M I M OR I A L
• levée de boucliers : on ne douta pus à Vienne que ce no fui par mes « ordres ; et, me mesurant ù leur échelle, ils ne virent dans toute celle « complication que finasserie de ma part, et ils ne s'oocii|>èrent plus « dès lorsqu'à eontre-intriguer contre moi.
« Mon entrée en campagne avait été des plus habiles et des plus •• heureuses ; je devais surprendre l'ennemi en détail, mais voilà qu'un
• transmue sort du rang de nos généraux pour l'aller avertira temps.
«Je gagne brillamment la bataille de I.igny, mais mon lieutenant « me prive de ses fruits. Enfin je triomphe à Waterloo môme, et tombe
• ou même instant dans l'abîme; et tous ces coups, je dois le dire, me
• frappèrent beaucoup plus qu'ils ne me surprirent. J'avais en moi « l'instinct d'une issue malheureuse, non que cela ait influé en rien sur « mes déterminations et mes mesures assurément, mais toutefois j'en « portais le sentiment au dedans de moi.. •
Voici un trait qui confirme ces dispositions intérieures et secrètes de Napoléon ; il est trop remarquable pour que je ne le consigne pas ici. L'Kmpereur, sur les bords de la Sa m lue, de grand matin etl«* temps très-frais, s'approcha du feu d'un bivouac, en compagnie de son seul
aide de camp de bCrvice | le gênerai Corhincuu |. l ue marmite Mouillai*, c'étaient des pommes de terre; ils'en lit donner une et se mit à la
manger immédiatement. Kn l'achevant, il prononça, non sans quelque tristesse apparente, plusieurs mois entrecoii[>és. « Après tout, c'est4>on, « c'est supportable... Avec cela on pourrait vivre en tous lieux et par- << tout... 1/ instant n'est peut-être pas bien éloigné... Thémistochl... » et il se remit en route. Le général ouïe tic camp, de la bouche même \ duquel je tiens celte circonstance depuis mon retour en Europe, m'ajoutait que si l'Empereur eût réussi, ces paroles eussent traversé sa pensée sans y laisser aucune Irace, comme tant d'autres ; mais qu'après sa catastrophe, et à la lecture surtout du mot Thémistoclc, dans la fameuse lettre au prince régent, il avait été Trappé du souvenir du bivouac de la Sambre, et que l'expression, l'attitude, l'accent de Napoléon, dans cette petite circonstance, l'avaient plus que tourmenté pendant longtemps, et ne pouvaient lui sortir de l'esprit.
Au reste, on se tromperait fort si l'on attribuait, en toute occasion. | à Na|toléon autant de confiance intérieure qu'en annonçaient d'ordinaire ses actes et ses décisions. En quittant les Tuileries au mois de janvier 1814, pour son immortelle et malheureuse compagne des environs de Paris, il partit l ame constrislée par les plus sinistres pressentiments , et ce qui prouve toute sa sagacité, c'est que dès lors il était persuadé, ce que le gros du vulgaire autour de lui était bien loin de soupçonner, que, s'il périssait, ce serait par les Bourbons. C est ce qu'il laissa pénétrer à quelques confidents qui cherchaient vainement à le rassurer, lui représentant de bonne foi que tant de temps s'était écoulé, qu'on ne s'en souvenait plus, qu'Us n'étaient pas connus de In génération présente. « Vous vous lrom|>ez, leur disait-il toujours, c'est pour- « tant là qu'est le vrai danger. » Aussi immédiatement après cette belle allocution aux officiers réunis de la garde nationale, qui laissa de si vives impressions à tous ceux qui en furent les témoins, dans laquelle il leur dit entre autres choses : < Vous m'avez élu, je suis votre ouvrage, » c'est à vous à me défendre, > et qu'il termina, leur présentant l'impératrice d'une main et le roi de Home de l'autre, disant : « Je pars pour « aller combattre nos ennemis ; je laisse à votre garde ce que j'ai de plus «cher; » au moment, dis-je, de quitter les Tuileries, pressentant déjà , dans cet instant décisif des trahisons, des perfidies funestes, ii résolut de s'assurer de la personne de celui-là même qui s'est trouvé en effet l'âme du complot qui l'a renversé ( l'ai leyrand }, il n'en fut empêché ] que par les représentations, et l'on pourrait même presque dire l'offre de garantie personnelle de quelques ministres, qui lui démontraient \ que le personnage suspecté était précisément celui qui devait le plus
redouter les Boarhon». 1/F.mpem.r leur céda, mais tout on exprimant fortement qu'il était hic» a craindre qu eux et lui eussent à s'en repentir !....
Voici encore une autre circonstance |>cu connue, je crois, mais bien précieuse, qui prouve combien les liourltous, dans le fort de la crise, occupaient les pensées de Napoléon. Apres l'échec de Hrienne, l'évacuation de Troyes, la retraite forcée sur la Seine, et les humiliantes conditions envoyées de Chatillon, qu'il repoussa si généreusement, l'Fmpereur, enfermé avec quelqu'un i le duc de Kassano >, et succombant à la vue du déluge de maux qui allaient fondre sur la France, demeurait absorbé dans de tristes méditations, quand tout à coup il s'élance de son siège, s'écriant avec chaleur . <• Je possède peut-être encore un moyen de sauver « la France... Et si je rappelais moi-même les Bourbons! il faudrait ■• bien que les alliés s'arrêtassent devant eux, sous peine de honte et de » duplicité avouée, sous peine d'attester qu'ils en veulent encore plus à » notre territoire qu'à ma personne. Je sacrifierais tout à la patrie ; je «deviendrais le médiateur entre le peuple français et eux, je les con-
uigmzec
« traindrais d'accéder aux lois nationales ; je leur ferais jurer le pacte « existant : ma gloire et mon nom serviraient de garantie aux Français.
