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reux, disait Napoléon. Les Prussiens en souriraient visiblement. Napoléon était constamment entre les deux souverains : or, le roi pouvait à
peine suivit , ou bien heurtait et gênait sans cesse Napoléon. Revenailon, d'un saut les deux empereurs étaient à terre, et ils se prenaient pur lu main pour monter ensemble les escaliers. Mais comme Napoléon faisait les honneurs, il n'eùt pas voulu rentrer avant d'avoir vu laisser le roi : alors il fallait l'attendre longtemps, et, comme il plut souvent , il en résultait <|iic les deux empereurs se mouillaient à cause du roi, au I grand mécontentement de tous les spectateurs.
« Celte maladresse ressortait d'autant plus, disait l’Empereur, qu'A- » lexandre est plein de grâces, et se trouverait de niveau avec tout ce ■
« qu'il y a de plus aimable dans les salons de Paris. Alexundrc se trou- 1 « vait parfois si fatigué de son compagnon, qu'absorbaient ses chagrins « ou toute autre cause, que nous rompions de concert la société, pour « nous délivrer plus tôt. On se séparait donc immédiatement après le » dîner, sous prétexte de quelques affaires chez soi; mais Alexandre et « moi nous nous retrouvions bientôt ensuite pour prendre le thé chez « l'un ou chez l'autre, et nous restions alors à causer ensemble jusqu'à • minuit et au delà. »
Alexandre et Na|ioléon se revirent quelque temps apres à Erfurt, Pt se donnèrent les plus grandes marques d'affection. Alexandre y proféra hautement les sentiments d'une amitié tendre et d'une admiration vérL-
laide. Ils passerait ensemble quelques jours dans le charme d'une intiin j lé parfaite et les communieations les plus familières de lu vie privée. « C'étaientdeuxjeunes gens de bonne compagnie, disait l'Empereur, dont « les plaisirs en commun n'auraient eu rien de caché l’un pourl’autre. »
Napoléon avait fait venir à Erfurt tout ce que notre scène française comptait de plus distingué. Une actrice fort connue, l’une des jeunes premières, attira l'attention de son bote, qui eut un moment la fantaisie de faire sa connaissance. Il demandait à son compagnon s’il nu pouvait v avoir aucun inconvénient. « Nul, répondit celui-ci ; seulement, ajouta- « t-il avec intention, c'est un moyen sûr et rapide pour que vous soyez j « bientôt connu de tout Paris. Après-demain, jour de poste, partiront ■' les plus petits renseignements, et, sous peu, il n’v a pas de statuaire à « Paris qui ne pût facilement modeler votre personne de la tète aux « pieds. » Le danger d'une telle publicité calma sur-le-champ l'ardeur naissante ; car le soupirant, disait Napoléon, se montrait fort circonspect sur cet article, etsans doute, remarquait-il gaiement, par la crainte de l'adage connu : Quand le masque tombe, le héros s'évanouit.
Si l'Empereur l’eùt voulu, Alexandre, assurait-il, lui eût certainement donné sa sœur en mariage ; sa |H>litique l'y eût déterminé, si même son inclination u’y avait pas été. Il fut saisi en apprenant le mariuge avec l’Autriche, et s'écria : « Mc voilà renvoyé au fond de mes forêts! » S'il sembla tergiverser d'abord, c'est qu’il lui fallait quelque temps pour se prononcer; sa sueur était bien jeune, et puis il fallait le consentement de sa mère. Le testament de Paul le voulait ainsi, et l’impératrice-mère était des plus passionnées contre Napoléon. Livrée d'ailleurs à toutes les absurdités, aux contes ridicules qu’on s'était plu à répandre sur su personne : « Comment, disait-elle, marierai-je ma lille à un homme qui « ne peut être le mari de personne? Un autre homme viendra donc dans « le lit de ma lille, si l'on veut en avoir des enfants? Elle n'est pas laite « pour cela. — Ma mère, lui disait Alexandre, pouvez-vous bien vous « nourrir des libelles de Londres et des lazzis des salons de Paris? Si « c'est là toute la difficulté, s’il n'y a que cela qui vous embarrasse, moi « je vous le cautionne, et beaucoup d’autres pourront vous le cautionner « avec moi. •
« Si l'affection d’Alexandre u été sincère pour moi, disait encore 1 “ l’Empereur, c'est l'intrigue qui me l'a aliéné. Des intermédiaires ,
« Metternieh ou autres, à l'instigation de Talleyrand, ou même ce der- « nier directement, n'ont cessé, en temps opportun, de lui citer les » ridicules dont je l'avais accablé , disaient-ils, l'assurant qu'à Tilsit et
« Eiïurt, il n’avait pas plutôt le dos tourné que je m'égayais fort d’or- « dinaire à son sujet. Alexandre est fort susceptible, ils l’auront facile- « ment aigri. Ce qu'il y a de certain , c’est qu’il s’en est plaint amère- « ment à Vienne lors du congrès, et pourtant rien n'était plus faux; il « me plaisait et je l’aimais. »
Un aide de camp de Napoléon fut envoyé, aussitôt après le traité de Tilsit, auprès d'Alexandre, à Pétersbourg; il y fut comblé de bons traitements, et ne tarit, pas sur les efforts cl la galanterie d’Alexandre pour s*1 rendre agréable i» son nouvel allié.
Ce même aide de camp devint plus tard ministre de la police, et en 1814, peu de temps après la restauration, il lit, assure-t-on, une citation heureuse au sujet de sa mission en Russie. Lui étant demandé un jour, aux Tuileries, avec une sorte d’abandon tout à fait naïf, par quelqu'un très-avant dans la confiance du roi : « A présent que tout est ! « fini, vous pouvez tout dire; apprenez-nous quel était votre agent à « llartwcll (c’était, comme l'on sait, 1a demeure de Louis XVIII en « Angleterre). L'interpellé, surpris du peu de goût de la question, ré- » pondit avec dignité : Monsieur le comte , l’Empereur regardait l'asile « des rois comme un sanctuaire inviolable, et nous l'observions. On « nous a fait connaître aujourd'hui qu’on n’en agissait pas de même ù <■ son égard. Mais vous. Monsieur le comte, vous devriez avoir moins « de doute qu'un autre. Quand j’arrivai il Pétersbourg, vous y étiez au « nom du roi. L'empereur Alexandra, dans la première chaleur de su « réconciliation, me donna connaissance de tout ce qui vous concernait.
« et demanda si l'on voulait qu’il vous fit sortir de ses États. Je n'avais » point d'ordres ; j'écrivis pour prendre ceux de l'Empereur. Sa réponse*
« fut, courrier par courrier, qu'il lui suffisait de l'amitié sincère d'A- » lexandre; que jamais il n’entrerait dans ses autres rapports parli- « culiers; qu'il n’avait pas de haine personnelle contre les Bourbons;
« que, s'il croyait même qu’il leur fût possible de l’accepter, il leur « offrirait un asile en Erance, et tel château royal qui leur serait agréa- « ble. Si vous ignorâtes alors eetle lettre, continua le duc de Rovigo, j « faites-la chercher aujourd'hui, vous la trouverez sans doute dans les « cartons des relations extérieures. »
I Arriver de* commiwalres «4 ranger*.— Étiquette forcée de NapoUkm. anecdote*.— Conseil d'£L»l ; détail* «lu local; hahitiufr*.— citation* d<* quelque* séance*; digression. — Gat-sendi.— I.c* régimenu croates.-- Ambassadeur*.— Dan* de la garde nationale. rtJiiiversité, etc., etc.
Lundi 17.
On est venu nous dire que la frégate le Kevcastle et la frégate l'Oronic
étaient devant le port, courant des bordées pour entrer. Ces deux bâtiments avaient manqué l’ile dans la nuit, et étaient obligés de l’attaquer sous le vent. Ils nous apportaient le bill qui concerne la détention de l’Empereur. I,a législature anglaise avait converti en loi la détermination des ministres à cet égard. Les commissaires des trois puissances d'Autriche, de France et de Itussie, étaient aussi à bord de ces bâtiments.
Dans le courant de la journée, l'Empereur, parlant des formes, des costumes qu’il avait prescrits, de l'étiquette qu'il avait introduite, disait :
« Il m’était devenu bien difficile de m'abandonner à inoi-méme. Je ■ sortais de la foule; il me fallait, de nécessité, me créer un extérieur,
« me composer une certaine gravité, en un mot, établir une étiquette,
« autrement l’on m'eùt journellement frappé sur l’épaule. F.n France,
« nous sommes naturellement enclins à une familiarité déplacée, et ! •
« j'avais à me prémunir surtout contre ceux qui avaient sauté à pieds « joints sur leur éducation. Nous sommes très-facilement courtisans, j « très-obséquieux au début, portés d'abord à la flatterie, à l’adulation ;
« mais bientôt arrive, si on ne la réprime, une certaine familiarité « qu'on porterait aisément jusqu'à l’insolence. On sait que nos rois " n’étaient pas exempts de cet inconvénient. » Et l'Empereur a cité une I anecdote, sous l/mis XV, fort caractéristique, celle de ce courtisan, j disait-il, à qui ce prince demanda, à son lever, combien il avait d'enfants.
