‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 22 sur 89 · IX M IC M O R I A L · texte numérisé non relu

IX M IC M O R I A L

disant : « Vous verrez qu'il |>erhe par l'éducation de la peau ; si s Inugtw , « auront été trop communs, trop sales. •

— 1,'hmpcreur, parlant du diiupT qu'il n\nit couru aux Cinq-Cents < lors de brumaire, l'atli ibunil militairement au seul local de l'Orangerie, où il avait été obligé d'entrer |tarunc des extrémités, pour en parcourir la longueur. Le malheur fut, disait-il, que je ne pus me pré- " senter de front; je fus eonlntinl de prêter le liane. »

— On imrliiil de quelqu'un qui semblait croire |H>uvoir imposer par un ton et des i x pressions approchant parfois de la menace. C'est ri- » dieule aujourd'hui, disait l'Empereur; personne n'a pcurii présent; * un enfant n'a plus peur. Kl voilà le |)elit Ktnmanuel, monlrant mon

- lils, prêt à tirer un coup de pistolet, j'en suis sûr, avec quiconque

- |MMirrail le désirer. » Ces paroles de Napoléon influeront peut-être sur le reste de sa vie.

— Na|K>léon, au retour de la campagne de Russie, se montrait si ! frappé de la force d'unie qu'il disait avoir été déployée par Ney, qu il le nomma prince de la MosKowa% et qu'il répéta alors a plusieurs reprises : « J'ai 200,000,000 dans mes caves , je les donnerais pour Ney. •

— 1,'Kmpereur, appuyant sur l'infaillibilité, en dernière analyse, du triomphe des idées modernes, disait : • Comment ne l'emporteraient- « elles pas? Observe/, bien le train des choses : même en opprimant,

- aujourd'hui on se pervertit selon eux ! Car voyez le style, les conces- « sions, l'allure forcée des oppresseurs. »

— Dans une certaine ci mm s Innée où on appuyait sur ce qu'il n'aimait pas à se faire valoir : « C'est, répondait l'Empereur, que la mo-

l'alité. In boulé, chez moi, ne sont point dons ma bouche, elles se ;

trouvent dans mes nerfs. Ma main de Ter n'était pas ou bout de mon « bras, elle tenait immédiatement à ma tète : la nature ne me l'a pas « donnée, le calcul seul la faisait mouvoir. »

— Napoléon, daus un moment de dépit contre la malveillance et les murmures de Paris, demandait, après tout ce qu'il avait accompli, ce qu'on attendait de lui ! • Sire, se permit-on de lui ré|>ondre, on vou- « drait que Votre Majesté arrêtât son cheval. — Arrêter mon cheval ! « c'est bientôt dit... Il est vrai que j'ai les bras assez forts pour arrêter » d'un coup de bride tous les chevaux du continent; mois je n'ai pas de « brides pour arrêter les voiles anglaises, et c'est là que git tout le mal. « Comment n'a-t-on pas l'esprit de le sentir ? •

— Reprochant un jour à quelqu'un de ne pas se corriger des vices qu'il convenait connaître : « Monsieur, lui disait-il, quand on connaît

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« sou mol moral, il faut savoir soigner son unie comme on soigne son « brus ou su jambe. ■

— 1/Kmpereur, parlant de la noblesse qu'il avait créée, se récriait sur ce qu'on l'eût si peu compris : c'était pourtant, disait-il, une de ses j plus grandes idées, des plus complètes, des plus heureuses. Il uvait pour liul trois objets de la première im|M>rlance, et tous les trois auraient i élé nlleinls, savoir : réconcilier la France avec l'Europe, et rétablir I l'harmonie avec elle, en semblant adopter ses mœurs; réconcilier par ki même voie, amalgamer entièrement lu France nouvetlenvec In France ancienne ; enlin faire disparaître tout à fait la noblesse féodale, la -seule offensante, la seule oppressive, lu seule contre .laturë. « Par ma créa- <• lion, disait l'Empereur, je venais à bout de si bstitoer des choses po- - sitives et mériloires ù des préjugés antiques et détestés. Mes litres •■ nnlionaux rétablissaient précisément celle égalité que lu noblesse féo- « duleavuit proscrite. Tous les genres de mérite y parvenaient : aux « parchemins je substituais les belles actions, et aux intérêts privés les « intérêts de lu patrie. Ce n'était plus dans une obscurité imaginaire, « dans la nuit des temps, qu'on eul élé placer son orgueil, mais bien

