MÉMORIAL DE S 4 I N T E - II É L K N P
Dan» un de ses nombreux sujets de conversations rompues, il s'est arrêté avec suite sur Anvers, son arsenal, ses fortifications, son importance, les grandes vues politiques et militaires qu'il avait eues sur ce point si heureusement situé, etc., etc., etc.
11 a dit qu'il avait beaucoup fait pour Anvers, mais que c'était encore peu auprès de ce qu'il comptait faire. Par mer il voulait en foire un point d'attaque mortel à l'ennemi ; par terre il voulait le rendre une j ressource certaine en cas de grands désastres, un vrai point de salut national; il voulait le rendre capable de recueillir une armée entière dans sa défaite et «le résister à un an de tranchée ouverte, intervalle pendant lequel une nation avait le temps, disait-il, de venir en masse la délivrer et reprendre l'offensive. Cinq à six places de In sorte, ajoutait-il, étaient d'ailleurs le système de défense nouveau qu'il avait le projet d'introduire à l'avenir. On admirait déjà beaucoup les travaux exécutés on si peu de temps à Anvers, ses nombreux chantiers, ses magasins, ses grands bassins, mais tout cela n'étoit encore rien, disait l'Empereur, ce n'était encore là que la ville commerçante, la ville militaire devait être sur la rive opposée; on avait déjà acheté le terrain ; on l'avait payé à vil prix, et, par une spéculation adroite, on en eût revendu à un très-haut bénéfice, à mesure que la ville se serait élevée, ce qui eut contribué à diminuer d'autant la dépense totale. Les vaisseaux à trois ponts fussent entrés tout armés dans les bassins d'hiver. On eut construit des formes couvertes pour retirer à sec les vaisseaux pendant In paix, etc.
L'Empereur disait qu'il avait arrêté que le tout fût gigantesque et ; colossal. Anvers eût été à lui seul toute une province. En revenant à ce superbe établissement, il remarquait que cette place était une des grandes causes qu'il était ici, à Sainte-Hélène; que la cession d'Anvers était un des motifs qui l'avaient déterminé à ne pas signer la paix de Cbatil- j I Ion. Si on eût voulu lui laisser cette place, peut-être eût-il conclu ; et il se demandait s'il n'avait pas eu tort de se refuser à signer l'ultimatum, j « Il y avait encore alors, disait-il, bien des ressources et bien des j « chances, sans doute, mais aussi que de choses à dire contre! » Et il concluait : « J'ai dû m'y refuser, et je l'ai fait en toute connaissance de !
• cause; aussi, même sur mon roc, ici, en cet instant, au sein de toutes « mes misères, je ne m'en repens pas. Peu me comprendront, je le sais,
« mais pour le vulgaire même, et malgré la tournure filiale des événe- i
• menls, ne doit-il pas aujourd'hui demeurer visible que le devoir et I « l'honneur ne me laissaient pas d'autre parti? Les alliés, une fois qu'ils
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« m'eussent entamé, en seraient-ils demeurés là? Leur paix eût-elle été \ « de bonne foi, leur réconciliation sincère? C'eut été bien peu les eon-
• naître, c'eut été vraie folie que de le croire et de s'y abandonner.
. iVeiiFsent-ils pas profité de l'avantage immense que le traité leur eut ; « consacré pour achever, par l'intrigue, ce qu'ils avaient commencé « par les armes? Kt que devenaient la sûreté, I jndé|>endanee, l'avenir " de la France? Que devenaient mes obligations, mes serments, mon « honneur? Les alliés ne m 'eussent-ils pas perdu au moral dans les es- ! « prits, comme ils venaient de le faire sur le champ de bataille? Ils « n'eussent trouvé l'opinion que trop bien préparée! Que de reproches « la France ne m'eût-elle pas faits d'avoir laissé morceler le territoire « contiéà ma garde! Que de fautes l'injustice et le malheur n'eussent « pas accumulées sur ma tète! avec quelle impatience les Français, » pleins du souvenir de leur puissance et de leur gloire, eussent sup- « porté, dans ces jours de deuil, les charges inévitables dont il eût fallu
les accabler! et de là des commotions nouvelles, l'anarchie, la disso- ! « lution, la mort. Je préférai de courir, jusquà extinction, les chances « des combats, et d'abdiquer au besoin \ etc. -
• Vou i «fui consacrait en Europe le* |un>la de Naiwléon dites a Saint, -Hélène
UUrt dt M. de Comlaintourt au rédacteur du Constitutionnel numéro «lit ai janvier 1*20 J.
• Monsieur, dan» un ouvrage «le il. Koch . intitulé : Cotupngn* dr 1*14 , *e trouvent rapportés plusieurs fragments de lettres écrilcs par moi » l'Emiiemir et a M. le |>rtncc de Ncufcliatel . pendant la durée du congrès a nhalillon.
« Je crois devoir déclarer que Je «ul« absolument étranger a la communication de mes correspondance» et a leur publiratkin. Les haules sources auxquelles l anleur annonce avoir pni«é donnent a «m ouvrage mie importance historique qui ne |iennet point . eu ce qui nie concerne, de consacrer |)ar mou •ilence 1rs erreur» qu'il renfenne. la pl.-p.irl des détail» relatifs aux événements et aux négociations qui oui eu lieu depuis le 51 mars Jusqu'au 12 avril «ont Inexacts.
< Quant au cottgrés de Challllon . si l«* événements ont juslihé le ilesir i|ue J'avais de voir la paix rendue 4 ma patrie. Il serait Injuste de laisser ignorer a La France, a l'histoire, ies motif» dintérét national et d'honneur qui rmpccJtcrenl l'Einiiercur de souscrire aux conditions que les étrangers voulaient nous imposer.
• Je remplis floue le |>renù>r des devoirs, celui d'être équitable et vrai, en faisant connaître ces motifs par IVxtrait suivant des ordres île 1 1 mpercur.
. Pin, , 19 jM»l« 1814
• I-» chose sur laquelle l'Empereur Insiste le plus . c'est la nécessité que la Krance conserve
• ses limites naturelles ; c'est là ma condition tint qud non. Toutes les puissances , l'Angleterre même . j
• ont reconnu ces limites à Francfort. I.a Franco . réduite a ses limites anciennes, n'aurait |»a* anjour- i i d'hui les deux tiers île la puissance relative qu'elle avait il y a vingt ans. Ce qu'elle a acquis du côte I
• du Rhin ne coiu|>ctisc |ioiiit ce que la Russie , l'Autriche et la Prusse ont acquis par le démembre- I « meut de la r-ologne. Tous ces États se sont agrandis • vouloir ramener la France 1 Mm état ancien ,
« ce serait La faire déchoir et l'avilir. I.a France , sans les dé|iarlcmrnt» du Rhin . sans la Belgique . sans
• (Htemle, sans Auvrr« , ne «Tait rien Ec système tic ramener la Kranrr a ses anciennes frontières ■ est Inséparable du rétablissement des Rourtions , parce qu'eux seul» jiourraient offrir une garantie « du maintien de ce »>»ièmc. L'Angleterre le sent bleni avec tout autre système, la paix, sur une
• telle base , serait impossible rt ne pourrait durer. Ni l'Empereur, ni la république, si des boulevert twuicnls la faisaient renaître . ne swiscriraicnl Jamais à une telle condition. Pour ce qui est de Sa
• Majesté , sa résolution est Wen prise : elle est immuable : elle ne laissera pas la France moins grande !
l>i: SAINTE-HÉLÈNE. 571
Je convenais que l'Empereur avait toute raison. Il avait penlu le trône, il est vrai, mais volontairement, et en lui préférant notre salulet son honneur. L'histoire apprécierait dignement ce sublime sacrifice. Lu puissance et la vie sont passagères ; la gloire seule demeure, elle est immortelle.
