‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 43 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

« périale eussent été contraints d'en faire partie deux ans, quelle qu'eût

« été d'ailleurs leur destination ultérieure. Votre Majesté eût porté tous « les grands de l'empire à en faire autant de quelques-uns de leurs en- « fonts. Je ne doutais pas que ees circonstances réunies et le spectacle « offert ù la capitale n’eussent été des moyens infaillibles de rendre la « marine tout à fait populaire et nationale en France. — Eh bien ! je « n'ai pas eu connaissance de cela, disait l'Empereur, sous la pensée « duquel tout se magnifiait immédiatement. Cette idée m'eût plu, je « l'eusse fait examiner; elle pouvait avoir en effet d'immenses résultats, i « I)e là il n'y avait plus qu’un pas à vouloir rendre la Seine navigable ou « à tirer un canal de Paris à la mer ; et qu'est-ce que cela eût eu de trop « gigantesque ? I.es Itomains autrefois et les Chinois aujourd’hui ont » fait davantage ; ce n'eût été qu'un jeu pour Formée en temps de paix.

( « J’ai eu bien des projets de la sorte; mais nos ennemis m'ont enchaîné ] « à la guerre. De quelle gloire ils m'ont privé!... Allons, continuez. —

« Sire, je dois encore avoir fait mettre sous vos yeux des idées sur le « complément des écoles de marine. — Les ai-je adoptées dans les éeo- . «les que j’ai formées? disait l’Empereur; étiez-vous dans mon sens?

» — Sire, vos écoles étaient arrêtées, je n'en proposais que le complé- « ment. — A présent, je crois me rappeler un peu ; n'y avait-il pas quel- « que chose de trop démocratique ? — Non, Sire, je partais du principe « que Votre Majesté avait pourv u au concours exclusif de la classe inter- « médiaire, et je proposais d'y adjoindre au-dessous toutes les chances « que pouvait présenter le concours des matelots, et de placer au-dessus ' '« celles que pouvait présenter le concours des grands de votre cour. —

J « Oui, je me rappelle, disait l’Empereur, qu’il y avait des idées neuves « et singulières qui attirèrent mon attention. J'envoyai encore le tout au ! « ministre, qui En gardé pour lui ou l'a tourné en ridicule. Il me revient «encore que, dans votre mission en Hollande, dont je me faisais pré- « senter la correspondance, je trouvai l'idée de faire déboucher nos flot- « tilles, de la mer d'Allemagne dans la mer Baltique, à l’aide des canaux : « qui unissent l'Elbe, l’Oder et la Vistule. Cefte idée me frappa, elle était | « dans mon genre. Aussi, à votre retour, en vous revoyant an lever, je I j j « dois vous avoir mis sur la voie ; mais vous ne comprîtes pas mes ques- « lions, ou vos réponses furent insignifiantes, non positives. J’en conj « élus que vous aviez eu peut-être un faiseur, et je passai a votre voisin.

« lien était ainsi avec moi; mais, je le répète, je n'avais pas le temps « de faire autrement.

« Quand je me rappelle à présent tout cela, j'y trouve pour vous tant J

MÉMOB I U.

* de motifs d'attention de ma part, que je m'en étonne, et me dis qu'il «■ faut que vous ayez admirablement manœuvré pour vous y refuser; il » faut que vous ne l'ayez pas voulu. Ce qu’il y a de bien eertain, e'est « que ee n'est qu'en cet instant que tout cela me revient, et que, lors de ■i notre départ et encore longtemps après, vous ne m'avez jamais repré- » sente, à votre nom et à votre figure près, que quelqu'un de neuf et sur " lequel je ne savais rien. Tâchez de comprendre cela, cxpliqucz-le si « vous pouvez; mais e'est pourtant de la sorte.

« Aussi pourquoi n'avez-vous pas mieux employé vos amis? Pourquoi « n'ètes-vous pas venu vous-môme à moi? — Sire, tous ceux qui vous « approchaient de fort près ne songeaient guère qu'à eux, leur amitié « n'ullait pas au delà de la bienveillance. Parler, demander pour un « autre s’appelait user son crédit, et on le réservait tout entier pour soi ; « d'ailleurs, une fois même auprès de votre personne, il ne convenait “ plus que d’autres que moi-mème vous parlassent pour moi. Or, Sire, « les moments étaient si courts, vos dispositions pour moisi incertaines, » il fallait tellement en peu de mots frapper votre esprit, j'étais si peu sur ■ de me bien faire entendre, je craignais tant de laisser une impression « défavorable, de me perdre tout à fait, que je préférais nTen abstenir ; » car ce n'était pas tout que d'avoir de l'intrigue, encore fallait-il qu'elle » portât son résultat. — Eh bien, disait l'Empereur, vous avez peut-être « tout aussi bien fait; vous avez jugé la chose à merveille : avec ce que » je connais de vous à présent, votre réserve, votre timidité, vous vous « seriez peut-être en effet perdu. Je me rappelle aussi, car tout me re- « vient à présent peu à peu, une circonstance qui vous a peut-être été « défavorable. M. de Montesquieu , en vous proposant pour chnm- « hcllan. vous donna une très-grande fortune. Bientôt après, je sus le « contraire, non que cela dût vous faire tort, ni qu'il y eût rien de per- .« sonne! contre vous ; mais d’autres qui auraient voulu être ehambel- » lans se récrièrent sur ee qu'on ne les avait pas préférés pour leur « grande fortune, ou bien encore vous citaient, si on leur objectait qu'ils » n’en avaient |»ns assez. C'est ainsi que cela se passe à la cour.

« — Mais e'est donc à dire, continuais-je. Sire, qu'avec mon carac- « 1ère, j'étais destiné à n'ètre jamais connu de Votre Majesté? — Si fait, « disait l’Empereur, et c'était à peu près obtenu. Ne vous avais-je pas « renommé chambellan à mon retour? Le nombre en fut très-petit : ne « fûtes-vous pas immédiatement conseiller (l'État ? C'est que vous étiez « de l’ancienne aristocratie ; vous aviez été émigré, et vous aviez résiste " à une grande épreuve, à celle des Bourbons ; ee devenait un litre im-

« mensc à mes yeux. De plus, bien des voix à présent vantaient votre « conduite : lot ou tard nous nous serions connus à tond, etc. , etc. »

Arrivée de la bibliothèque. -Témoignage d'Ilomcman eu faveur du Réitérai Bonaparte.

Le temps était fort mauvais. Sur les trois heures , l’Empereur m'a fait appeler; il était dans le cabinet topographique, entouré de tous occupés à déballer des caisses de livres arrivés |>ar le Newcastle. L'Em-

pereur y mettait la main avec une espèce de joie. Les hommes se modèlent à leurs circonstances ; leurs jouissances se façonnent à leurs peines. En voyant la collection des Moniteurs tant attendue, l'Empereur a ressenti un plaisir extrême; il s'en est saisi, et ne l’a plus quittée le reste du jour

Après dîner, l'Empereur s'est mis à parcourir les relations des voyages en Afrique de Park et d'Hornemon, dont il suivait les traces sur mon Allas. Ilorneman et la société africaine de Londres s’étendaient, dans eette relation, sur les services, la générosilé du général en chef de l’armée d'Egypte (Bonaparte), qui s'était empressé d’aider à leurs découvertes, etc., etc... Les expressions polies et agréables employées à ce sujet étonnaient et réjouissaient l'Empereur, qui depuis longtemps

mi: >Ki ru Ai,

n’est plus tiiiiiitut* ii lire son nom, qu'il retrouve cependant partout, qu'entouré d'épithètes toujours outrageantes.

sur la mémoire.— Commerce. -Idée* et tyiUote *le Napoléon «mr divers |Niinb d'ècnntxule |M>litiquc.

