‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 19 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

• Douvcler ce mot des tiers Gaulois : Si U ciel venait à tomber, nous le <• soutiendrions de nos lances. »

Dans son système et ses intentions, la conscription, loin de nuire ti ! . l'éducation, en fût devenue l'instrument. L'Empereur en serait arrivé, f disait-il, à avoir dans chaque régiment une école pour le commencement ou la continuation de l'enseignement dans tous les genres, soit pour la ligne scientifique, pour les arts libéraux ou pour les simples mécaniques. « Et rien de plus aisé que d'obtenir tout cela, remarquait- <• il ; le principe une fois adopté, vous eussiez vu chaque régiment tirer « tout ce qui eut été nécessaire de ses rangs mêmes. Et quel bienfait le « déversement de tous ces jeunes gens avec leurs connaissances acquises, n'eussent-elles été qu'élémenlaires, avec les mœurs qui en déri- « vent nécessairement, n'aurait-il pas été produire dans la masse de la « société! etc. •

Un jour l'Empereur disait encore que s'il eut eu du loisir, il y avait peu d'institutions sur lesquelles il n'eût porté la main ; et il s'arrêtait sur le fléau des procès, qu'il disait èlre une véritable lèpre, un vrai cancer social : « Déjà mon Code, disait-il, les avait singulièrement « diminués en mettant une foule de causes à la portée de chacun ; mais j « il restait encore beaucoup à faire au législateur, non qu'il dùtscflat- » ter d'empêcher les hommes dequereller : ce devait être de tout temps. « Mais il (allait empêcher un tiers de vivre des deux querelles des autres, « empêcher qu'il les excitât même, afin de mieux vivre encore. J'aurais | «donc voulu établir qu'il n'y eut d'avoués ni d'avocats rétribués que \ ••ceux qui gagneraient leurs causes. Par là que de querelles arrêtées! . - car il est bien évident qu'il n'en serait pas un seul qui, du premier «examen d'une cause, ne la repoussât si elle lui semblait douteuse. « On ne saurait craindre qu'un homme vivant de son travail voulût s'en s " charger pour le seul plaisir de bavarder ; et même, dans ce cas encore, j •■ le travers ne serait nuisible qu'à lui seul. Mais avec les praticiens, « observait l'Empereur, les choses les plus simples se compliquent tout «aussitôt. On me présenta une foule d'objections, une multitude d'in- « convénients ; et moi, qui n'avais pas de temps à perdre, j'ajournai « ma pensée. Mais, encore aujourd'hui, je reste convaincu qu'elle est «lumineuse, et qu'en la creusant, la retournant ou la modifiant, on « pourrait en tirer grand parti. »

Puis venaient les curés, qu'il eût voulu rendre très-importants et fort

utiles. « Plus ils sont éclairés, disait-il, moins ils sont portés à abuser t | « de leur ministère. » Aussi à leur cours de théologie aurait-il voulu

DK SAINTE- HÉLÈNE.

qu'on eut joint un cours d'agriculture et les éléments de la médecine et du droit. « Par là, disait-il, le dogme et la controverse, qui ne sont que « le cheval de bataille et les armes du sot et du fanatique, fussent insensiblement devenus plus rares dans la chaire; il ne serait plus guère « demeuré que la pure morale, toujours belle, toujours éloquente, toujours persuasive; toujours écoutée; et, comme on aime d'ordinaire à « parler de ce qu'on sait, ces ministres d'une religion toute de charité « eussent de préférence entretenu les paysans de leur culture, de leurs « travaux, de leurs champs; ils eussent pu donner de bons conseils con- « tre la chicane et de bons avis aux malades tous y eussent gagné. Alors « les pasteurs eussent été une providence pour leurs ouailles ; et, comme «on leur eût composé un très-hel état, ils auraient joui d'une grande « considération ; ils se seraient fort respectés eux-mêmes, et l'eussent

• été de tous. Ils n'auraient pas eu le pouvoir de la seigneurie féodale,

• mais ils en auraient eu, sans danger, toute l'influence. Un curé eût « été le juge de paix naturel, le vrai chef moral qui eût dirigé, conduit « la population sans danger, parce qu'il était lui-même dépendant du