Mais, demandait alors l'Empereur, l'histoire serait-elle bien juste? pourrait-elle l'être? On était inondé, disait-il, de pamphlets et de mensonges, ses actions étaient tellement défigurées, son caractère si obscurci, 6i méconnu ! etc. On répondait que le temps de sa vie serait précisément le plus incertain ; que ses contemporains seuls pourraient tout au plus être injustes; que les nuages disparaîtraient, ainsi qu'il l'avait déjà dit lui-même, à mesure qu'il s'avancerait dans la postérité ; qu'il gagnait déjà chaque jour; que l'homme de génie s'en saisirait comme du plus beau sujet de l'histoire; que la première catastrophe seule eût été peut-être fatale à sa mémoire, beaucoup de voix étant alors contre lui, mais que les prodiges de son retour, les actes de sa courte administration, son exil à Sainte-Hélène, le laissent aujourd'hui .rayonnant de gloire aux yeux des peuples et aux pinceaux de l'avenir. « Il est vrai, a-t-il « repris avec une espèce de satisfaction, que ma destinée se montre au ; » rebours des autres; la chute les abaisse d'ordinaire, la mienne me
i « relève infiniment. Chaque jour me dépouille de ma peau de tyran, de « meurtrier, de féroce... »
Et après quelques secondes de silence, il est revenu sur Anvers et l'expédition anglaise. « Le gouvernement anglais et son général ont lutté « d'impéritie, a-t-il dit. Si lord Chalam, que nos soldats n'appelèrent « que milord j'attends, se fût précipité vigoureusement, sans doute il « pouvait peut-être détruire notre bel et précieux établissement par un « coup demain ; mais le premier moment perdu, et notre flotte rentré î, « la place se trouvait à l'abri. On a fait beaucoup trop d'étalage des ef- « forts et des mesures prises pour son 6alut. On n'avait excité le zèle
j « des citoyens que dans des intentions mystérieuses et coupables. » Et \ comme je lui fournissais quelques détails dont j'avais été le témoin, et
j qu'il m'est arrivé de dire que d'ordinaire les maréchaux liassent les ar-
• qu'elle ne l'a reçue. SI donc le* allié» voulaient changer le» baies proposées et acceptée*, les limites
« naturelles , IEtn|>ercur ne volt que trois partis : ou combattre et vaincre, ou combattre et mourir
« Rlorieaviiietit , ou entin , si la nation ne le soutenait pas . abdiquer. Il ne lient pas aux grandeur* ; il
i « n'en adu lera jamais la conservation par l'avilissement. »
« J'attends, Monsieur, .le votre impartialité . que vous voudrez bien donner place « celte lettre dans
j « votre journal , et je salais celte occasion pour tous ollrir l'assurance de ma considération distinguée.
• Sijné Cm LiincousT. duc de Vlcence. .
372 MKMOIUAL
niées en revue, niiiis qu'ici c'était l'année qui semblait passer lesmaréchuuxen revue, eu ayant vu trois successivement en très-peu de temps : « C'est que les circonstances politiques le commandaient ainsi, a dit | « Napoléon. J'y envoyai Bessières, parce que la crise demandait un | homme de confiance et tout à Tait sùr; dès qu'elle fut passée, je ne tardai pas à le remplacer pour le ravoir auprès de moi. » Les travaux maritimes d'Anvers, quelque immenses qu'ils aient été, ue sont qu'une petite portion de ceux que 1 on doit a Napoléon. Attaché, l comme membre du Conseil d'État, a la section de la marine, je pos- 1 sède, ex officia, la notice de ces travaux arrêtés, entrepris ou achevés; on me saura gré sans doute d'en consigner ici la nomenclature, que j'établis dans son ordre géographique en allant du midi au non).
i° Le fort Boyard, qui devait agrandir et défendre le mouillage de l'île d'Aix, duquel mouillage, à force de persévérance et d'audace, on était venu à bout de découvrir, pour les vaisseaux de ligne même, un passage hors de la vue de l'ennemi, entre Oléron et la terre, pour alleiudre les mouillages de la Gironde et ses débouquements.
2° Les grands et beaux travaux de Cherbourg. — Mentionnés déjà plus haut le 15 juillet 1H1G.
5" Les nombreux travaux nécessités pur la flottille destinée à l 'invasion de l'Angleterre. — Il fallait lui préparer des mouillages, combiner ses appareillages et lui ménager toutes les opérations offensives et défensives, ce qui nécessita sur plusieurs points des constructions de forts en I maçonnerie et en bois, des quais, des creusements, des jetées, des bar- \ rages, des écluses, etc.
Boulogne fut choisi pour le centre du rassemblement; Wimereux, Ambleleuse et Élaples pour ses ailes ou succursales. Boulogne fut mis h même de recueillir à lui seul plus de deux mille bâtiments de diverses espèces. Outre son port naturel, on y obtint un bassin artificiel à l'aide d'un barrage fermé au milieu par une écluse de vingt-quatre pieds de largeur. Ce bassin reçut huit ou neuf cents bâtiments toujours à flot et en constaut étal d'appareillage; et l'écluse, pur la retenue qui la précède, eut l'avantage de procurer encore des chasses qui entretenaient le vrai porta une bonne profondeur, et débarrassaient son entrée des bancs de sable trop sujets ii l'obstruer. Wimereux, Élaples, Ambleleuse, de | leur côté, furent mis a même simultanément de recevoir un nombre analogue de bâtiments ; environ mille à eux trois, et le tout s'exécuta dans l'espace de deux ans.
4" Des réparations et améliorations locales importantes a tous les ports
de la côte. — \j> Havre, où on a détruit, à l'aide d une forle écluse de chasse, le banc de galets qui en obstruait l'entrée; Saint- Valéry, Dieppe, Calais, Gravelines, Dunkerque, dont on a désencombré le port et fait disparaître le marais qui couvrait la ville; Ostende, qu'on avait destiné | à recevoir une seconde flottille, et dont on assura la libre entrée par le d évase ment de son chenal, etc., etc.
