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'kmferf.i.~k .1 été de mieux en mieux. Il a reçu quelques personnes vers midi.
Le soir, même nmour encore de géographie. L'Empereur s'esl arrêté spécialement sur l'Asie; la situalion politique de In Htissie, la facilité avec laquelle elle " pourrait faire une entre-
prise sur l'Inde et même sur la Chine; les inquiétudes qu'en devaient concevoir les Anglais; le nombre de troupes que la Russie devrait cm-
MÉMORIAL DK S A 1 N T E - Il É L È N K. 591
ployer, leur point de départ, la route qu'elles auraient à suivre, les richesses métalliques qu'elles en rapporteraient, etc.; et il a donné, sur la plupart de ces points, des détails bien précieux. J'ai le regret de n'en trouver ici que l'indication, et je n'oserais me fier à mes souvenirs pour les reproduire.
L'Empereur a passé de là à ce qu'il appelait la situation admirable de la Itussie contre le reste de l'Europe, à l'immensité de sa masse d'invasion. 11 |»eignait cette puissance assise sous le pôle, adossée à desglaces éternellesqui au besoin la rendaient inabordable ; elle n'était attaquable, disait-il, que trois ou quatre mois ou un quart de l'année, tandis qu'elle avait l'année tout entière ou les douze mois contre nous; elle n'offrait aux assaillants que les rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature morte ou engourdie, tandis que ses |>euples ne se lançaient qu'avec attrait vers les délices de notre midi.
Outre ces circonstances physiques, ajoutait l'Empereur, à sa nombreuse population sédentaire, brave, endurcie, dévouée, passive, se joignaient d'immenses peuplades, dont le dénùmentet le vagabondage sont l'étal naturel. • On ne peut s'empecber de frémir, disait-il, à « l'idée d'une telle masse, qu'on ne saurait attaquer ni par les côtés ni « sur les derrières; qui déborde impunément sur vous, inondant tout « si elle triomphe, ou se retirant au milieu des glaces, au sein de la « désolation, de la mort, devenues ses réserves si elle est défaite ; le ■ tout avec la facilité de reparaître aussitôt si le cas le requiert. N'est- « ce pas là la tète de l'hydre, l'Antée de la fable, dont on ne saurait venir à bout qu'en le saisissant au corps et l'étouffant dans ses bras? » mais où trouver l'Hercule? 11 n'appartenait qu'à nous d'oser y pré- •• tendre, et nous l'avons tenté gauchement, il faut en convenir. ><
L'Empereur disait que dans la nouvelle combinaison politique de l'Euro|M», le sort de cette partie du monde ne tenait plus qu'à la capacité, ! aux dispositions d'un seul homme. * Qu'il se trouve, disait-il, un empe- « reur de Russie vaillant, impétueux, capable, en un mot, un czar qui « ait de la barbe au menton (ce qu'il exprimait, du reste, beaucoup plus - énergiquement), ell Europe est à lui. 11 peut commencer ses opéra- « lions sur le sol allemand même, à cent lieues des deux apitales, Ber- « lin et Vienne, dont les souverains sonl les seuls obstacles. Il enlève 1 « l'alliance de l'un par la force, et avec son concours abat l'autre d'un « revers ; et dès cet instant il est au cœur de l'Allemagne, au milieu des « princes du second ordre, dont la pluparlsonl ses parents ou attendent
" tout do lui. Au besoin, si le cas le requiert, il jette en passant, par- « dessus les Alpes, quelques tisons enflammés sur le sol italien, tout » prêt pour l'explosion, et marche triomphant vers la France, dont il « se proclame de nouveau le li 1k- tuteur. Assurément, moi, dans une « telle situation, j'arriverais ùCalais à temps fixe et par journées d'étape,
«et je m'y trouverais le maître et l'arbitre de l'Europe Et après
quelques instants de silence, il a ajouté: « Peut-être, mon cher, ètes- « vous tenté de médire, comme le ministre de Pyrrhus à son maître: « Et après tout à quoi bon ? Je réponds : A fonder une nouvelle société, -< et à sauver de grands malheurs. LEuropeattcnd, sollicite ce bienfait; « le vieux système est à bout, et le nouveau n'est point assis, et ne le « sera pas sans de longues et furieuses convulsions encore. »
L'Empereur a gardé de nouveau le silence, mesurant avec un compas des distances sur la carte, et disait Constantinople placée pour être le centre et le siège de la domination universelle, etc.
