UE S A I N T E - 1 1 K L E N E
.ni lOauùt, si le roi fut demeuré vainqueur. Ces deux époques, selon lui, étaient les seules qui eussent pu présenter quelques chances désespérées, parce que, lors de Versailles, la nation n'était point encore , : tout ébranlée, et qu'au 10 août elle était déjà bien fatiguée; mais les hauts intéressés, remarquait l'Empereur, n'étaient pas de taille pour ces difticiles époques.
L'Empereur a parcouru rapidement la série des fautes commises.
I <• L'ensemble en faisait pitié, concluait-il. 11 eut fallu un premier mi-
[ « nistre à Louis XVI, et M. Necker en sous-ordre pour les finances. Les « premiers ministres eussent du être inventés surtout pour les derniers 1 • règnes de notre monarchie; et précisément il était devenu dans les |
j « principes et l'amour-propre du jour de n'en vouloir point prendre. » I On a beaucoup parlé de la conduite équivoque de plusieurs grands personnages dans ces temps de crise, et l'Empereur a dit : « Nous con- « damnons Louis XVI ; mais, indépendamment de sa faiblesse, il a été | « le premier prince attaqué. C'est celui sur lequel les nouveaux prin- « cipes faisaient leur essai. Son éducation, ses idées innées, le portaient « à croire de bonne foi comme lui appartenant tout ce qu'il cherchait à i j « défendre ouvertement ou en secret. Même dans ses manques de foi, il
i « pouvait y avoir une espèce de bonne foi, s'il est permis de parler ainsi. ' ! Plus tard, que chacun en sait davantage, une même conduite serait <. bien plus inexcusable, bien autrement condamnable. Qu'on ajoute
j « que Louis XVI avait tout le monde contre lui, ses proches, ses frères ; « le duc à'OrUans le trahissait ; Monsieur se montrait des plus équi- « voques; le comte d'Artois le perdait par ses inconsidérations; et l'on « pourra se faire une idée des difficultés sans nombre que la fatalité « sembla prendre plaisir à accumuler sur ce prince infortuné. La fata- « litédes Stuarts, dont on a tant parlé, n'a pas été plus malheureuse. »
mii d - 4.11.1. » <iu o»i'|i*. un .li"><T!iMir i>.n iiii non-
L'Empereur, après son déjeuner, était étendu sur son canapé, au , milieu de plusieurs livres. Sa tète demeurait encore couverte du madras
de la nuit; son visage semblait défait. « Mon cher, m'a-t-il dit, je me ! « sens fatigué. Voilà bien des livres que je parcours, rien ne m'attache,
« tout m'y déplaît; je m'ennuie. <• Et son œil dirigé sur moi, cet o«il si
vif d'ordinaire, et terne en ce moment, m'en exprimait bien davantage. i ' « Asseyez-vous là, m'a-t-il dit en montrant une chaise près de lui. char-
« gée de livres, et causons. » Il s'est mis à parler de l'île d'Elbe, de la
vie qu'il y avait menée, de quelques visites qu'il y avait reçues, etc., etc. Puis il m'a questionné sur notre existence à Paris à cette époque correspondante, sur la cour, sa physionomie. Et la conversation l'ayant amené à mentionner les gardes du corps : « Sire, dans votre suite, « parmi nous, se trouve un de leurs déserteurs. — Comment cela ? Ex- « pliquez. — Sire, parce qu'au moment de la restauration, undcscapi- « laines des gardes, pour qui j'ai beaucoup d'affection, et qui m'en avait « toujours témoigné, malgré la différence de nos opinions, m'offrit de « placer mon tils dans sa compagnie, me disant qu'il l'y traiterait >< comme le sien. Je lui objectai qu'il était trop jeune, que cela ferait « tort à ses études; et comme il m'assurait que non, je lui demandai la « permission d'y réfléchir. Quand j'en parlai ailleurs, on se récria sur « la bonne fortune que j'avais dédaignée ; c'était une grande faveur, me
• disait-on, parce qu'en très-peu de temps, et sans interrompre son « éducation, mon tils deviendrait susceptible d'un très-bel avancement. « Je fus donc témoigner au capitaine des gardes qu'il avait dû me trou-
• ver très-ridicule de ne pas m'ôtre montré plus reconnaissant, et il
« m'avoua qu'il s'était bien aperçu que je n'avais pas compris. Toute- i
■ fois, par une circonstance ou par une autre, Votre Majesté est reve- | « nue avant que mon fils eût eu l'honneur d'être présenté à son colo-
• nel : et comme à notre départ pour Sainte- Hélène j'ai été l'enlever « à son lycée, le voihï pleinement et dûment un déserteur. » L'Empereur en a beaucoup ri, et a terminé en disant : « Ce que c'est pourtant ; « que les révolutions! Quel croisement d'intérêts, de rapports, d'opi-
■ nions! Heureux encore quand elles ne dissolvent pas les familles, ou « qu'elles ne mettent pas aux prises les meilleurs amis! » Et de là il a pussé à me questionner sur ma famille, et a fini par me dire : « Mais j'ai <> vu, dans Alphonse de Bcauchamps, votre nom parmi les royalistes « qui, le 50 mars, provoquèrent à la royauté sur la place Kouis XV : je " vois bien que ce n'est pas vous ; je crois même que vous m'avez déjà « expliqué cela ; mais l'idée ne m'en est pas restée. — Sire, c'est un « cousin de mon nom. Cette citation megèna un peu dans le moment, « et je réclamai vainement dans les journaux ; ce qu'il y avait de plai- « sant, c'est que le cousin réclamait vivement de son côté pour qu'on « spécifiât bien que c'était lui. Je crois bien que la dénomination ainsi
générale était une bienveillance de l'auteur, que j'avais vu jadis chez
• moi, et qui voulait peut-être par là me ménager une occasion de me - faire valoir, si j'en avais l'envie. Du reste, je dois à ce cousin la justice
• de dire que, me trouvant, moi, près de Votre Majesté, je lui offris
DE 8 A I N T E - Il É L É N E . 181»
« maintes fois de demander la faveur de vouloir bien le placer dans votre « maison ou autrement, et il me refusa constamment. Je lui souhaite « aujourd'hui d'en trouver la récompense. »
l.e temps a été é|iouvonlal>le, ù ne pouvoir pas sortir de tout le jour.
Bourrade «le Ma|iul«!<j<i ; la |ilu|iar( calcultVs. <-h\. clc. - On niarcliaiule iiolrc laWloiii c.
Aujourd'hui, dans ma conversation du matin, je racontais à l'Empereur je ne sais plus quelles vexations, quels actes iniques qui, à son insu, révoltaient l'esprit public et le rendaient odieux, parce qu'ils s'exerçaient en son nom, et que beaucoup les croyaient de lui. « Mais " comment, disait-il, ne se trouvait-il personne parmi cette foule de
vous autres qui m'entouriez; comment parmi mes chambellans sur- •■ tout n'y avait-il pas quelqu'un de cœur et d'indépendance qui vint s'en « plaindre et m'en donner connaissance? j'en aurais fait justice. — Ah ! - Sire, nous n'avions garde, nul n'aurait osé. — Pourquoi? j'étais « donc bien terrible? — Sire, nous vous tenions pour tel. — J'entends, « l'on redoutait mes bourrades ; mais on savait aussi que j'écoutais « volontiers, que j'étais juste, et c'eût été au bienveillant à savoir mettre « en balance le prix de sa bonne action avec le danger de la bourrade. •< Et puis, mon cher, il était bien peu de ces bourrades qui ne tinssent « du calcul ; c'était souvent ma seule occasion de tàter un homme, de «■ prendre au vol ses nuances de caractère ; j'avais peu de moments à « donner aux informations, c'était une de mes épreuves. Par exemple, <« une fois ici, je vous ai poussé (allusion au mauvais moment éprouvé « le dimanche 2o noùHftlf»); eh bien, cela m'a suffi pour découvrir « que vous devez être entêté, négatif, très-susceptible, point dissimulé, » mais boudeur; et si je voulais (mè prenant par l'oreille) vous adres- « ser un madrigal, je dirais : la sensitive, mon cher. »
Dans une autre circonstance et sur le même sujet de ces bourrades calculées, il avait dit : « En brusquant tout d'abord mon homme, je sais « aussitôt , par la manière dont il répond, a quoi m'en tenir sur son " compte. J'obtiens à quel unisson est montée son âme ; car frappez un « bronze avec un gant, il ne rend aucun son, mais frappez-le d'un mnr- « teau, il retentit, etc., etc. » Et il a terminé en disant : « Et puis un » autre'molif, c'est que j'avais été dans l'obligation de me créer une
auréole de crainte; autrement, surgi, comme je l'avais fait, du milieu •« de la multitude, un grand nombre m'eussent rnanné dans la main ou
" frappé sur l'épaule*. Nous sommes forl enclins, de noire iialure, à In « familiarité, etc.
Le gouverneur a renouvelé ses tracasseries au sujet de noire nourriture ; il a recommencé d'ignobles détails sur quelques bouteilles de vin, quelques livres de viande. Il veut bien aller à présent de 8,000 livres sterling, qui sont fixées par le gouvernement, jusqu'à 12,000, qu'il prononce lui-même indispensables; mais il lient toujours à ce qu'on lui ' remette le surplus entre les mains, ou il menace de grands retranchements. // marchande notre existence. L'Empereur, quand on a voulu lui en rendre compte, a répondu qu'on fit ce qu'on voudrait ; mais que sur toute chose on ne lui en parlât pas, qu'on le laissât tranquille.
Conversation amlidiMitielIt . - lettre* .le madame île Malnleiinn et <te madame de SlrlguO.
Vro.lr«Ji 0
Le temps était presque aussi mauvais que la veille. L'Empereur, après sa toilette, a mené l'un de nous dans sa bibliothèque, où il s'est entretenu confidentiellement et longtemps sur des objets graves qui nous louchent vivement.
• Voilà plus d'un an, me disait-il, que nous sommes ici ; et nous en « sommes encore comme au premier jour sur certains objets ; j'avoue j « même qu'ils restent encore dans le vague de mon esprit et que je n'ai •• rien d'arrêté à cet égard dans ma pensée. Cela me ressemble peu ;
< mais aussi quel découragement ne doit pas être le mien ! Que de coups
* la fortune et les hommes ont amassés sur ma tète ! j'en suis atteint de « tous côtés et partout. La plaie m'en couvre tous les pores. Il n'est pas
« jusqu'à vous autres autour de moi, vous, mes fidèles et mes consola- l j « teurs, qui n'y soyez pour quelque chose. Vos jalousies, vos dissenti-
< ments m'attristent et me gênent. — Sire, lui ai-je répondu, ce point « devrait demeurer inaperçu de Vôtre Majesté, d'autant plus qu'au fond « il est sans réalité pour ce qui la concerne. Notre jalousie n'est plus
* dès lors que de l'émulation, et tous dissentiments cessent à l'exprès- i « sion de votre moindre désir. Nous ne vivons qu'en vous, nous agirons
<• toujours ainsi qu'il vous plaira. Vous êtes pour nous le Vieux de la « Montagne; aux crimes près, vous n'avez qu'à commander. —Eh bien, « a dit l'Empereur, je vais m'y mettre sérieusement, et chacun auru sa « tâche. - Alors il a dicté quelques notes, a gagné le jardin, où il a fait I quelques tours seul, et de là est rentré chez lui.
L'Empereur n'est sorti de sa chambre qu'au moment de diner. Il est revenu sur madame de Mainlenon , qui était sa lecture du moment.
HE SAINTE-HÉLÈNE. I9< i
j i Son style, sa grâce, la pureté de son langage, me ravissent, a-t-il dit ; i <> je me raccommode. Si je suis violemment heurté pur ce qui est mau- <• vais, j'ai une sensibilité exquise pour ce qui est bon. Je crois que je a préfère les lettres de madame de Maintenon à colles de madame de « Sévigné : elles disent plus de chose. Madame de Sévigné certainement « restera toujours le vrai type, elle a tant de charmes el de grâce ; mais { « quand on a beaucoup lu, il ne reste rien. Ce sont des unifs a la neige ] - dont on peut se rassasier sans charger son estomac. »
Plus tard, en parlant de grammaire, il a fait venir celle de Domai- j ron, qui avait été notre professeur a l'École militaire de Paris. Il la parcourait avec plaisir. « Ce .qu'est l'influence de la jeunesse, disait-il ; « je soupçonne bien qu'elle n'est pas la meilleure des grammaires, « mais elle n'en sera pas moins toujours pour moi celle qui aura « le plus d'attraits; je ne l'ouvrirai jamais sans éprouver un certain « charme, etc. •
Faute» tir» millilitre» jurIji» ; moyen» la 1*4» a l'An«lelerrr |>uur l'ao|HHtriiirnt ilr «ilrtto. etV —
L'Empereur n'est pas sorti de la journée. Le gouverneur a paru sur le terrain avec un groupe nombreux. Nous avons fui à son approche. Plusieurs bâtiments ont été signalés.
