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mir, à qui je pn rluis de ses progrès , voulut l'npprertdre aussi. Je m'étudiai à lui composer une méthode et un lalileau très-simple qui devaient ' lui en éviter le dégoût. Cela fut Ires-bien deux ou trois jours ; mais l'ennui de cette étude était au moins égal à celui qu'il s’agissait de combattre : l’anglais fut laissé de côté. L'Empereur me reprocha bien quelquefois de i ne plus continuer 1111*8 leçons; je répondais que j’avais la médecine toute j prête, s’il avait le courage de l'avaler. Du reste, vis-à-vis des Anglais surtout, sa manière d’ètre et de vivre, toutes ses habitudes, continuaient à être les mêmes: jamais une plainte, ni un désir; biujours impassible, toujours égal, toujours sans humeur.
L’amiral, qui, je crois, sur notre réputation, s' était fort cuirassé au départ, se désarmait insensiblement, et prenait chaque jour plus d'intérêt 1 à son captif. Il venait, nu sortir du dîner, représenter que le serein et l'humidité pouvaient être dangereux ; alors l’Empereur prenait quelquefois j son bras et prolongeait avec lui la conversation , ce qui semblait remplir sir Georges Cockburn de satisfaction; il s’en montrait heureux. Ou m'a assuré qu’il écrivait avec soin tout ce qu’il pouvait recueillir. S'il eu est ainsi, ce que l'Empereur a dit un de ces jours, à dîner, sur la marine, nos ; ressources navales dans le Midi, celles qu’il avait déjà créées, celles qu'il projetait encore, sur les ports, les mouillages de la Méditerranée , ce que l'amiral écoutait avec cette anxiété qui redoute l’interruption, tout cela composera pour un marin un chapitre vraiment précieux.
Je reviens uux détails recueillis dans les conversations habituelles ; en voici sur le siège de Toulon.
En septembre 1 7!I5, Napoléon Bonaparte, Agé de vingt-quatre ans, était ! encore inconnu au monde qu'il devait remplir de son nom ; il était lieutenant-colonel d'artillerie, et se trouvait depuis peu de semaines à Paris , I venant de Corse, où les circonstances politiques l'avaient fait succomber sous la faction de Paoli. Les Anglais venaient de se saisir de Toulon , on avait besoin d’un oflieier d'artillerie distingué pour diriger les opérations du siège: Napoléon y fut envoyé. Là le prendra l'histoire, pourncplus le quitter ; la commence son immortalité.
Je renvoie aux .Mémoires sur In campaijurd'ltahr; on y verra que c'est lui précisément, et lui seul, qui prit la place. Ce fut un bien grand triomphe sans doute ; mnis, |xnir l’apprécier plus dignement encore, il faudrait surtout comparer le procès-verbal du plan d'attaque avec le procts-verlial de l'évacuation : l'un est la prédiction littérale, l'autre en est l'accomplissement mot il mot. Dès cet instant la réputation du jeune commandant ' d'artillerie fut extrême; l'Empereur n'en parle pas sans complaisance ; j
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I c est une des époques de su vie où il a éprouvé, dit-il. le plus de satisfucüon ; e’ était son premier suecès .
l.a relation de la campagne d'Italie peindra suffisamment les trois généraux en chef qui se sont succédé durant le siège : l'inconcevable ignorance de Carlaux, la sombre brutalité de Dopprl, et la bravoure bonlio- Ulière de Dugommier; je n'en dirai rien ici.
Omis ces premiers moments de la révolution, ce n’était que désordre dans le matériel, ignorance dans le personnel, tant à cause de l'irrégula- | ri té des temps que de la rapidité et de la confusion qui avaient présidé aux avancements. Voici qui peut donner une idée des eboses et des m leurs de cette époque.
Napoléon arrive au quartier général; il aborde le général Qu taux, homme superbe, doré, dit-il, depuis les pieds jusqu'à la télé, qui lui demande ce qu’il y a pour son service. Le jeune officier présente modestement su lettre qui le chargeait de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l'artillerie. < C’était bien inutile, dit le bel homme, en caressant
« sa moustache; nous n'avons plus besoin de rien pour reprendra Tou- « Ion. Néanmoins, soyez le bien-venu, vous partagerez la gloire de le
* brûler demain, sans en avoir pris la fatigue.» Et il le lit rester à souper.
On s’assied trente à table ; le général seul est servi en prince, tout le reste meurt de faim: ce qui, dansées temps d’égalité, choqua étrangement le nouveau venu. Au pointdu jour, le général le prend dans son cabriolet, pour aller admirer, disait-il , les dispositions offensives. A peine a-t-on dépassé la hauteur et découvert la rade, qu’on descend de voiture, et qu'on se jette sur les côtés dans des vignes. Le commandant d'artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon , quelque remuement de terre , auxquels, à la lettre, il lui est impossible de rien conjecturer. « Sont-ee là « nos batteries? dit fièrement le général, parlant à son aide de camp, son « homme de confiance. — Oui, général. — Et notre parc? — l-à, à quatre « pas. — Et nos boulets rouges? — Dans les bastides voisines, où deux « compagnies les chauffent depuis ce matin. — Mais comment porterons- « lions ces boulets tout rouges? «Et ici les deux hommes de s’embarrasser, et de demander à l'oflicier d'artillerie si, par ses principes, il ne saurait pas quelque remède à cela. Celui-ci, qui eût été tenté de prendre le tout pour une mystification , si les deux interlocuteurs y eussent mis moins de naturel (car on était au moins à une lieue et demie de l’objet à attaquer), employa toute la réserve, le ménagement, la gravité possibles, pour leur persuader, avant de s'embarrasser de boulets rouges, d’essayer à froid pour bien s’assurer de la portée. Il eut bien de la peine à y réussir; et encore ne fut-ce que pour avoir ti-ès-beureusement employé l’expression technique de coup d'épreuve , qui frappa beaucoup, et les ramena à son avis. On tira donc ce coup d’épreuve; mais il n'atteignit pas au tiers de la distance , et le général et son aide de camp de vociférer contre les Marseillais et les aristocrates, qui auront malicieusement, sans doute, gûté les poudres. Cependant arrive achevai le représentant du peuple : c’était Gaspartti, homme de sens, qui avait servi. Napoléon , jugeant dès cet instant toutes les circonstances environnantes , et prenant audacieusement sou parti, se rehausse tout à coup de six pieds, interpelle le représentant, le somme de lui faire donner la direction absolue do sa besogne ; démontre, sans ménagement, l'ignorance inouïe de tout ce qui l’entoure, et saisit, dès cet instant, la direction du siège, où dès lors il commanda en maître.
Cartaux était si borné qu'il était impossible de lui faire comprendre que, pour avoir Toulon plus facilement, il fallait aller l'attaquer à l'issue de la rade ; et comme il était arrivé au commandant d'artillerie de dire parfois, en montrant cette issue sur la carte, que c'était là qu'était Toulon, Cartaux le soupçonnait de n'ètre pas fort en géographie ; et quand enfin , malgré sa résistance, l’autorité des représentants eut décidé cette attaque
éloignée, ce général n’était pas sans défiance sur quelque trahison ; il faisait observer souvent avec inquiétude que Toulon n'était pourtant pas de ce côté.
Car taux voulut un jour forcer le commandant de pincer une batterie adossée le long d’une maison qui n'adincttail aucun recul ; une autre fois, revenant de la promenade du matin, il mande le même commandant pour lui dire qu'il vient de découvrir une position d’on une batterie de six ou douze pièces doit infailliblement procurer Toulon sous peu de jouis : c'était un petit tertre d'où l’on pouvait battre a lu fois, prouvait-il, trois ou quatre forts et plusieurs points de la ville. Il s'emporte sur le refus du commandant de l'artillerie, qui fait observer que si la batterie battait tous les points, elle en était battue; que les douze pièces auraient affaire ii cent cinquante ; qu'une simple soustraction devait lui suffire pour lui faire connaître son désavantage. Le commandant du génie fut ap|>elé en conciliation, et comme il fut tout d’abord de l’avis du commandant de l’artillene, Curiaux disait qu’il n’y avait pas moyen de rien tirer de ces rorps savants, parce qu’ils se tenaient tous par lu main. Pour prévenir des difficultés toujours renaissantes, le représentant décida que Cartaux ferait connaître en grand son plan d’attaque au commandant de l’artillerie, qui en exécuterait les détails d’après les règles de son arme. Voici quel fut le plan mémorable de Cartaux :
« Le général d'artillerie foudroiera Toulon pendunt trois jours, au « bout desquels je l'attaquerai sur trois colonnes, et l'enlèverai. »
Mais, à Paris, le comité du génie trouva cette mesure expéditive beaucoup plus gaie que savante, et c'est ce qui contribua à faire rappeler Cartaux. Les projets du reste ne manquaient pas; comme la reprise de Toulon avait été donnée au concours dis sociétés populaires, ils abondaient de toutes parts; Napoléon dit qu’il en a bien reçu six cents durant le siège. Quoi qu'il en soit, c’est au représentant Gasparin que Napoléon dut de voir son plan , celui qui donna Toulon, triompher des objections des comités de la Convention ; il en conservait un souvenir reconnaissant : C'était Gasparin, disait-il, qui avait ouvert sa carrière.
Aussi verra-t-on l'Empereur, dans son testament, consacrer un souvenir nu représentant Gaspurin, pour la protection spéciale, dit-il, qu'il eu nvuit reçue.
Il a honoré en même temps d’un précieux souvenir le chef de son école d'artillerie, le général Duteil , ainsique son général en chef à Toulon, fiuqommier, pour l’intérêt et la bicnveillaucc qu'il avait éprouvés d’eux.
Un jour, ou quartier général, on vit déboucher par le chemin de Paris
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une superbe voiture ; elle était suivie d'une deuxième, troisième, d'une dixiéme, quinzième, etc. Qu'on juge, dans ees temps de simplicité républicaine, de l'étonnement et de lu curiosité de chacun : le grand roi n’eût pas voyagé avec plus de pompe. Tout cela uvuit été requis dans la capitale ; plusieurs étaient des voitures de la cour ; il eu sort une soixantaine de militaires, d'une belle tenue, qui demandent le général en chef; ils marchent a lui avec l importauce d'ambassadeurs : » Citoyen général . dit l'orateur
« de lu hande, nous arrivons de Paris, les patriotes sont indignés de ton » inaction et de ta lenteur. Depuis longtemps le sol de la république est « violé, elle frémit de n’ètre pas encore vengée; elle si- demande pour- « quoi Toulon n’est pas encore repris, pourquoi In Hotte anglaise n'est « pus encore brûlée. Dans son indignation, elle a fait un appel aux braves ; « nous nous sommes présentés, et nous voilà brûlants d'impatience de « remplir son attente. Nous sommes canonniers volontaires de Paris ; » fais- nous donner des canons, demain nous marchons à l'ennemi. » lx* général, déconcerté de eette incartade, se retourne vers le commandant d'artillerie, qui lui promet tout lias de le délivrer le lendemain de ees liers-à-brus. < lu les comble d'éloges, et, au point du jour, le commandant d'artillerie les conduit sur la plage, et met quelques pièces à leur disposition. htonnés de se trouver à découvert depuis les pieds jusqu'à la tète,ils demandent s'il n’v aura pas quelque abri, quelque bout d’épaulement. On leur répond que c'était bon autrefois, que ce n'est plus la mode, que le
refou loir, et charge lui-même dix a douze oou|)S. A quelques jour» de là. il se trouve rouvert d'une gâte liés- maligne, ou cherche on elle peu!
patriotisme a rayé lout cela. Mais, pendant le colloque. une frégate anglaise vient à lâcher une bordée, et tous les bravaches de s'enfuir. Alors Ice ne fut plus qu'un cri contre eux dans le camp ; les uns disparurent, le reste se fondit modestement dans les derniers rangs.
I.e commandant d'artillerie était a lout et partout. Son activité, son caractère, lui avaient créé une induenee positive sur le reste de l'armée. Toutes les fois que T ennemi lentail quelques sorties ou forçait les assiégeants à quelques mouvements rapides et inopinés, les chefs des colonnes , et des détachements n'avaient tous qu'une même parole : « Courez au « commandant de l'artillerie, disait-on. demandez-lui ce qu'il faut faire; [
» il commit mieux les localités que personne. • Cl cela s'exécutait sans C qu'aucun s’en plaignit. Du reste, il ne s'épargnait point ; il eut plusieurs | chevaux tués sous lui, et reçut d'un Anglais un coup de bafoiinetle il la cuisse gauche ; blessure grave qui le menaça quelques instants de l'amputation.
Étant un jour dans une batterie où un des chargeurs est lue, il prend le
«lors tout à fait de sa part de l'admiration et de l'enthousiasme j il ne |H>iivait tarir sur son compte. Il est très-vrai, ainsi qu'on le trouve dans quelques pièces du temps, qu'il instruisit les comités de Paris qu'il avait avec lui un jeune homme auquel on devait une véritable attention, parce que, quelque côté qu'il adoptât, il était sûrement destiné à mettre un grand poids dans la balance. Dugommier, envoyé à l'armée des Pyrénées- Orientales, voulut avoir avec lui le jeune commandant d'artillerie ; mais il ne put l’obtenir; toutefois il en parlait sans cesse, et depuis, quand cette même année, après la paix avec l’Espagne, fut envoyée pour renfort à celle d'Italie, qui reçut bientôt après Napoléon pour général en chef, celui-ci se trouva arriver nu milieu d'officiers qui, d'après tout ce qu'ils avnient entendu dire à Dugommier, n’avaient plus assez d'yeux pour le considérer.
Quant à Napoléon, son succès de Toulon ne l'étonna pas trop ; il en jouit, disait-il, avec une vive satisfaction, sans s'émerveiller. Il en fut de même l'année suivante à Snorgio, ou ses opérations furent admirables ; il y accomplit en peu de jours ce qu’on tentait vainement depuis deux ans. « Vendémiaire et même Montenotle, disait l'Empereur, ne me por- « tèrent pas encore à me croire un homme supérieur; ce n’est qu’après « Lodi qu'il me vint dans l'idée que je pourrais bien devenir après tout « un acteur décisif sur notre scène politique. Alors naquit, continuait-U,
« la première étincelle de la haute ambition. • Toutefois, il se rappelait qu'après vendémiaire, commandant l'armée de l'intérieur, il donna, dès ce temps-là, un plan de campagne qui se terminait par la pacification sur la crête du Simmering, ce qu'il exécuta peu de temps après lui-raème a Léoben. Cette pièce pourrait se trouver peut-être encore dons les archives des bureaux.
On sait quelle était la férocité du temps ; elle s'était encore accrue sous les murs de Toulon, par l'agglomération de plus de deux cents députés des associations populaires voisines qui y étaient accourus, et poussaient aux mesures les plus atroces. Ce sont eux qu'il faut accuser des excès sanguinaires dont tous les militaires gémirent alors. Quand Napoléon fut devenu un grand personnage, la calomnie essaya d'en diriger l'odieux sur sa personne ; « Ce serait se dégrader que de chercher à y répondre, » disait l'Empereur. Eh bien, au contraire, l'ascendant que ses services i Ini avaient acquis dans l’armée, ainsi que dans le port et dans l'arsenal de Toulon, lui servirent, à quelque temps de là, à sauver des infortunés émigrés, du nombre desquels était la famille Chabrillanl, émigrés que la tempête ou les chances de la guerre avaient jetés sur la plage française ; ■
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on voulait les mettre à mort sur ce que la toi était positive contre tout | émigré qui reparaissuit en France. Vainement, disaient -ils pour leur défense, qu'ils y étaient venus par accident, contre leur gré; qu'ils demandaient pour toute grâce qu'on les laissât s’en retourner ; ils eussent péri, si, à ses risques et périls, le général de l'artillerie n'eût osé les sauver, en leur procurant des caissons ou un l>a terni couvert qu'il expédia nu dehors, sous prétexte d'objets relatifs à son département. Plus tard, sous son règne, ces personnes ont eu la douceur de lui parler de leur reconnaissance, et de lui dire qu'ils conservaient précieusement l'ordre qui leur avait sauvé la vie. O fait , vérifié auprès des personnes même qui en avaient été l'objet, s’est trouvé, non-seulement de la dernière exactitude, mais a fourni encore des détails infiniment touchants que Napoléon semblait avoir oubliés, les ayant négligés dans ses conversations.