• Quant à moi, j'ai assez régné ; ma carrière regorge de hauts faits et de
• lustre, et ce dernier ne serait pas le moindre : ce serait m'élever encore
• que de descendre de la sorte. . . «Et après quelques moments d'un silence profond, il reprit douloureusement : « Mais une dynastie déjà ex- « puisée pardonne-t-clle jamais?... Au retour, peut-elle rien oublier?... « S'en fierait-on à eux?... Et Fox aurait-il donc eu raison dans sa fa-
• meuse maxime sur les restaurations?... ■ Et abîmé dans ses anxiétés et sa douleur, il fut se jeter sur un lit où on le réveilla précisément pour lui apprendre la marche de 0anc de Blucher, qu'il épiait en secret depuis quelque temps. Il se leva pour pousser ce nouveau jet de ressources, d'énergie et de gloire, qu'ont consacré à jamais les noms de Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vaux-Champ, Nangis, Montereau, Craonne, etc., succès merveilleux qui consternèrent assez Alexandre et les Anglais pour leur rendre un instant le désir de traiter; et ces succès eussent pu, en effet, changer entièrement la face des affaires si, par une foule de fatalités, Napoléon n'eut été traversé par des contre-temps inouïs, en dehors de toutes ses combinaisons, tels que les ordres essentiels qui n'arrivèrent pas au" vice-roi, la défection de Murât, la mollesse, l'incurie de certains chefs, enfin jusqu'aux suceès mômes qui séparant l'empereur d'Autriche, son beau-père, des autres souverains alliés, beaucoup plus malveillants, laissèrent ceux-ci tout à fait libres d'amener seuls l'abdication de Fontainebleau, abdication à jamais si fameuse dans l'histoire de nos destinées et de notre moralité.
O vous, penseurs philosophiques, peintres du cœur humain, accourez h Fontainebleau ! venez assister à la chute du plus grand des monarques , venez apprendre à connaître les hommes, à vous étonner de leur impudeur, à rougir de leur mobilité ! venez voir le haut entourage du héros malheureux; ceux qui demeuraient courbés sous la masse de ses bienfaits, sous le poids des honneurs et des richesses dont il les avait comblés! venez les voir, sitôt que la fortune lui est contraire, l'abandonner, le trahir, essayer même de l'insulter peut-être I... Venez voir le premier d'entre eux en rang, en faveur, en confiance, celui dont le grand prince avait vainement prétendu rehausser le moral et agrandir les sentiments en le qualifiant maintes fois de son compagnon et de son ami, se placer sur la même ligne que le mameluk, qui, plus excusable peut-être par les mœurs de son origine, trouvait tout simple que, son maître étant tombé, il n'eût plus k le servir.
A Fontainebleau, In crise accomplie et Napoléon engagé dans une conversation profonde, se présente à lui ee compagnon favori pour demander la permission de se rendre a Paris seulement quelques instants, afin d'y arranger, dit-il, à la hâte, quelques affaires, et revenir aussitôt auprès de l'Empereur pour ne le quitter jamais. Mais Napoléon savait lire dan* les âmes, et le priant n'était pas encore hors de sa chambre, qu'interrompant brusquement son sujet, l'Empereur dit à celui avec lequel il s'entretenait ( le duc de Bassano) : « Vous voyez bien cet homme qui sort. <■ eh bien! il court se salir; et quoi qu'il m'ait dit, il ne reparaîtra pas « ici. • En effet, le déserteur courait aux rayons d'un soleil nouveau. A peine en eut-il ressenti la chaleur, qu'il renia son bienfaiteur, son ami, son maître ! ... On l'a entendu, parlant de lui, l'appeler cet homme !! ! Et toutefois Na|K>léon condescendait tellement aux faiblesses humaines, était si fort au-dessus de tout ressentiment, si peu rancunier, qu'à son retour il témoigna du regret de ne pas voir l'ingrat, ajoutant en riant : ■ Le » vilain, il aura eu peur de moi, et il a eu tort; je ne lui aurais inflige - d'autre punition que de se montrer a moi sous ses nouveaux costumes * de garde du corps de Louis XVIII on assure qu'il y est bien plus laid « qu'à l'ordinaire. »
Mais c'est dans le Manutcrtt de 1HI4, du baron Foin, qu'il faut lire et pressentir de si tristes et si douieureux détails. On y apprendra... mais plutôt non, on n'y apprendra rien... Les hommes, dans de telles circonstances, sont toujours les mêmes dans tous les pays, dans tous les temps, chez toutes les nations... Et qu'ils ne viennent pas nous dire ici que le bien-être de la patrie, son salut, ses intérêts dictèrent leur conduite. La patrie, pour eux, fut dans le maintien de leurs honneurs, la garantie de leurs richesses, la jouissance paisible de tous les biens acquis.
Je le répète, l'histoire fera justice, je dis l'histoire, et non pas nous, car la masse de la société, celle des contemporains, n'a pas su mériter même oc triste honneur ; où n-t-on vu notre indignation ? où se sont montrés nos dégoûts authentiques, solennels ?.. .