L'Empereur, dans la première jouissance de ses nouveaux livres, avait | lassé toute la nuit à lire et à dicter des notes à Marchand ; il était fort l'aligné; ma visite lui a donné du repos. Il a l'ait sa toilette, et nous avons été nous promener dans le jardin.

Pendant le dîner, l'Empereur parlait des immenses lectures de sa jeunesse. Tous les livres qu'il vient de parcourir relatifs à l'Égypte lui l'ont voir qu'il n'avait lien oublié de ce qu'il avait lu ; il n’avuit rien ou presque rien à corriger de ce qu'il avait dicté sur l'Égypte. 11 y avait ajouté bien des choses qu'il n'avait pas lues, mais qu'il se trouve, par ces livres, avoir devinées juste.

On a parlé de lu mémoire. Il disait qu'une tète sans mémoire est une place sans garnison. La sienne était heureuse; elle n’était point générale, absolue, niais relative, (idèle, et seulement pour ce qui lui était necessaire. Quelqu'un ayant dit ((lie sa mémoire, à lui, tenait de sa vue, qu'elle devenait confuse par l'éloiguement des lieux et des objets, à me- . sure qu'il ehungeuit de place, l'Empereur a repris que, pour lui, la sienne tenait du coeur, qu’elle conservait le souvenir fidèle de tout ce qui lui avait été cher.

A propos de bonne mémoire et de tendres souvenirs, je dois placer ici un mot de l'Empereur qui m'a éehap|)é dans le temps. Racontant un jour à table une de ses affaires en Égypte, il nommait numéro par numéro les huit ou dix demi-brigades qui en faisaient partie ; sur quoi madame Bertrand ne put s’empêcher de l'interrompre, demandant comment il était possible, après tant de temps, de se rappeler ainsi tous ces numéros : « Madame, le souvenir d'un amant pour ses anciennes mai- .. tresses, » fut lu vive réplique de ISupoIéon.

Après diner, l’Empereur s'est fait apporter mon Allas, voulant y vérifier le résumé de tout ee qu’il venait de parcourir dans ses livres sur l'Afrique, et il s'est étonné de l’v retrouver si fidèlement.

Il est passé de là au commerce, à ses principes, aux systèmes qu'il a enfantés. L’Empereur a combattu les économistes, dont les principes pouvaient être vrais dans leur énoncé, mais devenaient vicieux dans leur application. La combinaison politique des divers États, continuait-

UE SAINTE-HÉLÈNE. 7Jt

il, rendait ces ]>rincipes fautifs; les localités particulières demandaient a chaque instant des déviations de leur grande uniformité. Les douanes, que les économistes blâmaient, ne devaient point être un objet de fisc, il est vrai, mais elles devaient être la garantie et les soutiens d'un peuple ; elles devaient suivre la nature et l'objet du commerce. lai Hollande, I sans . productions, sans manufactures, n'ayant qu’un commerce d'entrepôt et de commission, ne devait connaître ni entraves ni barrière.

La K rance, au contraire, riche en productions, en industrie de toute sorte, devait sans cesse être en garde contre les importations d'une rivale qui lui demeurait encore supérieure ; elle devait l'être contre l'avidité, l’égoïsme, l’indifférence des purs commissionnaires.

" Je nui* garde, disait l’Empereur, de tomber dans la faute des hommes « à systèmes modernes ; de me croire, par moi seul et par nies idées, la « sagesse des nations. La vraie sagesse des nations, c’est l’expérience. Et ]

» voyez comme raisonnent les économistes : ils nous vantent sans cesse « la prospérité de l’Angleterre, et nous la montrent constamment [tour « modèle. Mais c’est elle dont le système des douanes est le plus lourd,

» le plus absolu ; et ils déclament sans cesse contre les douanes ; ils voudraient nous les interdire. Ils proscrivent aussi les prohibitions; et i « l’Angleterre est le pays qui donne l’exemple des prohibitions ; et !

« elles sont en effet nécessaires pour certains objets ; elles ne sauraient | « être suppléées par la force des droits : la contrebande et la fantaisie fe-

« raient manquer le but du législateur. Nous demeurons encore en « France bien arriérés sur ces matières délicates : elles sont encore 1 « étrangèresou confuses |>our la masse de lu société. Cependant quel pas « n'avions-nous pas fait, quelle rectitude d’idées n'avait pas répandue la « seule clnssitication graduelle que j'avais consacrée de l’agriculture, de ; « l’industrie et du commerce! objets si distincts et d'une graduation si I « réelle et si grande !

« 1“ L'agriculture: l'âme, la base première de l’empire;

« 2“ L’industrie : l'aisance, le bonheur de la population ;

« 5* Le commerce extérieur: lu surabondance, le bon emploi des deux « autres.

» L'agriculture n’a cessé de gagner durant tout le cours de la révolu- * lion. Les étrangère la croyaient perdue chez nous. En 1814, les Au- « glais ont été pourtant contraints de confesser qu'ils avaient peu ou | ' , « point à nous montrer.

« L'industrie ou les manufactures, et le commerce intérieur ont fait I « sous moi des progrès immenses. L'application de la chimie aux ma-

« nufactures h*s a Tait avancer h pas de géant. J'ai imprimé un élan qui « sera partagé de toute l'Europe.

« Le commerce extérieur, infiniment au-dessous dans ses résultats " aux deux autres, leur a été aussi constamment subordonné dans ma « pensée. Celui-ci est fait pour les deux autres, les deux autres ne sont » pas faits pour lui. Les intérêts de ces trois bases essentielles sont df- « vergents, souvent opposés. Je les ai constamment servis dans leur « rang naturel, mais n'ai jamais pu ni dit les satisfaire it la fois. Le

• temps fera connaître ee qu'ils me doivent tous, les ressources natio-

• uales que je leur ni créées, l'affranchissement des Anglais que j'avais « ménagé. Nous avons à présent le secret du traité de commerce de « 1783. La France crie encore contre son auteur; mais les Anglais « l'avaient exigé sous peine de recommencer la guerre. Ils 'voulurent " m’en faire autant après le traité d'Amiens; mais j’étais puissant cl « haut de cent coudées. Je répondis qu’ils seraient maîtres des hauteurs « de Montmartre, que je m'v refuserais encore ; et ces paroles rempli- « rent l'Europe.

« Iis en imposeront un aujourd'hui, à moins que la clameur publique, » toute la masse de la nation, ne les forcent à reculer; et ce servage en « effet serait une infamie de plus aux yeux de cette même nation, qui « commence à posséder aujourd'hui de vraies lumières sur ses in- - térêts.

« Quand je pris le gouvernement, les Américains, qui venaient chez « nous à l'uide de leur neutralité, nous apportaient les matières brutes, «et avaient l'impertinence de repartira vide pour aller se remplir à « Londres des manufactures anglaises. Ils avaient la seconde imperti- « nencc de nous faire leurs payements, s'ils en avaient à faire, sur Lon- «dres; de lii les grands profits des manufacturiers et des eommission- « lia ires anglais, entièrement a notre détriment. J'exigeai qu'aucun « Américain ne put importer aucune valeur, sans exporter aussitôt son « exact équivalent ; on jeta les hauts cris parmi nous, j’avais tout perdu, « disait-on. Qu'arriva-t-il néanmoins ? C’est que mes ports fermés, en « dépit môme'des Anglais qui donnaient la loi sur les mers, les Améri- « cains revinrent se soumettre à mes ordonnances. Que n'eussé-je donc « pas obtenu dans une meilleure situation !

