de Saint- Danièle cent vingt-huit lieues.

La chaussée de la Carnioic part de Goritz, arrive à Laybach après vingt-sept lieues, passe la Save, les Alpes, et descend sur la Drave, qu'elle passe à Mnrbourg, à trente lieues et demie de I.ayl>ach ; de Marbourg, elle rencontre In Mur à Ehrenhnusen, à quatre lieues et demie; elle longe celle rivière jusqu’à Bruch, en passant par Gratz, capitale de la Styrie, pendant l'espace de vingt-six lieues ; là elle rencontre la chaussée de la Curinthie : de Goritz à Vienne, il y a donc, par la chaussée de la Carnioic, cent trois lieues.

La chaussée du Tyrol se joint à la chaussée de la Carinthie par six i communications transvei'sales : t" un peu au-dessus de Brixen, une chaussée dite Pusthersthal prend à droite, remonte un des affluents de l’Adige, passe à Lienz, Spital, et aboutit à Villnch, à quarante-six lieues et demie de Brixen ; 2° de Salzbourg part une chaussée qui traverse Raslad t, rencontre le Pusthersthal à Spital, cl arrive à Villaeh, à cinquantedeux lieues de Salzbourg; 5“ de la seconde chaussée transversale, à quatre lieues au-dessous de Bastadt, part une chaussée qui suit la Mur jusqu'il Schciffing, où elle rencontre la chaussée de la Carinthie ; elle a environ seize lieues ; \° de I.inlz sur le Danube part une chaussée qui passe l'Ens près de Itottcnman, traverse de hautes montagnes, et descend sur Judenhourg; .Vd'Ens sur le Danube, une chaussée remonte l'Ens pendant environ vingt lieues, et redescend sur l.eohen pendant environ huit lieues ; fi* enlin du Danube par Saint-Polteu, une chaussée arrive à Bruch, qui en est à environ vingt-quatre lieues. Les deux chaussées de la Curniole et de la Carinthie se joignent par trois communications transversales : 1” de Goritz, en remontant l'Isonzo pcndtfht dix lieues, on arrive à Caporetto, où l'on trouve la chaussée d’Udine; six lieues plus haut, on trouve In Chiusa autrichienne; et enlin, cinq lieues plus haut, Tarvis, où elle joint la chaussée de la Ponteba ou de la Carinthie ; 2" de Lnybach pari une chaussée qui traverse la Save, la Drave, et arrive, après dix-sept lieues, à Clagenfurt: mais elle est très-difficile pour l'artillerie ; 5" enfin de Marbourg une chaussée remonte la Drave, et arrive, après environ vingt-cinq lieues, à Clagenfurt, où elle rencontre lachnus-

DE SAINTK-IIÊ1.ÈNE. fil»

sée de la Carintliie ; une fois dépassé Clngeufurlet Marbourg, ces deux elioussées de la Carintliie et de la Carniole cheminent puraUéiement à une vingtaine de lieues l’une de L'autre, et n'ont plus aucune communication transversale praticable aux voitures.

Le projet de Napoléon était de pénétrer en Allemagne par la chaussée de la Carinihie, de traverser la Carniole, lu Styrie, et d’arriver sur le Simmcring ; mais le prince Charles a mit deux armées : l'une en Tyrol, et l'autre derrière la Piave; il fallait donc laisser une partie de l'armée en observation contre l’armée du Tyrol. Le général français préféra faire prendre également l'offensive aux divisions du Tyrol, les faire arriver jusqu'à Brixen, et le» diriger sur Clagenfurt parla chaussée de Pusthersthal, dans le temps que le principul corps de l’armée se porterait sur la Piuve, traverserait le Tagliamento, déboucherait par In chaussée de la Carinihie sur la Drave et Yillnch, où il sérail rejoint par son aile du Tyrol; et alors toute l'armée réunie marcherait sur le Simmcring.

Trois divisions, formant un ensemble de quinze mille hommes sous les ordres du général Joubert, furent destinées à l'opération du Tyrol ; I quatre, sous les ordres du général en chef en |>ersonne, faisant trentecinq mille hommes, marchèrent sur le Tagliamento ; le 8', qui se composait en partie des troupes qui avaient marché sur Home, fut destiné à j former un corps d'observation contre Venise, et assurer la tranquillité ] de nos derrières. Les généraux de division Raragucy-d'Hilliers et Delmas commandaient dans le Tyrol sous Joubert; les généraux Musséna. Serrurier, Guirux et Ilcrnudolte étaient à In tète des quatre divisions d'inlanterie qui marchaient sur le Tagliamento; le général Dugua commandait lu cavalerie. Les armées du Ithin et de Sambre-el-Mcuse devaient laisser le Ithin et entrer en Allemagne, de manière à arriver sur le Lccli et le Danube en même temps que Tannée française arriverait sur le Simuiering. On avait compté sur la division du Piémont, forte de dix mille hommes; mais le retard des ralilications priva l'armée française de ce renfort si important.

IV. Passage de la jfiave, 13 mars. — Dans le Tyrol, tout le mois de février se passa en fortes escarmouches. Les Autrichiens s'\ étaient montrés en force et très-hardis. Sur lu Piave le prince Charles lit divers mouvements pour proliter de l'éloignement d'une partie de l'armée française, qu’il supposait sur Home. Le général Guieux se crut menacé ii Trévise, et repassa la Brenta ; mais le prince Charles, mieux instruit, sut que le général français n'avait mené sur Rome que quatre ou cinq mille hommes, et s’arrêta. Tout se réduisit à quelques escarmouches. Le quar-

«2« MÉMO Kl Al.

lier général français arriva dans les premiers jours de mars a Bassano.

La proclamation suivante fut mise à l'ordre du jour :

« Lu prise de Manloue vieul de finir une campagne <|iii vuiis a donne » des litres éternels ù In reeonnuissuuee de lu patrie.

« Vous ave* remporté la victoire dans quatorze lia lai Iles rangées et j » soixante-dix combats; vous avez fait plus de cent mille prisonniers,

I « pris il l’ennemi cinq cents pièces de canons de campagne, deux mille | » de gros calibres, quatre équipages de pont.

« Les contributions mises sur les pays que vous avez conquis ont

• nourri, entretenu, soldé l'armée pendant toute la campagne ; vous

j « avez en outre envoyé trente millions au ministère des linances pour j « le soulagement du trésor public.

« Vous avez enrichi le Muséum de Paris de plus de trois cents objets,

I ■ chefs-d'œuvre de l'ancienne et nouvelle llalie, et qu'il a fallu trente ! « siècles pour produire.

i » Vous avez conquis à la république les plus belles contrées de l'Eu- I

j » ropc; les républiques lombarde et trnnspndnne vous doivent leur « liberté ; les couleurs françaises llotlenl pour la première lois sur les ! - bords de l'Adriatique, en face et à vingt-quatre heures de navigation

» de l'ancienne Macédoine ; les rois de Sardaigne, de Naples, le pape, le

- duc de Panne, se sont détachés de la coalition de nos ennemis, et ont » brigué notre amitié; vous avez, chassé les Anglais de Livourne, de

- délies , de lu Corse Mais vous n'avez pas encore tout achevé ; une

•• grande destinée vous est réservée : c’est en vous que la patrie met ses •

• plus chères espérances; vous continuerez à en être digues.

« De tant d'ennemis qui se coalisèrent pour étouffer la république à sa « naissance, l'empereur seul reste devant nous : se dégradant lui-inème « du rang d'une grande puissance, ce prince s'est mis ü lu solde des » marchands de Londres; il n'a plus de volonté, de |Hjlitiquc, que celles . de ces insulaires perlides , qui, étrangers au malheur de lu guerre,

• sourient avec plaisir aux maux du continent.

Le Directoire exécutif n'a rien épargné pour^ouuer la paix a l'Iiu- « rope ; lu modération de ses pro|iositions ne se ressentait pus de lu force « de ses armées, il n'avait pas consulté votre courage, mais l’humanité « et l’envie de vous faire rentrer dans vos familles : il n’a pus été écouté «à Vienne; il n’est donc plus d’espérance pour la paix qu'en allant lu chercher dans le cœur des filais héréditaires de la maison d'Autriche.

■ Vous y trouverez un brave peuple accablé parla guerre qu'il a eue •• contre les Turcs, et par la guerre actuelle. Les habitants de Vienne et 1 j

ni: saintk-iiéi.f.m:.

des États d'Autriche gémissent sur l'aveuglement et l'arbitraire de leur « gouvernement : il n'en est pas un qui ne soit convaincu que l'or de l'Angleterre a corrompu les ministres de l'empereur. Vous respecte- « rez leur religion et leurs mœurs ; vous protégerez leurs propriétés : « e'est lu liberté que vous apporterez à lu brave nation hongroise.

« La maison d’Autriche, qui depuis trois siècles va perdant à chaque » guerre une partie de sa puissance , qui mécontente ses |>cuples en les » dépouillant de leurs privilèges, se trouvera réduite, à la lin de cette « sixième campagne ( puisqu'elle nous contraint à la faire), à accepter » la paix que nous lui accorderons, et à descendre, dans lu réalité, au » rang des puissances secondaires, où elle s’est déjà placée en se mettant « aux gages et à la disposition de l'Angleterre.

« Signé Iîomiwiitk. »

L'armée se mit en mouvement. Il fallait |iusserln Piave, quedéfendait l'armée du prince Charles, et chercher à gagner avant lui les gorges d’Osopo et de la Ponte lai. Masséna, avec sa Mie division, fut destiné à remplir cet objet important; il partit de Rassano, passa la Piave et le Tagliamenlo dans les montagnes, tournant ainsi toute l’armée du prince Charles. Celui-ci détacha une division pour l'opposer à cette manœuvre. Masséna la hallit, la poursuivit l'épée dans les reins, lui prit beaucoup

«22 M ËMOHI AL

le général de Lusignan , qui avait insulté les malades français ses coutliatriotes, aux hôpitaux de Brescia, durant les succès éphémères de Wurmser. Masséna se rendit maître de Feltres, de Cadore et de Bellune, menant battant la division autrichienne, sans éprouver de perles considérables.

Le général en chef se |>orta le 1 2 sur Azolo, avec la division Serrurier, I passa la Piave à la pointe du jour, marcha sur Conégliano, où était le quartier général autrichien, tournant ainsi toutes les divisions autrichiennes qui défendaient la basse Piave, ce qui permit au général Guieux d’exécuter son passage, à deux heures après midi, à Ospcdalelto. La rivière dans eet endroit est assez haute, et eut exigé un pont; mais la | bonne volonté y suppléa. Un seul tambour courut des risques, et fut sauvé pur une vivandière de l'armée, qui se jeta u la nage : le général en chef la récompensa en lui attachant au cou une chaîne d’or. I e 12, le

général français fut à Conégliano avec les divisions Serrurier et Guieux. Lu division Bernadotte rejoignit le lendemain.

Le prince Charles a\;ait choisi les plaines du Tagliamento pour champ de bataille, les croyant avantageuses pour tirer parti de sa cavalerie.

Son arrière-garde essaya de tenir à Sacile ; mais elle fut battue par le général Guieux, qui y entra le 15.