• gouvernement qui le nommait et le salariait. Si l'on joint à tout cela « les épreuves et le noviciat nécessaires pour le devenir, qui garantissent « en quelque sorte la vocation et supposent de belles dispositions de « cœur et d esprit, on est porté à prononcer qu'une telle composition « de pasteurs au milieu des peuples eût dû amener une révolution mo- « raie tout à l'avantage de la civilisation. »

Ceci me rappelle avoir entendu l'Empereur, nu Conseil d'État, déclamer contre le casuel des ministres du culte, et faire ressortir l'indécence de les mettredans le cas de marchander, disait-il, des objets sacrés et pourtant indispensables. Il proposait donc de le détruire. - En rendant les actes de la religion gratuits, observait-il, nous rele- « vons sa dignité, sa bienfaisance, sa charité ; nous faisons beaucoup " pour le petit peuple; et rien de plus naturel et de plus simple que de « remplacer ce casuel par une imposition l.-gale, car tout le monde « naît, beaucoup se marient, et tous meurent : et voilà pourtant trois « grands objets d'agiotage religieux qui me répugnent et que je vou- « drais faire disparaître. Puisqu'ils s'appliquent également à tous, pour- « quoi ne pas les soumettre à une imposition spéciale, ou bien encore « les noyer dans la masse des impositions générales? etc., etc. » Cette proposition n'eut pas de suite.

Il me revient aussi en ce moment l'avoir encore entendu exprimer la proposition que tous les fonctionnaires publics, même les mili-

taires, formassent eux-mêmes le fonds de leurs pensions à venir, par une légère retenue de leur salaire annuel. Il y attachait beaucoup de prix : « De la sorte, disait-il, l'avenir de chacun ne sera plus un objet de « sollicitation, une faveur, ce sera un droit, une vraie propriété : ce « qui lui aura été retenu sera versé à la caisse d'amortissement chargée

■ de le Taire valoir : ce sera son propre bien qu'il suivra des yeux, et « qu'il retirera, sans contes talion, lors de sa retraite. » On lui objectait qu'il était des traitements, ceux des militaires surtout, qui ne pourraient admettre de retenue. • Eh bien! j'y suppléerai, répliquait l'Em- « pereur, je les accroîtrai de Unité la retenue.— Mais a quoi bon alors, « objectait-on encore, si I on doit faire la même dépense? il n'y aurait point - d'économie; où seraient donc les avantages? — Les avantages, répli-

* quait l'Empereur, seraient dans la différence entre le certain et l'incer- « tain, entrele repos du trésor, qui n'auraitplusàsemêlerdecesaccidents, « et la tranquillitédes citoyens, qui posséderaientleur garantie, etc., etc.»

L'Empereur défendit cette idée avec beaucoup de chaleur. Il y revint plus d'une fois, elle demeura néanmoins sans résultat. J'ai déjà dit l'avoir vu improviser souvent de la sorte, ou faire discuter, après impression, une foule d'autres projets qui ont éprouvé le même sort. Voici ce qui peut en fort peu de mots donner une idée des travaux et de l'activité de son administration. « On a calculé que le gouvernement « de Napoléon, dans un espace de quatorze ans et cinq mois, présente

■ soixante etun mille cent trente-neuf délibérations du Conseil d'État sur

• des objets différents! »(Hùt. critique et rationnée , etc., de Monlvéran.)

Enfin j'ai enlendu maintes fois Napoléon, elen diverses circonstances, répéter qu'il eût voulu un Institut européen, des prix européens, pour animer, diriger et coordonner toutes les associations savantes en Europe.

Il eût voulu pour toute l'Europe l'uniformité des monnaies, des poids, des mesures; l'uniformité de législation. « Pourquoi, disait-il, « mon Code Napoléon n'eùt-il pas servi de base à un Code européen, » et mon Université impériale à uue Université européenne? De la « sorte, nous n'eussions réellement, en Europe, composé qu'une seule « et même famille. Chacun, en voyageant, n'eût pas cessé de se trou- « ver chea lui, etc. »

l/euiperear change de manière à nous affecter. LcBOuvfrnelirnoittenvironni-dcfortincaiioiw.

i lAiwr»— uriirrai i^JU4rijQt .