« C’est ainsi que j’avais naturalisé au milieu de nous les manufactures « de colon, qui eom|iorlent :

« 1“ Du coton filé. Nous ne le fdions pas ; les Anglais le fournissaient « mèhic comme une espèce de faveur.’

UK SAINTE-HÉLÈNE.

« 2" Le tissu. Nous ne le faisions point encore ; il nous venait de l'é- « tranger.

« 3" Enfin l'impression. C’était notre seul travail. Je voulus acquérir « les deux premières branches; je proposai au Conseil d’Etat d’en pro- « hilier l’importation; on y pâlit. Je fis venir Oberkampf; je causai « longtemps avec lui ; j’en obtins que cela occasionnerait une secousse « sans doute ; mais qu'au bout d'un an ou deux de constance, ce serait.

« une conquête dont nous recueillerions d'immenses avantages. Alors | 1 « je lançai mon décret en dépit de tous; ce fut un vrai coup d’Etat.

« Je me contentai d'abord de prohiber le tissu ; j’arrivai enfin au co- « ton filé, et nous |>ossédons aujourd’hui les trois branches, il l’avantage « immense de notre population, au détriment et ii la douleur insigne « des Anglais : ce qui prouve qu'en administration comme à la guerre,

« (jour réussir il faut souvent mettre du caractère. Si j’avais pu réussir «h faire filer le lin comme le coton ( et j'avais offert un million pour I « prix de l'invention, que j’aurais obtenue indubitablement sans nos « malheureuses circonstances ' ), j'en serais venu h prohil>er le coton,

« si je n'eusse pu le naturaliser sur le continent.

« Je ne m'occupais pas moins d’encourager les soies. Comme F.m- « pereur et Roi d'Italie, je comptais cent vingt millions de rente en ré- « coite de soie.

« Le système des licences était vicieux sans doute : Dieu me garde de « l'avoir posé comme principe ! Il était de l’invention des Anglais; pour « moi, ce n'était qu'une ressource du moment. Le système continental « lui-mème, duns son étendue, et sa rigueur, n’était, dans mes opinions,

« qu'une mesure de guerre et de circonstance.

« La souffrance et l'anéantissement du commerce extérieur, sous I » mon règne, étaient dans la force des choses, dans les accidents du « temps. Un moment de paix l'eut ramené aussitôt à son niveau na- « turel. »

I Artillerie.— Son unage.— S<** vicr*.— \nrit-nnr» ^colov

Ltimli 44.

L'Empereur avait passé les vingt-quatre heures entières, disuit-il, j dans ses Moniteurs sur la Constituante. Il s'en était amusé comme [ d’un roman. Il y voyait, remarquait-il, poindre les hommes qui ont plus tard joué un si grand rôle. Toutefois il avouait qu’il était néces-

4 En effet , le llu *c ttlc aujourd'hui comme le coton.

saire d'avoir une idée des ressorts extérieurs; autrement, ce qu'on lisait sur eetle assemblée perdait beaucoup de son intérêt, de sa couleur, demeurait souvent même inintelligible.- L'esprit des premiers moments, les premiers intérêts de la révolution demeuraient entièrement souterrains, etc.

Après dîner, l'Empereur a beaucoup parlé sur l'artillerie. 11 eût désiré plus d'uniformité dans les pièces, moins de subdivision. Le général était souvent hors d'état de juger leur meilleur emploi, et rien ne pouvait être supérieur aux avantages de l'uniformité dans tous les instruments et tous les accessoires.

L'Empereur se plaignait qu'en général l'artillerie ne tirait pas assez dans une bataille. Le principe h la guerre était qu'on ne devait pas manquer de munitions : quand elles étaient rares, c'était l’exception ; hors de cela, il fallait toujours tirer. Lui, qui avait souvent manqué périr par des boulets perdus, qui savait de quelle importance c'eût été pour le sort de la bataille et de la campagne, il était d'avis de tirer sans cesse sans calculer les dépenses des boulets. Bien plus, s'il eût voulu, disait-il, fuir le poste du danger, il se serait mis il trois cents toises plutôt qu'à huit cents : à la première distance, les boulets passent souvent sur la tête; à la seconde, il faut que tous tombent quelque part.

11 disait qu'on ne pouvait jamais faire tirer les artilleurs sur les masses d'infanterie, quand ils se trouvaient attaqués eux-mêmes par une batterie opposée. C'était lâcheté naturelle, disait-il gaiement', violent instinct de sa propre conservation, lin artilleur parmi nous se récriait contre une telle assertion. " C'est pourtnnlcela, continuait l'Empereur, j « vous vous mettez aussitôt en garde contre qui vous attaque; vous cher- « chez à le détruire, pour qu'il ne vous détruise pas. Vous cessez souvent « votre feu, pour qu'il vous laisse tranquille et qu'il retourne aux masses « d'infanterie, qui sont pour la bataille d'uh bien autre intérêt, etc. »

L'Empereur revenait souvent sur le corps de l'artillerie au temps de son enfance : c'était le meilleur, le mieux composé de l'Europe, disaitil ; c’était un service tout de famille, des chefs entièrement paternels, les plus braves, les plus dignes gens du monde, purs comme de l’or ; trop vieux parce que la |Miix avait été longue. I es jeunes gens en riaient parce que le sarcasme et l'ironie étaient la mode du temps; mais ils les adoraient, et ne faisaient que leur rendre justice.

Napoléon , dans ses dernières volontés, s’est ressouvenu de ce senti- ! ment, et l'a consacré par un legs en faveur des enfants ou des petitsenfants du baron Dutheil, son ancien chef d’artillerie : • Comme sou-

« venir de reconnaissance, est-il écrit de sa main, pour les soins que ce

« brave général prit de nous, lorsque nous étions comme lieutenant et j ! « capitaine sous ses ordres. »

Nous avons reçu le troisième et dernier envoi des livres apportés par j . la frégate. L'Empereur s'est beaucoup fatigué en travaillant lui-mème au déballage.'

Sur les trois heures, l'Empereur a reçu plusieurs présentations, entre autres l'amiral et sa femme.

Mes instructions et mes dernières volontés sur l'impression «tes campagne* «VI toile.— Idée* «le l'Kmpereur sur le général Drouot. — Sor la bataille de lloliriilimlrn.

Mwcntli iG.

L'Empereur m’a fait venir avec mon fils, et nous a assigné notre travail dans les Moniteurs pour l’accomplissement et la vérification des chapitres de notre campagne d'Italie.

L'Empereur, bien qu'il en eiH dit précédemment, n’avait pourtant pas repris son travail, et je me réjouis fort d'une circonstance qui semblait devoir provoquer enfin une ferveur nouvelle.

. Il s'agissait de recueillir dans le Moniteur tous les rapports, les lettres officielles, de manière à en composer les pièces justificatives. L’Empereur voulait qu’elles fussent classées, et que nous en évaluassions l’étendue, afin qu'il pût calculer d'un trait de plume celle de l’impression,

| ajoutant de nouveau que tous ces soins étaient désormais les miens; que je ne travaillais plus là que pour moi. Douces paroles, auxquelles le son de sa voix, l'air de. familiarité, toute son expression, donnaient bien plus de prix encore que leur signification !