« Quatre, Sire, » répondit-il. Le roi. ayant eu occasion de lui parler en ! public deux ou trois fois dans la journée, lui fit précisément toujours la même question : « Un tel, combien avez-vous d'enfants? » El toujours l'autre répondit : « Quatre, Sire.» Enfin le soir, au jeu, le roi lui ayant demandé eiieore : « Un tel, combien avez-vous d'enfants? — Sire, répon- « dit-il cette fois, six. — Comment diable! reprit le roi, mais il me « semble que vous m'aviez dit quatre? — Ma foi. Sire, c'est que j'ai ' « craint de vous ennuyer en vous répétant toujours la même chose. * i
« Sire, dit alors à l'Empereur l’un de nous, voici une anecdote d'un « pays voisin, digne de celle qui vient d’être mentionnée, et qui pourra « servir à comparer l'insolence gratuite du courtisan d’un maître absolu « avec l'énergique ressentiment de celui qui n'a rien à redouter de son « souverain constitutionnel.
« Quelqu'un delà haute société, à Londres, ayant à se plaindre d'un » grand personnage dont il avait été fort maltraité, à je ne suis quel « sujet, jura devant ses amis de le lui faire payer ostensiblement. Ayant » appris que le grand personnage devait paraître à une fort belle assem-
« blée, il s'v rend lui-même de bonne heure, el se place près de la mai- « tresse de la maison. Quand le grand personnage vient ù débiter à eette I » dame son pelit mot de enmpliment, et qu'il n'a pas eneore la face re- « tournée, le mécontent se penche négligemment vers la dame, lui dej « mandant à haute voix quel peut être là son gras ami (who is vmir fat | » friend). La dame, qui en devient rouge, le pousse du coude, lui disant
• tout bas . Taisez-vous donc, ne voyez -vous pas que c'est le prince « régent? A quoi le monsieur de répondre, d'une voix eneore plus » élevée : Comment, le prince!... mais, sur mon honneur, le voilà « devenu aussi gras qu'un cochon (How, the prince!... but, upon my » vvord. he is grovvn ns fat as a pig)! »
Libre a chacun de deviser sur le mérite relatif des deux insolents : tous deux sont fort blâmables sans doute, et, si le nôtre présente moins de grossièreté, il faut convenir aussi que son impertinence est tout à l'ail sans but et purement gratuite.
Dans un autre moment de la journée, l'Empereur a dit beaucoup de choses sur les séances du Conseil d'État. Je lui en avais cité plusieurs ; d'autres nous demeuraient déjà douteuses et effacées. « Eh bien, m'a-l-il 1 » ajouté, encore quelque temps, et il en restera à peine vestige dans le - souvenir. » Ne pouvant dormir cette nuit, ces paroles me sont reve-
itues, et, durant mon insomnie, je repassais minutieusement dans mon esprit tout ce que j'avais eonnu du Conseil d'État, le local de ses séances, les habitudes, les formes, etc., etc. ; et je ne crois pouvoir mieux employer l'oisiveté de notre solitude de Sainte-Hélène que de les consigner ici. J'y joindrai de temps à autre ce qui me reviendra des séances dont j’ai été le témoin, à mesure qu'elles se présenteront à ma mémoire. Il en est pour qui tous ces détails seront de quelque prix.
La salle du Conseil d'Étut aux Tuileries, lieu ordinaire des séances, était une pièce latérale à la chapelle et de toute sa longueur ; le mur mitoyen présentait plusieurs portrs pleines, qui, ouvertes le dimanche, formaient les travées de la chapelle; c’était une très-belle pièce allongée.
A l'une de ses extrémités, vers l'intérieur du jialais, était une grande et belle portequi servait de passage à l'Empereur, lorsque, suivi de sa cour, il se rendait le dimanche il sa tribune pour y entendre la messe. Cette porte ne s'ouvrait le reste de la semaine que pour l'Empereur, quand il arrivait il son Conseil d'Etat. Les membres de ce Conseil n’entraient que par deux petites portes pratiquées a l'extrémité op|>oséc.
Dans toute la longueur de la salle, il droite et à gauche, était établie accidentellement, et pour le temps du Conseil seulement, une longue iile de. tables assez éloignées du mur pour y admettre un siège et une libre circulation extérieure, lài s'asseyaient hiérarchiquement les conseillers d'Etat, dont la place d'ailleurs se trouvait désignée par un carton portant leur nom, et renfermant leurs papiers. A l'extrémité de la salle, vers In grande |iorte d'entrée et transversalement il ces deux files de tables, il en était placé de semblables pour les maîtres des requêtes ; les auditeurs prenaient place sur des taliourels ou des chaises, en arrière des conseillers d'État.
• A l’extrémité supérieure de la salle, en face de la grande porte d'en-
trée, se trouvait la place de l'Empereur, sur une estrade élevée d'une ou deux marches. Là étaient son fauteuil et une petite table recouverte d'un riche tapis et garnie de tous les accessoires nécessaires, ainsi qu'en avaient devant eux Ions les membres du Conseil : papier, plumes,
( encre, canifs, etc.
A la droite de l'Empereur, mais au-dessous de lui et à votre niveau, le prince archichancelier, sur sa petite table séparée; il sa gauche, le prince arehitrésorier, qui y assistait fort rarement ; et enfin, à la gauche ( encore de celui-ci, M. Locré, rédacteur des procès-verbaux du Conseil.
Quand il venait accidentellement des princes de la famille, ils avaient j une pareille table placée sur le même alignement, et selon leur rang
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hiérarchique. Si c otaient seulement des ministres, qui tons d'ailleurs i avaient faculté de se présenter nu Conseil quand bon leur semblait, ceux-ci prenaient place sur les files latérales, en tète des premiers conseillers d'fctut. l'ne grande enceinte intérieure restait vide; elle n'était I jamais traversée que par l'Kmpereur ou les membres du Conseil quand ils allaient lui prêter serment.
Des huissiers, même pendant les délibérations, parcouraient silencieusement la salle pour le service des membres du Conseil. Chacun de ceux-ci d'ailleurs se levait il son gré, et circulait extérieurement pour ! chercher aupri-s de ses collègues les renseignements particuliers dont il eut pu avoir besoin.
Les pourtours supérieurs de la salle représentaient des peintures allégoriques relatives aux fonctions «lu Conseil d'État : telles que la Jusj tice, le Commerce, l'Industrie, etc., etc.; et enfin, le plafond sc trou- : voit décoré du beau tableau de la bataille d'Austerlitz par Gérard ; ainsi i c’était sous un des plus beaux lauriers dont Napoléon ait ennobli la i France qu'il administrait son intérieur.
C'est dans cet endroit que, durant pris de dix-huit mois, j'ai joui de In satisfaction inappréciable d'assister régulièrement deux fois la semaine à des séances si précieuses par leur intérêt spécial, et bien plus encore par la présence de l'Empereur, qui n'y manquait jamais, et .semblait en être réellement l'âme et la vie. C'est là que je l'ai vu pro- ] longer quelquefois les séances depuis onze heures du malin jusqu'à neuf heures du soir, et montrera latin autant de facilité, d'abondance, de fraîcheur d’esprit et de tète qu'en commençant, lorsque nous autres nous tombions de lassitude et de fatigue.
truand la cour était il Saint-Cloud, c'était là que le Consent était convoqué; mais quand la séance y était indiquée de trop bon matin, ou s'annonçait devoir être trop longue, alors il arrivait à l’Empereur de la sus- |iendre, pour qu’on put prendre quelque nourriture, et il s'élevait alors dans quelques pièces voisines, pour les besoins du Conseil, une certaine ; quantité de petites tables des plus magnifiquement servies, et surtout comme par enchantement ; car, pour le dire en passant, rien ne saurait j donner une juste idée de l'espcce de féerie en toutes choses dont nous avons été les témoins dans les palais impériaux.
L’heure de la séance du Conseil était indiquée chaque fois dans nos : letti ■es de convocation ; en général, c’était pour onze heures.
Quand un nombre suffisant de membres était arrivé, l’archichanee- j ; lier, qu'on y trouvait toujours le premier, et qui présidait le Conseil
I L'archichancelier présentait alors a l'Empereur le yrand ordre du jour, contenant la série des objets en délibération. L'Empereur les parcourait, et nommait tout liant l'objet qu'il lui plaisait de déterminer. IjC conseiller d’ÉtM chargé de ce rapport en faisait lecture, et ladéli- I hération commençait.
Chacun pouvait prendre la parole ; si plusieurs se présentaient à la Ibis, l'Empereur en désignait l'ordre. Ou parlait de sa place et assis; on ne pouvait |>as lire, il fallait improviser. Quand l'Empereur jugeait la discussion, il laquelle d'ailleurs il prenait beaucoup de part lui-même,
en l'absence de l'Empereur, ouvrait la séance, et entamait alors ce qu'on ap|K'lail le petit ordre du jour, ne contenant que les affaires de simples localités et de pure forme.
