‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 34 sur 51 · RHO · texte numérisé non relu

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humeur détestable; qu'il avait d'abord essaye de sortir vers une heure, | mais qu'il était rentré bientôt, absorbé par le dégoût et l’ennui, et , que, ne sachant que faire, il lui était venu dans l'idée de se remettre à i j dicter.

Il y avait longtemps que l'Empereur avait interrompu le travail régulier de ses Mémoires. Ma campagne d'Italie était finie depuis plusieurs mois; celle d’Égypte de Bertrand l'était aussi; le général Gourgaud avait été fort malade ; tout cela avait amené des lacunes qui avaient eréé le dégoût. L’Empereur en était demeuré là, et ne se sentait pas le courage do s'y remettre. J'ai profité de ce qu’il venait de dire pour faire observer que ses dictées étaient pour lui le grand, le seul moyen de tromper sou ennemi, d'user le temps; et pour nous l'inestimable avantage d'acquérir de véritables trésors chers à l'honneur, à la gloire i de la France; qu'il était d'une importance réelle qu'il continuât son i histoire. Chacun de nous, assurais-je, donnerait volontiers son sang i j |K>ur l'obtenir; il le devait à sa mémoire, à sa famille, à nous. Où son lils trouverait-il sa véritable histoire? Oui pourrait la lui tracer di- ! gnement? Sans ces documents précieux, que de choses Uniraient uvéc Napoléon! Nous qui l'entourions jadis, que savions-nous alors? que ii 'avons-nous pas appris ici? etc. L’Empereur a répondu qu'il allait s'y j i remettre, et il a posé la question sur le plan à suivre ; serait-ce une histoire ?seraient-ce des annales? il l'a discuté longtemps sans pouvoir j ! rien arrêter.

j A dîner, il a dit : * J'ai été fort grondé aujourd'hui sur mu paresse;

| « je viens donc me remettre au travail, attaquer plusieurs poinlsà la fois,

! « chacun aura son lot. Hérodote n’a-t-il pas, je crois, donné le nom dos » Muses ù ses livres? a-t-il dit en me regardant. Eli bien ! je veux que chu-

- cun des miens porte un dos vôtres. Il n'y aura pus jusqu'au petit Em- « manuel qui n’ait le sien. Je vais entamer le consulat avec Moutholon.

- Gourgaud aura quelque autre époque ou des lia tailles détachées, et le i • petit Emmanuel préparera les pièces et les matériaux de l'époque du

« couronnement. »

Seule militaire. Plan dVdiicalmn ordonne par rKin|n*mir.— Sr* intention* |tour le» viens militaire*. — <:li.iii£Cint*nl* op-rré dans |n habitude* tic l.i capitale.

Mrrctnii 5. j j

L'Empereur est sorti vers les quatre heures : durant la promenade, lu conversation a été sur l'ancienne École militaire de Paris, le luxe j qu'on y employait il notre égard, la sévérité au contraire que l'Empereur avait établie dans les siennes.

DE SAINTE- HÉLÈNE. fini

A l'École militaire de Paris, nous étions nourris, servis magnifiquement, traités en toutes choses comme des officiers jouissant d'une grande aisance, plus grande certainement que celle de la plupart de nos familles, et fort au-dessus de celle dont beaucoup de nous devions jouir un jour. L’Empereur, dans ses Écoles militaires, avait voulu, disait-il, éviter ce travers; il avait voulu surtout que ses jeunes officiers, qui devaient commander un jour des soldats, eussent commencé par être eux-mêmes de vrais soldats, eussent pratiqué eux-mêmes tous les détails techniques, ce qui est d'un avantage immense, disait-il, dans le reste de la vie, pour pouvoir les suivre et les faire observer dans ceux que l'on doit faire obéir. Ainsi, à Saint-Germain, les jeunes gens pansaient eux-mêmes leurs

chevaux, apprenaient il les ferrer, etc., etc. A Saint-Cyr, on pratiquait de même tons les détails correspondants de l'infanterie : on y était vraiment ii la chambrée, on y mangeait à la gamelle, etc.; le tout, sans que le reste des instructions analogues à la condition future des jeunes gens en souffrit aucunement; en un mot, ils ne soldaient qu'ayant réellement gagné leur grade d'officier, et capables de commander et de faire aller des soldats. « Aussi, disait l'Empereur, si les jeunes gens qui se présen- « tèrentdans les corps a l’origine de cette institution y furent reçus d'n- « bord avec une grande jalousie, du moins fut-on obligé de rendre pleine « justice il leur tenue et il leur capacité. »

On voit le même esprit présider aux institutions d'Kcoucn, de Saint- | Denis, et autres éUihlissementsquc la bienfaisante sollicitude de Napoléon créa pour les tilles des nieinhres de lu Légion d’honneur. Des règlements dressés pur lui-méme ordonnaient de n'y employer que ce qui aurait été confectionné dans la maison et par les mains mêmes des élèves. C.es règlements bannissaient toute espèce de luxe, on ne devait avoir d'autre but, disait l'Km|iereur. que d’en faire de bonnes ménagères ! et d'honnêtes femmes.