L'Empereur m'a dit si souvent que cette relation des campagnes d'Italie porterait mon nom, qu'il me la donnait, qu’elle serait mienne, que je puis bien m'abandonner peut-être au rêve de leur impression future, et tracer ici déjà mes idées à cet égard, afin que mon fils, les recueillant, puisse les suivre, si cet instant arrivait trop tard pour moi.

L’Empereur me donne là un monument précieux, magnifique, natio- 1 ' liai ; ne le compromettons, ne le dégradons pas. Aussi, point de spéculations à son sujet, nul bénéfice délrimental surtout. Et ce n'est pas assez encore ; je veux en outre l’entourer de soins et de détails de sentiments , j qui lui soient tout particuliers.

Ainsi, 1° garder la propriété de l'ouvrage : il formera au plus quatre volumes ;

2“ Foire les frais de l’impression, et la soigoer soi-même;

3° Rechercher s'il n’y aurait pas moyen que les cartes fussent faites par des oriiciers de l'armée d'Italie, l’impression composée et exécutée

par des ouvriers sortis de la même armée, ainsi que le libraire, etc

Ce concours serait heureux, j'y attacherais le plus grand prix ;

4* Comme il n'y u pas un mot dans cette relation qui ne vienne de l’Empereur, que c'est de son entière dictée, ne permettre, sous aucun prétexte, la plus légère altération ni correction, etc. , il moins que ce ne fut par quelque note qui en donnât le motif ou l'explication;

5° Composer son introduction du résumé de tout ce que' j’ai recueilli duns mon journal sur les premières années de l'Empereur, antérieures au commencement de sa relation;

6° Tirer cent exemplaires, sans aucune épargne de frais, et avec tout le luxe possible, pour être vendus, quelle que soit d'ailleurs leur véritable valeur intrinsèque, mille francs pièce. On pourra joindre à chacun de ces exemplaires non pas un fac-similé, mais quelques lignes de l’écriture véritable de Napoléon dont j'ai une certaine quantité en mes mains ;

7" Carder en réserve une seconde centaine d'exemplaires pareils uux précédents, pour être vendus avec le temps, si les premiers sont épuisés, à cinq cents francs ;

8" Après ces deux cents exemplaires , ne plus tirer que sur du papier le plus commun et aux moindres frais possibles, de manière à pouvoir livrer l'ouvrage à un très-bas prix. Tout iuvalidc de l’armée d'Italie le | | recevra gratis, tout soldat blessé ne le |>ayera que moitié, et huit officier | | les trois quarts ;

if Traiter avec un libraire anglais, uu allemand, un russe, un italien et un espagnol, de manière à leur assurer une traduction antérieure à tous leurs confrères, sans autre rétribution de leur part que l'obligation de prendre cinq cents exemplaires français, ou de s'engager eux-mêmes, s’ils le préféraient, à répandre les cinq cents premiers exemplaires de leur édition avec le texte français en regard;

10° Enfin, si le bénéfice de l'ouvrage le permet, imprimer comme complément et suite de l’ouvrage les rôles de l'armée d'Italie, qu'on pourra se procurer sans doute aux archives de la guerre. Si mon fils venait à avoir d'autres idées, ou qu'on lui en procurât de meilleures, il les joindra à celles-ci, ou leur donnera la préférence si elles le I méritent.

In moyen sùr d’en obtenir, et de ne |>as se tromper à cet égard, serait

de s'entourer d'un petit comité de membres de cette armée d'Italie qui eussent le même zèle pour ect ouvrage.

Aujourd'hui à diner, l'Empereur passait encore en revue ses généraux. Il a fait l'éloge de beaucoup d'entre eux ; la plupart n'existent plus.

Il élevait au plus haut point les talents et les facultés du général Drouot.

Tout est problème dans la vie, disait-il ; ceji’est que par le connu qu'on peut arriver à l’inconnu. Or, il connaissait déjà, remarquait-il, comme certain dans le général Drouot tout ce qui pouvait en faire un grand général. Il avait les raisons suffisantes pour le supposer supérieur à un grand nombre de ses maréchaux. Il n'hésitait pas à le croire capable de commander cent mille hommes. « Et peut-être ne s'en doute-t-il pas,

" ajoutait-il, ce qui ne serait en lui qu'une qualité de plus. »

Il est revenu sur la bravoure prodigieuse de Murat et de Ney, dont le courage, disait-il, devançait tellement le jugement! Et voilà l'énigme, concluait-il après quelques développements, de certaines actions dans certaines gens , l'inégalité entre le caractère et l'esprit : elle explique tout.

La conversation a conduit à la bataille de llohenlinden, si célèbre.

« C'était, disait l’Empereur, une de ces grandes actions enfantées par le " hasard, obtenues sans combinaisons. Moreau, répétait-il alors, n’avait

« point de création, il n’était pas assez décidé; aussi valait-il mieux j « sur la défensive. Holienlinden avait été une échauffonrée ; l’ennemi j » avait été frappé au milieu même de ses opérations, et vaincu par des j « troupes i|u’il avait lui-même déjà coupées et qu’il devait détruire.

•• Le mérite en était surtout eux soldats et aux généraux des corps j » partiels qui s’étaient trouvés le plus en péril et avaient combattu en j I « héros. »

Nous disions à l'Empereur, au sujet de sa campagne d'Italie, (Jes 1 victoires rapides et journalières dont elle avait occupé la renommée, i qu’il avait dé avoir bien des jouissances. « Aucune, répliquait-il. —

I « Mais au moins Votre Majesté en a bien procuré au loin ? — Cela se I « peut; aU loin on ne lisait que le succès, on ignorait la position. Si I « j’avais eu des jouissances, je me serais reposé; mais j'avais tou- 1 ; « jours le péril devant moi ; et la victoire du jour était aussitôt oubliée,

! » pour s'occuper de l’obligation d’en remporter une nouvelle le lende- i

! « maiu, etc. »

Holienlinden, Moreau, me rappellent une opinion bien caractéristique d’un général très-distingué (Lamarque). Il avait été attaché à Moreau, s’était trouvé longtemps sous ses ordres, et, cherchant à me faire comprendre la différence du faire de ce général avec celui de Napoléon, il |

[ disait :« Si les deux armées eussent été en présence et prêtes à combattre, I « je me serais mis dans les rangs de Moreau, tant il y aurait eu de régu- 1 « larité, de précision, de calcul : il était impossible de lui être supérieur « à cet égard, peut-être même de l'égaler. Mais si lesdeux armées étaient i « venues au-devant l’une de l’autre, ù la distance de cent lieues, l’Em- « pereur eût escamoté trois, quatre, cinq fois son adversaire avaut que « celui-ci eût eu le temps de se reconnaître. »

l<e* rais, vrai fléau pour nous, etc.-- Impostures rtc lord Casllcreagli.— Héritière* française*

Nous avons failli n'avoir point de déjeuner : une irruption de rats qui uvaientdébouché de plusieurs points dans la cuisine durant la nuit avait tout enlevé. Nous en sommes littéralement infestés; ils sont énormes, méchants et très-hardis; il ne leur fallait que fort peu de temps pour percer nos murs et nos planchers. La seule durée de nos repas leur suffisait pour pénétrer dans le salon, où les attirait le voisinuge dès mets. Il nous est arrivé plus d’une fois d’avoir à leur donner bataille

après le dessert ; et un soir, l’Empereur voulant se retirer, celui de nous qui voulut lui donner son chapeau eD fil bondir un des plus finis.