V. Ilalaille du Tagliamento, lfi mars. — Le 10, à neuf heures du matin, les deux armées furent en présence, l’armée française sur la rive droite, l'armée autrichienne sur la rive gauche du Tagliamenlo. Les divisions Guieux, Serrurier, Bernadotte faisaient la gauche du centre, et la droite était avec le quartier-général, en avant de Valvasone. Le prince Charles, avec des forces à [>eu près égales , était rangé de la même manière , en face, sur la rive gauche. Par cette position , le, prince Charles ne couvrait pas la chaussée de la Ponteba. Les débris de la division o]>posée à Masséna n'étaient plus capables de l'arrêter. Cependant la Ponteba était la route la plus courte de Vienne, et la direction naturelle pour couvrir cette capitale. Cette conduite du prince Charles ne pouvait s'expliquer qu’en supposant qu'il ne connaissait pas encore bien le nouveau terrain sur lequel il devait opérer, lequel n'avait jamais été le théâtre de la guerre dans les temps modernes ; ou que, ne croyant |)as le général français assez hardi pour se porter survienne, il n'eût de crainte que pourTrieste, centre des établissements maritimes de l’Autriche; oueulin, que scs positions n’étaient point définitivement prises, et que, couvert pur le Tagliamento, il es|iéruit gagner quelques jours qui suffiraient à une division de grenadiers déjà arrivée à Clagenfurt, pour venir renforcer la division opposée à Masséna.

La canonnade s’engagea d'une rive à l'autre. La cavalerie légère fit plusieurs charges sur le gravier du torrent. Le général en chef, voyant l'ennemi trop bien préparé, fit poser les armes à ses soldats cl établir les bivouacs. Le général autrichien y fut trompé; il crut que l’armée française, qui avait marché toute la nuit, prenait position ; il fit un mouvenienten arrière, et alla reprendre ses bivouacs. Mais deux heures après, quund tout fut tranquille dans les deux camps, les Français reprirent subitement les armes, et liuphot, à la tête de la 27' légère, formant l'avant-garde de Guieux, et Murat, à la tête de la 15e légère, conduisant l'avant-garde de Bernadotte, soutenus chacun par leurs divisions, chaque brigade formant une ligne, et celles-ci appuyées par Serrurier, marchant derrière eu réserve, se précipitèrent dans la rivière. L'ennemi avait couru aux armes ; mais déjà toutes nos troupes avaient passé dans le plus bel ordre, et se trouvaient rangées en bataille sur la rive gauche. La canonnade et la fusillade s'engagèrent de toutes parts. Aux premiers coups de canon, Masséna exécuta son passage à Saint-Danièle : il éprouva peu de résistance et s'empara d’Osopo, cette clef de la chaussée de Pon-

OU M K M ( ) It I A I.

tcha que l'ennemi avait lait la faille de négliger : il l'intoreepla désormais à l'armée niilricliionno, sépara tout à fait do oelle-ei la division qui lui élait opposée, et la poursuivit jusqu’au pont de Casnsola, pu la jetant toujours sur la Carinthie. l e prince Charles désespéra de la vie- 1

toire. Apres plusieurs heures de romhat et différentes charges d'infanterie et de cavalerie, il se mit en retraite, nous laissant du canon et des prisonniers.

VI. Plan de retraite du prince Charles. — Le prince Charles ne pouvait plus se retirer vers la Ponteha par la chaussée île Saint-f)aniéle et d'Osopa, que Massons tenait en sa possession. Il prit le parti de regagner cette chaussée il Tarvis, arec la plus grande' partie de son urinée, par ' l'dine, Cividulc, Caporetto, la Chiusa autrichienne; il jeta une de ses di- , visions sur sa gauche, par l’alma-.Nova, Cradisra et Layhach. pour cou-

vrir la C arniole. Mais Masséna n otait qu’ii deux journées de Tarvis, et l’armée autrichienne, par cette nouvelle route, avait cinq ou six marches à faire. Le prince Charles compromettait donc son armée il le ' ; sentit, et, de sa |iersonnp, courut il Clagenfurt presser la marche d’une

division de grenadiers qui s'v trouvait. Cependant Masséna arail humé me perdu deu.r jours : mais agant reçu l'ordre de se porter sans hé- I j \ citation sur Tarris, il ij rencontra le prince Charles en bataille, arec

DK S A I N T K - Il K L K N K.

| les débris dt la division qui, depuis la Pi are, fuyait devant lui, et une I belle division dé grenadiers hongrois.

Le combat fut vif et opiniâtre de part et d'autre. Charnu sentait l'importance du succès : car si Masséna parvenait à s'emparer du débouché de Tarvis, la partie de l'armée autrichienne que le prince Charles avait engagée dans la vallée de l'Isonzo était perdue. Le prince Charles se prodigua de sa personne, et fut plusieurs fois sur le point d'étre arrêté

par les tirailleurs français. Le général Brune, i|ui commandait une brigade de la division Masséna, s’v comporta avec la plus grande valeur. Le prince Charles fut rompu : il avait fait donner jusqu'à ses dernières réserves; il ne put opérer aucune retraite. Les débris de scs troii|»cs allèrent se rallier a Yillach, derrière la Drave. .Masséna, maître de Tarvis, s’y établit, en faisant face du rôle de Villach et du côte de Goritz, barrant les débouches de l'Isonzo.

VIL Combat de Graâisra. Prise de l.a jbnrh et de Trieste. — Le lendemain de la bataille du Tagliamento, le quartier général se rendit a Palma-iN'ovn : c'est une place forte qui appartient aux Vénitiens. Le prince Charles l'avait fait oeeu|)er, et y avait établi ses magasins ; mais jugeant qu'il lui faudrait laisser cinq a six mille hommes pour la garder, son artillerie de place n'étant pas encore arrivée, il résolut de l'évacuer. N mu l'armâmes aussitôt et In mimes à l'abri d'un coup de main. Le lendemain 10, on marcha sur l'Isonzo.

I «2f. MÉMORIAL

Le général Bernadottcse présenta à Gradisca pour passer eette rivière. | J Il trouva la ville fermée, et fut reçu à coups de canon ; on voulut parlementer avec le commandant de la place, mais il s'y refusa. Napoléon partit alors avec la division Serrurier, prit le chemin de Monlcfaleone, et marcha jusqu’au lieu où la rive gauche de la rivière cesse de dominer la rive droite. Il lui fallait perdre du temps pour construire un pont; le colonel Andréossi, directeur des ponts, se jeta le premier dans la rivière pour la sonder ; les colonnes suivirent son exemple, et l’on passa, ayant de l'eau jusqu’à mi-corps, sous la faible fusillade de deux bataillons dp Croates qui furent mis en déroute. Il était une heure après midi; on prit alors sur la gauche; on monta sur les hauteurs, qu'on suivit jusque vis-à-vis Gradisca, où l’on arriva à cinq heures du soir. La ■ |

place se trouva ainsi cernée et dominée. La division Serrurier avait marché avec d'autant plus de rapidité, que In fusillade était vive sur la rive droite, où Bcrnadotte était aux prises. Ce général avait eu l’impru- ! denee de vouloir enlever la place d'assaut : il avait été repoussé, et avait perdu quatre à cinq cents hommes sans nécessité. Cet excès d'ardeur I ' était justifié par l’envie qu'avaient les troupes de Sambre-et-Meuse do se signaler, et par la noble émulation d’arriver à Gradisca avant les anciennes troupes d'Italie. Lorsque le gouverneur de Gradisca vit l’Isonzo passé et les hauteurs couronnées, il capitula, et se rendit pri- ' sonnicr de guerre avec plusieurs régiments et beaucoup de canons. Le ! quartier général fut porté le surlendemain à Gorilz. La division Bcrnadotte fut dirigée sur Lavbaeh. Le général Dugua, avec mille chevaux, prit possession de Trieste. La division Serrurier, de Goritz remonta l'Izonzo pour soutenir le général Guieux, et regagner à Tarvis la chaussée de la Carinthie. Le général Guieux, du champ de bataille du Tagliamento, s’était dirigé vers Udine et Cividale , et avait rencontré à Caporetto la chaussée de l’Isonzo. Il avait eu tout le jour de forts engagements avec le principal corps du prince Charles, qui avait pris la môme route pour gagner Tarvis ; il lui avait tué beaucoup de monde et fait beaucoup de prisonniers. Le général autrichien avait laissé une arrière-garde à la Chiusa vénitienne, et s'était porté sur Tarvis, espérant que le prince Charles l’occupait encore. Mais Masséna y était depuis deux jours. Il fut attaqué en front par Masséna, et en queue par Guieux. La position même de la Chiusa vénitienne, qui était forte, ne put résister à l’impétueuse 4' de ligne ; elle gravit avec une rapidité inouïe une montagne qui domine la gauche de la Chiusa; et tournant ainsi ce poste important, il ne resta plus d'autre ressource aux ennemis que de poser les

DE SAMTB-HKLÈ'NE.' 027

armes. Bagages, canons, parc, drapeaux, Unit lui pris. On ne fit que cinq mille prisonniers; dix mille avaient été tués ou blessés dans différents

combats. Depuis le Tagliamento, dix mille soldais, habitants de la Carniole ou de la Croatie, voyant que tout é tait perdu, se débandèrent dans les gorges et gagnèrent isolément leurs villnges.

Le quartier général se rendit successivement à Caporetto, à Tarvis, à Villach, à Clagenfurt.

Vil!. Entrée en Allemagne, passage de la Draee, prise de Clagenfurt • 2tl mars. — La province de Gorilz, qui est la première des Ktals héréditaires de la maison d'Autriche, confine avec l'Italie. Les habitants y parlent italien. Celte province fut sur-le-champ organisée; le vieux château de Goritz fut armé : on composa un gouvernement provisoire des sept personnes les plus considérables, que l’on chargea de l'administration du pays. Toutes les mesures furent prises |>our rassurer les habitants et |iour alléger le fardeau que leur occasionnait la garnison.

Les mêmes mesures furent prises à Trieste pour Tistrie. Toutes les marchandises anglaises furent confisquées ; on répara le vieux château pour servir de refuge à la petite garnison qu’on voulait y laisser. Les habitants étaient dans des dispositions très-favorables aux Français.

Laybach est la capitale de la Carniole : on y organisa un gouvernement provisoire sur les mêmes principes qu'à Gorilz et Trieste. Cette ville fut mise en état de défense : elle avait une enceinte bastionnée d'un très-vieux tracé. On abattit les maisons qui se trouvaient sur les remparts.

Dans ces pays situés près des Alpes, la saison était encore froide.

I,es habitants, qui avaient d ation! été effravés, n'eurent qu’à se louer de l'armée française, laquelle à -son tour n'eut pas à se plaindre de ces peuples.

Les dispositions des habitants du cercle de Villaeh parurent favorables aux Français; ils fournirent avec un grand empressement tout ce qui était nécessaire à l’armée. Nous étions eu Allemagne, les mœurs y étaient différentes; nos soldats curent beaucoup à se louer de l'esprit d'hospitalité qui caractérise le paysan allemand. La grande quantité de chevaux et de voitures, qu’ils se procuraient plus facilement qu’en Italie, leur fut d'une grande utilité.

On mit en état la ville de Clagenfurl, capitale de la Carinthie ; on y organisa aussi un gouvernement provisoire. Cette ville a une enceinte bastion née, mais négligée depuis des siècles et ne servant guère qu'à la police de la ville; les remparts étaient couverts de maisons, on les ; abattit, et on en fit un point d’appui pour l’armée.

Le général Dugua, à Trieste, confisqua tous les magasins appartenant aux Anglais ou aux Autrichiens; on en trouva de considérables et de toute espèce. On prit également possession des mines d’Idria : on y trouva pour plusieurs millions de vif-argent, qu’on évacua immédiatement sur Palma-Nova.

Lu entrant en Carinthie, on avait publié la proclamation suivante :

» L'armée française ne vient point dans votre pays pour le conquérir " ni pour porter aucun changement à votre religion, à vos mœurs, à » vos coutumes. Elle est l’amie de toutes les nations, et particulièrement « des braves peuples de la Germanie.

