II
précipite aux pieds de l'Empereur un des plus beaux grenadiers de sn garde, qui manquait depuis le ('ébarquement, el sur lequel on avait même conçu «les doutes; dans ses yeux roulaient de grosses larmes de joie, il tenait dans ses bras un vieillard de quatre-vingt-dix ans; il le
présentait à l'Empereur : c'était son pere qu'il était venu chercher et qu'il amenait au milieu de eetle multitude. L'Empereur avait ordonné plus tard, aux Tuileries, qu'on peignit un tableau de cette eireonstanee.
Napoléon arriva à la nuit sous les murs de Grenoble : sa promptitude déjouait toutes les mesures ; on n'avait pas le temps découper les ponts ni même de mettre les troupes en mouvement. Il trouva les portes de la ville fermées; on refusait de les ouvrir; le eolonel qui commandait dans la place s'y opposait. •< Car une circonstance qui doit caractériser » spécialement cette révolution sans pareille, disait l'Empereur, c'est » que les soldats ne manquèrent pas, jusqu'à un certain point, de disei- •• pline ni d'obéissance envers leurs chefs ; seulement ils employèrent « pour leur compte la force d'inertie comme un droit qu'ils auraient cru • leur appartenir. » Ainsi on vit le premier bataillon exécuter toutes les manomvres commandées, se retirer, ne vouloir pas communiquer, mais il ne chargea point ses armes; il n'aurait pas tiré. Devant Grenoble,
toute lu garniSOIl sur les remparts eriail vice l'Empereur ! ou se donnai l les mnius par les guichets, mais ou n'ouvrait pus, parce que les supérieurs l'avaient défendu. Il fallut que l'Empereur fit enfoncer les portes, ce qui s'exécuta sous la bouche de dix pièces d'artillerie des rem parts chargées a mitraille. Kl pour achever lu bizarrerie des circonstances, le chef du premier bataillon et le colonel, qui s'étaient si ouvertement opposés ù l'Empereur, questionnés par lui s'il pouvait compter sur eux, répondirent que oui, que leurs soldats les avaient abandonnés, mais qu'eux n'abandonneraient |his leurs soldats, que puisqu'ils s'étaient prononcés pour lui, ils lui seraient fidèles, el l'tfmpereur les conserva.
Du reste, il n'est point de bataille où l'Empereur ait couru plus de dangers qu'en entrant dans Grenoble les soldats se ruèrent sur lui avec tous les gestes de la fureur et de la rage; on frémit un instant, on eût pu croira qu'il allait être mis en pièces ce n'était que le délire de l'amour
et de la joie; il fut enlevé lui et son cheval. A peine commençait-il ù respirer dans l'auberge où il avait été déposé, qu'un redoublement de
tStf MÉMORIAL
tumulte se fuit entendre • celaient les portes de la ville que les habitants venaient lui offrir, disaient-ils, au défaut des clefs qu'on n'avait pu lui présenter.
» Une fois dans Grenoble, j'étais devenu une véritable puissance, « disait l'Empereur, j'eusse pu nourrir la guerre, s'il fût devenu néces- « saire de la faire. ■
L'Empereur regrettait fort alors de n'avoir pas fait imprimer ses proclamations à l'île d'Elbe ; mais il avait craint de laisser pénétrer son secret. Il les avait donc dictées à bord du brick, où tout ce qui savait écrire avait été employé ù les copier. On était obligé d'en écrire encore chemin faisant, ulin de les répandre dans la roule, tant elles étaient avidement demandées ; elles étaient donc rares, souvent incorrectes ou même illisibles ; et pourtant on en sentait à chaque pas la nécessité, car on s'apercevait aussitôt de toute l'impression qu'elles produisaient. Ces popula lions se sont fort éclairées par nos vingt dernières années, et, malgré tout le bonheur de revoir l'Empereur, on s'y demandait cependant avec inquiétude quel allait être son objet. Tous étaient aussitôt satisfaits quand ils avaient lu le sentiment national des proclamations.
et leur joie surtout était extrême quand ils apprenaient là que Napoléon n'avait pas de troupes étrangères avec lui. Sa marche était si rapide et ses mouvements si prompts, qu'on avait fait mille contes sur ses fori ces et leur composition. On voulait qu'il eût avec lui des Napolitains, des Autrichiens, etc., même des Turcs.
De Grenoble à Paris, ce ne fut plus qu'une marche triomphale.
Durant les trois ou quatre jours que l'Empereur demeura à Lyon, il j y eut constamment plus de vingt mille âmes sous ses fenêtres; les cris ■ ne discontinuèrent jamais.
C'était comme un souverain qui n'aurait jamais quitté ses sujets; il signait des décrets, expédiait des ordres, passait des revues, etc. Tous les corps, toutes les administrations, toutes les classes de citoyens s'empressaientde faire preuve de dévouement et d'hommages. Il n'y eut pas jusqu'à la garde nationale achevai, composée de ce qu'il y avait de plus pur et de plus ardent dans le parti opposé, qui ne vint solliciter l'honneur de garder sa personne; mais ils furent les seuls maltraités. « Mes- « sieurs, je vous remercie de vos services, dit l'Empereur, votre con- « duite envers M. le comte d'Artois m'apprend trop ce que vous feriez à « mon égard si la fortune venait à m'abandonner ; je ne vous soumettrai ' « iK>int à cette nouvelle épreuve. » En effet, M. le comte d'Artois, en quittant Lyon, n'avait trouvé, assure-t-on, qu'un seul d'entre eux qui se dévouât à le suivre à Paris; et l'Empereur, sur qui tout ce qui était généreux avait des droits, apprenant la fidélité de ce volontaire, lui fit remettre la décoration de la Légion d'honneur.
Enfin l'Empereur, dans Lyon, administrait déjà, par des actes publics, avec cette précision, celle fermeté, cette confiance compagne d'une stabilité non interrompue. Rien en lui ne laissait apercevoir la trace des grands revers qui avaient précédé, ou des chances immenses qui pouvaient suivre, et, s'il était possible de tout raconler, j'aurais à reproduire une anecdote privée bien plaisante, qui prouverait quels étaient le calme du cœur et la liberté d'esprit de Napoléon au milieu de la grande j crise qui, autour de lui, changeait la face de la France et allait remuer toute l'Europe.
A peine sorti de Lyon, l'Empereur lit écrire à Ney, qui se trouvait à 1 Lons-le-Saulnier avec son armée, qu'il eût à mettre ses troupes en marche et à venir le joindre. Ney, au milieu de la confusion générale, abandonné par ses soldats, frappé des proclamations de l'Empereur, des adresses du Dauphiné, de la défection de la garnison de Lyon, de l'élan des provinces voisines et des populations environnantes; Ney, l'enfant
su
de la révolution , se livra au torrent et donna son fa m eux ordre du jour. Toutefois, ayant présents les souvenirs de Fontainebleau, il écrivit à L'Empereur que tout ce qu'il venait de faire était principalement en vue de In patrie, et (pie, sentant qu'il avait du perdre sa confiance, il allait se retirer chez lui; mais l'Empereur lui fit écrire de venir le joindre, et qu'il le recevrait comme le lendemain de la bataille de la Moskowa. Ney, en revoyant l'Empereur, se montra embarrassé et lui répéta que, s'il avait perdu sa confiance, il ne lui demandait plus qu'une place parmi ses grenadiers. « Il est sûr, disait l'Empereur, qu'il avait « été assez mal pour moi ; mais le moyen d'oublier un si beau courage « et tant d'actes passés! Je lui sautai donc au cou en l'appelant le brave » des braves, et dès cet instant tout fut comme jadis, etc.
Le trajet jusqu'à Paris se fit à peu près en poste. Nulle part il n'y avait opposition, ni lutte ni combat; ce n'était, à l'aspect de l'Empereur, littéralement parlant, qu'un simple changement de décoration théâtrale. Les avant-gardes n'étaient autre chose que les troupes qui se trouvaient en avant sur la route et auxquelles on envoyait des courriers. C'est ainsi que l'Empereur est entré dans Paris, avec les troupes mômes qui en
étaient sorties le mntin pour le combattre. Un régiment, posté à Montereau, en franchit spontanément le pont, courut sur Melun et chargea les gardes du corps qui s'y trouvaient ; et c'est , dit-on , ce qui décida le départ si soudain de In famille royale.
L'Empereur nrius dit souvent que, s'il eût voulu ou ne s'y fût pas opposé, il eût traîné .avec lui à Paris deux millions de paysans. A son
approche, toutes les campagnes se levaient en masse; aussi répcte-t-il souvent qu'il n'y a eu de véritables conspirateur! que l'opinion.
Le lendemain de l'arrivée de l'Empereur aux Tuileries, quelqu'un lui ayant dit qu'il ne vivait que de prodiges, mais que ce dernier allait effacer tous les autres, je l'entendis répondre qu'il n'avait ici d'autre mérite que d'avoir bien jugé de l'état des choses en France, et d'avoir su lire dans le cœur des Français. Dans un autre moment, il nous rappelait que cela seul avait été toutes ses intelligences; « car, observait-il, * si l'on excepte Labédoyère qui accourut à moi d'enthousiasme et de « cœur, et un autre encore qui me rendit franchement de grands et « vrais services, presque tous les autres généraux, sur la route, se mon- « trérent incertains et de mauvaise grâce; ils ne tirent que céder à
« l'impulsion de leurs soldats, si même ils ne se montrèrent hostiles.
Tout le monde sait bien aujourd'hui, disait-il, que IS'ey quitta Paris « tout au roi, et que, s'il tourna contre lui quelques jours plus tard, « c'est qu'il crut ne pouvoir faire autrement.
«" J'étais si loin de compter en aucune manière sur Matséna, que je j « me crus obligé, en débarquant, de le sauter à pieds joints ; et le ques-
tionnnnt plus lard à Paris sur ce qu'il aurait Tait si je ne me fusse l « éloigné aussi rapidement de la Provence, il eut la franchise de ré- « pondre qu'il serait bien embarrassé de me le dire; mais que le plus « sur, dans tous les cas, avait été d'agir ainsi que j'avais fait ; que de la « sorte le tout avait été pour le mieux.
« Saint-Cyr s'était vu en danger [tour avoir voulu contenir les soldats - confiés à ses ordres.
» Soult me confessa que le roi lui avait inspiré un véritable goût, tant
* il se trouvait bien de son régime, et ne voulut reprendre du service « qu'après le Champ de Mai.
« Mardonald ne reparut point ; le duc de Bellune suivit le roi à Gand. « Ainsi, concluait-il, si les Bourbons ont eu ù se plaindre de la déser- « lion complète du soldat et du peuple, certes ils n'ont pas le droit de « reprocher le manque de dévouement et de fidélité aux principaux de i » l'armée, à ces élèves ou chefs de la révolution qui, malgré une habi-
* tude de vingt-cinq ans, disait-il, n'ont montré dans cette circonstance « que de vrais enfants en politique. On ne les a trouvés ni émigrés ni « nationaux !... etc., etc. p
Napoléon en avait eu l'instinct, et s'était tenu fidèle à son grand principe de n'agir que sur les masses et par les masses. Au moment de I entreprise et après son débarquement, on le sollicita plusieurs fois d'essayer de traiter avec quelques-uns des chefs; mais il lit constamment sa belle réponse : « Si je suis demeuré dans le cœur de la masse, [ « je dois m'importer peu des chefs ; et si je n'avais que ceux-ci, à quoi « me serviraient-ils contre le torrent de la masse? »
Voici qui montrera du moins le peu d'intelligence que Napoléon avait entretenue avec la capitale. Le matin de son entrée à Paris, en arrivant de l'île d'Elbe, cent cinquante officiers à la demi-solde, traînant quatre pièces de canon, quittent spontanément Saint-Denis, où ils avaient été stationnés par les princes, et marchent vers la capitale; ils sont rencontrés dans leur roule par quelques généraux qui se mettent à leur tète, et poursuivent avec celte petite troupe jusqu'au château des Tuileries, où ils convoquent les chefs des administrations, qui tous convien-
DE SA! RTE- HÉLÈNE. Sll ncnt d'agir au nom de l'Empereur. C'«nl ainsi que Paris fut gouverné ec
jour-là à l'amiable par le souffle de l'opinion el l'élau des affections privées. Aueiin des grands partisans de l'Empereur, aucun de ses anciens ministres n'ayant reçu nul avis de lui, aucun d'eux n'osa signer aucun ordre ni prendre aucune responsabilité. Les papiers publics n'eussent pas paru le lendemain, si ce n'eut été le zèle de simples particuliers, qui, sans autorisation et de leur propre mouvement, les firent remplir de ce qui les animait et de ce qu'ils voyaient. Ce n'est pas autrement que Lavalette fut prendre possession des postes. Paris vécut ce jour-là sans police, sans autorité, et jamais il ne Tut plus tranquille.
L'Empereur fit son entrée aux Tuileries vers neuf heures du soir avec une centaine de chevaux, et comme s'il arrivait de l'un de ses palais. .Mettant pied à terre, il faillit être étouffé par un gros d'officiers et de citoyens qui se l'arrachèrent pour en toucher quelque chose, et le transportèrent à bras dans son salon. Il y trouva son dîner prêt, et se metlait à table quand arriva de Vincennes l'officier qu'on y avait envoyé le malin pour sommer le rh.Meau j il rapportai! la capitulation du com-
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212 MRMOniU.
mandant, qui n'y avait mis, dit-on. mitres condition* que celle d'un pane-port pour lui ol sa famille.
Une Circonstance bien singulière, c'est que le malin, une fois maître des Tuileries, et comme on faisait courir dehors pour se procurer un drapeau tricolore, on en trouva un tout fait au pavillon Marsan, dans la fouille du château que faisait faire la prudence; et c'est celui qu'on lit hisser sur-le-champ. Il était tout neuf et d'une dimension plus grande que de coutume. On s'est demandé par quel hasard il était là et quelles avaient pu être les intentions à cet égard.
Du reste, plus les temps se sont éclaircis, plus on a pu se convaincre • qu'il ne fut d'autre conjuration que celle de la nature des choses; l'esprit de parti seul peut chercher de nos jours à élever des doutes à cet rua ni, l'histoire n'en aura point.
Peu de jours après l'établissement de .Napoléon a Longwoml, il lui question, devant les officiers qui lui furent présentés, du retour de l'île d'Elbe, et l'un de ces officiers se hasarda de dire que cet événement merveilleux avait offert aux regards de l'Europe attentive le contraste de ce qu'il y avait de plus faible et de plus sublime : les Bom bons abandonnant une monarchie tout entière pour s'enfuir à l'approche d'un seul homme, qui avait la magnanime audace d'entreprendre a lui seul la conquête d'un empire. « Monsieur, lui dit l'Empereur» vous êtes dans
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« l'erreur ; vous avez mal saisi le sens de l'a ffairr : les Bourbons n'ont pus munquédc courage, ils ont lait tout ce qu'ils pouvaient Taire. M le « rointe d'Artois a volé à l.vou. madame la dueliesse d'Auuouléme ses!
« montrée dans Bordeaux en amazone, et H. le duc d'Angoiilcine a « marché en avant autant qu'il a pu. Si, malgré tout cela, ils n'ont « pu venir à bout de rien, c'est moins leur faute que la force des cil* « constances; c'est qu'à eux seuls ils ne pouvaient faire davantage, et « ils en étaient là; la contagion, l'épidémie avaient gagné tout le « monde, etc. , etc. »
l'oêiiic de Charlcnuignt . etc.-U* freie»el mttir» U« l*Em|wrriir, iiilcur». etc.
• Dinaad» 15.
Aujourd'hui l'Empereur a profilé d'un instant de beau lemos pour aller se promener ver* le jardin de la compagnie. J'étais seul avec lui ; je me suis livré à lui faire certaines peintures à la suite desquelles j'osais me permettre de suggérer quelques idées. Il les a re|H>ussécs en se moquant fort dç moi. « Allons, allons, mon cher, a-t-il dit, vous êtes un
mais; et ne vous fâchez pas de l'épi thète, a-t-il repris aussitôt, je ne la «. prodigue pas à tout le monde ; et elle est toujours de mu part un bre- ■ vet d'honnête homme. *»
Après le dîner, l'Empereur, s'obslinanl toujours à lâcher de se raccommoder, disuit-il, avec Je poème de son frère Lucien, qu'il avait repris hier au soir et bientôt abandonné, a, comme les deux jours précédents, employé la soirée entre le poème de Ckarlemagne; qu'il a bientôt quitté de reclief, et celui d'Homère, qu'il a repris pour se refaire, disait-il gaiement; et la censure a recommencé pour le prince Lucien, et l'admiration pour le bon Homère.