I dans les plus belles pages de notre bisloire. Enlin je faisais disparaître « In prétention choquante du sang, idée absurde, eu ce qu'il n'existe

i « réellement qu'une seule espèce d'hommes, puisqu'on n'en a pas vu

! « naître les uns avec les bottes aux jambes, et d'autres avec un bal sur

! « le dos.

« Toute lu noblesse de l'Europe, etqui la gouverne de fuit, y fut prise : elle applaudit unanimement ù une institution qui, dans ses idées, se « présentant comme nouvelle, relevait sa prééminence; et pourtant | •• cette nouveauté allait la saper dans ses fondements, et l'eût înfailli- I « blement détruite. Pourquoi a-l-il fallu que l'opinion que je faisais « triompher eûl la gaucherie de servir précisément ses ennemis? Mois « j'ai eu ce malheur plus d'une fois. »

«leorpr*. PktieRru , Moreiu, le «lue dKii*hi<Ti.

Mrrcrrdl «1

Je vais revenir aujourd'hui sur un point historique que j'ai promis depuis longtemps, etqui eût dû a\oir sa place fort antérieurement : je veux dire lu conspiration de Georges et Pichegru et le jugement du duc d'Enghien. On va connaître tout ù l'heure la véritable cause de cette transposition et d'un aussi long relard.

« Il y avait quelque temps, disait l'Empereur, que lu guerre avait • recommencé avec l'Angleterre; tout à coup nos rivages, les grandes

« routes, lu capitale se trouvèrent inondés d'agents des Bourbons. On ru saisii mi fzraïul ibre, mais on ne pouvait encore pénétrer leuw

« motifs. Ils étaient de tous ranps, de toutes couleurs. Tontes les |>assions se ré\ cillèrent; la rumeur devint extrême; l'opinion publique - ;i< cumulait en véritable orage; la crise devenait des plus sombn a .

- lu police était aux abois et ne pouvait rien obtenir. Ce fut ma sanacile «qui nie sa u va, remarquait Napoléon. Me relevanl dans la nuit, ainsi

- <|ue cela m'était fort ordinaire, j r travailler, le hasard qui tjnmrrne

« le monde me tait jeter les yeux sur un des derniers rapports de la puliee,

contenant les noms de ceux qu'on avait déjà arrêtes pour cette affaire, «dont on ne tenait encore aucun lil. J'\ aperçus un chirurgien «les ar- «mées; je ne doutai pas qu'un tel bomme ne fut plutôt un intrigant i qu'un fanatique dévoué. Je lis diriger aussitôt sur lui tous les moyens " propres à obtenir un prompt aveu : une commission militaire fut a «l'instant saisie de son affaire ; au jour il était jugé* et menacé de l'e\.

• culion s'il ne parlait, l ue demi-heure après, il avait découvert jusqu'aux plus petits détails. Alors on connut toute la nature et l'étendue

j « du complot ourdi à Londres, et bientôt après on sut les intrigues de

j « Mvreau, la présence de Pichegru à Poris, etc. »

j , Je passe tous les détails de cette affaire, on peut les ?oir dans les lettres écrites du Cap, en réfutation de celles du docteur Warden, et dans l'ouvrage de M. O'Méara. Les miens seraient précisément les mêmes que ces derniers; ils viennent tous de la même source.