Il est revenu ensuite sur l'Inde anglaise, et m'a demandé si j'étais bien au fait de son histoire. Je lui ai dit le peu que j'en savais.
Elisabeth créa une compagnie des Indes, en vertu de sa prérogative royale.
Cent ans plus lard, le parlement en créa une autre. Bientôt après, ces deux compagnies, qui se nuisaient par leur concurrence, furent réunies dans une même charte nationale.
En 1716, la compagnie obtint des souverains de l'Inde le fameux iirman ou charte indienne, pour exporter et importer sans payer aucun droit.
En 1741, la compagnie, pour la première fois, interféra militairement dans la politique de l'Inde, en opposition à la compagnie française, qui prit le parti adverse. Depuis ce temps, les deux nations se battirent sur ce terrain éloigné toutes les fois qu'elles eurent la guerre en Europe. La France eut un moment très-brillant dans In guerre de 1740; elle fut écrasée dans celle de I7i>5, soutint l'égalité dans celle de 1779, et disparut tout à fait dans celle de la révolution.
Aujourd'hui la compagnie des Indes anglaises domine toute la péninsule, qui compteune population de plus de quatre-vingts ou cent millions de sujets ses tributaires ou ses alliés.
Telle est celte fameuse compagnie des Indes qui se trouve tout à la fois marchande et souveraine, dont les richesses se coui|K»scnt des pro- j
lits de son commerce et des revenus de son territoire; d'où il résulte i|iie le marchand est souvent poussé par l'ambition du souverain, et que
DE SA INTI*. -HKI.I N i
le souverain combine, ordonna, exécute avec la cupidité du marchand : «•'est dans celte circonstance toute particulière, <lans ce double caractère ainsi que dans la nuturect le nombre dos employés, la dislance du théâtre sur lequel on opère, qu'il faut chercher la clef des progrès, des nu-sures, des tiraillements, des contradictions, des désordres et do clameurs qui composent l'histoire de cette célèbre compagnie.
l i compagnie des Indes anglaises a été longtemps tout à faij maîtresse et indépendante ; elle élait et continue d'être représentée par une cour de directeurs choisis par la basse des propriétaires ; ce6 directeurs délèguent et dirigent dans l'Inde, par leurs dépèches, une régence ou conseil composé d'un gouverneur et de quelques assesseurs qui y représentent et \ exercent l'autorité souveraine.
En I7<>7. |>our la première fois, la couronne mit en avant des droits sur son territoire et ses revenus; mais la compagnie acheta le désistement pour un subside de dix ou douze millions de francs.
Vers f 773, la compagnie des Indes, se trouvant extrêmement dérangée ilnns ses affaires, eut recours ;mi parlement, qui profila de ses embarras pour consacrer sa dé|>cndaucc. Il traça des règlements politiques, judiciaires et tinnneiers auxquels il soumit toutes les possessions île « elle compagnie ; mais ces règlements ne furent point heureux ilportèrent le désordre au comble dans la péninsule de l'Inde, en y introduisant surtout une cour suprême de justice qui se montra la rivale du conseil souverain, et qui, chargée d'introduire les lois anglaises dans le pays, porta le bouleversement et l'effroi parmi les naturels, l a fureur des partis, leurs dénonciations réciproques, leurs plaintes, leur* déclamations nous ont transmis des actes odieux, une rapacité sans frein, une tyrannie atroce. Cette époque eiit la plus orageuse et la moins honorable de l'histoire de la compagnie.