Napoléon, auquel la voix publique donnait au temps de sa puissanee nu caractère si dur et un cteur si froid, est pourtant bien certainement le souverain ipiia mis le plus de véritables sentiments en actions ; c'est j que, par une tournure d'esprit qui lui était particulière, il évitait toutes démonstrations de sensibilité avec nutantdesoin qued'aulrcsen mettent ii les prodiguer.

Il avait adopté tous les enfants des militaires tués à Austerlitz, et pour lui un lel acte ne se bornait |nis à une pure formalité, il les eut dotés.

Je liens de la bouche d'un jeune homme, qui me l'a raconté depuis >

| mon retour en Europe, et encore avec les larmes de la reconnaissance, \ , qu'ayant été assez heureux, sortant il peine de l'enfance, pour donner ! une preuve de dévouement qui avait été remarquée, l'Empereur lui de- ; manda quelle carrière il voulait suivre; et, sans attendre sa réponse, en désigna une lui-méuie. A quoi le jeune homme ayant fait observer que lu fortune de son père ne' le permettrait (mis ; « Que vous importe, rc1- » prit vivement Napoléon, ne suis-je pas aussi voire père? » Ceux qui l'ont connu dans son intérieur, ou ont vécu près de sa personne, peul vent citer mille traits de la sorte.

il avait beaucoup fait pour les militaires et les vétérans, et il se proposait encore bien davantage : c'étaient chaque jour quelques pensées nouvelles.

Il nous fut présenté au Conseil d'Etat un projet de décret pour qu'à l’avenir les places dans les douanes, les perceptions, les droits réunis, etc., fussent données à tics militaires blessés ou à des vétérans susceptibles de les exercer, à partir du simple soldat jusqu'aux rangs suiterieurs. Kt . comme ce projet était reçu avec froideur, l'Empereur, ! adressant son adage ordinaire à l'un des op|tosants, le somma d'uhorder franchement la question et de dire toute sa pensée. « F.lt bien ! Sire, n dit M. Malonet, c'est que je crains que les citoyens ne se trouvent he'ur- « tés de se voir préférer des militaires. — Monsieur, repartit vivement

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" l'Empereur, vous séparez là ce qui ne l'est pas; les eiloyens et les sol- « ilats aujourd'hui ne font qu'un. Dans la erise où nous nous trouvons,

« la conscription atteint tout le monde ; la carrière militaire n'est plus j » une affaire de goût, elle est une affaire de force, lai plupart de ceux » qui s’y trouvent ont perdu leur état contre leur gré; il est donc juste - de leur en tenir compte. — Mais, répétait encore l'opposant, e’est qu'on » pourrait croire , par la rédaction du projet , que Votre Majesté ne 1 « veut désormais donner la plus grande partie de ces places qu'aux mi- « litaircs. — Mais c'est liien aussi mon intention. Monsieur, dit l’Em-

j « pereur ; il ne s'agit que de savoir si j'en ai le droit et si je lilessc la « justice. Or la constitution me donne lu nomination à tous ccs ent- « plois, et il me semble qu'il est de toute justice que ce soient eeux qui ' « ont le plus souffert qui nient le plus de droits aux indemnités. » Puis, j haussant la voix: » Messieurs, la guerre n'est point un métier de roses;

« vous ne la connaissez ici,. sur vos lianes, que d'après la lecture des » bulletins ou le récit de nos triomphes. Vous ne connaissez pas nos « bivouacs, nos marches forcées, nos privations de tous genres, nos > souffrances de .toutes espèces. Moi, je les connais, parce que je les j « vois et que parfois je les partage. »

Quoi qu'il en soit, ce projet de décret, après plusieurs rédactions,

; finit par disparaître comme beaucoup d'autres , et les intentions de l'Empereur ne furent même pas connues du public, que je sache, bien qu’il eût semblé mettre un vif intérêt à le voir adopté, et qu'il en eût poursuivi la défense dans les plus petits détails.