Appelé chez l'Empereur, je l'ai trouvé occupé d'un ouvrage sur l'état de l'Angleterre; ce point est devenu le sujet de la conversation. H a beaucoup parlé de l'énormité de sa dette, de la gaucherie de la paix qu'elle avait conclue, des divers moyens qui s'offraient à elle pour se tirer d'affaire, etc.
Napoléon a essentiellement l'instinct de l'ordre, le besoin de l'harmonie. J'ai connu quelqu'un qui, vivant dans les chiffres, confessait ne pouvoir entrer dans un salon sans y additionner irrésistiblement, tout aussitôt et de force, les personnes qu'il y apercevait ; a table, c'étaient les plats, les verres, etc., etc. Napoléon, dans une atmosphère plus noble, dans une région plus élevée, avait aussi son acte irrésistible ; c'était celui de mettre en marche le grand et de développer le beau. S'il s'occupait d'une ville, il suggérait aussitôt des améliorations, des embellissements, des monuments; s'il s'arrêtait sur une nation, il traitait a l'instant des voies de son illustration, de sa prospérité, de sa grandeur, de ses meilleures institutions, etc. C'est ce que vingt traits qui précèdent auront déjà présenté à l'intelligence, à la sagacité dechacun.
Or l'Empereur, par les journaux, les ouvrages ou notre situation, était constamment ramené par la forée des choses sur l'Angleterre. Il revenait donc souvent sur ee qu'elle avait dû faire, sur ce qui lui demeurait à entreprendre, sur ce qui pouvait lui procurer un avenir plus prospère, etc., etc. Je vais tâcher de recueillir ici quelque peu de ce que je lui ai entendu dire à cet égard en diverses occasions.
lin jour il disait : « Le système colonial que nous avons connu est « fini pour tous, pour l'Angleterre qui possède toutes les colonies, '• comme pour les autres puissances qui n'en possèdent plus aucune. « L'empire des mers aujourd'hui appartient à l'Angleterre sans disais- « sion. Pourquoi, dans une situation toute nouvelle, continueraii-elle « une marche routinière? Pourquoi ne créerait-elle pas des eombinai- « sons plus profitables? Il faut qu'elle imagine une espère d'émancipii- « tion de ses colonies; aussi bien beaucoup lui échapperont avec le
• temps, et c'est à elle à profiter du moment pour s'assurer des liens « nouveaux et des rapports plus avantageux. Pourquoi la plupart de ces
• colonies ne seraient-elles pas sollicitées à acheter leur émancipation « delà mère patrie, au prix d'une quotité de la dette générale, qui de- •< viendrait spécialement la sienne? La mère patrie s'allégerait de ses < charges, et n'en conserverait pas moins tous ses avantages. Kl le con- " serverait pour liens la foi des traités, les intérêts réciproques, la simi- » litude du langage, la force de l'habitude; elle se réserverait d'ailleurs,
• par forme de garantie, un seul point fortifié, une rade jnuir sesvais- <• seaux, à la façon des comptoirs d'Afrique. Que perdrait-elle? rien: <• et elle sauverait les embarras, les frais d'une administration qui ne « la font que trop souvent détester. Les ministres auraient, il est vrai, « quelques places de moins à donner; mais la nation recueillerait eer-
• tainement davantage, etc.
« Je ne doute pas, ajoutait-il, qu'avec une connaissance approfondie « delà matière, on n'obtint quelque résultat utile de ces idées brutes, <• quelque erronées qu'elles pussent être à leur premier jet. Il n'est pas « jusqu'il l'Inde même dont il ne fiH possible sans doute de tirer > quelque grand parti |uir quelques combinaisons nouvelles. Les Anglais » m'assurent ici que l'Angleterre n'en retire aucun bénéfice dans la ba- " lance de son commerce ; les frais emportent tout ou dépassent même encore : il ne reste donc que des gaspillages individuels et quelques | fortunes colossales ; mais ce sont autant d'aliments pour le patronage
• des ministres; et dès lors on se donnerait bien de garde d'y toucher. « Puis ces nahab», comme ils les appellent, en revenant en Angleterre,
« y sont autant de bonnes recrues pour la haute aristocratie. Peu im- « porte qu'ils présentent le scandale d'une fortune acquise par les ra- « pines et le brigandage ; peu importe qu'ils influent fortement sur la « morale publique, en animant chacun du désir des mômes richesses
• poursuivies à tout prix ; les ministres actuels n'y regardent pas de si « près : ce seront autant de votes pour eux, et plus ils seront pourris, ■ plus ils seront faciles h gouverner. Et avec les choses de la sorte, le « moyen d'attendre quelque réforme? Aussi, à la moindre proposition, « vous voyez quels cris! car l'aristocratie anglaise veut bien journelh> « ment gagner du terrain en avant; mais sitôt qu'on propose de la « faire rétrograder d'un atome, elle n'y entend plus, et l'explosion est « universelle. Si l'on touche aux plus minutieux détails, tout l'édifice « va crouler! s'écrie-t-elle. C'est tout simple. Qu'on veuille arracher « d'un vorace le morceau qu'il tient à la bouche , il le défendra en - héros, etc. »
Une autre fois l'Empereur disait : « Après vingt ans de guerre, après « tant de trésors prodigués, tant de secours fournis à la cause commune ;
* après un triomphe au-dessus de toute espérance, quelle paix pour- « tant a signée l'Angleterre ! Castlereagh a eu le continent h sa disposi- « tion; quel grand avantage, quelles justes indemnités a-t-il stipulés « pour son pays? il a fait la paix comme s'il eût été vaincu. Le miséra- « ble! je ne l'eusse guère plus maltraité si je fusse demeuré victorieux. « Ou bien encore, serait-ce qu'il s'estimait assez heureux de m'avoir ren- « versé?.... Dans ce cas, la haine m'a vengé. Deux forts sentiments ont « animé l'Angleterre durant notre lutte : son intérêt national et sa haine « contre ma personne. Au moment du triomphe, la violence de l'un lui
aurait-il fait oublier l'autre ?elle payerait cher ce moment de passion! » Et il développait son idée, parcourant les diverses combinaisons qui démontraient les fautes de lord Castlereagh et les nombreux avantnge's qu'il avait négligés. « Des milliers d'années s'écouleront, disait-il, avantqu'il « ne se présente une telle occasion pour le bien-être, la véritable gran- « deur de l'Angleterre. Est-ce donc de la part de lord Castlereagh igno- « rance ou corruption? Ce lord Castlereagh a distribué noblement, à « ce qu'il a cru, les dépouilles aux souverains du continent, et n'a rien « réservé pour son pays ; raaisn'a-t-il pas craintqu'on lui reprochât d'a- « voir été là bien plutôt leur commis que leur associé? 11 a fait don de « territoires immenses : la Russie, la Prusse, l'Autriche ont acquis des « millions de population. Où se trouve l'équivalent de l'Angleterre? elle « qui pourtant avait été l'Ame de ers succès, elle qui en avait payé tous
I » les frais : aussi recueille-t-ellc déjà le fruit de la reconnaissance du i « continent, et des bévues ou de la trahison de son négociateur. On « continue mon système continental ; on réprouve, on exclut les pro- « duits de ses manufactures : au lieu de cela, pourquoi n'avoir pas « bordé le continent de villes maritimes libres et indépendantes? celles, | « par exemple, deDantzick, Hambourg, Anvers, Dunkerque, Gènes et i « autres, qui fussent demeurées les entrepôts obligés de ses manufac- « tures, dont ils eussent inondé l'Europe en dépit de toutes les douanes « du monda. Elle en avait le droit et le besoin ; ses décisions eussent « été justes : et qui s'y fût opposé au moment de la libération ? Pour-
• quoi s'être créé un embarras, et, avec le temps, un ennemi naturel, « en unissant la Belgique à la Hollande, au lieu d'avoir ménagé deux « immenses ressources à son commerce, en les tenant séparées? La
• Hollande, qui n'a point de manufactures, était le dépôt naturel de « celles de l'Angleterre, et la Belgique, devenue colonie anglaise sous
• un prince anglais, eût été la route par laquelle on en eut constam- « ment inondé la France et l'Allemagne. Pourquoi n'a-t-on pas plié « l'Espagne et le Portugal à un traité de commerce à long terme, qui » eût repayé de tous les frais qu'on a faits pour leur délivrance, elqu'on « eût obtenu sans peine d'affranchir leurs colonies, dont, dans les deux « cas, on eût fait tout le négoce? Pourquoi n'a-t-on pas stipulé quelque « avantage dans la Baltique et vis-à-vis les États d'Italie? C'était là « comme autant de droits régaliens de la souveraineté des mers. Après « s'être battu longtemps pour en soutenir le droit, comment en négli- « ger les bénélices, quand elle se trouvait consacrée de fait? Est-ce « qu'en sanctionnant l'usurpation chez les autres, l'Angleterre eût pu « craindre qu'aucun osât se refuser à la sienne? Et qui l'eût pu? Je
i « m'attendais à quelque chose de la sorte. Peut-être le regrettent-ils « aujourd'hui qu'il est trop tard, car ils ne sauraient plus y revenir, ils « ont manqué le moment unique ! . . . Que de pourquoi encore j'aurais à j « multiplier!... Lord Castlereagh seul pouvait agir ainsi; il s'est fait « l'homme de la sainte-alliance : avec le temps, il sera maudit. Les ! » Laudcrdale, les Grenville, les Wellesley et autres, eussent traité bien i
i « différemment ; c'est qu'ils eussent été les hommes de leur pays, etc. >» L'Empereur disait encore une autre fois : « l,n dette est le ver rongeur « de l'Angleterre; c'est la chaîne de tous ses embarras, car c'est elle
; « qui force à l'énormité des taxes. Celles-ci font hausser le prix des » denrées; de là la misère du peuple, le haut prix du travail et celui - des objets manufacturés, qui ne se présentent plus avec le même
DE SAISTL-1IÉLÈISE. 493
« avantage sur les marchés de l'Europe. L'Angleterre doit donc eom- " battre à tout prix ce monstre dévorant ; il lui faut l'attaquer par tous « les bouts ù la fois, l'assommer pnr le négatif et le positif réunis, « c'est-à-dire par la réduction de ses dépenses et l'accroissement de ses « capitaux.
« Ne peut-elle pas réduire l'intérêt de sa dette, les hauts salaires, les j « sinécures, les dépenses de l'armée, renoncer ù celle-ci pour s'en tenir ' « à sa marine ? euûn beaucoup d'autres choses encore que j'ignore et
• ne saurais fouiller? Quanta l'accroissement de ses capitaux, ne peut-
• elle s'enrichir de tous les biens ecclésiastiques, qui sont immenses, j « qu'elle acquerrait par une salutaire réforme, et a l'extinction des titu-
•» laires, ce qui ne blesserait personne? Mais qu'on prononce un mot : I • de la sorte, et toute l'aristocratie sera sous les armes et en campagne, « et elle l'emportera ; car, en Angleterre, c'est elle qui gouverne, et o c'est pour elle qu'on gouverne. Elle recourra à son adage habituel : si » l'on touche le moindrement aux fondements antiques, le tout va s'é- « crouler ; ce que la masse répète benoîtement, et toute réforme s'ar-
il 1 1 I
« rète, et tous abus demeurent, croissent, pullulent.
• 11 est vrai de dire qu'en dépit d'une composition de détails odieux, i surannés, ignobles, la constitution anglaise présente cependant le sini j • gulier phénomène d'un heureux et beau résultat, et c'est ce résultat « et tous ces bienfaits qui attachent la multitude craintive de les per- « dre. Mais est-ce bien la nature condamnable des détails qui procure « le résultat? Non, elle le ternit au contraire, et il resplendirait bien « davantage si la grande et belle machine se désencombrait de ses vices j I « parasites, etc., etc.
« Mais voyez après tout, continuait l'Empereur, où peut conduire I « pourtant le système des emprunts et combien il est dangereux ; aussi « n'y ai-je jamais voulu entendre chez nous, où les avis étaient partagés. ! «J'y suis demeuré constamment et opiniâtrement opposé.