5" Les travaux de Flessingue. — Cette ville étant tombée moinenta- I nément au pouvoir des Anglais, qui, en l'évacuant, détruisirent tous les I établissements militaires, l'Empereur profita de cet accident pour ordonner la reconstruction de tous les travaux sur un pied beaucoup plus large. Appréciant toute l'importance de sa position géographique, il voulut qu'on recreusât et agrandit le bassin ainsi que son entrée, qu'on approfondit le chenal de manière à ce que ce bassin pût admettre à l'avenir même les vaisseaux de 80, et y laisser hiverner une escadre de vingt vaisseaux toujours prèle à mettre à la voile en une ou deux marées, ce qu'on devait obtenir à l'aide d'une idée fort ingénieuse fournie par le commandant maritime de la place : lu simple retenue des eaux de la marée haute dans les fossés de la ville. L'acquisition de ce bassin devenait des plus précieuses, en ce qu'en ap|>areillant en dehors de tous les embarras de l'Escaut, on se trouvait immédiatement rendu sur les côtes d'Angleterre, ce qui devait, de nécessité, tenir les Anglais constamment en alarmes et toujours en croisière; tandis que jusque-là, dès qu'ils savaient nos vaisseaux désarmés dans Flessingue, ou remontés à Anvers par lapprochede l'hiver, ils rentraient tranquillement chez eux, n'ayant plus rieu à surveiller jusqu'au retour de la belle saison. Mais les fortincations de Flessingue devaient répondre à un dépôt aussi précieux que toute une escadre ; aussi on les multiplia sur plusieurs points ; et en reconstruisant certains magasins et établissements, il fut prescrit de les voûter à l'abri de la bombe, et d'armer leurs sommités de batteries. Flessingue eut été hérissé de canons, il fût devenu inattaquable.
6° Les travaux commencé* à Terneuse. — L'embouchure occidentale de l'Eseautélait tellement importante pour les manœuvresd'entréeet desortie de notre flotte.et les inconvénients de l'hiver, qui chaque année obligeaitde les faire remonter jusqu'à Anvers, créaient de telles diflicultés, que l'Empereur avait décidé un moment de fonder un arsenal plus important encore que Flessingue à l'embouchure même du fleuve. Le point de Terneuse, sur la rive gauche de l'Escaut, à trois lieues de son embouchure, fut choisi, cl les travaux immédiatement commencés. Toutefois ils furent restreints ensuite, et l'ensemble ajourné à cause de la
574 MÉMORIAL j
longueur ilu teni|>s qu'ils eussent exigée, aussi bien que par lenormité | de leurs dépenses.
7° Les grands et immenses travaux d'Anvers. — Celte ville, à près de vingt lieues de la mer, dont elle est séparée par une roule sinueuse et très-difficile, semblait se refuser aux avantages désirables dans un arsenal maritime ; il ne s'y trouvait que de faibles établissements de eommeree. Une flotte qui y serait construite aurait beaucoup de peine à des- j cendre ; elle aurait peu d'abris contre les coups de vent et les entreprises de l'ennemi; elle serait inutile pendant près d'un tiers de l'année, l'approche de l'hiver et des glaces la forçant de remonter et de chercher ensuite un abri hors du courant et des glaces du fleuve, car il n'y existait j pas de bassins flottables. Mais toutes ces diflicultés ne furent rien aux yeux de Napoléon. Dans sou impatiente de faire sentir aux Anglais le danger de l'Escaut, qu'ils avaient si souvent eux-mêmes désigné comme devant leur être si redoutable, il ordonna, il voulut; et eu inoins de | huit années, Anvers se montra un arsenal maritime de première importance, et l'Escaut portait déjà une flotte considérable. Tout y fut pris ! à la fondation et fait à neuf, les magasins de toute espèce, les quais, les chantiers, etc. Un asile provisoire fut trouvé pour les vaisseaux contre lesglaccs du fleuve, au Ruppel, tandis qu'on achevait de creuser dans la ville même deux grands bassins à flot, convenables pour les vaisseaux de tous rangs, complètement armés. Vingt cales de construction, sur un même alignement, furent élevées comme par enchantement, et vingt bâtiments posés à la fois sur ces chantiers offraient au voyageur qui arrivait par la Tôle-de-Flandre le spectacle imposant et singulier de vingt vaisseaux de ligne se présentant rangés en forme d'escadron. La plupart de tant de choses n'élaient pourtant encore dans la pensée de Napoléon qu'un provisoire momentatément emprunté au commerce. Il avait l'intenlion d'établir un arsenal complet et bien plus grand en face d'Anvers, à la Tète-de-Flandre, sur la rive opposée. Il avait d'abord eu j le projet hardi de jeter un pont au travers de ce fleuve difficile; mais il • Unit par se décider pour des ponts volants très-ingénieux. L'Empereur, | ' ainsi que je l'ai déjà mentionné plus haut, avait sur Anvers les idées les plus gigantesques; il en eût prolongé l'ensemble, les détailset les moyens jusqu'à la mer. Aussi avait-il dit qu'il voulait qu'Anvers à lui seul finit par devenir toute une province, un petit royaume. II s'y était attaché comme à une de ses plus importantes créations. Il y fit plusieurs voyages, inspectant et discutant lui-même les petits détails.
C'est une de ces occasions qui le mit un jour aux prises sur le métier
l»E SAINTE- HÉLÈNE. ",75
avec un capitaine ou lieutenant-colonel du génie qui concourait modcsment et obscurément aux fortilicalions de la place. A quelque temps de
là, cet officier reçut inopinément une lettre d'avancement, sa nomination (Taide de camp de l'Empereur, et l'ordre de se rendre en service aux Tuileries. I,e pauvre officier crut rêver ou ne douta pas qu'on ne se fiH trompé. Ses mœurs étaient si innocentes et ses liaisons si restreintes, que, se rapi>clnnt m'avoir vu jadis une fois à Anvers, il me prit pour une de ses ressources, et, arrivant à Paris, vint me confier toute son ignorance de la cour et son extrême embarras d'y paraître. Mais il était facile à rassurer; il y entrait par la belle porte, et s'y présentait avec un bon fonds. Cet officier est le général Bernard, dont cette circonstance mit les talents au grand jour, et qui, lors de nos catastrophes, a été recueilli |»r les Ktats-l nis, qui l'ont placé à la tète de leurs travaux militaires.
Napoléon accoutumait, du reste, à de pareilles surprises. Partout où il devinait le talent, il s'en saisissait et le mettait à sa place, sans qu'aucunes considérations secondaires l'arrêtassent. C'était là une de ses grandes nuances caractéristiques.