Une heure plus lard, d’ordinaire, le tambour, battant au champ dans l’intérieurdu palais, nous annonçait l’arrivée de l'Empereur. La grande porte s'ouvrait, on annonçait Sa Majesté : tout le Conseil se levait, et l'Emiiereur entrait, précédé de son chambellan et de son aide de camp de service, qui lui présentaient son fauteuil, recevaient son chapeau, et demeuraient à la séance en arrière de lui, prêts à recevoir et il exécuter ses ordres.
suffisamment éclaircie, il Taisait un résumé toujours lumineux, souvent lien f et |iii|uant, conciliait et mettait aux voix.
J’ai dit ailleurs de quelle liberté on jouissait dans ces délibérations, l/ardeur, s'animant par degrés, devenait parfois extrême, et souvent les discussions se prolongeaient outre mesure, surtout lorsque l'Empereur, s'occupant probablement d'autre chose, semblait, par distraction ou autrement, y être devenu étranger; alors d'ordinaire il promenait sur la salle un u>il incertain, ou mutilait les crayons avec son caniT, ou piquait avec ce même canif le tapis de sa bible, ou le bras de son fauteuil, ou bien encore usait son crayon ou sa plume à des griffonnages ou à des traits bizarres, qui, à son départ, devenaient l'objet de la convoitise des jeunes gens, qui se les arrachaient ; et il fallait voir alors, si pur busard il y avait tracé quelque nom de pays ou de capitale, les inductions à perle de vue qu’on cherchait à en tirer.
Quelquefois aussi, comme l'Empereur venait au Conseil précisément I après avoir mangé, et souvent apres de grandes fatigues du matin, il lui arrivait d'arrondir son bras sur la table, d'y poser sa tête et de s'en- ' dormir. I.'urchiehaneelier se saisissait, dès cet instant, de la délibération, qui allait toujours son train, et que l’Empereur, à son réveil, re- , prenait nu point où elle se trouvait, si même elle n’était terminée et ] remplacée par une nouvelle. Il arrivait encore très-souvent à l'Empereur de demander un verre d’eau et du sucre; et à cet effet, et pour son usage, il se trouvait toujours sur l’une des tables de lu chambre voisine, et hors de toute précaution, tout ce qui était nécessaire.
L’Empereur avait l’habitude, comme l'on sait, de prendre du tabac il chaque instant; c'était en lui une espèce de manie exercée la plupart du temps par la distraction. Sa tabatière se trouvait bientôt vide, et il n'en continuait pas moins d'y puiser à chaque insbint, ou de la porter j constamment tout ouverte il son nez, surtout quand il avait lui-même | la parole. C'était alors aux chambellans qui s’étaient faits le plus à son service, ou qui y mettaient le plus de recherche, a lui soustraire cette labnlière vide pour y en substituer une pleine ; car il existait une grande j émulation de soins, de sulnnterie |>armi les chambellans favorisés du | service habituel près de l'Empereur, service extrêmement envié. C’é- i tnient, du reste, à peu près toujours les mêmes, soit qu'ils s'intriguns- ' sent beuucoup pour y demeurer, soit qu’il fut naturellement plus | agréable à l'Empereur de voir continuer un service déjà goûté. Au I demeurant, c’était le grand maréchal Diiroe qui arrêtait toutes ces I dis|Kisitions.
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DE SAINTE-IIELENE. "I"
Au sujet de («s soins et de eetle galanterie, l'un d'eux qui s’éUiit u|ktçii que 1'Kmpereur, allant au théâtre, ouldiait parfois sa lorgnette, dont il faisait un grand usage au spectacle, avait imaginé d'en faire faire une toute semblable et de verres pareils, si bien que la première fois qu'il vit l'Empereur en être privé, il la lui présenta comme la sienne.
De retour dans son intérieur, l'Empereur se trouva donc avoir deux lorgnettes, sans qu'on put lui dire comment. Le lendemain il s'enquit du chambellan dont il l'uvait reçue, qui lui répondit simplement que j c'en était une en réserve pour son besoin.
L’Kmpereur ne laissait pas d'ètre fort sensible à ces soins, innocents en cux-mèmrs, l'on pourrait même dire touchants, s’ils ne venaient que du coeur et s'ils n’avaient d'autre guide qu’une véritable affection ; car alors on ne se montrait pas pur là un courtisan servile, mais bien un serviteur tendrement dévoué; d'autant plusque Napoléon, de son cote, bien qu'on en ait voulu dire duns les salons de Paris, était plein de véritables égards |>our les personnes de son service, fjiiand il quittait Pari* pour Saint-Cloud, la Malmaison ou autres lieux, eu un mot, ce qu'on ap|H'lait à la cour être à la campagne, il admettait d'ordinaire son service au nombre des réceptions privées qui eoni|K>saient le soir son cercle familier, et dont la faveur était tenue il si liant prix. Dans ces circonstances encore, il faisait manger avec lui ses chambellans.
Aussi un jour, il Trianon, il table, et fort enrhumé du cerveau, ce qui lui arrivait souvent, il eut besoin d'un mouchoir; et comme on courait le chercher, le chambellan de service, assis à ses côtés, et parent de Ma rie- Cou ise, s'empressa de lui en présenter un dont il avait eu soin de i se précautionner, et voulait reprendre l'autre. « Je vous remercie, dit « l'Empereur ; mais je ne pardonnerais (tas qu’on pût dire que j'ai » laissé M. un tel toucher mon mouchoir sale. » Kl il le jeta |»r terre.
Tel était pourtant l'homme que dans nos cercles l'on disait si grossier,
! si brutal, maltraitant tout son service, et jusqu'aux dames du palais | j même. Défait est que l’Empereur, au contraire, était des plus scrupuleusement attaché aux convenances, et fort sensible aux petits soins , qu'il recevait, bien qu'il n'en témoignât jamais rien, il est vrai ; c'était j manie ou système chez lui ; il fallait savoir le deviner, et l’on s'en aper- 1 rêvait it son œil devenu plus attentif, au son de sa voix plus radouci.
Au rebours d'autres qui accablent d’expressions touchantes, qu'ils ne sentent souvent pas, Napoléon semblait s’être fait la loi de contenir | ou de déguiser les sensations bienveillantes qu’on lui inspirait. Je crois l’avoir déjà dil ailleurs; en voici quelques preuves nouvelles qui me
reviennent en cet instunt : elles seront d'autant plus caractéristiques, qu’elles appartiendront à Longwood même, où Napoléon néanmoins < devait avoir plus d'ahandon et se tenir moins en garde.
J’étais d'ordinaire assis auprès de mon lils quand l'Empereur lui dictait, tout en marchant dans son appartement; or il luf arrivait souvent de s'arrêter derrière moi pourvoir où en était la dictée. Combien de fois, dans cette situation, il me serrait la tète de ses deux liras ! Souvent alors une légère pression me rapprochait d'abord de lui ; mais presque aussitôt, réprimant ce mouvement, il ne semblait plus qu'avoir voulu s’accouder sur mes épaules, ou bien encore s'essayer, comme par jeu, de me faire plier, se récriant alors sur ma force.
A mon iils, qu'il aimait beaucoup, je l'ai vu souvent faire de la main ce qu'on eût pu appeler une caresse; et comme pour annuler tout aussitôt ce geste, l’accom|>agner à l'instant de paroles dites d'une voix rele- I vée, approchant fort de la brusquerie. Enfin je l’ai vu entrant un jour au salon, dans des dispositions de contentement et de distraction, prendre affectueusement la main de madame Bertrand, l’élever pour la porter à ses lèvres, et s’arrêter subitement par un mouvement qui eût eu de la gaucherie, si madame Bertrand elle-même n'y eût pourvu en s'empressant, avec cette grâce parfaite qui la caractérise, de baiser ellemême cette main qui lui avait été tendue. Mais me voilà bien loin de mon sujet, je me suis luissé aller au bavardage. Revenons au Conseil d'État.
On nous distribuait, imprimés et à domicile, tous les rapports, les projets d’avis et de décrets que nous devions discuter. Il est tel objet, l’Université, par exemple, qui a subi peut-être vingt rédactions; d’autres languissaient longtemps dans les cartons, ou finissaient même par disparaître tout à fuit sans qu'il en fût donné aucun motif.