• el an prince «le Prumw.

Sur les trois heures, l'Empereur, avec qui j'avais déjà déjeuné le

iiinlin, m'a fait appeler. Voulant prendre l'air, il a essayé île marcher dans le bois, mais l'air lui a |>aru trop vif. Il s'est dirigé alors vers le grand maréehal, chez qui il est entré, et est demeuré assez longtemps assis dans un fauteuil, où il semblait comme absorbé. La diminution de son embonpoint, la teinte de son visage, un affaissement visible

nous ont frappés; nous en avions tous le cœur navré

En traversant le bois, il avait jeté les yeux sur les fortifications dont on nous entoure : il avait ri de pitié de tous ces travaux. On avait dés-

honoré nos alentours, disait-il, en enlevunt l'espèce de gazon qui s*> trouvait, pour en faire de misérables revêtements inutiles et ridicules. En effet, depuis près de deux mois, le gouverneur ne cesse de remuer le terrain autour de nous ; il creuse des fossés, élève des parapets, plante des palissades : il nous a tout à fait cernés dans Longwood. Il fait en ce moment de l'écurie une véritable redoute, sans qu'on puisse y deviner aucun avantage en équivalent des sommes et des soins qu'elle aura coûtés ; aussi ces travaux excitent-ils tour à tour la mauvaise humeur et le rire des soldats et des Chinois qui y sont employés : ils n'appellent plus Longwood et son écurie que le fort Hudson et le fort Loire. Et l'Empereur est revenu sur les frayeurs ridicules de sir Hudson

Lime, qu'on nous a assuré se réveiller parfois en sursaut pour rêver à de nouveaux moyens de sûreté. « Assurément, disait l'Empereur, oeia | j i tient de la folie; eb ! que ne dort-il à son aise! que ne nous laisse-t-il « tranquilles! Comment n'a-l-il pas l'esprit de juger que la forée des •> localités, ici, est bien supérieure encore à toutes ses terreurs pani-

* ques? — Sire, ai-jo repris, c'est qu'il se souvient de Capri, où avec « deux mille hommes, trente pièces de canon et perché dans les nues,

« il fut enlevé par douze cents Français que conduisait le brave Lamar- !

* que, lequel ne put pénétrer jusqu'à lui qu'à l'aide d'une triple esca- J

* lade.— Eh bien, a observé l'Empereur, sir Lowe se montre meilleur ' « geôlier que bon général. »

La santé de mon fils, depuis quelque temps, me donnait les plus vives inquiétudes. Ses souffrances étaient tournées en palpitations violentes qui amenaient des évanouissements; elles le forçaient de se relever la nuit pour marcher ou prendre quoique position particulière.

Le docteur O'Méara craignait d'entrevoir tous les symptômes d'un 1 anévrisme et un péril imminent. J'ai fait prier le docteur militaire en j chef Baxter de venir se joindre au docteur O'Méara, pour une consul- i (a lion à fond. Heureusement le résultat a pu me tranquilliser : il était 1 loin de présenter rien d'aussi alarmant.

Dans les causeries du jour, l'Empereur est revenu encore à madame de Staël, sur laquelle il n'a rien dit de neuf. Seulement il a parlé cette fois de nouvelles lettres vues par la police, et dont madame Récamier et un prince de Prusse faisaient tous les frais.

« Ces lettres, disait l'Empereur, contenaient la preuve non équivoque - de tout l'empire des charmes de madame Récamier, et du haut prix " auquel le prince les élevait, car elles ne renfermaient rien moins que " des offres ou des promesses de mariage de sa part. »