Dés que N’ajioléon se trouva à la tète de l'artillerie, à Toulon, il profita de la nécessité des circonstances pour faire' rentrer au service un grand nombre de ses camarades que leur naissance ou leurs opinions politiques avaient d'abord éloignés. Il fit placer le colonel Gassendi à la tête de l’arsenal de Marseille ; on connaît l'entêtement et In sévérité de celui -ci ; ils le mirent souvent en péril , et il fallut plus d’une fois toute la célérité et les soins de Napoléon pour l'arracher â la rage des séditieux.
Napoléon, plus d’une fois, courut aussi lui-même des dangers de la part des bourreaux révolutionnaires : à chaque nouvelle batterie qu'il établissait, les nombreuses députations de patriotes qui se trouvaient au camp sollicitaient l'honneur de lui donner leur nom ; Napoléon en nomma une des Patriotes du Midi, c’en fut assez pour être dénoncé, accusé de fédéralisme, et, s'il eût été moins nécessaire, il aurait été arrêté, c'est-àdire perdu. Du reste, les expressions manquent pour peindre le délire et les horreurs du temps. L’Empereur nous disait, par exemple, avoir été témoiu alors, pendant son armement des côtes, à Marseille, de l’horrible condamnation du négociant Hugues, âgé de quatre -vingt -quatre ans, sourd et presque aveugle ; il fut néanmoins accusé et trouvé coupable de conspiration par ses atroces bourreaux : son vrai crime était d'ètre riche de dix-huit millions ; il le laissa lui-même entrevoir au tribunal, et offrit de les donner, pourvu qu'on lui laissât cinq cent mille francs dont il ne jouirait pas, disait-il, longtemps. Ce fut inutile, sa tête fut abattue ! .4fors vraiment, à un tel spectacle, disait l'Empereur, j'e me crus à la fin du monde! Expression qui lui est familière pour des choses révoltantes.
L’Empereur rendait » Robespierre Injustice de dire <|u il avait vu de longues lettres de lui ii son frère, Robespierre jeune, alors représentant à l'armée du Midi, où il combattait et désavouait avec chaleur res excès, disant qu'ils déshonoraient la révolution, et la tueraient.
.Napoléon, nu siège de Toulon, s’attacha quelques personnes dont on a beaucoup parlé depuis. Il distingua, dans les derniers rangs de l'artillerie, un jeune oflicier qu’il eut d’abord beaucoup de peine il former, mais dont depuis il a tiré les plus grands services : c'était Duroc , qui, sous un extérieur peu brillant, possédait les qualités les plus solides et les plus utiles; aimant l'Empereur pour lui-même, dévoué pour le bien, sachant dire la vérité il propos. Il a été depuis due de Fl'ioul et grand maréchal. Il avait mis le palais sur un pied admirable et dans l'ordre le plus parfait. A sa mort, l’Empereur pensa qu'il avait fait une perte irréparable, et une foule de personnes l'ont pense comme lui. L'Empereur me disait que Duroc seul avait eu son intimité et |>ossédé son entière conlianee.
Lors île In construction d’une des premières huileries que Napoléon, il son arrivée ii Toulon, ordonna contre les Anglais, il demanda sur le terrain un sergent ou caporal qui sût écrire. Ijuclqu'uii sortit des rangs, et écrivit sous sa dictée, sur répnuleuienl même. I.a lettre il peine finie, un boulet la couvre de terre. « Bien, dit l'écrivain, je n'aurai pas besoin de sable. » Cette plaisanterie, le ealrne avec lequel elle fut dite, fixa l'attention de Napoléon, et fit la fortune du sergent : c'était Junol, depuis duc
A'' A branles, colonel général des hussards, commandant en Portugal, gouverneur général en lllyrie.
Napoléon, devenu général d'artillerie, commandant celle arme à l'armée d’Italie, y porta la supériorité et l'influence qu'il avait acquises si rapidement devant Toulon ; toutefois ce ne fut pas sans quelques traverses, ni même sans quelques dangers. Il fut mis en arrestation à Nice, quelques instants, par le représentant Importe, devant lequel il ne voulait pas plier. Un autre représentant, dans une autre circonstance, le mit hors la loi, parce qu'il ne voulait pas le laisser disposer de tous ses chevaux d’artillerie pour courir la poste. Knfin un décret , non exécuté, le manda
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à la barre de la Convention, pour avoir proposé quelques mesures militaires relatives aux fortifica lions à Marseille.
Dans eetle armée de Rire ou d'Italie, il enthousiasma fort le représentant Robespierre le jeune, auquel il donne des qualités bien différentes de celles de son frère, qu’il n’a du reste jamais vu. Ce Robespierre jeune, rappelé à Paris, quelque temps avant le 9 thermidor, par son frère, lit tout nu monde [tour décider Napoléon à le suivre. « Si je n’eusse inllcxi-
• blemcnt refusé, observait-il, sait-on où pouvait me conduire un prc- ■ mier pas , et quelles autres destinées m'attendaient? »
Il y avait au ssi à l'armée de Nice un autre représentant assez insignifiant. Sa femme, extrêmement jolie, fort aimable, partageait et parfois dirigeait sa mission ; elle était de Versailles. Le ménage faisait le plus grand cas du général d’artillerie ; il s’en était engoué, et le traitait au mieux sous tous les rap|M>rts. • Ce qui était un avantage immense, observait Napo- « léonjear, dans ce temps de l'nbsencedes lois ou de leur improvisation, « disait-il, un représentant du peuple était une véritable puissance. » Celui-ci fut un de ceux qui, dans la Convention, contribuèrent le plus à faire jeter les yeux sur Napoléon, lors de la crise de vendémiaire; ce qui i n’étuit qu’une suite naturelle des liantes impressions que lui avaient laissées le caractère et la capacité du jeune général.
L'Empereur racontait que, devenu souverain, il revit un jour la belle représentante de Nice, d'ancienne et douce connaissance. Elle était bien changée, à peine reconnaissable, veuve, et tombée dans une extrême misère. L’Empereur se plut à faire tout ce qu'elle demandu ; il réalisa, dit-il, tous ses rêves, et même nu delà. Bien qu’elle vécût à Versailles, elle avait été nombre d’années avant de pouvoir pénétrer jusqu'à lui. Lettres, pétitions, sollicitations de tous genres, tout avait été inutile; tant, disait l’Empereur, il est difficile d’arriver au souverain, lors même qu’il ne s’y refuse pas. Encore élnit-ce lui qui, un jour de chasse à Versailles, était venu à la mentionner par hasard ; et Bertbier, de cette ville, ami d’enfance de cette dame, lequel jusque-là n’avait jamais daigné parler d’elle, encore moins de ses sollicitations, fut le lendemain son introducteur. « Muiscom- « ment ne vous êtes- vous pas servie de nos connaissances communes de
• l'armée de Nice pour arriver jusqu’à moi? lui demandait l’Empereur.
« 11 en est plusieurs qui sont des personnages , et en perpétuel rapport
{ « avec moi. — Hélas ! Sire, répondit-elle, nous ne nous sommes plus
« connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. »
Les événements de thermidor ayant amené un changement dans les ! comités de la Convention, Aubry, ancien capitaine d’urtillerie, se trouva
diriger celui de la guerre, et fit un nouveau (aideau de l'armée ; il ne s'y oul>lia pus, il se fit général d’artillerie, et favorisa plusieurs de ses anciens camarades, au détriment de la queue du corps, qu'il .réforma. Napoléon, qui avait à peine vingt-cinq ans, devint alors général d'infanterie, et fut désigné pour le service de la Vendée. Cette circonstance lui fit quitter l'armée d'Italie pour aller réclamer avec chaleur contre un pareil changement, qui ne lui convenait sous aucun rapport. Trouvant Aubry inflexible, et qui s'irritait de ses justes réclamations, il donna sa démission. < >u verra, dans la relation des campagnes d'Italie, comment il fut presque immédiatement employé, lors de l'échec de Kellerman, au comité des opérations militaires, où se préparaient le mouvement des armées et les plans de campagne; c’est là que vint le prendre le 13 vendémiaire.
Les réclamations auprès d’Aubry furent une véritable scène ; il insistait avec force, parce qu’il avait des faits par devers lui; Aubry s'obstinait avec aigreur, parce qu'il avait la puissance : celui-ci disait à Napoléon qu'il était trop jeune, et qu'il fallait laisser passer les anciens; Napoléon répondait qu’on vieillissait vite sur le champ de bataille, et qu'il en
arrivait : Aubry n'avait jamais vu le feu ; les paroles furent très-vives.
Un trouvera, dans la relation de la fameuse journée de vendémiaire, si im|X)rlante dans les destinées de la révolution et dans celles de Napoléon, qu'il balança quelque temps ù se charger de la défense de la Convention.
« regarde-moi l)ien ; quel est le plus gras de nous deux? » Or, Napoléon
Iji nuit qui suivit celle journée, Napoléon se présenta nu comité des Quarante, qui était en permanenre aux Tuileries. Il avait besoin de tirer des mortiers et des munitions de Mcudon ; la circonspection du président ( Cambacérès ) était telle, que, malgré Ira dangers qui avaient signalé la journée, il n’en voulut jamais signer l’ordre; mais seulement, et par accommodement, il invita à mettre ces objets à la disposition du général. Pendant son commandement de Paris, qui suivit la journée du 13 veni démiaire. Napoléon eut à lutter surtout contre une grande disette, qui donna lieu à plusieurs scènes populaires. Un jour entre autres que la distribution avait manqué, et qu'il s’était formé des attroupements nombreux à la porte des boulangers, Napoléon passait, avec une |>nrlic de son étatmajor, pour veiller à la tranquillité publique ; un gros de la populace, des ] femmes surtout , le pressent , demandant du |>nin à grands cris ; la foule j s’augmente, les menaces s’accroissent, et la situation devient des plus critiques. U’oc femme monstrueusement grosse et grasse se fait particulièrement remarquer par ses gestes et par ses paroles : « Tout ce tas depaule- * tiers, crie-t-elle en u|>ostroplinnt ce groupe d'officiers, se moquent de | « nous ; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent, il leur est fort égal « que le pauvre |K>uple meure de faim. » Napoléon l’interpelle : « La bonne,
était «lors extrêmement maigre. « J'étais un vrai parchemin, » disait-il. lin rire universel désarme la |>opulnce, et l'état-major eoutinuc sa mute.
On verra , dans les mémoires de la campagne d'Italie, comment Napoléon vint à connaître madame de Beauharnais , et comment se fit son mariage, si faussement détint daas les récits du terni». A peine l'eut-il connue, qu’il (Hissait chez elle toutes les soirées : c’était la réunion la plus agréable de Paris. Lorsque la société courante se retirait , restaient alors d'ordinaire M. de Montrsquiou, le père du grand chambellan , le duc de Nivernais, si connu par les grâces de son esprit, et quelques autres. On regardait si les portes étaient bien fermées, et l’on se disait : « Causons « de l’ancienne cour, faisons un tour à Versailles. »
Le dénôment du trésor et la rareté du numéraire étaient tels dans la république, qu’au départ du général Bonu|mrte pour l’armée d’Italie, tous ses efforts et ceux du Directoire ne purent composer que deux mille louis qu’il emporta dans sa voiture. C'est avec cela qu’il part pour aller conquérir l'Italie et marcher il l'empire du monde. Et voici un détail curieux : il doit exister un ordre du jour signé Berthier, où le général en chef, à son arrivée au quartier général à Nice, fait distribuer aux généraux, pour les aider h entrer en campagne, la somme de quatre louis en especes ; et c’éiait une grande somme : depuis bien du temps |>crsonne ne connaissait plus le numéraire. Ce simple ordre du jour peint les circonstances du terni* uvec plus de force et de vérité que ne saurait le faire un grc» volume.
Dés que Napoléon se montre à l’année d’Italie, on voit tout aussitôt l’homme fait |iour commander ; il remplit des cet instant la grande scène du monde ; il occupe toute l’Euro|>c : c’est un météore qui envahit le firmament. Il concentre des lors tous les regards, toutes les pensées, compose toutes les conversations. A compter de cet instant, toutes les gazettes, tous h* ouvrages , tous les monuments sont toujours lui. On rencontre son nom dans toutes les paccs, îi toutes les lignes , dans toutes les bouches, partout.
Son apparition fut une véritable révolution dans les mœurs, les maniérés , la conduite , le langage. Décrit m’a souvent répété que ce fut à Toulon qu’il apprit la nomination de Nu|m iléon an commandement de l'armée d'Italie : il l’avait beaucoup connu à Paris, il se croyait en toute familiarité avec lui. « Aussi , quand nous apprîmes, disait-il , que le nouveau « général allait traverser la ville , je m’offris aussitôt à tous les camarades « pour les présenter, en me faisant valoir de mes liaisons. Je cours plein « d’empressement , de joie ; le salon s’ouvre ; je vais in’élanoer, quand * l'altitude, le regard, le son de voix, suffisent |Hiur m’arrêter : il n’y avait
• pourtant on lui rion d’injurieux; mais o'on fut assez., ii partir do là je n’ai « jamais été tente do franchir la distance qn i m’avait été imposée. » Et certes Decrès n'était pas timide.
Un autre signe caractéristique du générais! de Napoléon, c'est l'habileté, l’énergie, la pureté de son administration ; sa haine constante pour les dilapidations, le mépris absolu de ses propres intérêts. « Je revins de la cam- « [signe d’Italie, nous disait-il un jour, n'ayant pas trois cent mille francs « en propre; j'eusse pu faeilement en rapporter dix nu douze millions, ils « eussent hion été les miens ; je n'ai jamais rendu de comptes , on ne m'en » demanda jamais. Je m'attendais, au retour, à quelque grande récom- » pense nationale : il fut question, dans le public, de me doter de Cliarn- « bord ; j'eusse été Iris-avide de cette espece de fortune, mais le Directoire » lit écarter In chose. Cependant j'avais envoyé en l'raucc cinquante mil- « lions au moins pour le service de l'Etal. C’est la première fois, dans l’his- « loi rc moderne, qu'une armée fournit aux besoins de la patrie, nu lieu de « lui être à charge. »
Lorsque Napoléon traita avec le duc de Modène, Salicelli, commissaire du gouvernement auprès de l’armée, avec lequel il avait été assez mal jusque-là, vint le trouver dans son cabinet. « l.e commandeur d’F,st, lui dit-il, « frère du due, est là avec quatre millions en or dans quatre caisses ;
» vienl, au nom do son frère, vous prier do les accepter, ot moi je viens « vous on donner le conseil ; jo suis do votre pays, je connais vos affaires « de famille ; le Directoire et le Corps Législatif ne reconnaîtront jamais vos
* services ; ceci est bien à vous, acceptez-le sans scrupule et sans publicité, « la contribution du duc sera diminuée d’autant, et il sera bien aise-d’ avoir « acquis un protecteur. — Je vous remercie, répondit froidement Napo-
• léon, je n’irai pas, pour cette somme, me mettre à la disposition du due « de Modène, je veux demeurer libre. »
Un administrateur en chef de celte même armée répétait souvent qu’il avait vu Napoléon recevoir pareillement et refuser de même l’offre de sept millions en or, faite par le gouvernement de Venise, pour conjurer sa destruction.