Quant à l'inculpation relative à la mort de Pichegru, qu'on disait avoir été étranglé par les ordres du Premier Consul,' Napoléon disait \ qu'il serait honteux de chercher à s'en défendre, que c'était par trop absurde. «Que pouvais-jc y gagner? faisait-il observer. Un homme de « mon caractère n'agit pas sans grands motifs. M'a-t-on jamais vu verser

• le sang par caprice? Quelques efforts qu'on ait faits pour noircir ma « vie et dénaturer mon caractère, ceux qui me connaissent savent que m mon organisation est étrangère au crime; H n'est point dans toute

• mon administration un acte privé dont je ne pusse parler devant un « tribunal, je ne dis pas sans embarras, mais même avec quelque avan- « lage. Tout bonnement, c'est que Pichegru se vit dans une situation « sans ressource; son àmc forte ne put envisager l'infamie du supplice, « il désespéra de ma clémence ou la dédaigna, et il se donna la morl. « Si j'eusse été porté au crime, continuait-il, ce n'est pas sur Pichegru,

• qui ne |K)iivait rien, que j'eusse du frapper, mais bien sur Moreau, « qui, en cet instant, me niellait dans le plus grand péril. Si, par mal-

• heur, ce dernier se fut aussi donné la mort dans sa prison, il aurait

• rendu ma justification bien autrement difficile, par les grands avantn- ■ ges que j'eusse trouvés à m'en défaire. Vous autres, au dehors, et les

• royalistes forcenés au dedans, vous n'avez jamais connu l'esprit de la

• France. Pichegru, une fois démasqué comme traître à la nation, n'a-

« vait plus l'intérêt de personne; bien plus, ses seuls rapports avec , « Moreau suflirent pour perdre celui-ci : une foule de ses partisans l'a « bandonnèrenl ; tant, duns la lutte des partis, la masse s'occupait bien « plus de la patrie que des individus. Je jugeai si bien dans celle affaire « que quand Réal vint me proposer d'arrêter Moreau, je m'y opposai i « sans hésiter. Moreau est un homme trop important, lui dis-jc ; il m'est « trop directement opposé, j'ai un trop grand intérêt à m'en défaire - pour m 'ex poser ainsi aux conjectures de l'opinion. — Mais si Moreau » pourtant conspire avec Pichegru? continuait Réal. — C'est alors bien « différent : produisez-en In preuve, montrez-moi que Pichegru est ici, « et je signe aussitôt l'arrestation de Moreau. Réal avait des avis indi- « rects de la venue de Pichegru ; mais" il n'avait pu joindre encore ses

• Iraces. Coure* ehe» son frère, lui dis-je: s'il a déserté sa demeure, c'est j « déjà un fort indice que Pichegru est sur les lieux ; si son frère se trouve

• encore dans son logement, assurer.- vous de sa personne: sa surprise .

« vous fera bientôt connaître la vérité. C'était un ancien religieux, vi- ; ■ vant b Paris dans un quatrième étage. Dès qu'il se vit saisi, sans I j « attendre aucune question, il demandu quelle pouvait être sa faute; si - on lui faisait un crime d'avoir reçu malgré lui la visite de son frère. «11 avait été le premier, disait-il, à lui peindre son péril et à lui con- « seiller de s'en retourner. C'en fut asse*. l'arrestation de Moreau Tut «ordonnée et accomplie. 11 sembla d'abord s'en inquiéter peu ; mois « arrivé à la prison, quand il sut que c'était pour avoir conspiré contre « l'Ktat, de concert avec Georges et Pichegrn, il fut fort déconcerté, son « trouble fut extrême. Quant à la multitude du parti, continuait Napo-

• léon, le nom de Picbegru sembla pour elle un triomphe; ilss 'écriaient « de tontes parts que Picbegru était à Uindres, que sous peu de jours ou « aurait prouvé l'alibi, soit qu'ils ne sussent pas en effet qu'il frit dans

| « Paris, ou qu'ils crussent qu'il lui serait aisé du s'en échapper. »

Depuis longtemps le Premier Consul avait rompu avec Moreau. Celui- 1 , ci était entièrement gouverné par sa femme.* Malheur toujours funeste,