En I7N.">, pour y porter un remède radical, M. Fox, atora ministre, proposa son fameux bill dont le non-succes le lit sortir du ministère l .'année suivante, M. Pitt, qui avait ete son antagoniste, es présenta un autre qui commença m grande réputation, el qui gouverne encore au jourd hui la compagnie. Le bill de M. E<»\ était une véritable saisie judiciaire; il retirait à la compagnie toutes ses propriétés e| les plaçait en régie entre les mains d'un comité chargé de gérer pour elle, de liquider ses dettes et de disposer de lotis les emplois, l,es membres du comité, nommés par le roi ou par le parlement, devaient cire inamovibles, et siéger jusqu'à ce qu'ils eussent mis les affaires sur un meilleur pied. On cria de toute pari sur un ordre de choses qui, disait-on,
allait mettre entre les mains de quelques-uns de si grands intérêts, un si jiiand patronage, une si énorme influence. C'était, disait-on, introduire un quatrième pouvoir dans l'État, créer un rival à la couronne même. On fut jusqu'à accuser ,r. Fox de vouloir se perpétuer dans le ministère, et se ménager une espèce de souveraineté occulte supérieure à celle du roi ; car, comme il était ministre et gouvernait en ce moment le parlement, il eût nommé et gouverné ce comité. A l'aide de l'influence de ce comité, il eût composé et gouverné le parlement, et à l'aide du parlement, il eût consacré et perpétué le comité : il n'y avait plus de fin. La clameur fut extrême, et le roi en fil une affaire personnelle. Il en appela à ses propres amis, à ceux qui, dans la chambre des pairs, lui étaient attachés de cœur, comme d'un objet attaquant son existence même. M. Fox échoua, et fut contraint de quitter le ministère.
M. Pitt montra plus de modéralion en apparence et fut pins adroit : il se contenta, par son bill, de mettre la compagnie en tntelle : il soumit toutes ses opérations à un comité chargé de les réviser et de les contre-signer : il laissa à la compagnie la nomination de tous les employés, mais réserva à la couronne la nomination du gouverneur général et le veto sur toutes les autres nominations. Ce comité, nommé par le roi, formait une branche nouvelle dans le ministère. On se récria vivement encore sur l'immense influence que cette mesure allait ajouter à l'autorité royale, et qui devait infailliblement briser, disait-on, l'équilibre constitutionnel. On avait reproché à M. Fox d'avoir voulu tenir cette influence tout à fait étrangère au roi; on accusa M. Piltdc l'avoir mise toute entre ses mains. Tout ce que l'on avait voulu faire pour le peuple, disait-on, l'autre le faisait pour le monarque. Et, en effet, ces deux caractères distincts, ces deux inconvénients opposés, étaient toute la différence des deux bills; c'était, au vrai, une bataille décisive entre les*torys et les whigs. M. Pill l'emporta, et les lorys triomphèrent.
Les vices du brll de M. Fox sont demeurés hypothétiques, puisqu'ils n'ont pas été mis en essai ; mais les inconvénients prévus de celui de M. Pitt se sont formellement accomplis: l'équilibre des pouvoirs n été rompu, la vraie constitution d'Angleterre a cessé d'exister, l'autorité royale, journellement accrue, a tout envahi, et marche aujourd'hui sans obstacles dans la grande route de l'arbitraire et de l'absolu.
Les ministres disposent du parlement par une majorité qu'ils ont créée, majorité qui perpétue leurs pouvoirs et légalise leurs violences. Ainsi In liberté anglaise est enchaînée chaque jour davantage au nom
Diqitized
UK SAINTE- HELE. NE. ' »
et par les formes mènies qui devraient la défendre, et l'avenir parait sans remède, ou menace des plus grands malheurs! Quels plus funestes» résultats eut donc pu produire le plan de M. Fox f car les grandes altérations de la constitution anglaise sont en effet venues de l'Inde. Le poids que M. Fox voulait mettre du cùté jiopulairc eût-il donc pu élre aussi désastreux pour lu liberté que celui dont M. Pilt a surchargé la prérogative royale?
Aussi, bien des gens prononcent hardiment aujourd'hui que M. Fo\ avait raison, qu'il était bien plus sage, et ne pouvait être aussi nuisible que son rivul.