Nos palefreniers avaient voulu élever des volailles, ils durent y renoncer, parce que les rats les leur dévoraient toutes. Ils allaient jusqu'à les saisir la nuit, perchées sur les arbres.

Aujourd'hui l'Empereur traduisant une espèce de revue ou journal dans lequel il se trouvait que lord Cnstlcreafdi , dans une grande assemblée publique, avait prononcé que Napoléon , depuis sa chute même, n'avait pas fait difficulté de dire que tant qu'il eût régné il eût continué de faire la guerre à l’Angleterre, n'ayant jamais eu d'autre but que de ia détruire, l’Empereur n'a pas pu s'empêcher de se sentir aiguillonné par ces jiaroles. « Il fuut, a-t-il dit avec indignation, « que lord Castlerengh soit bien familier avec le mensonge, et qu'il « compte bien sur la bonhomie de ses auditeurs. Serait-il donc possible « que leur bon sens leur permit de croire que j'aurais dit une pareille « sottise, lors même quelle eut été duns ma pensée?... »

Plus loin sc lisait encore que lord Castlereagh avait dit en plein parlement que si l'armée française était si fort attachée à Napoléon, e'esl qu'il faisuit une espèce de conscription de toutes les héritières de l'em-

pire, et qu'il les distribuait ensuite à ses généraux. « Ici, a repris encore « l'Empereur, lord Castlereagh se ment de nouveau à lui-mème. Il est « venu an milieu de nous; il a vu nos mœurs, nos lois, la vérité; il doit « être sûr qu’une pareille chose était impossible, tout à fait au-dessus I " de ma puissance. Pour qui prendrait-il donc notre nation? Les Fran- •' çais étaient incapables de souffrir jamais une telle tyrannie. Sans ^ «doute j’ai fait beaucoup de mariages, et j'eusse voulu en faire des « milliers d’autres : c'était un des grands moyens d'amalgamer, de fon- » dre en une seule famille des factions inconciliables. Si j'eusse eu plus ! •' de tem|>s à moi, je me serais occupé d’étendre ces unions aux pro-

« vinccs réunies, même à la confédération du Rhin, afin de resserrer « davantage ces portions éparses; mais dans tout cela je n'ai jamais- « employé que mon influence , jamais mon autorité. Lord Castle- « reagh n'v regarde pas de si près. Sa politique a liesoin de me rendre «odieux, tous les moyens lui sont bons : il ne recule devant aucune « calomnie. II se trouve à son aise pour cela : je suis dans les fers; il | « a pris tous les moyens de me tenir la bouche fermée, de me rendre

« impossible toute réplique, et je- suis a mille lieues du théâtre: il « est donc bien posté, rien ne le gêne; mais certes c'est là le comble « de l'impudence, de la bassesse, de la lâcheté! »

Voici, du reste, un exemple qui peut servir de preuve aux assertions émises plus haut par Napoléon ; j'en tiens le récit de la bouche même du premier intéressé. M. d'Aligre avait une tille, héritière immense : il vint à la pensée de l’Empereur de la marier à M. de Caulineourt, due de Viccncc. L'Empereur l'affectionnait beaucoup, on le regardait : ] comme une espèce de favori ; ses qualités personnelles, non moins que scs emplois, en faisaient un des premiers personnages de l'empire. L'Empereur n'imaginait donc pas qu'il pût se présenter le moindre obstacle à cette union. Il mande M. d’Aligre, qui venait souvent à la cour, et lui fait sa demande; mais M. d’Aligre avait d'autres vues, cl s'y refusa. Napoléon le retourna de toutes manières; M. d'Aligre fut inébranlable. En me le racontant, il me laissait apercevoir qu'il croyait I avoir montré beaucoup de courage ; et en effet il en avait tout le mérite, car il pensait, ainsi que nous tous, qu’il était très-dangereux de contrarier les volontés de l'Empereur. Il se trompait ainsi que nous : nous ne le connaissions pas. Je sais aujourd'hui que la justice privée, et surtout les droits de famille, sont tout-puissants sur lui ; aussi je ne sache pas que M. d'Aligre ait jamais eu il souffrir ou à se plaindre pour son refus.

DE SAINTE-HÉLÈNE. 751 j

• 1 IMilbdii RONverneariiir la il^wnm k Loninv<KHl.elc.-AoeidQ^ IraTnU)* |artiohiMn)Üi.— Gaielé. j j

V*ndmH 28. iwdi 21)

Le gouverneur était entré che* le grand marée liai, et lui avait fait pressentir vaguement des réductions à Longwmid.il avait naïvement , | exprimé qu'on avait pensé à Londres que la liberté qui nous avait i été offerte de revenir en Europe eut diminué de beaucoup l’entourage de l'Empereur. Il avait dit aussi, sans que le grand maréchal prtt bien le comprendre, que si nous avions de lu fortune à nous, nous pouvions nous aider de notre argent, et tirer sur nousiitlémes, ainsi que je l'avais déjà fait, faisait-il observer, etc., etc. 11 a dit que son gouvernement n'avait entendu donner à l'Empereur qu’une table journalière de quatre personnes au plus, et de ne lui permettre qu’un diner prié par

semaine... Quels détails 1 Aurait-il eu la pensée d’insinuer que, quant

à nous, nous devions |>ayer pension, et entrer à l'avenir pour quel- J que chose dans lu dépense de la maison? Qu'on ne le regarde pas comme incroyable: nous apprenons journellement ici à croire que huit est possible.

Dans un autre moment, l'Empereur, revenant sur une lecture qu'il venait de faire, et où se trouvait l'histoire d’une Irlandaise nu sujet de laquelle (îoldsmitli le maltraitait fort, se rappelait très-bien, disait-il, que, se rendant il Iluyonnc au château de Mnrrach, à la fête que lui donnait la ville de Bordeaux, il vit aux côtés de l’impératrice Joséphine une ligure cliarmnntc, de la plus grande beauté; il en fut vivement frappé. On ne fut pas sans s'apercevoir de l'impression qu'elle avait causée. Elle avait été prévue et ménagée à dessein. « El Dieu sait, disait l'Empereur, pour quelles intentions. C'était une nouvelle lectrice de « l'impératrice Joséphine. Cette jeune personne suivit donc au château « de Marrach, et elle n'eùt pus manqué de faire de grands progrès. Elle -,

« occupait déjà véritablement la pensée, quand celui qui avait le secret I j » des postes vint détruire le charme, en m'envoyant directement une ! • lettre adressée à la jeune j>ersonne. Cette lettre était de sa mère ou « dé sa tante, laquelle était Irlandaise ; on y stylait la petite personne, .

I " on lui traçait le rôle qu'elle devait jouer, on lui recommandait de « l’adresse, et on insistait surtout pour qu’elle ne manquât pas de se mé- « nugcrà propos et à tout prix des traces vivantes qui pussent prolon- « ger sa faveur ou lui réserver de grands rapports d’intérêt. A celte * lecture, toute illusion s'évanouit, disait l'Empereur ; la saleté de l'in-

« triguc, la turpitude des détails, le style, la main qui l’avait tracé, mais * par-dessus tout encore son titre d'étrangère, amenèrent un dégoût im- « médiat, et la petite et jolie Irlandaise fut en effet, comme le ditüold- « smith, mise dans une chaise de poste et soudainement acheminée vers , ; * Paris. Et voilà que j’apprends, nous disait l’Empereur, qu'un libel-

» liste m’en fait un crime, lorsqu'au fait c'était bien plutôt de ma part « une vertu, un acte de continence dont je pourrais me vanter à plus ! « juste titre peut-être que le fameux Scipion ; mais c'est ainsi qu'on écrit

» l’histoire. »

L’Empereur, après le diner, dans l’embarras de ce que nous lirions, a dit que, puisqu'il était .reconnu que nous n’avions pas assez d'esprit pour faire chacun notre conte ou notre histoire, nous devions nous condamner du moins à choisir chacun à notre tour notre lecture du soir ; et il a commencé par indiquer pour son compte le poème de la Pilit de l'abbé Pelille. Il a trouvé les vers bien faits, le langage pur, les ! idées agréables ; mais pourtant c'était encore, remarquait-il, sans créa- , lion et sans chaleur. C'était supérieur de versification à Voltaire, sans doute, mais bien loin encore de nos autres grands maîtres.