L’Empereur riait de l'exaltation de ce financier, auquel le refus de son général paraissait surhumain, plus difficile, plus grand que de gagner des batailles. L’Ein|icreur s’arrêtait avec une certaine complaisance sur ces détails de désintéressement, concluaid néanmoins qu'il avait eu tort, et avait manqué de prévoyance , soit qu’il eût voulu songer à se faire chef de parti et b remuer les hommes, soit qu’il eût voulu ne demeurer que simple particulier dans la foule ; car au retour, disait-il, on l’avait laissé à peu près dans la misère, et il eût pu continuer une carrière de véritable pauvreté, lorsque le dernier de ses généraux ou de ses administrateurs rapi>ortait de grosses fortunes. « Mais aussi, ajoutait-il, si mon administrateur m’eût vu « accepter, que n'eût-il pas fait? mon refus l’a contenu.
« Arrivés la tête des affaires comme consul, mon propre désinléresse- « ment et toute ma sévérité ont pu seuls changer les moeurs de l’adminis- « (ration , et empêcher le spectacle effroyable des dilapidations directo- « riales. J'ai eu beaucoup de peine à vaincre les penchants des premières « personnes de l'Etat, que l’on a vues depuis, près de moi, strictes et sans « reproches. Il m’a fallu les effrayer souvent. Combien n’ai-je pas dû ré- " péter de fois, dans mes conseils, que si je trouvais en faute mon propre » frère, je n’hésiterais pas à le chasser ! »
Jamais (tersonne sur la terre ne disposa île plus de richesses et ne s’en appropria moins. Napoléon a eu, dit-il, jusqu'à quatre cents millions d'espèces dans les caves des Tuileries. Son domaine de l’extraordinaire s’élevait à plus de sept cents millions. Il a dit avoir distribué plus de cinq cents millions de dotation à l’année. Et , chose bien remarquable, celui qui répandit autant de trésors n'eut jamais de propriété particulière! il avait rassemblé nu Musée des valeurs qu'on ne saurait estimer, et il n’eut jamais un tableau, une rareté à lui.
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Au retour d'Italie, et partant |xmr l'Egypte, il acquit la Malmuison ; il y mit à peu près tout ee qu’il possédait. Il l'acheta au nom de sa femme, qui était plus Agée que lui ; eu lui survivant, il |>ouvnil se trouver n'avoir plus rien; c’est, disait-il lui même, qu’il n’avait jamais eu le goût ni lesentiment de la propriété ; il n’avait jamais eu ni n'avait jamais songé à avoir.
« Si peut-être j'ai quelque clioSe aujourd'hui continuait-il, cela dé- « pend de la manière dont on s'y sera pris au loin depuis mon départ ; « mais, dans ce cas encore, il aura tenu à la lame d'un couteau que je « n’eusse rien nu monde. Du reste, chacun a ses idées relatives : j’avais le » goût de la fondation, et non celui de la propriété. Ma propriété à moi « était dans la gloire et la célébrité: le Simplon, |>onrles peuples, le Louvre, ■ |>our les étrangers, m'étaient plus à moi une propriété que des domaines « privés. J'achetais des diamants à la couronne ; je réparais les palais du « souverain, je les encombrais de mobilier, et je me surproduis parfois ii « trouver que les dé|ienses de Joséphine, dans ses serres ou sa galerie, « étaient un véritable tort pour mon Jardin des lMuutes ou mon Musée de « Paris, etc., etc. »
En prenant le commandement de l’armée d'Italie, [Napoléon, malgré son extrême jeunesse, y imprima tout d'abord la subordination, la confiance et le dévouement le plus absolu. Il subjugua l’armée par son génie, bien plus qu’il ne la séduisit par sa popularité : il était en général trèssévère et peu communicatif. Il a constamment dédaigné dans le cours de sa vie les moyens secondaires qui peuvent gagner les faveurs de la multitude; peut-être même y a-t-il mis une répugnance qui peut lui avoir éténuisible.
* Le déprtt rhoj! U maison Lafhttr.
L'Eiii|MTirur ayant ahliqué |h»ut b •(ronde fois, «pirlqu'un <|ui l'aimait (tour lui-même et oituulv •ait un imprévoyance, accourut |>our connaître si l’on avait pris de* mesures poor son avenir. On n'y avait pas songé, et Napoléon tirtutrurait alisolnnir t silurien. Pour pouvoir y remédier, il fallut •lue bien des gens »*j prêtaient de tout leur ctrur, et l'on vint il bout de la «orte de lui composer les quatre ou cinq mi liions dont M. Lifliltc n'est trouvé le dépositaire.
Au moment de quitter la Maliiialsou, la sollicitude des vrai» amis de Na|M>léon ne lui fut |ia* moins utile. Quelqu'un qui SC défiait du désordre et de la confusion inséparable* de notre situation, voulut vérifier par lul-mcmc si l'on avait bien |iourvu tout : quel fut son étonnement d'apprendre que le chariot chargé de* ressource» futures demeurait oublié nous mie rends** à la Malmaison même ! »l quand ou voulut y remédier, la clef ne se trouva plus. Cet nu barra» demanda beaucoup de leiiqj»; notre dé- |*art en fut iitéuu* retardé de quelques instant*.
CejM-udaiU M. Laffitte était acouuru pour donner à l‘Eni|>erenr un récépissé de la somme; nul* Napoléon n'en voulut point, lui disant: «Je vous connais, monsieur Laffitte; Je sais que vous n'aiiiiicz - « |winl mon gouvernement , mais Je vous lien* pour un honnête bonmie. »
Du n**te, M. Laffitte semble avoir été destiné à se trouver le dé|x>d taire de* monarque* nullieumu. lawiLs XV in, en (tartan! pour Garni, lui avait fait remettre pareillement une somme eoiisidérahlr. A l’arrivée de Napoléon, le. 20 mars, M. Laflitte fut uundé par rEiii|tereur et questionné sur cc déjidt, qu'il ne uia pas. Et comme il ripriniait la crainte qifuu reproche se trouvât renfermé dans le* questions qui venaient de lui ëtro faites: « Aucun. ré|toudit l’Empereur t cet argent était personnellement « au roi, et le» affaire* domestique» ne sont pas de la politique. »
92 >1 KM (HUAI.
Son extrême jeunesse lorsqu'il prit le commandement de l’armé»* d’Ilalie, ou toute autre cause, y avait établi un singulier usage ; c’est qu'iiprès ebai|iie bataille, les plus vieux soldats se ivuuissniontrii conseil, et donnaienj
un nouveau grade à leur jeune général : quand celui-ci rentrait au camp, il y était reçu par les vieilles moustaches, »|ui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à l.odi , sergent il Castiglione; et de là ce surnom de petit caporal, resté longtemps à Napoléon parmi les soldats. Et qui peut dire la chaîne qui unit lu plus petite cause aux plus grands événements! peut-être ce sobriquet a-t-il contribué aux proiliges de son retour en 1813 ; lorsqu'il haranguait le premier bataillon qu’il rencontra, avec •
lequel il fallut parlementer, une voix s’écria: lïee notre petit caporal , nous ne le combattrons jamais!
L’ndministrntiun du Directoire et celle du général en chef de l'armée, d’Italie semblaient deux gouvernements tout différents.
Le Directoire, en France, mettait il mort les émigrés; jamais l’a rince d’Italie n’en lit périr aucun. Le Directoire alla même jusqu'à écrire à Napoléon, l»rs(|u'il sut H 'ufmser assiégé dans Mantoue, de se rappeler
us
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était émigré ; mais Napoléon, en le fnisuiit prisonnier, s'empressa de rendre’» sa vieillesse un hommage des pins touchants.
I.e Directoire employait vis-à-vis du pape des formes outrageantes ; le général de l'armer d'Italie ne l'appelait que Très-Saiut-Pére , et lui écrivait avec respect.
Le Directoire voulait renverser le paj>e ; Napoléon le conserva.
Le Directoire déportait les prêtres et les proscrivait : Napoléon disait à son armée, quand elle les rencontrait, île se rappeler que c’étaient des Français et leurs frères.
la' Directoire eût voulu exterminer partout jusqu'aux vestiges de l'aristocratie ; Napoléon écrivait aux démocrates de Gènes, pour blâmer leurs excès à eel égard, et n’hésitait pas à leur mander que, s’ils voulaient conserver son estime, ils devaient res|>ecter la statue de Dorin et les institutions qui avaient fait la gloire de leur république.
I nifomiilé. — Ennui. — l/Kui|N?mir se tlécMe à «kTtrc #*> .Mémoire».
J.14.I1 7 au ««iMxIl U.
Nous continuions toujours notre navigation, sans que rien vint interrompre l unirormité qui nous entourait. Tous nos jours se rcssrmhlnicnl ; l'exactitude de mon journal pouvait seule me laisser savoir où nous en étions du mois et de la semaine. Heureusement le travail remplissait tous mes moments, et la journée coulait avec une certaine facilité. Les matériaux que j'amussais dans la conversation de l'aprcs-dinéc 11e me laissaient pas de temps perdu jusqu'à celle du lendemain.
Cependant l'Empereur savait que je travaillais beaucoup ; il soupçonnait même l’objet de mon occupation, il voulut s’en assurer, et prit connaissance de quelques pages; il n’en fut pas mécontent. Mais, revenant plusieurs fois sur le même sujet, il trouvait qu’un tel journal serait plus intéressant qu'utile; que les événements militaires, par exemple, tirés ainsi de seules conversations courantes, seraient toujours maigres, incomplets, sans objet et sms résultat, de pures anecdotes souvent puériles, au lieu d’opérations et de résultats classiques. Je saisis avidement l'occasion favorable, j'abondai dans son sens, j'osai suggérer l'idée qu’il me dictât les campagnes d'Italie: «Ce serait un bienfait pour lu |wlrie,un vrai « monument de lu gloire nationale; et puis, nos moments étaient bien « vides, nos heures bien longues, le travail les tromperait; quelques iu- « stants pourraient n’être pas sans charmes. » Ce devint ulors le sujet de conversations prises et reprises plusieurs fois.
Enfin l'Empereur se décida, el le samedi !) septembre 1815, me faisant venir dans sa chambre, il me dicta, pour la première fois.
quelque chose sur le siège de Toutou : on le trouvera aux campagnes d'Italie.
Vent» alizé». — La IJfiic.
Dimanche 10 au mcrcrnli 13-
Lorsqu’on approche des tropiques, on rencontre ce qu’on appelle les vents alizés, vents éternellement de la partie de l'est. l.a science explique ce phénomène d’une manière satisfaisante. Lorsqu’en venant d’Europe ou commence à atteindre ces vents, ils soufflent du nord-est; à mesure qu'on s'avance vers la ligne, ils se rapprochent de l'est; on u généralement à craindre les calmes sous la ligne. Lorsqu'elle est dépassée, les vents gagnent graduellement vers le sud jusqu'au sud-est; et, quand enfin on dépasse les tropiques, on perd les vents alizés, et l'on rentre dans les vents variables, comme dans nos parages européens. Le bâtiment, qui venant d'Europe se dirige sur Sainte-Hélène, est toujours |>oussé vers l'ouest par ces vents constants de l'est. Il serait bien difficile qu'il put atteindre cette île par une roule directe : il u'en’a pas même la prétention ;
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il pousse sa pointe jusque dons, les parages variables du midi, et gouverne alors vers le cap de Bonne-Espérance, de manière à rencontrer les vents alizés du sud-est, qui le ramènent vent arriére sur Sainte- Hélène.
Or, il y n deux systèmes pour aller trouver les vents variables du sud : c'est de couper In ligne du vingl nu vingt-quatrième degré de longitude, méridien de Londres; les partisans de cette route disent qu'on y est moins exposé nu calme de la ligne, et que, si elle vous présente le désavantage de vous porter souvent jusqu'à la vue du Brésil, elle vous fait alors franchir cel espace en beaucoup moins de temps. L’amiral Cockburn, qui penchait à croire cette route un préjugé et une routine, se décida pour le second système, qui consislail à prendre beaucoup plus à l'est; et d'après des exemples particuliers qui lui étaient connus, il chercha h couper la ligne vers les deuxième ou troisième degré-s de longitude. Il ne doutait pas, dans sa route vers les vents variables, de passer assez près sous le vent de Sainte-Hélène pour raccourcir de beaucoup son chemin, si même il ne parvenait à l'atteindre, en courant des bords, sans sortir des vents alizés.
Les vents, qui, à notre grand étonnement, passèrent à l'ouest, circonstance que l'amiral nous dit être plus commune qne nous ne. pensions, vinrent encore favoriser son opinion ; il abandonna les mauvais marcheurs de son escadre, à mesure qu'ils restèrent de l'arrière, et ne songea plus lui-mème qu'a gagner sa destination avec le plus de céléritépossible.
Orage. — IJIirile» «mire rF.in|**n*ur. — Leur euuncn. — Con*i<l<*niU<>ti«
Jnali It an Itimli 18
Après de petite vente et quelques calmes , le IB nous eûmes un orage de pluie très -considérable ; il fut la joie de l'équipage. Les chaleurs étaient extrêmement modérées ; on eût pu même dire qu'à l'exception de Madère, nous avions constamment joui d'une température fort douce. Mais l'eau était fort rare à bord ; par motif d'économie piécautionnelle, j on s'empressa de proliter de cel orage pour en recueillir autant qu’on put ; chaque matelot chercha à s'en faire une petite provision. Le fort de l’orage tomba nu moment où l'I mpereur, apres son dîner, venait faire sa promenade habituelle sur le pont; cela ne l'arrêta (tas, seulement il fit apporter la fameuse redingote grise, que les Anglais ne con-
sidéraient |»ns sons un vif intérêt. Legrngd maréchal cl moi ne quittâmes pas l'Empereur. L'orage dura plus d'une heure dans toute sa force;
<|uand l’Empereur rentra, j'eus toutes les peines du monde à me dépouiller de mes vêtements; presque tout ce que je |Kirtais se trouva |>erdu.
Les jours suivants le temps fut pluvieux; mes travaux en souffraient huit soit peu ; tout était humide et mouillé dans notre mauvaise petite chambre : d'un autre coté , on se promenait difficilement sur le pont, c'étaient les premiers temps de la sorte que nous eussions eus depuis notre départ; ils nous déconcertaient. Je remplis le vide du travail par j la conversation avec les officiers du vaisseau; je n'avais d'intimité avec 1 aucun, mais j'entretenais avec tous des relations journalières de politesse | et de prévenance. Ils aimaient à nous faire causer des affaires de France; car on aurait de la peine à croire jusqu'à quel point la France et les Français leur étaient étrangers. Nous nous étonnions fort , réciproque-
ment : eux, nous étonnaient par. leurs principes dégénérés; elnous, nous les étonnions par nos idées et nos mœurs nouvelles.
Un des premiers du vaisseau, dans une conversation familière, fut conduit adiré : «Je crois que vous sérier, tous bien effrayés si nous ullions « vous jeter sur les côtes de France. — Pourquoi donc? — Parce que, « répondit-il, le roi pourrait vous faire payer cher d’avoir quitté votre « pays pour suivre un autre souverain ; et puis, parce que vous porter « une cocu nie qu’il a défendue. — Mais est-ce bien à un Anglais ù parler « de lu sorte? Il faut que vous soyez bien déchus! Assurément, vous « voilà bien loin de votre révolution, si justement qualifiée parmi vous
• de glorieute. Mais nous qui nous en rapprochons fort, et qui avons « beaucoup gagné, nous vous répondrons qu'il n’y a pas une de vos « paroles qui ne soit une héi-ésie : d’abord notre châtiment ne tient plus « au bon plaisir du roi, nous ne dépendons ù eet égard que de In loi; or,
; « il n’en existe aucune contre nous, et si I on venait à la violer sur ce
« point, ce serait à vous autres à nous garantir ; car votre général s’y est
• engagé par la capitulation de Paris; et ce serait une honte éternelle
• à votre administration, s’il tombait des tètes que votre foi publique « aurait solennellement garanties.