« Le Directoire exécutif de la république française n'a rien épargné " [tour terminer les calamités qui désolent le continent : il s'était décidé » à faire le premier pas et à envoyer le général Clarke à Vienne, comme » plénipotentiaire, pour entamer des négociations de paix. Mais la « cour de Vienne a refusé de l'entendre ; elle a même déclaré à Vicence, . » par l'organe de M. de Vincent, qu'elle ne reconnaissait pas la république « française. Le général Clarke a demandé un |msseport pour aller lui- •• même parler à l'empereur ; mais les ministres de la cour de Vienne

" ont craint, avec raison, que la modération des propositions qu'il « était chargé de faire ne décidât l'empereur à la paix. Ces minis- « très, corrompus par l'or de l'Angleterre, trahissent l'Allemagne et « leur prince , et n'ont plus de volonté que celle de ces insulaires peri « fides, l’horreur de l’Europe entière.

« Habitants de la Carinthie, je le sais, vous détestez autant que nous <• et les Anglais qui seuls gagnent à la guerre actuelle, et votre minis- » 1ère qui leur est vendu. Si nous sommes en guerre depuis six ans,

« e’est contre le vœu des braves Hongrois, des citoyens éclairés de « Vienne, et des simples et bons habitants de la Carinthie.

« Eh bien ! malgré l'Angleterre et les ministres de la cour de Vienne,

« soyons amis. La république française a sur vous les droits de conquête;

« qu’ils disparaissent devant un contrat qui nous lie réciproquement.

« Vous ne vous mêlerez pas d'une guerre qui n’a pas votre aven. Vous « fournirez les vi> res dont nous pourrons avoir besoin. De mon côté, je « protégerai votre religion, vos mœurs, vos propriétés ; je ne tirerai de « vous aucune contribution ; la guerre n'est-elle pas par elle-même « assez horrible ! Ne souffrez-vous pas déjà trop, vous, innocentes vi(“

» limes, des sottises des autres ! Toutes les impositions que vous avez • coutume de payer il l’empereur serviront à indemniser des dégâts » inséparables de la marche d’une armée, et à payer les vivres que vous « nous aurez fournis. »

IX. Affaire du Tyrnl. — Immédiatement après la bataille du Tagliaraento. le général français expédia l’ordre au général Joubert d'attaquer l’armée qui lui était opposée, de s’emparer de tout leTyrol italien, d’exécuter hardiment la marche qu'il lui avait prescrite, et de pénétrer

| en Carinthie par le Pnsthersthal.

Le général Joubert entra en opération le 28 mars, |>assa le 1-avisio, battit l’ennemi, lui fil plusieurs milliers de prisonniers, passa l’Adige, le battit à Tramin, s’empara de Bolzano, livra un nouveau combat à Clauzen: força les gorges A' Innspruck le 28, rejeta les troupes autrichiennes au delà du Brenner, et se dirigea sur la Carinthie, après avoir fait éprouver beaucoup de perle à l'ennemi et lui avoir pris sept à huit I | mille hommes. Le général Joubert montra du talent, de la constance et de l'activité dans la direction de cette opération difficile. Les généraux j Delmas, B araguey-d’ H illiers et Dumas se distinguèrent. Les troupes montrèrent la plus grande intrépidité.

X. Résumé. — Ainsi, en dix-sept jours, les deux armées du prince Charles avaient été défaites. L’ennemi, rejeté au delà du Brenner,

avait évacué le Tyrol, après avoir fait des perles très-considérables. L'Autriche avait perdu Palma-N'ova, place très-forte, et Trieste et Fiume, seuls ports de la mouarrhie autrichienne; la province de Goritz, ITstrie, la Carniole, la Carintlue étaient conquises; la .Save, In I)ave, les Alpes Noriques étaient passées. L'armée n'était plus qu'à soixante lieues de Vienne. Elle était fondée à espérer d’y arriver avant la lin de mai.

L'armée autrichienne, démoralisée et ruinée, ne pouvait plus lutter contre l'armée française, qui n'avait éprouvé aucune perte sensible, et chez qui le moral et le sentiment de sa supériorité étaient à un degré inexprimable.

Frapncnls de Léolicn.

VL Opérations dt Joubert dans le Tyrol. — Jonbert avait battu l’ennemi sur le Lavisio le 28 mars, il lui avait fuit plusieurs milliers de prisonniers; il l’avait poursuivi à Bolzen, l’avait défait de nouveau à

Clauzen, avait forcé les gorges d’Innspruck le 28, et se dirigeait à la ! droite par le Pusthersthal le long de la I)rave, avait marché pour dé- j boucher la Carinthic et venir prendre la gauche de l'armée française. Il '

avait laissé un corps d'observation sur le Lavisio, pour couvrir Vérone en Italie. Ce corps devait au besoin se replier sur le Montebaldo.

Bernadotte, de son côté, aprésavoir organisé la Carniole, avait rejoint l'armée, en laissant sous les ordres du général Friant un corps d'observation pour couvrir Laybach : on était menacé du côté de la Croatie. L’Autriche avait fait une levée très-considérable dans cette population d’une organisation spéciale toute militaire. Friant avait eu des affaires très-brillantes; mais, ne croyant pas garder Fiiime, il se contenta de prendre une position propre à couvrir Laybach et Trieste. Du reste, il avait eu pour instruction de regagner, en cas de besoin, Palma-Nova, qui avait été bien armée, et d'y grossir le corps d'observation qu'on y avait laissé pour couvrir l’Italie. De Clagenfurt, l’armée française continua sa marche pour gagner la Mur.

Le prince Charles espérait tenir dans les gorges de Ncwmark : il lui était très-important de couvrir ses communications avec Salzbourg, l'inn et le Tyrol, d'où il attendait des renforts très-considérables. Pour en être plus certain, il demanda une suspension d’armes nu général français, qui, comprenant son but, la lui refusa. Il fut donc attaqué à Newmark et forcé sans coup férir : il perdit du canon et des prisonniers. Une division de grenadiers venue du Rhin couvrait sa retraite ; il fut uttaqué encore et battu de nouveau à Hundsmarck. Enfin le quartier général atteignit Judemberg, et nos avant-postes parvinrent jusqu'au Simmering. Dès lors toute combinaison du prince Charles à l’égard de ses renforts se trouva déjouée. Nous lui coupions désormais les deux routes du Tyrol et de Salzbourg. Les troupes qui avaient été opposées à Jouhertetdanslc Tyrol, et que ce prince avait appelées à lui, celles bien plus considérables encore qui lui arrivaient du Rhin par Salzbourg, et qui se trouvaient déjà les unes et les autres engagées dans ces routes transversales, furent obligées de rétrograder, ne pouvant plus désormais se rallier au prince Charles que par derrière le Simmering.

Le désordre et la terreur régnaient duns Vienne, rien n'arrètait cette redou bible armée française. Tant de positions réputées inexpugnables, tant de gorges que l'on croyait impossible de forcer, se trouvaient toutes franchies, et le pavillon tricolore llottait sur le sommet du Simmering, à trois journées de Vienne. Une partie de la famille impériale avait quitté cette capitale; Marie-Louise, mariée depuis à Napoléon et impératrice des Français, alors âgée de cinq ans, fut mise en route 'avec ses sœurs ; les archives et les objets les plus précieux se transportaient en Hongrie ; toutes les premières familles, imitant celle du souverain,

Taisaient évacuer à lu liât»* ce qu'elles avaient de plus cher ; et les esprits les plus sages voyaient la monarchie à la veille d'un entier bouleversement. * j

Lorsque le général français avait ouvert la campagne, le gouvernement lui avait promis qu’aussitôt qu'il aurait passé l’Isonzo, les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, fortes de plus de eent cinquante mille | hommes, sortiraient de leurs quartiers d'hiver et pénétreraient en Al- - Icmagne. Mais l’Isonzo était déjà passé depuis longtemps, et ees armées j demeuraient encore dans leurs quartiers d’hiver. Le général français, profitant de la victoire du Tagliamenlo et des fausses directions que le prinee Charles avait données à ses colonnes, avait franchi et sans perte, parcelle seule victoire, tous les obstacles entre les Alpes et leSimmering.

VII. Napoléon écrit au prince Charles. — Le lendemain de la victoire j du Tagliamcnto, Napoléon instruisit le Directoire qu’il suivait le prinee ! Charles l'épée dans les reins, et que bientôt les drapeaux français flotteraient sur les sommités du Simmering; qu’il se flattait que les armées du Rhin et de Sarabre-et-Meuse étaient en marche, on que, si elles n’y | étaient pas, elles y seraient bientôt ; il insistait surtout pour connaître i le moment précis de leurs mouvements; quinze à vingt jours de retard lui importaient peu, mais il devait en être instruit, afin d’agir en conséquence ; il prévenait qu'il aurait constamment toute son armée réunie sous sa main, et que ses positions seraient telles qu’il demeurerait toujours maître des événements; qu’il suffirait donc de lui désigner seulement l'époque précise de la marche de ees deux armées. Ce fut à CIbgenfurt qu’il reçut la réponse à cette dépêche ; elle portait les félicitations du Directoire sur ses nouveaux succès, mais contenait en même temps la déclaration singulière et inattendue que les urmées du Rhin, de Sambre-el-Meuse ne passeraient pas le Rhin, et qu'on ne devait plus compter sur leur diversion en Allemagne, parce que les désastres de la campagne dernière les privaient de bateaux et du matériel nécessaire.

Cette étrange dépêche ne pouvait provenir que d'intrigues ou de vues politiques qu'il devenait inutile de pénétrer; seulement il neconveuait plus au général français de réaliser désormais ce qui avait été le plus ardent de ses vœux, de planter ses drapeaux victorieux sur les remparts de Vienne. Il ne devait plus songer à déliasser le Simmering sans manquer aux règles de la sagesse. Aussi, deux heures après la réception du courrier, il écrivit nu prince Charles qu'ayant |iouvoir de négocier, j il lui offrait la gloire de donner la paix nu monde cl de finir les maux de son pays.

I>F. S A I NTE-tl ÉI.EN E.

« Monsieur le général en chef, les braves militaires font la guerre « el désirent la paix : celle-ci ne dnre-t-elle pas depuis six ans? Avons- « nous assez tué de monde et assez commis de maux à la triste huma- « nité? Elle réclame de tous côtés. L'Europe, qui avait pris les armes « contre la république française, les a posées ; votre nation reste seule, « et cependant le sang va couler encore plus que jamais. Cette sixième « campagne s'annonce par des présages sinistres ; quelle qu'en soit l'is- « sue, nous tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes de « plus, et il faudra bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a • un terme, même les liassions haineuses!

« Le Directoire exécutif de la république française avait fuit connaître « à Sa Majesté l'empereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole i tous les peuples ; l’intervention de la cour de Londres s’v est opposée : « n'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre! et faut-il, |iour les in- » lérèts elles passions d’une nation étrangère aux maux de la guerre, « que nous continuions à nous entr'égorger? Vous, Monsieur le général « en chef, qui par votre naissance a pprochez si près du trône et êtes aua dessus de toutes les petites liassions qui animent souvent les ministres « et les gouvernements, êtes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur « de l'humanité entière et de vrai sauvebr de l’Allemagne? Ne croyez •' pas. Monsieur le général en chef, que j’entende par là qu'il ne soit pas « possible de la sauver par la force des armes ; mais, dans la supposition « que les chances de la guerre vous deviennent favorables, l'Allemagne « n’en sera pas moins ravagée. Quant à moi. Monsieur le général en « chef, si l'ouverture que je viens de vous faire peut sauver la vie à un a seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je « me trouverais avoir méritée, que de la triste gloire qui peut revenir ■ des succès militaires.

a Je vous prie, etc. » .