H° Les travaux en Hollande. — A peine la Hollande fut-elle sous la main de Napoléon, que son ardeur créatrice se porta sur toutes les I . . ,
57t» MÉMORIAL
branches de son économie politique. Il répara et aconit aussitôt les arsenaux de la Meuse, ceux de Rotterdam et d'HelvoH-Sluys. Ix»s vaisseaux j de puerre. n'atteignaient Amsterdam et n'en sortaient qu'à force d'ar- I genl, de temps et d'efforts; il fallait les traîner vides et désarmes sur j dos chameaux à l'ouverture du Zuydoi iée. C'étaient des opérations qui ne convenaient plus à la célérité et aux grands moyens du lemps. L'Em- j porcin* résolut de transporter l'arsenal du Nord «celui d'Amsterdam) i en dehors de tous ces grands embarras, et ordonna la création ou l'amélioration du Nievendip, où en peu de temps vingt-cinq vaisseaux pouvaient déjà hiverner en sûreté et s'amarrer ù des quais magnifiques. Ce » point précieux fut placé sous la défense du système militaire du Heldcr, clef de la Hollande, dont l'étendue avait été calculée, dans la pensée de l'Empereur, de manière à faire du Nievendip l'Anvers du Zuyderzée.
9" Travaux du Yescr, de l'Ems, de l'Elbe. — Dès que Napoléon eut réuni les pays de Brème, Hambourg et Lubeck à l'empire, ses travaux et ses créations s'y répandirent avec sa domination. Il ordonna des ouvrages pour rendre l'Elbe accessible à des vaisseaux de ligne, et projeta de construire un arsenal maritime à Pelfzîl, à l'embouchure de l'Ems ; j mais ce qui l'occupa surtout, ce fut un système de canalisation à l'aide de l'Ems, du Veser et do l'Elbe, qui put joindre la Hollande à la Baltique : | ce qui nous eût permis désormais de communiquer en toute sûreté, et par une simple navigation intérieure, de Bordeaux et de la Méditerranée avec les puissances du Nord. Nous en eussions reçu à notre aise toutes j les productions navales pour chacun de nos ports, et nous eussions pu j faire déboucher contre elles au besoin nos flottilles de la Manche et de la Hollande, et<\, etc.
Tant el de si grands travaux furent conçus et la plupart exécutés en un clin d'œil. La volonté créatrice de Napoléon les ordonna; le ministre i Deerès les poursuivit avec obstination. Les Prony, les Sganzin, les Cachin et autres en fournirent les plans et les exécutèrent. Heureux les noms qui se rattachent à de tels monuments! ils ne périssent jamais!
Si à ce que nous venons d'énumérer on joint d'autres prodiges simultanés dans toutes les autres branches et sur toutes les autres parties du territoire, et si l'on considère qu'ils s'exécutaient au milieu d'uneguerre perpétuelle, et sans plus, peut-être même avec moins de chantes qu'il n'en pèse aujourd'hui, après une longue paix, sur chacun des pays qui i composaient ce vaste empire, on aura le droit sans doute de s'extasier i de surprise et d'admiration, tant est grande pourtant l'influence d'une i volonté ferme, et celle des lumières armées du pouvoir, et du secours
do «nonces sagement et rigoureusement conduites ! Certes , si à ce que nous venons de mentionner on veut unir par la pensée la masse des fortifications, la multitude des routes, la foule des ponts, celle des canaux,
I la grande quantité d'édifices, on n'hésitera pas à prononcer que jamais homme sur la terre ne fit autant de choses en aussi peu de temps et en surchargeant moins les peuples.
L'Italie, dont il était le roi, eut aussi sa part de ces magnifiques créations. Il brisa les Alpes en plusieurs points, sillonna les Apennins des plus belles routes, construisit un arsenal maritime à Gênes, fortifia Corfou de manière à en faire la clef de la Grèce, répara et agrandit le port de Venise dont il voulait faire creuser les passes, et qu'en attendant on rendit propres à nos gros vaisseaux français, à l'aide du système descha-
• meaux de la Hollande; et comme dès en sortant ils couraient risque d'être attaqués dans cette attitude dangereuse sur leurs chameaux, il fut | ordonné de voir si ceux-ci ne pouvaient pas être armés eux-mêmes, de
I leurs propres batteries, ce qui, je crois, a été exécuté ou allait l'être
! Napoléon, en outre, méditait encore un arsenal maritime à Raguse, un autre à Pola en Istrie, un autre à Ancône; il arrêtait l'heureuse et hardie mesure d'unir le golfe de Venise à celui de Gènes, à l'aide du Pô et d'un canal qui, partant d'Alexandrie, eut gagné Savone au travers de l'Apennin ; résultat immense, qui, indépendamment de tous les grands profits du commerce, eût eu, sous le rapport militaire, l'inappréciable avantage de mettre en communication directe, et à l'abri de l'ennemi
i Venise et toutes les productions navales de l'Adriatique avec Toulon, et tous ses besoins maritimes. EuGn Napoléon désencombrait Rome, restaurait un grand nombre d'anciens vestiges des Romains, projetait le dessèchement des marais Contins, etc., etc.
Du reste, voici le préambule de l'exposé de la situation de l'empire présenté au Corps Législatif, dans la séance du 25 février 1815, par le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur. C'est dans ce magniGque exposé, fondé dans tous ses points sur des documents authentiques à l'appui, qu'on pourrait prendre une idée juste de l'ensemble des merveilles de l'administration de l'empereur Napoléon. Nous avons cru I ;
, nous rendre agréable en terminant par le détail officiel des dépenses en f travaux publics sous cette époque à jamais mémorable.
• Messieurs, dit le ministre, Sa Majesté m'a ordonné de vous faire - connaître la situation de l'intérieur de l'empire dans les années 181 1 «et 1812.
- Vous verrez avec satisfaction que , malgré les grandes armées que
" l'état de lu guerre maritime et continentale oblige de tenir sur pied, la " population a continué de s'accroître, que notre industrie a fait du
- nouveaux progrès, que jamais les terres n'ont été mieux cultivées, les « manufactures plus florissantes ; qu'à aucune é|>oque de notre histoire
- la richesse n'a été plus répandue dans les diverses classes de la < soeiété.
■ Le simple cultivateur aujourd'hui connaît les jouissances qui lui « furent jusqu'à présent étrangères; il achète au plus haut prix les » terres qui sont à sa convenance; ses vêtements sont meilleurs, sa « nourriture est plus abondante et plus substantielle ; il reconstruit ses •• maisons plus commodes et plus solides.
« Les nouveaux procédés dans l'agriculture, dans l'industrie, dans les arts utiles, ne sont plus repoussés, par cela même qu'ils sont nou- « veaux. Partout on tente des essais, et ce que l'expérience démontre « préférable est utilement substitué aux anciennes routines. Les prairies ■ artificielles se sont multipliées ; le système des jachères s'abandonne ; « des assolements mieux entendus, de nouvelles cultures augmentent le « produit de nos terres. Les bestiaux se multiplient, les races s'amélio- « rent ; de simples laboureurs ont acquis les moyens de se procurer à «de hauls prix des béliers de race espagnole, les étalons de nos meil- « leures espèces de chevaux : éclairés sur leurs vrais intérêts, ils n'hési- « tent pas à faire ces utiles achats. Ainsi les besoins de nos manufaclu-
- res, de notre agriculture et de nos armées sont chaque jour mieux « assurés.