« Ensuite, nous ne suivons pas un autre souverain : l’empereur Na- « poléon a été le nôtre, c’est incontestable ; mais il a abdiqué, et il ne
• l'est plus. Vous confondez ici des actes privés avec des mesures de « parti ; de l’affection, du dévouement, de la tendresse, avec de la poli- « tique. Enlin, pour ce qui est de nos couleurs, lesquelles semblent vous « offusquer, ce n’est qu’un reste de notre vieille toilette; nous ne les « portons encore aujourd'hui que parce que nous les portions hier; on « ne se sépare pas indifféremment de ce que l’on aime, il y faut un peu « de contrainte et de nécessité ; pourquoi ne nous les avez- vous pas ôtées « quand vous nous avez privés de nos armes? l’un n’eùt pas été plus in- « convenable que l’autre. Nous ne sommes plus ici que des hommes pri- « vés; nous ne prêchons pas la sédition ; ces couleurs nous sont chères, « nous ne saurions le nier ; elles le sont, parce qu'elles nous ont vus vain- « queurs de tous nos ennemis; parce que nous les avons promenées en
• triomphe dans toutes les capitales de l'Europe ; parce que nous les por- « lions tant que nous avons été le premier peuple de l’univers. Aussi on « a bien pu les arracher du chapeau des Français, mais elles se sont « réfugiées dans leur cœur; elles n'en sortiront jamais. -
Dans une autre circonstance, un des mêmes officiers, après avoir parcouru avec moi la grande vicissitude des événements, médisait: « Que
i. tr>
« sait-on ? peut-être sommes-nous destinés il réparer les maux que nous « vous avons faits ! Vous seriez donc bien étonnés si un jour lord Wel- « lington venait à reeonduire Napoléon dans Paris? — Ah! oui, disais-je,
« je serais fort étonné; et d'abord je n’aurais pas l'honneur d'ètre de la « partie : à ce prix, j'abandonnerais même Napoléon ! Mais je puis être « tranquille, je vous jure que Napoléon ne me soumettra pas à cette « épreuve ; c'est de lui que je tiens ces sentiments; c'est lui qui m’a guéri « de la doctrine contraire, qui fut ce que j'appelle l’erreur de mon « enfance. »
Les Anglais se montraient aussi très-avides de nous questionner sur l’Empereur, dont le caractère et les dispositions leur avaient été peints, à ce qu’ils avouaient maintenant , de la manière la plus fausse. Ce n'était pas leur faute, observaient-ils, ils ne le connaissaient que par les ouvrages publiés par eux, tous très-exagérés contre lui : ils en avaicut plusieurs à bord. Un jour, comme je voulais regarder ce que lisait ; un des officiers, il ferma son livre avec embarras, me disant qu'il était si fort contre l'Empereur, qu'il se ferait conscience de me le laisser voir. Une autre fois, l'amiral me questionna longuement sur certaines imputations consignées dans divers ouvrages de sa bibliothèque, dont quelques-uns, me disait-il, jouissaient d'une certaine considération , et dont tous, convenait-il, avaient produit un grand effet en Angleterre contre le caractère de Napoléon. Ces circonstances me donnèrent l'idée de passer ep revue successivement tous les ouvrages de ce genre qui se trouvaient à bord, et d’en consigner mon opinion dans mon Journal, ne devant jamais se rencontrer de situation aussi favorable que la mienne pour obtenir, au besoin, quelque éclaircissement sur les points qui pouvaient en valoir la peine.
Mais, avant d'entamer aucun de ees extraits, j| faut qu'on me passe j quelques considérations générales : elles suffiront pour répondre d'avance à la plus grande partie des inculpations sans nombre que je rencontrerai.
I.n calomnie et le mensonge sont les armes de l’ennemi civil ou politique, étranger ou domestique; c'est la ressource du vaincu, du faible, de celui qui liait ou qui craint; c’est l'aliment des salons, la pâture de la place publique. Ils s’acharnent d’autant plus que l'objet est plus grand : il n'est rien alors qu'ils ne hasardent et 11e propagent. Plus ees j | calomnies, ees mensonges sont absurdes, ridicules, incroyables, plus j ! ils sont recueillis, répétés de bouche en bouche.
Or. jamais on n'en fut autant assailli ni plus défiguré que Napoléon;
jamais on if accumula sur personne autant de pamphlets et de libelles, d’absurdes atrocités, de contes ridicules, de fausses assertions ; et cela devait être : Napoléon, sorti de la foule pour monter au rang suprême, marebant à la tète d’une révolution qu'il avuit tout à fait civilisée, entraîné par ees deux circonstances dans une lutte à mort contre le reste de l'Kurope, lutte dans laquelle il n’a succombé que pour avoir voulu la terminer trop promptement; Napoléon, à lui seul le génie, la force, le destin de sa propre puissance, vainqueur de scs voisins, en quelque façon monarque universel ; Marins pour les aristocrates, Sylla pour les démocrates, César pour les républicains, devait, au dedans et au dehors, réunir contre lui un ouragan de passions.
Le désespoir, la politique et la rage durent le peindre, dans tous les pays, comme un objet d'horreur et d'effroi. Jamais il ne voulut permettre, au temps de sa puissance, qu'on s’occupât de répondre. « les « soins qu’on prendrait, disait-il, ne donneraient que plus de poids aux « inculpations qu'on voudrait combattre. On ne manquerait |iasdedire que tout ce qui serait écrit dans ma défense aurait été commandé. » Déjà les louanges maladroites de ceux qui m'entouraient m'avaient été « parfois plus préjudiciables que toutes ces injures. Ce n’était que nar « des faits qu'il me convenait d'y répondre : un beau monument '/une » bonne loi de plus, un triomphe nouveau, devaient détruire des milliers » de ces mensonges : les déclamations passent, disait- il, les actions " restent !» t wVv; ' V~v'î'J
C'est indubitablement vrai pour la postérité; mais il n’en est pas ainsi durant la vie, et Napoléon a fait la cruelle épreuve, en 1814, que les déclamations peuvent étouffer jusqu’aux actions mêmes. Au moment de sa chute, ee fut un vrai débordement, il en fut comme couvert. Toutefois il n'appartenait qu'à lui, dont la vie est si féconde en prodiges, de surmonter cette épreuve, et de reparaître, presque aussitôt, tout resplendissant du sein de ses propres ruines. Son merveilleux retour est assurément sans exemple, soit dans l'exécution , soit dans les résultats. Les transports qu'il fit naitre se glissèrent jusque chez les voisins, ils y créèrent deux vœux publics ou secrets ; et celui qu'en 1814 on avait poursuivi, abattu, comme le fléau des peuples , reparut tout à coup eu 1815 comme leur espérance
» Le poison ne pouvait plus rien sur Mithridnte, me disait l'Empereur « il y n peu de jours, en parcourant de nouveaux articles contre lui ; ch * bien! la calomnie, depuis 1814, ne pourrait pas davantage aujourd'hui « contre moi. »
•ou MÉMORIAL
Quoi qu'il en soit , dans cette clameur universelle dirigée contre lui nu temps de su puissance, l’Angleterre tint toujours le premier rang.
Il y eut constamment clic* elle deux grandes rubriques en toute activité : celle des émigrés, à qui tout était bon, et celle des ministres anglais, qui avaient établi cette diffamation en système : ils en avaient organisé régulièrement l'action et les effets ; ils entretenaient à leur solde des folliculaires et des libellistes dans tous les coins de l'Europe; on leur prescrivait leur tâche; on liait, on combinait leurs attaques, etc. , etc.
Mais c'était en Angleterre surtout qu'on multipliait l'emploi de ces armes puissantes. Les ministres y trouvaient le double avantage de monter l'opinion contre l'ennemi commun et de la détourner de leur propre conduite; par là ils sauvaient à leur propre caractère, à leurs propres actes, un examen et des récriminations qui eussent pu les embarrasser. Ainsi, l'assassinat de Paul à Pétersbourg, celui de nos envoyés en Perse, 1’enlèvcmcut de Naper-Tandy dans la ville libre de Hnmliourg, la prise en pleine |wix de deux riches frégates espagnoles, l'acquisition de toute l'Inde ; Malte, le cap de Bonne-Espérance, gardés contre In foi des Imités ; la machiavélique rupture du traité d’Amiens, l'injuste saisie de nos bâtiments sans déclaration de guerre, la Hotte danoise enlevée avec une si froide et si ironique perfidie, etc., sont autant d’attentats qui ont été se perdre dans l'agitation universelle qu'on avait eu l'art d'exciter contre un autre.
Pour être juste sur les inculpations accumulées sur Napoléon, il faudrait a'en tenir uux seuls faits, aux preuves surtout, que n’auront pas manqué de publier ceux qui, l'ayant renversé, sont demeurés inaitres des pièces authentiques, des archives des ministères, de celles des tribunaux, en un mot de toutes les sources de In vérité en usage parmi les hommes; mais ils n’ont rien publié, rien produit; et dès lors que de j pièces s'écroulent d'elles-mèmes de ce monstrueux échafaudage ! Et pour être plus régulièrement équitable encore , si on ne veut juger Napoléon qu'à côté de ses analogues et de ses pairs, c'est-à-dire à côté des fondateurs de dynasties, ou de ceux qui sont parvenus au trône à la faveur des troubles ; alors, nous ne craignons pas de le dire , il se montre sons égal, il brille pur au milieu de tout ee qu’on lui oppose.
Napoléon a-t-il, comme Hugues Capet, combattu son souverain V l'a-t-il fait mourir prisonnier dans une tour?
Nupoléon en u-t-il agi comme les princes de in maison actuelle d’Angleterre, qui deux fois couvrirent , en 1715 et 1715, les échafauds de victimes? victimes auxquelles l'inconséquence politique des ministres
DK SAINTE-HÉLÈNE. (01
anglais d'aujourd'hui no laisse, d'après leurs propres principes actuels, d'autre ipudilioation i|uo colle do sujets lidclcs mourant (M)tii' leur souverain légitime, d’autre titre que celui de martyrs!!!
Napoléon a-t-il, comme les princes qui viennent de le remplacer en France, suscité contre eus des machines infernales, organisé leur assas-
sinat, soldé leur meurtre, mis leur vie u prix de mille manières et en mille occasions? Car la contre-révolution avait tenu jusqu'ici tout eelu dans une ténébreuse incertitude; mais les coupables, les complices qui avaient jadis nié ces forfaits devunt les tribunaux, sont venus aujourd'hui s'en vanter au pied du trône, en recevoir le prix, et le roi de France, sortant des lielles maximes de Louis XII, n'a pus craint de récompenser les crimes qu'avait conseillés le comte de Lille. •
La marche de Napoléon au rang suprême est au contraire toute simple, toute naturelle, tout innocente; elle est unique dans l'histoire; et il est vrai de dire que les circonstances de son élévation la rendent sans ' égale. * Je n'ui point usurpé lu couronne, disait-il un jour au Conseil • d'Ktat, je l'ai relevée dans le ruisseau ; le peuple l'a mise sur ma tète : « qn'on respecte ses actes ! »
Kl eu la relevant ainsi. Napoléon a remis la Kranec dans la société de l’Europe, a terminé nos horreurs et ressuscité notre caractère; il nous a purgés de tous les maux de notre crise funeste, et nous en a conservé )
tous les hiens ; « Je suis monté sur le trône, vierge de Ions les crimes de « ma position, disait-il dans une autre circonstance. Est-il bien des chefs j N « de dynastie qui pussent en dire autant? »
Jamais, à aucune époque de l'histoire, on ne vit la faveur distribuée avec autant d’égalité, le mérite plus indistinctement recherché et récompensé, l'argent public plus utilement emplové, les arts, les sciences plus encouragés; jamais la gloire ni le lustre de la patrie ne furent élevés si haut : « Je veux, nous disait-il un jour au Conseil d'Etat, que le titre de * Fiançais soit le plus lieau, le plus désirable sur la terre; que tout « Français, voyageant en Kurope, se croie, se trouve toujours chez lui. »
Si la liberté sembla souffrir quelque atteinte, si l’autorité sembla parfois dépasser les lamies, les circonstances le rendaient nécessaire, inévitable. Les malheurs d'aujourd'hui nous éclairent trop tard sur celte j vérité; nous rendons justice, quand il n'est plus temps, au courage, uu jugement, à la prévoyance qui dictaient alors ees efforts et ces mesures, j C'est si vrai que, sous ce rapport, lu chute politique de Napoléon a accru de beaucoup sa domination morale. Qui doute aujourd'hui que sa gloire, l'illustration de son caractère, ne gagnent infiniment pur ses malheurs! ! !
Emploi «le no» journée*.
Mardi Ml an vendredi 'il
Nous avancions toujours avec le même vent, le même ciel et la même température. L’Empereur me dictait régulièrement ses campagnes d'Italie; je tenais déjà plusieurs chapitres. Les jours qui avaient suivi la première dictée avaient été marqués par peu de ferveur; mais lu régularité et lu promptitude avec lesquelles je hii portais mon travail chaque matin, sra progrès, l'attachèrent tout à fait, et le charme des heures qu'il y employait le lui eut bientôt rendu comme nécessaire : aussi j’étais sûr que tous les jours, vers onze heures, il me faisait appeler. Je lui lisais ce qu’il avait dicté lu veille ; il faisait des corrections, et me dictait la suite : cela le conduisait en un clin d'œil à l'heure du dîner. L'Empereur dicte très-vite, il faut le suivre presque à la parole ; j'ai dû me créer une espèce d'écriture hiéroglyphique. Je courais, à mon tour, dicter à mon fils ; j'étais assez heureux et assez prompt pour recueillir, à peu près littéralement, toutes les expressions de l’Empereur. Je n’avais plus de moments perdus : tous les jours on venait m'avertir qu'on était déjà à table.
Après le dîner, l'Empereur ne manquait jamais de revenir sur la dictée du matin, comme jouissant de l'occupation et du plaisir qu’elle lui avait causés. Cela me valait en cet instant, comme aussi toutes les fois que je l'abordais dans le jour, certaines interpellations de plaisanteries qu'il avait consacrées par leurs répétitions nombreuses : Ah! le sage Las Cases ! (à cause de mon Atlas de le Sage), ht. l'illustre mémorialiste! le Sully de Sainte-Hélène ! et plusieurs autres mots de la sorte. Puis, il ajoutait maintes lois : « Après tout, mon cher, ces Mémoires seront aussi connus « que tous ceux qui les ont devancés; vous vivre* autant que tous leurs « auteurs ; on ne pourra jamais s'arrêter sur nos grands événements, « écrire sur ma personne, sans avoir recours à vous. » Et, reprenant la plaisanterie, il continuait avec gaieté ; « On dira, après tout : 11 devait bien • le savoir ; c'était son conseiller d’fctat, son chambellan, son compagnon « fidèle. On dira ; Il faut bien le croire, il ne ment pas, c'était un hon- « nète homme, etc., etc.»
Phénofiitue «lu basant. — Passa g»* «le la ligne- — Baptftne.
Ssovdi 23 au lundi 25.
Le vent d'ouest continuait toujours, il notre grand étonnement; c'était une espèce de phénomène dans ces parages : il nous avait très-favorisés jusque-là. Mais, en fait de phénomènes, le hasard en combina , le 23, un bien plus extraordinaire encore : ce jour-là nous traversâmes la ligne, par zéro de latitude, zéro de longitude et zéro de déclinaison : circonstance que le seul hasard ne renouvellera peut-être pas dans un siècle ou dans mille ans, puisqu'il faut arriver au premier méridien précisément vers midi, passer la ligne à cette même heure, et y arriver en même temps que le soleil, le jour de l'équinoxe.