La lecture interrompue, on a dit à l'Empereur que Lucien avait tout prêt un autre |>oème semblable à son Ckarlemagne ; c'était Charte» Martel en Corse, et en outre une douzaine de tragédies. « Mais il a donc « le diable au corps! » s'est écrié l'Empereur.
On lui a dit aussi que son frère Louis avait fait un roman." Il pourra « y avoir de l'esprit, delà grâce, observait-il, mais ce ne sera pas toute-
rois sans métaphysique sentimentale, ni sans niaiseries philoso- ■ phiques. •<
On lui dit encore que la princesse Êlisa avait aussi fait un roman, ce qu'il ne savait pas. Enfin il n'y avait pas jusqu'à la princesse Pauline qui n'eut le sien, disait-on. « Oh! pour celle-là, a repris l'Empereur,
• l'héroïne, oui ; mais l'auteur, non ; et à ce compte, prononçait-il, il n'y
• aurait donc que Caroline qui ne serait pas auteur. Aussi bien, dans su
• petite enfance, on la regardait comme la sotte et la Ccndrillon de la « famille; mais elle en a bien rappelé; elle a été une très-belle femme,
cl est devenue très-capable, etc. »
iaii<|iio»n«^iWj«iiirr.-S<n*itmr .le *»ir<*.— Sur lmji«wlliiliW». eU — I. Kni|M*rrtir
change cl t'affoilim.-ArKenttrit' briw*.
Ia> matin, à l'heure accoutumée, mon domestique est venu me dire qu'il n'y avait ni café, ni sucre, ni lait, ni pain pour mon déjeuner. La veille, quelque temps avant l'heure du diner, me sentant besoin, j'avais demandé une bouchée de pain, on n'avait pu me la donner. C'est ainsi qu'on nous dispute le boire et le manger. On aura de la peine à le croire nu loin, sans doute, et pourtant je ne consigne littéralement ici que des faits.
Aujourd'hui , durant notre promenade, madame Montholon chassait un chien qui l'avait approchée. « Vous n'aimez pn$ les chiens. Ma- j « dame ? lui disait l'Empereur. — Non, Sire. — Si vous n'aimez pas les - chiens, vous n'aimez pas la fidélité, vous n'aimez pas qu'on vous soit
lidele, donc vous n'êtes pas fidèle. — Mais..., mais...., disait-elle. —
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« Mais..., niais..., disait l'Empereur, quel est le vice de ma logique? • Renversez mes arguments, si \ous pouvez! ele. »
Un de nous s'était offert pour quelques manipulations, il y avait quelques jours; l'Empereur lui a demandé s'il avait entin obtenu son résultat. L'autre s'est plaint de n'avoir pas les objets nécessaires. • Véri-
- table enfant de la Seine, disait l'Empereur, vrai badaud de Paris, • qui vous croyez toujours aux Tuileries. La- véritable industrie n'est » pas d'exécuter avec tou6 les moyens connus et donnés, l'art, le génie
est d'accomplir en dépit des difficultés, et de trouver par là peu ou « point d'impossible. Mais d'ailleurs ici de quoi vous plaignez-vous ? » De n'avoir point un pilon, quand le premier barreau de chaise peut ■ vous en servir? I)e n'avoir point de mortier ? Mais tout est mortier au-
- tour de nous, cette table est un mortier ; une casserole, un cb.au- » dron est un mortier ; mon auge... la vôtre... celle du premier venu... « sont des mortiers; mais véritablement enfant de la Seine, a répété « l'Empereur, qui se croit toujours dans la rue Saint-Honoré, au milieu « des marchés de Paris ! >•
Le grand maréchal a dit alors a l'Empereur que cette circonstance lui rappelait la première fois qu'il avait eu l'honneur de lui être présenté, et les premières paroles qu'il en avait reçues. C'était à l'armée d'Italie lorsque lui, Bertrand, se rendait en mission à Constantinople. Le jeune général, le voyant oflicier du génie, lui donna une commission relative
nu métier. « C 'était |>eii loin du i|iiiirtier général ; à nu m retour, itisnit • \v fcruiicf raaréclml, je vins vous «lire que j'avais Irouvé la chose iin- j j » possible. Sur quoi Votre .Majesté, il qui je ne m'adressais qu'cii trein- » Muni, nie dit nv«v honte : — Mais voyons un |>eu, Monsieur, eom- - nient vous v éles-\ous pris ? ee qui est impossible pour vous ne l'est « peut-être pas pour moi. — Kn effet, disait Bertrand, à eliaeun de « mes moyens Votre Majesté disait : Je le crois hien, et en substituait « d'autres. Si bien qu'en |m-u d'instants il me rallut être convaincu ; « mais non sans emporter un sentiment profond, et des souvenirs qui « m'ont bien servi depuis. »
L'Empereur a |>assé sa matinée ù recueillir encore des renseignements sur les sources du ISil, dans les divers auteurs modernes, Bruce, etc. Je l'ai aidé dans ce travail. A trois heures, il s'est habillé et est sorti. I«e temps était assez beau. L'Kmpereur a demandé la calèche, et s'est enfoncé à pied dans le bois; nous avons marché jusqu'à la vue du rocher des Signaux. Il m'entretenait de notre position morale et de certaines contrariétés que devaient lui donner quelques circonstances de notre intimité même. Iji calèche est venue le joindre avec M. et madame dcMonlholon. L'Empereur se félicitait de l'arrivée de sa voiture, disant qu'il ne se sentait pas capable de regagner sa demeure ù pied. Il s'affaiblit visiblement ; sa démarche devient pesante; il a le puni traînant, ses traits s'altèrent. Sa ressemblance avee Joseph devient frappante, au point qu'il y a peu de jours, allant le joindre au jardin, j'aurais juré que c'était Joseph, jusqu'au moment où je l'ai abordé. D'autres en ont été frappés comme moi, ce qui nous a fuit dire que si nous croyions à la prévision ou à la double vue des Anglais, dont j'ai parlé dans un autre endroit, nous devions nous attendre bientôt à quelque chose d'extraordinaire sur l'Empereur ou sur son frère.
Au retour, l'Empereur a considéré un gros panier rempli d'argenterie brisée, qu'on devait envoyer le lendemain à la ville. C'était désormais le complément indispensable de notre subsistance d'un mois , d'après les dernières réductions du gouverneur.
On savait bien que des capitaines de la compagnie avaient offert jusqu'à cent guinées d'une seule assiette. Cette circonstance avait porté l'Empereur à ordonner qu'on limât les éeussons, et qu'on brisât les pii-ces de manière à ce qu'elles ne présentassent aucun vestige qui pût montrer qu'elles lui avaient appartenu. De petits aigles massifs surmontaient tous les couvercles ; c'est la seule eliose qu'il a voulu qu'on épargnât, et il lésa fait mettre de côté. Ces derniers débris étaient l'objet
du désir do chacun de nous. Ils étaient des reliques à tous les yeux. Ce sentiment avait quelque chose de religieux et de touchant.
Lorsqu'il avait fallu porter le marteau sur cette argenterie, c'était devenu le sujet d'une grande émotion et d'une véritable douleur pour | les gens. Ils avaient porté la main avec peine sur des objets qu'ils vénéraient tellement. Cet acte renversait leurs idées; c'était pour eux un sacrilège, une désolation; quelques-uns en pleuraient.
Nouvelle vn.ilion grtuvmieur.-Topnfcnptitp «le l'Italie.
Vmlndi 30
Avant huit heures, l'Empereur m'a fait éveiller pour que je fusse le trouver en calèche dans le bois, où il se promenait déjà avec M. de Montholon, s'entrelenant sur les dépenses de la maison. I.e temps enfin était revenu au beau; c'était une matinée de printemps délicieuse; nous avons fait deux tours.
Aujourd'hui, nouvelle vexation incroyable du gouverneur. Il nous a j fait défendre de vendre l'argenterie brisée à tout autre qu'à celui qu'il indiquerait. Quelle peut avoir été son intention dans cette violation nou- ] velle de tonte justice ? de se rendre plus outrageant et de commettre un abus d'autorité de plus.
L'Empereur a déjeuné sous la tente; il a dicté, immédiatement après, la bataille de Ma rongo au général Gourgaud. 11 m'a dit de demeurer, que j'écouterais. 11 s'est retiré vers midi dans sa chambre pour essayer de reposer.
Sur les trois heures, il est rentré dans ma chambre. Il nous a trouvés, mon fils et moi, occupés à collationner Aréole. Il savait que c'était mon chapitre de prédilection, que je l'appelais un chant de Y Iliade. Il a voulu le relire, et il a dit qu'en effet il lui faisait plaisir. Je l'ai inséré plus haut.
Dans le principe, l'Empereur faisait lire ses chapitres le soir. Mais une de ces dames s'étant endormie, il n'y revint plus, et médisait un jour à ce sujet : Les entrailles d'auteur, mon cher ; elles se retrouvent toujours.
La lecture d' Aréole a réveillé les idées de l'Empereur sur ce qu'il appelait ce heau théâtre d'Italie. H nous a commandé de le suivre au salon, et nous y a dicté durant plusieurs heures. Il avait fait étendre une immense carte d'Italie, qui couvrait presque tout le plancher du salon, et, couché dessus, il la parcourait à quatre pattes, un compas et un crayon rouge à la main, comparant et mesurant les distances à l'aide d'une
MÉMORIAL DE S A I NTE- II ELÈN E.
longue ficelle dont l'un <1p nous tenait une des extrémités. « C'est eomme « eela, nous disait-il, riant de la posture où je le voyais, qu'il faut toi- ■ ser un pays pour en prendre une idée juste, et faire un bon plan de « campagne. • Ce qu'il a dicté |>eut servir de hase à un tris-beau morceau de géographie politique sur l'Italie.
Fameute créance » Salul- liuiniiigne. - lm\>a t' :u \ - aui revur», etc. — Prujeu »ilnnuiMralif»; ritinpositiwi ili* l'armée.— Gandin , Mollti-n , iWermont , l.acuér , etc.— Mlnintrc ■lu iicsur ; militaire aerrélalre d'Etal ; leur ini|iorUiice.
amiru, Mnlcolm m'a fait une petite visite. Il venait prendre congé de nous tous. Il allait partir le lendemain pour le Cap, et comptait faire une absence de deux mois.
Mous le regrettons : ses formes toutjoun polies, une espèce de sympathie 'tacite entre nous le met sans cesse dans noire esprit en opposition avec sir lludson Lowe, qui lui ressemble si peu.
i^ir L'amiral avait été reçu de l'Empereur,
qui a aussi un penchant pour lui. Ils avaient fait ensemble quelques tours de jardin, et l'amiral me disait avoir recueilli «les choses bien précieuses sur l'Escaut et sur le Nievendip, établissement maritime en Hollande, qui lui est tout à fait étranger, et dont Napoléon était le créateur.
A près le dîner, la conversation s'est trouvée amenée sur ce que l'Em-
MK.MORI AL
ppreur appelait la fameuse créance de Saint-Domingue. Elle a fait naître les détails curieux que voici
« L'ordonnateur de Saint-Domingue, disait l'Empereur, s'avisa de ti- •• rer tout à coup du Cap, et sans autorisation, la somme de 60,000,000
1 « de lettres de change sur le trésor de Paris : ces lettres de change « étaient toutes payables le même jour. La France n'était pas assez riche « pour un pareil acte ; elle ne l'avait jamais été peut-être. D'ailleurs où «et comment l'administration de Saint-Domingue pouvait-elle avoir •• conquis un tel crédit ? Premier Consul ne le possédait pas à Paris : « c'est tout ce qu'eût pu obtenir M. Necker au fort de sa popularité.
• Quoi qu'il en soit, quand ces lettres parurent à Paris, précédant les « lettres d'avis mêmes, on accourut du trésor chez le Premier Consul
- pour savoir ce qu'il y aurait à faire : « Attendre les lettres d'avis, ré- « pondit-il, et connaître la négociation. Le trésor est un propriétaire; « il a leurs droits et doit avoir leur marche. Ces lettres ne sont point « acceptées, elles ne sont point payables.
• Les renseignements, les pièces comptables arrivèrent. Ces lettres «de change, mentionnées valeur reçue comptant, ne portaient, dans « le reçu des caissiers qui en avaient perçu la valeur, qu'un dixième, un « cinquième, un tiers du montant. Dès lors on ne voulut au trésor re- « connaître et rembourser que la somme réellement versée, et les « lettres de change dans leur teneur furent arguées de faux. Ce fut au
• même moment un bruit terrible dans tout le commerce. On s'agila
• beaucoup, on (il même une députation auprès du Premier Consul, « qui, loin de l'éviter, l'aborda de front ; demanda si on le prenait pour •• un enfant, si l'on croyait qu'il se jouait ainsi du plus pur sang du peu- » pie, qu'il fût un administrateur aussi tiède des intérêts publics? Ce
- qu'il refusait de laisser prendre, observait-il, ne tenait nullement à sa « personne, n'attaquait point sa liste civile; mais c'était l'argent du pu- » blic, dont il était le gordien, et il lui était d'autant plus sacré. Puis, « interpellant les deux chefs de la Réputation : Vous qui êtes négociants, « Messieurs, banquiers, faiseurs d'affaires, répondez catégoriquement. " Si un de vos agents au loin tirait sur vous des sommes énormes con- « tre votre attente et vos intérêts, occepleriez-vous, poyeriez-vous ses « lettres de change? 11 leur fallut bien répondre que non. Eh bien! dit le « Premier Consul, vous, simples propriétaires, vous, majeurs, maîtres <> de vos propres actions, vous voudriez avoir un droit que vous refuse- « riez à moi, propriétaire au nom de tous, à moi, en cette qualité, tou-
• jours mineur et sujet à révision ! Je jouirai de vos droits au nom et
- pour le bien de tous. Vos lettres de change ne seront payées que sur « leur versement réel. Je ne demande pas que le commerce prenne les
leltres de mes agents; c'est un honneur, un crédit que je n'ambitionne «point. S'il l'accorde, que ce soit à ses risques et périls; je ne recon-
- nais et ne tiens pour sacrée que l'acceptation de mon ministre du tré-
- sor. On se récria de nouveau, on dit beaucoup de paroles inutiles.
- On serait obligé de faire banqueroute, disait-on. On avait reçu ces « lettres pour argent comptant; des agents éloignés en avaient Tait la « faute par respect et par confiance dans le gouvernement, etc., etc. « Eh bien! répondait le Premier Consul, faites banqueroute. Mais ils « ne le firent point, observait l'Empereur ; ils n'avaient point reçu ces « lettres pour argent comptant, et leurs agents n'avaient point commis » de faute.
* Us sortirent tous convaincus dans l'âme des raisons du Premier « Consul, mais n'en firent pas moins remplir Paris de leurs clataude- « ries et de leurs mensonges, en dénaturant toute l'affaire.
« Cet exemple et ces détails, disait l'Empereur, deviennent la clef « d'un grand nombre d'autres affaires célèbres dont on a beaucoup parlé • à Paris sous l'administration impériale.
» Le commerce avait dit surtout et répété que c'était une chose sans exemple qu'une pareille marche, qu'une telle violation était inconnue « jusque-là ; mais a cela le Premier Consul répondait que ce serait tran- •• cher la difficulté contre eux d'invoquer l'exemple, et leur citait les « billets de Louis XIV, les liquidations du régent, la société du Missis- « sipi, les liquidations de la guerre de 1763, celles de la guerre de « 1782, etc.; et il leur prouva que ce qu'ils disaient être sans exemple « avait été la pratique constante de la monarchie. »
De là l'Empereur a passé à diverses branches de l'administration ; il a défendu l'administration des inspecteurs aux revues. « Par eux seuls, « disait-il, on pouvait s'assurer du nombre des hommes présents; avec " eux seuls on avait pu obtenir cet avantage, et il était immense pour
- l'actif et le personnel de la guerre. Quant à l'administra tion de la « guerre, ces inspecteurs n'étaient pas moins avantageux encore, quel- « ques petits abus qui fourmillassent dans les détails; c'était en grand «qu'il fallait considérer, et, pour bien juger l'institution, il fallait se
» demander quels autres abus n'auraient pas lieu si elle n'existait pas. | « Pour moi, observait Napoléon, je dois dire que, faisant la contre- « épreuve des dépenses, c'est-à-dire regardant la somme qu'aurait dû •< coûter la totalité des hommes à leurs taux arrêtés, le payement au
« trésor était toujours au-dessous de l'estimation. L'armée coûtait donc « moins qu elle n'eut du coûter. Quel autre plus heureux résultat pou- « vait-on demander? ■»
L'Empereur citait l'administration de la marine pour avoir été plus régulière, la plus pure; elle était devenue un chef-d'œuvre. Là avait été le grand mérite de Décria, disait-il.