* Ce degré de prospérité est du aux lois libérales qui régissent ce grand
• empire, à la suppression de la féodalité, des dîmes, des mainmortes, « désordres monastiques; suppression qui a constitué ou affranchi ce « grand nombre de propriétés particulières, aujourd'hui le patrimoine
- libre d'une multitude d* familles jadis prolétaires; il est dn à l'égalité •• des partages, à la clarté et à la simpliiication des lois sur la propriété " et sur les hypothèques, à la promptitude avec laquelle sont jugés les > procès dont le nombre décroît chaque jour. C'est a ces mêmes causes, " et à l'influence de la vaccine, que l'on doit attribuer l'accroissement de « la population. Et pourquoi ne dirions-nous pas que la conscription " elle-même, qui, chaque année, fait passer sous nos drapeaux l'élite de
- notre jeunesse, a contribué à cet accroissement en multipliant le nom-
• bre des mariages, en les favorisant, parce qu'ils lixent pour toujours <• le sort du jeune Français qui pour une première fois a obéi à la loi? *
1>R S AINTK-HÉLÈN E.
Prlmh ofjteitlt 4r> 4r/tenift m IraurtuA pHUirt <irpuu favénr—tnt île Sopolron 4111 t'finr miyri, al prrtrnlr au Crpt Lrqislutif par M. Ir .Mmn/rrrfr t ,nl,nr*T .«f. /ri n tap/nu.
PalaU impériaux cl IriUnuiit» .),• U rouroniv. . . . «j.oob.OOD
Fortification* IM.OOO.OOO
Port» maritimes. 117,000.000
Grand'nHitKi , chaume**, etc 277 ,004), non
Pont* a Parte et département» SI, 000,000
cinAiu, navigation et dessèchement. ll'.noo nou
Travaux de Paris 103,000,000
Édifice* publics de» départements et grande» ville». . 140.000.000
tot»I 1 ,008,000.000
L'Empereur tre»-»milTrant ; mélancolie. Anecdotes de gaieté. - Peux aide* de eatnp. Krhau»T.>ure> du RcroVal Mallrt.
L'Empereur a continué de se renfermer hermétiquement; sur la lin du jour, il m'a fait appeler. Il souffrait moins, me disait-il, de sa fluxion; mais il ne se trouvait guère mieui de tout le reste; en somme, il éprouvait beaucoup d'affaiblissement, et se sentait, me disait-il, de la tristesse et de In mélancolie; aussi avait-il voulu, ajoutait-il, passer tout le jour en idées nôtres. Il était dans son bain. Après quelques moments de silence, comme en se réveillant, et avec un effort pour se distraire : « Al- » Ions, ma saur Dinarxade, a-t-il dit, si vous ne dormez pas, raconte?.-
• moi une de ces histoires que vous savez si bien. Il y a longtemps, mon « cher, que vous ne m'avez parlé de vos amis du faubourg Saint-Gct-
• main ; allons. — Mais, Sire, il a longtemps que je raconte, et je dois ■ être au bout. J'ai épuisé toutes les jolies histoires vraies ou fausses
• qui s'y débitent; il ne resterait plus que le scandale, et Votre Majesté « sait ou doit savoir qu'il ne s'y en passe jamais. Toutefois voici encore « quelque chose qui me revient en cet instant. Un jour M . de Talleyrand, « partant pour son ministère, dit à madame de Talleyrand qu'il lui ru- « mènerait à dîner M. Denon, et qu'elle voulut bien s'efforcer de lui être « agréable ; que le meilleur moyen d'y réussir serait de parcourir son « ouvrage, et de lui en parler; qu'elle le trouverait dans sa bibliothèque, « à tel endroit, tel rayon. Madame de Talleyrand va prendre l'ouvrage
• qui fait ses délices, et se fait une joie d'en entretenir bientôt le héros. « Aussi, à peine à table, elle dit à M. Denon, qu'elle avait soigneusement « placé à côté d'elle, qu'elle venait de lire son livre qui l'avait rendue « tout à fait heureuse, et M. Denon de s'incliner; qu'il avait parcouru » de bien mauvais pays, et avait dû bien souffrir, et M. Denon de s'in- «cliner encore; qu'elle avait bien sincèrement partagé ses peines. « Jusque-là tout allait à merveille. Mais mon ravissement. s*éeria-t-elle, «a été au comble, quand, dans votre solitude, j'ai vu vous arriver le
» fidèle Vendredi. L avez-vous toujours? A ces mois, M. Dcnon, effaré, • se penehant vers son voisin : — Est-ce qu'elle me preiulrail pour Ro- •• binson? Et en effet, l'innocence de madame de Talleyrand, ou la malice de la société de Paris, voulait qu'au lieu du Voyage d'Egypte, elle " eut pris les Aventures de Robinson. » L'Empereur en riait à pleurer,';,» et l'a raconté depuis lui-même, à son tour, plus d'une fois. Car c'est ainsi que se propagent et prospèrent les histoire*. ~
Cela a conduit à s'entendre sur la méchanceté inventive des sociétés de Paris, et l'Empereur renouvelait sa sortie contre nos salons, qu'il qualifiait de véritablement infernaux, disant qu'ils étaient en médisance et en calomnie permanentes, et qu'ils eussent mérité, à ce titre, d'occuper, en permanence aussi, tous les tribunaux de police correctionnelle de la capitale, etc.
De là l'Empereur, s'étant ranimé, s'est mis à causer à son tour beaucoup et longtemps. Mentionnant un officier qu'il ne traitait rien moins , que bien, et in étant permis de dire que j'avais cru pourtant qu'il avait été l'aide de camp d'un général distingué : « Qu'importe? » a-l-il repris. Et puis il a ajouté en souriant : • Je vois bien, mon cher, que vous ne
| <• savez pas qu'on a parfois deux aides de camp : celui du feu et celui
j « de la cuisine ou de la chambre à coucher, etc. «
Plus tard il s'étendait sur notre peu d'aptitude nationale à clore une révolution, à s'adonner à la fixité, et il a fini par citer en preuve la célèbre affaire de Hallet, qu'il disait plaisamment être en petit son retour de l'île d'Elbe, sa caricature. « Cette extravagance, ajoutait-il, ne fut au fond
I - qu'une véritable mystification : c'est un prisonnier d'État, homme ob- « scur, qui s'échappe pour emprisonner à son tour le préfet, le ministre « même de la police, ces gardiens de cachots, ces flaireurs de conspira- « lions, lesquels se laissent moutonnement garotter. C'est un préfet de
j • Paris, le répondant-né de son département, très-dévoué d'ailleurs, « mais qui se prête sans la moindre opposition aux arrangements de « réunion d'un nouveau gouvernement qui n'existe pas. Ce sont des ministres nommés par les conspirateurs, occupés de bonne foi à ordonner
J « leur costume et faisant leur tournée de visites, quand ceux qui les « avaient nommés étaient déjà rentrés dans les cachots. C'est enfin toute
, « une capitale apprenant au réveil I espèce de débauche politique de la « nuit, sans en avoir éprouvé le moindre inconvénient. Une telle extra- » vagance, répétait l'Empereur, ne pouvait avoir absolument aucun ré- « sultat. Ij» chose eût-elle en tout réussi, elle serait tombée d'elle-même « quelques heures après ; et les conspirateurs v ictorieux n'eussent eu !