• disait rKmpereur, |Mirce qu'on n'est alors ni soi ni sa femme; qu'on « n'est plus rien. » Moreau se montrait tantôt bien, tantôt mal pour le Premier Consul ; tantôt obséquieux, lanlôtcauslique. Le Premier Consul, qui eût désiré se l'attacher, se vil obligé de s'en éloigner tout à fail. « Mo- « rcau finira, avait-il dit, pur venir se easser la figure sur les colonnes du « palais. » Kt il n'y était que trop poussé par les inconséquences ridicules

et les prétentions de sa femme et de sa belle-mère. Celle-ci allait jusqu'à j vouloir disputer le |»asà la femme du Premier Consul. Ia> ministre des relations extérieures avait été obligé une fois, disait Napoléon, d'employer la foire pour l'arrêter dans une fête ministérielle.

Moreau arrêté, le Premier Consul lui fil savoir qu'il lui suffisait d'avouer qu'il avait vu Picbegru, pour que toute procédure à son égard frit finie. Moreau répondit par une lettre fort haute; mais depuis, quand Picbegru fut lui-même arrêté, que l'affaire prit une tournure sérieuse, alors Moreau écrivit au Premier Consul une lettre très-soirmisc, mais

il n était plus temps.

Moreau avait, en effet, conféré avec Picbegru etCeorces ; il avait répondu à leurs propositions : « Dans l'étal présent des choses, je ne pour- « rais rien pour vous autres, je n'oserais pas vous ré|»ondre même de mes « aides de camp; mais défaite» roua du Premier Consul, j'ai des parli-

« sans dans le Sénat, je serai nommé immédiatement à sa place. Vous,

• Pichegru, vous serez examiné sur ce qu'on vous reproche d'avoir trahi

• la cause nationale; ne vous le dissimulez pas, un jugement vous est

• nécessaire; mais je réponds du résultat : dès lors vous serez second « consul; nous choisirons le troisième à notre gré, et nous marcherons ■ tous de concert et sans obstacle. » Georges présent, queMoreau n'avait jamais connu, réclama vivement cette troisième place. « Cela ne se peut, « lui dit Moreau ; vous ne vous douiez pas de l'esprit de la France, vous - avez toujours été blanc, vous voyez que Pichegru aura à se laver d'a-

• voir voulu l'être. — Je vous entends, dit Georges en colère , quel jeu « est ceci, et pour qui me prenez-vous? Vous travaillez donc pour vous

• autres seuls, et nullement pour le roi ? S'il devait en être ainsi, bleu « pour bleu, j'aimerais mieux encore celui qui s'y trouve. » Et ils se séparèrent fort mécontents, Moreau priant Pichegru de ne plus lui amener ce brutal, ce taureau dépourvu de bon sens et de toute connaissance.

1 Lors du jugement, disaitNapoléon, la fermeté des complices, le point « d'honneur dont ils ennoblirent leur cause, la dénégation absolue re- « commandée par l'avoeat, sauvèrent Moreau. Interpellé si lesconféren- ■ ces, les entrevues qu'on lui reprochait étaient vraies, il répondit non. « Mais le vainqueur d'Ilohenlinden n'était pas habitué au mensonge, une « rougeur soudaine parcourut tous les Irails de sa ligure. Aucun des

> spectateurs ne fut dupe. Toutefois il fut absous, et la plupart des coin-

- plices condamnés à mort.

« Je fis grâce à beaucoup ; tous ceux dont les femmes ou de vives iuter- « cessions purent pénétrer jusqu'à moi obtinrent la vie. Les Polignac, ( » M. de Rivière et d'autres auraient infailliblement péri sans des circon- » stances heureuses. Il en fut de même des gens moins connus, d'un «nommé Borel, dlngand-de-Saint-Maur, de Rochelle, etc., etc., qui » eurent le même bonheur.