« On a dit dans le temps que je ne faisais point d'emprunt faute de « crédit, parce que je n'eusse point trouvé de prêteurs; c'était faux. « Ce serait bien peu connaître les hommes et l'agiotage que d'imaginer ! « qu'en présentant des chonces et l'apput du jeu, on n'eût pas toujours « trouvé à remplir ses emprunts ; seulement, c'est que celo n'entrait pas | « dans mon système, et j'avais cherché a le consacrer comme base fon- I « daraentale, en fixant par une loi spéciale le montant de la dette pu- j
« blique à ce que l'on avait généralement pensé devoir être utile à la j « prospérité générale, à 80,000,000 de rente pour ma France dans sa
i!>6 MÉMORIAL
« plus grande étendue, et après la réunion de la Hollande, qui elle seule
• l'avait accrue de 20,000,000. Cette somme était raisonnable et utile ; « toute autre plus forte devenait nuisible. Et qu'est-il arrivé de ce sys- « tème? Voyez quelles ressources j'ai laissées après moi! La France, « après tant de gigantesques efforts, après de si terribles désastres, ne « demeure- 1- elle pas la plus prospère? Ses finances ne sont-elles pas les « premières de l'Europe? A qui et à quoi le doit-on? J'étais si loin de « vouloir manger l'avenir, que j'avais la résolution de laisser un tré- « sor ; j'en avais même déjà un, et j'y puisais pour prêter à des maisons » de banque, à des fumilles embarrassées, à des personnes placées auprès "•de moi.
« Non -seulement j'eusse maintenu avec soin la caisse d'amortisse- « ment; mais je comptais encore avoir, avec le temps, des caisses d'ac- » tivité, dont les sommes croissantes eussent été consacrées aux travaux « et améliorations publics. Il y aurait eu la caisse d'activité de l'empire
• pour les travaux généraux, la caisse d'activité des départements pour « les travaux locaux, la caisse d'activité des communes pour les travaux
| - municipaux, etc. »
Enfiu, dans une autre occasion encore, l'Empereur disait gaiement : « L'Angleterre est réputée pour trafiquer de tout ; que ne se met-elle à
• vendre de la liberté? on la lui achèterait bien cher et sans lui faire « banqueroute, car la lilierté moderne est essentiellement morale et ne « trahit pas ses engagements. Par exemple, que ne lui payeraient pas «■ ces pauvres Espagnols pour se délivrer du joug sous lequel on vient •< de les rebater ? Je suis sur qu'on les y trouverait bien disposés, j'en
ai les preuves ; et c'est pourtant moi qui aurai créé ce sentiment : « encore ma bévue du moins aura-t-elle profité à quelqu'un. Quant aux «Italiens, j'y ai implanté des principes qu'on ne déracinera plus; ils « fermenteront toujours. Qu'aurait de mieux à faire l'Angleterre au- « jourd'hui que de donner la main à ces beaux mouvements de la régé- « nération moderne? Aussi bien faudra-t-il tôt ou tard qu'elle s'accom- » plisse. C'est en vain que les souverains et les vieilles aristocraties « multiplieraient leurs efforts pour s'y opposer; c'est la roche de Sisy-
- phe qu'ils tiennent élevée au-dessus de leurs tètes : mais quelques bras «se lasseront , et , au premier défaut , tout leur croulera dessus. Ne
- vaudrait-il pas mieux traitera l'amiable? c'était là mon grand projet. « Pourquoi l'Angleterre se refuserait-elle à en avoir la gloire et à en ro- « cueillir le profit ? Tout passe, en Angleterre comme ailleurs. Le ininis-
- 1ère Castlereagh passera, et celui qui lui succédera, héritier de tant
« de fautes, deviendra grand s'il veut seulement ne pas les continuer. «Tout son génie peut se borner uniquement à laisser faire, à obéir « aux vents qui soufflent; au rebours de Castlercagh, il n'a qu'à se « mettre à la tète des idées libérales au lieu de se liguer avec le pouvoir « absolu, et il recueillera les bénédictions universelles, et tous les torts « de l'Angleterre seront oubliés. Cet acte était à la portée de Fox ; Pitt « ne l'eût pas entrepris ; c'est que chez Fox le cœur échauffait le génie, <> au lieu que chez Pitt le génie desséchait le cœur. Mais j'entends un « grand nombre me demander comment moi, tout-puissant, je n'ai point « agi de la sorte? comment, parlant si bien, j'ai pu agir mal? Je ré- « ponds à ceux qui sont de si bonne foi que rien ici ne saurait se coin- » parer. L'Angleterre peut opérer sur un terrain dont les fondements " descendent aux entrailles de la terre; le mien ne reposait encore que « sur du sable. L'Angleterre règne sur des choses établies ; moi j'avais « la grande charge, l'immense difficulté de les établir. J'épurais une ré-
* volution en dépit des factions déçues. J'avais bien réuni en faisceaux « tout le bien épars qu'on devait en conserver; mais j étais obligé de « les couvrir de mes bras nerveux pour les sauver des attaques de tous : « et c'est dans celte attitude que je répète encore que véritablement la « chose publique, l'Étal, c'était moi.
« Le dehors en armes fondait sur nos principes, et c'est précisément « en leur nom que le dedans m'attaquait en sens opposé. Or, pour peu a que je me fusse relâché, on m'eût bientôt ramené au temps du Direc- « toire; j'eusse été l'objet et la France l'infaillible victime d'un contre- « brumaire. Nous sommes de notre nature si inquiets, si faiseurs, si » bavards!... Qu'il arrive vingt révolutions, et nous aurons aussitôt « vingt constitutions! C'est ce dont on s'occupe le plus, ce qu'on observe « le moins. Ah f que nous avons besoin de grandir dans cette belle et
• glorieuse route ! Nos grands hommes en ce genre se sont montrés si « petits ! Fasse le ciel que la jeunesse d'aujourd'hui profite de tant de « fautes, et qu'elle se montre aussi sage qu'elle sera ardente! ! ! etc. »
Aujourd'hui le gouverneur a commencé ses grandes réductions. H a fallu nous séparer de* huit domestiques anglais qu'on nous avait donnés. C'était pour eux une vive douleur, et c'est pour nous un sentiment doux de voir que tous ceux qui nous approchent s'attachent à nous et nous regrettent. Nous manquons réellement du nécessaire journalier ; pour y pourvoir, l'Empereur va faire vendre son argenterie; c'est sa seule ressource.
L'Empereur, ne pouvant s'endormir, m'a envoyé chercher vers
minuit. Le hasard ou l'instinct avait fait que je ne m'étais pas encore couché. Je suis resté à causer avec lui jusqu'à deux heures
cour de I Empereur. - Présentation de* femme», etc. - Sor l'âge des tourna. - HanMcrit
de l'Ile d'Elbe-
L'Empereur m'a fait demander d'assez bonne heure; il achevait sa toilette. Il n'avait point dormi de la nuit; il se trouvait fort fatigué. Le temps était devenu supportable; il a demandé son déjeuner sous la tente. Pendant qu'on le disposait, il a fait quelques tours de jardin, et est revenu sur lu conversation de la nuit dernière avec moi
Au déjeuner, il a fuit appeler madame de Monlholon, et de là nous sommes montés dans la calèche, dont l'Empereur n'avait pas fait usage depuis longtemps. Il y avait plusieurs jours qu'il avait à peine respiré l'air du dehors.
La conversation a été encore une fois sur la cour de l'Empereur aux Tuileries, la foule nombreuse qui la composait, l'adresse et l'esprit avec lesquels l'Empereur la passait en revue, etc. « C'est encore plus « difficile qu'on ne pense, disait-il, que de parler à une foule de per-
« sonnes, et de leur rien dire, que de connaître multitude de monde, « dont les neuf dixièmes vous sont inconnus, etc. »
Plus tard, il faisait observer combien, uprès tout, il était tout à la fois aisé et difficile de l'approcher, d'avoir affaire à lui, de s'en faire juger; combien il tenait à peu avec lui de faire sa fortune ou de la manquer. « A présent que je suis hors de la question, disait-il, que me « voilà simple particulier, que je réfléchis en philosophe sur ce temps • où j'avais à faire les œuvres de la Providence, sans néanmoins cesser « d'être homme, je vois combien réellement le hasard entrait dans les « destinées de ceux que je gouvernais ; combien la faveur, le crédit, « pouvaient être accidentels. L'intrigue est parfois si adroite, le mérite « si gauche, ces extrêmes se touchent de si près, que mon atmosphère, « avec lu meilleure volonté du monde, devait être encore une véritable « loterie. Et pouvais-je faire mieux ?Péchais-je par mes intentions, mes •< efforts? D'autres ont-ils mieux fait? C'est surtout par là qu'il faut ! « me juger. Le vice est donc dans la nature du poste, dans la force des « choses. »
De là on a parlé de la présentation des femmes à la cour, île leur embarras, de leurs secrètes dispositions, des v ues, des espérances de quelques-unes. Madame deMontholon a dévoilé le secret de certaines de sa connaissance ; d'où il résultait que si, dans divers salons de Paris, on se
DE SAINTE-nÉLÈN E. W
récriait 6ur la brutalité des manières de l'Empereur, la dureté de ses paroles, la laideur de sa personne, d'autres eœurs mieux disposés, mieux informés, et bien différemment affectés, vantaient ailleurs la douceur de sa voix, la grâce de ses manières, la finesse de son sourire, et surtout sa fameuse main, belle, disait-on, jusqu'au ridicule.
Ces petits avantages, observait-on, mêlés à beaucoup de puissance, à i beaucoup plus de gloire encore, pouvaient monter assez naturellement certaines tètes, créer certains romans. Aussi combien aux Tuileries aspiraient à plaire au maître ! combien cberchaient à faire partager un ; sentiment qu'on éprouvait peut-être réellement soi-même !
L'Empereur riait do nos observations et de nos conjectures ; et puis il ! convenait qu'à travers ces nuages d'affaires et d'encens, il avait cru î plus d'une fois s'en apercevoir. Les moins timides, ou les plus vivement ; j disposées, en avaient même parfois, disait-il, sollicité et obtenu des au- i diences. Nous en riions à notre tour, et disions que dans le temps elles avaient fourni matière à toute notre gaieté. Mais l'Empereur nous pro- l testait sérieusement que cela avait été tout à fait à tort. Déjà dans une conversation particulière, à Briars, dans nos soirées du clair de lune, l'Empereur m'avait dit de même, et avait détruit tous les bruits d'alors, hormis un seul.
Delà la conversation est tombée sur l'âge des femmes et leur répugnance à le laisser connaître. L'Empereur a été fort spirituel et trèspiquant. On a cité une femme qui a mieux aimé perdre un procès trèsconsidérable que d'avouer son âge. Il ne s'agissait que de produire son extrait baplistaire, et elle avait gagné; mais elle ne put jamais s'y déterminer.
On en a cité une autre qui aimait beaucoup un homme. Elle était convaincue qu'elle trouverait le bonheur en s'unissant avec lui, mais elle ne pouvait l'épouser qu'en montrant son acte de naissance ; elle aima mieux v renoncer.
Enfin l'Empereur lui-même a cité une grande dame qui, en se mariant, avait trompé son mari de cinq ou six ans au moins, en imaginant ' I de produire l'extrait baptistaire d'une sœur cadette morte depuis longtemps. • La pauvre Joséphine s exposait pourtant là à de grands incon- « vénients, disait l'Empereur, ce pouvait être réellement un cas de nul- « lité de mariage. » Ces paroles nous ont donné la clef de certaines dates qui, dans le temps, aux Tuileries, exerçaient notre malignité et nos rires, et que nous expliquions alors par la seule galanterie et l'extrême complaisance de l'almanach impérial.
Sur les quatre heures, il n pris fantaisie h l'Empereur de marcher un peu. Je n'étais pas avec lui. Il avait été, nous disait-il au retour, jusqu'au jardin de la compagnie, où il avait rencontré de très-belles j^.-; dames. <■ Mais je n'avais pas ma langue avec moi, ajouta-l-il en me mon- j « trant ; le vilain m'avait quitté, et rien n'a été plus fâcheux, car je n'a- i « vais jamais été mieux disposé, etc. >»
Cette petite promenade n'a pas réussi ù l'Empereur ; il en a rapporté j une grande douleur de dents.
I n vaisseau venu du Cap est reparti pour l'Europe. Des généraux anglais qui s'y trouvaient passagers n'ont pu arriver jusqu'à l'Empereur, malgré leurs sollicitations réitérées. C'était une nouvelle méchanceté du gouverneur. Ces passagers étaient des hommes de marque, leurs rapports pouvaient avoir du poids. Le gouverneur, contre toute vérité, leur a dit que l'intention de Napoléon était de ne plus recevoir personne.