• Signé Buonafarte. »

Ces nouvelles laissèrent respirer à Vienne et y donnèrent quelques espérances. Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, fut aussitôt envoyé au général français; mais, n'ayant pas de pouvoirs, il fut oblige de retourner, après une conférence de deux heures. Le lendemain, les généraux Bellcgnrdc et Merfelt vinrent nu quartier général français à Judemhurg, elsur leur parole que des plénipotentiaires allaient arriver de Vienne pour y traiter delà paix définitive, ils obtinrent une suspension d'armes qui assurait à l'ariuée française la possession des pays qu'elle occupait déjà, et d'autres encore qu'elle n'occupait pas, mais qui

(■[aient nécessaires a sa ligne. Les généraux autrieliiens comprenaient | avec peine comment le général français, dans sa belle situation, pouvait accorder un armistice; ils ne l'expliquaient que par l'inaetion des armées françaises sur le Hliin.

Cependant Napoléon ressentait vivement la force dos circonstances; il déplorait dans son cœur qu’un défaut de combinaison ou qu'une vaine jalousie le privassent des immenses résultats qu'il était à la veille de recueillir. S'il avait été peu sensible à la gloire d'entrer dans Itome, il s'était passionné de l'idée d'entrer dans Vienne, et rien que la seule déclaration du Directoire pouvait en ce moment l'en enqiéclicr.

IX. Les préliminaires furent signés à Léoben . — Pour la signature, on sc réunit dans une petite maison de campagne qu'on neutralisa. Les secrétaires dressèrent d'abord le proces-verbal de la neutralisation, et I les plénipotentiaires respectifs s'y rendirent ensuite |(our signer. Les commissaires autrichiens avaient mis en tôle du traité que l'empereur reconnaissait la république française. « Effacez, dit Napoléon : l’exis- " teneede la république est aussi visible que le soleil ; un pareil article

ne pourrait convenir qu'ii des aveugles; nous sommes maîtres chez - nous, nous voulons y établir le gouvernement qu'il nous plaît, sans que « personne y trouve à redire. » A Léoben, le quartier général français

se trouva cheï l’évêque mémo. On était alors dans la semaine saiute : toutes les cérémonies religieuses rie celte semaine et celles rie Pâques se tirent avec la plus grande solennité au milieu de l’armée française. Cette armée, accoutumée un respect pour le culte et les religions du pays où elle se trouvait, en agit ici comme auraient agi les troupes autrichiennes : ee qui satisfit au dernier degré le peuple et le clergé.

Les préliminaires avaient été signés à Léoben le 1 8, et le 20 le général français reçut de nouvelles dépêches du Directoire, annonçant que les . j armées du Ithinsc mettaient en mouvement, qu'elles allaient passer le Rhiu,e( quelles seraient bientôt au cœur de l’Allemagne. Effectivement, quelques jours après on apprit que l’armée de Sambre-et-Meuse, sous le commandement de lloelie, avait passé le Itbin le !!), veille du jour même de la signature des préliminaires de Léoben, mais quarante jours après l'ouverture de la eampugne en Italie. L’adjudant général Desselles, qui portait les préliminaires à Paris, rencontra nos troupes aux prises avec celles de l’ennemi. Il est difficile d’expliquer la cause de ce changement subit dans le système du gouvernement. Si Napoléon eût appris le 17, au lieu du 20, les nouvelles intentions du Directoire, il est certain que les préliminaires n'auraient |ws été signés, et qu’on eût exigé ! j j de bien meilleures conditions ; toutefois celles qu’on obtint dépassèrent encore de beaucoup les espérances du Directoire. Dans ses instructions I au général français, on l'avait autorisé à conclure lu paix toutes les fois que les frontières constitutionnelles de lu république seraient reconnues. Il est vrai qu'en donnant ces instructions, le Directoire avait été loin de deviner les succès et l'ascendant de celte armée, et n’avait pu prévoir ainsi tout ce qu'il pourrait exiger.

X. Parmi les diverses causes auxquelles on attribua l’étrange conduite du Directoire dans cette occasion, beaucoup ont pensé que bien des personnes en France voyaient avec quelque jalousie la grande renommée de Napoléon ; su marche hardie et décidée leur inspirait des craintes sur les projets ultérieurs que pourrait nourrir son ambition.

La proclamation pur laquelle il avait protégé en Italie les prêtres déportés, et qui lui avait gagné beaucoup de partisans en France, son style respectueux envers le pape, son refus de détruire le saint-siège, ses ménagements pour le roi de Sardaigne et pour les aristocrates de Gênes et de Venise; tout cela uvait fait de grandes impressions, et se trouvait commenté souvent avec des intentions fort malignes. Lorsqu’on vit la victoire du Tagliamento et les succès qui suivirent, les AI|h*b Noriqnes passées, et l’Allemagne envahie par cette route inconnue, la joie de la

#5* MÉMOHIAJ.

république h lu vue des grandes huniiliutions de notre implacable ennemi fut beaucoup diminuée, aux yeux de plusieurs, par la crainte de voir Napoléon acquérir une nouvelle gloire en entrant triomphant dans Vienne, et réunir alors sous son commandement toutes les forces de la j république. Qui pourra, se disaient-ils, sauver la liberté publique de l'influence d’un caractère et d’une gloire si extraordinaires? Si les armées du Rhin ont été battues l’an passé, elles ne devront leur succès • cette année qu'à Napoléon, qui aura tourné à lui seul toute l’Allemagne . et les devancera de quinze à vingt jours dans Vienne. Ces armées d’ailleurs, participant déjà à la gloire de l’armée d'Ita lie par les deux divisions qui ont été envoyées, partageront aussi son enthousiasme pour le jeune héros : il les maîtrisera toutes. Beaucoup de raisons taisaient doDc désirer que Napoléon fût empêché d'entrer dans Vienne; que nonseulement les trois armées demeurassent «épurées, mais qu’encore on alimentât entre elles une certaine jalousie. Il parut que ces idées influèrent d'abord sur la décision du Directoire; mais dès que les nouvelles j des brillants sueees de l’année d'Italie cl son entrée en Allemagne eu- 1 relit atteint les armées du Rhin per la voie des papiers publics et les re- j j lotions de l'ennemi, alors elles s’indignèrent elles-mêmes de leur oisi- I veté, et demandèrent à grands cris si l’armée d'Italie devait tout faire.

A ce mouvement se joignit le sentiment du grand nombre de familles ! qui avaient leursenfante à l'armée d’Italie, et l'opinion de la généralité | des citoyens, unimésde sentiments nobles et purs, qui ne pouvaient rien ] comprendre à l’inaction des autres armées. L'impulsion fui si violente,

! que ces armées du Rhin, de Sainbrc-et-Meuse durent alors passer le j fleuve et marcher en Allemagne. On retira le commandement de l’ar- ' raée de Sambre-et-Meuse a Beurnonville, homme nul, sans talent civil ou militaire, et on le confla à Hoche, jeune général du plus grand mérite. Son patriotisme ardent, joint à une extrême activité, à une ambition désordonnée, au soin 'qu'il prenait de se concilier les ofliciers et de sc créer un grand nombre de partisans, fuisait espérer que, placé à la tète de l'armée la plus nombreuse, et secondé de toute l'influence du gouvernement, il serait aisément un rival propre à itartager l’opinion des soldats et des citoyens, et garantir ainsi la république, quelles que fussent d'ailleurs l'amitié, l’estime, l’espèce d’enthousiasme même que Hoche n'eùl cessante témoigner en toute occasion pour Napoléon.

Ces réflexions étaient faites publiquement dans les sociétés de Paris, et ne pouvaieht manquer de revenir à Napoléon qui, ou sommet des grandeurs et de la gloire, ne sc trouvait donc environné que de préci-

n K SAINT F.-HÉ I, ÈNE. «57

pices. Lu guerre ni; (cuvait plus désormais qu'empirer su situation, surtout un accroissant su gloire : il un chercha aussitôt unu nouvelle dans la |>aix, qui devait le rendre cher à toute lu population, et créer pour lui un nouvel ordre d’événements; eur c’était désormais le seul qui pùt soustraire la république à lu situation fâcheuse « laquelle lu portait en ce moment lu fausse direction de l'esprit public dans l’intérieur.

■e.a nu

U’oi.kox pnrtit de Itastadl, Iraversti In arriva ù Paris sans

KË wf* iJü France incognito iJffiçfv' . ®jijÉK sMgf%S&! s’arrêter, et descendit il sa petite maison, wBfer ^“^^rfYdPli Chnussée-d’Antin, rue Cliantereine. Une délibération de la munieipalité de Paris donna quelques jours après, à celle rue, le nom de rue de la Victoire. Le corps nninicipal, l'administration du département, les Conseils, cherchèrent à l’envi les moyens de lui témoigner la reconnaissance nationale. On pnqxisa au Conseil des Anciens de lui donner la terre de Chumliord et un grand hôtel il Paris; c'eût été tout à fait convenable. Le général de l'armée d'Italie, qui pendant deux ans avait nourri son armée, créé et entretenu son matériel, soldé plusieurs années

MÉMORIAL DF. SAINTE - HÉLÈNE. fiS9

dt solde arriérée, fait passer trente ou quarante millions aux eaisses de France, et plusieurs centaines de millions en chefs-d'œuvre des arts, tout aux affaires publiques, avait négligé sa propre fortune. Il ne possédait pas cent mille éeus en argenleric, bijoux, argent, meubles, ete. Une grande récompense nationale eût doue été tout à faità sa place; mais le Directoire, sans qu'on sache pourquoi, s’alarma de cette proposition , et ses affidés l’écartèrent, en répandant que les services du général n'étaient point de ceux qu'on récompense avec de l'argent.

Dès son arrivée, les chefs de tous les |>artis se présentèrent chez lui , mais ils n'y furent point admis. Le publie était extrêmement avide de le j voir; les rues, les places par où l'on croyait qu’il [lasserait, étaient pleines | de monde, mais il ne se montrait nulle part.

L'Institut venait de le nommer membre de la classe de mécanique : ce fut le costume qu'il adopta.

Il ne reçut d'habitude que quelques savants, tels que Monge, Bertholet, Borda, La'place, Prôny, Lagrange; peu de généraux, seulement Kléber, Desaix, Lefebvre, Cnfnrelli du Falga et un petit nombre de députés.

Le Directoire voulut le recevoir en audience publique; on fit des échafaudages dans la place du Luxembourg pour cette cérémonie, où il fut conduit et présenté par le ministre des relations extérieures, Tal- I i leyrand. La substance de son discours fut que, quand la république aurait les meilleures lois organiques , son bonheur et celui de l'Europe seraient assurés. Il évita de parler de fructidor, des affaires du temps et de l'expédition d'Angleterre.

Ce discours simple donna cependant lieaucoup a penser, et ne put donner prise à aucun ennemi. Le Directoire et le ministre des relations extérieures lui donnèrent deux fêtes; il parut à l'une ctà l'autre, y resta peu de temps. Il eut l’air d'être peu sensible à ces fêtes. Celle du ministre 1 des relations extérieures, Talleyrand, fut marquée nu coin du bon goût; tout Paris y était. Une femme célèbre (madame de Staël), déterminée à lutter avec le vainqueur de l'Italie, l'interpella un milieu d'un grand cercle , lui demandant quelle était à ses yeux la première femme du monde morte ou vivante. Celle qui a fait le plus d'enfants , lui répon- ! dit-il.

On courait aux séances de Cl nstilul pour y voir le général ; il ny manquait jamais. Il n’allait aux spectacles qu’en loges grillées. Il rejeta bien loin la proposition des administrateurs de l’Opéra qui voulaient donner une représentation d’apparat. Le maréchal de Saxe.de Lovcndal, l)umouriez y avaient triomphé au retour de l’armée.