« Il est vrai, remarquait-il, qu'ils reconnurent peu, par la suite, une « telle faveur, et que, s'ils méritaient qu'on daignât suivre leurs actions, •> elles ne seraient pas propres à encourager la clémence. L'un d'eux « (M. de Rivière) qui, dans cette occasion, devait la vie principalement » aux instances de Murât, est précisément celui qui a mis sa tète à prix « en Provence en 1815. S'il a pensé que la fidélité devait l'emporter sur « la reconnaissance, le sacrifice, du moins, aura dû lui être bien pénible. « Un autre est celui qui a le plus propagé l'imputation aussi ridicule que « celle sur Pichegru était absurde, de l'assassinat du lieutenant anglais « Wright, etc.

« Et au milieu de toutes les affaires de Georges, Pichegru et Horeau, • arriva, disait l'Empereur, celle du duc d'Enghten, qui vint les compli-

- quer d'une étrange manière. » Et il est entré alors dans les détails de celle-ci. Or, c'est cette dernière circonstance qui m'a porté, dans le temps, à déplacer et à renvoyer jusqu'à aujourd'hui la totalité de l'article que je donne en ce moment, tant je répugnais à aborder un sujet aussi affligeant en lui-même, et si douloureux pour un grand nombre de mes connaissances, qui avaient eu des relations directes avec le prince | et lui étaient personnellement attachées. Je redoutais surtout le malheur de réveiller de trop légitimes douleurs dans une haute personne ( le due de Bourbon) qui m'honora jadis de quelques bontés, dont le souvenir m'est toujours demeuré précieux. Voilà mes motifs : on les comprendra, on les approuvera. Mais enfin j'arrive au terme de mon recueil, et mon devoir de narrateur fidèle me commande impérieusement de loucher ce triste sujet; autrement on pourrait donner peut-être à mon silence absolu une interprétation qui ne serait pas ma pensée. Toutefois, et par les molifs déjà exprimés, je m'interdirai tous les détails que l'on connaît déjà, et qu'on a pu lire dans les ouvrages cités plus haut (les Lettres ! du Cap et l'ouvrage de M. O'Méara ) ; mon récit serait au fond le même, car toutes ces relations sortent également de la bouche de Napoléon ; je

« Voyez Ir» Lfltm dn Cnp.

ne me permettrai que quelques-unes des particularités qui sont demeurées étrangères à ces écrits, celles seulement qui tiennent de trop près I aux nuances caractéristiques de Napoléon, pour que je ne me croie pas forcé de les mentionner.

Cet événement avait dans le temps frappé mon esprit, ainsi que toute la masse de Paris : peut-être l'avais-je ressenti plus vivement encore, l»our mon propre compte, à cause des principes de mon enfance, des habitudes, des relations de ma jeunesse, de la ligne de mes opinions politique»» car alors j étais loin encore de m'étre rallié ; cette première impression m'était toujours demeurée dans toute sa force, et mes idées sur ce point étaient telles que je n'eusse certainement pas osé prononcer le nom du prince devant l'Empereur, tant il m'eût semblé qu'il devait emporter avec soi l'idée du reproche. C'est au point que la première fois que je le lui entendis prononcer a lui-même, j'en devins rouge d'embarras. Heureusement je marchais à sa suite dans un sentier étroit; autrement il n'eût pu manquer de s'en apercevoir. Néanmoins, en dépit de toutes ces dispositions de ma part, lorsque, pour la première fois, l'Empereur développa 1 ensemble de cet événement, ses détails, ses accessoires, lorsqu'il exposa ses divers motifs avec sa logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que l'affaire me semblait prendre à mesure «no face nouvelle. Quand il eut fini de parler, je demeurais surpris, absorbé ; je réfléchissais en silence sur mes idées antérieures, je m'en voulais d'avoir peu ou point à répondre en ce moment, et il me fallu tconvenir avec moi-même que jeme trouvais, en effet, bien plus fort en sentiments qu'en arguments , en objections solides.