d'autre embarras que de trouver à se cacher au sein du succès. Aussi je me sentis bien moins choque de l'entreprise du coupable que do la facilité avec laquelle ceux mêmes qui m'étaient le plus attachés se seraient rendus ses complices. A mon arrivée, chacun me racontait avec tant de bonne foi tous les détails qui les concernaient et qui les accusaient tous. Ilsavouaienl naïvement qu'ils y avaient été attrapés; qu'ils avaient cru un moment m'avoir perdu. Ils ne dissimulaient pas, dans la stupeur qui les avait frappés, avoir agi dans le sens des conspirateurs, et se réjouissaient avec moi du bonheur avec lequel ils y avaient échappé. Pas un seul n'avait à mentionner la moindre résistance, le plus petit effort pour défendre et perpétuer la chose établie. On ne semblait pas y avoir songé, tant on était habitué aux changements, au\ révolutions ; c'est-à-dire que chacun s'est montré prêt et résigné à en voir surgir une nouvelle. Aussi Unis les visages changèrent, et l'embarras de plusieurs devint extrême quand, d'un accent sévère, je leur dis :
- Eh bien ! Messieurs, vous prétendez et vous dites avoir lini votre révo- « lution! Vous me croyiez mort, dites-vous; je n'oi rien à dire à cela.... » Mais le roi de Kome! vos serments, vos principes, vos doctrines!... « Vous me faites frémir pour l'avenir... El alors je voulus un exemple
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« pour éclairer du moins et tenir en garde les esprits. Il tomba sur !<• I - pauvre Froehot, le préfet de Paris, qui assurément m'était fort attaché.
Mais à la simple requête de l'un de ces saltimbanques, au lieu d'efforts » qui étaient l'obligation de sa place, d'une résistance désespérée qui eût 1 1 » du le faire mourir à son poste, il convenait avoir ordonné tout bonne- I
• ment de préparer le lieu de séances du nouveau gouvernement! !
» C'est, remarquait l'Empereur, que nous sommes le peuple de l'Europe i « le plus propre à prolonger nos mutations ; un tel état ne pourrait même « être supporté que par nous seuls. Aussi voyez comme chacun, de quel- « que parti qu'il soit, semble intimement convaincu que rien n'est encore «fini; et l'Europe partage cette opinion, parce qu'elle la fonde au « moins autant sur notre inconstance, notre mobilité naturelle, que » sur la masse des événements arrivés depuis trente ans, etc. »
Cotilimution «naUrancc» et de reckMion.— Eût dù mourir a Mokxxi oa a Waterloo.
- Ékott- de u famille.
Aujourd'hui l'Empereur n'a encore voulu recevoir personne de tout le matin ; il m'a fait appeler à l'heure de son bain, durant et après lequel encore nous avons causé fort longtemps sur la chaîne de nos con- I naissances anciennes, les historiens qui nous les ont transmises, les fils î qu'ils avaient attachés, etc. La conclusion forcée revenait toujours à l'extrême jeunesse de notre univers, ou bien plus sûrement encore à celle de la race humaine. De là nous sommes passés à la charpente du globe, aux irrégularités de sa surface, à l'inégalité du partage des terres et des mers, au total de sa population, à l'échelle suivant laquelle elle est ré- ; pondue, aux diverses associations politiques qu'elle forme, etc. Je Irou- I vais à l'Europe cent soixante-dix millions d'habitants : il remarquait qu'il en avait gouverné quatre-vingts millions; j'ajoutais qu'après l'alliance de la Prusse et de l'Autriche il marchait à la tète de plus décent. Il a changé assez brusquement de conversation. Mon Atlas a été demandé; il s'est mis à parcourir l'Asie, faisant concorder les marges et le tableau, et il s'interrompait parfois pour dire que c'était vraiment un ouvrage sans prix pour la jeunesse et les salons.
Plus tard, l'Empereur, parlant des merveilles de sa vie et des vicissi- j ludes de sa fortune, disait qu'il eût dû mourir à Moscou ; que sa gloire i militaire eût été sans revers, et sa carrière politique sons exemple dans l'histoire du monde; et il lit alors un de ces tableaux rapides et animés qui lui sont si familiers, et qu'il porte la plupart du temps au sublime. El comme il n'apercevait pas une figure précisément approbative : « Ce
DE SAINTB HÉLÈNE. 385
» n'est pas votre opinion, a-t-il dit ; vous ne pensez pas que j aurais nu « finir à Moscou ? — Non, Sire, lui a-t-il été répondu ; et pour cette « même histoire, elle serait privée du retour de l'île d'Elbe, de l'acte le » plus généreux, le pins héroïque qu'aucun homme ait jamais accompli , « du mouvement le plus grand, le plus magnifique, le plus sublime « qu'on ait pu contempler. — Eh bien ! je conçois, a dit l'Empereur, il « y a là quelque chose; mais disons Waterloo, c'est là que j'aurais dû « mourir! — Sire, a reparti l'interlocuteur, si j'ai obtenu grâce pour « Moscou, je ne vois pas pourquoi je ne la demanderais pas pour Wa- « terloo. L'avenir est hors de la volonté, du pouvoir des hommes, il est ' « dans le sein de Dieu seul. . . »
Dans un autre moment, l'Empereur est revenu encore sur tous les siens; le peu de secours qu'il en avait reçu, les embarras, le mal qu'ils lui avaient causés. Il s'arrêtait surtout sur cette fausse idée de leur part, qu'une fois à la tête d'un peuple, ils avaient dû s'identifier avec lui de manière à préférer ses intérêts à ceux de la patrie commune, sentiment dont la source pouvait avoir quelque chose d'honorable, convenait-il, mais dont ils avaient fait une application fausse, nuisible, en ce que dans leur travers d'indépendance absolue, ils se considéraient isolément, lorsqu'ils eussent du se pénétrer qu'ils n étaient que parties d'un tout.au mouvement duquel ils devaient aider, au lieu de le contrarier. Mais après tout, concluait-il, ils étaient bien neufs, bien jeunes, entourés de pièges et de flatteurs, d'intrigants de toute espèce, de vues secrètes et malintentionnées. Et passant subitement des torts aux qualités, il u ajouté : « Du reste, il faut toujours juger en dernier ressort par les ana- •< logues : quelle famille, dans les mêmes circonstances, eût mieux fait? •< Il n'est pas donne à chacun d'être homme d'État : cette charge re- j <• ijuiert une con texture toute particulière, et ne se rencontre pas à pro- " fusion. Tous mes frères se sont trouvés àcet égard dans une situation « singulière ; il leur est arrive à tous d'avoir trop ou trop peu : ils se
• sont trouvés trop forts pour s'abandonner aveuglément à un conseiller « moteur, et pus assez pour pouvoir s'en passer tout à fait. Après tout, ■< une famille si nombreuse présente un ensemble dont je peux assuré- « ment nf honorer.