Et voici le nœud de cette affaire, que j'ai appris plus tard. La belle madame Récamier, dont la bonne réputation a eu le rare privilège de traverser sans injures nos temps difficiles, se trouvait ouprès de madame de Staël, à laquelle elle s'était héroïquement dévouée, quand un des princes de Prusse, fait prisonnier à Eylau, et se rendant en Italie parla permission de Napoléon, descendit au château de Coppel, avec l'intention de s'y reposer seulement quelques heures; mais il y fut retenu tout l'été par les charmes qu'il y rencontra. Celle qui s'y était exilée auprès de son amie, et le jeune prince, se regardant tonsdeux comme des victimes de Napoléon, une haine commune commença peut-être leur intérêt mutuel. Touché d une vive passion, le prince, malgré les

obstacles que lui opposait son rang, conçut lu pensée d'épouser l'amie ; de madame de Staël, et le confia à celle-ci, dont l'imagination poétique saisit avidement un projet qui pouvait répandre sur Coppct un éclat romanesque. Bien que le prince fût rappelé à Berlin, l'absence n'altéra point ses sentiments, il n'en poursuivait pas moins avec ardeur son projet favori ; mais, soit préjugé catholique contre le divorce, soit générosité naturelle, madame llécamier se refusa constamment à cette élévation inattendue.

C'est à cette circonstance, du reste, qu'on doit le tableau de Corinne, qui passe pour une des créations les plus originales du pinceau de Gérard, le prince le lui ayant commandé pour en faire hommage à celle qui avaitsi profondément occupé ses pensées.

Mais, puisque je suis revenu à madame de Staël, je dirai que la publication des volumes précédents m'ayant valu la visite et les observations de quelques personnes qui lui sont fort attachées, de ses plus intimes m'ont assuré qu'on lui avait prêt»'* des expressions contre Napoléon qui lui étaient absolument étrangères, spécialement celle de Robespierre à

! cheval, qu'elles pouvnien l désavouer pour elle en tonte sûreté de conscience, disaient-elles; bien plus, elles ajoutaient que madame Staël se montrait parfois, dans la conversation privée, bien plus favorable que ne le témoignaient ses écrits, toujours aiguillonnés, il fallait en convenir, par les ressentiments et le dépit. L'une de ces personnes me disait qu'il avait été vraiment précieux pour elle de lire dans le Mémorial que [Napoléon, à Sainte-Hélène, avait comparé madame de Staël tout a la fois à Armide et à Clorinde, pareeqif elle avait entendu madame de Staël, au temps de son enthousiasme, comparer de son coté le jeune général de l'armée d'Italie tout à la fois à Scipion et à Tanerède. alliant, disait-

| elle, les vertus simples de l'un aux faits brillants de l'autre.

Après di ner, l' Empereur ayant fait venir Kaeine, son favori, il nous a lu les beaux morceaux d'Iphigénie, de Mitkridate et de Bajazet. « Bien que Hacineait accompli des chefs-d'opiivre en eux-mêmes, a-l-il « dit en unissant, il y a répandu néanmoins une perpétuelle fadeur, un

• éternel amour, et son ton doucereux, son fastidieux entourage ; mais

• ce n'était pas précisément sa faute, ajoutait-il, c était le vice et les « mœurs du temps. L'amour alors, et plus lard encore, était toute « l'affaire de la vie de chacun. C'est toujours le lot des sociétés oisives,

• observait-il. Pour nous, nous en avons été brutalement détournés

• par la révolution et ses grandes affaires. » Chemin faisant, il avait condamné aussi tout le fameux plan de campagne de Mithridale. « Il

« pouvait être beau comme récit, disait-il, mais il n'avait point de sens

• comme conception. >

«w^wm.-^utiiiirnts .1* Napoléon |.our ceux qui l'ont tn\.

le.

J'ai trouvé l'Empereur avec une espèce d'almanach politique anglais qu'il s'amusait ù feuilleter. S'étant arrêté sur les membres du ministère anglais, qu'il passait en revue : « En connaissez-vous quelques-uns?

• m'a-t-il dit. Quelle était, de votre temps, l'opinion commune à leur n égard? — Sire, ai-je répondu, il y a si longtemps que j'ai quitté l'An-

« gleterre, que presque tous ceux qui y jouent un rôle aujourd'hui ne ! j « faisaient que commencer alors, aucun n'était encore sur la première « ligne de la scène. » Alors, nommant lord Literpool% il a dît : • Lord » Li ver pool est, dans tout cela, à ce qu'il parait, ce qu'il y a de plus « honnête. On m'en a dit quelque bien : il semble avoir de la tenue, de « la décence ; car je ne me Tache point qu'on soit mon ennemi , on a son « métier à faire, son devoir à remplir ; mais j'ai Heu de m'indigner de « mesures et de formes ignobles. • A ce sujet, j'appris à l'Empereur que c'était de mon temps que le père de lord Liverpool, M. Jenkenson, 1 devenu plus lard successivement lord Hawkesbury et lord l.iverpool, avuit fait sa fortune politique. C'était un très-honnête homme, disait-on, ami particulier de Georges III, fort laborieux, et spécialement chargé ! des documents diplomatiques.