Au retour de ma mission en Hollande, et tout nouvellement membre du Conseil d'fitat, spécialement attaché à la murine, dans tout le feu de mon premier ïèle, et fort de mes observations en Hollande, je pris la parole sur la conscription, laquelle se discutait en cet instant. Je demandai qu'il fût permis à tous les conscrits hollandais, vu leur sympathie naturelle, de choisir le service de la marine, je demandai encore
' . . 1 que, dans Unité la conscription française, il fût loisible à chacun de
faire le même choix. Je faisais ressortir les inconvénients qu’on évitait par là, et les grands avantages qu’on se procurait. On ne pouvait, disais-je, trop multiplier nos marins. Nos équipages de vaisseaux étaient de vrais régiments ; les mêmes hommes étaient donc tout à la fois mu-
l)K SAINTK-HF.LÉNK 7t»
; teints et soldats, canonniers et pontonniers; avec In môme solde, on obtenait deux services, etc. Le tout allait fort bien jusque-là ; je me féi liciluis intérieurement, je touchais à ma conclusion , quand le mot eut le malheur de me manquer; l'absence atteignit bientôt jusqu'à l'idée, et me voilà muet, interdit, sans plus savoir ni ce que je voulais, ni môme où j’étais. Je [variais là pour la première fois ; j'avais fait une entreprise extraordinaire, celle de surmonter mu timidité naturelle. Un silence profond régnait autour de moi, une multitude d’yeux m'ajustaient; je crus que j'allais défaillir. 11 ne me resta plus qu'à avouer ma souffrance, à dire à l'Empereur que je préférerais bien davantage de me trouver à une bataille, et qu'à lui demander enlin la permission d'achever par la lecture de quelques lignes écrites. Mais à partir de là il ne m'est jamais venu l'envie de prendre la parole de nouveau ; j’en ai été guéri pour toujours; mon éloquence ne s'est jamais répétée. Toutefois, et malgré ma mésaventure, mon peu de paroles n'avait pas été perdu pour l'Empereur; car, à quelques jours de là, l'aide de camp de service, le comte Bertrand me dit que Sa Majesté jouant nu billard, et voyant entrer le ministre de la marine, l'avait apostrophé sur le sujet, lui disant : « Eli « bien! Las Cases nous a lu au Conseil un très-bon mémoire sur la « composition des matelots : il est loin d'èlre de votre avjs sur l'àge que « vous voulez d'eux, etc., etc. •>
Il n'y avait pas de séance présidée par l'Empereur qui ne fût du plus grand intérêt, parce qu’il y parlait toujours, et que tout ce qu'il disait était extrêmement remarquable. J'en sortais toujours enthousiasmé , mais ce qui me surprenait fort et m'indignait beaucoup, c'était d'entendre le soir répéter dans les salons quelques-unes de ces choses, mais toujours très-déligurées et eft général très-malveillantes. D’où pouvait naître une si singulière circonstance? Était-ce infidélité dans celui quiavait | entendu ? était-ce méchanceté chez celui à qui on l’avait redit ? Toute- I fois la chose était ainsi.
J'eus plus d'une fois l'envie, dans le temps, d'écrire ce dont j’avais été le témoin, et j'ai beaucoup regretté depuis de ne l'avoir pas fait. Je vais transcrire ici quelques souvenirs épars qui reviennent à ma mémoire.
Un jour l'Empereur, parlant des droits politiques à accorder à des étrangers d'origine française, disait : « Le plus beau titre sur la terre « est d'être né Français; c'est un titre dispensé par le ciel, qu'il ne devrait «être donné à personne sur la terre de pouvoir retirer. Pour moi, je » voudrnisqu’un Français d'origine, fùl-il à sa dixième génération d'é- • tranger, se trouvât encore Français s’il le réclamait. Je voudrais, s'il
M K M O lll A I.
» se présentait sur l'autre rive «lu Rhin disant : Je veux être Français,
<|ue sa voix fut plus forte que la loi, que les barrières s'abaissassent » devant lui, et qu'il rentrât triomphant au sein de la mère commune. »
Une autre fois il disait, au sujet de je ne sais quoi : « L'Assemblée « constituante fut bien gauche d'abolir jusqu'à la noblesse purement « titulaire, ce qui humilia beaucoup de monde. Moi, je fais mieux, j'a- I « nohlis tous les Français ; chacun peut être fier. »
Une autre fois, cl je l'ai peut-être déjà cité ailleurs, il disait : « Je « veux élever la gloire du nom français si haut, qu’il devienne l'envié « des nations; je veux un jour. Dieu aidant, qu'un Français voyageant « en Europe croie se trouver toujours chez lui. »
Enfin une autre fois encore, et nu sujet d'un projet de décret dont je ne me rappelle pas quel a été le résullnt, mais qui avait pour objet de déterminer que les rois de la famille impériale occu|mnt des trônes étrangers laisseraient leurs titres et leur étiquette de roi ù In frontière, pour ne les reprendre qu’en sortant, l'Empereur, répondant à quelques objections et exposant les motifs, dit : » Du reste, je leur réserve en « France un bien plus beau titre encore; ils y seront plus que rois,
« ils seront princes français. »
Je |K)urrais multiplier à l'infini une foule de citations pareilles : elles doivent être demeurées dans le souvenir de Ions les membres du Conseil j comme dans le mien. A présent l'on s’étonnera peut-être qu'ayant vu si souvent l'Empereur, qu'en ayant entendu de telles |iarolcs, j'aie dit que je ne le connaissais |>as encore quand je me suis déterminé à le suivre.
Ma réponse est que dans les temps dont je |>arle j'avais à son sujet encore plus d'admiration et d’enthousiasme que de véritable conviction.
Nous étions assaillis, dans le palais même, dé tant de bruits absurdes sur sa personne et son petit intérieur, nous avions si peu de communication directe avec lui. qu’à force d’avoir entendu répéter les mêmes choses, il me restait peut-être, ù l'insu de moi-même, une espèce de défiance et de doute. On nous le disait si dissimulé, si astucieux, si rusé, qu'il était possible, après tout, qu’il prononçât en public d'aussi magnifiques paroles dans quelque vue particulière et sans le sentir aucunement : il en est tant qui |>ensenl si mal et s'expriment si bien ! Aussi ,
| ee n'est qu’ici, à Longxvood, et depuis que j’ai appris à le connaître a fond, que je sais combien il était la réellement et naturellement luimême. Jamais peut-être sur la terre nul n'aima la France et son lustre comme lui; il n'est pus de sacrifice qui lui eut coûte pour elle. Il l'a j | | prouvé h Chàtillon, il l’a prouvé au retour de Waterloo, et il l’expri-
I imiit énergiquement quand sur son roc il me disait ces paroles mémorables que j'ai déjà citées : « Non, mes véritables souffrances ne sont
• point ici ! »
Mais voici d'autres sujets, les uns plaisants, d'autres plus graves. Un i jour le conseiller d'Êlat, général Gassendi, sc trouvant prendre part à la discussion du moment, s'y appuya de la doctrine des économistes;
; l'Empereur, qui l'aimait beaucoup a litre d'ancien camarade de l'artillerie, l'arrêtant, lui dit : « Mais, mon cher, qui vous a rendu si savant? « où avez-vous pris de tels principes? » Gassendi, qui parlait rarement, après s’èlre défendu de son mieux, se trouvant dans ses derniers retranchements, répondit qti'nprès tout c'était de lui, Napoléon, qu'il avait pris cette opinion. «Comment! s'écria l'Empereur avec chaleur, que « dites-vous là? est-ce bien possible? Comment! de moi, qui ni toujours
• pensé que s'il existait une monarchie de granit, il suffirait des idéa- « lités des économistes pour In réduire en poudre ! » Et après quelques autres développements, partie ironiques, partie sérieux, il conclut : « Allons, mon cher, vous vous serez endormi dans vos bureaux, et vous
• y aurez rêvé tout cela. • Gassendi, qui se fâchait aisément, lui riposta '« Oh! pour nous endormir dans nos bureaux, Sire, c'est uni1
« autre affaire ; j'en délierais bien avec vous, vous nous y tourmentez « trop pour cela. » Et tout le Conseil de rire, et l'Empereur plus fort que les autres.
Une autre fois on s’occupait d'organiser les provinces illyriennes, acquises depuis peu. La partie de ees provinces limitrophe des Turcs avait des régiments croates dont l'organisation était toute particulière ;
I . c'étaient de vraies colonies militaires : elles avaient été imaginées, il y avait plus d'un siècle, par le grand Eugène pour servir de barrière | contre les incursions et les brigandages des Turcs, et avaient toujours depuis fort bien rempli leur destination. La commission chargée de ce ! travail proposait lu dissolution de ces régiments croates, et les rentpla- 1 ça il par une garde nationnic-à l'instar de la nôtre. « Est-on fou ! s’é- « cria l'Empereur à cette lecture; des Croates sont-ils des Français, et j » a-t-on bien compris l'excellence de l’institution, son utilité, son impor- « lance? — Sire, répondit celui qui se trouvait dmis l'obligation dedé- ! « fendre le rapport, les Turcs n'oseraient pas aujourd'hui recommencer « leurs excès. — Et pourquoi cela ? — Sire, parce que Votre Majesté » est devenue leur voisin. — Eh bien? — Sire, ils auraient trop de « respect pour votre puissance. — Ah ! oui. Sire, Sire, reprit vertement « l’Empereur, des compliments à présent ! Eh bien, Monsieur, allez les ■' porter aux Turcs, qui vous répondront par des coups de fusil, et vous « viendrez m'en donner des nouvelles. » Et il prononça dès cet instant que les régiments croates seraient conservés.
Un jour on nous proposa un projet de décret touchant les ambassadeurs. Ce projet était fort remarquable, je ne pense pas qu'on en ait eir connaissance dans le monde. La froideur du Conseil à ce sujet le fit disparaître, ainsi que beaucoup d'autres qui ont éprouvé le môme sort; ce qui, pour le dire en passant, donne une preuve de plus d'une certaine indépendance dans le Conseil, et montre dans l'Empereur plus <je modération qu’on ne lui en croyait.
