‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 11 sur 89 · M KM OUI M · texte numérisé non relu

M KM OUI M

« en vor», et non un pocmc épique. Le poème épique neeom|N)rtc pas « l'histoire d'un homme, mai» seulement celle d une passion ou d'un « événement. Kt quel sujet encore a-l-il été prendre? Quels noms bar- » bares il a introduits! A-t-il cru relever la religion qu'il pensait abot- « tue ? Son ouvrage serait-il un poëme de réaction ? Il sent, du reste, « tout ù fait le sol sur lequel il fut eomposé ; ce ne sont que des prières. « des prêtres, la domination temporelle des papes, etc., etc. A-l-il pu

* consacrer vingt mille vers ù des absurdités qui ne sont plus du siècle. » à des préjugés qu'il ne peut avoir, à des opinions qui ne sauraient « être les siennes? C'est prostituer son talent. Quel travers! et que ne « pouvait-il pas faire de mieux ! car il a certainement de l'esprit, de la « facilité, du faire, du travail. Or il était à Rome au milieu des plus ri-

ches matériaux, à même de satisfaire à toutes les recherches ; il con- « naissait la langue italienne; nous n'avons pas de bonne histoire d'Ita- « lie, il pouvait la composer . son talent, sa position, sa connaissance « des affaires, son rang, pouvaient la rendre excellente et classique; il » eût fait un vrai présent au monde littéraire et se fût rendu immortel. - Au lieu décela, qu'est-ce que son poëme? Que fera-t-il à sa réputation ? •• Il s'ensevelira dans la poussière des bibliothèques, et son auteur ob- I •< tiendra tout au plus quelques minces articles, peut-être ridicules, dans « les dictionnaires biographiques ou littéraires. Que si Lucien ne pou-

vait échapper a sa destinée de faire des vers, il était digne, convenable « et adroit à lui d'en soigner un manuscrit magnifique, de l'enrichir de

* superbes dessins, d'une riche reliure ; d'en régaler parfois les yeux des

* dames, d'en laisser percer de temps a autre quelques tirades, et de le « laisser en héritage, avec la défense sévère de le publier jamais. On « eût alors compris ses jouissances. »

Puis, le mettant de côté, il n dit : « Passons à V Iliade. •> Mon fils ii été In chercher, et l'Empereur nous en a lu quelques chants, s'arrê- | tant souvent pour admirer, disait-il, à son aise. Ses oltservations étaient précieuses, abondantes, singulières; il s'y est attaché tellement, qu'il avait atteint minuit et demi quand il a demandé l'heure pour se retirer.

M«*»u iH»Mrrimn-. - U* rln HdlcMknnnt lit*, .-t. - R. i.wr il.- ni. rf r.lfc.-. -

tllzarrrrif- iln lnuril , clr.

Le temps continue toujours à être détestable et à nous confiner dans nos misérables cahutes nous sommes tous malades.

L'Empereur a dicté pendant une parlie du jour. A dîner nous avions littéralement ù peine de quoi manger. Le gouverneur opérait successivement ses réductions. L'Empereur a ordonne i qu'on cherchât ù acheter quelque chose de surplus, et qu'on le payât '. avec ce qui proviendra de la vente de l'argenterie.

Le gouverneur a signifié que le vin demeurait lixé à une houleille par tète, l'Empereur compris. Cela se croira-t-il? Une bouteille pour une mère et tes enfants. C'est l'expression employée dans la note, etc. L'Empereur, retiré chez lui, m'a fait demander. « Je ne me a«ns pas

* l'envie de dormir, m'a-t-il dit eu me voyant. Je vous ai envoyé cher-

• cher pour |>asser la veillée, causons quelques quarts d'heure. » Et le cours de lu conversation a ramené l'île d'Elbe, ses travaux, ses sensa-

! tions, ses idées durant le séjour qu'il y avait fait ; enlin son retour sur le I i sol français et le succès magique qui l'accompagna, et dont il n'avait, j disait-il, pas douté un seul instant, etc. « Et qu'on explique cela comme J « on voudra ou comme on pourra, a-t-il repris dans un certain moment ; « mais je vous jure que je ne me sentais aucune haine directe et person-

* nellc contre ceux que je venais renverser. C'était uniquement pour moi

• de la querelle politique. Je m'en étonnais moi-même, tant je me trou- « vais le cœur lihre, aisé, môme bienveillant je pourrais dire. Vous avez « vu comme j'ai relâché le duc d'Angoulème : j'en eusse fait autant du