L'Empereur trouvait que la France était trop grande pour un seul ministre de l'administration de la guerre. • C'était au-dessus des forces
* d'un homme, disait-il. On avait centralisé à Paris les décisions, les
• marchés, les fournitures, les confections, et subdivisé la correspon- « dance du ministre en autant de personnes qu'il y avait de régiments
• et de corps. Il fallait, au contraire, centraliser les correspondances, « et subdiviser les ressources en les transportant dans les localités « mêmes. Aussi j'avais longtemps médité le projet de former en Fronce « vingt ou vingt-cinq arrondissements militaires qui eussent composé » autant d'armées. Il n'y eût plus eu que ce nombre de dépôts, de
• comptabilités, etc. : c'eût été vingt sous-ministres; il eût fallu trou-
* ver vingt honnêtes gens. 1^ ministre n'eût plus eu que vingt corres- » pondants; il eût centralisé le tout et fait mouvoir la machine avec
* rapidité, etc. »
Ce sujet l'a conduit à traiter les bases de l'armée d'une grande nation telle que la nôtre. Il a développé ce qu'il se proposait d'exécuter à la paix générale, s'il eût pu l'obtenir. Ces objets, extrêmement curieux, étaient si confusément exprimés dans mon manuscrit, que je les ai passés tout d'abord, dans la crainte de ne pas les rendre avec exactitude; mais je | les retrouve dictés plus tard par lui-même, tomel,r, page 226, publication de Bossange, et je ne puis me refuser aujourd'hui à reproduire quelques-unes de ses principales idées telles que cette publication récente m'a rais à même de les redresser dans mon manuscrit; elles seront agréables aux gens du métier :
« Napoléon voulait composer son armée de 1 ,200, 000 hommes, savoir : 600,000 pour l'armée de ligne, 200,000 pour l'armée de l'intérieur, et 400,000 pour l'armée de réserve ; et tout cela ne devait soustraire constamment à l'agriculture que 288,000 hommes.
« Il devait être de principe, disait-il, que l'infanterie d'une armée étant représentée par 1 , la cavalerie serait un quart, qui pourrait se réduire à un cinquième, à cause des pays de montagnes ; l'artillerie un huitième, les troupes du génie un quarantième, les équipages militaires un trentième.
» D'après ces bases, il arrêtait les 600,000 hommes de ligne de la manière suivante :
« 1° 40 régiments d'infanterie de 12 bataillons, chacun de 910 hommes, ayant un escadron d'éclaireurs de 360 chevaux, une batterie de 8 canons servie par 280 hommes, une compagnie de sapeurs de 150 hommes, 1 bataillon d'équipages militaires de 22 voitures, et de 210
hommes; nombre rond par régiment, 12,000 hommes.
Total 480,000 h.
« 2° 20 régiments de cavalerie de 3,600 hommes, savoir : 8 de cavalerie légère, 6 de dragons, 6 de cuirassiers ; chaque régiment de 10 escadrons de 360 hommes, partagés en 3 compagnies. Total 72,000
« 3° 10 régiments d'artillerie formant 8 bataillons de 300 hommes. Total 40,000
« 4° 1 régiment de génie de 8 bataillons de 500 hommes. Total 4,000
- 5° 1 régiment d'équipages militaires de 4,000 hommes,
« Somme égale 600,000 h.
L'empire, observait-il, contenait plus de 40 millions de population; il eût été divisé en 40 arrondissements, chacun de 1,000,000, lesquels eussent été assignés à chacun des 40 régiments d'infanterie pour leur recrutement. Si l'on eût craint comme obstacle l'esprit de fédéralisme, on y eût remédié en n'introduisant dans les régiments que des officiers et partie des sous-officiers étrangers à l'arrondissement.
« L'armée de l'intérieur, de 200,000 hommes, eût été composée de 200 bataillons d'infanterie et de 400 compagnies de canonnière, destinées, en temps de guerre, à défendre les places fortes et les cotes. Cette armée n'eût eu que les officiers d'existants; les sous-officiers et soldats n'eussent été réunis que le dimanche au chef-lieu de leur commune.
« Les 400, 000 hommes de l'armée de réserve n'eussent existé que sur le papier; ils eussent seulement été soumis à une revue tous les trois mois, pour certifier leur existence et rectifier leur signalement.
«Ces 1,200,000 hommes n'eussent cependant soustrait à l'agriculture que 288,000 hommes ; car, sur les 600,000 hommes de l'armée de ligne, on n'en eût tenu que 240,000 sous les armes pendant douie mois, 160,000 pendant trois mois, et 200,000 pendant quin«e jours,
ce qui n'eût fait en réalité que 288,000 hommes seulement de soustraits à l'agriculture, les 600,000 hommes de l'armée de l'intérieur et de réserve n'étant en rien distraits de leurs travaux ni éloignés de leurs foyers. »
L'Empereur, continuant de passer en revue des principes de haute administration, disait que * MM. Gaudin et Mollien étaient pour que les « receveurs généraux, les hommes de finance publique, les fournisseurs, « eussent de très-grandes fortunes, pussent faire de très-grands profits
et les avouer, de telle manière qu'ils eussent une considération à raé- « nager, un honneur à ne pas compromettre. Cela ne pouvait pas être « autrement, disait-il, si l'on voulait tirer d'eux, au besoin, du soutien,
du service, du crédit.
« Un autre parti, continuait-il, Defermont, Lacuée, Marbois, pensait au contraire qu'on ne pouvait être trop regardant, trop économique, trop rigoureux. Moi je penchais, concluait-il, pour l'opinion des premiers, jugeant que les vues des derniers étaient petites, n'étaient que
« celles qui convenaient à un régiment, et non pas à une armée ; à un
•< ménage privé, et non pas à un grand empire. Je les appelais les puri-
" tains, les jansénistes du métier. »
L'Empereur disait que le ministre du trésor et le ministre secrétaire
d'État étaient deux de ses institutions dont il se félicitait davantage, et
qui lui avaient rendu le plus de services.
« Le ministre du trésor concentrait toutes les ressources et contrô-
« lait tontes les dépenses de l'empire. Du ministre secrétaire d'État
« émanaient tous les actes. C'était le ministre des ministres, donnant j • la vie à toutes les actions intermédiaires; le grand notaire de l'em-
• pire, signant et légalisant toutes les pièces. Avec le premier, je con- « naissais à chaque instant l'état de mes affaires; avec le second, je •< faisais parvenir mes décisions et mes volontés dans toutes les direc- « lions et partout ; si bien qu'avec mon ministre du trésor et mon mi-
• nistre secrétaire d'État seuls, et une douzaine de scribes, je me fusse <• fait fort de gouverner l'empire du fond de l'Illyrie ou des rives du » Niémen, avec autant de facilité que dans ma capitale. »
L'Empereur ne comprenait pas que les affaires pussent aller avec les quatre ou cinq secrétaires d'État de nos rois. « Aussi comment allaient- « elles? disait-il. Tous concevaient, exécutaient et se contrôlaient cha- I « cun de son côté. Ils pouvaient exécuter au rebours les uns des autres, « car les rois se contentant de signer en marge les projets, ou légalisant « seulement le bordereau de leurs ordonnances, les secrétaires d'Étal
« pouvaient exécuter, ou remplir à leur gré, sans danger de rcsponsa- « bilité matérielle. Ajoutez qu'ils avaient la griffe, qu'on avait voulu « me foire adopter, et que j'avais repoussée comme l'arme de» rois fai- « néant». Parmi ces ministres, les uns pouvaient avoir de l'argent sans « emploi, et les autres ne pas marcher faute d'avoir un denier. Point « de centralité qui pût coordonner leurs mouvements, disposer leurs •« besoins, ajuster leur exécution. •
L'Empereur observait que le ministre secrétaire d'État était précisément le véritable lot des princes incapables, mais susceptibles, lesquels auraient besoin d'un premier ministre, et n'en voudraient point convenir. « Mon ministre secrétaire d'État, disait-il, une fois qu'il eût été « nommé président du Conseil d'État, se serait trouvé, dès cet instant, « un véritable premier ministre dans toute l'étendue du terme, car il « eût porlé ses idées au Conseil d'État pour les faire rédiger en lois, et « eût signé au nom du prince. Aussi, avec les mœurs de la première « race, disait-il, ou des princes à l'avenant, mon ministre secrétaire « d'Étal n'eût pas manqué en peu de temps d'être tin maire du pa- « lai*. »
Dmunetw tl.
L'Empereur est revenu à ses recherches sur l'Egypte. Il m'a donné Strabonà feuilleter : c'était l'édition qu'il avait fait faire; il en vantait le soigné et le fini, et disait que son projet avait élé de nous donner ainsi, avec le temps, tous les anciens par la voie ofûcielle de l'Institut.
Sur U «eriMliilitl. — Sur le* Ocri«lrnUux rt Ue» <HienUiix ; Unir tUffrrrncc , etc.
Le matin, dans sa chambre, l'Empereur, à travers une foule d'objets, est venu à causer sentiment, sensations, sensibilité; et, citant à ce sujet l'un de nous qui, observait-il, ne prononçait le nom de sa mère que les larmes aux yeux, il a dit : « Mais cela ne lui est-il pas particulier? « est-ce donc général? ètes-vous de même, ou suis-je dénaturé? Pour « moi, j'aime assurément ma mère, et de tout mon cœur; il n'est rien « que je ne fisse pour elle, et cependant si j'apprenais sa perte, je ne « crois pas que je pusse exprimer ma douleur par une larme, et je « n'affirmerais pas qu'il en fût de même pour la perte d'un ami, celle « de ma femme ou de mon fils. Cette différence est-elle dans la nature? • Quel peut en être le motif? Ne serait-ce pas que la raison m'a accou- •< tumé d'avance à la perte de ma mère, qui est dans l'ordre naturel « des choses, tandis que celle de ma femme et de mon fils est une sur-
« prise, une rigueur du sort contre laquelle je cherche à me débattre? « Et puis, tout bonnement encore, est-ce peut-être le penchant naturel à « l'égoisme. J'appartiens à l une, et les autres m'appartiennent. » Et il -a multiplié les motifs avec sa profusion accoutumée, toujours neuve, toujours piquante.
Il est sûr qu'il aimait tendrement sa femme et son fils. Les personnes qui ont servi dans son intérieur nous laissent connaître à présent combien il se livrait aux sentiments de famille, et nous développent des nuancés de caractère que nous étions loin dans le tempsde lui soupçonner. Il serrait parfois son Gis dans ses bras avec effusion et a l'étouffer,
mais le plus souvent encore sa tendresse s'exprimait par des contrariétés et des niches. S'il le rencontrait dans les jardins, il le jetait par terre ou renversait ses joujoux. On le lui amenait tous les jours à déjeuner, et il manquait rarement de le barbouiller avec tout ce qui se trouvait à sa portée sur la table. Quant à sa femme, il n'était pas de jour où elle ne reparût ici dans ses conversations privées; pour peu qu'elles se prolongeassent, elle finissait tôt ou tard, de manière ou d'autre, par y être pour quelque chose ou par en devenir tout l'objet. Il
n'est point de circonstances, de plus petits détails relatifs à elle, qu'il no m'ait répétés cent fois. Pénélope, après dix ans d'absence, croit ne pouvoir s'assurer delà vérité qu'en faisant à Ulysse des questions auxquelles lui seul pouvait répondre ; eh bien ! je crois que je ne serais pas embarrassé de présenter mes lettres de créance a Marie-Louise.
Dans la conversation du soir, l'Empereur, parlant des nations, disait qu'il no connaissait que deux peuples : les Orientaux et les Occidentaux.
« Les Anglais, les Français, les Italiens, etc., disait-il, ne compo- « saient qu'une même famille, les Occidentaux ; ils avaient mêmes lois, « mêmes mœurs, mêmes usages, ils différaient entièrement des Orien-
• taux, surtout dans les deux grands rapports de leurs femmes, de leurs « domestiques. Les Orientaux ont des esclaves, nos domestiques sont « de condition libre ; les Orientaux enferment leurs femmes, les nôtres « partagent tous nos droits ; ils ont un sérail, et jamais, dans aucun « temps, la polygamie n'a été admise dans l'Occident. Il existe encore «une foule d'autres oppositions, observait l'Empereur, on dit en avoir
• compté jusqu'à quatre-vingts; ce sont donc réellement, disait-il, des
• peuples différents.
i Tout est calculé, continuait-il, chez les Orientaux, pour qu'ils puis- « sent garder leurs femmes et s'assurer d'elles. Toute notre vie, au con-
• traire, dans l'Occident, est «calculée pour que- nous ne puissions les « garder, et que nous soyons obligés de nous en rapporter à elles-mêmes. « Tout homme chez nous, sous peine d'idiotisme, doit avoir une occu- « paliou; or, quand il vaquera à ses affairesou remplira ses fonctions, i qui surveillera pour lui ? Il faut donc chez nous tout à fait compter «sur l'honneur des femmes, et y avoir aveugle confiance? Pour moi, « disait-il gaiement, j'ai eu femmes et maîtresses, et jamais il ne m'est « venu l'idée d'une surveillance particulière, parce que je pensais qu'il - devait en être pour cela comme des poignards et du poison dans cer- « taine situation ; le tourment des précautions l'emporte encore sur « le danger que l'on veut éviter ; il vaut mieux s'abandonner à sa des- « tinée.
« Prononcer, du reste, quelle est la meilleure méthode de la nôtre
• ou de celle des Orientaux est une fort grande question, pas pour vous « sans doute, Mesdames, disait-il en lançant un regard malin sur ces « dames ; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'on se tromperait « fort si on supposait moins de jouissances aux Orientaux, si on les « croyait moins heureux que nous dans notre Occident. Chez eux les
il 35
« maris y aiment beaucoup leurs femmes, les femmes y aimeot beaucoup
■ leur mari. Ils ont tout autant de chances de bonheur que nous, quel- « ques différences d'ailleurs qui semblent se présenter, car tout est « convention parmi les hommes, jusqu'à des sentiments qui semble- « raient ne devoir venir que de la nature ; et puis encore ces femmes « ont leurs droits chez elles comme les nôtres chez nous. On ne pour- « rait pas les empêcher d'aller au bain public, pas plus qu'on eropèche- « rait chez nous les femmes d'aller à l'église ; et les unes en abusent « comme les autres. Vous voyez que l'espèce humaine, son imagination, « ses sentiments, ses vertus, ses fautes parcourent un cercle assez étroit. « Tout cela se retrouve, à bien peu de chose près, de même partout. »
Et il prétendait expliquer ou justilier la polygamie chez les Orientaux d'une manière fort ingénieuse. « Elle n'avait jamais existé, disait-il, « dans l'Occident : les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Germains,
• les Espagnols, les Bretons, n'avaient jamais eu qu'une femme. En « Orient, au contraire, la polygamie avait toujours existé : les Juifs, « les Assyriens, les Tartares, les Persans, les Turcomans, avaient tous » eu plusieurs femmes. D'où pouvait venir cette universelle et constante « différence? N'aurait-elle donc tenu qu'au hasard et à la seule bizarre-
• rie ? Dépendait-elle de causes physiques dans les individus ? Non. Les
• femmes, proportion gardée, étaient-elles moins nombreuses chez nous « qu'en Asie? Non. Étaient-elles en Orient en plus grand nombre que
• les hommes? Non. Ceux-ei étaient-ils plus gigantesques que nous, au- « trement constitués? Non. C'est que tout bonnement le législateur, ou « la sagesse d'en haut qui en lient lieu, aura été guidé par la force « des choses dérivant des localités respectives. Tous les Occidentaux
• ont même forme, même couleur, ils ne composent qu'un même peu- j ! « pie, une seule famille ; il a été possible, comme à l'instant de la créa-
« lion, de ne leur assigner qu'une compagne. Ixh heureuse, admirable, « bienfaisante, qui épure le cœur de l'homme, relève la condition de la « femme, et ménage à tous deux un torrent de jouissances morales.