Aujourd'hui samedi, l'Empereur a déjeuné dans le jardin, et nous y a fait tous appeler. Après déjeuner, il a fait quelques tours do promenade. Il était en gaieté, il nous plaisantait tour à tour. A l'un, c'était ; sur la beauté et l'élégance de son logement; à l'autre sur les sommes que le gouverneur avait payées pour lui, que la belle layette de son enfant allait grossir encore; à moi, sur le goût que le gouverneur semblait prendre à mes lettres de change, qui le portait à désirer que les autres en lissent autant. Il riait et s'amusait beaucoup de nos récriminations.

Pendant toute la promenade en calèche, la conversation a roulé sur- |. nos rois et leurs maîtresses : mesdames de Montespan, de Pompndour, Dubarry, etc. On a vivement discuté le principe ; les opinions étaient j différentes, et on les a chaudement défendues. L’Empereur, qui s’était amusé à (lotter alternativement entre les opinions opposées, a fini par conclure néanmoins tout à fait en l'honneur de la morale.

Historique politique de la cour de bondre» durant notre nnigralioii ; (ieorgc* III ; M 1*1*1 : le prince de Galle*.— Anecdotes, etc., etc.— Le» .Nassau.— Retour remarquable de \a|K»Hon sur lui-méuu- , etc.

trouver une distraction - Mais,

'Rurr.RF.tm m'a l'ail appeler, de bonne heure pour déjeuner avec lui ; il était Irisle, soucieux, peu causant; les paroles ne venaient pas. Le hasard ayant ramené la citation de Londres et de mon émigration, l'Empereur m’a dit, comme |HHir fixer un sujet et Londres, vous devez avoir vu la

« cour, le roi, le prince île Galles, M. Pitl, M. Fox, el autres grands • personnages qui figuraient alors? Dites-moi ce que vous en savez.

» Quelle était l’opinion? Faites-moi un historique. — Sire, Votre Mu- » jeslé oublie en ce moment Ou n'a peut-être jamais bien su la posi- « lion d'un émigré à Londres. Je doute qu'on nous eiit reçus à la « cour: le bon vieux Georges III était plein d'intérêt pour nos inal- « heurs individuels, mais il répugnait fort à nous avouer politiquement.

« Et eùt-on voulu nous y recevoir, nos moyens ne nous permettaient » |ws d'y paraître, .le n'ai donc [ms été il la cour. Toutefois j'ai vu la plupurlde ceux quemenlionne Votre Majesté, etsurtout j'en ai entendu i « beaucoup parler.

« J'ai vu et entendu le roi de très-près plusieurs fois il lu chambre des ( » paire ; le prince de Galles dans les mêmes circonstances, et de plus,

dans les cercles de la capitale. Et puis, il n'en est pas de Londres ■■ comme de la F rance ; on n'v retrouve pas celte immense distance entre | la cour et la masse de la nation : le pays est si ramasse, les lumières ■■ si générales, l’édueution si rapprochée, l'aisance si commune, la ” sphère d'activité si rapide, que toute la nation semble être dans le « même lieu et sur le même plan ; el qu'il la vue de eet ensemble, qu’on

- pourrait dire distingué, on est tenté de se demander uù ut U peuple ?

« ee qui est en effet la question que l’on prête à Alexandre lors de sa " visite à Londres. Il en résulte donc qu'ayant vu beaucoup de monde

j « de toutes les classes, de tous les états, de toutes les opinions, je dois j •• avoir reçu des notions qui nécessairement peuvent fort approcher de « la vérité. Malheureusement alors je m’occupais peu d’observer et de » recueillir, et je eraius bien qu'aujourd'hui, après un si long temps,

- tous ces objets ne sortent que très-confusément de ma mémoire.

« Georges 111 était le plus honnête homme de son empire ; ses vertug^É^ ■■ privées le rendaient pour tous un objet de vénération profonde ; une !

" extrême moralité, un grand respect pour les lois, furent le principal ■ caractère de toute sa vie. Roi à vingt ans, et vivement épris des ehar- " mes d'une belle Écossaise des premières familles du pays, on craignait ■■ fort qu'il ne voulut l'épouser ; mais il suffit de lui rappeler que c’était " contraire à lu loi, et il consentit dès cet instant à épouser celle qu’on •• lui désignerait : ce fut une princesse de Mecklenbourg. Dans sa dou- j « leur il la trouva fort laide, et elle l'était en effet beaucoup; néanmoins j « Georges 111 est demeuré toute sa vie un époux exemplaire ; jamais on ne I » lui a connu la moindre distraction.

« L'avéneraent de Georges III a été une véritable révolution politique

DF. SA1NTK-HÉI, ÈNE.

« <“D Angleterre Ira prétendants avaient fini ; lu maison de Hanovre sc « trouvait désormais assise ; les whigs, qui l'avaient plaeée sur le trône,

« furent évincés de l’administration • r’étaient des surveillants ineom- » modes dont on n'avait plus besoin; elle fut ressaisie |iarlra torys, ces ,

•• amis du pouvoir, qui l’ont toujours conservé depuis, nu grand détri*

" ment des libertés publiques.

Toutefois le roi personnellement était exempt de passion il cet

• égard ; il uimait sincèrement les lois, la justice, et surtout le bien-être « et In prospérité de son |>nys. Si l’Angleterre a pris un purti si violent « contre notre révolution française, c’est bien moins à Georges III qu'il

i * faut s'en prendre qu'à M. Pitt, qui en fut le véritable boute-feu. Ce- » lui-ci était mù par lu haine extrême qu'il portait à la France, héritage j * de son |H*re le grand Clintnm ; et aussi par une vive tendance vers le | « pouvoir de l'oligarchie. M. Pitt, nu moment de notre révolution, était

" l’homme de In nation ; il gouvernait l' Angleterre; il entraîna le roi,

I | " qu'on gagnait toujours par les faits : et il faut convenir que les excès

« et Ira souillures île notre premier début étaient, sous ce rapport, des » armes bien favorables aux dispositions et à l'éloquence de M. Pitt.

« Sire, il est à croire que si l'infortuné Georges III eût conservé sa rai- •< son. Votre Majesté en eût à la An tiré* aussi un grand parti, parce “ qu’elle lui eût présenté d'autres faits, et qu'il s'y serait rendu.

•* Georges III avait sa nature et sa mesure de caractère ; elle était en j I • harmonie avec ses conceptions intellectuelles; il voulait savoir, être « convaincu, line fois sa route prise, il était diflicile de l’en faire sortir;

» toutefois ce n'était pas impossible ; son bon sens laissait de grandes | « ressources.

« Sa maladie, sous ce rapport, a été un fléau pour nous, un fléau pour » l'Europe, un fléau pour l'Angleterre même, qui commence à revenir « de la haute opinion qu’elle avait conçue de M. Pitt. dont elle ressent i " aujourd'hui les funestes erreurs.