• roi, ou lui eusse accordé, à son gré, asile et sûreté. Le triomphe de lu cause ne tenait nullement à sa personne, et je respectais son âge, ses '

- malheurs. Peut-être aussi lui tenais-je compte de certains ménage- « ments que lui, nominativement, avait toujours observés à mon égard. Il « est bien vrai qu'en ce moment il m'avait déclaré hors la loi, et avait « mis ma tôle à prix, je crois ; mais tout cela n'était à mes yeux que*fy/*r •• de manifeste. Tous à Vienne en ont fait autant, sans m'ulcérer dnvantage, voire môme le cher beau-père; et de lui, c'est pourtant bien

* fort ! l'époux de sa fille chérie ! ! ! etc., etc. »

Mais puisque voilà le retour de l'île d'Elbe mentionné de nouveau, c'est peut-être ici le lieu de tenir In promesse que j'ai faite plus haut, au premier volume, d'en donner plus tard la relation. Que si ou me demande pourquoi celte transposition, je réponds que le sujet par luimême était délicat, que je n'avais pas encore donné de preuves du véritable esprit de mon Recueil, qu'on y eût peut-être pu suspecter alors certaine malveillance; tandis qu'aujourd'hui, que je dois avoir convaincu que mes récils sont purement philosophiques, moraux, histori- ' qnes, on sentira que, quelles que soient les erreurs qu'ils contiennent.

c'est a l'historien, un critique seul, ù me redresser ou ù me combattre. Du reste, cette relation se trouve dans tous les journaux, dans tous les ouvrages, dans tous les pays. Celle-ci ne saurait donc avoir rien de bien neuf, seulement elle a été recueillie de la bouche de Napoléon. Je réunis ici ce qu'il en a diten différents moments.

Napoléon vivait à l'île d'KIbe sur la foi des traités ; il apprend qu'il est question au congres de Vienne de le déporter hors de l'Europe : on n'oliservait avec lui aucun des articles de Fontainebleau, les papiers publics l'instruisaient de la disposition des esprits en France; son parti fut pris. Il en garde le secret jusqu'aux derniers moments; tout se prépare, sous un prétexte ou sous un autre. Ce n'est qu'en se trouvant h bord que les soldats conçurent les premiers soupçons, et mille ou douze

cents hommes et quelques esquifs meltent à la voile pour aller tenter la repossession d'un empire de trente millions d'hommes ! !!

11 y avait près de cinq ou six cents hommes sur le brick où Napoléon s'embarqua : c'était, disait-il, l'équipage d'un 74. On fut rencontré par un brick de guerre français avec lequel on parla. On a prétendu que le capitaine du brick français avait reconnu les figures, et avoit crié trois fois en se séparant . lion voyage ! Quoi qu'il en soit, l'officier qui eon-

DE SA1NTE-UÉLÈNK. 229

(luisait l'Empereur lui proposa d'aborder ce brick et de l'enlever. L'Empereur repoussa cette idée comme absurde : elle ne pouvait être raisonnable que si on y eût été forcé par la nécessité. « Autrement, à quoi « bon, disait-il, compliquer mon dessein de ce nouvel incident ! De quelle « utilité eût pu m'ètre le succès? A quoi ne m'exposait pus le plus léger « contre- temps? »

Et que ne peuvent la bizarrerie et les rapprochements du busard? J'ai eu la preuve, depuis, que le brick sur lequel était l'Empereur et celui avec lequel on parlementa étaient jumeaux, et avaient été construits précisément avec des bois donnés à l'État par Napoléon, qui les tenait d'un héritage en Toscane, celui sans doute du vieil abbé son parent, dont il a été question ailleurs.

Lors de l'échec; qu'on éprouva en débarquant par la capture d'une vingtaine d'hommes qu'on avait envoyés sommer Antilles, diverses opinions s'élevèrent à cet égard, et môme avec assez de chaleur : les uns voulaient qu'on se portât aussitôt sur Antibes pour l'enlever de force, et prévenir par \h le mauvais effet que pouvaient produire la résistance de cette place et l'emprisonnement des vingt hommes. L'Empereur répondait que la prise d'Antihes ne faisait rien à la conquête de la France ; que le peu de temps qu'il y perdrait suffirait pour réveiller partout et créer des obstacles sur la seule, la véritable route; que les moments étaient précieux, qu'il fallait voler; qu'on remédierait au mauvais effet de l'événement d'Antibes, en marchant plus vite que la nouvelle. Un officier de la garde ayant fait sentir indirectement qu'il n'était pas bien d'abandonner ainsi ces vingt hommes, l'Empereur se contenta de dire qu'il jugeait bien mal de l'étendue de l'entreprise; que si la moitié d'eux se trouvait dans le même cas, il les laisserait de même; que s'ils y étaient tous, il continuerait de marcher seul1.