L'Empereur est passé ensuite à lord Sidmoulh. « C'était encore un

• homme assez honnête, m'a-l-on dit, mais de peu de capacité, une de

• ces braves ganaches qui concourent bonnement * au mal. — Sire, de , « mon temps, et sous le nom d'Addington, il a été orateur de la cham- i « bre des communes à la satisfaction générale. C'était la créature, di-

« sait-on, de M. Pilt. Ce ministre passait même pourj'avoir nommé à

• sa propre place en la quittant, afin d'y rentrer plus facilement quand « cela lui conviendrait. Ce qu'il y a de eerlum, c'est que le puhlie fut «grandement surpris de voir M. Addington successeur de M. Pitt, tant « on jugeait la chose au-dessus de ses forces; et plus tard, un journal de « l'opposition, parlant de lui, rappelait qu'un philosophe, Locke, je - crois, avait dit que les enfants n'étaient qu'une feuille de papier blanc « sur laquelle lu nature n'avait point encore écrit; et à cela le journal « observait plaisamment qu'en écrivant sur la feuille du docteur, c'était « le sobriquet donné à M. Addington, il fallait convenir que celle bonne

DE SUNTE-HELENE. 44î>

« nature avait laissé de furieuses marges. — Et te mauvais dogue, a « repris l'Empereur, à la pâture duquel il semble qu'on nousait livrés, ce !

• lord Bathursl, qu'en savez-vous? — Absolument rien. Sire, ni sur son ' « origine, ni sur sa personne, ni sur son caractère. — Eh bien ! à moi. | « il ne m'est donné, a-t-il repris avec une espèce de chaleur, de pouvoir

| « le juger d'ici que d'après ses actes envers moi. Or, à ce litre, je le « tiens pour le plus vil, le plus bas, le plus lâche des hommes. \a brutalité

• de ses déterminations, la grossièreté de ses expressions, le choix infâme « de son agent, m'autorisent à le prononcer ainsi. On ne trouve pas « aussi facilement un bourreau tel que celui qu'il m'a envoyé ; non, on

• n'a pas In main aussi heureuse; il a fallu nécessairement le chercher, « l'examiner, le juger, l'instruire ; et certes, en voilà assez à mes yeux, « pour prononcer la condamnation morale de quiconque peut descen- « dre à de tels détails : par le bras qu'il dirige, on peut supposer quel « doit être son cœur. »

J'avoue que, cédant à l'impulsion de mon naturel et des biensénnees. j'ai été tenté d'abord de supprimer ou d'adoucir les expressions qui précèdent; mais un scrupule m'a arrêté, et si la grande ombre si grièvement blessée, me suis-jedit, planant en cet instant au-dessus de moi, venait à me faire entendre : « Puisque vous vous avisez de me faire parler, conscr- <> vez du moins mes paroles. » Et j'ai écrit. Aussi bien, faut-il que justice j se fasse. En jouissant des honneurs et du pouvoir, on s'astreint nécessairement à répondre des charges. A l'inculpé à se justifier . s'il y réussit, tant mieux.

L'Empereur, étant passé à lord Castlereagh , a dit : « C'est celui-là « qui gouverne tout le reste, et mailrise jusqu'au prince même, à l'aide « de ses intrigues et de son audace. Fort d'une majorité qu'il a lui-même i

• composée, il est toujours prêt à s'escrimer au parlement, cl avec la « dernière impudeur, contre la raison, le droit, la justice, la vérité; nul « mensonge ne lui coûte, rien ne l'arrête, tout lui est égal ; il sait que les « votes sont constamment là pour tout applaudir et tout légitimer. Il a » entièrement sacrifiésou pays, et le ravale chaque jour en le conduisant » au rebours de sa politique, de ses doctrines, de ses intérêts ; il le livre « tout à fait an continent. 1^ position se fausse à chaque instant davan-

• lage. Dieu sait comment on s'en tirera!