L'Empereur, qui semblait seul appuyer ce décret et y tenir beaucoup, dit, dans sa défense, des choses très-curieuses. Il prétendait que les ambassadeurs n'eussent ni prérogatives ni privilèges qui pussent les mettre à l'abri des lois du pays ; tout au plus accordait-il qu'ils fussent soumis seulement à une juridiction plus relevée. « Je ne m'opposerais pas, par I » exemple, disait-il, ù ce qu'ils ne devinssent justiciables qu’après une « décision préalable, d'une réunion des ministres et des hauts dignitaires « de l’empire, à ce qu'ils ne fussent jugés que par un tribunal spécial, " composé des premiers magistrats et des première fonctionnaires de » l'État. M'objecteriez-vous que les souverains, se trouvant compromis « dans la personne de leurs représentants, ne m'enverraient plus d'am- ' « bassadeurs? Où serait le malheur? Je retirerais les miens, et l'État
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« gagnerait d'immenses salaires fort onéreux, et souvent au moins très- « inutiles. Pourquoi voudrait-on soustraire les ambassadeurs à toute « juridiction? Ils ne doivent être envoyés que pour être agréables, (tour « entretenir un échange de bienveillance et d'amitié entre les souverains 1 ►
« respectifs. S'ils sortent de ces limites, je voudrais qu'ils rentrassent » dans la classe de tous, dans le droit commun. Je ne saurais admettre « tacitement qu'ils puissent être auprès de moi à titre d'espions à gages.
« ou bien alors je suis un sot, et je mérite tout le mal qu'il peut m'en « arriver. Seulement il s'agit de s'entendre et de le proclamer d’avance, | » afin de ne pas tomber dans l’inconvénient de violer ce qu'on est con- " venu d’appeler jusqu'ici le droit des gens et les habitudes reçues. »
« Au plus fort d'une crise célèbre, disait-il, on vint m'avertir qu’un «grand personnage (M. le comte d’Artois ), venu furtivement de Lon- « dres, s’était réfugié chez M. de Cobcn tzel, et s'y croyait à l'abri sous « les immunités de cet ambassadeur d'Autriche. Je mandai M. de Co- « bentzel pour connaître le fait, et lui déclarer qu'il serait malheureux « qu'il en fût ainsi ; car un puéril usage ne serait rien h mes yeux eon- « trclc salutd'unc nation; que je n'hésiterais pas à faire saisir le cou- « pable et son recéieur privilégié, à les livrer tous deux à un tribunal,
« et h les faire exécuter : et je l'aurais fait. Messieurs,. ajouta-t-il Hère- j « ment en élevant la voix. On le savait bien, aussi on ne s’y frottait « pas. » Ces paroles me parurent terribles alors, mais aujourd’hui que je connais si bien Napoléon, je suis sûr qu'elles étaient prononcées bien moins pouï le personnage qu'elles concernaient que pour nous tous qui écoutions. •
L'Empereur, longtemps avant son expédition de Russie, un ou deux I ans peut-être, avait voulu établir dès lors un classement militaire de la nation. Il fut lu au Conseil d'État jusqu'à quinze on vihgt rédactions de l’organisation des trois bans de la garde nationale en France. Le premier, celui des jeunes gens, était d'aller jusqu'à la frontière ; le second, celui de l'àge mitoyen et des hommes mariés, ne sortait pas du département; enfin, le dernier, celui des hommes âgés, demeurait uniquement à la défense de la ville. L’Empereur, qui y tenait beaucoup, y revint souvent, et dit de très-belles choses extrêmement patriotiques ; mais il y eut constamment dans tout le Conseil une défaveur marquée, une opposition sourde et inerte. Les affaires marchaient, et l’Empereur, attiré par d'autres objets, vit échapper ce plan que sa prévoyance cal- ! culnit sans doute prtur notre salut , et qui l’eùt été en effet ! Par ce plan plus de deux millions d'individus se seraient trouvés classés, armés
M ÉM Oit I A L
lors des désastres; qui alors eût osé nous aborder? Dans une de ces ; séances, l'Emiiereur eut un mouvement fort chaud, fort remarquable, i Un membre (M. Malouet) employait beaucoup de circonlocutions peu j favorables à cette organisation. L'Empereur lui adressa sa phrase bai bituelle. a Parlez hardiment. Monsieur, ne mutilez |mis votre pensée, j « dites-la tout entière, nous sommes ici entre nous. » L'orateur alors déclara que cette mesure alarmait tout le monde, que chacun frémissait de se voir classé, dans In persuasion que, sous le prétexte de la défense intérieure, on 11e s'occupait que du moyen de les transporter au dehors. •• Eli bien ! à la bonne heure, dit l'Empereur, je vous eom- « prends à présent. Mais, Messieurs, dit-il en s'adressant à tout le Cou- ! « scil, vous êtes tous pères de famille, jouissant d’une grande fortune,
« exerçant îles emplois importants ; vous devez avoir une immense clien- ^
« tèle; vous devez être bien gauches ou bien peu soigneux, si, avec tous | ) « ces avantages, vous n'exercez pas une grande influence d'opinion. Or,
I « comment se fait-il que vous, qui me connaissez si bien, me laissiez si « peu connu ! Et depuis quand m'avez-vous vu employer la ruse et la j « fraude dans mon système de gouvernement ? Je ne suis point timide,
« et n'ai point l'usage des voies obliques. Si j’ai un défaut, c'est de « m'expliquer trop vertement, trop laconiquement peut-être ; je me « contente de prononcer; j’ordonne, parce que je m’en repose ensuite,
« pour les formes et les détails, sur les intermédiaires qui exécutent ; et !
« Dieu sait si, sur ce |>oint, j'ai beaucoup à me louer 1 Si donc j'avais l « la-soin de monde, je le demanderais hardiment au Sénat qui me l'ac- i ~ corderait ; cl si je ne l'obtenais de lui, je m'adresserais au peuple j ! J « même, que vous verriez marcher avec moi. Je vous étonne peut-être, [ | » car vous srmhlcz parfois ne pas vous douter du véritable état des cho- j » ses. Sachez que ma popularité est immense, incalculable; car, quoi « qu'on en veuille dire, partout le peuple m'aime èt m'estime ; son gros « bon sens l'emporte sur toute la malveillance des salons et la métaphy- « sique des niais. Il me suivrait en opposition de vous tous. Cela vous « étonne encore, et pourtant il en serait ainsi ; c'est qu'il ne cannait que » moi : c'est par moi qu'il jouit sans crainte de tout ce qu’il a acquis ;
•• c’est par moi qu'il voit ses frères, ses (ils, indistinctement avancés, dé- « corés, enrichis ; c’est par moi qu'il voit scs bras facilement et toujours - employés, ses sueurs accompagnées de quelques jouissances. Il me « trouve toujours sans injustice, sans préférence. Or il voit, il touche,
« il comprend tout cela et rien de plus, rien surtout dè la métaphysique ; 1 1- non que je repousse les vrais, les grands principes, le Ciel m’en pré- 1 i
« serve* ! on me les voit pratiquer autant que nos circonstances extraor- « dinaires me le permettent; mais je veux dire que le peuple ne les com- « prend pas encore, au lieu qu'il me comprend tout à fait; et s’en lie il « moi. Croyez donc qu'il fera toujours ce que nous réglerons pour son,
« bien. Ne vous en laissez pas surtout imposer par l'opposition que vous « mentionnez : elle n'existe que dans les salons de Paris, nullement « dans la nation; et, dans le projet qui nous occupe en cet instant, je « n'ai nulle vue ultérieure au dehors, je le déclare ; je ne |>ense qu'à la K sûreté, au repos, à la stabilité de lu Fronce au dedans. Poursuivez « donc les bans de la garde nationale ; que chaque citoyen connaisse son « poste au besoin ; que M. Cambacérès, que voilà, soit dans le cas de « prendre son fusil si le danger le requiert, et alors vous aurez vrai- « ment une nation maçonnée à chaux et à sable, capable de délier les » siècles et les hommes. Je relèverai, du reste, celte garde nationale « à l'égal de la ligne; les vieux oflieiers retirés en seront les chefs « et les pères ; j'en ferai solliciter les grades à l'égal des faveurs de la « cour, etc., etc. »
On doit retrouver tout cela dans les registres de M. I,ocré, partie au sujet des bans de la garde nationale, partie encore, autant que je puis me le rappeler, au sujet d'une des conscriptions annuelles. Je me sou- ! viens aussi qu'il fut particulièrement question, un jour, de l’Université. L'Empereur se fâchait sur le peu de progrès et la mauvaise direction de j sa marche. M. de Ségur fut chargé de présenter un rapport à ce sujet, et le fit avec sa franchise et sa loyauté accoutumées. Il abordait franche- [ ment la question, trouvait que la création de l'Empereur était mal comprise, mal exécutée; que la science ne devait y être que secondaire ; que les principes et la doctrine nationale devaient y passer avant tout, et que c’était pourtant ce dont on semblait s'y occuper le moins.
L'Empereur ne se trouvait pas à la séance. Une telle sortie déplut sans doute aux amis du principal intéressé. Nous avions le tort de sacrifier beaucoup à l'esprit de coteries. Ce rapport ne reparut jamais; on le retira de nos cartons, et l'on y mit même assez d'importance pour le i redemander à ceux de nous qui l'avaient emporté chez eux.