Lorsqu'au retour d’Egypte, nu 18 hrumairr, il parut nui Tuileries, il

était encore inconnu aux habitants de Paris, ce qui redoubla le désir de le voir.

II. Jalousie du Directoire. — Le Directoire lui témoignait les plus grands égards ; quand il lé voulait consulter, il envoyait toujours un des minisires le prendre : il était admis sur-le-champ, prenait séance entre deux des directeurs, et donnait son avis sur les objets du moment.

Les troupes rentrant en France chantaient des chansons en son honneur, le portaient aux nues. K. Iles disaient qu'il fallait ehasser les avocats, et le faire roi.

Les directeurs affectaient la franchise jusqu'à lui montrer les rapports secrets que leur en faisait la [Milice, mais ils dissimulaient mal la peine qu’ils éprouvaient de tant de popularité. Le général d’Italie appréciait toute la délicatesse et les embarras de sa situation. Le gouvernement marchait tuai, et beaucoup d'espérances se tournaient vers lui. Le Directoire eut d'abord la pensée de le faire retourner à ltasludt pour s’ôter la responsabilité du congrès; mais le général refusa celte mission, représentant qu'il ne convenait pas que la même main maniât la plume et l’épée. Depuis, le Directoire le nomma commandant de l'armée d'Angleterre, ce qui servit à couvrir, aux yeux de l'ennemi, l’intention et les apprêts de l’expédition d'Egypte.

I>K SAINTE-HELKN1Î.

HH

Los troupes qui composaient cette armée d'Angleterre couvraient In i Normandie, In Picardie, In Belgique. Son nouveau général en chef fui inspecter tous ces points, mais il voulut les parcourir incognito : ces I courses mystérieuses inquiétaient d'autant plus l'ennemi, et masquaient davantage les préparatifs du Midi. Il avait la satisfaetion de vérifier partout les sentiments qu'imprimaient su personne et sa gloire. Il se trou- ! vait partout l'objet de toutes les conversations, de tous les préparatifs.

' ('.'est dans ce voyage, en visitant Anvers, qu'il conçut, pour la première fois, les grandes idées maritimes qu'il y fit exécuter depuis. C'est alors encore qu'il jugea à Saint-Quentin de tous les avantages du canal qu'il a fait construire dans la suite. Enfin c'est alors qu’il fixa ses idées sur la ! supériorité que In marée donnait à Boulogne sur Calais, pour tenter ! avec de simples péniche» une entreprise sur l'Angleterre.

III. Pi ■entier incident qui détermine le Directoire à abandonner le» principe » de politique posé» à Campo-h’ormio. — I >'S principes de la politique qui réglaient la république avaient été déterminés à Campo-Kor- | mio. Le Directoire v était étranger. D'ailleurs il ne paurait maîtriser se» I passions, chaque incident le dominait. Isi Suisse en fournit le premier exemple. La France avait constamment à se plaindre du canton de Borne et de l'aristocratie suisse. Tous les agents étrangers qui avaient agité la | France avaient toujours en à Berne leur levier, leur point d'appui. Il ! s'agissait de profiter de la grande influence que nous venions d’acquérir | èn Europe pour détruire la prépondérance de nos ennemis en Suisse. Le général d’Italie approuvait fort le ressentiment du Directoire; il pensait que le moment était venu d'assurer à la France l'influence politique de la Suisse, mais il ne croyait pas nécessaire pour cela de bouleverser ce pays. Il fallait , pour se conformer à la politique adoptée, arriver à son but avec le moins de changement possible. Il proposait que notre ambassadeur en Suisse présentât une note appuyée de deux ! corps d'armée en Savoie et en Franche-Comté, dans laquelle il ferait \ connaître que la France et l’Italie croyaient nécessaire à leur politique I et à leur sûreté, ainsi qu'à la dignité réciproque des trois nations , que le pays de Vaud, l'Argovie elles bailliages italiens devinssent des cantons I lilu 'es, indépendants, égaux aux autres cantons; que la France et l'Italie avaient beaucoup à se plaindre de l’aristocratie de certaines familles de Berne, de Soleure, de Fribourg; mais qu'elles oubliaient tout, si les paysans de ces cantons étaient réintégrés dans leurs droits politiques. Tous ces changements se seraient opérés sans efforts et sans l'emploi des orme»: mais Revvbell, entraîné par des démagogues de la Suisse, fil

adopter un système différent, sans égurd aux mœurs, ù lu religion riaux localités des cantons. On arrêta de soumettre toute la Suisse ù une constitution unique semblable ù celle de la France. Les petits cantons s'irritèrent de perdre leur liberté, et toute la Suisse se souleva à l'aspect d'un bouleversement qui forçait tous les intérêts, allumait toutes les passions. On courut aux armes. Il fallut faire entrer nos troupes et conquérir tout le pays. Du sang fut versé : l'Europe fut alarmée.

IV. Second incident. — D'un autre côté, celte misérable cour de Home, 1 par une suite du vertige qui la caractérisait, aigrie plutôt que corrigée par le traité de Tolentino, continuait dans son système d'aversion et de fautes contre la France, dans l'espoir de comprimer dans son sein les j amis de la France. Ce cabinet de faibles vieillards sans sagesse fit fer- I menlrr autour d'eux les opinions contraires. Il se mit en querelle avec la république cisalpine. Il eut l'imprudence de mettre le général autrichien Provera à la tête de ses troupes. Il excita son propre parti de toutes les manières. Il v eut tumulte : le jeune Duphot, général de la plus belle

espérance , qui se trouvait ii Home comme voyageur, fut massacré à la porte de l'ambassadeur de France, cherchant à empêcher le désordre.

UE S AINTE— I1ÉLË5E. *>45

et l'ambassadeur français Joseph, frère du général, se retira à Florence.

Napoléon, consulté, répondit par son adage accoutumé, que ce n'était point a un incident à gouverner la politique, mais bien à la ' polilique à gouverner les incidents; que, quelque tort qu'eut celle 1 inepte cour de Home, le parti il prendre vis-à-vis d'elle demeurait tou- | jours une fort grande question. Qu'il fallait la corriger, mais non pus lu détruire ; qu’en renversant le pape et révolutionnant Home, on aurait infailliblement la guerre avec Naples, ce qu'il fallait, sur toutes choses, éviter. Qu'il fallait ordonner à notre ambassadeur de retourner à Home demander un exemple des coupables ; exiger qu'une ambassade .extraordinaire vint faire des excuses au Luxembourg; faire sortir Provera, mettre à la tète des affaires les prélats les plus modérés, et forcer le pape à conclure un concordat avec la république cisalpine, afin que, par toutes ces mesures réunies, Rome tranquille ne put plus '< avoir part aux affaires; que ce concordat avec la Cisalpine aurait de j plus l'avantage de préparer de loin les esprits en France à une pareille mesure. Mais Ui Reveillère, entouré de ses théophilanthropes, fit décider qu'on marcherait contre le pope. Le temps était venu, disait-il, de faire dispuraitre cette idole. Le mot d’ailleurs de république romaine suffisait pour transporter toutes les imaginations ardentes de la révolution. Le général français avait été trop circonspect dans le temps; et si on avait des querelles aujourd'hui avec le pape, c'était uniquement sa faute; mais peut-être "avait-il ses vues particulières. En effet, ses formes civiles, ses ménagements vis-à-vis du pape, sa généreuse compassion pour des prêtres déportés, avaient, dans le temps, fortement frappé les esprits en France.

Quant à la crainte que la révolution de Home n'cntrainàt la guerre avec Naples, on lu traita de subtilité. Nous avions nous-mêmes un parti nombreux à Naples ; et nous ne devions rien craindre d'une puissance du troisième ordre. Berthier reçut donc l'ordre d'aller avec une armée saisir Home et y établir lu république romaine ; ce qui fut exécuté. On établit à Home trois consuls pour exercer le pouvoir; un sénat et un tribunal composèrent la législature. Quatorze cardinaux se rendirent à la basilique de Saint-Pierre, et chantèrent un Te Deum en commémoration du rétablissement de la république romaine, qui n'était rien moins que l'abolition de l'autorité temporelle du pape. Mais le peuple, enivré un npoment de l'idée de l'indépendance , entraîna la plus grande partie du clergé. Cependant la main qui avait jusque-là retenu les officiers et les administrations de l'armée n'y était plus • on se livra dans

| Home aux dernières dilapidations ; on gaspilla tout le mobilier du Vati- , eun ; on saisit partout les tableaux et les objets rares. On indisposa telle- , ment le pays, que le pays à son tour vint à bout d'indisposer l’armée : elle se souleva contre des généraux qu'elle accusait. Ce mouvement séditieux des soldats fut du plus grand danger; on eut beaucoup de peine à les contenir. On croit avec raison qu'ils furent excités par des agents napolitains, anglais, autrichiens.

Y. Troisième incident. — Bernadette avait été nommé ambassadeur à Vienne. Ce choix ne fut pas bon : un général ne |>ouvait être agréable à une nation si constamment battue : il aurait fallu envoyer un person- 1 nage de l'ordre civil ; mais le Directoire avait peu de ceux-ci à sa dispo-. sition : ou ils étaient très-obscurs , ou il les avait éloignés. Quoi qu'il en soit, Beruadotte, alors d'un caractère fort exalté, fit des fautes graves dans son ambnssude.Un jour, sans qu’on en puisse deviner le motif, il lit arborer le pavillon tricolore au haut de sa maison. On pensequ'il y fut

insidieusement poussé pur des agents qui voulaient compromettre l'Autriche. F.n effet, la populace, à l'instigation des mêmes agenls.se trouva tout à coup insurgée; elle arracha le drapeau et insulta Rernadolle. I.e Directoire, dans sa fureur, manda le général d'Italie pour s’ap-

UE SAINTE-IIÉLÉNE. «45

puycr de son inlluence dans l'opinion, et lui donna lecture d'un message aux Conseils, qui déclarait la guerre à l'Autriche, et d'un décret qui lui donnait à lui-mènie le commandement de l'armée d'Allemagne. Il ne partagea pas l'opinion du Directoire. Si vous vouliez la guerre, il fallait vous y préparer indépendamment de l'événement de Bernudotte ; il fallait ne pas engager vos trou|>es en Suisse, dan s l'Italie méridionale, sur les liords de l’Océan; il fallait ne pas proclamer le projet Je réduire l'armée à cent mille hommes, projet qui n'est pas encore exécuté, il est vrai, mais qui est connu, et décourage l'armée. Ces mesures indiqucntque vous aviez compté sur la paix. Iternadottc a matériellement tort : en déclarant la guerre, c’est le jeu de l’Angleterre que vous jouez. Ce n'est pas connaître la politique du cabinet de Vienne que • de croire que s'il eiit voulu la guerre, il vous eut insulté. Il vous aurait ! caressé, endormi, pendant qu’il ferait marcher ses troupes. Vous n’auriez connu ses véritables intentions que par sou premier coup de canon.

: Soyez sûrs que l'Autriche vous donnera toute satisfaction. Ce n’est point avoir un système politique, que d'être entraîné ainsi par luus les événements. La force de la vérité calma le gouvernement. L’Autriche donna des satisfactions ; les conférences de Sellz eurent lieu ; mais cet incident I retarda l’expédition d'Égypte de quinze jours.

VI. Retard de l'expédition d'Égypte. — Napoléon commença à craindre qu’au milieu des orages que l'impéritie du gouvernement et la nature des choses accumulaient autour de nous, cette entreprise ne fût funeste aux vrais intérêts de la patrie ; il témoigna sa pensée au Directoire : L'Europe, disait-il, n’était rien moins que tranquille. Le congrès de ftastadt ne se terminait pas; on était obligé de garder des troupes dans l’intérieur, pour s'assurer des élections et comprimer les départements de l'Ouest. Il proposait de contremander l'expédition, d'attendre des circonstances plus favorables.