« Mais, Sire, lui avait-on objecté dans le principe. Votre Majesté don- « nerait-elle de ces places à un militaire qui ne saurait point lire? — «Pourquoi pas? — Mais comment pourrait-il remplir sa place, tenir « ses registres? — Eh bien ! Monsieur, il appellerait son voisin ; il ferait » venir de scs parents, et le "bienfait intentionné pour un se répandrait • sur plusieurs. D'ailleurs je ne tiens pas à votre objection ; nous n'a- « vons qu'à prescrire la condition qu'il sera capable de la remplir, etc. *

A la nuit, l’Empereur m'a fait appeler dans sa chambre. Il y était seul, avec un peu de feu et dans l’ombre; les lumières étaient dans la , chambre voisine. Cette obscurité plaisait, disait-il, à sa mélancolie. Il était triste et silencieux.

Après le dîner, l’Empereur répétait avoir beaucoup inédite1 sur les moyens de recréer la société. Il avait eu des cercles il la cour, des spectacles, des voyages à Fontainebleau. Cela gènail. disait-il, les gens de la cour, et n'influait pas sur les cercles de la capitale. Il n'y avait point

fi,ii MÉMORIAL

encore assez de cohésion dans toutes ces parties hétérogènes pour qu'elles pussent réagir convenablement les unes sur les autres ; cependant cela fût venu avec le temps, assurait-il. On lui faisait remarquer qu'il avait beaucoup contribué à raccourcir les soirées de la capitale. Tout ce qui tenait au gouvernement travaillait beaucoup, et, devant se lever de grand matin, était obligé de se coucher de fort bonne heure, j

« Ce fut, du reste, un grand étonnement pour Paris, disait l'Empe- * reur, une véritable révolution dans les mœurs, presque une sédition | « dans la société, lorsque le Premier Consul voulut qu’on quittât les

i « bottes pour venir en société, qu’on se mit en bas, et qu'on soignât j « tant soit peu sa toilette. »

L'Empereur revenait beaucoup sur ce qui formait le l>on ton et les manières agréables des sociétés de sa jeunesse. Il s'est arrêté surtout i à définir ce qui rendait alors les intimités agréables ; la teinte légère de flatterie réciproque, ou du moins l'opposition fine et délicate, etc.

Héüititancc à la médecine. — lîii Mus.- Général Itizanct.

Jeudi 6.

Je n'ai vu l'Empereur qu'à six heures; il était demeuré dans sa chambre, souffrant, et n’avait encore rien mangé de la journée. 11 se trouvait du malaise, disait-il, et s'amusait en ce moment à parcourir des < gravures sur la ville de Londres, que le docteur lui avait prêtées. Celui- ! ci avait eu l’honneur de le voir dans lu journée, et l’avait beaucoup fait rire. « Apprenant que je n'étais pus bien, disait l’Empereur, il avait « prétendu se saisir de moi comme de sa proie, en me eouseillant anssi- « tôt une médecine, à moi qui ne me rappelle point en avoir jamais pris ! « dans ma vie. »

Il était déjà plus de sept heures; l'Empereur a dit que celui qui se sentait faim n'était pas bien malade. Iladetnandéà manger, on lui a apporté un poulet, qu’il a trouvé excellent : cela l’a remis; il est devenu | causant, et a passé en revue divers romans français. La lecture de Gil Bla.i avait rempli la plus grande partie de sa journée. Il était plein d’esprit, disait-il, mais il aurait mérité les galères lui et tous les siens.

De là il s’est mis à parcourir un recueil chronologique, et s'esl arrêté sur la belle affaire de Herg-op-Zoom |wr le général liizanel.

« Que de belles actions pourtant, disait l'Empereur, ont été se per- j " dre dans la confusion de nos désastres, ou même dans la multiplicité “ de celles que nous avons produites ! Celle de Berg-op-Zoom est du « nombre : la garnison naturelle de celte place était de huit a dix mille

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« hommes peut-être, cl pourtant clic ne comptait en cet instant pas 1 - plus <lc deux mille sept cents combattants, t'n général anglais, il la » faveur de la nuit, cl d'intelligence avec les liabilanls, s'v introduit » avec quatre mille huitcenls hommes d'élite. Ils sont dans la place, la « population est pour eux; mais rien ne saurait triompher de la valeur ! » française! on se bat en désespérés dans les nies; la presque totalité

] » de la troupe anglaise est tuée ou demeure prisonnière. Certes, eon- j | « oluuil l'F.mpereur, voilà un acte de braves! le général lii/.auet est un I « brave ! »

Il est sur que dans nos derniers moments, comme le disait l'Kinpereur, une foule de liants faits, de traits historiques, ont été se perdre dans la confusion de nos désastres et le gouffre de nos malheurs.

C'est l’extraordinaire et singulière défense d'Iluni ligue par l’intrépide ttarbanègre.

C’est la belle résistance du général Teste a Nninur, où, dans une ville ouverte, avec une poignée de braves, il arrête court l'élan des Prussiens, et favorise la rentrée de Grouchy sans être entamé.

C'est l'expédition brillante du brave Exrelmans dans Versailles, qui

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