« Les Orientaux, au contraire, diffèrent entre eux autant que le jour « et la nuit, dans leurs formes et dans leurs couleurs ; ils sont blancs, « noirs, cuivrés, mélangés, etc. Il a fallu avant tout songer h leur con- « servation, a établir entre eux une fraternité consanguine, sous peine \
■ de les voir s'exterminer ou se persécuter, s'opprimer éternellement, ; « ce qu'on n'a pu obtenir qu'en établissant la polygamie, et en donnant
« la possibilité d'avoir à la fois une femme blanche, une femme noire, «une mulâtre, une cuivrée. Dès lors les différentes couleurs, faisant
« partie d'une même famille , se sont trouvées confondues dans les
• affections de leurs chefs et dans les opinions de chacune entre elles.
« Mahomet, ajoutait-il, semble avoir connu le secret, et s'être déter-
• miné d'après lui ; autrement, comment celui qui marche de si près
• sur les traces du christianisme, et s'en éloigne si peu, n'aurait-il pas
« supprimé la polygamie ? Dirait-on qu'il ne l'a conservée que parce que | « sa religion était toute sensuelle? Hais alors il eût permis aux musul- « mans un nombre indélini de femmes, tandis qu'il le restreint à quatre
• seulement, ce qui pourrait impliquer une blanche, une noire, une j « cuivrée, une mélangée.
« Et qu'on n'imagine pas, du reste, que cette faveur de la loi soit « mise en pratique par toute la nation ; il ne se trouverait pas de fem- « mes pour tous. Au vrai, les onze douzièmes de la population n'en ont j « qu'une, parce qu'ils ne sauraient en nourrir davantage; mais la poly-
• garnie dans les chefs suffit pour atteindre le grand but, car la eonfu- « sion des races et des couleurs existant, par la polygamie, dans la haute
« classe, c'est assez pour établir l'union et la parfaite égalité entre ! « tous. Convenons donc, concluait-il, que si la polygamie n'était pas j
• le fait d'une combinaison politique, si elle ne dérivait que du hasard, « celui-ci aurait en cette occasion produit autant que la sagesse con-
• sommée. »
L'Empereur disait avoir eu sérieusement la pensée d'appliquer ce principe h nos colonies, pour assortir le bien-être des nègres h la nécessité de les employer. 11 avait même, disait-il, consulté à cet égard des théologiens, pour savoir s'il n'y aurait pas moyen, vu les circonstances locales, déployer nos croyances à cet égard, etc., etc.
Sur U Hollande et le roi Louk.— Ilnmcur , plainte contre le* «iem- -Haute politique, etc.
Uttre a «on frère le roi Lool».
L'Empereur m'a fait appeler vers midi et demi dans son cabinet. | Nous avons causé de la chaîne des auteurs qui fait descendre la lumière f historique depuis les premiers temps jusqu'à nous; ce qui l'a porté à lire la partie du tableau premier de l'Atlas historique qui en présente l'ensemble et le résumé.
La conversation l'a fait tomber sur la variété de l'espèce humaine. Il a envoyé chercher Buffon pour éclaircircet objet, et s'en estoccupé assez longtemps.
La diversité des objets a conduit la conversation sur la Hollande et le roi Louis, sur lesquels il a dit des choses très-remarquables.
» Louis a de l'esprit, disait l'Empereur, n'est point méchant ; mais, « avec ces qualités, un homme |>eul faire bien des sottises et causer bien
■ du mal. L'esprit de Louis est naturellement porté au travers et à la
• bizarrerie. Il a été gâté encore par la lecture de Jean-Jacques. Cou- « rant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance, incapable « par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de détails " locaux, Louis ne s'est montré qu'un roi préfet.
« Dès son arrivée en Hollande, et n'imaginant rien de beau comme « de faire dire qu'il n'était plus qu'un bon Hollandais, il s'y est livré
■ tout à fait au parti anglais, a favorisé la contrebande, et s'est mis en « rapport avec nos ennemis. 11 a fallu le surveiller aussitôt, et menacer « même de le combattre ; réfugiant alors son manque de caractère dans » un entêtement obstiné, et prenant une esciundre pour de la gloire, il « s'est enfui du trône en déclamant contre moi, contre mon insatiable
- ambition, mon intolérable tyrannie, etc. Que me restait-il à faire?
• Fallait-il laisser la Hollande à la disposition de nos ennemis? Fallait-
• il nommer un nouveau roi? Mais devais-je attendre de lui plus que de « mon frère? Tous ceux que je faisais n'agissaient-ils pas a peu près
• de même ? Je réunis la Hollande, et toutefois cet acte eut le plus
• mauvais effet en Europe , et n'a pas peu contribué à préparer nos « malheurs.
« Louis avait été charmé de prendre Lucien pour modèle. Lucien en « avait agi à peu près de même; et si plus lard il s'est repenti, s'il s'est « rallié même noblement, cela a pu honora* son caractère, mais non « raccommoder les affaires.
« A mon retour de l'île d'KIbe, en 181. S, Louis m'écrivit une longue « lettre de Rome, et m'envoya une ambassade : c'était son traité, disait- « il, ses conditions pour revenir auprès de moi. Je répondis que je
- n'étais nullement dans le cas de faire des traités avec lui; que s'il " revenait, il était mon frère, il serait bien reçu.
« Croirait-on bien qu'une de ses conditions était qu'il aurait la liberté « de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort le négociateur, pour
• avoir osé se charger d'une telle absurdité, avoir pu croire qu'une « pareille chose fut négociable. Nos statuts de famille le défendaient « formellement, faisnis-je rappeler a Louis ; la politique, la morale et « l'opinion ne s'y opposaient pas moins encore, lui faisais-je dire; l'as- « surant de plus qu'à cause de tous ces titres réunis, si ses enfants
DE 8 Al NTE-BÉLÈN E. 261
• venaient, par lui, à perdre leur état, je m'intéresserais bien plus ù eux \ » qu'à lui-même, bien qu'il fut mon frère.
« Peut-être trouverait-on une atténuation au travers d'esprit de Louis
• dans le cruel étal de sa santé; l'âge où elle s'est dérangée, les circon- « stances atroces qui l'ont causé, et qui doivent avoir singulièrement « mflué sur son moral ; il faillit en mourir, et en a conservé toujours « depuis de cruelles infirmités : il demeure à peu près perclus de tout
• un côté.
« Il est sùr, du reste, continuait l'Empereur, que j'ai été peu secondé « des miens, et qu'ils ont fait bien du mal à moi et à la grande cause. « On a souvent vanté la force de mon caractère; je n'ai été qu'une « poule mouillée, surtout pour les miens, et ils le savaient bien : ta pre- « mière bourrade passée, leur persévérance, leur obstination l'empor- « taient toujours ; et, de guerre lasse, ils ont fait de moi ce qu'ils ont i « voulu. J'ai fait là de grandes fautes. Si, au lieu de cela, chacun d eux « eût imprimé une impulsion commune aux diverses masses que je leur f «avais confiées, nous eussions marché jusqu'aux pôles; tout se fût ■ « abaissé devant nous ; nous eussions changé la face du monde ; l'Eu- « rope jouirait d'un système nouveau, nous serions bénis !... Je n'ai pas ■ eu le bonheur de Gengis-Khan avec ses quatre fils, qui ne connaissaient « d'autre rivalité que celle de le bien servir. Moi, nommais-je un roi, il « se le croyait tout aussitôt par la grâce de Dieu, tant le mot est épidé- « mique. Ce n'était plus un lieuteuaut sur lequel je devais me reposer, «c'était un ennemi de plus dont je devais m 'occuper. Ses efforts n'é- « taient pas de me seconder, mais bien de se rendre indépendant. Tous « avaient aussitôt la manie de se croire adorés, préférés à moi. C'était « moi désormais qui les gênais, qui les mettais en péril. Des légitimes
• n'auraient pas agi autrement ; ils ne se seraient pas crus plus ancrés. « Pauvres gens ! qui, quand j'ai succombé, ont pu se convaincre qu'ils « n'avuient pas même l'honneur de voir leur destitution exigée ou « mentionnée par l'ennemi; et aujourd'hui encore, si l'on gêne leur « personne, si on les tourmente, ce ne peut être de ta part du victo- « rieux que le besoin de faire peser le pouvoir, ou la bassesse d'exercer « la vengeance. Si les miens inspirent un grand intérêt aux peuples, « c'est qu'ils tiennent à moi, à la cause commune ; mais qu'aucun d'eux
« puisse causer un mouvement, assurément on peut être bien Iran- i «quille; et pourtant, malgré la philosophie de plusieurs d'entre eux, « car n'en était-il pas qui, pour régner, s'étaient dits forcés à la façon « des chambellans du faubourg Saint-Germain, leur chute a dû leur être
« bien sensible; ils s'étaient faits promptement aux douceurs du poste ; « ils ont tous été réellement rois. Tous, à l'abri de mes travaux, ont «joui de la royauté; moi seul n'en ai connu que le fardeau. Tout le « temps j'ai porté le monde sur mes épaules, et ce métier, après tout, « ne laisse pas que d'avoir sa fatigue, etc.
« On me dira peut-être pourquoi m'obstiner à créer des États, des « royaumes? Mais les moeurs et la situation de l'Europe le comman- « daient ainsi. Chaque nouvelle réunion à la France accroissait les \ « alarmes de tous ; elle faisait pousser les hauts cris et reculait la paix. « Mais alors, continuera-t-on, pourquoi avoir la vanité de placer cha- « cun des miens sur un trône? car le vulgaire n'y aura vu que cela. « Pourquoi ne pas s'arrêter plutôt sur de simples particuliers plus « capables? A cela je réponds qu'il n'en est pas des trônes héréditaires « comme d'une simple préfecture. La capacité, les moyens sont aujour- « d'hui si communs dans la multitude, qu'il faut bien se donner de « garde d'éveiller l'idée du concours. Dans l'agitation où nous nous « trouvions plongés, et avec nos mœurs modernes, il fallait bien plutôt « songer à la stabilité et à la centralisation héréditaire; autrement, que « de combats, que de factions, que de malheurs! !! Dans l'harmonie « que je méditais pour le repos et le bien-être universels, s'il fut un dé- « faut dans ma personne et dans mon élévation, c'était d'avoir surgi « tout à coup de la foule. Je sentais mon isolement; aussi je jetais de « tous côtés des ancres de salut au fond de la mer. Quels appuis plus « naturels pour moi que mes proches? Pouvais-je mieux attendre de la « part des étrangers? et si les miens ont eu la folie de manquer à ces «• liens sacrés, la moralité des peuples, supérieure a leur aveuglement, « remplissait une partie de mon objet. Avec eux, ils se croyaient plus « en repos, plus en famille.
« En somme, de si grands actes n'étaient ni des caprices ni des plai- « santeries; ils tenaient aux considérations de l'ordre le plus élevé, ils « se rattachaient au repos de la race humaine et à la possibilité d'amé- « liorer sa condition. Que si, malgré les combinaisons faites de lameil- «- leureîoi, on s'est trouvé encore n'avoir rien fait qui vaille, c'est qu'il « faut en revenir à une grande vérité, savoir, qu'il est bien difficile de « gouverner, quand on veut le faire en conscience, etc., etc. »
N. B.La lettre suivante, d'une date fort antérieure, va jeter un grand jour sur les paroles de Napoléon, rapportées quelques pages plus haut, au sujet de la conduite de son frère eu Hollande. Plus tard, le roi Louis a publié une espèce de compte rendu de son administration à la nation
1 hollandaise ; c'est surtout à la suite de l'article ci-dessus de la lettre qui i l'accompagne, qu'il devient curieux de lire ce document du roi Louis, afin de pouvoir, en connaissance de cause, fixer ses idées sur le sujet.
CMtcau de Marach, le 3 avril ISO».
« Monsieur mon frère, l'auditeur D...t m'a remis, il y a une heure, « votre dépèche du 22 mars. Je fais partir un courrier qui vous portera « cette lettre en Hollande.
« L'usage que vous venez de foire du droit de grâce ne peut qu'être j « d'un très-mauvais effet. Le droit de grâce est un des plus beaux et des | « plus nobles attributs de la souveraineté. Pour ne pas le discréditer, il « ne faut l'exercer que dans le cas où la clémence royale ne peut décon- « sidérer l'œuvre de la justice ; que dans le cas où la clémence royale « doit laisser, après les actes qui émanent d'elle, l'idée de sentiments géj « néreux. 11 s'agit ici d'un rassemblement de bandits qui vont attaquer et j ' i « égorger un parti de douaniers pour ensuite faire la contrebande. Ces « gens sont condamnés à mort ; Votre Majesté leur fait grâce! Elle fuit j « grâce à des meurtriers, à des assassins, à des individus auxquels la so- « ciété ne peut accorder aucune pitié! Si ces individus avaient été pris « faisant la contrebande; si même, en se dérendant, ils avaient tué des
• employés, alors vous auriez pu peut-être considérer la position de leurs « familles, leur position particulière, et donner ù votre gouvernement
« une couleur de paternité, en modifiant, par une commutation de peine, | « la rigueur des lois. C'est dans les condamnations pour contraventions « aux lois de fiscalité, c'est plus particulièrement encore dans celles qui « ont lieu pour des délits politiques, que la clémence est bien placée. En i ces matières, il est de principe que si c'est le souverain qui est attaqué, « il y a delà grandeur dans le pardon. Au premier bruit d'un délit de ce 1 1 « genre, l'intérêt public se range du coté du coupable, et point de celui « d'où doit partir la punition. Si le prince fait la remise de la peine, j « les peuples le placent au-dessus de l'offense, et la clameur s'élève con- « tre ceux qui l'ont offensé. S'il suit le système opposé, on le répute hai- « neux et tyrau. S'il fait grâce à des crimes horribles, on le répute faible
• ou malintentionné.
« Ne croyez pas que le droit de faire grâce puisse être exercé irapuné- « ment, et que la société applaudisse toujours à l'usage qu'en peut faire « le monarque. Elle le blâme lorsqu'il l'applique à des scélérats, à des « meurtriers, parce que ce droit devient nuisible à la famille sociale. « Vous avez trop souvent et en trop de circonstances usé du droit de
« grâce. La bonté de voire cœur ne doit point être écoutée, lorsqu'elle « peut nuire à vos peuples. Dans l'affaire des Juif» , j'aurais fait comme « vous ; dans celle des contrebandiers de 3fiddelbourg,je me serais bien « gardé de faire grâce.
« Mille raisons devaient vous porter à laisser la justice faire une exé- « eution exemplaire qui aurait eu l'excellent effet de prévenir beaucoup « de crimes, par la terreur qu'elle aurait inspirée. Des gens du roi sont « égorgés au milieu de la nuit, les assassins sont condamnés.... Votre « Majesté commue la peine de mort en quelques années de prison ! Quel
• découragement n'en résnltcra-t-il point parmi les gens qui font rentrer « vos impots ! l'effet politique est très-mauvais : je m'explique.
« La Hollande était le canal par lequel, depuis plusieurs années, l'An- « gleterre introduisait sur le continent ses marchandises. Les marchands « hollandais ont gagné a ce trafic des sommes immenses : voilà pourquoi « les Hollandais aiment la contrebande et les Anglais ; et voilà les rai- « sons pour lesquelles ils n'aiment point la France, qui défend la con-
• trebande et qui combat les Anglais. La grâce que vous avez accordée à « ces contrebandiers assassins est une espèce d'hommage que vous ren-
• dez au goût des Hollandais pour la contrebande. Vous paraissez faire « cause commune avec eux, et contre qui?... contre moi.
« Les Hollandais vous aiment ; vous avez de la simplicité dans les « manières, de la douceur dans le caractère... Vous les gouvernez selon
• eux; si vous vous montriez fermement résolu à réprimer la conlre- « bande, si vous les éclairiez sur leur position, vous useriez sapement de « votre influence : ils croiraient que le système prohibitif est bon, puis-
« que le roi en est le propagateur. Je ne vois pas quel parti pourrait tirer > « Votre Majesté d'un genre de popularité qu'elle acquerrait à mes dé- « pens. Assurément la Hollande n'est point au temps de Ryswick, et la « France aux dernières années de Louis XIV. Si la Hollande nepeutsui- « vre un système politique indépendant do celui de la France , il faut « qu'elle remplisse les conditions de l'alliance.