Toutefois, honneur à ces vieilles bandes dont les larmes amères garantirent la douleur profonde! Honneur à ces innombrables officiers subalternes qui n'eussent attendu qu'un mot pour répandre tout leur sang ! Honneur à ces populations des campagnes qui, dans leur misère affreuse, necouraient sur les roules pour porter à nos soldats leur dernier morceau de pain, dont elles se privaient |>our les aider à sauver la
Dl SA IN TE- HÉLÈNE. »2T
patrie ! Si, d'un coté, le cœur se soulevé d'indignation, de l'antre il est délicieusement ému !...
11 est sur que le moment du Fontainebleau accumulu sur Napoléon, et presque en un instant, toutes les peines morales dont il est possible d'être affligé ici-bas. Vaincu par la défection, non par les armes, il cul ù éprouver tout ce qui peut indigner une grande âme ou briser un bon cœur. Ses compagnons l'abandonnèrent, ses serviteurs le truliirent ; l'un livra sou armée, l'autre son trésor ; ceux qu'il avait élevés, maintenus, comblés, furent ceux qui l'abattirent. Ce sénat qui l'avait tant loué, ce sénat qui, la veille encore, lui fournissait à profusion des conscrits pour combattre les ennemis, n'bésite pas le lendemain a se faire le vil instrument de ces mêmes ennemis ; et, sous l'impulsion de leurs baïonnettes, il reproche, il impute a crime ce qui fut son propre ouvrage ; il brise lâchement lui-môme l'idole que lui-même a créée, et qu'il a si long- i temps, si servilement encensée! Quel excès de honte! quelle ignoble dégradation!... l u Im, et ce dernier coup doit être le plus sensible ù Napoléon, sa femme et son lils sont détournés de lui ; on s'en empare ; et, en dépit des traités et des lois, en opposition à toute morale, il ne les reverra plus !
Mais voici le fumeux traité de Fontainebleau. Il nous fut soigneusement soustrait dans le temps. Le Moniteur ne l'a jamais publié, et il nous est demeuré longtemps inconnu. On ne le trouve guère que dans des recueils officiels, et encore s'y présente-t-il avec des variantes. J'ai j donc pensé qu'on me saurait gré de l'introduire ici. Il appartient tout à fait au sujet.
TRAITÉ DE FOINTAI.NEBLKAl , 1)1 M AVRIL.
» Art. T. S. M. l'empereur Napoléon renonce pour lui, ses successeurs et descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout droit de souveraineté et de domination, tant sur l'empire français et le royaume d'Italie, que sur toutautre pays.
1 11. LL. MM. l'empereur Napoléon et l'impératrice Marie-Louise conserveront ces titres et qualités pour en jouir leur vie durant.
■ La mère, les frères, sœurs, neveux et nièces de l'Empereur conserveront également, partout où ils se trouveront, les titres de princes de sa famille.
<» III. L'Ile d'Elbe, adoptée par S. M, l'empereur Napoléon pour lieu j de son séjour, formera, sa vie durant, une principauté séparée qui sera [ possédée par lui eu toute souveraineté et propriété.
« Il sera donné en outre en toute propriété, à l'empereur Napoléon, un revenu annuel de 2,000,000 de francs, en rente sur le grand-livre de France, dont 1,000,000 sera réversible à l'impératrice.
« IV. Toutes les puissances s'engagent à employer leurs bous offices pour faire respecter par les États barbaresques le pavillon et le territoire de l'Ile d'Elbe, et pour que, dans ses rapports avec les Barbaresques , elle soit assimilée à la France.
« V. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla seront donnés en toute propriété et souveraineté à S. M. l'impératrice Marie- Louise; ils passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le prince son fils prendra dès ce moment le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla.
• VI. Il sera réservé dans les pays auxquels l'empereur Napoléon renonce, pour lui et sa famille, des domaines ou des rentes sur le grandlivre de France, produisant un revenu annuel net, et déduction faite de toutes charges, de 3,500,000 fr. Ces domaines ou rentes appartiendront en tonte propriété, et pour en disposer comme bon leur semblera, aux princes et princesses de sa famille, et seront réparti^ entre eux, de manière à ce que le revenu de chacun soit dans la proportion suivante : A
DE SAIWT1- 1U1LÈNE. fH
Madame mere, 300,000 fr. ; au roi Joseph et à la reine, 500,000 fr, ; au roi Louis, 200,000 fr.; ù la reine Hortense et à ses enfants, 400,000 fr.; au roi Jérôme et à la reine, 500,000 fr.;a la princesse Llisa, 500,000 fr.; a la princesse Pauline, 500,000 fr.
■ Les princes et princesses de la famille de l'empereur Napoléon retiendront, conserveront, en outre, tous les biens meubles et immeubles, de quelque nature que ce soit, qu'ils possèdent à titre de particuliers, et notamment les rentes dont ils jouissent également comme particuliers sur le grand-livre de France et le Monte-Napoleone de Milan.
• VIL Le traitement annuel de l'impératrice Joséphine sera réduit ;i 1,000,000 en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de France. Elle continuera de jouir, en toute propriété, de tous ses biens meubles et immeubles particuliers, et pourra en disposer conformément aux lois français*
■ VUL 11 sera donné an prince Kugène, vice-roi «l'Italie, un établissement convenable hors de France.
« IX. Les propriétés que S. M. l'empereur [Napoléon possède < n France, soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaiue privé, resteront à la couronne.
« Sur les fonds placés par l'empereur Napoléon, soit sur le grandlivre, soit sur la banque de France, soit sur les actions des forêts, soit de toute autre manière, et dont Sa Majesté fait abandon à la couronne, il sera réservé un capital qui n'excédera |>us ii. 000, 000, pour être employé en gratifications en laveur des personnes qui seront portées sur l'état que signera l'empereur Napoléon, et qui sera remis au gouvernement français.