« Lord Castlereagh, a-t-il continué, est regardé en Angleterre même, « m'a-t-on assuré, comme l'homme de l'immoralité. Il a débuté par une « apostasie politique qui, bien que commune dans son pays, laisse néan- « moins toujours une tache indélébile. Il est entré dans la carrière sous

«Ml M KM OR 141.

« les bannières de In cause <lu peuple, et il s'est fait riiomine du pouvoir et de l'arbitraire. Si on lui fait justice, il doit être exécré des Irlandnis , ses compatriotes qu'il a trahis, et des Anglais dont il a détruit les libertés au dedans et les intérêts au dehors. « Il a eu l'impudence de produire au parlement, comme faits au thentiques, ce qu'il savait très-bien avoir été falsifié, ce qu'il avait peut-être « fait falsifier lui-même ; et c'est pourtant sur ces actes qu'on a prononcé •■ le détrôiiement de Murât! Il fait métier de se mentir publiquement à lui-même chaque jour en plein parlement, et dans des assemblées pu- « bliques.en niellant dans ma bouche des paroles et des projets propres » à m'aliéner ses compatriotes, bien qu'il sache qu'il n'en était rien; et <• cet acte est d'autant plus bas, qu'il me tient lui-même dans l'impuis- « sance de répondre.

« Lord Castlereagh, élève de M. Pitt, dont il se croit pent-êlre l'égal, ■< n'en est lotit au plus que le singe : il n'a cessé de poursuivre les plans et

- les complots de son maître contre la France. Kt ici sa pertinacité, son x obstination, ont été peut-être ses véritables seules qualités. Mais Pitt « avait de grandes vues : chez lui, l'intérêt de son pays marchait avant

tout; il avait du génie, il créait ; et de son île, comme point d'appui, il « gouvernait et faisait agir à son gré les rois du continent. Casllercaah « au contraire, substituant l'intrigue à la création, les subsides au génie, » s' important fort peu de son pays, n'a cessé d'employer le crédit et l'in- » fiuence de ces rois du continent pour asseoir et perpétuer son pouvoir «dans son ile. Toutefois , et voici la marche des choses ici -bas, Pitt , « avec tout son génie, n'a cessé d'échouer, et Casllcreagh, incapable, a » complètement réussi. O aveuglement de la fortune! !!...

« Casllereagh s'est montré tout à fait l'homme du continent; mailre de " l'Europe, il a satisfait tout le monde, et n'a oublié que son pays. Ses •• actes blessaient tellement l'intérêt national, ils étaient tellement au •< rebours des doctrines du pays, ils portaient tellement le caractère de

- l'inconséquence, qu'on ne comprend pas qu'une nation sage se soit -« laissé gouverner par un tel fou ! ! !

« Il prend pour base la légitimité, dont il prétend faire un dogme poli- » tique, lorsqu'elle saperait dans ses fondements le tronc de son propre ;

maître ; et néanmoins il reconnaît Bernadotte, en opposition au légi- , < lime Gustave IV, qui s'est immolé pour l'Angleterre. Il reconnaît l'u- • surpateur Ferdinand VII , au détriment de son vénérable |>ère Char- « les IV.

« Il proclame avec les alliés, comme une autre hase fondamentale, le

Dr! S U > TK- IIÉI.HM:. 4Z» 1

« rétablissement de l'ancien ordre de choses, le redressement de eeijn'ils

- appellent les torts, les injustices, les déprédations passes, <;iilin le « retour de la morale publique, et il sacrifie la république de Venise, « qu'il abandonne à l'Autriche; celle de Gènes, dont il accommode le » Piémont; il agrandit de la Pologne la Hnssic,son ennemie naturelle ; il

• dé|iouillc le roi de Saxe en faveur de lu Prusse, qui ne peut plus lui ! « être de secours aucun; il enlève la Norwége au Danemark, qui, plus ' <> indépendant de lu Bussic, pourrait lui ouvrir la clef de la Baltique |M>ur

! " enrichir la Suède, tombée, par la perle de la Finlande et des îles de l.-i » liai tique, tout à lait sous la sujétion des H lisses. Knlin, en violation des « premiers éléments de la |>olitique générale, il néglige, dans sa situation « loiite-puissanle, de ressusciter l'indépendauce de la Pologne, et par la livre Conslairtinople, exj>ose toute l'Europe et prépare mille embarras « à l'Angleterre.