« Joseph, par tous pays, serait l'ornement de la société; Lucien, celui » de toute assemblée politique; Jérôme, en mûrissant, eût été propre •< à gouverner ; je découvrais en lui de véritables espérances. Loui» cùl « plu et se fût fait remarquer partout. Ma sœur Élxsa était une tète
• mâle, une âme forte : elle aura montré beaucoup de philosophie dans
« l'adversité. Caroline est fort habile et Ires-capable. Pauline, la plus « belle femme de son temps peut-être, a été et demeurera jusqu'à la fin la " meilleure créature vivante. Quant à ma mère, elle est digne de tous « les genres de vénération. Quelle famille aussi nombreuse pourrait - présenter un plus bel ensemble ! Ajoutez qu'en dehors de latour- » mente politique, nous nous aimons. Pour moi, je n'ai jamais cessé un « instant de me sentir le cœur d'un frère. Je les ai tous aimés, et je crois * bien qu'au fond ils me l'ont tous rendu, et qu'au besoin ils m'en don- « neraient des preuves, etc. »
Après dtner, il nous a reçus tous près d'une demi-heure. 11 était dans son lit, mais parlait beaucoup plus facilement, et se trouvait évidem- ' ment mieux. Nous l'avons quitté avec l'espoir de le revoir bientôt rétabli. Nous lui avons fait observer qu'il y avait douze jours qu'il n'avait j pas dîné avec nous, que, sans lui, nos journées, notre vie, nos moments se trouvaient tout désorientés et sans couleur.
La géographie . passion du montent. — Mou Alla* - LU «le |iarade arrivé dr Londres, vrai piège rau. - Anecdote* apprt.es -les Auglal* ; lettre de Sainte-Hélène.
L'Empereur continuait de demeurer enferméchez lui. A l'heure de son bain, il m'a fait appeler comme les jours précédents. La guérisonde sa bouche avançait, mais ses dents demeuraient encore fort sensibles. 11 a repris la conversation de la veille sur la con texture des parties du j
' globe, c'était en ce moment, de la part de l'Empereur, une véritable veine de passion géographique. Il a pris ma Mappemonde et parcourait la distribution irrégulière des terres et des mers ; il s'arrêtait sur le grand plateau de l'Asie, passait à l'étendue de la mer Pacifique, au resserrement de l'Atlantique ; il se posait des questions sur les vents variables et les vents alizés, les moussons de l'Inde, le calme de la mer Pacifique, les ogragans des Antilles, etc., et trouvait sur la carte, aux lieux mêmes, les solutions physiques et spéculatives que la science donne en ce moment sur ces objets. Cet à-propos le ravissait ; il comparait, méditait, objectait, prononçait et disait : » Ce n'est vraiment qu'avec des " tableaux que l'on peut faire des rapprochements : ils éveillent les idées
i < et les provoquent. Que vous avez bien fait de mettre en tableau l'his- » toire, la géographie, leurs circonstances remarquables, leurs difficul- « tés, leurs phénomènes, etc., etc. Votre livre m'attache chaque jour ! davantage '. »
• En effet, je n>n avais qu'un exemplaire à Sainte-Hélène, et il était constamment dan» ta chambre: .11 raarrlvalt de remporter pour m'en aenrlr ou y Introduire qoelque» correction! . il «lait preqoe
DE SA I NTE-DÉLE'N E. 585
l/Empcreur n terminé \*ar faire demander le» |»liis anciens voyageurs. On lui a apporté le moine Kubruquis, l'Italien Marco-Polo - il lésa parcourus, se plaignant qu'on y trouvât à peine quelque chose : ils n'avaient plus d'autre prix, disait-il, que leur vieillesse.
Au sortir du bain, il est venu dans sa cliamhre à coucher voir le grand lit envoyé de Londres pour lui, et qu'on venait d'y dresser. C'était une espèce de baldaquin sup|K>rté par quatre grosses colonnes, si hautes qu'il avait fallu rogner les pieds du lit pour qu'il trouvât sa hauteur dans la petite chambre à coucher de l'Empereur, qui en élait rempli»' presque tout à fait : de plus, il sentait fort mauvais. Le tout était si massif cl pourtant si peu solide, qu'il donnait l'idée d'un château branlant. 1/ Empereur l'a appelé un véritable piège à rats, assurant qu'il ne s'exposerait pas à s'y faire prendre ; aussi a-t-il ordonné qu'on le débarrassât de suite de pareille ordure. On l'a donc démonté pour replacer le lit de campagne accoutumé. Ce dérangement et ces inconvénients l'ont fort contrarié.
Dans le jour j'ai eu l'occasion de causer longtemps avec un marin anglais fort enthousiaste de l'Empereur, qui m'a repayé de tout le bien que je lui en disais, par des traits qui m'ont d'autant plus surpris qu'ils m'étaient tout à fait inconnus; ils n'en étaient pas moins vrais : le narrateur en tenait quelques-uns de sources incontestables, et avait été lui-même témoin ou acteur de quelques autres. Plus tard, ces traits ayant été mentionnés devant l'Empereur, il les a reconnus et avoués. Toutefois mon marin convenait qu'à son grand étonnement ces anecdotes avaient peu circulé en Angleterre, et que, de même que chez nous, ce qui eût pu honorer davantage Napoléon, et peindre le mieux son caractère, y demeurait perdu par cette fatalité que j'ai souvent mentionnée; de même chez eux la calomnie et le mensonge y avaient constamment étouffé toute espèce de bien sous la masse du mal qu'ils forgeaient. Voici quelques-unes de ces anecdotes :
• On nous traitait parfaitement à Verduu, dépôt des prisonniers de « guerre de notre nation, me disait mon narrateur ; nous y jouissions « des mêmes avantages que les habitants. C'est une ville très-agréable; « les provisions et le vin y sont à bas prix. Il nous était permis de nous « promener à quelques milles hors de la ville sans être astreints à le
aiMitHAt redemandé. Au moment de mon départ , le comte Bertrand m'ayant prié cl* le Inl laiMer pour l'instruction de ses enfanta . Il m'a dit de|*ii* n'avoir pu en faire aucun usage. I/Kmperenr s'en était tout a fait emparé , et , lorsqu'il a désigné , dans ses derniers moments , pour son Bis , un choii de» livre» de «a nibliol hernie particulière . l'Atlas s'y e»t trouvé compris. Qu'on me pardonne de ne pouvoir résister * mentionner un tel suffrage.