« X. Tous les diamants de la couronne resteront a la France.
« XL L'empereur Napoléon fera retourner au trésor et aux autres caisses publiques toutes les sommes et effets qui en auraient été déplacés par ses ordres, a l'exception de ce qui provient de la liste eivile.
« XII. Les dettes de la maison de S. M. l'empereur Napoléon, telles qu'elles se trouvaient au jour de la signature du présent traité, seront immédiatement acquittées sur (es arrérages dus par le trésor public à la liste civile, d'après les étals qui seront signés par un commisaire nommé à cet effet.
i XIII. Les obligations du Monte-Napoleone de Milan envers tous ses créanciers, soit français, soit étrangers, seront exactement remplies, sans qu'il soit fait aucun changement a cet égard.
« XIV. On donnera tous les sauf-conduits nécessaires pour le libre
Digitiz^by Gl
te
voyage de S. M. l'empereur Napoléon, de l'impératrice, des princes et princesses, et de toutes les personnes de leur suite qui voudront les accompagner ou s'établir hors de Fronce, ainsi que pour le passage de tous les équipages, chevaux et effets qui leur appartiennent.
• Les puissances alliées donneront en conséquence des officiers et quelques hommes d'escorte.
« XV. La garde impériale française fournira un détachement de douze à quinze cents hommes de toute arme pour servir d'escorte jusqu'à Saint-Tropez, Heu de l'embarquement.
■ XVI. Il sera fourni une corvette et les bâtiments de transport nécessaires pour conduire ou lieu de sa destinotion S. M. l'empereur Napoléon, ainsi que sa maison. La corvette opparliendra en tonte propriété ù S. M. l'Empereur.
• XVII. S. M. l'Empereur Napoléon pourra emmener avec lui, et conserver pour sa garde, quatre cents hommes de bonne vdonté, tant j ! officiers que sous-oflieiers et soldats.
«XV11I. Tous les Français qui auront servi S. M. l'empereur Napoléon et sa famille seront tenus, s'ils ne veulent perdre leur qualité de Frnn- j çais, de rentrer en France dans le terme de trois ans, à moins qu'ils ne soient compris dans les exceptions que le gouvernement français se réserve d'accorder après l'expiration de ce terme.
« XIX. Les troupes polonaises de toute arme qui sont au service de France auront la liberté de retourner chez elles, en conservant ormes ; et bagages, comme un témoignage de leurs services honorables : les officiers, sous-officiers et soldats conserveront les décorations qui leur ont été accordées et les pensions affectées a ces décorations.
« XX. Les hautes puissances alliées garantiront l'exécution de tous j ; les articles du présent traité ; elles s'engagent à obtenir qu'ils soient adoptés et garantis par la France. j
« XXL Le présent acte sera ratifié, el les ratifications en seront échangées à Paris dans dix jours, ou plus tôt si faire se peut.
« Fait h Paris, le 11 avril 1814.
« Signé Cai laincoirt, duc de Vicence ; le maréchal duc deTorente, Magimnalu ; le maréchal duc d'Elehingen, Nev le prince ni: Mkttf.umch. »
Ix* mêmes articles ont été signés séparément, et sous la même date,
' Il c«t a n-maniiur <|ue , par i;j<ar.l **n* «lonlc |»<>ir I KintHTcur Al'Mii.lrc , le nurMi.il V y - jlW lient Ici île «on Mire ilo prince «le la Mmluwra. . .
Dl SAINTE-HÉLÈNE MF 1
d€ la pari tlo la Russie, par le comte de Nesselrode ; et de la part de la Prusse, par le baron de Hardemberg.
Déclaration en forme d'accession au nom de Louis AT///. — « Jesous- - signé, ministre seerétaired État au département desaffaires étrangères, « ayant rendu compte au roi de la demande que Leurs Excellences Mes- « sieurs les plénipotentiaires des cours alliés ont reçu de leurs sou m ■- <• rains l'ordre de faire relativement au traité du 11 avril, auquel le ■ gouvernement provisoire a accédé, il a plu a Sa Majesté de l'autoriser, « de déclarer en son nom que les clauses du traité, à la charge de la « Fronce, seront fidèlement exécutées. Il o, en conséquence, l'honneur « de le déclarer par la présente à Leurs Excellences. « Paris, le 31 moi 1814. Signé le prince de Bénévent. ■
Le grand triumvirat de l'Europe dicte ce traité de Fontainebleau ; l'Angleterre y accède, une déclaration du roi de France promet d'en remplir ce qui le concerne; et, malgré tant de garanties, on pourrait presque dire qu'aucun des articles ne fut observé
LVpét -lu «raml FrAIrrie. - Il eut voulu < >us, , une Fr.inç«i*r. on ev|*re >\uc lr lion s pii.loniiirj .Nouvelle* lr*ea«Mirle« >lil gnui erurur ; il m enlève mon .!imih-.(Ii|im\ — Noire «tri
emuMV ihn«uo» iuImtc*. [Baafcnir itc l'.noir nniracM.