« Je ne dirai rien du monstrueux contresens d'un ministre, le rcpur

• scntnu l de la nation libre par excellence, qui remet l'Italie sous le i

• joug, y maintient l'Espagne, concourt de tous ses efforts à river des

« fers sur tout le continent. Penserait-il donc que la liberté n'est appli- j •« cable qu'aux Anglais, et que le continent n'est pas fait pour elle 1 ! « Mais, dans ce cas môme, il se trouverait en tort vis-à-vis de ses propres

- compatriotes, qu'il prive chaque jour de quelques-uns de leurs droits :

- c'est la suspension de Yhabeat eorpu* à tort et à travers ; c'est Valien- ; ■< hill en vertu duquel, le croirait-on bien ? la femme d'un Anglais, si elle

« est étrangère, peut être chassée d'Angleterre sous le bon plaisir du

• ministre; c'est l'espionnage et la délation qu'il répand à l'infini ; ce « sont des agents provocateurs, création infernale, à l'aide desquels on « est toujours sùr de trouver des coupables et de multiplier les v icti- « mes ; c'est une froide violence, un joug qu'il fait peser sur desdépen- '• dances étrangères. Non, lord Castlereagh n'est point le ministre d'un

| « grand peuple libre charge d'imprimer le respect uux nations étrange- ' ; « res: c'est un vizir des rois du continent, façonnant, à leur instigation, ! •< ses compatriotes à l'esclavage; c'est le chaînon, le conducteur a l'aide « duquel se déversent sur le continent les trésors de la Grande-Bretagne et •< s'importent en Angleterre tontes les doctrines malfaisantes du dehors.

« Il semble se montrer le partisan, l'obséquieux associé de cette mvs- « térieuse sainte-alliance, alliance universelle dont je ne saurais d'ici

' El vraiiiM Ml |>lii- lard lonl < a*llt-i ca)di ,i 111 h ryn.«|..v mii|<ii.Uikv •!»• faln |nV< «•iim-iiI iiHIc ilr il.MMtion en |i|i ili |.ji l«-niriil i-l (h'i^iim: Jjh» le» iiii-iih* |uiul4K. au «iijrl »!«»-. o.mlih.lloii» de Baili- ou de Bnviâv.

« deviner ni le sens ni le but, qui ne peut présenter rien d'utile ni Taire

- augurer rien de bon. Serait-elle dirigée contre les Turcs? Mais ce « serait alors aux Aiigluis à s'y opposer. Serait-ce pour maintenir, eu » effet, une paix générale ? Mais c'est une chimère dont ne sauraient être « dupes des cabinets diplomatiques. Il ne saurait y avoir des alliances

• que par opposition et comme contre-poids. On ne saurait être allié « entre tous ; alors ce n'est plus rien. Je ne la comprendrais que comme « n II innée des rois «outre les peuples; mais alors qu'a à faire lord Cas-

- llereagh là-dedans? S'il en était ainsi, ne pourrait-il pas, ne devraitil pas le payer cher un jour?....

« J'ai eu ce lord Castlereagh en mon pouvoir, a dit l'Empereur ; il » était occupé à intriguer à Cbatillon, lorsque, dans un de nos succès

• momentanés, mes troupes dépassèrent le congrès qui se trouva enve- « loppé. Le premier ministre anglais se trouvait sans caractère public, « et demeurait en dehors du droit des gens : il le sentit, et se montrait

• dans la plus affreuse anxiété de se trouver ainsi entre mes mains. Je « lui lis dire de se tranquilliser, qu'il était libre ; je le fls pour moi, non " pour lui; car, certes, je n'en attendais rien de bon. Cependant, à « quelque temps de là, sa reconnaissance se manifesta d'une manière « toute particulière; quand il me vit choisir l'Ile d'Elbe, il me lit pro- « poser l'Angleterre pour asile, et employa alors son éloquence, sa sub- " tilité pour m'y déterminer ; mais aujourd'hui les offres d'un Castle- « reagh ont le droit de m ètre suspectes ; et nul doute qu'il méditait « déjà en cela l'horrible traitement qu'on exerce en cet instant sur ma « personne!