Le Directoire, alarmé, soupçonnant qu'il avait le projet d’aspirer à la direction des affaires, n'en fut que plus ardent à presser l'expédition, d'autant plus qu'il ne sentait pas toutes les conséquences des changements qu'il avait faits dans le système public. Selon lui, l'événement de la Suisse, loin de nous affaiblir, nous donnait d'excellentes positions et les troupes helvétiques pour auxiliaires. L'affaire de Home était terminée, puisque le pontife était déjà ù Florence, et la république romaine proclamée; et celle de lieruadolte ne devait plus avoir de suites, car ! l’empereur avait offert des réparations. Le moment était donc plus favorable que jamais d'attaquer l’Angleterre, ainsi qu'on l'avait médité, en

rUG MÉMORIAL

Irlande et en Egypte. Il offrit alors de laisser au moins Kléber ou Desaix, qui brûlaient d'ètrede l'expédition. Leur grand caraelère et leurs talents supérieurs pouvaient au besoin être en France d'une grande utilité; mais on refusa Kléber, que Rewbel détestait, et Desaix, qu'on n’appréciait pas. La république, répondit-on, n'en était pas à ces deux généraux : il s'en trouverait une foule pour faire triompher la patrie,

| si jamais elle était en danger.

VIL L'intérieur de la république est menacé d'une crise. — Le Directoire était sur un abîme, mais il ne le croyait pas. Les affaires allaient mal aussi dans l’intérieur. Le Directoire avait abusé de sa victoire de fructidor. Il avait eu le tort de ne pas rallier à la république tout ce qui, | n'ayant pas fait partie de la faction de l'étranger, n’avait été que séduit ou égaré. Il était privé par là de l'assistance et des talents d'un grand nombre d'individus qui, pur ressentiment, se jetaient dans le parti opposé à la république, bien que leurs intérêts et leurs opinions les portassent naturellement vers ce gouvernement. Il se trouvait contraint d'employer des hommes sans moralité. De là le mécontentement de l'opinion publique, et la nécessité de maintenir un grand nombre de troupes au deduns, pour s'assurer des élections et contenir la Vendée.

il était facile de prévoir que les nouvelles élections amèneraient une crise, que le nouveau tiers de législateurs serait eom|H>sé d'hommes exagérés qui accroîtraient lu source des maux qui pesaientsur la patrie.

Le Directoire n’avait aucune politique intérieure; il marchait au jour le jour, entraîné par le caractère individuel des directeurs, ou par la nature vicieuse d’un gouvernement de cinq personnes. Il ne prévoyait rien et n'apercevait de difficulté que quand il était matériellement arrêté. Quand on leur disait : Comment ferez-vous aux élections prochaines y — Nous y pourvoirons par une loi, répondit La Kcveillère. La suite a fait voir de quelle nature était la loi méditée par le Directoire. Quand on leur disait : Pourquoi ne relevez-rous pas tous les amis de la république qui n'ont été que menés et trompés en fructidor par le parti ' de l’étranger? Pourquoi ne pas rappeler Carnot, Portalis, Dumolard, Barbé-Marbois, etc., etc., afin de faire un faisceau contre le parti de l'étranger et les exagérés? Mais les directeurs attachaient peu de prix à ces observations : ils se croyaient populaires et assis sur un terrain solide et ferme. U n parti composé des députés ayant influence dans les deux Conseils, des fructidoriens patriotes qui cherchaient un protecteur, des généraux les plus influents et les plus éclairés, pressèrent longtemps le général d'Italie de faire un mouvement et de se mettre à la tête delà république ; il

DK SAINTE-HÉLÈNE. fit?

s'y refusa : il n'était pas encore assez fort pour inarcher tout seul. Il nvail sur l'nrt dp gouverner, et sur re qu'il fnllnit à une grande nation, des idées si différentes des hommes de la révolution et des assemblées, que, ne pouvant agir seul, il craignait de compromettre son caractère. Il se détermina à partir |>our l’Égypte, mais résolu de reparaître si les circonstances venaient à rendre sa personne nécessaire ou utile.

VIII. Cérémonie du 21 janvier. — Talleyrand, ministre des relations extérieures, était l’homme du Directoire. Il était évêque d’Autun lors de la révolution; il fut un des trois évêques qui prêtèrent serment à la constitution civile du clergé, et qui sacrèrent les évêques constitutionnels ; rcful lui qui dit la messe à la fameuse fédération de 1790. Député il l'As-

semblée constituante, il y lit plusieurs rapports sur les biens du clergé. Sous la Législative, il fut envoyé à Londres pour traiter avec le gouvernement anglais. Mais quand la révolution eut pris une pente plus rupideet plus acerbe, il devint suspect, et fut contraint dese réfugier en Amérique.

Après le 13 vendémiaire, la Convention raya l’ancien évêque d’Autun de la liste des émigrés; il reparut alors en France, et y fut très-protégé par la coterie de madame de Staël. Il était discret, souple, insinuant, et gagna la faveur des directeurs Barras, Merlin, Kcwbell, et même de

l,n Roveillrre-Lepaux, auxquels il faisait la pour comme il la faisait jadis à Versailles. Il devint ministre des affaires étrangères, ee qui le mit en correspondance avec le négociateur de Campo-Formio. Talleyrand s’attacha, dès cet instant, à plaire au général et à s'insinuer dans son esprit ; c'est lui que le Directoire employait constamment auprès du général d' Italie. A l'approche du 21 janvier, où le gouvernement célébrait l'anniversaire de l'exécution de Louis XVI, ce fut un grand objet de discussion entre les directeurs et les ministres de savoir si IV a poiéon devait aller it la cérémonie ou non. On craignait d’un côté que, s'il n.’y allait pas, cela ne dépopularisat la fête ; de l'autre, que, s'il y allait, on oubliât le Directoire, pour s'occuper de lui. Néanmoins on conclut qu’il devait y aller. Talleyrnnd, comme de coutume, se chargea delà négociation; le général s'en excusa, disant. qu'il n'avait pas de fonctions publiques, qu'il n'avait personnellement rien à faire à cette I cérémonie, qui, par sa nature, plaisait à fort peu de monde. Il ajoutait | que cette fête était des plus impolitiques; que l'événement qu'elle rap- j pelait était une catastrophe, un vrai malheur national ; qu'il comprenait ! très-bien qu’on célébrât le 14 juillet, parée que c'était une époque où le |ieuplc avait conquis scs droits; maisquele pcuplcaurait pu conquérir scs droits, établir même une république, sans se souiller du supplice d'un prince déclaré inriolable et non responsable par la constitution même. Qu'il ne prétendait pas discuter si cela avait été utile ou inutile, muisqu'il soutenait quce'élait un incident malheureux. Qu'on célébrait i des fêles nationales pour des victoires, mais qu'on pleurait sur les victimes restées sur le champ de bataille. Qu’il était assez simple d'ailleurs | que lui, Talleyrand, étant ministre, dut y paraître; mais qu’un simple particulier n'avait rien à y faire. Que cette politique de célébrer la mort d'un homme ne pouvait jamais être l'acte d'un gouvernement, mais seulement celui d'une faction, comme qui dirait d’un club de jacobins. Qu'il ne concevait pas comment le Directoire, qui avait proscrit les ja- [ cobinset les anarchistes, qui aujourd'hui traitait avec tant de princes, ne sentit pas qu'une telle cérémonie faisait il la république beaucoup plus d'ennemis que d'amis, éloignait au lieu de rapprocher, aigrissait au lieu d'adoucir, ébranlait an lieu de raffermir, était indigne enfin du gouvernement d'une grande nation. Talleyrand mettait en jeu tous scs moyens : il essayait de prouver que c'était juste, parce que c'était politique ; cl que c'élait politique, disait-il, car tous les pays et toutes les répuhliquesnvaicnt célébré comme un triomphe la chute du pouvoir absolu et le meurtre des tyrans. Ainsi Athènes avait toujours célébré la mort de

UE S A I N T K - Il É I, È N E.

Pisistrnte, et Rome la ehutc des décemvirs. Il ajoutait i|iie d’ailloursPeolail une loi qui régissait le pays, et que dès lors chacun lui devait soumission et obéissance ; il concluait enfin que l'influence dû général sur l'opinion était telle qu’il devait y paraître, ou qu'autremenl son absence pourrait blesser les intérêts de la chose publique. Après plusieurs pourparlers, on trouva un mezza termine : l'Institut se rendait à cette fête; il fut convenu que le membre de l'Institut suivrait sa classe qui remplissait un devoir de corps. Celle affaire, ainsi ménagée par Tallevrand. fut très-agréable nu Directoire.

Cependant, quand l'Institut entra dans l’enceinte1 ou se célébrait cette i cérémonie, quelqu'un qui reconnut Napoléon l'ayant fait apercevoir, il j n’y eut plus, dès cet instant, d’yeux que pour lui. Ce que le Directoire avait craint lui-mômc arriva : il se trouva complètement éclipsé. Quand ;

la fêle fut terminée, on laissa le Directoire sortir tout seul. I.n multitude demeura pour celui qui avait voulu se perdre dans la foule de l'Institul.

et lit retentir les airs de: Vue le général des armées d'Iluhe de sorte que cet événement ne lit qu'accroître les déplaisirs des gouvernan Is.

• Han» la première édition il est dit il Saint- Svlpltt, on m’a démontré v avait erreur maté rielle. Napoléon se sera trompé de nom, cc qui lui arrivait quelquefois. Peut-être trouvera-t-nn jwr la publication de ses Mémoires qu'il se sera redressé lui -meme. Au surplus, celui qui tiendrait rigoureusement ici fc l'exactitude locale peut se satisfaire aisément en cherchant dans 1rs. papiers du temps où s’est passé l'anniversaire du 21 janvier en 179*.

MÉMOIII AL

lin nuire événement rail Talley ran<l il même d'être encore agréable au Directoire. Dans un café ou lieu public, cbe* Garelii, deux jeunes gens, sous prétexte ‘de ralliement ixtliliquo, suspectes par la manière dont leurs cheveux étaient tressés, furent insultés, uttaqués, assassinés. Ce guetapens avait été dirigé par les ordres du ministre de la police, Sotlin, et par ses agents. Or, les circonstances étaient déjà telles pour le général ( (l'Italie, que, bien qu'au fond de son domicile, il était obligé néanmoins, pour sa propre sûreté, de porter uni* attention inquisitirc sur îles événements de celte nature. Il lit éclater son indignation, et Talley- 1 I rand lui fut envoyé pour le calmer. Celui-ci disait qu'un pareil événement était commun en temps de crise, que les moments de révolution 1 sortaient de la loi commune, qu'lci il devenait nécessaire d'en im|K>scr ! à la liante société, et de réprimer la bardiesse des salons; qu'il était j des genres de fautes que les tribunaux ne sauraient atteindre ou réprimer; qu'on ne pouvait sans doute approuver la lanterne de l'Assemblée j constituante, et que cependant sans elle la révolution n'eût jamais marché; qu'il est des maux qu'on doit tolérer, parce qu'ils évitaient de plus grands maux. Le général répondait qu'un pareil langage eût été tout au plus supportable avant fructidor, lorsque les partis étaient en présence,

I et qu'on avait mis le Directoire plutôt dans le cas de se défendre que dans la situation d'administrer; qu’alors, peut-être, cet acte eût pu s'excuser sur la nécessité; mais qu'aujourd'luii que ce gouvernement se trouvait investi de toute la puissance, que la loi ne trouvait d’opposition nulle part, que les citoyens étaient tous sinon affectionnés, du moins soumis, celte action devenait un crime atroce, un véritable outrage à la civilisation; que partout où se prononçaient les mots de loi et de | liberté, tous les citoyens demeuraient solidaires les uns des autres; qu'ici, dans celle expédition de coupe-jarrets, chacun devait se trouver frappé de terreur, se demander où cela s’arrêterait, se croire sous 1 le régime dos janissaires. Ces raisons étaient trop plausibles pour avoir 1 i j besoin d’étre développées à un homme de l’esprit et du caractère de i M. de Taltcyrnnd; mais il avait nue mission, il cherchait à justifier une administration dont il ambitionnait de conserver la faveur et la | • confiance. j ,

Ynllain*. Jlmii- J,iri|Hrv — M. «le Ch ili . iuhri. iml : ^»n rlhoimr* |mur l liMilnt. - Colères feinlc*

■I* rKni|M-mir : |»riud|ie* A <:ct èparil.