L'Empereur nous avait analysé, il y a quelque temps, un projet de j dictée en quatorze chapitres ( voyez plus haut, 27 août ) qui m'avait ' vivement frappé par sa vérité, sa force, sa logique et sa dignité. J'y revenais souvent, depuis, quand je me trouvais seul avec lui ; il avait ri plus 1 d'une fois de ma ténacité sur ce point, laquelle, me disait-il, ne m'était pas usuelle. Aujourd'hui il m'a dit qu'il avait enfin fait quelque chose, bien que ce ne fût pas en quatorze chapitres ni sur le sujet promis, mais I qu'il faudrait m'en contenter ; et j'ai lu ce qu'il avait dicté, c'est certainement un morceau très-remarquable. Je ne pense pas que la révolution ail rien produit de plus serré, de plus fort sur la légalité des vingt-cinq dernières années en France, savoir : la république, le consulat et l'empire.
L'exposé des dix chapitres qui composent ce petit ouvrage, et le développement, peuvent être regardés comme un cadre parfait sur le sujet. La touche en est particulièrement simple et nerveuse ; leur ensemble compose une cinquantaine de pages.
J'ai compris que le fond de ses idées avait du être le manifeste de l'Empereur lors de son débarquement de l'ile d'Elbe. J'en vais transcrire littéralement ici, à peu de mots près, plusieurs chapitres qui serviront à en constater la source et l'authenticité.
CniPITBE PREMIER.
Dan» le «clzleme siècle , le pape , l'Espagne rt le* Seize veulent en vain élever sur le trône île France une quatrième dynastie.- Henri IV succède à Henri III sans Interrègne : il est vainqueur de la ligue j cr|>endant il ne peut régner qu'en se ralliant de lionne foi au parti de la majorité de la nation.
Henri IV fut proclamé roi à Saint-Cloud le jour même de la mort
DE S A 1NTE-IIÉLÈNE. 201
de Henri III : son autorité fut reconnue par toutes les églises protestantes j et par une partie de la noblesse catholique. La sainte Ligue, qui s'était formée contre Henri III en haine des protestants et de l'assassiuaf du duc de Guise, était maîtresse de Paris et commandait aux cinq sixièmes du royaume. Klle se rerusa à reconnaître Henri IV, mais ne proclama aucun autre maître. Son chef, le duc de Mayenne, exerça l'autorité sous le titre de lieutenant général du royaume. L'avènement de Henri IV ne changea rien uux formes adoptées par la Ligue pour exercer son pouvoir; chaque ville était gouvernée, comme dans des temps de troubles et de factions, par des autorités locales ou militaires. A aucune
i époque, même le lendemain de son entrée à Paris, Henri IV ne reconnut les actes de la Ligue, et jamais celle-ci n'en éleva la prétention. Au-
! cune loi, aucun règlement n'est émané d'elle. Le parlement de Paris se divisa en deux partis : l'un tint pour les ligueurs et siégea à Paris; l'autre, pour Henri IV, se réunit à Tours. Mais les parlements n'enre-
i gistrèrent, ne firent que des actes judiciaires. I,es provinces conservèrent leur organisation, leurs privilèges; elles restèrent intactes, gouvernées par leurs coutumes. Nous avons dit que la Ligue n'avait proclamé aucun autre maître ; cependunt elle reconnut un moment |K>ur roi le cardinal de Bourbon, oncle de Henri; mais ce cardinal ne consentit point à seconder les projets des ennemis de sa maison. Henri, d'ailleurs, s'était saisi de sa personne : aucun acte n'émane de lui, et la Ligue continua
i à être gouvernée pur l'uutorité du duc de Mayenne, lieutenant général. Il n'y eut donc aucun interrègne entre Henri III et Henri IV. Plusieurs partis divisaient la Ligue : la Sorbonne avait décidé que les droits de naissance ne pouvaient conférer aucun droit à la couronne à un prince ennemi de l'Église ; Rome avait déclaré que Henri IV, étant relaps, avait perdu ses droits pour toujours; qu'il ne pourrait les re-
! couvrer, même quand il rentrerait dans le giron de l'Église. Henri IV,
j mi de Navarre, était né dans la religion réformée ; au moment de la
| Saint-Barthélemi, il fut contraint d'épouser Marguerite de Valois et d'abjurer la réforme; mais aussitôt qu'il put s'éloigner delà cour et qu'il se trouva au milieu des religionnaires, sur la rive gauche de la Loire, il déclara que son abjuration avait été forcée, et rentra dans la communion protestante. Cette démarche le faisait caractériser relaps
i endurci ; mais la majorité de la Ligue, tout ce qui avait des sentiments modérés, se rangea à l'opinion qu'il fallait sommer Henri de rentrer dans
i le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine, et le reconnaître
I pour maître aussitôt qu'il aurait abjuré et reçu l'absolution des évèques.
Les ligueurs convoquèrent les états généraux du royaume à Paris; les ambassadeurs d'Espagne y démasquèrent les projets de leur maître; ils sollicitèrent les états d'élever sur le trône de France une quatrième dynastie; puisque Henri et Condé, déclarés relaps, avaient perdu tous leurs droits à la couronne, la ligne masculine des Capcts était éteinte. Ils réclamaient donc les droits de l'infante d'Espagne , tille de la sœur de Heuri II, roi de France, et la première dans la ligne féminine; et si la nation croyait être rentrée dans ses droits par l'extinction de la ligne masculine et pouvoir dis|toser du trône, ils insistaient encore pour que le choix tombât sur l'infante : on ne pouvait trouver une personne d'une plus grande maison, et la France devait de la considération aux efforts que Philippe II faisait pour soutenir la cause de la Ligue. Des troupes espagnoles étaient à Paris sous les ordres du duc de Mayenne ; l'infante épouserait un priuce français ; ils désignèrent même le duc de (iuise, tils de celui qui avait été assassiné à Blois. Lue armée de cinquante mille Espagnols serait entretenue à Paris par la cour de Madrid/ qui prodiguerait ses trésors et sa toute-puissance |>our assurer le triomphe deeellequatrième dynastie. Les Seize appuyèrent ces propositions, sanctionnées par la cour de Home et soutenues de tous les efforts du légat. Tout fut vain : l'esprit uutional s'indigna de voir une nation étrangère disposer du trône de France : la partie du parlement qui siégeait à Paris fit, les chambres assemblées, des remontrances au lieutenant général du royaume, duc de Mayenne, pour qu'il eût à veiller au maintien des lois fondamentales de la monarchie, et spécialement de la loi salique. Si les efforts de la faction d'Espagne l'eussent emporté, que les états généraux eussent déclaré les descendants de Hugues Capct déchus du trône, et eussent élevé une quatrième dynastie; si celle-ci eut chassé Henri du royaume et eût été acceptée par la nation, sanctionnée par la religion, reconnue par les < puissances de l'Europe, les droits de la troisième dynastie eussent été éteints.
Henri vainquit la Ligue a Arques et dans les plaines d'Ivry ; il assiégea Paris. Oj>endant il reconnut l'impossibilité de régner en France sans se ranger du parti de la nation. Il avait été vainqueur avec son armée toute française; s'il avalisons ses ordres un petit corps d'Anglais, les ligueurs en avaient un plus considérable d'Espagnols et d'Italiens ainsi, dans les deux partis, le combat avait été de Français contre Français, les étrangers n'y étaient qu'auxiliaires; l'honneur et l'indépendance nationale n'étaient point compromis, de quelque côté que se lixàt la victoire. Yen- ■ Irr saint-gri.>! Paris vnul him une mr**e ! fut le langage dont Henri se
DE SAINTE-HÉI.ËNI .
servit [tour sonder l'opinion dos Huguenots ; et lorsqu'il réunit nu conseil de Reauvais les principaux des religionnaircs |H»ur délibérer sur le parti à prendre, la majorité, et surtout les meilleures tètes, conseillèrent au roi d'abjurer et de rentrer dans le parti de la nation. Henri abjura à Saint-Denis , il reçut l'alrtolution des évéques; la capitale lui ouvrit ses portes, et son autorité fut reconnue de tout le royaume. Henri se rallia de bonne foi au parti national; presque tous les emplois lurent occupés par les ligueurs. I^es religionnaircs, ceux qui l'avaient constamment servi, et auxquels il devait ses victoires, firent entendre souvent leurs | plaintes ; ils le taxèrent d'ingratitude ; cependant , malgré tous ces mé- I nagements, la nation fut longtemps en défiance des intentions secrètes de Henri. La caque sent toujours le hareng , disait-on.
rrptlbll<|U*- <-oiiM<T«-f |>ji la volonté du |M-uple. par U religion, par U »i<loir.p| par Ionien Iw piituanci* »lo l'Europe.
Hugues Capet monta sur le trône par le choix du parlement, composé des seigneurs et des évèques, ce qui formait alors la nation. La monarchie française n'a jamais été absolue ; l'intervention des étals généraux a toujours été nécessaire pour les principaux actes de la législation et pour octroyer de nouvelles impositions. Depuis, les parlements, se prétendant les états généraux au petit pied, secondés par la cour, usurpèrent les droits de la nation. En 1 788 , les parlements furent les premiers à le reconnaître; Louis XVI convoqua en 1780 les états généraux, et la nation rentra dans l'exercice d'une portion de la souveraineté. L'Assemblée constituante donna à l'État une nouvelle constitution, qui fut sanctionnée de l'opinion de toute la France; Louis XVI l'accepta et
i jura de la maintenir : l'Assemblée législative suspendit le roi : la Convention, formée des députés de toutes les assemblées primaires du royaume,
! et revêtue de pouvoirs spéciaux, déclara la monarchie abolie et créa la république. Tout ce qui tenait au parti royal quitta la France et appela le secours des armées étrangères. L'Autriche et la Prusse signèrent la convention de Pilnitz. Des armées autrichiennes et prussiennes, ayant avec elles l'armée des princes , commencèrent la guerre de la première coalition pour soumettre le peuple français. I,a nation tout entière courut aux armes : l'Autriche et la Prusse furent vaincues. Depuis, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie formèrent la deuxième coalition : cette
r.UANIRE II
MKM om Al.
coalition fut détruite comme l'avnit été la première. Toutes les puissances reconnurent la république :
1° \jn république de Gènes, par une ambassade extraordinaire, le j I i 15 juin 1702.
2° La Porte, par la déclaration du 27 mars I79ô.
5° La Toscane, par le traité du 9 février 179.'».
4° La Hollande, par le traité du 16 mai 17!K».
;V> La république de Venise, par une ambassade extraordinaire, le ! 30 décembre 179.*i.
0* Le roi de Prusse, par le traité signé à Baie, le 5 avril 179.'». 1° Le roi d'Espagne, par le traité signé à Baie, le 22 juillet 1795. 8° Hesse-Cassel, par le traité du 28 juillet 179."». 9° La Suisse, parle traité du 19 août 179;». 10° Le Danemark, par la déclaration du 18 août 179.'». 1 1° La Suède, par l'ambassade du 2." avril 1790. 12° La Sardaigne, par le traité de Paris, 28 avril 179G. 1.1° L'Amérique, par son ambassade extraordinaire du 50 décem- I bre!790.
14° Naples, par le traité du 10 octobre 1790. V»° Parme, par le traité du S novembre 1790. 10° Wurtemberg, parle traité du 7 août 1796. 17° Bade, par le traité du 22 août 17ÎM». 18° La Bavière, par le traité du 24 juillet 1797. 19° Le Portugal, par le traité du 19 août 1797. 20° Le pape, par le traité signé à Tolentino le 19 février 1797. i 21° L'empereur d'Allemagne, par le traité de Campo-Formio du
7 octobre 1797.
22° L'empereur de Bussie, par le traité du 8 octobre 1801 . 25° Enfin le roi d'Aneleterre , par le traité signé à Amiens le 27 mars 1802.
IV gouvernement de la république envoya et reçut des ambassadeurs I de toutes les puissances; le pavillon tricolore fut reconnu sur toutes les mers et dans tout l'univers. C'était comme souverain temporel que le pape avait traité à Tolentino avec la république ; mais comme chef de la religion catholique, apostolique et romaine, il la reconnut et traita avec elle par le concordat signé à Paris le 18 avril 1802. La plupart des évèques qui avaient suivi le parti royal dans l'étranger se soumirent : ceux qui voulurent lui rester fidèles perdirent leurs sièges. La république, sanctionnée par l'universalité des citoyens, victorieuse par ses armées,
DE S A I N T E - I! É I. fi N I,. 205
reconnue par tous les rois, par toutes les puissances de l'univers, le fut également par toutes les religions, et notamment par l'Église catholique, apostolique et romaine.