« C'est un grand malheur pour le peuple anglais que son ministre « dirigeant ait été traiter lui-même en personne avec les souverains du « continent : c'est une violation de l'esprit de sa constitution. L'orgueil i « anglais n'a aperçu alors que son représentant allant dicter des lois; « mais il a de quoi se repentir, aujourd'hui que l'événement lui prouve « qu'il n'est allé stipuler, au contraire, que des embarras, de la décon- « sidéra lion, des pertes.

« Il est de fait certain que lord Casllereagh eût pu tout obtenir; mais « soit aveuglement, soit incapacité, soit perfidie, il a tout sacrifié. Assis j - au banquet des rois, il semble avoir rougi de dicter la paix en mar- « chand, et s'est avisé de la traiter en monsieur. Son orgueil y a gagné, « et il est à croire que ses intérêts n'y ont pas perdu : son pays seul en ' « a souffert et en souffrira beaucoup et longtemps.

« Et les rois du continent aussi ont à expier peut-être la faute d'avoir

DE SAIMTK-HÉLËNE.

« rais en contact {tersonnel leurs ministres dirigeants. Ne semble-t-il | « pas en être résulté que tous ces premiers ministres se sont créé, contre » leurs propres maîtres, une espèce de souveraineté secondaire ; qu'ils i « se la sont garantie réciproquement, et l'ont accompagnée, est-on au- « torisé a croire, de véritables subsides, fournis de l'aveu même de « leurs muitres? Voici comment l'on conçoit que la chose peut très-bien

• s'être arrangée ; rien de plus simple ni de plus ingénieux à la fois : « en fixant le budget secret dans un endroit, on fera arrêter qu'un tel « sur le continent a été fort utile, qu'il peut l'être encore, et qu'il faut

« savoir le reconnaître. Celui-ci, à son tour, aura soin de démontrer j « chez lui qu'un autre, au loin, a rendu de grands services, qu'il a été « même jusqu'à compromettre ses intérêts, et qu'il faut lui en tenir

• compte. Ce sont des arrangements de la sorte sans doute qui ont fait dire à un grand personnage ù Vienne, dans un moment de dépit : l'n

« tel me coûte les yeux de la tite. Nul doute que ces ignobles transactions, « ces honteuses menées ne soient publiques un jour. Alors on eonnui- « traies énormes fortunes léguées ou mangées; de nouvelles lettres de •• Baril Ion les consacreront avec le temps ; mais elles ne découvriront ■< rien, ne flétriront aucun caractère, parce que les contemporains au- « ronl pris les devants. »

Après cette vigoureuse et longue sortie, dans laquelle je voyais Napoléon, pour la première fois peut-être, s'exprimer dans l'intimité avectan t de chaleur et d'amertume contre ceux dont il avait personnellement à se plaindre, il a gardé le silence quelques instants, puis il a repris : « Et ce Castlereagli a eu l'art de s'appuyer tout à fait de lord « Wellington ( que l'Empereur trouvait en ce moment parmi les uiem- « bres du ministère). Wellington, a-t-il dit, est devenu su créature! « Ijuoi! le moderne Marlborough se traîner à la suite d'un Castlcreagh ! « atteler ses victoires aux turpitudes d'un saltimbanque politique! cela « se conçoit-il ? Comment Wellington ne s'indigne-t-il pas qu'on puisse « en concevoir la pensée! Son Ame ne serait-elle donc pas à la hauteur « de ses succès?... »

J'ai pu remarquer qu'en général il répugnait à l'Empereur de mentionner lord Wellington. Il évitait d'ordinaire, lorsque l'occasion s'en présentait, de laisser connaître son jugement. Sans doute il se sentait ganche a ravaler publiquement celui sous lequel il avait succombé. Toutefois ici il s'est abandonné sans mesure, et a livré sa pensée tout entière. I,c sentiment de toutes les indignités dont on se plaît à» l'abreuver agissait sans doute en ce moment dans tonte sa force. Je ne

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