Wtitmli I.V
f malin, -chei l'Empereur el dans un moment de nonoccupation, je considérais In grosse montre du grand Frédéric, accrochée près de la cheminée, ce qui a conduit l'Empereur à dire : « J'ai eu « dans mes mains d'illustres i et précieux monuments; j'ai ■ possédé l'épée du grand Frédéric; les Espagnols m'ont rapporté aux Tuileries l'épée de François l*r;
MKMOIUL 08 SAl vn- HELENK 453
- l'hommage était grand, il a du leur coûter. Kl les Turcs, les Persans, * n'ont-ils pis prétendu nie faire présent d'armes qui auraient appartenu « ai Cenjjis-Kan, h Tnmcrlan. n Schah-Nadir ou autres, je ne sais; car je
• crois bien que ce n'est que dans leur Bénie démarche et leur seule •< intention qu'il faut prendre la vérité. »
Et comme à la suite de tout cela je terminais par mon grand étonnement qu'il n'eût pas fait des efforts pour conserver l'épéedu grand Frédéric : « Mais j'avais la mienne, » a-t il repris avec une douceur de voix et un souris tout particuliers, et me serrant légèrement l'oreille, et au fait il avait raison, je lui disais là une grosse hètisc.
Plus tard, il revenait sur ce qu'il avait voulu et ce qu'il eût dù, disait- , il, en se remariant, épouser une Française. « C'était éminemment national, disait-il, la France était assez grande, sou monarque assez « puissant pour pouvoir négliger toute considération étrangère. D'ail- " leurs l'alliance du sang entre souverains ne tient pas contre les inté- « rèts de la politique, et sous ce rapport même, ne prépare que trop « souvent des scandales en morale aux yeux des peuples; puis, c'est ad- <» mettre une étrangère aux secrets de l'État ; elle \tcnt en abuser ; et si
• l'on compte soi-même sur les siens nu dehors, on peut se trouver n'a- « voir posé le pied que sur un abîme recouvert de Ileurs. En tout, c'est » une chimère que de croire que ces alliances garantissent ou assurent « jamais rien. »
Quoi qu'il en soit, la mesure d'un nouveau mariage transporta d'aise les citoyens sages qui cherchaient un avenir. Napoléon , peu de jours après cette détermination, dit à un de ses ministres (le duc Decrès). dans un moment de gaieté : « On est donc bien joyenx de mon mariage? •• —Oui, Sire, beaucoup. — J'entends, c'est qu'on suppose que le lion •• s'endormira. — Mais, Sire, pour dire le vrai, nous y comptons un - peu. — Eh bien ! dit Napoléon après quelques instants de silence, l'on « se trompe, et ce n'est pas aux vices du lion qu'il faudra s'en prendre. •• Ix» sommeil lui serait aussi doux peut-être qu'a tout autre ; mais ne t « voyez-vous pas qu'avec l'air d'attaquer tant cette, je ne suis pourtant jamais occupé qu'à me défendre » Cette assertion a pu laisser des doutes tant qu'a duré la lutte terrible ; mais la joie et les indiscrétions de la victoire sont venues depuis consacrer la vérité. On a vu les uns se vanter qu'ils auraient continué la guerre jusqu'à ce qu'ils eussent abattu leur ennemi ; qu'ils n'avaient jamais eu d'autre pensée. D'autres • n'ont ! pns craint de publier que c'était sous le masque des alliances du sang i même et sous celui de l'amitié qu'ils avaient ourdi le complot de sa chute!...
Aujourd'hui et les deux jours suivants ont été pour moi remplis par une tracasserie qui m'était personnelle, et qui a trop influé sur mes destinées pour que je ne la mentionne pas ici. Depuis mon séjour à l.ongwood, j'avais pour domestique un jeune habitant de l'île, mulâtre libre dont j'avais lieu d'être fort content ; tout à coup il prit fantaisie à sir Hudson Lowe de m'en priver.
Poussé par son occupation ingénieuse ù nous tourmenter, ou, comme beaucoup d'autres se sont obstinés à le penser, par suite d'un plan perfidement combiné, il me dépêcha l'officier de garde anglais pour m'annoncer qu'ayant conçu quelques inquiétudes sur ce que mon domestique était natif de l'île, il allait me le retirer, et le remplacerait par un autre de son choix. Ma réponse fut simple et positive : • Le gouverneur, disais-
• je, pouvaitm'enlever mon domestique si cela lui plaisait; mais il devait
• s'épargner la peine de le remplacer par un autre de son choix. J'appre- « nais chaque jour à me détacher des jouissances de la vie. Je saurais,
' t>bir>rt>Unr oulixtktt* Ml ou \*S*.
DE SA1 NTE- BRLRN R. 435
■ au besoin, me servir de mes propres tnuins : celle priva lion de plus • serait peu de chose au milieu des souffrances dont il nous entourait. » j
Alors commencèrent à ce sujet une foule de messages et de notes. Sir Hudson Lowe écrivait jusqu'à trois ou quatre fois par jour à l'ofûcier de garde, chargé de me donner autant de communications. Sir Hudson Lowe ne comprenait pas mes difficultés, disait-il, et n'imaginait pas quelle objection je pouvais avoir conlre un domestique donné de tut main.... Celui qu'il aurait choisi en vaudrait bien un autre.. . Son offre de le choisir lui-même n'était qu'une attention de sa part, etc.
Je souffrais des allées et venues du pauvre officier, et j'en étais fatigué pour mon compte. Je le priai donc, pour épargner ses pas, d'assurer le gouverneur que ma réponse demeurait toujours lu même ; savoir. ! qu'il pouvait bien m'enlever mon domestique, mais qu'il ne devait pus \ songer à m'en faire accepter un de son choix ; qu'il pouvait bien mettre garnison chez moi par la force, mais non jamais de mon propre consentement. Cependant, durant tous ces colloques, on avait fait venir mon domestique, on l'avait questionné, on l'avait relire une première fois de mon service, puis rendu, et enfin retiré tout à fait.