Il avait débarqué au golfe Juan quelques heures avant la nuit, et y avait établi son bivouac. On lui amena bientôt après un postillon en belle livrée. Il se trouva qu'il avait fait partie de sa maison; il avait appartenu à l'impératrice Joséphine, et servait en ce moment le prince de Monaco, qui lui-même avait été écuyer de l'impératrice Joséphine. Ce postillon, qpestionné par l'Empereur, lui disait, dans son grand étonnement de le trouver là, qu'il arrivait de Paris, qu'il pouvait lui

' Ce n'N pourtant ju» ipiïl négligeât de s'occuper do ces hommes, canin moment il chargea le commissaire des pierres , M. Ch. Vanillier, qui se trouvait pré* de lu) . de courir en toute hAte son» les murs d'Antibes . et de délivrer les prisonniers, en ««ayant d'enlever la garnison , lui répétant à diverse* reprises, lorsqu'il s'éloignait déjà : • Mais snrtoat n'allez pas vous faire bitumer aussi. •

garantir qu'on allait le revoir partout avec plaisir; que sur toute sa route, jusqu'à Avignon, il n'avait entendu que des regrets de l'avoir

perdu ; son nom était publiquement dans toutes les bouches. Il ajoutait que sa belle livrée avait été souvent pour lui un objet de défaveur et d'insulte. Il assuru l'Empereur que, la Provence une fois traversée, il trouverait tout le monde sur son passage, prêt à se réunir à lui. (/était là le témoignage d'un homme du peuple : il fut très-agréable à l'Kmpcreur, qui avait calculé précisément de la sorte. Le prince de Monaco, amené IuL-mème, fut moins explicite; l'Empereur d'ailleurs ne le questionna point sur la politique : il avait des témoins au bivouac, il ne voulait pas s'exposer à entendre aucun détail qui 'put laisser de mauvaises impressions sur ceux qui l'entouraient : la conversation ne fut donc que de plaisauterie : elle roula toute sur les dames de son ancienne cour des Tuileries, dont Napoléon s'informait en détail avec beaucoup de gaieté.

Au lever de la lune, vers une ou deux heures du malin, le bivouac fut rompu, et l'on se porta sur tirasse. Là, l'Empereur comptait Irouver

HE S4INTK-IIKI.KN K. 231

une route qu'il avait ordonnée sous l'empire : elle n'avait point été exécutée, Il fallut se résoudre à suivre des défilés difficiles et pleins de neige, ce qui lui lit laisser à Cirasse, à la garde de la municipalité, sa voiture et deux pièces de canon qu'il avait débarquées : c'est ce que les bulletins d'alors appelèrent une capture.

La municipalité de Grasse était fort royaliste; mais l'apparition de l'Empereur fut si soudaine, qu'il n'y eut pas moyen d'hésiter, elle vint donc faire sa soumission. L'Empereur traversa la ville, et fut s'arrêter militairement sur une hauteur un peu au delà; on y fit halle, et il y déjeuna. Bientôt il y fui entouré de la population de la ville, et il parcou-

rut eette multitude comme il l'eût fait à son cercle des Tuileries. C'étaient la même altitude, les mêmes demandes que s'il n'avait jamais quitté la France. L'un se plaignait de n'avoir pas encore reçu sa pension, l'autre demandait qu'on voulût bien augmenter la sienne; la croix de celui-ci avait été retenue dans les bureaux ; celui-là demandoit de l'avancement, etc. Il lui fallut recevoir une foule de pétitions qn'on avait déjà eu le temps d'écrire, et qu'on lui remettait comme s'il venait de Paris, faisant une tournée dans les départements.