Ce fut un jour de grosse joie et de grand désordre dans tout l'équipage : c'était la cérémonie que nos marins appellent le baptême, et que les Anglais nomment le jour de grande barbe. Les matelots, dans l'appareil le plus burlesque, conduisent en cérémonie, aux pieds de l'un d'eux transformé en Neptune, tous ceux qui n'ont point encore traversé la ligne ; là, un immense rasoir vous parcourt la barbe, préparée avec du goudron ; des seaux d'eau dont on vous inonde aussitôt de toutes parts, les gros éclats de rire dont l'équipage accompagne votre fuite, complètent l'initiation des grands mystères ; personne n’est épargné : les officiel* même sont, en quelque façon, plus maltraités en cette circonstance que les derniers des matelots. Nous seuls , par une grâce parfaite de l'amiral, qui jusque-là s'était plu à nous effrayer de cette terrible cérémonie, échappâmes à ces inconvénients
el à ces ridicules : nous fûmes conduits, avec toutes sortes d’attentions et de respects, aux pieds du dieu grossier, dont chacun de nous reçut un compliment de sa façon. Lii se bornèrent toutes nos épreuves.
L'Empereur fut scrupuleusement respecté pendant toute cette saturnale, qui «l'ordinaire ne respecte jamais rien. Vyant appris Vusage elle ménagement dont on usait à cet égard , il ordonna <|u'on distribué! cent napoléons au grotesque «Neptune et à sa bande, ee a quoi l'amiral s'opposa, autant par prudence peut-être que par politesse.
I*ri»e d’un requin. — Ouvrage du général Wilson. — Pestiféré* de Jaffa. — Trait» de la caui|iagnr d'Égypte. — Esprit de l'année d'Égypte. - Raillerie» île» soldai». — Dromadaire*. — Mort de Kléber. — Jeune Arabe — Pltilippraiu et \a|K»lénn, singularité». — A «|itni tieuuent le» destinée». - CafTarrili , hui attachement pour Naimléon. lti(|Mitation de l anti^e française en Orient.- Napoléon «initiant l'Egypte |Hiur aller gouverner la France.— Ex|>éditionde* Anglais.— K lélier et pe*aii.
M*nl. S6 sa iMO'li 30
Cn de ces jours, dans l'après-midi, les matelots prirent un énorme requin: l'Empereur voulut savoir la cause du granit Inuit et de la con-
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fusion arrivés subitement au-dessus de sa tète, et, sur ce qu’il apprit, il eut lu fantaisie d'aller voir le monstre marin : il monta sur lu dunette, et s'étant approché de trop près, un effort de l'animal, qui renversa quatre ou cinq matelots, faillit lui casser les jambes ; il descendit, le bas gauche tout couvert de sang ; nous le crèmes blessé ; ce n'était que le sang du requin.
Venons aux livres hostiles que je parcourais à bord. On fait peu d’attention aux pamphlétaires, |>nrce que leur caractère est le contre-poison • de leurs puroles ; il n'en est pas de même d'un historien : toutefois celuici s’en rapproche, si, s'écartant du calme et de l'impartialité obligés de son ministère, il s'abandonne à la déclamation, et laisse percer le fiel. Tel est le sentiment que me laissèrent diverses productions du général | Wilson. Cet auteur* nous était d'autant pins préjudiciable, que ses talents, sa bravoure, ses nombreüx et brillants servie™, lui donnaient plus de |M>ids aux yeux de ses concitoyens. Une circonstance concourait à rendre ses œuvres plus particulièrement connues à bord du vaisseau, et faisait qu'on nous en parlait davantage ; il avait un de ses enfants nu nombre des jeunes aspirants du vaisseau ; et, à ce sujet, mon (ils, que la similitude d'âge tenait la plupart du temps au milieu d’eux, put voir à son aise Iç changement qui s’opéra dans ces jeunes tètes à notre égard. Tous ces enfants nous étaient naturellement très-défavorables : ils croyaient, en recevant l’Empereur, n’avoir embarqué rien moins que l'ogre capable de les dévorer; mais bientôt le voisinuge et la vérité exercèrent sur eux la même influence que sur le reste du vaisseau, et ce fut aux dépens du petit Wilson, à qui les camarades donnaient la chasse, en expiation, disaient-ils, de toutes les histoires de son père.
Ici, dans tnun manuscrit, commençait le butonnage d'un grand nombre de feuillets ; le motif en était exprimé en marge, ainsi qu'il suit :
« J'avais recueilli un grand nombrede griefs dans l’ouvrage du général Wilson, auxquels je répondais peut-être à mon tour avec un peu d'amertume; une circonstance récente me les fuit supprimer, j « M. Wilson vient de paraître avec éclat dans une cause touchante , qui honore le cœur de ceux qu’elle a compromis : le salut de Lavalette. Interpellé devant un tribunal français s’il n’avait pas jadis publié des ouvrages sur nos affaires, il a répondu que oui, et qu'il y avait exprimé ce qu’il croyait serai alors. Ce mot en dit plus que tout ce que j'aurais pu faire, et je me suis hâté d'effacer ce que j’avais écrit, heureux de devenir
Digilized by Googh
i «Of. • MÉMORIAL
juste moi -même envers M. Wilson , dont j'necnsois, dans ma colère, les ! mtenlions el lu bonne Toi 1 .
Je laisse donc de eôlé les ouvrages de M. Wilson, et les diverses inculpations qu’ils renferment; je supprime aussi les nombreuses réfutations que j’avais amassées ; je ne m'arrêterai que sur un seul point, parce qu’il a été reproduit en cent ouvrages divers; qu’il a rempli l'Europe, cl a été propagé même en Fiance avec une grande faveur, je veux dire F empoisonnement des iK'stiférés de Jaffa.
Rien assurément ne saurait mieux prouver combien la calomnie peut • tout entreprendre avec succès; seulement qu'elle soit audacieuse, impudente, qu'elle ait de nambivux échos, qu'elle soit puissante, qu'elle | veuille, el peu importe du reste qu’elle blesse les prolwbilités, la raison, le bon sens, la vérité ; elle est sitre de ses effets. ‘
Un général , un héros, un grand homme, jiisqhc-là res|>eeté de lu fortune autant que des hommes, fixant en ce moment l«*s regards des trois parties du monde, imposant l'admiration à ses ennemis memes, est tout a coup accusé d'un crime réputé inouï, sans exemple; d'un acte dit inliu- j main, atroce, cruel, et, ce qui est surtout bien remarquable, tout a fait ' inutile.
Les détails les plus absurdes, les circonstances les moins probables, j les accessoires les plus ridicules, s’accumulent autour de ce1 premier mensonge; on le ré|Mind dans toute l'Europe' la malveillance s'en saisit
• Apri-s n h >11 niIrviTiH'iil «le Longwood, Hudson lame, saisi «le» ines papiers, parc» «irait, avec riNMi agn’iiirnt, ce journal. II y trouvait tics choses fort «lésagréablew pour lui. et un moment il me «lit t
• Monsieur le comte, quel héritage vous préparez à mes enfant* ! — Ce n'est |us ma faut* . réjmndU-
• je; il lie tien! qu'à vous qu’il en soit autrement : voos me rendrez heureun de me mettre à même
• d'effarer, ainsi que je l'ai fait il y a jieu de jours pour le général Wilson. • Nur quoi de demander ce qu'il y avait donc sur celui-ci. et nous y |M«oos. Apre» avoir lu tout ce qui le concernait . et le motif de mou cffaçun*, il «lit d’un air |iiteui. pAsif et chagrin : • Oui. je le vois bien , mais je ne
• comprends pas ; car je connais beaucoup Wilson, et il s'était | «ourlant bien chautlenient montré
■ jwur les Bourbons. »
guaml lions apprîmes la ilélivrance île La valelte. nous en tressaillîmes «le joie sur notre nicher. ( OuHiju'un observant que son liliéraleur Wilson u ‘était appamnmeiit pas le même «pie celui «jui avait écrit tant «le mauvaises choses sur l'Empereur : « Et pourquoi pas?djt Napoléon. Que vous connaissez
• |«eu les hommes et le» passions : gui tous «lit que celui-ci ne sérail |»a* un de ce s csjirits ardents,
• lussioiiués, «pii aura écrit ce «pi'il croyait alors? Et puis nous étions ennemis, nous combattions.
• Aujourd'hui «pie nous «mimes abattu*, il sail mietu ; il peut sc trouver ab«isé, trompé, en être mé- J « roulent, et peut-«ltre nous souhaiter à présent autant «le bien «pi’il a cherché à nous faire de mal. •
| l,i «agarih1 de Napoléon était telle, ou le hasard ici le conduisait si justement, qu’on pourrait «lire qu'il ne faisait que lin* «le loin. Ce Robert Wilson était en effet l'écrivain même; heurté de voir nn j
grand |Knplr privé de ses jiremiers droits , il se récriait désormais contre 1rs alliés . comme s'ils lui
eussent imposé «l«*s chaînes à lui-même, et jiersonne n'a montré une plus vive indignation sur les traitements faits à Napoléon, ni témoigné un plus a nient «iéslr «le les voir cesser.
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DK SAINTE-HÉLÈNE. <»'
et l'accroît ; on le lit dans toutes les gazettes ; il se consigne duns tous les livres ; et dès lors il devient pour tous un fait avéré ; l’indignation est au comble, la clameur universelle. Vainement voudrait-on raisonner contre le torrent, oser essayer de le combattre, démontrer qu'on ne fournit aucune preuve, qu’on se contredit soi-méme ; présenter les témoignages opposés, irrécusables, les témoignages de ceux de la profession même qu’on dit avoir administré le poison ou s’y être refusés; soutenir qu'on ne saurait accuser d’inhumanité celui-là même qui, peu de temps auparavant, immortalisa ces mêmes hôpitaux de Jaffa par l'acte le plus sublime, le plus héroïque, en se dévouant à toucher solennellement les pestiférés, pour tromper et vaincre les imaginations malades; qu'on ne saurait prêter une pareille idée à celui qui, consulté par les officiera de santé, pour savoir si l’on devait brûler ou seulement laver les vêtements de ces malades, faisant valoir lu perte considérable qu’amènerait la première mesure, leurrépond ; Messieurs , je suis venu ici pour fixer l'attention et reporter l'intèrit de l’Europe sur le centre de l'ancien monde, et non pour entasser des richesses. Vainement voudralt-on faire voir que ! ce crime supposé eût été sans but, sans motif quelconque : le général français avait-il à craindre qu'on lui débauchât ses malades; qu’on s'en renforçât contre lui? voulait-il par là se délivrer tout à fait de la peste?
I Mais il y réussissait également en laissant scs malades au milieu de ses ennemis, et de plus ilia leur procurait. Vainement voudrait-on démontrer qu'un chef insensible, égoïste, se fût au contraire délivré de tout embarras, en laissant simplement ces malheureux après lui : ils eussent été mutilés, massacrés, il est vrai ; mais il ne fut venu dans l'idée de personne de lui adresser aucun repioche.
Tous ces raisonnements, quelque inattaquables qu’ils fussent, seraient vains, inutiles, tant sont grands et infaillibles les effets du mensonge el de la déclamation que souflie le vent des circonstances passionnées. Le crime imugiuairc restera dans toutes les bouches , il se gravera dans toutes les imaginations, et pour le vulgaire et sa masse il est désormais et à jamais un fait constant et prouvé.
Ce qui surprendra ceux qui ne savent pas combien il faut se délier des rumeurs publiques, et ce que je me pluis à consigner ici, pour montrer une fois de plus de quelle manière peut s’écrire l’histoire, c’est que le grand maréchal Bertrand, qui était lui-même de l’armée d'Kgypte, à la vérité dans un grade inférieur qui n'udmettuit aucun contact direct avec | le général en chef, avait cru lui-même, jusqu’à Sainte- Hélène, l'histoire de l'empoisonnement exercé sur une soixantaine de malades ; le bruit en
était répandu , accrédité dans l'armée même. Or, que répondre à ceux qui vous disaient victorieusement : « C'est bien vrai, je le tiens précisé- « ment des officiers qui s'v trouvaient? » Et pourtant il n'en était rien.
Voici ce que j'ai recueilli de la source la plus élevée, de la bouche de Napoléon même :
1° Que le nombre des pestiférés dont il s'agit n'était, selon le rapport fait au général en chef, que de sept;
2" Que ce n'est pas le général en chef, mais un homme de la profession même, qui, au moment de la crise, proposa d'administrer l'opium ;
5° Que cet opium n’a été administré à aucun ;
4“ Que la retraite s'étant faite avec lenteur, une arrière-garde a été laissée trois jours dans Jaffa ;
5" Qu’à son départ, les pestiférés avaient expiré, à l'exception d'un ou de deux que les Anglais ont dû trouver vivants.
N. B. « Depuis mon retour, ayant eu la faedité de causer avec ceuxlà mêmes que leur état ou leur profession rendait naturellement les premiers acteurs de cette scène, ceux dont la déposition avait le droit de passer pour oflicieile et authentique, j'ai eu la curiosité de descendre aux plus petits détails, et voici ce que j'en ni recueilli :
* I, es .malades dépendants du chirurgien en chef, c’est-à-dire les blessés, ont tous été évacués sans exception, à l'aide des chevaux de tout
l’état-jnajor, sans en excepter même ceux du général en chef, qui marcha
longtemps à pied, comme tout le reste de l'armée ; ceux-là demeurent donc hors de la question.
« Le reste dépendant du médecin en chef, et au nombre de vingt environ , se trouvant dans un état absolument désespéré , tout à fait intransportable, et l’ennemi approchant, il est très-vrai que Napoléon demanda au médecin en chef si ce ne serait pas un acte d'humanité que de leur donner de l'opium ; il est très-vrai encore qu'il lui fut répondu alors par ce médecin : que son état était de guérir, et non de tuer; réponse qui, semblant plutôt s’adapter à un ordre qu'à un objet en discussion, a servi de base peut-être à la malveillance et à la mauvaise foi, pour créer et répandre la fable qui a couru depuis partout à ce sujet.
« Du reste, tous les détails obtenus par moi m’ont donné pour résultat incontestable :
« 1" Que l'ordre n’a pas été donné d'administrer de l'opium aux malades ;
« 2" Qu’il n'existait même pas en cet instant, dans la pharmacie de l’armée , un seul grain d'opium pour le service des malades ;
• 5* Que l'ordre eût-il été donné et eût-il existé de l'opium, les circonstances du moment et les situations locales , qu’il serait trop long de déduire ici, eussent rendu l’exécution impossible. •
A présent voici peut-être ce qui a pu aidera établir et peut en quelque sorte excuser l'erreur de ceux qui se sont obstinés à soutenir avec acharnement des faits contraires :
« Quelques-uns de nos blessés, qui avaient été embarqués , tombèrent entre les mains des Anglais ; or, on manquait de tous médicaments dans le camp, et on y avait pourvu par des compositions extraites d’arbres ou de végétaux indigènes ; les tisanes et autres médicaments y étaient d’un goût et d'une apparence horribles. Ces prisonniers, soit pour se faire plaindre davantage, soit qu'ils eussent eu vent de l'opium projeté, soit enfin qu'ils le crussent, à cause de la nature des médicaments qu’on leur avait administrés, direitt aux Anglais qu'ils venaient d'échapper, comme par miracle, à la mort, ayant été empoisonnés par leurs officiers de santé ; voilà pour la colonne du chirurgien en chef.
« Voici pour les antres. L’armée avait eu le malheur d'avoir pour pharmacien en chef un misérable auquel on avait accordé cinq chameaux pour apporter du Caire la masse des médicaments nécessaires pour l'expédition. Il eut l'infamie d’y substituer, pour son propre compte, du sucre, du café, du vin et autres comestibles, qu’il vendit ensuite avec un
bénéfice énorme. Quand la fraude vint à èlre découverte, la colère du générai en chef fut sans bontés, et ce misérable fut condamné à être fusillé ; mais tous les officiers de santé, si distingués par leur courage, et si chers il l'armée par leurs soins, accoururent implorer le général, lui témoignant que l'honneur de leur corps en demeurerait flétri; le coupable échappa donc, ht plus tard, quand les Anglais s'emparèrent du Caire, il les joignit, et fit cause commune avec eux : mais, ayant renouvelé quelque brigandage de sa façon, il fut condamné par eux à être pendu . et il n'échappa que par ses imprécations contre le général en chef Bonaparte, qu'en débitant mille horreurs sur son compte, et en se proclamant authentiquement lui-méme comme ayant été celui qui , par ses ordres, avait administré l'opium aux pestiférés : son pardon fut la condition et devint le prix de ses calomnies. Voilà sans doute les premières sources où puisèrent ceux qui n’ont pas été mus par la mauvaise foi.