Je rendis compte du tout à l'Empereur, qui m'approuva fort de n'a- ; voir pas voulu laisser introduire un espion, disait-il, au milieu de nous. < > Mais comme votre privation, ajoutai l-il d'une manière charmante, « est dans l'intérêt de tous, il n'est pas juste que vous en souffriez seul ; | « faites venir Gentilini, mon valel de pied, qu'il prenne son service au- | . près de vous ; il sera enchanté de gagner quelques napoléons de plus ; - vous lui direz d'ailleurs que c'est par mon ordre. ■ Gentilini s'y rendit d'abord avec gaieté; mais le soir même le pauvre garçon vint me dire qu'on lui avait fait observer qu'il n'était pas convenable qu'un domestique de l'Empereur servit un particulier! ! ! ... El l'Empereur poussa la bonté jusqu'à faire venir Gentilini pour lui en donner l'ordre de sa propre bouche
C'était ainsi que ce gouverneur continuait à nous persécuter journellement et sous toutes les formes, bien que je n'en disse plus rien : non que je m'y fusse accoutumé, mais parce que dans la masse de nos |ieines, celles qui ne nous venaient que de sa mauvaise humeur n'étaient plus que de légers accessoires. El eu effet, qu'auraienl-elles pu être auprès de nos grandes misères?...
Si l'on s'est bien pénétré de toute l'horreur de notre situation, ou me voit jeté, et probablement pour jamais, sur une plage déserte à deux mille lieues de la patrie, confiné duns une étroite prison, sous un ciel, I
dans uu climat, sur un sol, qui ne .sont pas les noires. On me voit errer vivant dans les sinuosités du tombeau, seul terme probable de tant de maux. J'ai perdu ma femme, mes enfants, mes amis, bien qu'ils jouissent encore de lu vie, mais leur univers n'est plus le mien ; et privé désormais de la communication des hommes, il me reste à pleurer les épanchemenls de l'amitié, les douceurs de la famille, les intimités, les charmes de la société... Certes, en lisant ceci, il n'est personne sans doute, quels que soient ses opinions, son pays, ses dispositions naturelles, qui ne m'accorde sympathiquement quelques regrets, et ne se sente arracher quelque mouvement de commisération, tant il me voit à plaindre; eh bien, pourtant il aurait tort : je vais me rendre enviable!...
Quel est celui dont le cœur ne bat à de certains actes d'Alexandre ou de César ? Qui approcherait sans émotion des vestiges de Charlemagne? De quel prix ne nous seraient pas les paroles, le son de voix de Henri IV ? eh bien ! aux moindres symptômes de quelque abattement inoral, si je sentais le besoin de retremper mon âme, le cœur plein de telles sensations, l'esprit rempli de telles idées, je m'écriais : Je possède tout cela, mieux que tout cela ; et ici.ee ne sont point de seules
j illusions, de simples souvenirs d'histoire ; je suis aux côtés mêmes de l'objet vivant qui u accompli tant de prodiges; chaque jour, à chaque instant, je considère à mon gré les traits de celui dont un clin d'œil ordonna tant de batailles et décida de tant d'empires ; je lis sur ce front que décorent les lauriers de Rivoli, de Murengo, d'Auslerlitz, de Wagram, d'Iéna, de Friedland ; je puis presque toucher cette main qui régit tant de sceptres et distribua tant de couronnes, qui saisit les drapeaux d'Arcole et de Lodi, qui, dans une occasion solennelle, rendait à une femme éplorée les seules preuves de la culpabilité de son mari;
j j'entends celte même voix qui, à la vue des pyramides d'Égypte, prononçait à ses soldais : « Enfants, du haut de ces monuments quarante « siècles nous contemplent ! » qui, arrêtant sa suite à la vue d'un convoi de blessés autrichiens, disait en se découvrant : « Honneur et res- • pecl au courage malheureux. » Je cause presque familièrement avec celui-là même dont les conceptions ont manié l'Europe, qui se faisait un passe-temps des embellissements de nos villes et de la prospérité de nos provinces, qui nous avait élevés si haut dans l'esprit des peuples et avait porté notre gloire jusqu'aux nues!... Je le vois, je l'entends, je le
; soigne, je m'efforce de lui être agréable, je le console peut-être!.... Quelle situation! — Eh bien! à présent me plaint-on encore? une
DR SAINTE-nÉLÈ.Nfi.
foule, au contraire, n'enviern-t-elle pus mon sort? Qui, au fait, obtint un tel bonheur, réunit des circonstances pareilles aux nôtres ?
L'Empereur, sur les six heures, m'a fait appeler dans sa chambre. Il venait de dicter, ra'a-t-il dit, un fort beau chapitre sur les droits maritimes; il me parlait d'autres plans d'ouvrages; j'ai osé lui rappeler les quatorze paragraphes dont il avait déjà eu l'idée et que j'ai déjà mentionnés ailleurs. Il en a écoulé le ressouvenir avec plaisir, et a assuré qu'il y viendrait certainement un jour.