L'Empereur traitait souvent ce sujet, ce qui m'a servi à remarquer, dans sa personne des nuances caractéristiques des plus prononcées. J'ai pu voir, à cette occasion, très-distinctement en lui, et maintes fois, l'homme privé se débattant avec l'homme public ; et les sentiments naturels de son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l'abandon de l'intimité, il ne se montrait pas indif férent au sort du malheureux prince ; mais sitôt qu'il s'agissait du public, c'était tout autre chose. Un jour, après avoir parlé avec moi de la jeunesse et du sort de l'infortuné, il termina disant : « Et j'ai up- « pris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable : on m'a assuré qu'il ne « parlait pas de moi sans quelque admiration ; et voilà pourtant la jus- « tice distributive d'ici-bas !... » Et ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elle, que si celui que Napoléon plaignait eût été en

ce moment en son pouvoir, je suis bien sûr que, quels qu'eussent été ses intentions ou ses actes, il eût été pardonné avec ardeur. C'est un sentiment du moment, une situation inopinée, sans doute, que je surprenais là ; et je ne pense pas qu'ils aient été saisis par beaucoup; Napoléon n'en devait pas être prodigue ; ce point délicat touchait de trop près à sa fierté et à la trempe spéciale de son âme ; aussi variait-il tout à fait ses raisonnements et ses expressions à cet égard, et cela ù mesure que le cercle s'élargissait autour de lui. On vient de voir ce qu'il témoignait dans l'épanchement du téle-à-tète; quand nous étions rassemblés entre nous, c'était déjà autre chose : cette affaire avaitpu laisser en lui des regrets, disait-il, mais non créer des remords, pas même des scrupules. Y avait-il des étrangers, le prince avait mérité son sort.

L'Empereur avait coutume déconsidérer celte affaire sous deux rapports très-distincis : celui du droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou des écarts de la violence. Avec nous il raisonnait volontiers et d'ordinaire d'après le droit commun, et l'on eût dit que c'était à cause de la familiarité existante ou de sa supériorité sur nous qu'il daignait y descendre, concluant habituellement, par son adage accoutumé : qu'on pourrait lui reprocher peut-être d'avoir été sévère, mais qu'on ne saurait l'accuser d'aucune violation de justice, parce que, bien qu'en eussent répandu la malveillance et la mauvaise foi, la calomnie et le mensonge, toutes les formes avaient été régulièrement et strictement observées.

Mais, avec les étrangers, l'Empereur s'attachait presque exclusivement au droit naturel et à la haute politique. On voyait qu'il eût souffert de s'abaisser avec eux à trop faire valoir les droits de la justice ordinaire; c'eût été paraître se justifier : « Si je n'avais pas eu pour « moi, contre les torts du coupable, les lois du pays, leur disait-il, au - défaut de condamnation légale, il me serait resté les droits de la loi « naturelle, ceux de la légitime défense. Lui et les siens n'avaient d'au-

tre but journalier que de m'ôter la vie ; j'étais assailli de toutes parts « et à chaque instant : c'étaient des fusils à vent, des machines infer- « nales, des complots, des embûches de toute espèce. Je m'en lassai ; « je saisis l'occasion de leur renvoyer la terreur jusque dans Londres,

et cela me réussit. A compter de ce jour, les conspirations cessèrent. •> Et qui pourrait y trouver à redire? Quoi ! journellement, à cent cin- « quante lieues de distance, on me portera des coups ù mort ; aucune « puissance, aucun tribunal sur la terre ne sauraient m'en faire justice, « et je ne rentrerai pas dans le droit naturel de rendre guerre pour

Hfi S4INTE-JIÉLÈNE. 477

<• guerre ! Quel est l'homme de sang-froid, de tant soit peu de jugement « et de justice, qui oserait me condamner? De quel côté ne jetterait-il pas le blâme, l'odieux, le crime? Le sang appelle le sang ; c'est la réaction naturelle, inévitable, infaillible ; malheur à qui la provo- « que !.... Quand on s'obstine à susciter des troubles civils et des corn- ■ motions politiques, on s'expose à en tomber victime. Il faudrait être niais ou forcené pour croire et imaginer, après tout, qu'une famille « aurait l'étrange privilège d'attaquer journellement mon existence,

- sans me donner le droit de le lui rendre : elle ne saurait raisonna- « blement prétendre être au-dessus des lois pour détruire autrui et se « réclamer d'elles pour sa propre conservation : les chances doivent « être égales.