Non-seulement toutes les puissances du monde reconnurent la république après la mort de Louis XVI, mais même aucune ne reconnut jamais de successeur à ce prince. 1/» procès de la troisième dynastie était donc terminé en 1800, tout comme ceux de la première et de la seconde. | Les titres et les droits des Mérovingiens furent éteints par les titres et les droits des Carlovingiens ; les titres et les droits des Carlovingiens j furent éteints par les titres et les droits des Capétiens, tout comme les J titres et les droits des Capétiens furent éteints par les titres et les droits de la république. Tout gouvernement légitime éteint les droits et la légitimité des gouvernements qui l'ont précédé. La république a donc été un gouvernement de fait et de droit, légitimé par la volonté de la nation, sanctionné par l'Église et par l'adhésion de l'univers.
CBAPITBt m
\* révolution a fait de la Fraïu-c une nonTolle nation : elle a affranchi les «anlow «le la conquête «Je* Kran. *; elle .1 rrté «le nouveaux intérêt-» et uti nouvel onlir «le cho*«* . ronfornii* an Mon «lu peuple, a «•» ilroils, a la justice, aux luinter» «lu *i*cle.
La révolution française n'a pas été produite par le choc des deux j ] familles se disputant le trône; elle a été un mouvement général de la | masse de la nation contre les privilégiés. La noblesse française, comme celle de toute l'Europe , date de l'incursion des barbares qui se partagèrent l'empire romain. En France, les nobles représentaient les Francs et les Bourguignons; le reste de la nation, les Gaulois. Le règne féodal qui s'introduisit établit le principe que toute terre avait un seigneur. Tous les droits politiques furent exercés par les prêtres et les nobles, les j paysans furent esclaves, partie attachés à la glèbe. I^a marche de la civilisation et des lumières affranchit le peuple. Ce nouvel état de choses Ht prospérer l'industrie et le commerce ; la majeure partie des terres, des richesses et des lumières était le partage du peuple dans le dix-huitième siècle. Les nobles cependant étaient encore une classe privilégiée : ils conservaient la haute et la moyenne justice, avaient des droits féodaux ; sous un grand nombre de dénominations et de formes diverses, jouis- j saient du privilège de ne supporter aucune des charges de la société, de , posséder exclusivement les emplois les plus honorables. Tous ces abus excitaient les réclamations des citoyens. La révolution eut pour but principal de détruire tous les privilèges ; d'abolir les justices seigneuriales ,
la justice étant un inséparable attribut de l'autorité souveraine; de supprimer les droits féodaux comme un reste de l'ancien esclavage du peuple; de soumettre également tous les citoyens et toutes les propriétés, sans distinction, aux charités de l'Ktat. Fnfin elle proclama l'égalité des droits. Tous les citoyens purent parvenir à tous les emplois, selon leurs talents cl les chances de la fortune. Le royaume était composé de provinces qui avaient été réunies à la couronne plus ou moins lard : elles n'avaient entre elles aucunes limites naturelles; elles étaient différem-
ment divisées, inégales en étendue et en population : elles avaient un j grand nombre de coutumes ou lois particulières pour le civil comme pour le criminel, étaient plus ou moins privilégiées, très-inégalement imposées, soit par la quotité, soit par la nature des impositions, ce qui obligeait à les isoler les unes des autres par des lignes de douane. La France n'était pas un Liai ; e'était la réunion de plusieurs Ktats placés à côté les uns des autres sans amagulme. Les événements des siècles passés, le hasard, avaient déterminé le tout. La révolution, guidée par le principe de l'égalité, soit entre les citoyens, soit entre les diverses parties du territoire, détruisit toutes ces petites nations, et en forma une nouvelle : il n'y eut plus de Bretagne, de Normandie, de Bourgogne, de Champagne, de Provence, de Lorraine, etc. ; il y eut une France. Une division de territoire homogène, prescrite par les circonstances locales, confondit les limites de toutes les provinces : même organisation judiciaire, même organisation administrative, mêmes lois civiles, mêmes lois criminelles, même organisation d'impositions : le rêve des gens de bien de tous les siècles se trouva réalisé. L'opposition que la cour, le clergé, la noblesse mirent à la marche de la révolution, et la guerre des puissances étrangères, amenèrent la loi de l'émigration, le séquestre des i biens des émisirés, que, par la suite, on dut vendre pour subvenir aux besoins de la guerre. Lue grande partie de la noblesse française se rangea sous la bannière des princes de la maison de Bourbon, et forma une armée qui marcha à côté des armées autrichiennes, prussiennes et anglaises;des gentilshommes, élevés dans l'aisance, servirent comme simples soldats : la fatigue et le feu en tirent périr un grand nombre ; beaucoup périrent de misère dans l'étranger : la guerre de la Vendée, celle de la chouannerie, les tribunaux révolutionnaires, en moissonnèrent des milliers. Les trois quarts de la noblesse française furent ainsi détruits : toutes les places civiles, judiciaires ou militaires, furent occupées par des citoyens sortis du sein du peuple. Le bouleversement que produisirent dans les |>ersonnes et les propriétés les événements de la révolution
fut aussi grand que celui qui avait été opéré par les principes mêmes de cette révolution : il veut une nouvelle Église; les diocèses de Vienne, de Narbonne, de Fréjus, de Sisteron, de Heims, furent remplacés par soixante nouveaux diocèses dont le territoire fut circonscrit dans le nouveau concordat par de nouvelles bulles appropriées ù l'état actuel du territoire. I^i suppression des ordres religieux, la vente des couvents et de i toutes les propriétés du clergé furent sanctionnées; celui-ci fut pensionné par l'Ktat. Tout ce qui était le résultat des événements qui s'étaient succédé depuis Clovis cessa d'être. Tous ces changements étaient si avantageux au peuple, qu'ils s'opérèivnt avec la [dus grande facilité, et qu'en 1800 il ne restait plus aucun souvenir ui des anciens privilèges des provinces, ni de leurs anciens souverains, ni desanciens parlements et bailliages, ni des anciens diocèses; et pour remontera l'origine de tout ce qui existait, il suffisait d'aller rechercher la loi nouvelle qui l'avait établi. La moitié du territoire avait changé de propriétaires; les paysans et les bourgeois s'en étaient enrichis. Les progrès de l'agriculture, des ! manufactures et de l'industrie, surpassèrent toutes nos espérances. La [ France présenta le spectacle de plus de trente millions d'habitants cir- ' conscrits dans des limites naturelles, ne composant qu'une seule classe de citoyens gouvernés par une seule loi, un seul règlement, un seul ordre. Tous ces changements étaient conformes au bien de in notion, à ses droits, à la justice et aux lumières du siècle.
• f.HAPITKF. IV.
I.r |*uplo (mirais élevé le trône Impérial (huit consolider loii» le» nouveau* intérêts, celle (|iialritnie dynaatie ne succède |>a* immédiatement a la tr»»i->i«vriK> . mais a la ré|>uldli|iie. Napoléon a été «acre par le pape, reconnu par le» pulsM lires de l'Europe Il a créé de» roi'. Il a mi marcher sous ses ordre* le» armée» de toute» le* pubMiice» du contlnejit.
Les cinq membres du Directoire se divisaient ; les ennemis de la république se glissaient dans les conseils et portaient au gouvernement des hommes ennemis des droits du peuple. Otte forme de gouvernement maintenait l'Ltat en fermentation, et les grands intérêts que les Français avaient conquis dans la révolution se trouvaient sans cesse compromis, line voix unanime sortit du fond des campagnes, du milieu des villes et du sein des camps, demanda qu'en conservant tous les principes de république, ou établit dans le gouvernement un système héréditaire qui mît les principes et les intérêts de la révolution à l'abri des factions et de l'influence de l'étranger. Le Premier Consul de la république, par la
2«H Mi: M OUI AL
constitution de l'an VIII, l'était pour dix aus; lu notion avait prolongé sa magistrature pour sa vie; elle l'éleva sur le trône, qu'elle rendit hé- I réditaire dans sa famille. Les principes de la souveraineté du peuple, de la liberté, de l'égalité, de la destruction du régime féodal, de l'i révocabilité des ventes des domaines nationaux, de l'indé|>endance des cul-
, les, se trouvaient consolidés. Le gouvernement de la France, sous cette quatrième dynastie, était fondé sur les mêmes principes que la république : ce fut une monarchie constitutionnelle et tempérée, il y avait autant de différence entre le gouvernement de la France sous celte qua-
1 Irième dynastie et la troisième, qu'entre celle-ci et la république. La quatrième dynastie succéda à la république, ou plutôt n'en fut qu'une modulation.
Aucun prince ne monta sur le trône avec des droits plus légitimes que Napoléon. Le trône fut déféré à Hugues Capet par quelques évèques et quelques nobles; le trône impérial fut donné à Napoléon parla volonté de tous les citoyens, constatée trois fois d'une manière solennelle. Le pape Pie VU, chef de la religion catholique, apostolique et romaine, religion de la majorité des Français, passa les Alpes pour oindre l'Empereur de ses propres mains, et environné de tous les évèques de la Frauce, de tous les cardinaux de l'Église romaine et des députés de tous les cantons de l'empire. Les rois s'empressèrent de le reconnaître : tous virent avec plaisir cette modification faite à la république, qui mettait la France en harmonie avec le reste de 1'Kurope, consolidait le bonheur et l'état de celte grande nation. Les ambassadeurs des empereurs d'Autriche et de Hussie, ceux de Prusse, d'Espagne et de Portugal, de Turquie, d'Amérique, enfin de toutes les puissances, vinrent complimenter l'Empereur. L'Angleterre seule n'envoya personne, ayant violé le trailé d'Amiens, et s'élant mise de nouveau en guerre avec la France; mais ellemême approuva ces changements. Lord Whitworth , dans les négociations secrètes qui eurent lieu par l'intermédiaire du comte Mnlouet, et précédèrent la rupture de la paix d'Amiens, proposa, de la part de son gouvernement, de reconnaître Napoléon comme roi de France, s'il voulait accéder à la cession de Malte. Le Premier Consul répondit que si jamais le bien de la France devait exiger qu'il montât au trône, ce ne serait que par la libre et seule volonté du peuple français. Lorsque depuis lord Luuderdale se rendit à Paris en 1H0G |K>ur négocier la paix entre le roi d'Angleterre et l'Empereur, il échangea ses pouvoirs, comme le prouve le protocole des négociations, et négocia avec le plénipotentiaire de l'Empereur. La mort de Fox lit échouer les négociations de lord Lau-
derdale. Le ministère anglais Tut maître d'empêcher la campagne de Prusse* et de prévenir la bataille d'Iéna. Lorsque, depuis, les alliés présentèrent à Chaumont, en 1814, un ultimatum, lord Castlereagh, en signant cet ultimatum, reconnut de nouveau l'existence de l'empire dons la personne et la famille de Napoléon ; et si celui-ci n'accepta pas les propositions du congres de Chalillon, c'est qu'il crut n'être pas le maître de céder une partie de l'empire dont il avait juré à son couronnement de maintenir l'intégrité.
Les électeurs de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe, furent créés rois par l'Empereur.
Les armées saxonnes, bavaroises, wurtembergeoises, badoises, hessoises, combattirent avec les armées françaises. I,es armées russes et françaises combatlirenfcnsemblc, dans la guerrede 1809 contre l'Autriche. Depuis, l'empereur d'Autriche conclut à Paris, en 1812, une alliance avec Napoléon , et le prince de Schwartzeml>erg commanda sous ses ordres le contingent autrichien dans la campngnedc Russie, où il acquit le grade de feld-maréchal , sur la demande de la France. Un traité semblable d'alliance fut conclu à Berlin, et l'armée prussienne fit cette même campagne de Russie avec l'armée française.