Aux noms de Pitt et de Fox, l'Empereur s'est arrêté longtemps sur leur caractère, leur système et leurs actes, et il a terminé en répétant ce qu'il a déjà dit plus d'une fois : « M. Pilt a été le mailre de toute la » politique européenne; il a tenu dans ses mains lesort moral des peu- « pies; il en a mal usé; il a incendié l'univers, et s'inscrira dans l'his-
• toireù la manière d Érostrale, parmi les flammes, des regrets et des
- larmes!.... D'abord, les premières étincelles de notre révolution, « puis toutes les résistances au vumi national, enfin tous les crimes hor- « ribles qui en furent lu conséquence, sont son ouvrage. Celte conlla-
-ration universelle de vingt-cinq ans; ces nombreuses coalitions qui l'ont entretenue; le bouleversement, In dévastation de l'Europe; les « Ilots du soug des pe uples qui en ont été la suite ; la dette effroyable de « l'Angleterre, qui a payé toutes ces choses; le système pestilentiel des « emprunts, sous lequel les peuples demeurent courbés; le malaise « universel d'aujourd'hui, tout cela est de sa façon. 1.0 postérité le re-
• connaîtra; elle le signalera comme un vrai fléau; cet homme, tant
• vanté de sou temps, ne sera plus un jour que le génie du mal ; non « (pie je le tienne pour atroce, ni même que je doute qu'il ne fût con- « vaincu qu'il faisait le bien : la Suinte-ltarllielemy a bien eu ses per- « suades; le pape et les « animaux en ont chanté un 7V Deum, et parmi " toutes ces bonnes gens il s'en trouvait bien, sans doute, quelques-unes
- de bonne foi. Voila les hommes, leur raison, leurs jugements! Mais « ce (pie la postérité reprochera surtout a M. Pilt, ce sera la hideuse
école qu'il a laissée après lui; le machiuvélisme Insolent de celle-ci, son immoralité profonde, son froid égoïsme, son mépris pour le sort des hommes ou la justice des choses.
« Quoiqu'il en soit, par admiration réelle ou pure reconnaissance, ou même encore simple instinct et seule sympathie, M. Pitt a ete et « demeure l'homme de l'aristocratie européenne; o'eil qu'en elle! il y
« a eu en lui du Sylla. C'est son système qui a ménagé l'asservissement « de la cause populaire et le triomphe des patriciens. Quant ù M. Fox. ; •• ce n'est pas chez les anciens qu'il faut lui chercher un modèle, c'est à i « lui d'en servir, et son école tôt ou lard doit régir le monde. »
L'Kmpereur s'est fort étendu alors sur M. Fox; il répétait l'avoir fort goûté, beaucoup aimé. Il avait placé son buste ù la Malmaison ' avant de le connaître personnellement. Il u conclu en disant ce qu'il a déjà exprimé souvent et sous bien des formes : « Assurément l'instant
• de la mort de M. Fox est une des fatalités de ma carrière, a-t-il dit; s'il eut continué de vivre, les affaires eussent pris une tout autre, tournure, la cause des peuples l'eût emporté, et nous eussions fixé un
• nouvel ordre de choses en Furope. »
L'Kmpereur, revenant ensuite à la compagnie des Indes, a dit que ; c'était une grande question que le monopole d'une compagnie, ou la liberté du commerce pour tous. « Une compagnie, observait-il, plaçait •< de très-grands avantages entre les mains de quelques-uns qui peuvent i « faire très-bien leurs affaires, tout en négligeant celles de la masse; « aussi toute la compagnie dégénérait-elle bientôt en oligarchie, toujours amie du pouvoir et prèle ù lui donner secours; et, sous ce rapport, les compagnies tenaient tout à fait du vieux temps et des anciens sys-
- ternes. Le commerce libre, au contraire, tenait à loules les classes^ « agitait toutes les imaginations, remuait tout un peuple; il était tout « à fait identique avec l'égalité, portait naturellement à l'indépendance, " et, sous ce rapport, tenait beaucoup plus à notre système moderne.
- Après le traité d'Amiens, qui rendait à la France ses possessions ' "dans l'Inde, j'ai fait discuter devant moi, longtemps et à fond, celte < grande question ; j'ai écouté des hommes du commerce, entendu des
- hommes d'État, et j'ai prononcé pour le commerce libre et rejeté les compagnies. »
De là l'Empereur est passé à plusieurs points d'économie politique consacrés par Smith dans sa Richesse îles Nations. Il les avouait vrais en principe, mais les démontrait faux dans leur application. Malheureusement ici encore je ne retrouve que de stériles indications.
Il a terminé en disant : « Jadis on ne connaissait qu'une es|>èce de 1 « propriété, celle du terrain ; il en est survenu une nouvelle, celle de « l'industrie, aux prises en ce moment avec la première; puis une troi- « sième, celle dérivant des énormes charges perçues sur les administrés, | « et qui, distribuées par les moins neutres et impartiales du gouverne- 1 - ment, peuvent garantir du monopole des deux autres, leur set vit* i „ . ^
DE SA1HT8-SÉLÈNE. r, »:
« d'intermédiaire, et les empêcher d'en venir aux mains. » Il appelait relie grande lutte la truerre des champs eonlre les comptoirs, celle des créneaux eonlre les métiers.