« Je n'avais personnellement jamais rien fait à aucun d'eux ; une « grande nation m'avait placé à sa tète : la presque totalité de l'Europe •• avait accédé à ce choix ; mon sang, après tout, n'était pas de bouc ; il

• était temps de le mettre à l'égal du leur. Qu'eût-ce donc été si j'avais « étendu plus loin mes représailles ! Je le pouvais; j'eus plus d'une fois « l'offre de leurs destinées; on m'a fait proposer leurs tètes, depuis le

- premier jusqu'au dernier ; je l'ai repoussé avec horreur. Ce n'est pas « que je le crusse injuste dans la position où ils me réduisaient; mais « je me trouvais si puissant, je me croyais si peu en danger, que je « l'eusse regardé comme une basse et gratuite lâcheté. Ma grande maxime « a toujours été qu'en guerre comme en politique, tout mal, fut-il dans « les règles, n'est excusable qu'autant qu'il est absolument nécessaire :

- tout ce qui est au delà est crime.

« On aurait eu mauvaise grâce à se rejeter sur le droit des gens, « quand on le violait si manifestement soi-même. La violation du ler- « ritoire de Bade, sur laquelle on s'est tant récrié, demeure étrangère n au fond de la question. L'inviolabilité du territoire n'a pas été ima-

• ginée dans l'intérêt des coupables, mais seulement dans celui de l'in- « dépendance des peuples et de la dignité du prince. C'était donc au « souverain de Bade seul à se plaindre, et il ne le fit pas ; qu'il ne cédât « qu'à la violence ou à son infériorité politique, nui doute; maisen- « coreque faisait tout cela au mérite intrinsèque des machinations et « des attentats dont j'avais à me plaindre et dont je pouvais, en tout « droit, me venger? » Et il concluait alors que les véritables auteurs, les seuls vrais et grands responsables de cette sanglante catastrophe, étaient, au dehors, précisément les auteurs, les fauteurs, les excitateurs des assassinats tramés contre le Premier Consul. « Car, disait-il, ou ils

o y avaient fait tremper le malheureux prince, et par là ils avaient ' « prononcé son sort ; ou, en ne lui en donnant pas connaissance, ils « l'avaient laissé dormir imprudemment sur le bord du précipice, à

• deux pas de la frontière, quand on allait frapper un si grand coup au « nom et dans les intérêts de sa famille. •

Avec uous et dans l'intimité, l'Empereur disait que la faute, au dcduus, pourrait en être att ribuée à un excès de zèle autour de lui ou à des vues privées, on enfin à des intrigues mystérieuses. Il y avait été, disait-il, poussé inopinément ; on avait pour ainsi dire surpris ses idées ; on avilit précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. « J'étais seul un « jour, racontait-il ; je me vois encore à demi assis sur la table où j'a- » vaisdiné, achevant de prendre mon café ; on accourt (if. de Talley- « rand ) m 'apprendre une trame nouvelle ; on me démontre avec cha- •• leur qu'il est temps de mettre un terme à de si horribles attentats; « qu'il est temps enfin de donner une leçon à ceux qui se sont fait une « habitude journalière de conspirer contre ma vie; qu'on n'en flnira « qu'en se lavant dans le sang de l'un d'entre eux; que le duc d'Enghien « devait être cette victime, puisqu'il pouvait être pris sur le fait, fai- « sant partie de la conspiration actuelle ; qu'il avait paru à Strasbourg ;

| « qu'on croyait même qu'il était venu jusqu'à Paris; qu'il devait pé-

i * nétrer par l'est au moment de l'explosion, tandis que le duc de Berry « débarquerait par l'ouest. Or, nous disait l'Empereur, je ne savais pas

| « même précisément qui était le duc d'Enghien; la révolution m'avait « pris bien jeune ; je n'allais point à la cour, j'ignorais où il se trou-

| « vait. On me satisfit sur tous ces points. Hais s'il en est ainsi, m'é- » criai-je, il faut s'en saisir et donner des ordres en conséquence. Tout « avait été prévu d'avance ; les pièces se trouvèrent toutes prêtes, il n'y « eut qu'à signer; et le sort du prince se trouva décidé. Il était depuis « quelque temps à trois lieues du Rhin, dans les États de Bade. Si « j'eusse connu plus tôt ce voisinage et son importance, je ne l'eusse j « pas souffert, et cet ombrage de ma part, par l'événement, lui eût « sauvé la vie.