Il s'est rois a lire et à corriger des notes précieuses qu'il avait dictées au grand maréchal sur la différence des guerres anciennes et modernes, sur l'administration des armées, leur composition, etc., etc. Puis sciant mis à causer, et se lançant sur le sujet, entre autres choses il a dit : « Il n'est pas de grandes actions suivies qui soient l'œuvre du hasard et « de la fortune; elles dérivent toujours de la combinaison et du génie. » Rarement on voit échouer les grands hommes dans leurs entreprises « les plus périlleuses. Regardez Alexandre, César, Annibul, le grand « Gustave et autres; ils réussissent toujours. Est-ce parce qu'ils ont du « bonheur qu'ils deviennent ainsi de grands hommes! Non ; mais parce « qu'étant de grands hommes, ils ont su maîtriser le bonheur. Quand « on veut étudier les ressorts de leurs succès, on est tout étonné de « voir qu'ils avaient tout fait pour l'obtenir
« Alexandre, h peine au sortir de l'enfance, conquiert avec une poi- « gnée de monde une partie du globe ; mais fut-ce de sa part une simple • irruption, une façon de déluge? Non, tout est calculé avec profon- « deur, exécuté avec audace, conduit avec sagesse. Alexandre se mon- ■ tre tout à la fois grand guerrier, grand politique, grand législateur,
- malheureusement, quand il atteint le zénith de la gloire et du succès,
- la tète lui tourne ou le cœur se gâte. Il avait débuté avec l'âme de « Trajan ; il finit avec le cœur de Néron et les mœurs d'Héliogabale. » Et l'Empereur développait les campagnes d'Alexandre, et je voyais le sujet sous un jour tout nouveau.
Passant ensuite à César, il disait qu'au rebours d'Alexandre, il avait commencé sa carrière fort tard, et qu'ayant débuté par une jeunesse oisive et des plus vicieuses, il avait fini montrant l'âme la plus active,
de l'Empereur. — Sur In» ri-jihI» capitaine* ; la guerre, etc.. rie. - Se» M»*» ir dlvene» mulliiliuiis pour le bien élre de la «ociéle. - Avucal». - cure*. — Auirei objet*.
la plus élevée, la plus belle; il le pensait un des caractères les plus aimubles de l'histoire. « César, observaiUil, conquiert les Gaules et les loi*
• de sa patrie ; mais est-ce au hasard ou à la simple fortune qu'il doit ses
- grands actes de guerre? » Et il analysait encore les hauts Tait de César, comme il avait fait de ceux d'Alexandre.
« Et cet Annibal, disait-il, le plus audacieux de tous, le plus étonnant \ « peut-être, si hardi, si sur, si large en toutes choses; qui, à vingt-six j
• ans, conçoit ce qui est à peine concevable, exécute ce qu'on devait le- « nir pour impossible; qui, renonçant à toute communication avec son
• pays, traverse des peuples ennemis ou inconnus qu'il faut attaquer et « vaincre, escalade les Pyrénées et les Alpes qu'on croyait insurmonta-
- bles, et ne descend en Italie qu'en payant de la moitié de son armée
« la seule acquisition de son champ de bataille, le seul droit de combat- j « tre ; qui occupe, parcourt et gouverne cette même Italie durant seize
- ans, met plusieurs fois à deux doigts de sa perte la terrible et redoti- :
• table Rome, et ne lèche sa proie que quand on met à profil la leçon « qu'il a donnée d'aller le combattre chez lui. Croira-t-on qu'il ne dut sa « carrière et tant de grandes actions qu'aux caprices du hasard, aux fa-
• veurs de la fortune? Certes, il devait être doué d'une âme de la trempe
• la plus forte et avoir une bien haute idée de sa science en guerre, ce- « lui qui, interpellé par son jeune vainqueur, n'hésite pas à se placer, > bien que vaincu, immédiatement après Alexandre et Pyrrhus, qu'il « estime les deux premiers du métier.
« Tous ces grands capitaines de l'antiquité, continuait Napoléon, et » ceux qui, plus tard, ont dignement marché sur leurs traces, n'ont fait
• de grandes choses qu'on se conformant aux règles et aux principes na-
• turels de l'art, c'est-à-dire par la justesse des combinaisons et le rap- i
• port raisonné des moyens avec leurs conséquences, des efforts aveu
• les obstacles. Ils n'ont réussi qu'en s'y conformant, quelles qu'aient i « été d'ailleurs l'audace de leurs entreprises et l'étendue de leurs succès.
• Ils n'ont cessé de faire constamment de la guerre une véritable science. « C'est àce titre seul qu'ifs sont nos grands modèles, et ce n'est qu'en « les imitant qu'on doit espérer en approcher.
• On a attribué à la fortune mes plus grands actes, et on ne manquera « pas d'imputer mes revers à mes fautes ; mais si j'écris mes campagnes, j
- on sera bien étonné de voir que, dans les deux cas et toujours, ma
- raison et mes facultés ne s'exercèrent qu'en conformité avec les prin- « cipes, etc. *
Comme il est à désirer que l'Empereur accomplisse sa peusée !
d'écrire ses campagnes! Quels commentaires que ceux de Napoléon ! ! !
L'Empereur a continué d'analyser de la sorte Gustave - Adolphe ; fondé, chez qui il disait que la science semblait avoir été un instinct, la nature l'ayant produit tout savant; Turenne, qui, au contraire, ne s'était formé qu'avec peine et à force d'instruction. Et m'étant permis de lui dire à ce sujet qu'on avait remarqué pourtant que Turenne n'avait point formé d'élèves, tandis que Condé en avait laissé plusieurs fort distingués : « Pur caprice du hasard, a repris l'Empereur; c'est le con- « traire qui eût dû arriver. Mais il ne dépend pas toujours des maîtres « de faire de bons écoliers, encore faut-il que la nature s'y prête : la se- « mencedoit rencontrer son terrain. -Il a continué sur Eugène, Marlbor ou g h, Vend Ame, etc.; sur le grand Frédéric, qu'il disait avoir été, sur toutes choses, tacticien par excellence, et avoir eu le secret de faire des soldats de véritables machines. A son sujet, il a dit : « Combien les hommes •• diffèrent parfois de ce qu ils s'annoncent! Savent-ils bien toujours eux- « mêmes ce qu'ils sont? En voila un, remarquait-il, qui, au début,
• prend la fuite devant sa propre victoire, et qui, tout le reste de sa car-
• rière, se montre au feu bien certainement le plus intrépide, le plus
• tenace, le plus froid des hommes, etc. »
Après dîner, l'Empereur, plein de son travail du jour, traitait en maître une foule d'objets de guerre. Il revenait sur la grande différence de la guerre des anciens avec celle des modernes. - L'invention des arj " mes à feu a tout changé, observait-il; cette grande découverte était, ! du reste, tout à l'avantage des assaillants, bien que jusqu'ici la plupart I « des modernes aient soutenu le contraire. La force corporelle des an- « ciens, observait-il encore, était en harmonie avec leurs armes offen-
• sives et défensives : les nôtres, au contraire, celles de nos jours, sont « tout à fait hors de notre sphère. »
L'Empereur voulait que, dans l'état actuel, on donnât plus de consistance au troisième rang de l'infanterie ou bien que l'on le supprimât, et il en développait le motif.