« C'est pourtant, disait-il, pour n'avoir pas voulu reconnaître cette
• grande révolution dans la propriété, pour s'obstiner à fermer les yeux sur de telles vérités, qu'on fait tant tic sottises aujourd'hui, et que
>. l'on s'expose a tant de bouleversements, Le monde a éprouvé un « grand déplacement, et il cherche h se rasseoir ; voilà, en deux mots, "terminait-il, toutes les clefs de l'agitation universelle qui nous tour-
* mente. On a désarrimé le vaisseau, transporté du lest de l'avant a « l'arrière, et de lu ces furieuses oscillations qui peuvent amener le » naufrage à la première lcm|>élc, si l'on s'obstine n vouloir le manœu- •i vrer comme de coutume, sans avoir obtenu un équilibre nouveau. »
Ce jour u été riche pour mon Journal. Outre les sujets déjà truités. il a été question de plusieurs autres encore. En parlant des Indes et de lu compagnie anglais»', le nom de M. de Suffren a été mentionné.
L'Empereur n'en avait pas une exacte connaissance ; il savait confu- -•inent que cet oflicier avait rendu de grands services, et lui Napoléon avait, parce seul sentiment, disait-il, accordé beaucoup à sa famille. Il m'a questionné ù sou sujet. Je ne l'avais pas connu, je ne pouvais que lui rendre les traditions du corps. Or, il était admis, lui disais-je, parmi nous dans la marine, que M. de Suffren était, depuis Louis XIV, le seul qui rap|M>lul les grands marins de notre belle époque navale.
M. de Suffren avait du génie, delà création, beaucoup d'ardeur, une forte ambition, un caractère de fer; c'était un de ces hommes que la nature a rendus propres ù tout. J'ai entendu des gens très-sensés et trèsforts dire que sa mort, en I7H{), pouvait avoir été une calamité nationale; qu'admis au Conseil du roi, dans la crise du moment, il eut été de taille à donner une autre issue aux affaires. M. de Suffren, très-dur, très -bizarre, extrêmement égoïste, mauvais coucheur, mauvais camarade, n'était aimé de personne, mais était apprécié, admiré de tous.
C'était un homme avecqui l'on ne pouvait pas vivre, et il était surtout fort diflicile à commander, obéissait peu, critiquait tout, déclamait sans cesse sur l'inutilité de la tactique, par exemple, et se montrantau besoin le meilleur tacticien. Il en était de même de tout le reste, c'étaient l'inquiétude et la mauvaise humeur du génie et de l'ambition qui n'a pas ses coudées franches.
Parvenu au commandement de l'escadre de l'Inde, et conduit au roi pour prendre coin;.', un huissier faisait avec peine ouvrir la foule pour
qu'il pût parvenir. « Je vous remercie aujourd'hui, disait-il ù l'huissier. « cd grognant et nasillant d'après 6a nature ; mais au retour, Monsieur, « vous verrez que je saurai bien me foire Taire place moi-même. » Kl il tint parole.