• Ce fut le premier accès de la maladie du roi qui Axa lu réputation » de M. Pitt et son crédit. A peine au-dessus de vingt-cinq ans, il osa Int.

•> ter seul contre la musse de ceux qui abandonnaient le roi, le croyant « perdu, contre la masse de ceux qui se hâtaient de proclamer son in- ,

<• capacité pour se servir du pouvoir sous son jeune successeur. Cette <■ conduite rendit Pitt l'idole de la nation ; c’est la belle époque de sa

• vie; et son plus doux triomphe a été sans contredit de conduire

• Georges lit a Saint-Paul, allant rendre grâces à Dieu de sa guérison au

• milieu d'un concours immense de |>euple ivre de joie et de satisfac-

» lion. — Mais, disait l’Empereur, quelle fut la conduite du prince de « Galles dans cette circonstance? — Sire, il faut croire qu'elle fut lionne;

« toutefois on parla beaucoup alors d’une caricature très-maligne qui

■ représentait un jeune homme fort ressemblant, comme de coutume,

» s'agitant il plat ventre dans la boue au milieu de la rue; elle |>ortuit « |Hiur légende : Jeune heritier courant ventre à terre féliciter son père • sur son retour à la santé.

« L’on ne doutait pas que M. Pitt n’eût été en celte occasion le véri- « taille sauveur du roi, ainsi que le sauveur de la pais publique; car « l'expérience prouva que Georges III avait la capacité de régner encore,

« et l’on ne doutait pas que sj la régence eût été organisée, ainsi que le j « prétendait l’opposition, cette capacité eût été difficilement reconnue |

» par la suite, et eût sans doute donné lieu a une guerre civile.

« J’ai souvent entendu dire que le dérangement mental de Georges III j » n’était pas une folie ordinaire, que son aliénation ne venait pas pré- « cisément de l’affection locale du cerveau, mais bien de l'engorgement « des vaisseaux qui y conduisent; dérangement produit |iar unemala- » die depuis longtemps particulière à cette famille. Son mal, disait-on,

■ élait plutôt chez lui du délire que delà folie. La cause cessant, le « prince retrouvait aussitôt toutes ses facultés, et avec autant de force « que si elles n'avaient subi aucune interruption ; c’est ce qui explique « ses nombreuses rechutes et ses nombreux rétablissements. On en

« donnait pour preuve la force mentale qui avait dû lui être nécessaire '

« pour pouvoir, à l’instant de sa première convalescence, supporter la - |Himpc, le spectacle de la population de Londres réunie sur son pas- » sage et remplissant l'air de ses acclamations.

« Une autre preuve non moins remarquable, c’était, après une se- ;

■ coude rechute, le calme et le sang-froid avec lesquels il reçut au « spectacle le feu de son assassin en entrant dans sa loge. Il en fut si

« peu troublé, qu'il se retourna aussitôt vers la reine, qui se trouvait j «encore en dehors, pour lui dire de ne pas s’effrayer, que ce n'était j « qu'une fusée qu’on venait de tirer dans la salle; et il demeura sans « émotion apparente tout le reste du temps. Certes, tout cela n'annon- « çait pas une tète faible, il est vrai qu’on pourrait opposer à ces choses j » la permanence du mal dans ses dernières années, s'il est certain I « qu'il n’eut point de longs intervalles lucides.

* Georges III, ce monarque si honnête homme et si bien intentionné, j « a manqué périr plus d'une fois de la muin des assassins; sa carrière « fourrfit l’exemple de plusieurs tentatives, et je ne crois pas qu'aucun

r>E StINTE - HELENE.

« îles coupables ait subi la mort, parce que tous se sont trouvés en démence de fanatisme religieux ou politique. La dernière tentative,

» la plus fameuse, est en I71U, je crois. Le roi arrivait au spectacle,

■ ce qui, dans ces temps de crise, était une espèce de fête qu’il répétait « de temps à autre, comme pour maintenir l'esprit public. En entrant

• dans sa loge, un homme du parterre l'ajusta avec un pistolet d'arçon,

« et la balle n'épargna le monarque que parce qu'il se baissait en cet in- « stant pour saluer le public. Qu 'on juge du tumulte effroyable! L’homme « ne chercha point il déguiser son forfait: c'était précisément le fana- » tique de Schicnhrunn voulant immoler Votre Majesté, et soutenant « toujours qu’il n'avait eu d'autre but que la paix et le bonheur de son « pays. 1^» jury le proclama aliéné, et il ne fut condamné qu a la ré-

• clusion.

« Lors de mon excursion à Londres, en I8td, un hasard singulier m’a » mis sous les yeux précisément cet assassin. L'esprit encore tout frais « de la mission que Votre Majesté m’avait confiée l'année d’auparavant > concernant les dé|H»ts de mendicité et les maisons de correction, j'eus « la fantaisie de visiter ces mêmes établissements en Angleterre. Comme « on me montrait Ncwgatedans le plus grand détail, j'entrai dans une « salle où se trouvaient un grand nombre de condamnés jouissant d'une » certaine liberté. L’un de ceux qui frappèrent d'abord les regards de « mon conducteur se trouva être Ileatfield, qu'il me nomma, et dont je « me rappelai aussitôt le nom, lui demandant si ce serait l'ussassin de « Georges III. C'était lui-même, me dit-il, qui subissait à Newgatc la ré- « clusion perpétuelle à laquelle il avait été condamné pour sa folie. Je " lis l'observation que dans le temps cette folie avait été pour le public,

« ainsi que cela arrive toujours, un objet de beaucoup de doute et de « grande contestation. Il me fut répondu que Hentfield était incontesta- « bleraent fou, mais seulement par erise; que sa folie d'ailleurs était '• tellement momentanée, qu'on le laissait passer le jour en ville sur sa < parole, et qu'il était le premier à indiquer qu'on fit attention à lui » quand il sentait que son mal allait le reprendre ; et alors mon eon- " ducteur l'appela. M'étant hasardé de lui faire quelques questions, il « me reconnut aussitôt à mon ncceut pour Français, et me dit qu'il

• s'était beaucoup battu contre les nôtres en Flandre. (Il avait été*

• chasseur ou dragon sous le duc d'York. ) Il en portait les marques,

• me disait-il, en me montrant plusieurs balafres; et pourtant, ajou- « tait-il, il était loin de les haïr, car ils étaient braves et n'avaient |>oinl

• de tort dans celte affaire; on avait été se mêler de leurs discussions

»(|iii ne regardaient qu'eux. Et il commençait à s'animer beaucoup,

« ce qui porta mon conducteur à me faire signe et à le renvoyer. Il était •' là sur la corde délicate, me dit le surveillant, et pour peu qu'on l'v eut

* tenu, il serait devenu furieux.

• Mais je reviens ii Georges III. l.e sentiment dominant de ce prince « était l'amour du bien public et le bien-être de son pays. Il lui a eon- « stamment tout sacrifié, c'est ee qui l'a porté il garder si longtemps

* M. Pitt, pour lequel il avait conçu une grande répugnance, parce qu'il « en était fort mal traité.