Les plaies que la révolution a faites, l'Empereur les a cicatrisées : tous les émigrés rentrèrent , et celte liste de proscription fut anéantie. Ce prince eut la gloire la plus douce, celle de rappeler ainsi dans leur I>a trie et de réorganiser plus de vingt mille familles : leurs biens non vendus leur furent rendus; et, passant entièrement l'éponge sur le passé, les individus de toutes les classes, quelle qu'eut été leur conduite, furent également appelés à tous les emplois. Ix>s familles qui devaient leur illustration aux services qu'elles avaient rendus aux Bout-lions, celles qui leur avaient été les plus dévouées occupèrent des places à la cour, dans l'administration et dans l'armée. On avait oublié toutes les dénominations; il n'y avait plus d'aristocrates, de jacobins, et l'établis-
' Proliant que tord l.audcrdalc était a rarl» et négociait avec le» plénipotentiaire* de rEitqiereur, la Prusse coorut atn arme» et prit nue attitude hostile. Lonl Laudcnlalc paraissait ne. |<oifit approuicr rrtlc conduite, et croire la lutte fort inégale. Instruit que l'Empereur se préparait a se mettre a la télé «le l'armée. Il demanda si l'Empereur consentirait a retarder son dé|«art et a s arranger arec la Prusse , si l\\n|deterre acceptait la baacdc la négociation, cet-adlre I >« puMeib de part ctd antre. en y comprenant le Hanovre. U discussion était aur le Hanovre, que I* Angleterre voulait recouvrer Indépendamment de cette base. Par la réponse du cabinet de Saint-James , lonl Laudcrdale fut rappelé : l'Empereur partit et la bataille d'Iéna eut Heu; Fox était mort alors. Mous avons été , a cette époque , témoin» oculaires de* regrets et de la répugnance qu'avait le liio- | narqne français pour la (ruerre de Prusse; il était disposé à laisser à cette puissance le Hanovre, et a reconnaître une confédération du nord de l'Allemagne. Il sentait que la Prusse n'ayant jamais été ni battue ni humiliée par la France , étant tout entière, n'avait aucun intérêt contraire anx siens, mais .«l'une fols vaincue , il faudrait la •tétruirc.
sèment de la Légion d'honneur, qui fol la récompense des services militnin s, civils et judiciaires, réunit à côté l'un de l'antre le soldat, le
savant, l'artiste, le prélat et le magistrat; c'était comme (e signe de réunion de tous les états, de tous les partis.
f.HAPI IRE r.
l.r miir •!<• la ilyrtaMii- ini|>érult- ml meV aviv n-lui île toute» le* mai m m- «MiTeraine» de l'Knropr , relie» de Humie . «le l'ruvsc , (l'Angleterre , il'Ailtriclic
La maison impériale de France contracta des alliances avec toutes les familles souveraines de l'Europe. Le prince Eugène Napoléon, filsadoptif de l'Empereur, épousa la fille aînée du roi de Bavière, une des princesses les plus distinguées de son temps par sa beauté et par ses qualités morales. Celte alliance, contractée à Munich le 14 janvier 1806, remplit de bonheur la nation bavaroise. ïa prince héréditaire de Bade, beau-frère de l'empereur de Hussie, demanda en mariage la princesse Stéphanie, lille adoptive de l'empereur Napoléon ; ce mariage se célébra à Paris, le 7 avril 1806. Le prince Jérôme Napoléon a épousé, le 22 août 1807, la fille atnée du roi de Wurtemberg, cousine germaine de l'empereur de Russie, du roi d'Angleterre et du roi de Prusse. D'autres alliances de
DE S4INTK-IIÉLÈJE.
cette nn tu iv furent contractées avec des princes souverains d'Allemagne, de la maison d'Hohenzollern. Ces mariages sont heureux; de tous sont nés des princes et princesses qui en transmettront le souvenir aux générations futures
Lorsque les intérêts de la France et de l'empire portèrent l'Empereur i j et l'impératrice Joséphine à rompre les liens qui leur étaient également chers, les plus grands souverains de l'Europe briguèrent l'alliance de Napoléon : sans des difficultés religieuses, et les relards occasionnés par j la dislance, il est probable qu'une princesse de Russie aurait occupé le trône de France. L'archiduchesse Muric-Ixmisc, mariée à l'empereur j Napoléon par procuration donnée au prince Charles, à Vienne , le H j | mars 1810, et à Paris le 2 avril suivant, monta sur le trône de Fi ance. Ce mariage combla de joie les peuples de la France et de l'Autriche. Aussitôt que l'empereur d'Autriche eut appris à Vienne qu'il était question du mariage de l'empereur Napoléon, il témoigna sa surprise qu'on ne pensât pas a sa maison. Il n'était question que d'une princesse de ; Russie ou de Saxe. L'empereur François s'en expliqua avec le comte de Narbonnc, gouverneur de Triesle, qui dans ce moment était à Vienne. Des instructions a ce sujet avaient été envoyées par le cabinet de Vienne au prince de Schwartzemberg, son ambassadeur à Paris. Un conseil privé fut convoqué aux Tuileries, en février 1810; le ministre des relations extérieures y communiqua les dépêches du duc de Vicence, ambassadeur en Russie : il en résultuit que l'empereur Alexandre était trèsdisposé à donner sa sœur, la grande-duchesse Anne, mais paraissait I attacher de l'importance à ce qu'il lui fût accordé le publie exVrcice «le son culte et une chapelle du rite gree. Les dépêches de Vienne firent connaître les insinuations et les désh^s de cette cour. Il y eut partage d'opinions : l'alliance de la Russie, celle de la Saxe, celle de l' Autriche, furent appuyées. Le vote de la majorité du conseil fut pour le choix j d'une archiduchesse d'Autriche. Comme le prince Eugène avait été le premier à ouvrir celle opinion , l'Empereur, Jcvanl la séance à deux heures du malin, l'autorisa h en faire l'ouverture au prince de Schwartzemberg : il autorisa en même temps le ministre des relations extérieures a signer, dans la journée, avec l'ambassadeur d'Autriche, les conventions du mariage; et pour lever toutes difficultés pour les détails, il l'autorisa à signer, mot pour mot, le même contrat que celui de Louis XVI et de l'archiduchesse Marie-An minette. Le prince Eugène vil dès le mulin le prince de Schwartzemberg; le contrat fut signé dans la journée : le courrier qui porta celle nouvelle à l'empereur d'Autriche le surprit
agréablement. Les circonstances particulières de lu signature du contrat de uiariage tirent penser à l'empereur Alexandre qu'il avait été joué par la cour des Tuileries ; qu'elle avait à la fois mené de front deux négociations. Il se trompait : la négociation avec Vienne commença et finit dans un jour'. Lu naissance d'aucun prince ne produisit plus d'ivresse dans une nation et plus d'cITet dans l'Europe, que la naissance du roi de Home : au premier coup de canon annonçant la déliv rance de l'impéra- i triée, tout Paris resta en suspens, duns les promenades, dans les rues, dans l'intérieur des maisons, dans les assemblées publiques. La population tout entière fut occupée à compter le nombre de coups de canon ; le vingt- deuxième excita l'ivresse générale : il était d'usage de tirer vingt-un coups de canon |m>ui- In naissance d'une princesse, et cent un pour celle d'un prince. Toutes les puissances de l'Europe s'empressèrent d'envoyer les plus grands seigneurs de leurs cours pour complimenter l'Empercur. L'eni|>ereur de Russie envoyu son ministre de l'intérieur; l'empereur d'Autriche, le comte Clary, l'un des grands ofiieiers de su couronne : il apporta au jeune roi le collier en diamants de tous les ordres de la monarcliie autrichienne. Le baptême du roi de Rome fut
1 Le bruit est assez généralement répandu que le mariage do l'archiduchesse Marie- Louise avec l'etu. perçu r Napoléon a été un de* article* secret* du traité de Vienne : cette opinion n'est pas fondée. Le
célébré en présence de tous les évèques et des députés de toutes les trées de l'empire et avec toute la pompe souveraine. L'empereur d'Autriche, parrain du jeune roi, se fit représenter par l'archiduc Ferdinand, son frère, grand-duc deWurtzbourg, aujourd'hui grand-duc de Toscane.
CUANTIIE VI
I.*s victoires de l.utzen et de Wurschen, les 2 et 22 mai 1813, avaient rétabli la réputation des armes françaises ; le roi de Saxe avait été ramené triomphant dons sa capitale ; l'ennemi avait été chassé de Hambourg; un des corps de la grande armée était aux portes de Berlin, et le quartier impérial était à Breslou. Les armées russes et prussiennes, découragées, n'avaient plus d'outre parti que de repasser la Vistule, quand l'Autriche, intervenant dans les affaires, conseilla a la France de signer une suspension d'armes. L'Empereur retourna à Dresde; celui d'Autriche quitta Vienne, et se rendit en Bohème ; celui dettussie et le roi de Prusse s'établirent à Schweidnitz. Les pourparlers commencèrent, le comte de Mettcrnich proposa le congrès de Prague : il fut accepté; ce n'était qu'un simulacre. La cour de Vienne avait déjà pris des engagements avec la Russie et la Prusse; elle allait se déclarer au mois de mai, quand les succès inattendus de l'armée française l'obligèrent à marcher avec plus de prudence. Quelques efforts qu'elle eût faits, son armée était encore peu nombreuse, mal organisée et peu en état d'entrer en campagne. Le comte de Metternich demanda les provinces illyriennes, la moitié du royaume d'Italie, c'est-à-dire, Venise jusqu'au Mîncio, lu Pologne, et la renonciation de l'Empereur au protectorat de l'Allemagne et aux déparlements de la Subdivision militaire.
traité de Vienne est du 11 octobre tWj, et te contrat dr mariage a ét igné à Part», le 7 février ••10.
Tous le» UhIiyMus qui ont assisté au conseil privé du t" février peuvent aftinuer que lescircowiUiHt» du mariage sont telles qu'elles sont rapportées ci-dessus; qu'il n'était nullement question «le l'alliance de la maison d'Autriche avant la lechire de» dé|iéclics du comte de Narbonne , et une le mariage avec l'arcbidnoheMC Marie-Louise fut |>ro(iose , discuté el décide dan» le conseil et signé dan* le» viugt-qualre
Les membre* du conseil étsi.-nt i l'Empereur, les grand* dignitaires île l'empire , le» grauds officier* de la couronne, loi» le* ministres, le préaident du Sénat, celui du corn* législatif et les ministre* d'Étal, présidents des sectloo» du Conseil d'Etat t total , vingt-cinq.