« Du reste, le temps a déjà fait pleine justice de celle absurde calomnie, comme de tant d'autres, et il l’a fait avec une telle rapàlité, qu’en relisunt mon manuscrit, je me suis trouvé embarrassé de l’importance que j’avais mise à combattre un fait qu'on n'oserait plus soutenir aujourd'hui. Toutefois j’ai voulu conserver ce que j'écrivais alors, comme un témoignage de l’impression du moment, et si aujourd'hui j'v ai ajouté de nouvenux détails , c'est que je me les suis trouvés sous la main , et que j'ai peusé qu'il était précieux de les consigner comme historiques. »
/ M. le général Wilson, dans son erreur, s'est vanté avec complaisance d'avoir été le premierà faire connaître et propager en Europe ces odieuses atrocités. Il est à croire que sir Sidney -Smith , son compatriote , lui disputera cet honneur; d’autant plus qu'en grande partie il pourrait réclamer avec justice celui de leur invention. C'est duns sa fabrique et dans le système de corruption qu'il avait importé dans ces parages, qu’ont pris naissance tous ces bruits mensongers qui out inondé l’Europe, au grand détriment de notre brave grroée d'Égypte.
On sait que sir Sidney ne s’occupait qu'à déliauchcr notre urméc : les fausses nouvelles d’Europe , la diffamation du géuérul en chef, les offres les plus séduisantes aux offleiers et aux soldats, tout lui était bon : les pièces sont publiques , on connaît ses proclamations. Un moment elles inquiétèrent même assez le général français pour qu'il s’occupât d’y remédier ; ce qu’il fit en interdisant toute communication avec les Anglais, et mettant à l’ordre du jour que leur commodore était devenu fou ; ce qui fut cru dans l’armée, et désespéra sir Sidney-Smith , qui, dans sa fu-
peur, envoya un cartel à Napoléon. Celui-ci lit répondre qu’il avait de trop grandes affaires en tète pour s'occuper de si peu de chose ; que si c’était le grand Marlborough, encore passe, il verrait; mais que si le marin anglais avait absolument besoin de bretailler. il allait neutraliser quelques toises sur la plage, et y envoyer un des bravaches de l’armée ; que la le fou de commodore pourrait débarquer, et s’en donner à coeur joie.
Mais, puisque me voila sur l’Égypte, je vais réunir ici ce que mes conversations éparses m’ortt fourni, et ce qui pourrait ne pas se trouver dans les Mémoires de la campagne d’Égypte, dictés par Napoléon au grand maréchal.
La campagne d’Italie montre tout ce que le génie et les conceptions militaires peuvent enfanter de plus brillant et de plus positif ; les vues diplomatiques, les talents administratifs, les mesures législatives, y sont constamment en harmonie avec les prodiges de guerre. Ce qui frappe encore et complète le tableau, c’est l’ascendant subit et irrésistible du jeune général; l’unarehie de l’égalité, la jalousie républicaine, tout disparaît devant lui ; il n'est pas jusqu'à la ridicule souveraineté du Directoire qui ne semble aussitôt suspendue : le Directoire ne demande pas de comptes au général en chef de l’année d’Italie, il les attend ; il ne lui prescrit point de plan, ne lui ordonne point de système , mais il reçoit de lui des relations de victoires, des conclusions d’armistices, des renversements d’États anciens , des créations d'Etats nouveaux, etc., etc.
Eh bien! tout ce qu’on admire dans la campagne d’Italie se retrouve dans l'expédition d'Égypte. Crlui qui observe et qui réfléchit trouve même que tout eelu s'y élève encore plus haut, par les difficultés de tout genre qui donnent à cette expédition une physionomie toute particulière , et requièrent de son chef plus de ressources et de créations , car ici tout est différent : le climat, le terrain, les habitants , leur religion, leurs mæurs, la manière de combattre, elr., etc
Les Mémoires de la campagne d’Égypte fixeront les idées qui ne furent, dons le temps, que des conjectures cl des discussions pour une partie de la société.
V L’expédition d’Égypte fut entreprise au grand désir mutuel du Directoire et du général en chef.
2° La prise de Malte ne fut point duc à des intelligences particulières, mais à la sagacité du général en chef : « C’est dans Mantoue que j’ni pris « Malte, nous disait un jour l’Empereur, c’est le généreux traitement « employé à l’égard de Wurmser qui me valut la soumission du grand « maître et de ses chevaliers. «
i 12 MÉMORIAL
5° L'acquisition de l'Égypte fut calculée avec autant de jugement qu’exécutée uvec habileté-. Si Saint-Jean-d'Aere eût cédé à l’armée française, une grande révolution s’accomplissait dans l'Orient, le général en chef y fondait un empire, et les destinées de la France se trouvaient livrées à j d’autres combinaisons.
4“ Au retour de la campagne de Syrie, l'armée française n'avait presque pas fait de pertes ; elle était dans l'état le plus formidable et le plus prospère.
S* l.e départ du général en chef pour lu France fut le résultat du plafi le plus magnanime, le plus grand. On doit rire de l’imbécillité de ceux qui x considérèrent ce départ comme une évasion ou une désertion.
6* Kléber tomba victime du fanatisme musulman ; rien ne peut autoriser, en quoi que ce soit, l’absurde calomnie qui essaya d’attribuer celle catastrophe à la politique de son prédécesseur ou uux intrigues de celui qui lui succéda.
7* Enfin il demeure à peu près prouvé que l'Égvpte fût restée à jamais une province française, s'il y eut eu, pour la défendre, tout autre que Menou : rien que les fautes grossières de ce dernier ont pu amener su perte, etc., etc.
L'Empereurdisaitqu’aucune armée dans le monde n'était moins propre à l’expédition d’Égypte que celle qu'il y conduisit; c’était celle d'Italie : il serait difficile de rendre le dégoût, le mécontentement, la mélancolie, le désespoir de cette armée , lors de ses premiers moments en Égypte. L’Empereur avait vu deux dragons sortir des rangs, et courir à toute course se précipiter dans le Ml. Bertrand avait vu les généraux les plus distingués. Latines, Murat, jeter, dans des moments de rage, leurs chapeaux bordés sur le sable, et les fouler aux pieds en présence des soldats. L’Empereur expliquait ces sentiments à merveille. » Cette armée avait u rempli sa carrière, disait-il ; tous les individus en étaient gorgés de ri- * chesses, de grades, de jouissances et de considération ; ils n’étaient plus » propres aux déserts ni aux fatigues de l’Égypte ; aussi, continuait-il, si « elle se fût trouvée dans d’autres mains que les miennes, il serait difficile « de déterminer les excès dont elle se fût rendue coupable. »
On y complota plus d'une fois d’enlever les dra|ieaux, de les ramener à Alexandrie, et plusieurs autres choses semblables. L’influence, le caractère, la gloire de leur chef, purent seuls les retenir, lin jour, Napoléon, gagné par l'humeur à son tour, se piécipita dans un groupe de cétiéraux mécontents, et s'adressant a l'un d'eux, de la plus haute stature : « Vous « avez tenu des propos séditieux, lui dit-il avec véhémence ; prenez garde
» que je ne remplisse mon devoir; vos cinq pieds dix pouces ne vous
• empêcheraient pas d'être fusillé dans deux heures. »
Cependant, quant à la conduite vis-à-vis de l’ennemi, l'Empereur disait que cette armée ne cessa jamais d'ètre l’armée d’Italie, qu’elle fut toujours admirable. Ceux surtout que l’Empereur appelait la faction des amoureux à grands sentiments ne pouvaient être conduits ni gouvernés ; leur esprit était malade; ils passaient les nuits à chercher dans la lune l'image réfléchie des idoles qu’ils avaient laissées au delà de la mer. A la léte de ceux-ci se trouvait celui qu'il a solennellement décoré plus târd du beau uom de son compagnon d'armes, faible et sans esprit, qui. lorsque le général en chef fut sur le point d’appareiller de Toulon, accourut de Paris en poste, jour et nuit, pour lui dire qu'il était malade et qu'il ne pouvait pas le suivre, bien qu'il fût son chef d’état-major. Le général en chef n'y lit seulement pas attention. Il n'était plus aux pieds de celle qui l'avait dépêché pour s’excuser ; aussi s'embarqua-t-il ; mais, arrivé en Égypte, l'ennui le saisit, il ne put résistera ses souvenirs ; il demanda et obtint de retourner en France. Il prit congé de Napoléon, lui lit ses adieux ; mais revint bientôt après, fondant en larmes, disant qu'il ne voulait pas, après tout, se déshonorer, qu'il ne pouvait pas non plus séparer sa vie de celle de son général.
Les savunts étaient aussi l’objet de leurs brocards. Les Anes étaient fort communs dans le pays; il était peu de soldats <|ui n'en eussent à leur disposition , et ils ne les nommèrent jamais que leurs demi-savants.
Le général en chef, en partant de France, avait fait une proclamation dans laquelle il leur disait qu'il allait les mener dans un pays où il les enrichirait tous; qu’il voulait les y rendre possesseurs chacun do sept arpents de terre. Les soldats, quand ils se trouvèrent dans le désert, nu milieu de cette nier de sable sans limites, ne innuq lièrent pas de mettre en question la générosilé de leur général : ils le trouvaient bien retenu de n'avoir promis que sept arpents. « Le gaillard, disaient - ils , peut bien • assurément en donner à discrétion, nous n’en abuserons pas. •
lit MÉMORIAL
L’humeur des soldats en Ksypte s’exhalait heureusement en mauvaises plaisanteries : c’est ce qui sauve toujours les Français. Ils en voulaient beaucoup au général Caffarelli, qu ils croyaient un des auteurs de l’expédition ; il avait une jambe de bois, ayant perdu la sienne sur les bords du Rhin. Quand, dans leurs murmures, ils le voyaient passer en boitant, ils disaient à ses oreilles : « Celui-là se moque bien de ce qui arrivera; il est « toujours bien sdr d'avoir un pied en France. »
Quand l'année traversait la Syrie, il n’est pas de soldat qui n'eût 6 la Imuclie ces vei-s de Zaïre :
lr* Français «mt 1mm1» dt> dKTchrr tlnuraiah De* climat'» »|tie |M»ur rtix l»î «IcMin n'a |M>int biU ;
II» n’altanüonnrnl point leur fcrtMr pftlrle l'on r languir aux désert* de raridv Arable.
Dans un inoinenl de loisir et d’inspection du pays, le général en chef , profitant de la marée basse, traversa la mer Rouge à pied sec, et gagna la rive opposée. Au retour, il fut surpris pur la nuit, et s'égara nu milieu de la mer montante; il courut le plus grand danger et faillit périr précisément de la même manière que Pharaon: ■ Ce qui n'eût pas manqué, disait « gaiement Napoléon, de fournir à tous les prédicateurs de la chrétienté » un texte magnifique contre moi. »
Ce fut à son arrivée sur la rive arabique qu'il reçut une députuLion des cénobites du mont Siiutï, qui venaient implorer su protection et le
lies. Napoléon se trouva inscrire son nom à lu suite d' Ali, de Saladin, d'Ibraliim et de quelques autres!!...
Hti M ÉMOIl I AL
C'est à ce sujet, ou touchant quelque chose de celte nuliire, que l'Empereur observait que, dans la môme année, il avait reçu des lettres de Rome et de la Mecque ; le pape l'appelant son cher (ils , et le shérif, le protecteur de la sainte Kaba.
Ce rapprochement extraordinaire doit être, du reste, à peine surprenant dans celui qu'on a vu conduire des armées et sur les sables bridants du tropique, et dans les steppes placés du Nord ; qui a failli être englouti par les vagues de la mer Rouge, et a couru des périls dans les flammes dp Moscou , menaçant les Indes de ces deux points extrêmes.
Le général en chef partageait la fatigue des soldats ; les besoins étaient quelquefois si grands, qu'on était réduit il se disputer les plus petites choses, sans distinction de ranï: ainsi il était telle circonstance, dans le désert, où les soldats auraient à peine cédé leur place il leur général, pour qu’il vint tremper ses mains dans une source fangeuse. Passant sous les ruines de Péluze, et suffoqué par la chaleur, on lui céda un débris de porte où il put, quelques instants, mettre sa tête à l’ombre. « Kl
on me faisait là, disait Napoléon, une immense concession. » C'est précisément là qu'en remuant quelques pierres à ses pieds, un hasard bien singulier lui présenta une superbe antique connue parmi les savants.
JV. II. C’était un camée d'Auguste, seulement ébauché, muis une superbe1 ébauche. Napoléon le donna au général Andréossi, qui recherchait beaucoup les antiquités; M. I tenon, alors absent, ayant vu plus tard ce camée, fut frappé de sa ressemblance avec Napoléon, qui alors reprit le camée pour lui-mème. Depuis il était passé à Joséphine, et SI. Denon ne sait plus ce qu'il est devenu. ( Détails fournis par M. Denon, depuis mon retour en /''rance. )
Quand les Français voulurent se rendre en Asie, ils eurent à traverser le désert qui la sépare de l’Afrique. Kléber, qui commandait l'avantgarde, manqua sa route et s'égara dans le désert. Napoléon, qui le suivait à une demi -journée, vint donner, à la nuit tombante, avec une légère escorte, dans le milieu du camp des Turcs; il fut vivement poursuivi, et n'échappa que parce que, 1a nuit venue, les Turcs prirent cette circonstance pour une embûche. Mais qu’était devenu tout le corps de Kléber? Lu plus grande purtie de la nuit se pussa dans une anxiété cruelle. On reçut enfin des indices par quelques Arabes du désert, et le général en chef courut, sur son dromadaire, à la recherche de ses soldats. Il les
M i: M O II I l I.
trouva dans le plus profond désespoir, à la veille de périr de soif eide fatigue; de jeunes soldats avaient même brisé leurs fusils. La vue du général sembla les rappeler à lu vie, en leur rendant l'espérance. Napoléon leur annonça en effet des vivres et de l'eau qui le suivaient. » Mais « quand tout cela eût tardé encore davantage, leur dit-il , serait-ce une « raison de murmurer et de manquer de courage? Non, soldats, apprenez « à mourir avec honneur. »
Napoléon voyageait la plupart du temps, dans le désert, sur un dromadaire. La dureté physique de cet animal fait qu'on ne s'occupe nullement de ses besoins ; il mange et boit à peine ; mais sa délicatesse morale est extrême, il se butte et devient furieux contre les mauvais traitements. L'Empereur disait que la dureté de son trot donnait des nausées, comme le roulis d'un vaisseau ; cet animal fuit vingt lieues dans la journée. L’Empereur en créa des légiments, et l’emploi militaire qu'il leur donna fut bientôt la désolation des Arabes. Le cavalier s'accroupit sur le dos de l’animal ; un anneau, passé dans les narines de celui-ci, sert à le conduire : il est très-obéissant ; à un certain bruit du cavalier, l’animal s'agenouille pour lui donner lu facilité de descendre. I.e dromadaire porte des fardeaux très-lourds; on ne le décharge jamais |>eiidant tout le voyage; arrivé le soir à la station, on place des étais sous le fardeau, l'animal s'accroupit et sommeille; au jour il se relève, la charge est à sa pluce, il continue sa route. Le dromadaire n’est qu’une bète de somme, un animal purement de fardeau et nullement de trait. Toutefois, en Syrie, on était venu à bout de les atteler à des pièces d’artillerie, et de leur faire rendre des services ! assez essentiels.