Il I»
• demander; nous pouvions môme obtenir de nous absenter pour plu-
• sieurs jours; nous y étions si protégés eon Ire toutes vexations, que le « général sous l'autorité duquel nous vivions ayant des reproelies ù se « faire à notre égard, fut mandé ù Paris par l'ordre spéeial de Napo-
- léon ; et, dons la eraintedu châtiment, il sesuieida. Or il arriva qu'une « fois on nous consigna dans nos logements, ee qui devait durer, di- « sait-on, deux ou trois jours : c'est que l'Empereur devait passer, et
• que l'on n'avait pis cru qu'il fût bien de le laisser entouré d'un si « grand nombre de prisonniers ennemis. Outre que nous avions grande « curiosité de le voir, cet ordre nous blessa extrêmement. Sedélieruit-
■ on, disions-nous, de braves et loyaux marins? Aurait-on la pensée de
■ les confondre avec des assassins? Nous en étions là quand, le jour
■ même de l'arrivée de Napoléon, on vint nous annoncer, ù notre grande » surprise, que nous redevenions libres, et qu'il avait fort désapprouvé
- la mesure prise h notre égard. Nous nous précipitâmes donc sur son
■ passage, et' il nous traversa sans escorte dans unc'securilc parfaite, •< et même avec une sorte de bienveillance marquée, ce qui nous gagna
DK SAINTR-1IÉLÈNE. 587
« tous; et nos ucclamalions furent aussi sincères que celles des Krançnis « eux-mêmes.
« Napoléon et Marie-Louise, revenant de leur voyage en Hollaude, arrivèrent à Givet sur la Meuse, où se trouvaient plusieurs centaines de
- prisonniers anglais. Le temps devint subitement horrible; il plut
- en abondance, la rivière déborda, le pont de bateaux se rompit, et le » passage devint impraticable. Cependant l'Empereur, très-impatient de » continuer sa route, et qui avait pris l'habitude de ne trouver rien « d'impossible, résolut de traverser la rivière à tout prix. On rassembla
• à cet effet les mariniers des environs; mais tous prononcèrent qu'ils
- n'oseraient jamnis le tenter. « Pourtant, répliqua Napoléon, je veux i être de l'autre coté avant le milieu du jour; » et, se rendant lui-même
• sur les lieux, il commanda qu'on lui amenât quelques-uns des prin- ■ cipaux prisonniers anglais. Y a-t-il beaucoup de marins parmi vous? •• leur dit-il; ètes-vous nombreux? — Nous sommes cinq cents, et tous « marins. — Eh bien! faites-m'en venir un certain nombre, je veux « savoir s'ils croient le passage de la rivière possible et s'ils veulent se « charger de me transporter à l'autre rive. • La chose était vraiment « dangereuse, pourtant quelques-uns de nos vieux marins s'engagèrent
Uigitized d
donna l'ordre de faire habiller à neuf tous ceux qui lui avaient rendu ce service, y ajouta un présent pécuniaire, et les rendit ti la liberté.
« tu jeune matelot anglais, travaillé de la maladie du pays, s'échappa d'un dépôt, et parvint à gagner les bords de lu mer, dans les environs de Boulogne, où il vivait caché dans les bois. Dans sa passion de revoir son pays à tout prix, il essaya de construire un petit canot <|ui piH lui servir à gagner les croiseurs anglais, qu'il était occupé une grande partie du jour à guetter de la cime de quelques arbres. Il fut saisi au moment où, chargé de son esquif, il allait le jeter ù l'eau et s'y aventurer. On l'emprisonna comme espion ou voleur. La chose étant parvenue jusqu'à Napoléon, qui se trouvait ù Boulogne, il eut la curiosité de voir celte embarcation doul on parlait beaucoup ; il ne put croire, ù si) vue, qu'il fui un èlre assez insensé |K>ur avoir osé en faire usage; et il se fit amener le malelol, qui lui confirma que telle avait élé sa résolution, lui demandant pour toute faveur la grâce de lui permettre de l'exécuter. — Mais tu us donc une bien grande envie de revoir Ion pays? lui dit l'Empereur; y aurais-tu laissé quelque moi I cesse ? —
Non, répondit le matelot, ce n'est que ma mère qui est vieille et infirme, et que je voudrais revoir. — Kh bien ! tu la verras ! s'écrie
« Napoléon. Et il commanda aussitôt qu'on prit soin de ce jeune homme, « qu'on l'habillât et qu'on le transportât à bord du premier croiseur de « sa nation, voulant en même temps qu'on lui donnât une petite somme « pour sa mère, faisant la remorque qu'elle «levait être une bonne « mère, puisqu'elle avait un si bon lils. »
N, B. Depuis mon retour en Kurope, il a été publié des lettres de Sainte-Hélène, dans lesquelles j'ai retrouvé ces anecdotes presque mot à mot. Cette circonstance et d'autres m'ont Tait prendre des renseignements sur cette publication, et ils m'ont mis à même de pouvoir affirmer que, bien qu'elle soit anonyme, elle est de In plus grande authenticité, et mérite toute confiance.
En fait de bienveillance de la part de 1 Empereur, exercée envers des Anglais détenus en France, j'ai connu pour mon compte celle dont fut l'objet un M. Manning, Tort de ma connaissance à Paris, lequel, s étant consacré aux voyages dans l'intérêt de la science, n'imagina d'autre moyen, pour recouvrer sa liberté, que de s'adresser directement à Napoléon, par la voie d'une simple pétition, lui demandant qu'il lui permit d'aller visiter le plateau central de l'Asie. Nous lui rimes au nez dans nos salons, sur sa simplicité ; mais il nous le rendit à son tour, quand, au bout de quelques semaines, il vint triomphant nous apprend re son succès et sa liberté. Je lis dans l'ouvrage du docteur O'Méara, et ce n'est pas une des moindres singularités du hasard, que ce même .M. Manning, après plusieurs années «le longues pérégrinations, se trouvant, dans sou retouren Europe, passera Sainte-Hélène, y sollicite de tousses moyens la faveur d'aborder Napoléon pour lui exprimer sa reconnaissance, déposer quelques présents à ses pieds, et répondre aux questions de l'Empereur sur l'existence et les particularités du grand l.ama, qu'il avait été visiter par sa faveur particulière.
Situation phyuqur tle la Hnuie; ta pniaum-e politique, parolr* rcman|uable*.— Notice »ur llmlr anglaise. — Wtt et Foi. — Idée* de l'économie polltiijtif- : compagnie* oa rommen-e lihrr. — l.e« creïtraiu contre le» métiers, etc. — M. tir Suffren. Sentiment» île l'Empereur pour la marine.