'Je n'ai pas voulu supprimer ce résumé de la campagne de Saxe, bien que le même sujet se trouvât deji traité, Si qtMlqoefruns le considèrent comme une répétition . d'autres le trouveront une rompa raison , une vérification ; car l'uu des récit» provient des document* jubilés en Europe, tandis que l'autre a
été «" '
Ces conditions excessives n'étaient mises en avant que pour être refu- | sées. Le duc de Vincence se rendit au congrès de Prague. Le choix du plénipotentiaire russe, le baron d'Anstetlen, fit entrevoir que ce n'était point la paix que voulait la Russie, mais donner le temps à l'Autriche de terminer ses préparatifs militaires. Eu effet, le mauvais augure qu'on avait tiré du choix de ce négociateur se confirma ; il ne voulut entrer dans aucune conférence; l'Autriche, qui s'était prétendue médiatrice, déclara son adhésion à la coalition, quand son armée fut prête, sans même avoir exigé l'ouverture d une seule séance ou rédigé un seul protocole. Ce système de mauvaise foi et de contradictions perpétuelles entre les actions, les paroles et les actes publics, fut constamment suivi par la cour de Vienne à celte époque. La guerre recommença, Ln victoire éclatante remportée par l'Empereur à Dresde, le 27 août 1813, sur l'armée commandée par les trois souverains, fut aussitôt suivie par les désastres que les manœuvres de Macdouald en Silésie firent éprouver à son armée, et par la perte de Vandammc en Bohème. Cependant la supériorité restait encore du côté de l'armée française, qui s'appuyait aux places de Torgau, Witlemberg et Magdebourg. Le Danemark avait conclu un traité d'alliance offensive et défensive, et son contingent augmentait l'armée de Hambourg. En octobre, l'Empereur quittait Dresde pour se porter sur Magdebourg par la rive gauche de l'Elbe, afin de tromper l'ennemi. Son projet était de repasser l'Elbe h Witlemberg, et de marcher sur Berlin. Plusieurs corps de l'année étaient déjà arrivés à Witlemberg, et les ponts de l'ennemi, à Dessau, avaient été détruits, lorsqu'une lettre du roi de Wurtemberg annonça que le roi de Bavière avait subitement changé de parti, et que, sans déclaration de guerre ni avertissement préalable, les deux armées autrichiennes el bavaroises, cantonnées sur les bords de l'Inn, s'étaient réunies en un seul camp ; que ces quatre-vingt mille hommes, sous les ordres du général Wrède, marchaient sur le Hhin ; que lui, contraint par la force de cette armée, était obligé d'y joindre son contingent, et qu'il fallait s'attendre que bientôt cent mille hommes cerneraient Mayenee ; que les Bavarois avaient fait leur cause de celle de l'Autriche. A celle nouvelle inattendue, l'Empereur crut devoir changer le plan de campagne qu'il avait médité depuis deux mois, pour lequel on avait disposé les forteresses et les magasins, et qui était de jeter les alliés entre l'Elbe et In Saalc, et, sous ta protection des places et magasins de Torgau, Witlemberg, Magdebourg et Hambourg, d'établir la guerre entre l'Elbe et l'Oder (l'armée française possédait sur cette rivière les places de Globau,
Cuslrin et Stetlin ), et, selon les circonstances, débloquer les plaees de la Vistule, Dnntzick, Thorn et Modlin. Il y nvait à espérer un tel suceès deee vaste plan, que la eoalition en eût été désorganisée, tous les princes de l'Allemagne confirmés dans leur fidélité et dans l'alliance de la France. On espérait que la Bavière tarderait quinze jours ù changer de parti, et alors on était assuré qu'elle n'en aurait pas changé. Les armées se rencontrèrent sur les champs de bataille de l.eipsick le 16 octobre. L'armée française fut victorieuse, l'armée autrichienne battue et chassée de toutes ses positions ; l'un des généraux commandant un des corps, le comte de Merfeld, fut fait prisonnier. Le 18, malgré l'échec éprouvé le 16 par le duc de Kagusc, la victoire était encore aux Français, lorsque l'armée saxonne toutentière, ayant une batterie de soixante bouches à feu, occupant une des positions les plus importantes de la ligne, passa à l'ennemi et tourna ses canons contre la ligne française. Une trahison aussi inouïe devait entraîner la ruine de l'armée et donner aux alliés tous les honneurs de la journée. L'Empereur accourut en toute hâte avec la moitié de sa garde, repoussa, chassa de leurs positioûs les
Saxons et les Suédois. La journée du 1K se termina; l'ennemi lit un mouvement rétrograde sur toute la ligne, et prit ses bivouacs en arrière
M KM n IU AL
du champ de bataille qui resta aux Français. Dans la nuit, l'armée française commença un mouvement pour se placer derrière l'KIster et se trouver en communication directe avec Erfurt, d'où elleattendait les convois de munitions dont elle avait besoin. Elle avait tiré plus décent cinquante mille coups de canon dans les journées des 16 et 18. La trahison de plusieurs corps allemands delà confédération, entraînés par l'exemple donné la veille par les Saxons, l'accident du pont deLeipsick, qui sauta à contre-temps, firent que l'armée, quoique victorieuse, éprouva par ces funestes événements les pertes résultant ordinairement des journées les phfs désastreuses. Elle repassa la Saaleau pont de Wcissenfeld ; elle devail s'y rallier, y attendre et recevoir des munitions d'Erfurt, qui en était abondamment approvisionné, lorsque l'on eut des nouvelles de l'armée austro-bavaroise. Elle avait fait des marches forcées; elle était arrivée sur le Mein, il fallut donc marcher à elle. Le 30 octobre, l'ar.mée française la rencontra rangée en bataille en avant de Hanau, interceptant le chemin de Francfort. Quoique forte, et occupant de belles positions, elle fut culbutée, mise en déroute romplète, chassée de Hanau,
qu'occupa le comte Rertrnnd. Le général de Wrede fut blesse. L'armée française eontinua son mouvement de retraite derrière le Rhin, et re-
passa ce fleuve le 2 novembre. Des pourparlers eurent lieu : le baron de Saint-Aignan fat à Francfort ; il eut des conférences avec les comtes de Hetternich, de Nesselrode et lord Aberdeen, et arriva à Paris porteur de paroles de paix sur les bases suivantes : — Que l'Empereur renoncerait au protectorat de la confédération du Rhin, à la Pologne et aux départements de l'Elbe, mais que la France resterait entière dans ses limites des Alpes et du Rhin, la Hollande y compris, et qu'on discuterait une frontière en Italie, qui devrait séparer la France des États de la maison d'Autriche. L'Empereur adhéra à ces bases; mais le congrès de Francfort était une ruse mise en avant comme le congrès de Prague, dans l'espoir que la France refuserait. On voulait avoir un nouveau texte de manifeste pour travailler l'esprit public; car, au moment où ces propositions conciliatrices étaient faites, l'armée alliée violait la neutralité des cantons et entrait en Suisse. Cependant les alliés firent connaître enfin leur véritable intenliou ; ils désignèrent Chatillon-sur-Seine, eu Bourgogne, pour la tenue du congrès. Les batailles de Champaubert, de Montmirail et de Montereau détruisirent les armées de Rlucher et de Witgenstcin ; on ne négocia pas a Chatillon ; les puissances coalisées y présentèrent un ultimatum dont les conditions étaient : l' l'abandon de toute l'Italie, de la Belgique, de la Hollande et des départements du Rhin ; 2" l'obligation, pour la France, de' rentrer dans les limites qu'elle avait avant 1792. L'Empereur rejeta cet ultimatum; il consentait à faire aux circonstances le sacrifice de la Hollande et de l'Italie, mais se refusa à abandonner les limites des Alpes et du Rhin, la Relgique, spécialement Anvers. Les trahisons firent triompher les coalisés, malgré les victoires d'Areis et de Saint-Dizier. Jusqu'alors ils n'avaient manifesté atieune prétenti m de s'immiscer dans les affaires intérieures de la France, ce que constate l'ultimatum de Chatillon, signé par l'Angleferre, l'Autriche, la Russie et la Prusse, lorsque plusie. rs émigrés rentrés se réveillèrent à la vue des armées autrichiennes russes et prussiennes, dans les rangs desquelles ils avaient longtemps porté les armes : ils crurent le moment arrivé de voir leurs rêves se réaliser; les uns arborèrent la cocarde blanche, les autres la croix de Saint-Louis. Ils furent désapprouvés par les souverains alliés; Wellington même désavoua à Bordeaux, quoiqu'il les favorisât secrètement, tous ceux qui voulaient relever les enseignes de la maison de Bourbon. Dans toutes les transactions qui détachèrent la Prusse de l'alliance delà France et la réunirent à la Russie, au traité de Kalich ; dans celui qui réunit l'Autriche à celte coalition; dans tous les actes diplomatiques publics et secrets qui se sont
succédé jusqu'au traité de Chatillon ; dans celui-là même, fait en France en février 1814, les alliés ne songèrent jamais aux Bourbons.
Les chapitres VU, VIII, IX disent et démontrent que les Bourbons, au retour, eussent dù commencer une cinquième dynastie et ne pas vouloir continuer la troisième. Le premier système eût rendu tout facile, le second a tout compliqué.
Le X* chapitre enfin termine par une image de quelques lignes qui donne toute la magie du retour du 20 mars. Ces derniers chapitres renferment ce qu'il y a de plus nerveux, de plus serré, mais les applications sont directes, souvent même personnelles. J'ai supprimé les développements, je n'ai pas voulu qu'on put m'accuscr.en toute raison, de repro- -ditirc un plaidoyer hostile.
lion irWnajw.- Inimtlon >\r ITinprrriir .lai» mu prodigalité» . rte.
Uo<4< 9 «. minli m
L'Empereur a passé une mauvaise nuit. Il m'a fait appeler de benne heure, et m'a dit être assommé, tué. Il n'avait pu reposer et avait eu de la fièvre. Il a continué d'être souffrant ces deux jours. 11 a passé presque tout le temps sur son canapé, et les soirées près du feu. Il n'a pu manger, et s'est contenté de boire de la limonade cuite. Je l'ai à peine quitté tout ce temps, l'ayant soigné plusieurs fois de mes propres mains. Il a sommeillé à divers intcnallcs, et le reste du temps il causait ou me questionnait sur une foule de différents objets, l'ne fois il s'est arrêté sur le* dépenses de nos sociétés de Paris. Il a passé de là à mon ménage, et a voulu en connaître les plus minutieux détails.
Quand il m'a entendu dire que je n'avais que 20,000 francs annuels, dont \îi à moi et ïi de traitement de son Conseil d'État, il s'est écrié « Mais vous étiez donc fou ? Comment avez-vousosé approcher des Tui- •« leries avec un aussi mince revenu ? Les dé|»enses y étaient énormes ; « vous me faites frémir ! — Sire, je n'y étais pourtant pas différemment « des autres, et je n'ai jamais rien demandé à Votre Majesté. — Je ne dis « pas cela, mais vous deviez être ruiné en moins de quatre oucinqans. —
• Non, Sire, j'avais passé la plus grande partie de ma vie dans l'émigré- <■ lion; j'avais constamment vécu de privations, je demeurais encore, « à fort peu de chose près, de même. Il est bien vrai qu'en dépit de - toute mon économie, je mangeais encore 7 ou 8,000 francs de mon
* capitel chaque année; mais, Sire, voici quel avait été mon celcul : il
DE SAINTE-HÉLÈNE. 2t9
• était reconnu qu'auprès de vous, avec du zèle, de la bonne volonté, « tôt ou tard on attirait votre attention, et vos regards arrêtés, la for- « tune était fait*». Or. j'avais encore quatre à six ans à poursuivie cette « chance, au bout desquels, si les bienfaits n'arrivaient pas, je brisais « avec les illusions de ce monde, et me retirais en province, seulement
avec 10 ou 12,000 livres de rente, il est vrai, mais bien plus riche
- cependant que je ne l'avais jamais été à Paris. — Eh bien ! disait l'Em- « pereur, ce calcul, au fait, n'était pas mauvais, et vous aviez atteint, je « crois, l'instant de la rentrée de vos fonds. N'avais-je pas commencé à » faire quelque chose pour vous? — Oui, Sire. — Et, si cela n'a pas été « plus prompt ou plus brillant, la faute en a été uniquement à vous;
- vous n'aviez pas su profiter, je crois vous l'avoir dit. -
Tout cela l'a conduit à revenir sur les sommes énormes qu'il avait répandues autour de lui ; et, «'animant par degré, il a dit : « Il serait •« difficile de les évaluer; on a dù plus d'une fois m'accuser de prodiga- «■ lité, et j'ai la douleur de voir que cela n'a guère profité dans aucun. « Certainement il faut qu'il y ait eu fatalité de ma part, ou vice essen- « tiel dans les personnes choisies. Quelle contrariété n'a pas dû être la « mienne ! car on ne saurait croire que tout cela fût pour ma vanité per- » sonnelle. Je n'étais pas d'humeur à donner le spectacle d'un roi d'A- « sic; je n'agissais ni par faiblesse ni par caprice; tout en moi était cal- ■ cul. Quelque tendresse que j'eusse pour les individus, je n'avais pas « prétendu les gorger pour leurs beaux yeux ; j'avais voulu fonder en « eux de grandes familles, de vrais points de ralliement, en un mol, des « drapeaux dans les grandes crises nationales. Les grands officiers qui
- m'entouraient, tous mes ministres, ont souvent reçu de moi, indé- « pendamment de leurs énormes appointements, des gratifications fré- « quentes, parfois des services complets d'argenterie, etc. Or, quelles « étaient mes vues dans ces profusions? J'exigeais qu'ils tinssent mai- « son, qu'ils donnassent de grands dîners, qu'ils eussent des bals bril- « lants ; et pourquoi tout cela ? pour fondre les partis, cimenter les « unions nouvelles, briser les vieilles aspérités, créer une société, des « mœurs, leur donner une couleur. Si j'ai conçu souvent de grandes et
• bonnes pensées, elles allaient toujours avorter où je les déposais, car « aucun de ces premiers personnages n'a jamais tenu de véritable main son. S'ils donnaient à dîner, ils s'invitaient entre eux ; et quand je me « rendais à leurs bals fastueux, qu'y trouvais-je ? toute ma cour des Tui- « leries ; pas une figure nouvelle, pas un de ces blessés, de ces revèches « boudant à l'écart, et qu'un peu de miel eût ramenés au bercail. Ils ne
- savaient pas me comprendre ou ne le voulaient pas ; j'avais beau nie « fâcher, vouloir, ordonner, le tout n'encontinuait pas moins; c'est que » je ne pouvais être partout et toujours • ils le savaient bien, et pourtant »• j'ai passé pour avoir une main de fer. Quedois-je doue être avec les « débonnaires, etc., etc. ? «
PHUoMe de «on ht. — Le tic revei». — ttanlei de r Aigle. — Le ouuow.
M.m*l, II.