« Ce n'est point au jour la journée que doivent travailler les princes, « mon frère, c'est sur l'avenir qu'il faut jeter les yeux. Quel est aujour- » d'bui l'état de l'Kurope? l'Angleterre d'un coté. Elle possède parelle- « même une domination à laquelle jusqu'à présent le monde entier a du « se soumettre. De l'autre, l'empire français et les puissances continen- 1 « taies , qui , avec toutes les forces de leur union , ne peuvent s'accom- ] « moderdu genre de suprématie qu'exerce l'Angleterre. Ces puissances j « avaient aussi des colonies, un commerce maritime • elles possèdent
« on étendue de côtes bien plus que l'Angleterre. Kllcs se sont désunies ; <- l'Angleterre a combattu séparément leur murinc ; elle a triomphé sur I « Unîtes les mers, toutes les marines ont été détruites. La Russie, la « Suède, la France, l'Espagne, qui ont tant de moyens d'avoir des vais- « seaux et des matelots, n'osent hasarder une escadre hors de leur rade. « Ce n'est donc plus d'une confédération des puissances maritimes, eon-
• fédération, d'ailleurs, qu'il serait impossible de faire subsister à cause
• des distances et des croisements d'intérêts, que l'Europe peuluttendre « sa libération maritime et un système de paix qui ne pourra s'établir
• que par la volonté de l'Angleterre.
« Cette paix, je la veux par tous les moyens concilia blés avec la di- « gnité de la puissance de la France; je la veux au prix de lotis les sacri- « fiées que peut permettre l'honneur national. Chaque jour je sens
- qu'elle devient plus nécessaire : les princes du continent la désirent « autant que moi ; je n'ai contre l'Angleterre ni prétention passionnée
■ ni haine invincible. Les Anglais ont suivi contre moi un système de ré-
• pulsion ; j'ai adopté, le système continental beaucoup moins, comme « lesupposeut mes adversaires, par jalousie d'ambition, que pour ume-
• lier le cabinet anglaisa eu finir avec nous. Que l'Angleterre soit riche « et prospère, peu m'importe, pourvu que la France et ses alliés le < soient comme elle.
« Le système continental n'a donc d'autre but que d'avancer l'époque
• où le droit public sera définitivement assis pour l'empire français et « pour l'Europe. Les souverains du Nord maintiennent sévèrement le « régime prohibitif; leur commerce y a singulièrement gagné : les fabri- « ques de la Prusse peuvent rivaliser avec les nôtres. Vous savez que la « France cl le littoral qui fait aujourd'hui partie de l'empire, depuis le
■ golfe de Lyon jusqu'uux extrémités de l'Adriatique, sont absolument
• fermés aufproduits de l'industrie étrangère. Je vais prendre un parti « duns les affaires d'Espagne, qui aura pour résultat d'enlever le Portugal
• aux Anglais et de mettre au pouvoir de la politique française les côtes
• que l'Espagne a sur les deux mers. Le littoral entier de l'Europe sera
• fermé aux Anglais, ù l'exception de celui de la Turquie. Mais comme
- les Turcs ne trafiquent point en Europe, je ne m'en inquiète pas.
« Voyez-vous par cet aperçu quelles seraient les funestes conséquences
■ des facilités que la Hollande donnerait aux Anglais pour introduire leurs « marchandises sur le continent? Elle leur procurerait l'occasion de le-
• ver sur nous-mêmes les subsides qu'ils offriraient ensuite à certaines « puissances pour nous combattre. Votre Majesté est plus intéressée que
« moi à se garantir de l'astuce de la politique angloise. Encore quelques « années de patience, et l'Angleterre voudra la paix autant que nous la •< voulons nous-mêmes.
« Considérez la position de vos Klats, vous remarquerez que ce système | vous est plus utile qu'à moi. La Hollande est une puissance maritime | " commerçante : elle a des ports magnifiques, des flottes, des matelots, » des chefs habiles, et des colonies qui ne coûtent rien ù la métropole ; « ses habitants ont le génie du commerce, comme les Anglais. N'a-t-elle » pas tout cela à défendre aujourd'hui? La paix ne peut-elle pas la remcl- » tre en possession de son ancien état? Sa situation, peut-être pénible « pendant quelques années, n'est-elle pas préférable à faire du monarque « hollandais un gouverneur pour l'Angletere? de la Hollande et de ses « colonies un licf de la Grande-Bretagne? L'encouragement que vous
- donneriez au commerce anglais vous conduirait à cela . vous avez sous « les yeux l'exemple de la Sicile et du Portugal.
• Laissez marcher le temps : si vous avez besoin de vendre vosgenië- ^ vres, les Anglais ont besoin de les acheter. Désignez les points où les
- smogleurs anglais viendront les prendre ; mais qu'ils les payent avec de » l'argent, cl jamais avec des marchandises. Jamais, entendez-vous? Il h faudra bien enfin que la paix se fasse; vous signerez en son lieu un « traité de commerce avec l'Angleterre, .l'en signerai peut-être un aussi ; « mais les intérêts réciproques seront garantis. Si nous devons laisser « exercer à l'Angleterre une sorte de suprématie sur les mers qu'elle aura « achetée au prix de ses trésors et de son sang, une prépondérance qui « tient à sa position géographique et à ses occupations territoriales dans . les trois parties du monde, au moins nos pavillons pourront se mon-
! « trer sur l'Océan sans craindre l'insulte; notre commerce maritime « cessera d'être ruineux. C'est à empêcher l'Angleterre de se mêler des « affaires du continent qu'il faut travailler aujourd'hui .
« Votre affaire de grâce m'a entraîné dans ces détails ; je m'y suis livré, <• parce que j'ai craint que vos ministres hollandais n'aient fait entrer de • fausses idées dans l'esprit de Votre Majesté.
« Je désire que vous réfléchissiez à cette lettre, que vous fassiez des « sujets qu'elle traite l'objet des délibérations de vos conseils ; enfin que « vos ministres impriment à l'administration le mouvement qui lui « convient.
« Sous aucun prétexte, la France ne souffrira que la Hollande se « sépare de la cause continentale.
« yuanl à ses contrebandiers, puisque la faute a été commise, il n'y
DE SAINTE-HÉLÈNE. 2fi7
« a plus à revenir sur le passé : je vous conseille seulement de ne pas les « laisser dans les prisons de Middelbourg; c'est trop près du lieu où le ■ crime a été commis ; renvoyez-les dans le fond de la Hollande. • Cette lettre n'étant à autre fin, etc.
« Signé Napoléon. »
A dîner, l'Empereur a demandé à son piqueur comment était son cheval; celui-ci a répondu qu'on le nourrissait bien, qu'il était fort gai et en fort bon état. « J'espère qu'il ne se plaint pas de moi, a dit l'Em- « pereur; s'il fut jamais un chanoine au mopde, c'est celui-là. » En effet, il va deux ou trois mois que l'Empereur n'est monté à cheval.
Km«ir île travail. - luVe» el projt la tk- Na|«olron sur mrfrr bit lot n> . etc. — Sur U* ouvra***
IMililitt* , rte. - M. Mènerai ; «Mail* curieux . clc.. ttr.
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L'Empereur, depuis quelques jours, a une grande ferveur de travail. Toutes les matinées se sont passées à des recherches sur l'Egypte, dans 1 les auteurs anciens. Nous avons |iarcouru de concert Hérodote, Pline, Strabon, etc., etc., ne prenant guère d'autre interruption que l'instant du déjeuner sur sa petite table. Le temps demeurait toujours mauvais, et l'Empereur a dicté littéralement durant ces deux jours dans tout leur entier.
A dîner, il nous disait qu'il se trouvait beaucoup mieux, et nous lui avons fait observer, à ce sujet, que depuis quelque temps néanmoins il ne sortait plus, et travaillait huit, dix, douze heures par jour.
« C'est cela même, disait-il : le travail est mon élément ; je suis né et « construit pour le travail. J'ai connu les limites de mes jambes, j'ai » connu les limites de mes yeux ; je n'ai jamais pu connaître celles de « mon travail. Aussi j'ai manqué tuer ce pauvre Méneval ; j'ai été obligé « de le faire relever, et de le mettre en convalescence auprès de Marie- « Louise, chez laquelle son emploi n'était plus qu'une véritable siné- « cure. >.
L'Empereur ajoutait que s'il était en Europe, et tranquille, son plaisir serait d'écrire l'histoire. 11 se plaignait de la manière pitoyable dont il la voyait traitée partout. Les recherches qu'il faisait chaque jour le lui démontraient, disait-il, au delà de tout ce qu'il avait pu soupçonner.
<• Nous n'avions pas de bonne histoire et nous n'avions pu en avoir. i « La plupart des peuples de l'Europe étaient dans le même cas que nous ; « les moines et les privilégiés , c'est-à-dire les gens à abus, les ennemis
* de la vérité ctdes lumières, avaient seuls exercé ce monopole : ils nous « ;i voient raconté tout ce qu'ils avaient voulu, tout ce qui leur avait plu, « ou mieux encore, tout ce qui était dans leur intérêt, leurs passions ou ■ leurs vues ! »
Il avait, disait-il, conçu le projet de redresser tout cela autant qu'il était possible; ainsi il eut nommé des commissions de l'Institut, ou des savants indiqués par l'opinion publique, pour revoir, critiquer et reproduire nos annales. Il eût voulu aussi, de la sorte, accompagner les classiques, dont on nourrit notre jeunesse , de commentaires propres à les mettre en harmonie avec nos institutions modernes. • Un bon pro-
• gramme, le concours et des récompenses, et l 'on eût, disait-il, tout
• obtenu ; rien ne résistait à une (Mireille voie. -
Il répétait, ce que je crois avoir déjà dit, que son intention avait été de faire écrire les derniers règnes de notre monarchie sur les pièces mêmes tirées des archives de nos relations extérieures. Il était encore une foule de manuscrits antiques et modernes de la Bibliothèque Impériale qu'il voulait faire imprimer, en les coordonnant en corps de doctrine, soil dans les sciences, soit dans la morale, la littérature, les arts, etc.
Il avait encore, assurait-il, beaucoup d'autres plans de In sorte. Kt quelle époque se présenta jamais aussi favorable pour de pareilles idées et leur accomplissement! Quand retrouvera-t-on, dans la même personne, le génie pour les concevoir, la puissance pour les exécuter ?
Pour obvier, sans blesser même la liberté de la presse, au déluge de mauvais ouvrages dont le public était inondé, il demandait quel inconvénient eût pu présenter un tribunal d'opinion, composé de membres de l'Institut, de membres de l'Université et de délégués du gouvernement, qui eussent considéré les ouvrages sous le triple rapport de lu science, des mepurs et de la politique. Ils en eussent fait la critique, et eussent assigné le degré de leur mérite. « C'eût été, disait-il, le (lambeau « du public; la garantie, la fortune de bons ouvrages; la ruine, le décou-
• ragemenl des mauvais; l'aiguillon des talents, la palme des auteurs. »
Voici quelques détails relatifs a M. Ménevol, cité plus haut par l'Empereur; ces détails seront jugés précieux, parce qu'ils sont autant de traits propres à faire connaître les circonstances privées de Napoléon.
L'Empereur, encore Premier Consul, se plaignait d'être sans secrétaire: il venait de se défaire de celui qu'il avait eu durant ses campagnes d'Italie et son expédition d'Egypte, son ancien camarade de collège, homme de beaucoup d'esprit et qu'il aimait fort, mais dont il venait
d'être forcé de se séparer. Son frère Joseph lui offrit alors le sien, qu'il avait1 depuis peu de temps; et Napoléon, en l'acceptant, acquit un trésor, il Ta répété plusieurs fois : c'était Méneval, que depuis il a fait baron, maître des requêtes et secrétaire des commandements de l'impératrice Marie-Louise.
Son titre auprès du Premier Consul fut celui de secrétaire du portefeuille; il fut même fait à son sujet un fort long règlement, dont l'article le plus essentiel était qu'il ne devait jamais, sous aucun prétexte, avoir à lui ni secrétaire ni copiste : ce qui fut toujours strictement observé.
M. Méneval était doux, réservé, fort secret, travaillant à toute heure et en tout temps ; aussi l'Empereur n'en a-l-il jamais éprouvé que satisfaction, agrément, et l'a fort aimé. Ix» secrétaire du portefeuille éla il généralement chargé de tout le courant, et de tout ce qui était instantané et d'improvisation. Que d'affaires, de projets et de pensées ont été traités et transmis par son intermédiaire! Il ouvrait et lisait toutes les lettres adressées directement à l'Empereur ; les classait pour son examen, et écrivait sous sa dictée.
On sait avec quelle célérité l'Empereur dictait, si bien que le plus souvent, et pour gagner du temps, le secrétaire devait chercher à retenir les mots plutôt qu'à les transcrire, ce dont s'acquittait merveilleusement M. Méneval, qui par la suite eut autorité de répondre par luimême a bien des objets. Il aurait pu facilement acquérir beaucoup d'importance; mais c'était tout à fait hors de son iuclination naturelle.
L'Empereur était la plus grande partie du temps dans son cabinet ; on eût pu dire qu'il y passait le jour et souvent une partie de la nuit. Il se couchait à dix ou onze heures, et se relevait vers minuit pour travailler de nouveau quelques heures. Il faisait parfois appeler M. Méneval, le plus souvent non ; et comme il arrivait à celui-ci do s'y rendre de lui-même, l'Empereur, connaissant tout son zèle, répondait d'ordinaire a cet empressement : « 11 ne faut pas vous tuer. »
L'Empereur, en reparaissant le maliu au cabinet, y trouvait des liasses mises en ordre à l'avance par M. Méneval, qui l'avait précédé. S'il y manquait parfois vingt-quatre heures ou deux jours, son secrétaire le prévenait qu'il allait se laisser encombrer, et que le cabinet serait bientôt plein, ce à quoi l'Empereur répliquait d'ordinaire gaiement : « Ne « vous effrayez pas, cela sera bientôt net. » Et en effet, en peu d'heures, l'Empereur s'était mis au courant. II est vrai qu'il répondait beaucoup en ne répondant pas, en jetant tout ce qu'il jugeait inutile, môme de
ses ministres, ce à quoi ils étaient faits. Ne voyant |ias arriver de réponse, il» savaient à quoi s'en tenir. Il lisait lui-même toutes les let-
tres, répondant par un mot à la marge de certaines, et dictant la ré- |H>nse à d'autres. Celles qui étaient d'une haute importance étaient toujours mises de coté, relues deux fois, et jamais répondues qu'après quelque intervalle.
Il avait pour coutume, en sortant du cabinet, de rappeler les objets essentiels, et de dire qu'ils devaient être prêts à heure fixe; et ils l'étaient toujours. Si, à cette heure, l'Kmpereur ne venait point, M. Méneval le pourchassait dans le palais, souvent à difrérentes reprises, pour les lui rappeler. Parfois l'Empereur terminait, parfois encore il répondait : .1 demain, la nuit porte conseil. C'était sa phrase habituelle; aussi disait-il avoir plus travaillé la nuilque le jour. Ce n'est pas que les affaires lui causassent des insomnies; mais seulement parce qu'il dormait à heures interrompues, suivant son besoin, et que peu lui suffisait.
Il arrivait souvent à l'Empereur, dans le cours de ses campagnes, qu'on le réveillait subitement pour des circonstances instantanées : il se levait aussitôt; on n'eût pas deviné à ses yeux qu'il venait de dormir : il donnait ses décisions ou dictait des réponses avec la même clarté, la même fraîcheur d'esprit que si c'eût été en tout au tre moment. C'est ce qu'il appelait /a présence H' esprit d'après minuit : elle était complète
et extraordinaire chex lui. Il est arrivé, dans ces circonstance», qu'on l'a réveillé peut-être jusqu'à dix fois dans la même nuit, el on le trouvait toujours rendormi, parce qu'il n'avait pas encore satisfait tout son l>eBoin de sommeil. Se vantant un jour de celle facilité de sommeil, el du peu qu'il lui en fallait, à un de ses ministres ( le général Clarke i, celui-ci lui répondit plaisamment : « C'est bien ce qui nous désole, «Sire; car c'est souvent à nos dépens; il nous en descend parfois « quelque chose. <•
L'Empereur faisait (oui par lui-même, et presque tout par la voie de son cabinet. Il nommait à toutes les places, substituant In plupart du temps de nouveaux noms à ceux dont ses ministres lui adressaient la proposition. Il lisait leurs projets, les adoptait, les rayait ou les modifiait. Il faisait jusqu'aux noies mêmes de son ministre des relations extérieures, qu'il dictait à son secrétaire Méneval, pour lequel il n'avait nul secret. C'était encore par l'intermédiaire de celui-ci qu'il écrivait aux souverains, observant avec eux un formulaire qu'il lui avait fait rédiger sur les protocoles du passé, et à la rigueur duquel il attachait Iwaucoup d'importance. l,es ministres travaillaient tous en commun avec l'Empereur un jour fixe de la semaine, à moins de cas particuliers ou accidentels dans les affaires ou dans un des ministères. Le travail de chacun se faisait en présence de tous les autres, qui pouvaient y prendre part. Chacun vidait de la sorte son portefeuille. Un registre consacrait les délibérations; il doil en exister un grand nombre de volumes. Les objets arrêtés demeuraient pour la signature, qui se faisait par l'intermédiaire du ministre sccrélaire d'État, qui la certifiait. Parfois quelques-uns de ces objets, bien qu'arrêtés, passaient au cabinet avant la signature, pour y être revus el modifiés. Le ministre des relations extérieures était le seul qui, prenant part au travail général des autres ministres, avait en outre, par la nature secrète de ses fonctions, un travail particulier avec l'Empereur. L'Empereur confiait le travail du personnel de la guerre îi un de ses aides de camp de prédilection. Du roc a joui longtemps de cette confiance, puis Bertrand et l^auriston; le comte de Ixibau a été le dernier.