Quelques patriotes chauds, versés dans les affaires, lui direul mystérieusement que les autorités du lieu lui étaient fort opposées ; mais que la masse de lu population, le petit peuple, était toute à lui, qu'on attendait seulement qu'il eût le dos tourné, et qu'alors il serait bientôt délivré des mécréants. Donnez-vous-en bien de garde! s'écria l'Empereur! réservez-leur le supplice de voir notre triomphe sans avoir de reproches à nous faire : soyez donc tranquilles, conduisez-vous sagement. »

L'Empereur allait comme l'éclair. « La victoire, disait-il, devait être dans ma célérité. La France était pour moi dans Grenoble. Il y avait « cent lieues, moi et mes grognards nous les fîmes en cinq jours ', et « dans quels chemins! et par quel temps! J'y entrais, que M. le comte « d'Artois, averti par le télégraphe, ne faisait que de quitter les Tuile- «• ries.»

Napoléon s'était regardé comme si sûr de la disposition des esprits et des choses, que le succès, pensait-il, ne devait tenir nullement aux forces qu'il amènerait avec lui. Se garantir d'un piquet de gendarmerie, disaitil, était tout ce qu'il lui fallait; or tout arriva comme il l'avait calculé : la victoire marcha au pas de charge , et l'aigle nationale vola de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. « Mais, ajoutait-il , ce ne fut « pourtant pas d'abord sans de vives inquiétudes. * A mesure qu'il avançait, toutes les populations se prononçaient avec ardeur, il est vrai ; mais il ne voyait aucun soldat, on les lui enlevait de son passage. Ce ne fut qu'entre Mure et Vizille, ù cinq ou six lieues de Grenoble, et le cinquième jour de route, qu'on rencontra enfin un premier bataillon. L'ofûcierqui le commandait refusa même de parlementer : alors l'Empereur n'hésita pas ; il s'avança seul de sa personne; cent de ses greuadiers marchaient à quelque distance de lui, leurs armes renversées. La vue de Napoléon, son costume, sa petite redingote grise surtout, furent magiques sur les soldats qui demeurèrent immobiles. Il continua droit à un vétéran dont le bras était chargé de chevrons, et le prenant rudement par la moustache , lui demanda s'il aurait bien le cœur de tuer son empereur. Le soldat, les yeux mouillés, mettant aussitôt la baguette dans son fusil

' l.e I** mars , débarque sur la plage de Garnira , au golfe Juan; le 1, entre a UraMe; le 3, couche à Barenie ; le 4. dlnc a Oigne el couche a Maligeai; le 5, couche a Ciap : le 6, couche a Corp*, au delà duquel , le lendemain . l*Kiii|«ercur harangue cl rallie les «oldat* 1)115*. Peu d'heure* aprex, il c*t joint |iar LahÀkiTëxe , a La tête .lu 7» ; le 7. » «irenoblc , séjour ; le 9. cou, lu- a Uourgoin; le '0, » l.y..n . reMc Iroi» jour* ; le 13. ruuchc a Maçon. Kaineu*r proclamalinn de Nc> , prince de la Muslowa ; le I», couche a Chahuts, le 13, à Auluu: le «6, a Avaloii; le 17, a Auierre. reste un jour. > est joint parle prince île la M.^kmvj; le 20, arrive a 1 c.nuiiwl.li ju a quatre heure» «las matin, et enlre aux Tuilerie* a neuf heure* tlu «oir.

pour montrer qu'il n'était pns chargé, lui répondit : • Tiens, retorde si « j'aurais pu te faire beaucoup de mnl : tous les autres son! de même.»

Et des cris de vive l'Empereur! prient de tous côtés. Napoléon commandc au bataillon un demi-tour à droite, et tout marche vers Paris.

A peu de dislance de Grenoble, le colonel Ijibédoyère, à la tète de son régiment, vint se joindre à lui. Alors l'impulsion fut prononcée , et la question, dit l'Empereur, à peu près décidée.

Tous les paysans du Dauphiné bordaient les roules.: ils étaient ivres et furieux de joie. (Juand le premier bataillon dont pu vient de parler hésitait encore, il s'en trouvait des milliers sur ses derrières, cherchant à le décider par leurs cris de vive l'Empereur ! tandis qu'une foule d'autres étaient sur les derrières de .Napoléon, excitant la petite troupe h avancer, l'assurant qu'il ne lui serait fait aucun mal.

Dans une certaine vallée s'offrit le spectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer : e'était la réunion d'un grand nombre de communes, ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette foule se

Page 1