Napoléon, que les liabitanLs d’Égypte n’appelaient que le sultan Xêbir ( père du feu), s’y était rendu très-populaire. 11 avait inspiré un respect spécial pour sa personne; partout où il paraissait, on se levait en sa présence ; on n'avait cette déférence que pour lui seul. Les égards constants qu’il eut pour les cheiks, l'adresse avec laquelle il sut les gagner, en avaient fait le véritable souverain de l’Égypte, et lui sauvèrent plus d'une fois la vie; sans leurs révélations, il eût été victime du combat sucré comme Kléber; celui-ci, au contraire, s’aliéna les cheiks en en faisant b& tonner un ; et il périt. Bertrand se trouva un des juges qui condamnèrent l’assassin, et il nous le faisait observer un jour ù dîner, ce qui fit dire à l’Empereur : « Si les libcllistes qui veulent que ce soit moi qui ai fuit périr » Kléber, le savaient, ils ne manqueraient pas de vous dire l'assassin ou « le complice, et concluraient que votre titre de grand maréchal et votre « séjour à Sninte-Hélëne.en ont été lu récompense et le châtiment. »
DE SAI NTE-II ÉI.ÈN E. H9
Napoléon causait volontiers avec les gens du pays, el leur montrait toujours des sentiments de justice qui les [nippaient. Revenant de Syrie, une tribu arabe viut au-devant de lui, tout u lu fois pour lui faire honneur et vendre ses services de transport. « Le clief était malade, il s'était fait rem- « placer par son fils , de l'Age el de la taille du votre que voila , me disait • l'Empereur; il était sur son dromadaire, marchant il côté du général « en chef, le
« de familiarité. — Sultan Kébir, lui disait-il. j'aurais un bon conseil ii • vous donner, à présent que vous revenez au Caire. — Eh bien, parle, .. mou ami ; je le suivrai, s’il est bon. — Voici ce que je ferais, si j étais de » vous : en arrivant nu Caire, je ferais venir sur lu place le plus riche ■ marchand d'esclaves, et je choisirais pour moi les vingt plus jolies « femmes : je ferais venir ensuite les plus riches marchands de pierreries, » et je me ferais donner une bonne part ; je ferais de même de tous les .. autres; car à quoi bon régner ou être le plus fort, si ce u'est pour « acquérir des richesses ! — Mais, mon ami, s’il était plus beau de les » conserver aux autres? —Cette maxime sembla le faire penser, mois « non pas le convaincre. Le jeune homme promettait beaucoup, comme « ou voit, pour un Arabe ; il était vif, intrépide, conduisait sa troupe avec
120 MÈMORIAI.
« ordre et huuteur. Peut-être est-il appelé à choisir un jour dans la place « du Caire tout ce qu'il conseillait d'y prendre.»
l'ne autre fois des A rabes, avec lesquels on était en inimitié, pénétrèrent dans un village de la frontière, et un malheureux ftllah | paysan ) fut tué. Le sultan Kébir entra dans une grande colère, et donna l'ordre de poursuivre la tribu dans le désert jusqu'à extinction, jurant d'en obtenir vengeance. Cela se passait devant les grands cheiks ; l'un d'eux se prit à rire de sa colère et de sa déterminulion : « Sultan Kébir, lui dit- il, vous jouez là » un mauvais jeu : ne vous brouillez pas avec ces gens-là, ils peuvent vous « rendre dix fois plus de mal que vous ne pourriez leur en faire, lit puis « pourquoi tant de bruit? Parce qu'ils ont tué un misérable? Est-ce qu'il » était votre cousin (expression proverbiale chez eux)? — Il était bien « mieux que cela, reprit vivement Napoléon , tous ceux que je gouverne « sont mes enfants; la puissance ne m’a été donnée que pour garantir leur
« sàreté. » Tous les cheiks, s'inclinant à ces paroles, dirent : « Oh! c'est « beau? tu as parlé comme le prophète. »
1)E SAINTE-UELENE.
i La décision de la grande mosquée du Caire, en faveur de l'armée franj çaise, fut un ehef-d oeuvre d’habileté de la part du général en chef : il j amena le synode des grands cheiks à déclarer, par un acte public, que les musulmans pouvaient obéir et payer tribut au général français. C’est le premier et le seul exemple de la sorte, depuis l'établissement du Koran i qui défend de se soumettre aux inBdèles; les détails en sont précieux; on { 1 les trouvera dans les campagnes d’Égypte, j II est bizarre sans doute de voir, à Saint-Jean-d'Acre, des européens venir se battre dans une bicoque d'Asie, pour s'assurer la possession d'une partie de l’Afrique ; mais il l'est bien davantage que ceux qui dirigeaient | les efforts opposés fussent de la même nation, du même âge, de la même classe, de la même arme, de la même école.
Philippeaux , aux talents duquel les Anglais et les Turcs durent le salut de Saint-Jean-d'Acre, avait été camarade de Napoléon à l’École j militaire de Paris ; ils y avaient été examinés avant d’être envoyés à leurs corps respectifs. « Il était de votre taille, » me disait un jour l'Empereur, |
| qui venait d’en dicter l’éloge dans un des chapitres de la campagne d’Égypte, après y avoir mentionné tout le mal qu’il en avait reçu. « Sire, j « répondais-je, il y uvait bien plus d’affinité encore ; nous avions été j » intimes et inséparables à l’École militaire. En passant par Londres avec » sir Sidney-Smith, dont il venait de procurer l’évasion du Temple, il " me fit chercher partout ; je ne le manquai ù son logement que d’une « demi-heure ; je l’eusse probablement suivi, je ne faisais rien alors, des « aventures m’eussent paru séduisantes, et pourtant quelle combinaison « nouvelle dans mes destinées ! 1 1
« — C’est parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos déter- « mi nations politiques, disait à ce sujet l’Empereur, que j’ai toujours été « sans préjugés, et fort indulgent sur le parti que l’on avait suivi dans nos « coin ulsions : être lion Français, ou vouloir le devenir, était tout ce qu'il « me fallait. » Et l'Empereur comparait la confusion de nos troubles ù des I combats de nuit, où souvent l'on frappe sur le voisin au lieu de frapper sur l’ennemi, et où tout se pardonne au jour, quand l’ordre s’est rétabli j et que touts’est éclairci. « Et moi-même puis-je affirmer, disait-il, malgré
■ mes opinions naturelles, qu’il n’y eût pas eu telles circonstances qui
« eussent pu me fuira émigrer ? le voisinage de la frontière, une liaison j I
■ d’amitié, l'influence d'un chef, etc. En révolution, on ne peut affirmer « que ce qu'on a fait : il ne serait pas sage d'affirmer qu’on n’aurait « pas pu faire autre chose. » Et il citait à ce sujet un exemple hiensingu- |
» lier du hasard sur les destinées: Serrurier et lltdvuvtUe radfl mur- I
te
cbent de compagnie pour émigrer en Espagne; une patrouille les rencontre : llédouville, plus jeune, plus lest»', franchit la frontière, se croit très-heureux , et va végéter misérablement en Espagne. Serrurier, obligé de rebrousser dans l'intérieur, et s’en désolant, devient maréchal ; voilà |H>u riant ce qui en est des hommes, de leurs calculs et de leur sagesse !
A Saint-Jean-d'Acre, le général en chef perdit Caffarelli , qu'il aimait extrêmement et dont il faisait le plus grand cas; celui-ci portait une espèce de culte à son général en chef ; l’influence était telle, qu'ayant eu plusieurs jours de délire avant de mourir, lorsqu'on lui annonçait Napoléon, ce n<(m semblait le rappeler à la vie; il se recueillait, reprenait ses esprits, causait avec suite, et retombait aussitôt après son départ : cette
espèce de phénomène se renouvela toutes les fois que le général en chef vint auprès de lui.
Na|K)léon reçut, durant le siège de Saint-Jean-d'Acre, une preuve de ! i dévouement héroïque et bien louchante : étant dans In tranchée, une bombe tomba à ses pieds ; deux grenadiers se jetèrent aussitôt sur lui , le placèrent entre eux deux, et, élevant leurs bras au-dessus de sa tête, le i
couvrirent de toutes parts. Par bonheur, la bombe respecta tout le groupe; nul ne Tut touché.
Un de ces braves grenadiers a été depuis le général Daumesnil , l'autre était Souchon qui trois fois reçut des armes d'honneur.
Daumesnil, demeuré si populaire parmi les soldats sous le nom de la \ jambe de bois, avait perdu une jambe dans la campagne de Moscou, ou à la bataille de Wagram , et commandait la place de Vincennes lors de l'in- | vasion de 1814. La capitale était occupée depuis plusieurs semaines par | les alliés, que Daumesnil tenait encore. Il n’était alors question, dans tout ! Paris, que de son obstination à se défendre, et de la gaieté de sa réponse aux sommations russes : • Quand vous me rendrez ma jambe, je vous « rendrai ma place. »
Mais à coté de la plaisanterie, voici du sublime : l'ennemi convoitait fort l’immense matériel renfermé dans la place, dont la valeur dépassait cent millions. N'obtenant rien de la menace, il eut recours à la séduction ; un million fut offert à Daumesnil qui répondit froidement : « Vous ne
• serez pus plus heureux contre mu pauvreté; je neveux rien, et mou « refus sera la richesse i le mes enfants. »
Oui croirait qu'un tel acte dont on devrait être si Oer d'embellir notre ! histoire et qu'on devrait être si empressé de présentera l'imitation, viendrait échouer deux fois contre la proposition d'une récompense et d’une consécration nationales! Comment expliquer un pareil refus que de meilleurs temps tiendront pour incroyable I
l/armée française s'était acquis en Égypte une réputation sans égale, et elle la méritait ; elle avait dispersé et frappé de terreur les célèbres Mamelouks, la milice la plus redoutable de l’Orient. Après la retraite de Syrie, une armée turque vint débarquer è Aboukir; Mourad-Iiey, le plus brave et le plus capable des Mamelouks, sortit de la haute Égypte où il s'était réfugié, et gagna, par des chemins détournés, le camp des Turcs. Au débarquement de ceux-ci, les détachements français s'étaient repliés pour ! se concentrer : fier de cette apparence de crainte, le pacha qui commun- j dait dit avec emphase, en apercevant Mourad-Bey : « Eh bien ! ces Kran-
• çais tant redoutés, dont tu n’as pu soutenir la présence, je me montre,
• les voilà qui fuient devant moi I » Mourad-Bey, vivement blessé, lui ré-
pondit avec une espèce de fureur : « Pacha, rends grâce au Prophète qu'il • convienne à ces Français de se retirer; car s'ils se retournaient, tu dis- <■ paraîtrais devant eux comme la poussière devant l'aquilon. >
Il prophétisait ; a quelques jours de là, les Français vinrent fondre sur cette orméc ; elle disparut, et Mourad-Bey, qui eut des entrevues avec plusieurs de nos généraux , ne revenait pas de la petitesse de leur taille , et de l'état chétif de leur personne : les Orientaux attachent une haute importance aux formes de la nature ; ils ne concevaient pas comment tant de génie pouvait se trouver sous une si mince enveloppe. I.a vue seule de Kléber satisfit leur pensée : c'était un homme superbe, mais de manières très-dures. La sagacité des Égyptiens leur avait fait deviner qu'il n'était pas Français; en effet, bien qu’ Alsacien, il avait passéses premières années dans l'armée prussienne, et pouvait être pris pour un pur Allemand.
Le grand maréchal disait à l'Kmpereur qu'à la bataille d'Aboukir il se
« cette canaille, — vraiment je me crus hors de mes sens : Votre Majesté « montrait de la main peut-être mille chevaux turcs. »
I)u reste, les pertes de l'armée d’Égypte sont loin d'èlre aussi considérables que pourraient le faire présumer un sol aussi étranger, l'insalubrité du climat, l'éloignement de toutes les ressources de la patrie, les ravages de la peste, et surtout les nombreux combats qui ont immortalisé cette armée. Elle était, au débarquement, de trente mille hommes; elle s'accrut de tous les débris de la bataille navale d’Aboukir, et peut-être encore de quelque arrivage partiel de France; et cependant la perte totale, depuis l'entrée en campagne jusqu'à deux mois après le départ du général en chef pour l’Europe, c'est-à-dire dans l'espace de vingt-sept à vingt-huit mois, ne s'élève qu’à huit mille neuf cent quinze, ainsi que le prouve le document officiel de l’ordonnateur en chef de cette armée
(I) TimS «lan* le» conilwt*. . . 3,614
Mort» «le leurs blessure» 631
Mort» par accidents. 290
Morl» par malail'r» ordinaire*. 2.466
Mort* de la fièvre |»e*tilcnlirllr 1 .669
Total. 6,913
£. «rWMMfMM- M tUf, SAHTFLON.
Au Cuir*. Ir ln fumoir au IX.
t2« MÉMORIAL
trouvait pour la première fois dans son armée, et près de sa personne : il était si peu fuit, continuait-il, à l’audace de ses manoeuvres, qu’il comprit à peine aucun des ordres qu'il entendit donner. . Surtout, Sire,
« disait- il , quand je vous entendis crier à un officier de vos guides ;
« Allons, mon cher Hercule, prenez vingt-cinq hommes, et chargez- moi
Assurément il faut bien que la vie d’un homme soit pleine de prodiges, pour qu’on s'arrête à peine sur un des actes dont on ne trouve pas d'exemples dans l’histoire. Quand César passa le Rubicon, et que la souveraineté en fut le résultat, César avait une armée, et marchait dans sa propre défense. Quand Alexandre, poussé par l'ardeur de la jeunesse et par le feu de son génie, alla débarquer en Asie pour faire la guerre au grand j roi, Alexandre était (ils d’un roi, roi lui-mème, et il courait aux chances de l’ambition et de la gloire à la tète des forces de son royaume. Mais qu’un simple particulier, dont le nom trois ans auparavant était inconnu à tous, qui u'avail eu en cet instant d'autre auxiliaire que quelques victoires, son nom et la conscience de son génie, ait osé concevoir de saisir à lui seul les destinées de trente millions d'hommes, de les sauver des défaites du dehors et des dissensions du dedans ; qu’ému h la lecture des troubles qu'on lui peignait, à l'idée des désastres qu'il prévoyait, il se soit écrié: • De beaux parleurs, des bavards perdent la France! il est temps | <> de la sauver! » qu’il ait abandonné son année, traversé les mers, au
|H*ril de sa liberté , de sa réputation ; atteint le sol français, volé dans la capitale ; qu'il y ait saisi en effet le timon , arrêté court une nation ivre de tous les excès ; qu’il l’ait replacée subitement dans les vrais sentiers de la raison et des principes; qu’il lui ait préparé, dès cet instant, un jet de puissance et de gloire inconnue jusque-là , et que le tout se soit accompli sans qu’il en coûtât une larme ou une goutte de sang à personne, c'est ce qu'on |>eut appeler une des plus gigantesques et des plus sublimes entreprises dont on ait jamais entendu parler; c'est ce qui saisira d'étonnement et d'admiration une postérité calme, sans passions ; et c'est |x>urtanl ce que des gens du temps qualifièrent d’évasion désespérée, d’infûmc désertion. Toutefois l'armés" qu'il laissa uprés lui occupa l'Égypte deux uns encore. L'opinion de l'Empereur était qu’elle ne devait même jamais y être forcée ; le grand maréchal, qui y est resté jusqu'au dernier instant,
-, j j en convenait aussi.
Après le départ du général en chef pour la France, Kléber, qui lui succéda, circonvenu et séduit par des faiseurs, traita de l'évacuation de l’E- : - gypte ; mois quand le refus des ennemis l'eut contraint de s'acquérir une
, " , nouvelle gloire et de mieux connaître ses forces, il changea tout à fait de i pensée, et devint lui-même partisan de l'occupation de l’Égypte ; ce devint aussi le sentiment général de l’armée. Kléber alors ne s'occupa plus qu a ! ! s'y maintenir ; il éloigna de lui les mcneui's qui avaient dirigé sa première intention, et ne s'entoura plus que de l'opinion contraire. L'Egypte n’eût
jamais couru de dangers s'il eût vécu ; sa mort seule en amena lu perte.