M. Méneval, d'une santé très-faible, et usé par le travail, eut besoin de repos. L'Empereur le plaço alors auprès de Marie-Louise. C'était un canonicat, disait-il, une vraie sinécure ; mais il ne s'en sépara néanmoins que sous la condition de revenir à lui dès qu'il serait rétabli; ce qu'il ne manquait pas de lui rappeler toutes les fois qu'il le voyait.
Avec Méneval finit l'umV de travail dans le cabinet; il cul plusieurs
successeurs ensemble, el le cabinet de l'Empereur devint alors un bureau, une espèce d'administration assez nombreuse. L'Empereur y admit, sur la recommandation d'autres qui croyaient pouvoir en répondre comme d'eux-mêmes, quelqu'un qui, en 1814, au moment de la crise, reçut l'ordre de brûler certaines pièces du cabinet. La restauration assise, il écrivit ii un des ministres du roi pour lui offrir celles qui restaient encore. L' Empereur en trouva la preuve au 20 mars dans les papiers laissés aux Tuileries, et se contenta d'écrire en marge de la lettre même du dépositaire infidèle : Un tel est un traître, un tel est un traître,
et rendit le papier en cet état, tout en l'accompagnant de paroles pleines de bonté, à celui-là môme qui lui avait recommandé le coupable, bomme, du reste, pour son propre compte, disait l'Empereur en parlant du recommandant, d'un dévouement et d'une fidélité à toute épreuve. Ce fut là tout le reproche que lui fil Napoléon, et toute la vengeance qu'il fit peser sur le coupable.
Il doit donc être resté beaucoup de traces ou de pièces du travail du cabinet. Les débats du parlement d'Angleterre en ont fait connaître que les réclamations solennelles de Napoléon, lors de son retour au 20 mars, ont donnée pour falsiliées. Ix'S pièces du cabinet ne seraient pas les seuls documents qui nous resteraient de cette administration à jumais célèbre. Il doit exister viniil ou trente volumes in-folio, autant de volu mes in-4" de la Correspondance des campagnes d'Italie et d'Êgypte, recueillie et classée par ordre.
11 doit exister aussi peut-être soixante ou quatre-vingts volumes infolio des délibérations duConseil des ministres, recueillies parles secrétaires d'État duc de Bassano et comte Daru.
Enfin les procès-verbaux du Conseil d'État, rédigés et mis en ordre par M. Locré.
Voilà de vrais et grands titres de gloire pour Napoléon. C'est silices monuments immortels, et avec eux, qu'ont marché les gouvernements qui ont suivi, et c'est là que viendront inévitablement puiser désormais les administrations de tous les temps et de tous les pays, tant les bases posées par lui ont été sûres et solides, tant les jalons ont été bien placés, tant les racines ont été profondes, tant enfin tout cet ensemble porte le caractère du génie, de la rectitude et de la durée !
Parole» caractéristiques touchant ma femme. — Dictée de l'Empereur pour une nouvelle partie
de m» Mémoire».
Samedi 28
Aujourd'hui l'Empereur a profité d'un peu de beau temps pour faire deux tours en calèche. II avait besoin, disait-il, d'être secoué. Il lui restait un peu de fluxion ; sa joue gauche demeurait enflée. Il est rentré sur les trois heures.Quelque temps après, le travail lui manquant, il m'a fait appeler; nous avons fait quelques tours de jardin. Ayant aperçu le docteur, il l'a fait approcher, et en a appris que la veille les commissaires russe et autrichien s'étaient présentés à la porte de Longwood, mais qu'ilsen avaient été repoussés par la consigne imposée parlegouverneur.
Demeurés seuls, l'Empereur, après bien des objets, est venu à parler dema femme, de ce qu'elle pouvait faire, de ce qu'elle serait devenue, etc.
« Il est hors de doute, disait-il ensuite, que votre situation à Sainte- " Hélène ne la fasse rechercher beaucoup et n'inspire un vif intérêt.
Tout ce qui se rattache à ma personne reste cher a bien du monde. >< D'ici je donne encore des couronnes !... Oui, mes chers omis, quand « vous retournerez en Europe, vous recevrez des couronnes! »
Et puis revenant à ma femme : «Son meilleur parti, disait-il avec • une grâce et une bonté touchante, serait d aller passer son veuvage « auprès de Madame, ou de quelqu'un des miens. Us auraient sans doute « bien du plaisir à prendre soin d'elle, etc. »
Au retour, l'Empereur s'est mis au travail. Iji campagne d'Italie était à peu près finie. Il m'a pourvu d'un nouveau sujet.
Noie, écrivez: e'est ainsi que s'exprimait soudainement l'Empereur quand il lui venait une idée. Voici ce qu'il dicta littéralement ence moment ; iln'y a rien eu de changé, il ne l'a jamais relu.
Note. — » La campagne d'Italie se trouvant finie, Las Cases, d'ici à « huit jours, entreprendra l'époque depuis la rupture du traité d'Amiens « jusqu'à la bataille d'iéna.
« — En 1802, toute l'Europe est pacifiée. Bientôt après, toute l'Europe se met en guerre. La république change et devient empire. I^a • question maritime devient la question dominante dans la rupture de « la paix d'Amiens.
« — Las Cases commencera par faire analyser sous ses yeux, au petit « Emmanuel, les Moniteurs de cette époque; il en fera au moins six ou « sept par jour, ce qui fera cent quatre-vingts dans un mois, ou une « époque de six mois. Il faudra qu'il y ait au moins six mois d'analysés « avant que nous commencions le travail.
— La partie antérieure a celte époque et celle qui suivra seront « préparées et faites par ces Messieurs. Il faudra, dans l'analyse, suivre le modèle déjà prescrit à M. de Montholon, c'est-à-dire analyser le « tout par événement, avec indication de page et de mois sans distinc- « tion de ma Hères.
« Nous aurons pour grands faits :
« V Histoire de la flottille; 2e Déclaration de l'Autriche; 3» Mouve- « ment des escadres; 4° Bataille de Trafalgar; 5° Uni, Austerlite ; « G" Paix de Vienne ; 7° Négociation de lord Lauderdale à Paris; 8° Ba- « taille d'Ién/i.
« .4 reporter à leur place :
« 1° Conjuration de Georges; 2° Affaire du ducd'Enghien ; 3° Sacre « de l'Empereur par le pape ; 4" Organisation impériale.
« Ce sera une des belles parties de l'histoire de France, puisque d'un «côté, et dans l'intervalle d'une année, on voit un pape venir en « France sacrer un empereur, ce qui ne s'était pas renouvelé depuis « raille ans, et que de l'autre on voit les drapeaux français flotter sur « Vienne et sur Berlin, l'empire romain dissous et la monarchie prus- « sienne disparue. »
Je me complais à consigner ici littéralement cette dictée brute, ouïes idées premières de l'Empereur, afin de mieux faire connaître toute sa manière.
On conçoit toute l'ardeur avec laquelle mon fils et moi nous nous consacrâmes dès cet instant à ce travail, dont nous sentions tout le prix. Toutefois nous n'avions point encore complété l'analyse de nos 1 six mois quand j'ai été arraché dc.Longwood. Si ce travail n'a pas été | accompli, quelle perte pour Ihistnire ! ! ! f II ne I n pas été.)
IHtai dkïw» de ItiiiperMir. — l>rtaiU. particularili » carartfiiMiqtm. etc. Mau>ai«- U» du rahiurt txilaaniqur. - Ht-fulalinn rie W aller Scott «I rie MaillaiHl. - SlrtgularittS Mon rrnianiiutilcs dans Napoléon touchant ton orlhograithr rt •fa citation» hlutiiriinif*.
oites les fois que l'Empereur traitait un sujet, I x mi peu qu'il s'animât, ses paroles eussent pu supporter l'impression. Souvent aussi, quand une idée le frappait vivement, il dictait à eelui de nous qui était sous sa main des morceaux qui , dès ce premier jet, se trouvaient du dernier fini. Ces messieurs doivent avoir beaucoup de ces dictées, toutes bien précieuses.
J'en veux bien à l'état de mes yeux, qui, m'empéchant d'écrire, me privait la plupart du temps de cette bonne fortune.
Voici ce qu'il s'est trouvé dicter lorsque les papiers ministériels anglais parlaient de grands trésors que Napoléon devait posséder, et qu'il tenait sans doute cachés.
« Vous voulez connaître les trésors de Napoléon ? ils sont immenses, ilest vrai, mais sont exposés au grand jour. Les voici : le beau bassin d'Anvers, celui de Flessingue, capables de contenir les plus nombreuses escadres et de les préserver des glaces de la mer ; les ouvrages hydrauliques de Dunkerque, du Havre, de Nice; le gigantesque bassin de Cherbourg, les ouvrages maritimes de Venise ; les belles routes d'Anvers à Amsterdam, deMayencc à Metz, de Bordeaux à Rayonne ; les passages du Simplon, du mont Cénis, du mont Gcnèvre, de la Corniche, qui ouvrent les Alpes dans quatre directions, dans cela seul vous trouveriez plus de 800,000,000. Ces passages surpassent en hardiesse, en grandeur et en efforts de l'art tous les travaux des Romains. Les routes des Pyrénées aux Alpes, de Parme a la Spezzia, de Savone au Piémont ; les ponts d'iéna, d'Austerlitz, des Arts, de Sèvres, de Tours, de Roanne, de Lyon, de Turin, de l'Isère, de la Durance, de Bordeaux, de Rouen, etc. ; le canal qui joint le Rhin au Rhône par le Doubs, unissant les mers de Hollande avec la Méditerranée, celui qui unit l'Escaut à la Somme, joignant Amsterdam à Paris; celui qui joint la Ranceà la Vilaine; le «mal d'Arles, celui de Pavie, celui du Rhin ; le dessèchement des marais de Rourgoing, du Colentin, de Rochefort ; le rétablissement de la plupart des églises démolies pendant la révolution, l'élévation de nouvelles; lu construction d'un grand nombre d'établissements d'industrie pour l'extirpation delà mendicité; la construction du Louvre, des greniers publics, de la Ranque, du canal de l'Ourcq; la distribution des eaux dans la ville de Paris ; les nombreux égouts, les quais, les embellissements et les monuments de cette grande capitale ; les travaux pour l'embellissement de Rome; le rétablissement des manufactures de Lyon, la création de plusieurs centaines de manufactures de coton, de filature et de tissage qui emploient plusieurs millions d'ouvriers ; des fonds accumulés pour créer plus de quatre cents manufactures de sucre I de betterave pour la consommation d'une partie de la France, qui auraient fourni le sucre au même prix que celui des Indes, si elles eussent continué d'être encouragées seulement encore quatre ans ; la sub- ; stitution du pastel à l'indigo, qu'on fût venu à bout de se procurer en France à la même perfection et à aussi bon marché que cette production
des colonies ; le nombre des manufactures pour toute espèce d'objets d'art, etc. ; 50,000,000 employés à réparer et à embellir les palais , de la couronne; 60,000,000 d'ameublements placés dans les palais de la couronne en France, en Hollande, à Turin, à Rome ; 00,000,000 de diamants de la couronne, tous achetés avec l'argent de Napoléon ; le Régent même, le seul qui restât des anciens diamants de la couronne de France, ayant été retiré par lui des mains des Juifs de Berlin , auxquels | il avait été engagé pour 3,000,000 ; le musée Napoléon estimé plus de j 400,000,000, et ne contenant que des objets légitimement acquis ou par de l'argent, ou par des conditions de traités de paix connus de tout le monde.cn vertu desquels ces chefs-d'œuvre furent donnés en commutation de cession de territoire ou de contributions ; plusieurs millions amassés pour l'encouragement de l'agriculture, qui est l'intérêt premier delà France; l'institution des courses de chevaux; l'introduction des mérinos, etc.
« Voilà qui forme un trésor de plusieurs milliards qui durera des siècles !
« Voilà les monuments qui confondent la calomnie ! ! !... L'histoire dira que tout cela fut accompli au milieu de guerres continuelles, sans aucun emprunt, et même lorsque la dette publique diminuait tous les jours et qu'on avait allégé les taxes de près de 50,000,000. Des sommes très-considérables demeuraient encore dans son trésor particulier ; elles I lui étaient conservées par le traité de Fontainebleau, comme résultant des épargnes de sa liste civile et de ses revenus privés. Elles furent partagées, et n'allèrent pas entièrement dans le trésor public ni entièrement dans celui de la France ! ! !
Dans une autre occasion, l'Empereur lisait dans un journal anglais que lord Castlereagh, dans une assemblée en Irlande, avait dit que Napoléon avait déclaré à Sainte-Hélènequ'il n'aurait jamais fait la paix avec l'Angleterre que pour la tromper, la surprendre et la détruire, et que si l'armée française était attachée à l'Empereur, c'est parce qu'il donnait en mariage à ses soldats les filles des plus riches familles de son empire, l'Empereur ému dicta : « Ces calomnies contre un homme ; qu'on opprime avec une telle barbarie, et qu'on prend à la gorge pour l'empêcher de parler, seront repoussées par toutes personnes bien nées et capables de sentir. Quand Napoléon était sur le premier trône du monde, alors sans doute ses ennemis ont eu le droit de dire tout ce qu'ils ont voulu ; sa conduite était publique et servait de suffisante réponse ; quoi qu'il en fût, elle était du département de l'opinion et de
l'histoire ; mais aujourd'hui de nouvelles et basses calomnies tiennent à la dernière lâcheté et ne rempliront pas leur but. Des millions de libelles ont paru et paraissent tous les jours; ils sont sans effet .soixante millions d'hommes des contrées les plus policées de l'univers élèvent leur voix pour les confondre, et cinquante mille Anglais, qui voyagent maintenant sur le continent, apporteront chez eux la vérité aux peuples des trois royaumes, qui rougiront d'avoir été si grossièrement trompés.
« Quant au bill qui a traîné Napoléon sur un roc, c'est un acte de proscription semblable à ceux de Sylla, et pis encore. Les Romains poursuivirent Annibal jusqu'au fond de la Dithynie ; Plaminius obtint du roi Prusiaslamortdecegrand homme, et pourtant à Rome Flaminius fut accusé d'avoir agi ainsi pour satisfairesa haine personnelle. En vain allégua-t-il qu'Annibal, encore dans la vigueur de l'âge, pouvait être dangereux, que sa mort était nécessaire ; mille voix répondirent que ce qui est injuste et iugénéreux ne peut jamais être avantageux à une grande nation ; que de tels prétextes justifieraient les assassinats, les empoisonnements et toute espèce de crimes!... Les générations qui suivirent reprochèrent cette lâcheté à leurs ancêtres. Elles auraient payé bien cher pour effacer une telle tache de leur histoire. Depuis le renouvellement des lettres parmi les nations modernes, il n'est point de génération qui n'ait uni ses imprécations à celles que proféra Annibal au moment de boire la ciguë : il maudissait cette Rome qui, à une époque où ses flottes et ses légions couvraient l'Europe, l'Asie et l'Afrique, assouvissait sa colère sur un homme seul et désarmé, parce qu'elle le craignait ou qu'elle prétendait le craindre.