Toutefois, à quelque temps de là, h* grands dignitaires de l'Université furent mandés à la barre du Conseil. L’Empereursc fâcha, parla de la mauvaise organisation, du mauvais esprit qui semblait présider ù cette institution importante, dit qu'on gâtait toutes ses idées, qu’on n'exécutait jamais bien ses intentions, la* grand maitre courba devant l'orage, et n'en continua pas moins son train accoutumé ; et l'Empcreui1 dit qu’à
Ml.MOllIAl.
son retour du l'ilu d'Elbe ou l'a assuré que ce même grand maître de l'Université s’était vanté, auprès du gouvernement qui suecédait, d'avoir gêné, dénaturé, mitant qu'il avait été en son pouvoir, l'impulsion ! |que Napoléon avait prétendu imprimer aux générations qui s’élevaient, i
Souvenirs «le Waterloo.
L’Empereur m'avait fuit appeler dans son cabinet avant le dîner : il était occupé à lire les journaux de France qui venaient d’arriver.
« Un soin tout particulier, disait-il, semblait en cet instant animer les Bourbons en France, celui de déterrer les morts. Quelques vestiges retrouvés, réels ou supposés, étaient pour eux une grande affaire ; c'était là, avec des èréations de moines, les triomphes nouveaux dont ils illustreraient désormais la nation. »
« 11 est sflr, ajoutait l'Empereur, qu’ils vont faire tout leur possible
• pour encapuciner cette pauvre France ; ils vont la couvrir de moines et
« de prêtres, bien plus par hypocrisie que par ferveur, tant ils sont per- « suadés et tant il est vrai que le trône et l'autel sont des alliés naturels, « indispensables pour enchaîner le peuple et l'abrutir » Puis il a re-
pris : « O nations! avec votre sagesse, quelles sont pourtant vos desli- « nées! Vous êtes en masse le jouet des passions et du caprice comme on
« pourrait l'être des vents et de la mode De mon temps, on n’a cn-
« tendu que guerres, batailles, bulletins ; aujourd'hui, ce ne sont que
« prières, cloches et sermons Toutes mes casernes peuvent se trans-
« former en séminaires, et peut-être une conscription d’abbés rempla- « cern notre conscription de soldats, etc. »
Après diner.en résumant les papiers déjà lus, l’Empereur remarquait que l'agitation et l’incertitude continuaient à régner en Frnnce;il faisait observer que les derniers papiers anglais s’exprimaient avec la dernière
indécence sur la famille royale Plus tard, un autre article Ta porté
à diro : « Les circonstances actuelles, les besoins dn moment et une « sympathie d’ancienne date concourent extrêmement à favoriser le « retour des moines en France : cela doit y être caractéristique comme « chez le pape. » Et s’arrêtant sur celui-ci, il concluait • • Encore pour « lui, du moins, est-ce son affaire spéciale, et qui peut lui redonner une « force réelle. Croirait-on bien que, prisonnier à Fontainebleau, et » lorsqu'il s'agissait de savoir s'il existerait lui-même, il discutait séricu- « sement avec moi l’existence des moines, et prétendait m'amener à les
• rétablir! C’est bien là de la cour de Borne! etc., etc. »
C'étaif aujourd'hui l’anniversaire de la bataille de Waterloo. Le sou-
lUdtrrloo.
venir en n été réveillé par quelqu'un ; il a produit une impression visible sur l'Empereur. « Journée incompréhensible! a-t-il prononcé avec
« douleur Concours de fatalités inouïes!.... Grouchy !.... Ney!....
« d’Erlon!.... N’v a-l-il eu que du malheur! Ah! pauvre France!.... » Et il s'est couvert les yeux de la main. » El pourtant, disait-il, tout ce qui « tenaitù l'habileté avait été accompli!.... tout n'n manqué que quand « tout avait réussi!.... »
Dans un autre moment, il disait sur le même sujet : « Singulière « campagne, où, dans moins d’une semaine, j'ai vu trois fois s'échapper «de mes moins le triomphe assuré dp la France et In fixation de ses " destinées.
« Sans la désertion d'un traître, j'anéantissais les ennemis en ouvrant « In campagne.
« Je les écrasais u l.igny, si ma gauche eût fait son devoir.
« Je les écrasais encore il Waterloo, si ma droite ne m'eùt pas man- ■■ qué.
Singulière dé(njte, où, malgré In plus horrible calos-
•• Irophe, la gloire du vaincu n'a point souffert, ni celle du vainqueur » augmenté : la mémoire de l'un survivra à sa destruction ; la mémoire « de l'autre s'ensevelira peut-être dans son triomphe! »
[V|«art du yorlhumhn lu ml.- Intnxlui tioii V| forme «le* campagne* «Malle.— dnipaRf* «I** llussie, par uii al«le «le camp «lu vice roi.
lance; plus d
l joi n i**m i U Norlhumber- Innd csl parti |iour l'Europe.
Nous avions fait la traversée sur ce vaisseau , nous avions souvent conversé avec tous les officiers, qui nous avaient extrêmement 'bien traités ; l'équipage nous avait montré beaucoup de bienveilentin l'amiral Cockburn même, contre lequel nous avions bien humeur que de répugnance, et donl les torts nu fond ne nous
avaient pas blessé le cœur ; soit ees choses réunies, ou toute aulredont ! jonc nie rends pas compte, ou bien peut-être encore cette disposition si forte, si naturelle à s'attacher à ses semblables, et il se créer des liens sociaux, toujours est-il certain que nous ne nous trouvâmes |ias indifférents à ce départ ; il nous scmhlnitque nous perdions quelque chose.
L'Empereur avait eu une très-mauvaise nuit : il a mis les pieds dans j i l'eau, pour soulager un grand mal de tète.
! Il est sorti vers une heure pour se promener dans le jardin, tenant le ; premier volume d'un ouvrage anglais sur sa vie. Il le |>areouruit en ' marchant. L'auteur se donnait pour moins malintentionné que Gobi- ' smilli. Il renfermait moins de saletés, il est vrai ; mais c'étaient encore j les mêmes inventions ou la même ignorance, les mêmes contes, les | mêmes faussetés. Il lisait l'article de son enfance, ou des premières années de son collège. Tout y était imaginaire et controuvé; ce qui lui fit me dire que j’avais eu bien raison d’insister pour que tous ces objets se ! trouvassent eu tète de la campagne d’Italie, que ce qu'il lisait en ce moment l'y décidait plus que jamais.
Pour comprendre ceci, je dois dire, ce que j’ai toujours négligé de faire, qqe la campagne d'Italie dictée, les chapitres réglés et finis, l’Enipereur s'était montré très-incertain sur la manière d'entrer en matière. Il avait varié beaucoup et souvent, tournant autour de trois on quatre idées qu'il abandonnait et reprenait tour à tour. Quelquefois il voulait commencer par quelques entreprises insignifiantes dont il avait fait partie avant lesiégede Toulon; une expédition manquéesur la Sardaigne, etc. Quelquefois encore il voulait mettre en tète les premiers commencements de notre révolution, l'état de l'Europe et les mouvements de nos armées. Je combattais toujours ces idées; cela devait le mener trop loin, disois-je. Il avait commencé par me dicter le siège de Toulon, et c'était là, soutenais-je constamment, le véritable point de départ, l'ordre naturel ; car ce n’était pas, remarquai-je, une histoire qu’il voulait entreprendre, mais bien ses mémoires particuliers. Or, dans ce bel épisode des siècles, il devait, disais-je, apparaître tout à coup sur la ; scène et sur le premier plan qu'il était destiné à lie jamais plus quitter, j C’était à moi, éditeur, à consacrer dans une introduction de ma façon tous les détails des premières années et des temps antérieurs ù celui où lui Napoléon prenait la parole. Il goûta enfin cette idée, l’exposa, la débattit un jour ù table, et prononça qu'il s’y arrêtait. Voici l'historique de In forme des campagnes d'Italie, et ce à quoi l'Empereur faisait allusion plus liant.
A trois heures, le gouverneur et le nouvel umirnl sir Piiltcncy Mnleolm ont été introduits riiez l'Empereur, qui, bien qu'il fût souffrant, a été néanmoins très-gracieux et fort causant.
Avant et après le diner, l’Empereur a parcouru l'ouvrage d'un ancien aide de camp du vice-roi sur la campagne de Itussic. Ou le lui avait dit affreux. L'Empereur s’est tellement habitué aux libelles et aux )Kimphlrfs i que les déclamations ne lui roui plus rien. Il ne voit plus duns ees ouvrages que les faits ; et, sous ce point, il ne trouvait pas celui-ci si mauvais qu'on le lui avait dit : « l'n historien y prendrait de bonnes choses,
* disait-il, des faits, et négligerait les déclamations, qui ne sont faites « que pour les sots. Or, ici l'auteur prouve que h-s Ifusses eux-mêmes
« ont brillé Moscou, Smolensk, etc que nous avons été victorieux
« dans toutes les affaires. Les faiLs, dans cet ouvrage, remarquait alors
* l’Empereur, ont été évidemment rédigés pour être publiés sous mon « règne nu temps de ma puissance. Les déclamations ont été intercalées
* depuis ma chute.