Alors l'armée se partagea entre Menou et Kegnier ; ce ne fut plus qu'un champ (l’intrigues ; la force et le cou rage des Français restèrent les mêmes ; mais l’emploi ou la direction qu'en fit le général ne ressemblèrent plus à rien.
Menou était tout à fait incapable. Les Anglais vinrent l'attaquer avec vingt mille hommes ; il avait des forces beaucoup plus nombreuses, et le I moral des deux armées ne pouvait pas se comparer. Par un aveuglement inconcevable, Menou se bâta de disperser toutes ses troupes, dès qu’il apprit que les Anglais paraissaient; eeûx-ci se présentèrent en masse, et ne furent attaqués qu’en détail. Ici l'Empereur disait: « Comme la fortune « est aveugle I Avec des mesures inverses, les Anglais eussent été infailli- « blement détruits, et que de nouvelles chances pouvait amener un tel « échec! »
Leur débarquement, du reste, fut admirable, disait le grand maréchal ; en moins de cinq à six minutes ils présentèrent cinq mille cinq cents hommes en bataille, c'était un mouvement d'opéra ; ils en firent trois
pareils. Douze cents hommes seuls s’opposèrent a ce débarquement, et j causèrent beaucoup dédommagé. A très-peu de temps de là cette masse de treize à quatorze mille hommes fut intrépidement attaquée par le général Lunussc, qui n'en avait que trois mille, et qui, brûlant d'ambition,
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DK SAINTE - Il 151. EN K.
I2tl
<■1 ne désespérant pns d'en venir à bout à lui seul , ne voulut attendre personne ; il renversa tout, d'abord, lit un carnage immense, et succomba.
Les Anglais turent bien surpris i|iuind ils jugèrent par eux-mèraes de notre situation en Égypte, et s'estimèrent bien heureux de lu tournure qu'avaient prise les affaires.
Le général Hutcliinson, qui recueillit la conquête, disait plus tard en Europe que, s’ils avaient connu le v éritable étal des choses, ils n'auraient j certainement jamais tenté le débarquement ; mais' on était persnadé en Angleterre qu'il n'y av ait pus six mille Français eu Egypte. Otte erreur venait des lettres interceptées et des intelligences duns le pays même. •• Tant il est duns le caractère français, disait l'Empereur, d'exagérer, de se plaindre et de tout défigurer dés qu'on est mécontent. Lu foule de » ees rapports pourtant n'était que le résultat de lu mauvaise humeur ou j » des imaginations malades : il n’y avait rien à manger en Égypte, éeri- « vait-on; toute l'armée avait péri ù choque nouvelle bataille; les mola- * dies avaient tout emporté, il ne restait plus personne, etc.'
Igi continuité de ces rapports avait lini par |iersuader (bit ; et comment ne l'eùt-il pas été? I*nr une bizarrerie des circonstances . les premières dépêches de Kléber adressées au Directoire et les lettres de l'armée furent reçues à Paris précisément par l'ancien général d'Egypte, qiô- venait d'exécuter le dix-huit brumaire; et qu'on explique, si l'on peut, les contradictions qu’elles renfermaient ; qu'on se serve, si l'on veut ensuite, d'autorités individuel!)** |»iu r soutenir son opinion. Ivlélicr, général en «•lief, mandait au Directoire qu'il n'avait que six mille hommes; et. dans b* même paquet, les états île l'inspecteur aux revues en montraient au delà île vingt mille. Il disait qu’il était sans argent, et les comptes du trésor montraient de grandes sommes, il disait que l’artillerie n'était plus qu’un pare retranché, vide de toutes munitions, et les états de celle urine constataient des approvisionnements pour plusieurs campagnes.» Aussi, disait » Napoléon, si Kléber, en vertu du traité qu'il avait commencé, avait « évacué l'Egypte, je n’eusse pas manqué de le mettre en jugement à son arrivée en France. *
Uii’on juge, d'après les lettres de Kléber, le général en chef, ce que pouvaient être celles d’un rang inférieur, celles des simples soldats. Voila cependant ce que les Anglais interceptaient tous les jours, ce qu'ils ont imprimé, ce qui n dirigé leurs opérations, ce qui aurait dû leur coûter bien cher. L’Empereur, dans toutes ses campagnes, disait-il, a toujours vu le même effet des lettres interceptées, et quelquefois il en a recueilli de grands fruits.
150 Ml. M OIII4 I.
Dans les lettres qui lui tombèrent alors dans les mains, il trouva des i i horreurs contre sa personne ; elles durent lui être d'autant plus sensibles. ] que plusieurs venaient de gens qu’il avait comblés, auxquels il avait donné sa confiance , et qu'il croyait lui être tort attachés. Un d’eux dont il avait fait la fortune, et sur lequel il devait compter le plus, mandait que le général en chef venait de s'évader, volant deux millions au trésor. Heureu ; sentent, dans ces mentes dépêches, les comptes du payeur témoignaient que le général n'avait pas même pris la totalité de son traitement. « A o cette lecture, disait l'Empereur, j’éprouvai un vrai dégoût des hommes :
| I « ce fut le premier découragement moral que j’aie senti ; et s’il n'a pas j
« été le seul, du moins il a été peut-être le plus vif. Ultacim dans l’urméc • >
i | « me croyait perdu , et l’on s’empressait déjà de faire sa cour à mes i
« dépens. » Du reste, cette même personne tenta depuis de rentrer en j faveur : l’Empereur dit qu’il n’empéclia point qu’on l'employât subalter- ; j nenienl; mais il ne voulut jamais le revoir : il répondit constamment j |
,y J qu’il ne le connaissait pas; ce fut là toute sa vengeance.
I*' c^r f.t.„ L’Empereur répétait jusqu'à satiété que l'Égypte devait demeurer à la j V France, etqu’elle y fût infailliblement demeurée si elle eût été défendue Ç | par Kléber ou Desaix. C’étaient ses deux lieutenants les plus distingués,
disait-il; tous deux d’un grand et rare mérite, quoique d'un caractère et de dispositions bien différentes.
Kléber était le talent de la nature : celui de Desaix était entièrement celui de l'éducation et du travail. Le génie de Kléber ne jaillissait que par moments, quand il était réveillé par l'importance de l'occasion, et il se rendormait aussitôt après au sein de la mollesse et des plaisirs. Le talent de Desaix était de tous les instants, il ne vivait, ne respirait que l’ambition noble et la véritable gloire : c’était un caractère tout à fait antique. L'Em- | pereur dit que su mort a été lu plus grande perte qu’il ait pu faire; leur J l conformité d'éducation et de principes eût fait qu'ils se seraient toujours
| entendus ; Desaix se serait contenté du second rang, et fùt.loujours demeuré dévoué et fidèle. S'il n'eût pas été tué à Marcngo, le Premier i ! Consul lui eût donné l'armée d'Allemagne , au lieu de la continuer à
Moreau. Du reste, une circonstance bien extraordinaire dans la destinée ! de ces deux lieutenants de Napoléon, c’est que le même jour et à la même heure où Desaix tombait à Marcngo d'un coup de canon, Kléber périssait ! | assassiné au Caire.
Sature tiw dictée* de l'Einjiercur.
Dimanche |n an m»r<li 3 octobre.
L’Empereur continuait régulièrement chaque matin ses dictées, aux-
brttdillf i» ^bi'ukir
UE sainte-iiki.em:.
quelles il s'attachait chaque jour davantage; aussi les heures lui semblaient-elles désormais moins lourdes.
I.e vaisseau avait été pousse tellement \ ile hors du port, que tout \ était resté à faire en pleine mer. Il n’y avait pas longtemps qu’on venait île le peindre. L’Empereur a l’odorat extrêmement délient ; eette odeur de peinture l'affecta spécialement, il en fut trés-ineominodé , et tarda la chambre deux jours.
Chaque soir c'était un plaisir pour lui. en se promenant sur le pont, de revenir sur lelravail du matin. Il nés' était trouvé d’abord d’autre document qu'un mauvais ouvrage, sous le titre de Guerre des Français en Italie , sans motif, sans but, sans chronologie suivie : l'Empereur le parcourait, su mémoire faisait le reste: je la trouvais d'autant plus admirable, qu'elle semblait arriver au besoin et comme de commande.
L'Empereur se plaignait chaque jour, en commençant, que ces objets lui étaient devenus étrangers ; il semblait se délier de lui, disant qu'il ne pourrait jumais arriver nu résultat; il rêvait Alors pendant quelques mi- I mites, puis se levait, se mettait à marcher, et commençait à dicter. Dés cet instant, e’élait un tout autre homme; tout coulait de source, il parlait comme par inspiration ; les expressions, les lieux, les dates, rien ne l’arrêtait plus.
Le lendemain, je lui rapportais au net ce qu'il nvaitdicté. A la première correction qu'il indiquait, il continuait à dicter le même sujet, comme s'il n'eût rien dit la veille; la différence de celte seconde version à la première était fort grande ; celle-ci était plus positive, plus abondante, mieux ordonnée; elle présentait même parfois des différences matérielles avec la première. I
Le surlendemain, à la première correction, encore même opération et troisième dictée, qui tenait des deux premières, et les mettait d'accord. .Mais, à partir de là, eût-il dicté une quatrii me, une septième, une dixième fois, ce qui n’a pas été sans exemple, c’était désormais toujours précisément les mêmes idées, la même contexture, presque les mêmes expressions; aussi n'av ait-on plus besoin de prendre la peine d'écrire; bien que sous ses yeux, il n’y faisait pas d’attention, et continuait jusqu'au bout. Si l'on n'avait pas entendu, c’eût été vainement qu'on eût essayé de le faire répéter, il allait toujours, et comme c’était extrêmement vite, on ne s'y hasardait pas, dans la crainte de perdre encore davantage, et de ne plus s'y retrouver.
Murmure en utre l'amiral.
Mercmli 4 tu vendredi 13.
Le temps était d’une obstination sans exemple. Chaque soir on se cou-
solait de lu contrariété iln jour, dans l'espoir d’une crise heureuse de In nuit, mais chaque matin on se réveillait avec le même chagrin. Nous avions élé presque il la vue du Congo, nous courions pour nous en éloigner. I.e temps semblait pris de manière à ne changer jamais. Le découragement était extrême, l'ennui au dernier degré. I.es Anglais s'en prenaient à leur amiral : s’il avait pris la route de tout le monde, disait-on, on serait arrivé depuis longtemps; ses caprices l'avaient porté, contre toute raison, à une expérience dont on ne verrait pas lu lin. Ijcs murmures cependant n'étaient pas aussi violents que contre Christophe (à dom h ; nous eussions trop ri, pour notre compte, de le voir réduit à trouver un Saint-Salvador pour se dérober à la crise Pour moi, que le travail employait en entier, je m'occupais à peine de ce contre- temps : et qu'importait après tout une prison ou une autre ! Ounnt à l'Empereur, il y semblait plus insensible encore, il ne voyait dans tout cela que des jours écoulés.
Cependant, a force de patience et à l'aide dequelqucs légères variations, nous approchions du but, et, bien que privés de la mousson naturelle, nous portions désormais sur notre destination ou très-pris.
Vin* Sainrr-lMtv
On s'attendait il voir Sainte-Hélène ce jour-là même ; l'amiral nous l'avait annoncé. A peine étions-nous sortis de table, qu'on cria ; Terre! C’était à un quart d'heure près de l'instant qu'on avait lixé. liien ne peut montrer davantage les progrès de la navigation que cette espèce de merveille par laquelle on vient de si loin attaquer et rencontrer, a heure Gxc, un seul |H>int dans l’espace; phénomène qui résulte de l'observation rigoureuse de points (ixes ou de mouvements constants dans l’univers.
L'Empereur gagna l'avant du vaisseau pour voir la terre, et crut l'apercevoir. Nous restâmes en panne toute la nuit.
Arrmv i N.iiii(r-||.|<n..
Ihmwrle IA.
Au jour, j'ai vu l'ile à mon aise et de fort près : sa forme m'a paru d abord assez considérable, mais elle rapetissait beaucoup à mesure que nous approchions. Enfin, soixante-dix jouis après avoir quitté l'Angleterre, et cent dix après avoir quitté Paris, nous jetons l'ancre vers midi ; elle touche le fond, et c'est là le premier anneau de la chaîne qui vu clouer le moderne Prométbée sur son roc.
Nous trnuvàmcsnu mouillage une grande partie des bâtiments de notre
rochers arides et pelés qui s'élevaieul jusqu'aux nues. Chaque plaieforme, chaque ouverture, toutes les erèUs, se trouvaient hérissées de canons. l.'Kiiipcreur parcourait le tout uvee sa lunette: j'étais à côté de lui, mes yeux fixaient constamment son visage, je n'ai pu surprendre la plus légère impression, et pourtant c'était là désormais peut-être sa prison perpétuelle! peut-être son tombeau !.... Que me restait-il donc, à moi, à sentir ou à témoigner!
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escadre qui s’étaient séparés de nous, ou que nous avions laissés en arrière comme trop mauvais marcheurs: ils étaient pourtant arrivés il y avait déjà quelques jours : preuve de plus de l'extrême incertitude dans tous les calculs de lu mer, dès qu'ils reposent sur le eupriee des calmes. In force et les variations du veut.
L’Empereur, contre son habitude, s'est habillé de lionne heure et a paru sur le pont; il s’est avancé sur le passavant pour considérer le rivage plus à son aise. < )n voyait une espèce de village encaissé parmi d'énormes
L Empereur est rentré bientôt après ; il m'a fait appeler, et nous avons travaillé comme de coutume.
L amiral, qui était descendu de bonne heure it terre, est revenu sur les six heures extrêmement fatigué; il avait parcouru toutes les localités, et croyait avoir trouvéquelque chose de convenable ; mais il fallaitdes réparations , elles pouvaient tenir deux mois ; il y en avait déjà prés de trois | i que nous occupions uotre cachot de bois, et les instructions précises des ministres étaient de nous y retenir jusqu'à ce que notre prison de terre fût piété. L'amiral, il fuut lui rendre justice, ne se trouva pas capable d'une telle barbarie; il nous annonça, en laissant percer une espèce de jouissance intérieure, qu’il prenait sur lui de nous débarquer dès le lendemain. j
(>élMri|U>fitiml de l'EniiM’ivtir à Saiiil.-IlHèiir-.
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L'Empereur, après son diner, s’est embarqué dans un canot, avec l’amiral et le grand maréchal, pour se rendre à terre, lin mouvement Irèsremurquable avait réuni tous les officiers sur lu dunette, et une grande partie de l'équipage sur les passavants : ce mouvement n'était plus celui de la curiosité, on sc connaissait depuis trois mois ; l’intérêt le plus ! vif avait succédé.
Avant de descendre dans le canot, l'Empereur fit appeler le capitaine commandant le vaisseau, prit congé de lui, et le chargea de transmettre ses reraerciments aux officiers et à l'équipage. Ces paroles ne furent pas sans produire une grande émotion sur ceux qui les entendirent ou se les tirent expliquer.
Le reste de la suite del'Enipereur débarqua sur les huit heures. Nous fûmes accompagnés par plusieurs des officiers. Tout le monde, lorsque nous quittâmes le vaisseau, a semblé nous témoigner une véritable sympathie.
Nous trouvâmes l'Empereur dans le salon qu'on lui avait destiné : il monta peu d'instants après dans su chambre, on nous fûmes appelés, il n'était guère mieux qu’à bord du vaisseau ; nous nous trouvions plaeés 1 dans une espèce d'auberge ou d'hôtel garid.
La ville de Sainte-llélènc n’est autre chose qu’une très-courte rue, ou prolongement de maisons, le long d'une vallée très étroite, resserrée entre deux montagnes à pic d'un roc tout à fait nu et stérile.