« Mais les Romains ne violèrent jamais l'hospitalité. Sylla trouva un asile dans la maison de Marins; Flaminius, avant de proscrire Annibal, ne le reçut pas à bord de son vaisseau, et ne lui déclara point qu'il avait des ordres de le bien recevoir. La flotte romaine ne le transporta pas au port d'Ostie ; bien loin d'avoir recours à la protection des lois romaines, Annibal préféra confier sa personne à un roi d'Asie. Lorsqu'il fut proscrit, il n'était pas sous la protection de l'étendard romain ; il était sous les drapeaux d'un roi ennemi de Rome.
« Si jamais, dans les révolutions des siècles, un roi d'Angleterre vient à comparaître devant le redoutable tribunal de sa nation, ses défen- | seurs insisteront sur l'auguste caractère de roi, le respect dû au trône, à toute tête couronnée, à l'oint du Seigneur ! Mais ses adversaires ne seront-ils pas en droit de répondre : Un de ses ancêtres proscrivit son
hôte en temps de paix ; n'osant pas le mettre à mort en présence d'un peuple qui avait ses lois positives et ses formes régulières et publiques, il fit exposer sa victime sur le point le plus insalubre d'un rocsituéau milieu de l'Océan, dans un autre hémisphère. Cet hôte y périt après une
j longue agonie, tourmenté par le climat, les besoins et les injures de toute espèce! Eh bien! cet hôte était aussi un grand souverain, élevé sur le bouclier de trente-six millions de citoyens. Il fut maître de presque toutes les capitales de l'Europe ; il vit à sa cour les plus grands rois ; il fut généreux envers eux tous; il fut pendant vingt ans l'arbitre des nations ; sa famille était alliée à toutes les familles souveraines, même celle de l'Angleterre ; il fut deux fois l'oint du Seigneur, il fut deux fois consacré par la religion ! ! ! »
Ce dernier morceau est certainement très-beau de vérité, de diction, et surtout de richesses historiques.
N. B. Ici je ne puis m'empècher de m'arrôter un instant. Flaminius, estril dit plus haut, avant de proscrire Annibal, ne le reçut pas à bord de son vaisseau, et ne lui déclara point qu'il avait des ordres de le bien recevoir. Ce point était celui qui révoltait le plus l'Empereur et nous tous, parce que là étaient notre droit et la violation à notre égard de
| toute justice, l'outrage à notre bonne foi, et l'effronterie immorale de l'administration anglaise. Napoléon, ainsi qu'on a pu le voir dans le cours de mes récits, y revenait avec indignation toutes les fois que l'occasion s'en présentait, tandis que les ministres anglais, de leur côté, n'ont cessé d'avoir recours même à des moyens indirects pour essayer de répandre la dénégation, ou du moins le doute. Aussi sir Walter Scott, dans son histoire, écrite d'ailleurs toute dans leurs intérêts, semble avoir fait de cette circonstance le point capital de son livre. Il accorde que l'honneur du gouvernement anglais se trouve entièrement lié aux transactions qui conduisirent Napoléon à bord du Bellérophon; et, ce point établi, il s'évertue laborieusement pour arrivera le justifier. Il y revient spécialement à satiété dans trois endroits, comme si, à défaut de conviction chez le lecteur, il espérait l'entraîner à force de fatigue, et conclut, comme de raison, que Napoléon n'a été que le prisonnier de guerre de l'Angleterre tombé a la discrétion de son gouvernement ; qu'il a été traité avec beaucoup d'indulgence, et que ses plaintes et celles des siens sont injustes, etc., etc.
Mais voici quelques observations qui seront décisives : que celui qui cherche la vérité de bonne foi, et qui trouve quelque intérêt à fixer son attention sur un point historique si important, s'il veut se délivrer de
tous les faux -fuyants, de l'obscurité fastidieuse dont on cherche à l'entourer, et juger de toute la sincérité, de toute la droiture employées dans cette transaction, renferme l'historien romancier, pour qu'il ne puisse lui échapper, dans le cercle étroit des simples faits, et lui demande :
1° Est-il vrai ou non que, lorsque les envoyés de Napoléon, expédiés au capitaine Maitland pour savoir s'il avait connaissance des sauf-conduits promis pour son passage, et s'il pensait que le gouvernement an- . glais y mit de l'empêchement, celui-ci ait répondu, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même (page 32 de ta propre Relation), «qu'il ne saurait « dire quelles pouvaient être les intentions de son gouvernement, mais « qu'il allait en référer à son chef? • Or il savait déjà officiel lemenl, c'est lui-même qui nous l'apprend encore (pages 18 e*23), « que les « sauf- conduits ne seraient point accordés; qu'il fallait intercepter ,
• Napoléon a tout prix; que de sa captivité dépendait le repos de l'Eu- « rope, et qu'il existait des ordres pour disposer de sa personne. » Aussi le capitaine Maitland, dans ses dépêches ù son amiral (page 31 ), convient-il naïvement que ses réponses n'étaient qu'autant de pièges pour retenir Napoléon, et donner le temps à la croisière de recevoir des renforts.
2° Est-il vrai ou non qu'en dépit de ces données positives et oîflcielles, le capitaine Maitland, dissertant avec les envoyés sur lu sortie de France de Napoléon, leur ait dit : • Pourquoi ne demanderait-il pas un
• asile en Angleterre? » C'est toujours lui qui nous l'apprend (page 30 de ta Relation ). Une telle suggestion n'était donc qu'un piège ?
3° Est-il vrai ou non que, lors de la seconde conférence, le capitaine Maitland ail dit au comtede Las Cases que, « conformémentà ses ordres, « il croyait pouvoir se hasarder à recevoir Napoléon à bord de son « vaisseau et le conduire en Angleterre ?» Ce sont encore ses propres aveux ( pages 43 et 263 ). Il est vrai que plus tard, dans sa dé(>êche officielle, loin de répéter <v.s mêmes paroles, il dit que, « craignant l'impos- « sibilité d'empêcher de petits bâtiments de gagner la mer, et regardant
• comme de la plus grande importance d'obtenir possession de la per- « sonne de Bonaparte, il s'est laissé persuader d'accéder à la proposition « de le recevoir à son bord, et de se rendre avee lui en Angleterre (pa- « ges 110 et\ H ). » Mais comment comprendre et expliquer de pareilles contradictions de la part de cet officier, et comment les croire, si l'on n'avait sa Relation sous les yeux ? /
4° Est-il vrai ou non que M. deltas Cases lui ayant demandé s'il pen-
1»K SVINTF-HKIKNI
sait que Napoléon sera't bien reçu en Angleterre, il ait répond» « qu'il « ue connaissait pas du tout quelle était l'intention du gouvernement an- « glais, mais qu'il n'avait aucune raison de supposer qu'il ne fût pas bien
• reçu? " C'est toujours lui qui nous l'apprend ( page^Mde sa Relation^.
Or, il savait que sa captivité était résolue, et que des ordres étaient j donnés pour disposer de sa personne, ainsi qu'il nous en instruit luimême ( page. 23 ), comme nous l'avons déjà dit plus haut.
5° Kst-il vrai ou non qu'à la lettre officielle du grand maréchal (page 51), portant que « d'après le compte rendu par M. le comte de Las « Cases à l'Empereur de sa conversation nvee le capitaine Maitland, » (laquelle conversation contenait l'offre faite par lui capitaine Maitland de recevoir Napoléon et le conduire en Angleterre ). « Sa Majesté, au « défaut du sauf-conduit attendu pour les Etats-Unis, se rendrait volon- « tiers en Angleterre comme simple particulier pour y jouir de la pro-
• tection des lois du pays; » est-il vrai ou non, disons-nous, que le capitaine Maitland ait évité soigneusement de répondre à cette lettre, parce j
qu'il eût fallu consacrer par écrit les restrictions verbales qu'il prétend
avoir si souvent réitérées au comte de Las Cases? Peu de mots pourtant
eussent suffi pour éclaircir tout malentendu supposé, mais ils eussent privé le capteur de la précieuse capture qui faisait l'objet de toute sa convoitise ( pages <>9, H5 et autres). Et son silence iei n'est encore J qu'un piège.
«• Est-il vrai ou non que la lettre de l'Empereur au prince régent (que l'on trouve partout, excepté dans la Relation du capitaine Maitland) , respire tonte la confiance que le capitaine anglais était venu à bout d'inspirer? L'intention, la croyance de Napoléon y sont explicites. Kst-il vrai ou non que cette lettre ayant été communiquée, avant l'arrivée de l'Empereur, par le comte de Las Cases au capitaine Maitland, celui-ci n'a point fait la moindre observation relative aux restrictions qu'il prétend avoir si souvent réitérées, et auxquelles cette lettre se trouve si fort en opposition ? Une observation pourtant à cet égard eût été alors bien naturelle ; mais elle eut pu suffire pour changer la détermination de .Napoléon, et dès lors l'attente et les desseins des ministres anglais se trouvaient frustrés : aussi ne fut-elle |»as faite.
7° Est-il vrai ou non : I" Que dans la lettre officielle du général Bertrand au capilaine.Mailland (page VA de la Relation), il y soit positivement exprimé que l'Empereur se rend en Angleterre pour y jouir de la protection de ses lois? 2° Dans sa lettre au prince régent, qu'Use met sous la protection des lois du peuple britannique? 3" Qu'eu mettant le pied à bord
du Bellérophon, il ait dit nu capilaiiio Maitland ( paye 72 de sa Relation ) qu'il venait ne mettre sous la protection des lois d'Angleterre ? Kst-il vrai ou non, dirons-nous, qu'au mépris d'expressions si positives, si réilérées et si connues du capitaine Mai lia nd, ee capitaine, dans son rapport officiel ( page ;>9 ), les ait traduites en celles que « Napoléon est a venu remettre sa personne à la générosité du prince régent ? »
K° Kst-il vrai ou non que, lorsque les généraux (.allemand et (iourr gaud demandèrent au capitaine Maitland une espère de reconnaissance ou d'attestation (pii prouverait leur venue volontaire et confiante à bord du Bellérophon, ce qu'il crut être dans l'obligation de leur accorder, le comte de Las Cases lui ait proposé en même temps, pour leur propre garantie mutuelle, d'arrêter une espèce de procès-verbal ou protocole de ce qui s'était passé entre eux 1 qu'il l'ait rédigé avec une telle impartialité, qu'après l avoir lu, le capitaine Maitland ail dit qu'il le signerait; que cet écrit soit demeuré longtemps en cet étal sur son bureau, et que, pressé d'en tinir, le capitaine ail déclaré franchement ! qu'il s'y refusait, d'après l'observation faite par quelqu'un survenu depuis (l'amiral Cokburnj? Apparemment qu'une telle pièce pourrait créer des embarras au gouvernement.
Mais en voilà déjà assez sans doute pour pouvoir prononcer en connaissance de cause.
A présent, que les apologistes du gouvernement anglais ou ses agents se torturent en tous sens, qu'ils entassent les arguments, dénaturent les faits, créent des circonstances, inventent des conversations et des incidents ; qu'ils s'appuient victorieusement sur une erreur de date, vraie ou fausse, qui ne saurait être d'aucun poids, parce qu'elle demeure sons intérêt ' ; qu'ils se forgent un terrain pour y combattre avec plus d avantage, par exemple qu'ils reprochent au comte de Las Cases d'avoir avancé qu'on avait fait des conditions avec lui (ce dont ni lui ni la protestation de .\a|M»léon ne disent pas un mol >, le tout a lin d'être forts à
' *ir Walicr Seuil el le upil.iitiL- Maitland apurent <\av la lettre de Napoléon au prince régent se trouve datée ilu 1,1 juillet, veille même du jour où le coin:*' <l<- l.a*. Ca*i s vint a liord du l'rltc'i ofihon ,■ el IU cil déduisent la preuve évidente que la délit m nation de Napoléon dose rendre on Aiiglelero était déjà arrêtée avant la mission du comte de Las Cases. A cela li' comte de l.a> Cases confessa i|u'uiie pareille «ialc lui détiendrait tout à lait iucvpllcanlc. et qu'il ne pourrait l'atliïl.uer .m '.< une pure inad . verlanec ; car il adjure touti* le» i>crsoiincs qui furent présentes à celte elrconMam-e. lesquelles loul> * vivent encore ; le duc de Itovigo, les «eiiéraut Bertrand, t.alleinand. Uc.krr. Moiitliolou. (ioiiigaud, le colonel Planât rt mils doute ■! autre» encore ; il les adjure aie déclarer si ce ne fut pas aussitôt après «on retour <|uc fut lei:u l'espèce «le ronacil ou l'Empereur arrêta son départ, et «i ce ne fut pas ausMiol a|irés cette dérision une Nap'-léon écrivit de sa main la nunute de sa lettre au prince régent , retraits, crite a rinslaul même oflici. Ilemcnt par le « ooite Bertrand, au niilleu de tous . si Iilen que plusieurs en prirent des copie*. Celle minute existe encore dans les m nus du gênerai Courtaud : elle ne porte |ioint de date, el les diverses antres copies nVn |K>rlalciil pas non plu».
ni: saintiv-iiki.km:. 2ks i
le nier; qu'on lasse intervenir des témoins pour attester que ces conditions n'ont point été accordées, etc., et que de lout cela on déduise imperturbablement qu'il demeure évident que Napoléon n'était qu'un prisonnier de guerre qui s'était livré à discrétion, avait imploré la gé- i iicrositédii gouvernement anglais, avait été traité avec une louable in- 1 diligence, etc.; chacun désormais peut décider sans peine entre ce plaidoyer et celui de l'illustre victime qui, de son côté, s'écrie et pro-
I teste qu'il est venu librement à bord du Hellirophm ; qu'il y est venu à
( l'instigation même du capitaine, qui a dit avoir autorité de le recevoiret de le conduire en Angleterre si cela lui était agréable; qu'il s'est présente de bonne toi pour se mettre sous la protection des lois d'Angleterre; que si le gouvernement, en donnant les ordres de le recevoir, n'a voulu que tendre une embûche, il a foi rait à l'honneur et flétri son pavillon, ne feignant delui tendre une main hospitalière qu'alin de s'en
j saisir et de l'immoler.
Mais je reviens aux dictées de l'Km|iereur; il dictait toujours sans
j nulle préparation. Je ne lui ai jamais vu , dans aucun cas, faire de recherche sur notre histoire ni sur aucune autre ; pourtant |>ersoiuie n'a jamais plus heureusement cité l'histoire avec plus de justesse, plus à propos ni plus souvent. On eût dit même qu'il ne la savait qu'en eita-
i tions, et que ces dernières lui venaient comme par inspirations. C'est ici |K»ur moi le lieu de dire quelque chose qui m'a souvent occupé, sans que j'aie pu me l'expliquer, mais qui est trop remarquable et dont j'ai été trop souvent le témoin pour le |wsser sous silence ; c'est qu'on eût dit qu'il existait en Napoléon une foule d'objets qui y demeuraient comme en réserve pour apparaître avec éclat dans les circonstances soignées ,
j qui, dans les moments d'insouciance , semblaient plus que sommeiller, lui être pour ainsi dire étrangers. Sur l'histoire, par exemple, combien de fois ne m'a-t-il pas demandé si saint Louis était avant ou après Philippe le ttel, ou autre chose semblable! Kh bien, l'occasion arrivait-elle pour lui, alors il faisait sans hésiter les citations les plus minutieuses, et, j lorsqu'il m'est arrivé de douter parfois, et que j'ai été vérifier, le tout était delà plus scrupuleuse exactitude; je ne l'ai jamais trouvé en défaut.
Autre singularité de même nature. l.'Kmpercnr, dans l'oisiveté de la v ie et le bavardage, estropiai t souvent les noms les plus familiers, même les nôtres, et je ne crois pas que cela lui fût arrivé en public. Je l'ai entendu cent fois dans nos promenades réciter la rameuse tirade d'Auguste, et jamais il n'a manqué dédire « Prends un siège, Sylla. « Il i faisait, la plupart du terni», des noms propres à sa fantaisie, et, une lois
adoptés, ils demeuraient toujours, bien que nous prononçassions les véritables eent fois par jour à ses côtés; et si nous eussions adopté les siens, son oreille en eût été choquée. H en était de même de l'orthographe; la plupart du temps il n'en écrivait pas un mot, et si nos copies lui eussent été portées avec de pareilles fautes, il s'en fût plaint.