« Quant aux désastres de la retraite, je ne lui ai laissé rien ù dire non « plus qu’aux autres lihellisles, mon vingt-neuvième bulletin a été leur « désespoir. Ils ont été, dans leur rage, jusqu'à me reproche^ d'avoir » exagéré. Ils étaient furieux ; je les privais aussi d'un beau sujet ; je leur « avais enlevé leur proie. »
Après la citation de eet auteur et de plusieurs antres Français , tous dénaturant nos victoires et déclamant contre nous-mêmes , il n'a pu s'empêcher de remarquer qu'il était sans exemple de voir une nation s'acharner ainsi à ruiner sa propre gloire, de voir s’élever de son propre sein les mains occupées ù flétrir et ù détruire ses trophées. « Mais du « milieu d'elle s'élèveront indubitablement aussi, disait-il, des vengeurs. « Les temps à venir noteront d'infamie le délire d’aujourd'hui. » Et il s'écriait : « Se peut-il bien que ce soient des Français qui parlent, qui « écrivent ainsi? N'ont-ils donc ni cœur ni entrailles pour la patrie? « Non, ils ne sont point Français ; ils parlent notre langue peut-être, ils « sont nés sur le même sol que nous ; mais ils n'ont ni notre cœur ni « nos sentiments. Ils ne sont point Français! •
Parole* prophétique*, etc.— -Lord Holland, rtc., prinortse Charlotte de Galles, — Conversation particulière et personnelle inappréciable (tour moi.
Vend rail 21.
L'Empereur marchait dans le jardin ; nous étions tous autour de lui. La conversation est tombée sur la possibilité de se trouver un jour en
UE SAINTE-UÉLKI'tE. 731
Kuropc, de revoir la France. " Mes chers amis, nous a-l-il dit avec un - véritable sentiment, avec une expression impossible ii rendre, vous « autres vous la reverras ! — Non pas sans vous ! » nous sommes-nous
écriés tous, Cela a conduit à analyser de nouveau les ebunces probables de sortir de Sainte-Hélène, et toutes venaient se perdre dans l'obligation et la nécessité de convenir que ee ne pouvait être qu’avec l'intermédiaire des Anglais. Kl l' Km perçu r ne voyait |>as trop comment cela |>ourrnit arriver. « [.'impression est fuite, disait-il, cllccst trop profonde, ils me « craindront toujours. M. Pitt le leur a dit : il n'y a point de salut pour < vous avec un homme qui a toute une invasion dans su seule télé. — « Mais, reprenait quelqu'un, s'il venait à se trouver pourtant de nou- « veaux intérêts; s’il arrivait un ministère vraiment libéral etconslilu- « lionncl, n'aurait- il donc aucun avantage à fixer pur vous. Sire, les « principes libéraux en France, et il les propager par là sur tout le con- » ti lient? — A la bonne heure, disait l'Empereur, je conçois ceci. — Ce a ministère, continuait-on , n'nurait-il donc aucune garantie dans res « principes libéraux mêmes, et dans vos propres intérêts? — J'encon- > viens encore, disait l'Kmpereur. l.ord Holland, ministre, 111'éerivant « à Paris ; Si vous faites cela, je serai renversé; ou la princesse Charlotte • de Galles qui m'eût tiré d'ici, mu faisant dire à Paris : Si vous agissez
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« ainsi, je deviendrai l'horreur, j'numi été le llénu de mu nation, seraient » des |iuroles qui m’arrêteraient eourt et in'cnelmineraieiil plus <|iie des « armées, ele., ete.
« Et puis, an fait, qu'aurait-on à eraindre ! Que je lisse la guerre ? je « suis trop vieux. Que je courusse encore après la gloire? je m'en suis » gorgé, j’en avais fait litière, et, pour le dire en passant, c'était une « chose que j’avais rendue désormais tout à la fois liicn commune et bien u difficile. Que je commençasse des conquêtes? je n'en lis pas par manie, - elles étaient le résultat d’un grand plan, je dirais Lien plus, de la né- « eessité : elles furent raisonnables dans leur temps; aujourd'hui elles « seraient impossibles; elles étaient exécutables alors , il serait insensé « d’en avoir l'intention à présent; et puis, les bouleversements et les « malheurs de la pauvre Fronce ont désormais enfanté assez dediffieui- « lés; il y aurait assez de gloire il la déblayer, |mur n'avoir pas à en » rechercher d’autre. »
Deux de ces messieurs avaient été ù lu ville voir les nouveaux arrivants et courir après les nouvelles. I.eur retour et leur récit ont fait nu jardin, quelques instants, l'occupation de l'Empereur. Il est rentré sur les six heures dans son cabinet, où il m’a dit de le suivre ; bientôt après , le hasard a amené une très-longue conversation d’un intérêt et d'un prix inexprimables pour moi. bien que le sujet m'en soit purement et exclusivement personnel , je n'ai garde de le passer sons silence : les traits caractéristiques relatifs ù Napoléon, lesquels s'y rencontrent à chaque instant, seraient mon excuse si j'en avais besoin.
Les nouveaux venus sur le Xctecastlc avaient encore parlé beaucoup de mon Atlas historique, ce qui porta l'Empereur à remarquer de nouveau qu'il était inouï le bien que m’avait fait cet ouvrage, et qu'il était inouï aussi qu'il n’en eût pas eu une exacte connaissance !
« Comment ne s'est-il donc trouvé, me disait-il, aucun de vos amis qui » m'en ait donné une idée juste? Je ne l'ai bien vu qu’il bord du A ’nr- « Ihumberland , et il est connu de toute la terre. Comment n'avez-vous » pas demandé à m’en entretenir vous-même ! je vous eusse apprécié, je « vous eusse fait une tout autre fortune. J'en avais une idée tellement « confuse et tellement subalterne, que peut-être vous était-elle défavo- * râble. Voilà les souverains et leur malheur ; car personne n’avait plus » de bonne volonté sans doute que moi. Ceux qui étaient déjà lixés au- « tour de ma personne eussent pu tout , auprès de moi , pour une. chose « comme la vôtre, parce que c'était un fait que je pouvais juger moi- « même, et que je ne demandais pas mieux. A présent que je connais
I)F, SA! MTE-II ÉI.ÈN E. 753
« vos cartes, que j'ai une idée juste du classement inappréciable qu'elles « présentent, de l'impression ineffaçable quelles doivent inculquer uux
■ entants, quuni aux temps, aux distances, aux embranchements, j'au- I « rais voulu erécr une espèce d 'École normale pour cet objet, ou en usj « surer du moins renseignement uniforme. Votre opvrngc, ou certaines
« parties eussent inondé 1rs lijrécs; je lui aurais donné une bien autre » célébrité. Je vous le répète, |Hiurquoi ne me l'avez-vous pas fait » connaître? C’est un secret fâcheux à confesser; mais il faut le dire,
; « mon cher, un peu d'intrigue est indispensable auprès des souverains; « lu modestie est presque toujours perdue. Se peut-il que Clarke, Décrûs, « Montnlivel, M. de Montesquieu, ne m'en aient pas parié d'après vos « suggestions, même liarbier, mon bibliothécaire ? car c'est encore une » autre vérité à confesser, qu'on réussit quelquefois mieux par la porte
| « du valet du chambre qu'au traitent. Comment madame de S votre
» amie, ne m'en parlait-elle pas? Nous avons été si souvent, dans le : » principe, en voiture ensemble; elle eut pu faire alors de vous ce qu'elle » eût voulu, en vous peignante moi ce que vous ôtes. — Oui, Sire, répon-
; « duis-je mais alors je — Je vous entends, alors vous ne leclier-
« chiez pus peut-être? — Sire, mon heure n'était pas encore venue. »
| Alors a suivi une explication très-prolongée sur la manière dont j'étais arrivé auprès de I Kmpereur, les missions qu'il m’avait données, l'opinion qu'il avait prise; les traits dont, suivant sa coutume, il in 'avait ' frappé ii demeure dans son esprit. Je demeurais debout, près de la table de travail, dans la seconde pièce ; l'Kni|>ereur allait cl venait de toute lu longueur des deux chambres; le sujet était des plus précieux pour moi; et pour bien comprendre mes sensations présentes, il faudrait se reporter à la toute-puissance de Napoléon, à ce temps où, bien que près de lui, personne n'eût osé espérer connaître le fond de sa penséesur soi, ni supposer qu'on eût jamais la possibilité de s'en entretenir contradictoirement et confidentiellement avec lui : le bonheur d’une telle circonstance m'eût paru alors un rôve; aujourd'hui ce me semblait une conversation aux Chumps-Klysées. « Je n avais nulle idée juste de « vous, disait-il , je n'avais aucune connaissance exacte de ce qui vous « concernait. Vous n'avez eu auprès de moi aucun ami pour vous faire
■ apprécier ; vous l'avez négligé vous-même. Quelques-uns de ceux sur • qui .vous auriez pu compter vous ont même desservi. Je ne connaissais « pas votre ouvrage ; cela eût fait beaucoup. J'ignorais que vous eussiez » été il l’Kcole militaire de Paris comme moi ; c’eût été encore un titre « à mon attention.