Il voulait que l'infanterie chargée par la ca valerie tirât de fort loin sur elle, au lieu de l'attendre à bout portant comme on le fait aujourd'hui, et il en démontrait l'avantage.
11 disait que l'infanterie et la cavalerie laissées à elles-mêmes sans artillerie ne devaient point amener de résultat décisif; mais qu'avec de l'artillerie, et toutes choses d'ailleurs égales, la cavalerie devait détruire l'infanterie; et il développait très-lumineusement toutes ces choses, et une foule d'autres encore.
Il ajoutait que l'artillerie faisait aujourd'hui la véritable destinée «les armées et des peuples ; qu'on se battait à coups de canon comme à cou ps
de poing, et qu'en bataille, comme à un siège, l'art consistait à présent à faire converger un grand nombre de feux sur un même point; que, la mêlée une fois établie, celui qui avait l'adresse de foire arriver subitement et à l' insu de l'ennemi, sur un de ses points, une masse inopinée d'artillerie, était sûr de l'emporter. Voilà quels avaient été, disait-il, son grand secret et sa grande tactique.
Du reste, concluait-il, il ne pouvait pas y avoir ce que, dans sa pensée, il concevait être une véritable armée, sans une révolution dons les mœurs et l'éducation du soldat, peut-être même de l'officier. Il ne pouvait pas y en avoir avec nos fours, nos magasins, nos administrations, nos voitures. Il n'yaurait d'armée quequand, à l'imitation des Romains, le soldat recevrait son blé, aurait des moulins à bras, cuirait son pain sur sa petite platine, etc. Il n'y aurait d'armée que quand on aurait mis en fuite toute notre effroyable administration paperassière, etc., etc.
«J'avais médité, disait-il, tous ces changements ; mais, pour oser les
; « mettre en pratique, il m'eût fallu une profonde paix. Une armée de i guerre ne le permettait pas; elle se fût révoltée, elle m'eût envoyé « promener, etc. »
Puisque j'en suis à ce sujet, je vais réunir ici quelques notes épnrses, recueillies à différents instants sur les innovations projetées par l'Empereur, non-seulement sur l'armée, niais encore sur beaucoup d'autres objets essentiels à l'organisation sociale.
L'Empereur avait le projet, à la paix générale, nous a-t-il dit plus I d'une fois, d'amener chaque puissance à une immense réduction des i armées permanentes. Il eût voulu que chaque souverain se bornât h sa ! seule garde, comme cadre du reste de l'armée à composer au besoin. Il eût voulu, s'il avait été contraint de conserver une forte armée en temps ! de paix, l'employer aux travaux publics, lui donner une organisation, une tenue et une manière de se nourrir tout a fait spéciale.
Il avait éprouvé, disait-il, que la plus grande gène dans ses plans de campagnes et ses grandes expéditions venait de la nourriture moderne des soldats, du blé qu'il fallait trouver, de la farine qu'il fallait obtenir en le faisant moudre, enfin du pain qu'il fallait parvenir à faire cuire, i Or la méthode romaine, qu'il approuvait fort, et qu'il eût adoptée en tout ou en partie, eût remédié à tous ces inconvénients. « Avec elle, « disait l'Empereur, on allait au bout du monde ; mais encore fallait-il « du temps pour amener à la transition d'un tel régime, il ne pouvait « s'opérer par un simple ordre du jour. J'en avais eu la pensée depuis «longtemps; mais, quelle qu'eût été ma puissance, je me fusse bien «donné de garde de le commander. Il n'est point de subordination ni «de crainte pour les estomacs vides. Ce n'était qu'en temps de paix et « à loisir qu'on eût pu y arriver insensiblement; je l'aurais obtenu en « créant des mœurs militaires nouvelles. »
L'Empereur eût constamment tenu à faire passer toute la nation par l'épreuve de la conscription. « Je suis intraitable sur les exemptions, « disait-il un jour au Conseil d'État; elles seraient des crimes. Comment « charger sa conscience d'avoir fuit tuer l'en au détriment de l'autre? « Je ne sais même pas si j'exempterai mon fils. » El, dans une autre occasion, il disait encore que la conscription est la racine éternelle d une nation, l'épuration de son moral, la véritable institution de toutes ses habitudes. Et puis la nation, ajoutait-il, se trouvait de la sorte toute classée dans ses véritables intérêts |>our sa défense au dehors et son repos au dedans. • Organisé, maçonné de la sorte, disait-il, le peuple « français eût pu délier l'univers, il eût pu, et avec plus de justesse, re-