Un jour l'Empereur me disait : « Vous n'écrivez pas l'orthographe, « n'est-ce pas ? » Ce qui lit sourire malignement le voisin, qui prenait cela pour un jugement. I/Empcreur, qui s'en aperçut , reprit : « Du « moins, je le suppose, car un homme public et dans les grandes afîai- « res, un ministre, ne peut, ne doit pas écrire l'orthographe. Ses idées « doivent courir plus vite que sa main ; il n'a le temps que de jeter des « jalons ; il faut qu'il mette des mots dans des lettres et des phrases dans « des mots ; c'est ensuite aux scribes à débrouiller tout cela. » Or l'Empereur laissait beaucoup à faire aux scribes; il était leur désolation. Son écriture composait de véritables hiéroglyphes ; elle était illisible souvent pour lui-même, l'n jour mon (ils, lui lisant un des chapitres de la campagne d'Italie, s'arrête tout court, cherchant à déchiffrer. « Comment, « le petit âne, dit l'Empereur, ne peut pas relire son écriture! — Sire, « c'est que ce n'est pas la mienne. — Et de qui donc ? — Celle de Votre « Majesté. — Comment, petit drôle, prétendez-vous m'insulter? ■ El l'Empereur, prenant le cahier, fut fort longtemps à chercher et puis le jeta en disant : « Il a ma foi raison, je ne saurais dire ce qu'il y a. »
Il lui est arrivé souvent de me renvoyer les copistes pour essayer de leur déchiffrer ce qu'il n'avait pu retrouver lui-mè ne.
L'Empereur expliquait la netteté de ses idées et la faculté de pouvoir, sans se fatiguer, prolonger à l'extrême ses occupations, en disant que les divers objets et les diverses affaires se trouvaient casés dans sa tête comme ils eussent pu l'être dans une armoire. » Quand je veux inlerrom- « pce une affaire, disait-il, je ferme son tiroir et j'ouvre celui d'une « autre ; elles ne se mêlent point, et ne me gênent ni ne me fatiguent jamais l'une par l'autre. »
Jamais non plus il n'avait éprouvé, disait-il, d'insomnies par la préoccupation involontaire de ses idées. •> Veux-je dormir, je ferme tous les « tiroirs, et me voilà au sommeil. >■ Aussi observait-il qu'il avait toujours dormi quand il en avait besoin et à peu près à volonté.
Non alla». -liaMé <lo >'a|*4*m «ir «>n fatalisme «i|>|>o*:. - U gomernear IimMc vaitu-nuiil
|M)iir Olre reçu l'Kui|ioii'ur.
Quand je suis entré chez l'Empereur, il avait mon atlas entre les mains. Il allait et revenait sur diverses feuilles généalogiques, dont il
tient à merveille, désormais, tous les rapports et les nombreuses corrélations. Il l'a refermé, disant : « Quel enchaînement! comme tout se suit ••et s'appuie! comme tout se débrouille, se grave dans l'esprit! Mon •• cher, quand vous n'auriez fait que montrer la véritable manière d'ap- | « prendre, voue auriez rendu un grand service. Libre à chacun désor- « mais d'habiller votre squelette à sa façon, on le perfectionnera sans
• doute encore, mais l'ilée mère vous demeurera, etc. » Dans divers sujets de conversations qui ont suivi, le fatalisme s'est
j trouvé mentionné, et l'Empereur a dit à cet égard des choses curieuses ; et remarquables, entre autres : « Ne me fait-on pas passer pour imbu
• du fatalisme? m'a-t-il demandé. — Mais oui, Sire, du moins parmi
- beaucoup de cens. — Eh bien !... eh bien ! il faut laisser dire ; aussi « bien on peut vouloir imiter, et cela peut avoir parfois son utilité... « Ce que sont les hommes pourtant!... On est plus sûr de les occuper, « de les frapper davantage par des absurdités que par des idées justes ; « mais un homme de bon sens peut il bien s'y arrêter un instant? Ou « le fatalisme admet le libre arbitre, ou il le repousse. S'il l'admet. » qu'est-ce qu'un résultat déjà fixé d'avance, vous dit-on, et que pour- « tant la moindre détermination, un seul pas, une seule parole, vout
j « faire varier à l'inlini ? Si le fatalisme, au contraire, n'admet pas le « libre arbitre, c'est bien autre chose; alors, quand vous venez au •• monde, il n'y a plus qu'à vous jeter dans votre berceau sans vous
- donner aucun soin : s'il est irrévocablement fixé que vous vivrez, « bien qu'on ne vous donne à hoir» ni à manger, vous grandirez tou- «. jours. Vous voyez bien que ce n'est pas une doctrine soutenable, ce
« n'est qu'un mot. Les Turcs eux-mêmes, ces patrons du* fatalisme, I -n'en sont pas persuadés; autrement, il n'y aurait plus de mode- j « cine chez eux, et celui qui occupe un troisième étage ne se donne- j « rail pas la peine de descendre longuement les escaliers, il descendrait « tout de suite par la fenêtre, et vous voyez à quelle foule d'absurdités | « cela conduit, etc. -
Sur les trois heures, on est venu dire à l'Empereur que le gouverneur désirait lui communiquer des instructions qu'il venait de recevoir de Londres. L'Empereur a fait ré|M>ndre qu'il était malade, qu'on pouvait les lui faire parvenirou les communiquer à quelqu'un des siens; mais le gouverneur insistait, disantqu'il voulait lui en faire part directement. Il avait aussi, disait-il, à nous entretenir en particulier après avoir parlé au général. L'Empereur ayant refusé dé nouveau de le recevoir, il s'est retiré en disant qu'on voulût bien lui faire connaître quand
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il pourrait voii' W gênerai ; ce qui pourrait être long, IKnipcrciir, auprès duquel j'étais en col instant, m'ajanl dil qu'il était déterminé à ne jamais plus le recevoir.
Après dîner, l'Kuipereur s'est Tait apporter Valuionl de Hoinare et I lliilïon. Il u cherché ce que ces auteurs disaient sur les différentes es- ! pèces humaines, sur la différence du nègre et du blanc ; il en a été très- : |H'ii satisfait. Il nous a quittés de bonne heure ; il souffrait.
L'Kmpereur m'avait dit qu'il voulait absolument se remettre à l'anglais, qu'il fallait que je le forçasse chaque malin à prendre sa leçon. Fidèle, à cet ordre, je me suis rendu chez lui vers midi et demi. J'ai été malheureux dans le choix du moment; l'Kmpereur, étendu sur son canapé, sommeillait après son déjeuner. J'ai dù le contrarier, et je l'étais , fort pour mon compte. Toutefois il n'a pas voulu me laisser ressortir, et a lu de l'anglais pendant près d'une demi-heure. Il n'était pas très- j bien. Il a fait sa toilette. Comme je lui ai dit que notre travail était i prêt, il s'est proposé d'abord de s'occuper des chapitres de la campagne d'Italie; mais il a changé de pensée, et a travaillé toute la journée à d'autres objets
Le soir, l'Kmpereur, fatigué, souffrant, s'est retiré de bonne heure.
JiirtoprouVnce *ur iw» Owle* au <>«n«-il .l ÉUt ; MitHi» , <•!«•. - Montraient» d'ÉgypIr. - Projet d'un »<>iii((lc e(çy|.U.-n à l'ariv
J»uJi 3.
L'Kmpereur, après son déjeuner, a fait quelques tours de jurdin. .Nous étions tous autour de lui ; il a causé des communications que le ; gouverneur avait à nous faire, et a passé en revue les diverses conjectures que chacun de nous formait à cet égard, les unes bonnes, les autres mauvaises. Neutre chez lui, il s'est mis à feuilleter un ouvrage anglais, et s'est arrêté sur la jurisprudence, les pnicédures civiles et criminelles des deux pays de France et d'Angleterre, cherchant à les comparer. Ou sait combien il est fort sur nos Codes; mais il connaît peu ceux d'Angleterre. Dans le cours du sujet, il a dil : « Les lois, « qui sont eu théorie le type de la clarté, ne deviennent que trop sou- « vent un vrai chaos dans l'application. C'est que les hommes et leurs « passions détériorent tout ce qu'ils manient, etc.. On ne |H-ut échap- » perà l'arbitraire du juge qu'en se plaçant sous le despotisme de la « loi, etc.. J'avais d'nliord rêvé qu'il serait possible de réduire les lois
à de simples démonstrations de géométrie ; si bien que quiconque <• aurait su lire et eût pu lier deux idées eût été eu [table de prononcer ; « mais je me suis convaincu presque aussitôt que c'était une idéalité
« absurde. Toutefois, ajoutait-il, j 'aurais voulu partir d'un point arrêté, « suivre une roule unique connue de tous, n'avoir d'autres lois que « celles inscrites dans le seul Code, et proclamer, une fois pour toutes, « nul et non avenu tout ce qui ne s'y trouverait pas compris Mais, « avec les praticiens, il n'est pas facile d'obtenir de la simplicité ; ils « vous prouvent d'alH>rd qu elle est impossible, que c'est une vérita- « blc chimère ; puis ils essayent de démontrer qu'elle est même incom- « pntible avec la sûreté, l'existence du pouvoir. Celui-ci demeure seul « et constamment exposé, disait-il, aux machinations improvisées de « tous; il fui faut donc au besoin des armes en réserve pour les cas im- « prévus. Si bien, observait Napoléon, qu'avec quelques vieux édils de « Chilpéric ou de Pliaramond, déterrés au besoin, il n'est personne qui ■ puisse se dire à l'abri d'être dûment et légalement pendu.
« Au Conseil d'État, disait l'Empereur, j'étais très-fort tant qu'on de- « meurait dans le domaine du Code ; mais dès qu'on passait aux régions « extérieures, je tombais dans les ténèbres, et Merlin alors était ma res- « source ; je m'en servais comme d'un flambeau. Sans être brillant, il » est fort érudit, puis sage, droit et honnête, un des vétérans de la ■< vieille et bonne cause; il m'était fort attaché.
- A peine le Code eut paru, qu'il fut suivi presque aussitôt, et comme « en supplément, de commentaires, d'explications, de développements, « d'interprétations, que sais-je ?et j'avais coutume de m'écrier : Eh ! « Messieurs, nous avons nettoyé l'écurie d'Augias, pour Dieu, ne l'en- » combrons pas de nouveau, etc. »
A dîner, l'Empereur a dit des choses fort curieuses sur l'Egypte touchant un des chapitres qu il avait dictés sur la religion, les usages, etc. Il faisait observer, comme bien digne de remarque, que du même coin de terre étaient sortis les trois cultes qui avaient déraciné le polythéisme et couvert tout le globe de la connaissance d'un seul Dieu, le judaïsme, le christianisme et le mahométisme.
Alors, analysant de la manière la plus ingénieuse les deux religions de l'Orient et de l'Occident, il disait que la nôtre était toute spirituelle, et celle de Mahomet toute sensuelle, que les châtiments dominaient chez nous: c'était l'enfer et les supplices éternels, tandis que ce n'était que récompense chez, les musulmans : les Itouris aux yeux bleus, les bocages riants, les fleuves de lait. Et de là il concluait, en op|iosanl les deux religions, que l'on pourrait dire que l'une était une menace, elle se présentait comme la religion de la craint; que l'autre, au contraire, était une promesse, et devenait la religion des attraits, etc. On trouvera, du
reste, toutes ces choses et une foule d'autres aperçus aussi neufs que piquants dans les chapitres du grand maréchal.
De là l'Empereur est revenu à son expédition de Syrie, et a posé, comme principal mit de l'expédition d'Egypte, l'ébranlement de la puissance anglaise dans les quatre parties du monde, en amenant une révolution capable de changer toute la face de l'Orient, et de donner de nouvelles destinées aux Indes. L'Egypte, disait-il, devait nous tenir lieu de Saint-Domingue et de nos colonies d'Amérique, concilier la liberté des noirs avec la prospérité de notre commerce, etc. Celle nouvelle colonie eût ruiné les Anglais en Amérique, dans la Méditerranée et jusque sur les bords du Gange, etc.
Puis, répondant au reproche qu'on lui avait Tait d'avoir déserté son armée, il disait : - Je n'avais Tait qu'obéir au cri de la France qui me « rappelait pour la sauver, et j'en avais le droit : j'avais reçu du Direc- « toire carte blanche pour toutes mes opérations dans le bassin de la * Médi terra née.en Afrique et en Asie ; j'avais des pouvoirs en règle pour
traiter avec les Russes, les Turcs, les Barbaresques et les priuces de « l'Inde. Je pouvais à mon gré me nommer un successeur, ramener *> l'armée ou revenir de ma personne si je le jugeais à propos.
En revenant au sol égyptien, il trouvait que tout ce qu'il avait vu en Egypte, et principalement tous ces fameux débris tant vantés, ne sauraient néanmoins supporter la comparaison ni donner l'idée de Paris et des Tuileries. La seule différence de l'Egypte à nous était, à son avis, que l'Egypte, grâce à la pureté de son ciel et à la nature de ses matériaux, laissait subsister des ruines éternelles, tandis que notre température européenne n'en admettait point chez nous, où tout se trouvait rongé et disparaissait en peu de temps. Des milliers d'années, disait-il, laissaient des vestiges sur les bords du Nil, on n'en trouverait pas après cinquante ans sur les bords de la Seine. Il regrettait fort, du reste de n'avoir pas fait construire un temple égyptien à Paris; c'était un monument, disait-il, dont il voudrait a voir enrichi la capitale, etc., etc.
Rrwiurres dai» IVniigr.ittoii ; aiwnlole». etc. Communication» officielle*. Nouvelle* ofîçiiM»'.
Vers midi, je suis entré chez l'Empereur, qui a pris une très-bonne leçon d'anglais dans Télémaque: il s'est résolu à reprendre ma méthode ; il l'apprécie, et en éprouve, dit-il, tout le bénéfice. Il me trouvait, observait-il, de grandes dispositions à être un fort bon maître d'école, et je répondais que c elait le fruit de mon expérience. Il m'a fait entrer alors dans beaucoup de détails sur le temps où je donnais des leçons à I,on-
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dres, durant mon émigration, et s'en amusait fort. « Mais uu fuit, u-l-il «dît, vous autres vous avez dù honorer le métier, sinon par votre « science, du moins par vos manières. » Et je lui ai appris alors qu'un de nos princes avait donné des leçons de mathématiques dans son émigration. « Et ce seul acte, s'esl-il écrié vivement, en fait un homme ! il « atteste quelque mérite : assurément, voilà un des plus grands succès « de Madame de Genlis. » Et je lui ai rendu une anecdote singulière qu'on m'avait racontée à ce sujet.
» Le prince, disais-je, était en Suisse ;il se trouvait avoir besoin de « cacher soigneusement son existence et voulait prendre un nom qui « eût l'air de quelque vérité. Un de nos évèques du Midi n'imagina rien « de mieux que de lui donner celui d'un jeune Languedocien alors à « Nîmes et très-zélé protestant, ce qui convenait en cet instant, parce « que le prince se trouvait dans un canton protestant, n'y a\ant eertai- « nement nulle apparence, observait l'évèque, qu'il vint jamais lesdé- « mentir. Or, il était arrivé que le jeune homme avait ma relié aux ur- « mées, qu'il était devenu aide camp de M. de Montesquiou.et qu'à peu
- de temps de là il avait émigré précisément en Suisse avec son général. « Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver à lable d'hôte avec quel- « qu'un qui avait son nom, sa religion, et était de sa ville! c'était préci-
sèment la scène des deux Sosie. Mais ce qu'il y uvait de plus plaisant, <• c'est que le nouveau venu avait aussi changé son nom et se cachait « soigneusement. On ne trouve de ces incidents que dans les romans, « et on ne les croit pas possibles. Peut-être celui-ci a-t-il été un tant soit « peu arrangé; cependant je croirais presque pouvoir affirmer le tenir « de la bouche même du véritable Sosie. »
« Mais, disait ensuite l'Empereur, ceux de vous autres émigrés qui « vous étiez créé des ressources uu dehors, eu rentrant en France vous
- avez dû vous trouver dépaysés , ruinés de nouveau ? — Oui, sans « doute, Sire; car nous ne retrouvions lien, et nous venions d'aban- « donner le peu que nous nous étions fait ; mais nous n'avions pas cul-
• culé. L'impatience de revoir le sol natal l'avait emporté . aussi beau- » coup se trouvèrent bientôt dans le plus grand dénûment, sans quoi
• que ce fût au monde, bien que de grande connaissance, d'intimité, de « familiarité même avec beaucoup de grands personnages du jour, de « vos ministres, Sire, de vos conseillers d'État et autres; circonstance « qui su8cila une saillie assez plaisante à l'un de nos esprits. Hencon-
trant dans le salon de la marine l'un des siens, et tous deux fort em- « barrassés de leur subsistance, il s'écria, en forme de consolation :