« Vous avez clé émigré, vous n'auriez jamais eu mon entière conliance;
• je savais que vous aviez été très-aUaclié aux Bom bons, vous n’auriez n jamais été dans les grands secrets. — Mais, Sire, Votre Majesté m’avait
• admis auprès de sa |iersonne, elle m'avait fait entrer dans son Conseil
• d'Élat, elle m'avait donné des missions. — C’est que je m'étais fait de
• vous l’idée d’un honnête homme, je ne suis |>as déliant non plus: « sans savoir |iourquoi, je vous regardais comme très-pur en fait d'ar- » gent. Si vous étiez venu me dire un mot lors de votre affaire de licen- « ces, je vous eusse donné raison à l’instant ; mais, je le répète, je ne « vous eusse mis dans aucune affaire politique. — Quel danger, Sire, « li ai-je donc |tas couru quand, à Paris et en Hollande, les Anglais situes « vis-à-vis de nous comme nous le sommes aujourd'hui à Sainte-Hélène « vis-à-vis d’eux, je n’hésitai pas, vu mes anciens rapports, et en dépit de
• vos règlements, de faire passer leurs lettres quand je les avais lues, et ■ qu'elles ne me présentaient aucun inconvénient ! De quel danger,
• d’après vos idées, n’eût pis été pour moi une dénonciation du ininis- « tre de la police à ce sujet ! et injuriant jè ne croyais en cela que faire » un usage naturel et discrétionnaire des dignités auxquelles m’avait > élevé Votre Majesté, de lu conliance qu'elle m'avait accordée. J’étais si « fort dans mu conscience, si droit daus mes intentions, que je me « croyais au-dessus de ces lois, je ne les croyais pas faites pour moi. — « Eh bien ! je l'eusse compris, je l'aurais même cru, disait l'Km|>creur, « si vous vous étiez exprimé ainsi ; car personne au monde n'entendait '< plus facilement raison que moi , et c'est précisément de la sorte (pie « j'aurais voulu être servi ; et pourtant il est certain que vous eussiez été « |>erdu, parce que tout eût parlé contre vous. Voilà la fatalité descir- « constances et l’un des malheurs de ma situation. De plus, quand j'avais « pris un préjugé, il me demeurait : c’était encore le malheur de ma place « et de mes circonstances; pouvais-je faire autrement? avais-je du tem|»s « pour des explications ? Je ne |u>uvais agir qu’avec des sommaires et des « extraits; j’étais bien sûr que je pouvais me tromper souvent; mais
• comment faire? En est-il beaucoup qui aientmieux fait que moi?
n — Sire, continuais-je, j'éprouvais unehngrin secret : Votre Majesté ne » me disait jamais rien à ses cercles ni à ses levers, elle me passait tou- « jours, et pourtant ne manquait jamais de parler de moi à ma femme « quand jetais absent. J’en étais à douter quelquefois que je fusse bien « connu de vous, ou à craindre, surtout dans les derniers temps, que « Votre Majesté n’eût quelque chose contre moi. — En aucune manière,
« cela, disait-il ; si je jiarlais de vous absent, c'est que j’avais pour prin-
DE SAINTE-IIÉLÈXE. 733
« cipe de parler loiijours aux fonimos do leurs maris en mission. Si je « vous (lassais présent, c'est cpie je ne faisais pas assez de cas devons. Il « en était ainsi d’une foule d'autres ; vous étiez pour moi dans la masse,
• vous étiez placé dans mon esprit d’une façon tout à fait banale. Vous « m’approchiez, et vous n'aviez pas su en tirer parti ; vous aviez eu des « missions, vous n'aviez pas su les faire valoir au retour : c'est un grand « tort sur le terrain de la cour que de ne |ms savoir se mettre en avant; « vous étiez (tour moi sans couleur. Je me rappelle même à présent que « j’ai voulu parfois avoir recoure à vous. Celui du ministère duquel vous « dépendiez en quelque sorte, que vous dites votre ami, qui eût pu vous « servir, vous a éloigné; il m'a maintenu dans mes idées sur votre « compte : lui vous connaissait hicn, peut-être vous a-t-il craint ; on « savait que j’allais vite en besogne. — Sire, disais-je à tout cela, ma « situation était d'autant plus pénible, que dans le monde on ne cessait « de m'entretenir de la bienveillance de Votre Majesté, et de me prédire
■ une grande fortune. On me nommait à chaque instant ù toutes « sortes de places : c'étaient la préfecture maritime de Ilrest, celle de « Toulon, d’Anvers, le ministère de l'intérieur, celui de la marine; une « place importante dans l’éducation du roi de Home, etc., etc. — Eh
■ bien ! a repris l'Empereur, vous me le rappelez, il y avait quelque fon- « dément dans une partie de ce que vous venez de dire là ; vous étiez en « effet dans ma pensée pour quelque chose auprès du roi de Home, et « je vous avais destiné, à votre retour de Hollande, à la préfecture ma- « rilime de Toulon, ce qui, pour moi, à cette époque, était une espèce » de ministère : il y avait vingt-cinq vaisseaux de ligne en rade, et je vou- « lais les accroître encore. Eh bien ! c'est votre ami le ministre qui m'en « a détourné : vous étiez de la vieille marine, disait-il ; vos préjugés et « ceux de la nouvelle devaient vous rendre incompatibles l'un à l'autre. « Cela me parut péremptoire, et je n'y pensai plus; cependant, tel que « je vous connais aujourd’hui, vous étiez l’homme qu'il m’eiît fallu.
« Je crois bien, en effet, avoir eu encore pour vous d'autres idées;
• mais vous avez tout perdu vous-mème, je le répète ; vous vous êtes « refusé, quand il eût fallu assaillir. Mon cher, faut-il le dire, avec la « meilleure volonté de ma part, mes nominations aux emplois tenaient « beaucoup delà loterie. Une idée me venait, je destinais ; mais si l'appli- « cation n'était pas immédiate, cela me passait : j'avais tant à faire!
« Survenait un tiers plus heureux, et il était nanti. Mais reprenez.
« — Sire, continuais-je, moi qui ne savais pas un mot de vos bonnes « intentions, j'étais dans une situation véritablement ridicule au mi-
« lion des félicitations nombreuses que je recevais. Je tâchais de m'en « tirer le moins gauchement possible ; mais plus je Taisais d'efforts « dans ec sens, plus ou l'attribuait ù ma modestie. Je n'avais demandé « qu’une chose à Votre Majesté, maître des requêtes : elle me l'accorda « aussitôt. Clarke, à ce sujet, me reprochait de m'être abaissé. Il fal- « lait demander, me disait-il, ù être conseiller d'Klat : vous l'eussiez j « été tout de même.— Non, répondait l’Empereur, je ne vous connaissais « pas assez, j'eusse pris cela pour une ambition absurde. — • Sire, di- « sais-je, j'avais eu le tact de juger votre opinion. — Eh bien! avec cela,
« continuait l'Empereur, c’est bizarre sons doute, mais Clarke a peut-être «eu raison; la demande de simple maître des requêtes a pu vous rn- « baisser dans ma pensée, c'est-à-dire vous maintenir sur la ligne où je « vous avais fixé ; j'étais bien aise de voir mes chambellans faire quel- « que chose, mais maitre des requêtes était bien peu. Cependant c'est « singulier, continuait-il, comme la mémoire revient, à présent que «je m'v arrête. Vous aviez des choses isolées qui m’ont passé rapide- « ment sans qu’on me les rappelât; si elles eussent été réunies et bien « présentées, elles eussent dù me donner de vous une tout autre idée. | « Vous fûtes faire la campagne de Elessinguc comme volontaire. Je le ! « sus, et ce qui n'eùt été rien dans tout autre, me frappa dans un émi- « gré qui quittait son ménage et notait pas sans fortune. — Sire, j'en « reçus la plus douce récompense nu retour, Votre Majesté m'en parla.
« — Vous voyez bien, me dit-il ; mais vous avez laissé noyer cela dans «le fleuve d'oubli. Vous m'avez écrit plusieurs fois; tout cela me re- « vient à présent peu à peu. Vous m’avez présenté des combinaisons sur « la mer Adriatique qui m'ont séduit; il s'agissait de maîtriser celte « mer, et d’y fonder une flotte ù lias prix, à l'aide des immenses forêts « de la Croatie. J’envoyai le tout au ministre, qui ne m'en a jamais I « parlé. Vous m'avez encore envoyé d’autres choses ? — Sire, |ieiit-èlrc « des idées sur le système de guerre maritime à adopter contre l'An- « gleterre, accompagnées d'une carte géographique à l'appui. — Oui;
« je m'en souviens, et la carte a demeuré plusieurs jours sur mon bu- | « reau dans mon cabinet ; je vous ai même fuit demander, mais vous « étiez en mission. — Sire, à peu près dans le même temps, j'eus l’hon- « neur devons adresser un projet pour transformer le Champ-dc-Mars « en une naumaclue qui eût servi d’ornement au palais du roi de Munie.
« Je le creusais assez pour recevoir de poli tes corvettes qui eussent été « construites, équipées, montées, mannuivrées par l'école de marine,
« que j'établissais à l'Ecole Militaire. Tous les princes de la maison im-
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