$<«ihIi lrr juin,

1,’Einporour m'a fait venir; il avait pris un bain de trois heures. Il me donnait à deviner ce qu’il avait In ; c’était la NoureUc Héloïse qui

DI- SAINTE-UÉLÈNE.

l’avait tant charmé à Itrinrs. Eu l'analysant do nouvoau, il la salirait j oeltc fois tout il fait. Le nieller de la Meillerie est venu on eilulion ; il eroyait l'avoir détruit par la roule qu'il avait fuit ouvrir |Kiur le pissage ^

1 du Simplon ; je l'ai assure ipi'il en restait ciiooro assez |mur en conserver le parfait souvenir : il s'avançait, disais-je, en saillie sur le elierain même, et ferait encore, nu besoin, un très-beau saut de Lcucade. i l/Empereur attribuait on grande partie nu beau portrait de milord i i Édouard, dans la Nouvelle Héloïse, et ù quelques pièces de lliéùlrc de Vollaire, la belle réputation du caractère anglais en France. Il s'étonnait ! de la facilité de l'opinion dans ces lemps-lù : Voltaire et Jean-Jacques h t'avaient gouvernée à leur gré ; ils seraient bien moins heureux atijour- ! d'hui. Si Voltaire, surtout, avait régné sur ses conleni|Nirains, disait-il, s'il avait été le héros du temps, e'est que tous alors n'étaient que des nains.

On a lu à l'Empereur un discours de M. de Chateaubriand pour rendre le clergé apte à hériter. C'était, disait-il, un discours d'Aeadémio, et non pas une opinion de législateur. Il y avait beaucoup d’esprit, fort peu de sens, aucune vue. « laissez hériter le clergé, continuait l'Etup'- « rour, et personne ne mourra sans être obligé de payer son absolution ; ,

« car, de quelque opinion qu’on soit, personne ne sait où il va en quittant « la vie. C'est là le grand, le dernier compte; aussi personne ne peut ré- « pmdrc de son dernier sentiment ni de la force de sa tète. Qui pculdiro « que je ne mourrai pas dans les bras d'un confesseur, et qu'il ne me fera j « pas faire amende honorable pour le mal même que je n'aurai pas fait. •

Lors de la catastrophe de ISM-, M. de ClttHeuiihriund s'est signalé par des pamphlets si outrageusement passionnés, tellement virulents, si effrontément calomnieux, qu'il esta croirequ’il les regrette ù présent, et | qu'un aussi lienu talent que le sien ne se prostituerait pas à les reproduire aujourd'hui.

Quelques années avant nos désastres, l'Empereur, lisant quelques morceaux" de ccl écrivain, demanda comment il se faisait qu'il ne fût pis <le l'Institut. Ces paroles furent aussitéit une recommandation toutepuissante, et .M. de Cluitcnuhrinnd fut bientôt nommé à la presque unni ni mité. C’était un usage de rigueur à l'Institut que le récipiendaire fit j l'éloge de son prédécesseur ; M. de Chateaubriand, s'écartant de la route battue, consacra une partie de son discours à flétrir les principes politiques de M. Chénier son devancier, et à le proscrire comme régicide. Ce fut un vrai plaidoyer politique, où il discutait lu restauration de la monarchie, le jugementet la mort de Louis XVI. Ce fut alors une grande ! rumeur dans tout l'Institut; les uns refusant d’entendre un discours

qui leur paraissait indécent, d'autres, au contraire, appuyant pour qu'on ! en admit lu lecture. De l'Institut, lu querelle sc répandit dans Paris; j elle remplit et divisa bientôt tous les cercles de la capitale. L'Empereur, | ù qui tout parvenait, et qui voulait tout connaître, se lit apporter ce discours : il le trouva de lu dernière extravagance, et en prononça sur-lechamp l'interdiction. Un de ses grands oflieiers ( M. de Ségur), membre | de l’Institut, qui avait opiné vivement pour la lecture du discours, lui servit à l'un de ses couchers à manifester son opinion : « Et depuis « quand, Monsieur, lui dit-il avec sévérité, l'Institut se permet-il de dc- « venir une assemblée politique ? Qu'il fasse des vers, qu'il censure les » fautes de la langue, mais qu’il ne sorte pas du domaine des Muscs, ou » je saurai l’y faire rentrer. Est-ce bien vous, Monsieur, qui avez voulu ' | « autoriser une pareille diatribe? Que M. de Chateaubriand ait de l’in-

« sanilé ou de la malveillance, il y u pour lui des petites-maisons ou un « châtiment ; et puis peut-être encore est-ce son opinion, et il n’en doit ; « pas le sacrifice à ma politique qu’il ignore, comme vous qui la con- « nuissez si bien : il peut avoir son excuse ; vous ne sauriez avoir la vô- « tre, vous qui vivez il mes côtés, qui savez ce que je fais, ce que je veux.

» Monsieur, je vous liens pour coupable, pour criminel : vous ne tendez I ■. à rien moins qu'il ramener le désordre. In confusion, l’anarchie, les . massacres. Sommes-nous donc des bandits, et ne suis-je qu'un usur-

» pâleur? Je li ai détrôné personne. Monsieur ; j'ai trouvé, j'ai relevé la

DE SAINTE-UELENE.

• couronne dans le ruisseau, et le peuple l'a mise sur ma tèle : qu'on

« respecte ses actes!

« Analyser en public, mettre en question, discuter des faits aussi ré- « cents, dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est rechercher « des convulsions nouvelles, c'est tHre l'ennemi du re|>os public, La res- « Unira lion de la monarchie est et doit demeurer un mystère ; et puis,

• qu’est-ce que cette nouvelle proscription prétendue des convention-

• nels et des régicides? Comment oser réveiller des points aussi déli- « eats? Laissons à Dieu à prononcer sur ce qu’il n'est plus permis aux « hommes de juger! Seriez-vous donc plus difficile que l'impératrice?

« Elle a bien des intérêts aussi chers que vous, peut-être, et bien autre*

« ment directs; imitez plutôt sa modération, sa magnanimité; elle n’a « voulu rien apprendre ni rien connaître.

« Eh quoi ! l’objet de tous mes soins, le fruit de tous mes efforts scrait- « il donc perdu! C'est donc à dire que si je venais à vous manquer de- « main, vous vous égorgeriez encore entre vous de plus belle? » Et marchant à grands pas, il se frap|iait le front de la main, disant : « Ah! « pauvre France! que lu as longtemps encore besoin d'un tuteur! »

Puis il reprit : « J'ai fait tout au monde pour accorder tous les partis :

« je vous ai réunis dans les mêmes appartements, fait manger aux mêmes « tables, boire dons les mêmes coupes; votre union a été l'objet constant « de mes soins : j’ai le droit d’exiger qu’on me seconde...

« Depuis que je suis à la tète du gouvernement, m'a-t-on jamais cn- « tendu demander ce qu'on était, ce qu’on avait été, ce qu'on avait dit, » fait, écrit?... Qu'on m'imite !

• On ne m’a jamais connu qu'une question, nu but unique : Voulez- « vous être bon Français arec moi? et, sur l’aflirinatixe, j’ai poussé cha- « cun dans un délilé de granit sans issue, à droite ou à gauche, obligé du « marcher vers l'autre extrémité, où je montrais de la main l'honneur, « la gloire, la splendeur de la patrie. •

La mercuriale fut si vive, que celui à qui elle s'adressait, homme d'honneur et de grande délicatesse d’ailleurs, se crut dans l'obligation de demander une audience le lendemain, voulant remettre sa démission. Cette audience lui fut accordée, et l'Empereur l'apercevant, lui dit;

• Mon cher, vous venez pour la conversation d’hier; elle vous a aflligé « et moi aussi ; mais c'est un avertissement que j'ai voulu donner à

* plusieurs; s'il produit quelque bien, ce doit être notre consolation à « tous deux : qu'il n’en soit plus question. » Et il parla d'autres choses.

C'est ainsi que souvent l'Eni|iereur attaquait toute une masse sur de

simples individus; et il le faisait avec un grand éclat, pour qu’on en demeurât frappé davantage; mais ses colères publiques, dont on n fait tant de Inuit, n'étaient que feintes ou factices. 1/Euipercur disait qu'il | avait prévenu par là bien des fautes et s'était épargné beaucoup de châtiments.

l’n jour, dans une des grandes audiences, il attaqua un colonel avec ! la plus grande chaleur et tout à fait avec l'accent de la colère, sur de j légers désonlres commis par son régiment envers Ira habitants du pays | qu'il venait de traverser en rentrant en France; et comme le colonel, i |H'nsant la punition fort au-dessus de la faute commise, cherchait à se ! disculper et y revenait souvent, l'Empereur lui disait à voix basse ; sans discontinuer la mercuriale publique: « C'est bien; mais tnisez-

« vous. Je vous crois; mais demeurez tranquille » Kl plus tard, en le ;

revoyant seul, il lui dit ; « C'est que je fustigeais en vous des généraux « qui vous entouraient, et qui, si je me fusse adressé directement à « eux, se seraient trouvés mériter la dernière dégradation, peut-être » davantage. »

Mais si l'Empereur attaquait de la sorte en publie, il lui arrivait porj fois aussi de se voir attaqué à son tour : j'ai été témoin de plusieurs ! exemples.

l’n jour, à Saint-Cloud, à la grande audicucc du dimanche, et préci- I sèment à mon côté, un sous-préfet ou autre fonctionnaire piémontais, i l'air égaré, et tout hors de lui, l’interpelle de la voix la plus élevée, lui * l demandant justice sursa destitution, soutenant qu'il avait été faussement accusé et condamné, t Allez trouver mes ministres, lui répondit l’Ein- i j « pcrcur. — Non, Sire, c'est par vous que je veux être jugé. — Je ne le 1 I « saurais ; je n'en ai point le temps ; j'ai à m'occuper de tout l'empire,

* et mes ministres sont institués pour s'occuper des individus. — Mais l ils me condamneront toujours. — Et pourquoi? — Parce que tout

* le monde m'en veut. — Kl pourquoi encore? — Parce que je vous

1 * aime. Il suffit qu'on vous soit attaché pour qu'on devienne en horreur

! " à tout le monde. — Ce que vous dites là est bien fort, Monsieur, dit

» l'Empereur avec calme ; j’aime à croire que vous vous trompez. » Et il passa tranquillement au voisin, tandis que nous en demeurions déconcertés, et en étionsdevenus rouges d'embarras. l!ne autre fois, à une parade, un jeune officier, aussi tout hors de lui, sort des rangs pour se j plaindre qu'il est maltraité, dégradé; qu'on a été injuste* à son égard, qu'on lui a fait éprouver des passe-droits, cl qu’il y a cinq ans qu'il est lieutenant sans pouvoir obtenir d’avancement. « Calmez-vous, lui dit j |

Digitizod by Gtÿiÿle

DE SAINTE-nÉLÈNK.