Arrivé dans l'Inde, il ouvrit une scène nouvelle à nos armes, il y (il des prodiges qu'on n'a peut-être pas assez apprécies en Europe ; ce furent immédiatement des actes et des manirs de commandement inconnus jusque-là ; prenant tout sur lui, osant tout, imaginant tout, prévoyant à tout, démontrant ses capitaines au besoin, nommant ses ofGciers, équipant et faisant combattre des vaisseaux condamnés depuis longtemps; trouvant un hivernage sur les lieux mêmes, dans l'Inde, quand la routine uni luit qu'on fût les cherchera douzeou quinze cents lieues de j là, à l'Ile de France ; enfin on le vit, devançant la manière de nos jours, s'approcher de la côte, embarquer des soldats qui avaient combattu la veille l'ennemi ; aller battre avec eux l'escadre anglaise, elles reporter le lendemain à leur camp pour qu'ils pussent combattre de nouveau. Aussi notre pavillon prit-il tout à coup une supériorité qui dérouta l'ennemi. « Oh! pourquoi cet homme, s'est écrié l'Empereur, n'a-l-il pas « vécu jusqu'à moi, ou pourquoi n'enai-jc pas trouvé un de sa trempe? « j'en eusse fait notre Nelson, et les affaires eussent pris une autre tour- « nure ; maisj'ai passé tout mon temps à chercher l'homme de la marine, •• sons avoir jamais rien pu rencontrer. Il y a dans ce métier une spéeia- « lilé, une technicité qui arrêtaient toutes mes conceptions. Proposaisje une idée nouvelle, aussitôt j'avais Ganthaume sur les épaules et la « section de marine. — Sire, cela ne se peut pas. — Et pourquoi? — Sire, « les vents ne le permettent pas, et puis les calmes, les courants; et
• j étais arrêté tout court. Comment continuer la discussion avec ceux ■< dont on ne parle pas le langage? Combien de fois, au Conseil d'État, « leur ai-je reproché d'abuser de cette circonstance ! A les entendre, il " eût fallu naître dans la marine pour y connaître quelque chose. Et je « leur ai dit souvent qu'ils abusaient encore, que je n'eusse demandé » quede faire la traversée de l'indeaveceux, et qu'au retour je me serais « fait fort d'être aussi familier avec leur métier qu'avec mes champs de
bataille. Ils n'en croyaient rien, et revenaient toujours à ce qu'on ne « pouvait être bon marin si on ne s'y prenait dès le berceau ; et ils me « firent faire quelque chose à cet égard qui m'a longtemps pesé, ce fut « l'enrôlement de plusieurs milliers d'enfants de six à huit ans.
« J'eus beau me débattre, il me fallut cédera leur unanimité, en les
* prévenant toutefois que j eu chargeais leur conscience. Qu'en résulta-
■ t-il? que le public murmura, déclama beaucoup et nous couvrit de ridicule, qualifiant l'opération de massacre des innocents. Voilà que plus lard Winter.N erhuel. Ions les marins du Nord etd'nulrcs encore, sonl
< venus 1110 dire et ont soutenu que dix-huit, vingt nus, l'Age de la con- « seription, n'était pas trop lard pour commencer à être matelot : les Danois, les Suédois y emploient leurs soldats ; chez les Musses, la Hotte
• n'est qu'une portion de l'armée principale, ce qui donne l'avantage
• inappréciable de l'avoir en permanence et à deux fins.
1 J'avais imaginé moi-même, a-t-il ajouté, quelque chose de la sorte
• en créant mes équipages de haut liord ; mais que d'ohslacles ne "ren- » contrai-je pas, que de préjugés j'eus à vaincre, quelle force de volonté
■ je dus employer pour parvenir à donner un uniforme à ces pauvres matelots, à les enrégimenter, à leur faire faire l'exercice ! Je gâtais
• tout, disail-on; et pourtant de quelle utilité n'ont-ils pas été ! Quelle plus heureuse idée que d'avoir deux seniecs pour une seule payé ! ils non 1 |>;is été moins l>ons matelots, et se sonl montrée les meilleurs
« des soldats. On les a trouvés, au besoin, matelots, soldats, artilleurs, « pontonniers, tout. Si, dans la marine, au lien d'avoir des obstacles à « combattre, j'avais rencontré quelqu'un qui eût abondé dans mon sens « et devancé mes idées, quel résultat n'eussions-nous pas obtenn ! mais « sous mon règne, il n'a jamais pu s'élever dans la marine quelqu'un qui « s'écartât de la routine et sût créer. J'aimais particulièrement les marins, j'estimais leur conrage, j'estimais leur patriotisme ; mais je n'ai ••jamais pu trouver entre eux et moi d'intermédiaire qui sût les Taire •< agir et les faire mériter, etc., etc. »
Ori;jiiKnio« Impérial : prtfà* , nuOitriir* »■ Cniitril d'Mat 5 motif* dt* grm *p|ioinltmrn» ;
inlrnlion» future» , clr.
Jchli 7.
Napoléon, parlant de son organisation impériale, disaitqu'il en avait fait le gouvernement le plus compacte, delà circulation la plus rapide et des efforts les plus nerveux qui eût jamais existé : « Et il ne fallait rien « moins que tout cela, remarquait-il, pour pouvoir triompher des im- « menses difficultés dont nous étions entourés, et produire toutes les •■ merveilles que nous avons accomplies; l'organisation des préfectures, « leur action, les résultais étaient admirables et prodigieux. La même « impulsion se trouvait donnée au même instant à plus de quarante mil- « lions d'hommes; et, à l'aide de ces centres d'activité locale, le mou- » vement était aussi rapide à toutes les extrémités qu'au cœur même.