« La crise étant des plus grandes pour l'Angleterre, le péril immi- « nent, les talents du premier ministre supérieurs, celui-ci était donc « nécessaire. Abusant de cette circonstance, toute-puissante sur l’esprit | -du monarque, M. Pitt le gouvernait avec dureté et sans aucun ména- « gement; à peine lui laissait-il la disposition de la moindre place, lin « emploi venait-il à vaquer, le roi avait-il à récom|>enser quelque servi- " teur particulier, il arrivait toujours trop tard, M, Pitt venait d’en " disposer, et pour le bien de l'Étal, disait-il, pour le succès du service " parlementaire. Si le roi témoignait trop son mécontentement, M. Pitt « evait sa phrase toute prête et toujours la même, il allait se retirer et I « céder sa ploce à un autre. Arriva enfin une circonstance très-délicate « pour la conscience du roi, qui était fort religieux : l'émancipation des » catholiques d’Irlande, à laquelle il se refusait avec obstination. M. Pitt " insistait vivement ; il s'y était engagé, disait-il, et il s'appuya de sa me- « nace ordinaire : pour cette fois le roi le prit au mot, et dans sa joie « de se voir délivré, il répétait le jour même à plusieurs qu’il venait de i. se défaire du taureau qui depuis vingt ans lui donnait de la corne dans " le ventre. Et il n'est peut-être pas inutile de faire connaître ici comme » une singularité remarquable, an sujet des mauvais traitements de » M. Pitt pour le roi, qu'on n entendu dire il Georges 111 que de tous ses « ministres, M. Fox, tant accusé de républicanisme, et peut-être avec » quelque raison, avait été celui qui, venu à la tète des affaires, lui avait » constamment montré le plus d'égards, de déférence, de respect et de » condescendance.

• Toutefois tel était sur l'esprit du roi l'ascendant de l'utilité ptibli- • » que, qu'en dépit de toute sa répugnance, il reprit M. Pitt an bout d'nn

» an. On crut dans le tempsqueM. Pitt, en se retirant, avait eu l'adresse « d'asseoir au ministère M. Addington, sa créature, afin de s’y replacer -■ bientôt sans obstacles ; mois il a été prouvé plus tard que M. Pitt « avait été contraint de recourir lui-même aux intrigues pour renverser

Ta»

« son successeur et obtenir son second ministère, qui d'ailleurs fut peu

• digne de lui : il n'est plein que des désastres qu'il avait du reste tous » provoqués. Et c’est le boulet victorieux d'Austerlitz qui le tua dans « Londres.

« Le temps sape chaque jour davautage la réputation de M. Pitl, non

- dans l'éminence de ses talents, mais dans leur funeste application.

" L'Angleterre gémit des maux dont il l'a accablée, et dont le plus fatal

• est l’école et les doctrines qu'il lui a léguées. C'est lui qui n introduit « la police en Angleterre, qui a familiarisé ce pays avec la force armée,

« et commencé ce système de délation, d'embiiehes et de démoralisa-

- ■ tion de toute espèce, si complètement perfectionné par ses succes-

- seurs.

« Sa grande tactique fut d’exciter constamment nos excès sur le eon-

• tinent, et de les montrer ensuite comme un épouvantail à l’Angleterre,

« qui lui accordait dès lors tout ce qu’il voulait. — Mais vous autres,

« demandait l'Empereur, que disiez-vous de tout cela? quelle était l'o- | « pinion de l'émigration ? — Sire, répondais-je. nous autres nous voyions « tout et toujours dans la même lorgnette; ce que nous avions dit le « premier jour de notre émigration, nous le répétions encore le dernier “ jour de notre exil. Nous n'avions pas avancé d’un pas; nous étions de- « venus, nous demeurions peuple. M.Pitt était notre oracle; tout ce que

• disaient lui, Burke, Windham et les plus fougueux de ce côté nous " semblait délicieux ; ce qu'objectaient leurs adversaires, abominable. «Fox, Shéridan, Grey n'étaient pour nous que d'infàmes jacobins,

■ jamais nous ne leur avons donné d’autres épithètes. — C’est bien,

< disait l'Empereur; mais reprenez votre Georges III.

« — Ce prince vertueux aimait par-dessus tout la vie privée et les soins « de la campagne ; il consacrait le temps que lui laissaient les affaires à » la culture d'une ferme à peu de milles de Londres; et il ne retournait “ guère à la capitale que pour ses levers réguliers ou les conseils exlraor- « dinaires que nécessitaient les circonstances, et il retournait aussitôt n

- ses champs, où il vivait sans faste et en bon fermier, disait-il lui-mème.

• Quant aux intrigues, elles demeuraient à la ville autour des ministres » et parmi eux.

« Georges III eut beaucoup de chagrins domestiques. Il eut pour sœur

• cette Mathilde, reine de Danemark, dont l'histoire est un si malheureux roman ; ses deux frères lui donnèrent beaucoup du contrariétés

■■ par leur mariage, et il n'avait pas lieu d'être content de son lils

« Les deux frères de Georges 111 étaient le due de Cumberland et le due « de Gloeester. J'ai beaucoup connu celui-ci en société très-privée : c'é- » tait le plus digne, le plus honnête, le plus loyal gentilhomme de l'An- » gleterre. Tous deux, selon l'esprit de la constitution britannique, n’é- « taient que d'illustres particuliers totalement étrangers aux affaires. Or

* il parvint nu roi que l'un d'eux avait épousé ou allait épouser une sim-

* pie particulière. C'était une grande faute à ses yeux : il avait fait, lui,

« un si grand sacrifice pour ne pus la commettre ; il s’en fâcha beau- « coup; et, comme il envoyait à ce sujet un message au parlement eon- « tre celui de ses frères qui s’était rendu coupable, voilà qu’il apprend

« que l’autre s'est évadé à Calais pour en déclarer autant. C’était comme - « une fatalité, une véritable épidémie ; car on répandait aussi de tous « côtés que l'héritier même du trône s'était marié secrètement. —

« Quoi! dit l'Empereur, le prince de Galles? — Oui, Sire, lui-même :

« on racontait partout son mariage, qu'on entourait de détails trop peu « sûrs pour que je me permette de les hasarder ; mais le fait semblait « généralement reconnu. Il est vrai que le prince l'a fait démentir plus

* tard en parlement par l'organe de l'opposition, et dès lors il faut le « croire.

« Toutefois je tiens de la bouche même d'un très-proche parent de sa « prétendue femmeque la chose était positive. Je lui ni entendu jeter feu » et flamme lors du mariage solennel du prince, et menacer de se porter « a des excès personnels. Cela pouvait donc demeurer un point contesté,

» qui prenait la couleur inévitable de l'esprit de parti : les uns soute- « liaient avec obstination la réalité de ce mariage, tandis que les autres » le niaient avec violence. Peut-être pourrait-on concilier cette eontra- « diction en disant que celle que l'on prétendait qu'il avait épousée ( ma- « dame Kitz Herbert), étant catholique, cette circonstance rendait le « mariage impossible aux yeux de la loi, et parfaitement nul dans l'hé- » ri lier de la couronne. Quoi qu'il en soit, j'ai souvent rencontré ma- « dame Fit* Herbert en société ; sa voiture était aux armes du prince, et ■ sa livrée la livrée du prince. Cette dame était beaucoup plus âgée que « lui. Au surplus, belle, aimable, de beaucoup de caractère et d'une « fierté peu endurante, ce qui la brouillait souvent avec le prince, et « amenait entre eux, disait-on, des scènes de violence fort peu dignesd'un « rang aussi élevé. C'est dans une dernière querelle de ce genre, lorsque •i madame Kitz Herbert avait, assurait-on, fait fermer sa porte obstiné- « ment au prince, que M. Pitt eut l'adresse de saisir l'occasion favora- » ble pour le faire consentir à épouser la princesse de Brunswick. —

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