« l'Empereur, moi je l'ai bien été sept ans, et vous voyez qu'après tout,

« eela D'cnqièelic pas de faire son chemin. » Tout le monde de rire, et le I

jeune oflicier, subitement refroidi, d’aller reprendre son rang. Kn tout, rien n'élait plus eommun que de voir les individus s'attaquer à l’Empc- 1 rcur et lui tenir tète.

Je l'ai vu maintes fois, dans de vives et chaudes réclamations, ne pouvoir obtenir la dernière parole, et prendre le parti de céder, en passant à d’autres personnes ou en changeant de sujet.

Principe général. Les actes de l’Empereur, quelque passionnés qu’ils parussent, étaient toujours accom|mgnés de calculs. « Quand un de mes.

• ministres, disait-il, ou quelque autre grand personnage avait fait une 1 « faute grave, qu'il y avait vraiment lieu il se fheher, que je devais vrai-

« ment me mettre en colère, être furieux, alors j'avais toujours le soin I « d'admettre un tiers il cette scène ; j'avais pour règle que quand je me « décidais il frapper, le coup devait porter sur plusieurs ;celui qui le rr-

* rêvait uc m'en voulait ni plus ni moins ; et relui qui en était le témoin,

« dont il eut fallu voir la figure et l'embarras, allait discrètement trans- « mettre au loin ce qu'il avait vu et entendu : une terreur salutaire cir- « eulait de veine en veine dans le corps social. Les choses en marchaient

. « mieux ; je punissais moins, je recueillais infiniment, et sans avoir fait « beaucoup de mal. »

M É M O IU A I

Dans une do ces grandes occasions, le ministre de la marine (Dcerès) se trouva admis de conserve avec le véritable patient, et l'Empereur l'a- 1 voit choisi dans la triple intention qu'il hit le témoin, qu'il reçut sa part directe d'un avertissement salutaire, et servit néanmoins de terme de comparaison propre à contusionner d'autant celui qu'il avait réelj lemenlen vue; car, après s'être exprimé vis-à-vis de celui-ci avec la j dernière violence, el être entré dans les plus |>etils détails d'une menace extrême, se retournant tout à coup vers Dcerès, il lui dit : « El « vous aussi, Monsieur le ministre de la marine, on m'apprend que

» vous vous avisez d'être de l'opposition ; c'est fort étrange, j'en suis « très-irrilé, quoique apri-s tout je sache bien que chez vous il y a du " moins des tirants d'eau d'honneur et de fidélité que vous ne délaisserez » jamais. »

lléfletion« sur le Rnu»ern(ur.-lH‘|icm«i «le lu maism «le rEmprriMir aux Tuileries.— Sur les boniH*s coiii|iUxliiliUHi.— MM. Mollicn, La liouillerle.

Dimanche S juin.

L'Empereur est sorti à cheval sur les huit heures ; il y avait bien longtemps qu'il s'en était abstenu. Il est descendu chez madame Itertrnnd, el s'y est arrêté longtemps. Il y peignait énergiquement et avec

beaucoup d’esprit l(*s rapports du gouverneur avec nous, ses mesures j i subalternes, son |k‘u d'égards, le rétréci de sa police, le ridicule de sa : i gestion, son ignorance des affaires et des manières. » Nous avions, di- « sait-il, à nous plaindre sans doute de l'amiral, mais au moins était-il ! «Anglais; au lieu que celui-ci n'est qu’un mauvais sbire d'Italie.

! « Nous n'avons pas les mêmes mœurs, disait-il, nous ne saurions nous

I « entendre; nos sentiments ne |wrlent [tas le même langage : il ne se « doute pas que des monceaux de diamants ne sauraient effacer l’arres- « talion qu’il est venu faire d’un de nos domestiques, presque à mes )

« yeux. Depuis ce jour-là, il a répandu la pâleur sur toute ma maison.»

Au retour, nous avons déjeuné dans le jardin. Le soir, le temps s'est i passé à tracer le budget de celui qui, à Paris, aurait cinquante mille j livres de rente : l'écurie, disait l’Em[>ereur, devait y entrer pour un sixième, la table pour un quart, etc.

J'ai déjà dit qu’il aimait res calculs, qui prenaient toujours quelque chose de neuf et de piquant dans sa bouche.

La conversation a conduit à des détails plus curieux sur la liste ci- [ vile et les dépenses de la maison de l'Empereur. Voici ce que j'en ai I recueilli :

La table était d'un million ; et pourtant le dîner de la |>ersonne de i l'Empereur n'était dans ce compte que |K>ur cent francs par jour. Jamais | on n'a pu arriver à le faire manger chaud, parce qu'une fois au travail on ne savait jamais quand il quitterait; aussi, l’heure du diner venue,

I on mettait pour lui des poulets à la broche de demi-heure en demiheure ; et l'on eu a vu rôtir des douzaines avant d’atteindre celui qui lui a été présenté.

De là on est passé aux avantages d’une bonne comptabilité. L'Empereur citait surtout sur ce |>oiul MM. de M nllien et La Bnuillerie. Le premier avait ramené le trésor public à une simple maison de banque ; si l bien que l'Empereur, dans un seul tout petit cahier, avait, disait-il, i constamment sous les yeux l'état complet de ses affaires, sa recette, sa j dépense, ses arriérés, ses ressources, etc., etc.

L’Empereur disait avoir eu dans scs caves, aux Tuileries, jusqu'à quatre cents millions en or qui étaient tellement à lui, qu'il n’en existait d'autres traces qu'un petit livret dans les mains de son trésorier particulier. Tout s'est fondu à mesure, et surtout lors des revers, dans les dépenses de l'Étal. Comment aurait-il pu, disait-il, songer à s'en ré- ■ server quelque chose? il s’était idenlilié tout à fait avec la nation.

Il disait encore avoir fait entrer en France plus de deux milliards de

t SX

numéraire, sans compter tout ce que les individus pouvaient en avoir rapporté pour leur propre compte.

L'Empereur disait avoir été vivement sensible à ce qu'en I Ht t M. de La liouillerie, se trouvant à Orléans avec des dizaines de millions à lui .Napoléon, sa propriété personnelle, il les eût portés «M. lecomled'Artois, à Paris, au lieu de les conduire a Fontainebleau, comme cela était de son devoir eide sa conscience. » La liouillerie pourtant n'était pas « un méchant homme, disait l’Empereur, je l'avais aimé et estimé. Au * retour de t Ht ,‘i, il sollicita vivement d'élre admis prés de moi et de « pouvoir se justifier; il aurait prouvé sans doute que c’était la Tante de « son ignorance, et non de son coeur. Il me connaissait bien ; il savait que « s'il arrivait jusqu'à moi. il en serait quitte pour quelques paroles de « colère. Mais je me connaissais aussi : j'étais résolu de ne pas le rc- « prendre ; je refusai de le voir. C’était le seul moyen que j’avais en celte » occasion de résister à lui et à plusieurs autres.

«Toutefois Eslève, son prédécesseur, n’en eût pas fait autant; il « m’était chaudement attaché ; il m’eût conduit mon trésor par force à « Fontainebleau. S'il ne l'eût pu.il l’eût enterré, jeté dans les rivières, « distribué plutôt que de le livrer. »

Sur les femme», etc.— La iKilygamic.

L'Empereur, aprèsun bain de trois heures, est sorti vers les cinq heures pour se promener dans le jardin. Il était fort triste, silencieux , il avait l'air souffrant. Nous sommes montés en calèche, et peu à peu il s’est remis et est devenu plus causant.

Au retour, il s'est promené encore quelque temps, pour faire la guerre à lune de ces dames qui étaient avec nous ; il s'estamusé à déclamer contre les femmes. « Nous n'y entendions rien, nous autres peuples d'Occi- « dent, disait-il ( et un clignotement de cûté nous prévenait de sa malice); « nous avions tout giUé en traitant les femmes trop bien. Nous les •• avions portées, à grand tort, presque à l’égal de nous. Les peuples « de l'Orient avaient bien plus d'esprit et de justesse, ils les avaient dé- « durées la véritable propriété de l’homme ; et en effet la nature les « avait faites nos esclaves; ee n'est que par nos travers d’esprit qu'elles «osent prétendre à être nos souveraines ; elles abusaient de quelques « avantages pour nous séduire et nous gouverner. Pour une qui nous « inspirait quelque chose de bien, il en était cent qui nous faisaient faire « des sottises. » F.t, continuant d'applaudir aux maximes de l'Orient, il

approuvait fort la polygamie, la prétendait dans la nature, et se mon-

UK SAIN Tl. - Il Kl, K N K.

ti59

Irait fort adroit, Irès-fécond Hans ses preuves : ■ l a reinine, disait-il, « esl donnée à l'homme pour qu'elle fasse des enfants. Or, une femme « unique ne pourrait suffire à l'homme pour eet objet; elle ne peut être « sa femme quand elle est grosse, elle ne peulètre sa fejnme quand elle « nourrit, elle ne peut être sa femme quand elle est malade, elle cesse « d'être sa fentmequand elle ne pool plus lui donner d'enfants; l’homme, « que la nature n’arrête ni par l'Age ni par aucun de ces inconvénients, « doit donc avoir plusieurs femmes, etc.

« Kl de quoi vous plaindriez-vous après tout. Mesdames? continuait- « il en souriant ; ne vous avons-nous pas reconnu une Ame? tous savez «qu'il esl des philosophes qui ont balance. Vous prétendriez à l'égalité? « Mais c'est folie ; lu femme est notre propriété, nous ne sommes pas lu « sienne ; car elle nous donne des enfants, et l'homine ne lui en donne « pas. Klle est donc sa propriété comme l’arbre à fruit esl celle du jar- « diliier. Si l'homme fait une infidélité à sa femme, qu'il lui en fasse « l’aveu, s'eu repente, il n’en demeure plus de tract» ; la femme se « fâche, pardonne, ou se raccommode, et encore y gagne-t-elle parfois. « Il ne saurait en èlre ainsi de l'infidélité de la femme : elle aurait beau «l'avouer, s'en repentir; qui garantit qu'il n’en demeurera rien ? I,e « mal est irréparable : aussi ne doit-elle, ne peut-elle jamais en con- « venir. Il n'y u donc, Mesdames, et vous devez l'avouer, que le manque « de jugement, les idées communes et le défaut d'éducation qui puissent « porter une femme à se croire en tout l'égale de son mari ; du reste, « rien de déshonorant dans la différence ; chacun a ses propriétés et ses « obligations : vos propriétés. Mesdames, sont 1a beauté, les grâces, la « séduction ; vos obligations, la dépendance et la soumission, etc. , etc. «

Après le dîner, l'Empereur a envoyé mon fils chercher les Mémoires du chevalier de Grammont et un volume du Théâtre de Voltaire. 8e créant, disait-il, la lâche d'atteindre onze heures, il a lu assez longtemps du premier ouvrage, remarquant combien peu de chose peut amuser quand on y répand du véritable esprit, fjuant à Voltaire, il a |>arcouru Mahomet, Sentira mit, et autres, en faisant ressortir les vices, et concluant comme de coutume que Voltaire n'a connu ni les choses, ni les hommes, ni les grandes laissions.

U«|Hise tiw Mànolrw de rEinprrt’tir. fti . • \

L'Empereur m'a fait appeler vers les quatre heures pour aller en calèche. Il m’a dit qu'il venait enlin de dicter de nouveau, et que cela n'était pas sans quelque mérite : qu'il avait été toute la matinée d'une

Page 1