« Les étrangers qui nous visitaient, et qui savaient voir et juger, <> en étaient émerveillés. Et c'est à cette uniformité d'action, sur un ■ aussi grand terrain, qu'ils attribuaient surtout ces prodigieux efforts, » ces immenses résultats, qu'ils avouaient n'avoir pas pu comprendre <• jusque-là.
« Les préfets, avec toute l'autorité et les ressources locales dont ils se « trouvaient investis, ajoutait l'Empereur, étaient eux-mêmes de» empe- « reursau petit pied; et comme ils n'avaient de force que par l'impul- « sion première dont ils n'étaient que les organes, que toute leur influence ne dérivait que de leur emploi du moment, qu'ils n'en avaient point de « personnelle, qu'ils ne tenaient nullement au sol qu'ils régissaient, ils - avaient tous les avantages des anciens grands agents absolus, sans v aucuns de leurs inconvénients. Il avait bien fallu leur créer toute celte « puissance, disait l'Empereur. Je me trouvais dictateur, la force des « circonsUinces le voulait ainsi ; il fallait donc que tous les filaments
Di
DE SAI NTE-HÉI.ENE.
« issus de moi se trouvassent en harmonie avec la eause première, sous - peine de manquer le résultai. Le réseau gouvernant dont je couvris « le sol requérait une furieuse tension, une prodigieuse force d'élasti- « cité, si l'on voulait pouvoir faire rebondirait loin les terribles coups
• dont on nous ajustait sans cesse : aussi la plupart de ces ressorts n'é- « (aient-ils, dans ma pensée, que des institutions de dictature, des ar-
■ mes de guerre. Quand le temps fut venu pour moi de relâcher les rè- « nés, tous mes filaments aussi se seraient sympatbiquemcnl détendus, » et nous aurions alors procède a notre établissement de paix, à nos » institutions locales. Si nous n'en avions encore aucune, c'est que la « crise ne les admettait pas. Nous eussions infailliblement succombé i tout d'abord si nous en eussions été pourvus des le principe; et puis,
• il faut le dire, nous n'étions pas mûrs pour en faire un bon usage. Il « ne faut pas croire que la nation fût déjà prête pour manier dignement
sa liberté. La masse avait encore, dans l'éducation et le caractère, « Irop de préjugés du temps passé. Cela serait venu; nous nous for- « inions chaque jour, mais nous avions encore beaucoup à gagner. l«ors « de l'explosion de la révolution, les patriotes en général se trouvèrent
■ tels par nature, par instinct. Ce sentiment se trouva dans leur sang, ce fut chez eux une passion, une frénésie; et de là, l'effervescence, les excès, l'exagération de l'é|>oque. .Mais ce n'est pas à coups de mas-
« sue et par soubresauts qu'on peut naturaliser le système moderne, » en jouir ; il faut I implanter dans l'éducation, et que ses racines s'em- " branchent avec la raison, la conviction même, ce qui doit infailliblement avoir lieu avec le temps, parce qu'il repose sur des vérités naturelles. Mnis x (jm composaient les générations de nos jours, ajoutait- « il, demeuraient si naturellement dominateurs, si avides du pouvoir, « l'exerçaient avec tant d'importance, pour ne pas «lire plus, et ponr- « tant en même temps étaient si prêts, d'un autre côté, à courir au-de- « vantde la servitude!... Nous étions toujours entre ces deux vices. Dans » tous mes voyages, disait-il, j'étais constamment obligé de dire h mes « premiers officiers placés à mes côtés: Mais laissez donc parler M. lèpré- « fet. Allais-je à quelque subdivision du département, c'était alors au » préfet que j'étais obligé de dire : Mais laissez donc répondre M. lesous- .« préfet ou M. le m^re, tant chacun s'empressail d'éclipser le voisin, « et comprenait peu le bien qui pouvait dériver d'une communication « directe avec moi ! Envoyais-jc mes grands ofliciers, mes ministres,
■ présider les collèges électoraux, et leur recommandais-je de ne pas
• se faire nommer candidats au sénat, que cette place leur était assurée