L'Empereur a continué de souffrir. Je l'ai trouvé fort abattu, et faisant changer son lit de place. Ce lit, si longtemps le fidèle compagnon de ses victoires, n'était plus aujourd'hui que son grabat de douleur. L'Empereur, dans sa souffrance, se plaignait qu'il fût trop petit pour sa personne ; il trouvait à peine à s'y remuer, mais l'espace de sa chambre n'en comportait pas de plus grand. 11 l'a fait porter dans son cabinet, à côté d'un petit lit de repos ou canapé, de manière à ce que, assujettis ensemble, ils lui composassent un lit plus spacieux. Voilà pourtant à quoi il en est réduit! ! !... L'Empereur, revenu sur son canapé, s'est mis à causer. Parlant de son avènement au consulat, et de l'effroyable désordre qu'il avait rencontré dans toutes les branches du service public, il disait qu'il avait été tenu à de nombreuses épurations immédiates qui avaient beaucoup fait crier, mois qui pourtant n'avaient pas peu contribué à resserrer tous les lieos sociaux. Cette épuration s'était étendue jusqu'à l'armée, parmi les officiers, les généraux mêmes, dont plusieurs l'étaient devenus Dieu sait par qui, disait-il, et Dieu sait comment. A ce sujet, je me suis permis de lui citer une anecdote de ce teinp s qui avait fort amusé le cercle où je passais ma vie. Un de nous, et malveillant ainsi que' je l'étais alors moi-même, s'était trouvé dans ! une de ces petites voitures de Versailles avec un soldat de la fiarde, et l'avait malicieusement excité à parler. Ce soldat était mécontent, et disait que tout se gâtait ; qu'on exigeait à présent qu'on sût lire et écrire pour pouvoir avancer. Et voilà déjà le lie retenu, disait-il ; il appelait cela le tic. Le mot nous plut et resta dans notre société. « Eh bien !
- disait l'Empereur, qu'aura dit votre soldai lorsque j'ai créé les gardes « de l'Aigle? ils m'auront sans doute réhabilité dans son esprit. J'avais
- établi, a-t-il ajouté, deux sous-of liciers, gardes spéciaux de l'Aigle dans <• les régiments, placés à droite et à gauche du drapeau ; et, pour éviter « que l'ardeur dans la mêlée ne les détournât de leur unique objet, le u sabre et 1 epée leur étaient interdits; ils n'avaient d'autre arme que
DE 8AIÎSTE-H ÉLÈN E. 224
« plusieurs paires de pistolets, d'autre emploi que de veiller froidement i à brûler la cervelle de celui qui avancerait la main pour saisir l'Aigle.
» Or, pour obtenir ce poste, ils étaient obligés de faire preuve qu'ils ne « savaient ni lire ni écrire, et vous devinez pourquoi. — Non, Sire. — « Nigaud ( tout soldat qui sait lire et écrire, et a de l'instruction, avance « toujours; mais celui qui n'a pas ces avantages ne parvient bien cer- • tainement qu'à force d'actes de courage et par des circonstances « extraordinaires, etc. '. •
* Au muaient ffwoytl » l'impression, le hasard m'ayant fait inrntioimer cette circonstance a deux on trois militaire*. Il» m'ont dit ue pas avoir rm connaissance de celte institution . sans me garantir toutefois qu'elle n'existât |ia». Me feraient-ils que l'Ignorer, ou me «Tals-Je trompe' moi-même en prenant pour fait , dan» le» parole* de 1'Kim.creur, ce ipii n'eût été qu'intentionnel?
JV B. J'avais cru un devoir de consigner ici la ilrliauce que J'avalsde moi même en celle occasion . et me» scrupule» n'ont pas Uni* à recevoir leur récompense; car ce sont eux |ireclseïnent qui m'ont procure la certilin le dont je manquai». A peine le Mémorial avait-il paru, qu'il m'a été adressé a la fol», Irfrn que <le deux points fort éloignés, l'assurance positive que je ne m'étais point trompé, et que Je devais reprendre pleine et entière confiance dans l'exactitude de mon récit 5 et chacun des hienveillaut* informateur» a ru le soin de joindre a son témoignage des détails anlhcntiques que je vais trausrrirr Ici.
« L'tnslilnliou que vous mentionnez . me mandait le premier, ofticier au \f de ligne . existait réHIe- « ment ; «-e» tons-officier» étaient choisi» et armé* ainsi que vou» le dite» , etc. ; Je les ai constamment « vus au régiment dont je falsai* partie jusqu'en 1814 , etc. »
L> «CDHd, ancien Miiis-inspeHeur aux revue», allait plus loin encore; H me transmettait le texte même de* derrels relatif» À cette institution.
Premier décret . du «S février itm. ( Himut, Législation militaire . 2. vnl., p. 17 ) . Deux brave». « pri* parmi ta anciens soldai* non lettre4* , qui , par cette raison , n'auront pu obtenir d'avance-
Comme j'étais en train de raconter, je lui ai eité sur le sujet une autre anecdote qui avait fait encore l'amusement de nos salons. On disait que, dans je ne sais quelle circonstance, un régiment ayant perdu son Aigle, lui, Napoléon, le haranguant à ce sujet avec beaucoup d'indignation sureequ'il avait eu le déshonneur de laisser enlever son Aigle par l'ennemi, un soldat gascon s'était écrié : « Mais ils se sont attrapés; ils ■ n'ont eu que le bâton, car voilà le coucou, je l'avais mis dans ma po-
« che, i montrant effectivement l'Aigle. L'Kmpcreiir n'a pu s'empêcher d'en rire, et a dit: «Eh bien! je ne garantirais vraiment pas qu'il ne soit « en effet arrivé quelque chose de la sorte ou approchant . Mes soldats «. étaient fort à leur aise, très-libres avec moi. J'en ai vu souvent me tu- « toyer. * Je racontais qu'on nous«avait dit qu'à léna, je crois, ou ailleurs, la veille d une bataille, parcourant certains postes, fort peu accompagné, un soldat lui avait interdit le passage, et s'était fâché de le
• ment, seront toujours placés a côté «le l'Aigle i Us sont nommés par uoos et ne peuvent être destitués
• (|ue par nous. •
Deuxième décret du 13 décembre 1811. iBehut, Législation militaire . I" vol.. p. 422. • le
• deuxième et le troisième Porte- Ai|cle auront un casque et d«-s épauletles défensive* ; ils seront armés
• d'un épieu avec, flamme , ou caponton île parade et de de fente , avec une paire de pistolets. • Ainsi , et je me plai* à le redire , parce que je ne saurais trop le répéter, tontes les fols que les circonstances m'ont conduit à vrrilier jti*<|u'.i"x moindres partie» d'une conversation journalière, hien qu'elle fut parfois abondante et souvent des plus négligées . j'ai eu lieu de me convaincre que le tout eu était de la plus stricte vérité.
DE SA 1 Ml- Il E LÈ M 223
voir insister, jurant que, quond ce serait le petit caporal lui-même, il ne passerait pas; et, quand il avait vu qu'effectivement c'était le petit capo
ni, il n'en avait été nullement déconcerté. <• C'est qu'il avait laconvic- « tion d'avoir fait son devoir, a dit l'Empereur ; et puis le fait est que je » passais pour un homme terrible dans vos salons, parmi les officiers, « et peut-être même les généraux, mais nullement parmi les soldats : ils « avaient l'instinct de la vérité et de la sympathie, ils me savaient leur - protecteur, au besoin leur vengeur, etc. >•
I. 'empereur continue d'être souffrant, etc. — Caielé. — Horrible nourriture ; vin exécrable, etc.
J.udi 11
Aujourd'hui l'Empereur, bien qu'il ne fût pas mieux, a résolu de brusquer, disait-il, sa souffrance. Il s'est habillé et a gagné le salon, où il adicté deux ou trois heures à l'un de ces messieurs. C'était le troisième jour qu'il n'avait pas mangé. Il n'éprouvait pas encore la crise qu'il cherche et obtient d'ordinaire par le régime singulier qu'il s'est créé. Il continuait toujours de prendre de la limonade cuite.
Cet état l'a conduit à demander combien de temps l'on pourrait vivre sans manger, et dans quelle proportion le boire pouvait suppléer à la nourriture. Il a fait venir V Encyclopédie britannique où il s'est trouvé des choses fort curieuses, une femme, par exemple, ayant vécu cin-
quante jours sans autre secours que d'avoir bu deux fois ; une autre qui s'était soutenue pendant vingt jours à l'aide d'eau seulement, etc., etc.
Quelqu'un disait à ce sujet que Charles XII, par seule expérience sur lui-même et par pure contradiction pour les raisonnements soutenus autour de lui, était demeuré cinq à six jours sans manger ; et au bout de ce temps avait avalé un dindon et un gigot; mais il avait failli en crever. L'Empereur en riait, et nous assura qu'il n'avait pas la prétention d'aller jusque-là, quelque tentant d'ailleurs que fût le modèle.
Le grand maréchal est arrivé. L'Empereur lui a demandé comment il le trouvait : « Mais un peu jaune, » a répondu Bertrand, et c'était tres-vrai. L'Empereur, dans un mouvement de gaieté, s'est mis à le poursuivre dans le salon pour lui saisir l'oreille, disant : « Comment, ■ un peu jaune! vous m'insultez, monsieur le grand maréchal; vous « prétendei dire par lù que je suis bilieux, moro.se, atrabilaire, ■> violent, injuste, tyran ; allons, livrez-moi cette oreille, que je me » venge ! etc. •
Le diner est arrivé, et l'Empereur a hésité s'il dineraitavec nous ou s'il dînerait dans son intérieur, et il s'est décidé pour ce dernier, de peur, disait-il, d'être tenté d'imiter Charles XII, s'il venait à la grande table. Mais, eertes, cela lui eût été bien difficile, car étant venu nous surprendre au milieu du dîner, nous lui avons fait pitié, disait-il ; et en
effet, nous avions littéralement à peine de quoi manger. Cette circonstance l'a conduit à prendre un parti extrême. 11 a ordonné, des cet instant, de vendre chaque mois une portion de son argenterie pour subvenir à nos besoins de table.
Ce qu'il y avait de pis à notre mauvais dîner, et qui est devenu le sujet d'une conversation sérieuse, c'était le vin exécrable depuis quelques jours, et qui nous a tous incommodés. Nous avons été obligés d'en faire demander au camp, espérant qu'on nous changerait celui que nous ne saurions boire.
Dans le cours de cette conversation, l'Empereur a dit que, situé comme il l'avait été, il avait reçu une foule d'indices et d'avertissements de la part des chimistes et des médecins ; que tous s'étaient accordés à lui signaler le vin et le café comme les objets dont il devait le plus se garantir. Tous s'accordaient aussi à lui dire de les repousser à la moindre odeur d'ail ; et pour le vin surtout, de le rejeter à l'instant, si seulement il se sentait le moindrement étonné en le goûtant. Comme il avait toujours eu, disait-il, son même vin de Chambertin, il avait été rarement dans le cas d'avoir rien à repousser. Mais aujourd'hui, c'était tout autre chose; s'il avait rejeté son vin à chaque étonnement, il y a longtemps qu'il n'en boirait plus, etc., elc.
Pofiw «le Charttmoynr . «lu pnnrc l.uria-u; <-rlti»|iir.— Ikmicir.
Vr«d.«). 1.1.
Deux bâtiments avaient été signalés.
L'Empereur est venu nous retrouver au milieu de notre dîner : il avait mangé comme quatre, disait-il, et cela l'avait remis.
On cherchait un sujet de lecture. Il a demandé Charlemagne, de son frère Lucien. Il a analysé le premier chant, puis parcouru plusieurs autres, puis cherché le sujet, le plan, etc. « Que de travail, que d'esprit, « que de temps perdu , a-t-il observé ; quel décousu de jugement et de •< goût ! Voilà vingt mille vers dont quelques-uns peuvent être bons, pour « ce que j'en sais ; mais ils sont sans couleur, sans but, sans résultat. « C'est dans l'auteur une vocation forcée, sans doute, mais encore est- « elle mal suivie. Comment Lucien, avec tout son esprit, ne s'est-il pas - dit que Voltaire, maître de sa langue et de sa poésie, à Paris, au roi- « lieu du sanctuaire, a échoué dans une pareille entreprise? Comment « lui, Lucien, a-t-il pu croire qu'il était possible de faire un poème fran- « çais en pays étranger, hors de la capitale de la Fi ance ? Comment a- « t-il pu prétendre établir un rhylhmc nouveau ? Il a fait là une histoire