• Quant aux diverses oppositions que je rencontrai, aux nombreuses « sollicitations qui me furent faites, a-t-on répandu dans le temps, « rien de plus faux; on ne les a imaginées que pour me rendre plus « odieux. Il en est de même des motifs si variés qu'on m'a prêtés : ces « motifs ont pu exister peut-être dans l'esprit et pour les vues particu-

• lières des acteurs subalternes qui y concoururent; de ma part il n'y « a eu que la nature du fait en lui-même et l'énergie de mon naturel.

DE SA I NTR-II KI.KNK. 479

« Assurément, si j'eusse été instruit à temps de certaines particularités •• concernant les opinions et le naturel du prince, si surtout j'avais vu

• la lettre qu'il m'écrivit et qu'on (M. de Talltyrand) ne me remit, « Dieu sait par quel motif, qu'après qu'il n'était plus, bien certainement « j'eusse pardonné. » Et il nous était aisé de voir que le cœur et la nature seuls dictaient ces paroles de l'Empereur et seulement pour nous, car il se serait senti si humilié qu'on put croire un instant qu'il cherchait à se décharger sur autrui ou descendit à se justifier ; sa crainte à cet égard ou sa susceptibilité était telle qu'en parlant à des étrangers ou dictant sur ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que, s'il eût eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eùt-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu'il en eût pu recueillir; et, traçant de sa main ses dernières pensées, qu'il suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu'il suppose bien être regardé comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c'était à refaire, il le ferait encore'!!! Tels étaient l'homme, la trempe de son âme, le tour de son caraclère.

A présent, que ceux qui scrutent le cœur humain, qui se plaisent à visiter ses derniers replis pour en déduire des conséquences et en tirer des analogies, s'exercent à leur gré, je viens de leur livrer des documents prononcés et des données précieuses. En voici une dernière qui ne sera pas la moins remarquable.

Napoléon me disait un jour sur le même sujet : « Si je répandis la « stupeur par ce triste événement, de quel autre spectacle n'ai-je pas « pu frapper le monde, et quel n'eût pas été le saisissement universel ! . . .

« On m'a souvent offert, à i ,000,000 par tète, la vie de ceux que je « remplaçais sur le trône; on les voyait mes compétiteurs, on me sup- ■ posait avide de leur sang; mais ma nature eut-elle été différente, « eussé-jeété organisé pour le crime, je me serais refusé à celui-ci, « tant il m'eût semblé purement gratuit. J'étais si puissant, je me « trouvais si fortement assis, ils paraissaient si peu à craindre! Qu'on « se reporte a l'époque de Tilsit, à celle de Wagram, à mon mariage - avec Marie-Louise, à l'état, à l'attitude de l'Europe entière! Toute- <• fois, au fort de la crise de Georges et de Pichegru, assailli d'assassins,

• . J'ai rail arrêter et juger le die d-Knchien. a dit Napoléon dan» ion testament. Dan» de pareilles

• circonstance», je ferais encore de même. •

Qu'on console re bien, ceci est Irai essentiel et a échappé a beaucoup de monde, l'Empereur «lit arrêter ei Juger, Il ne dit pat tx4euU> , parce qu'en effet II eat notoire aiijourd'fatil que l'cxerulton «lu prince eut Heu 'ans sei ordres et tans même qu'il en ait en connaissance. C'est ce que >aimlénn exprime et ce dont II se plaint posittYement dans l'âne de ses ditl/es a M. de Montbotoa, t. Il, p. Mt.

■ on crut le moment favorable pour me tenter, et l'on renouvela l'offre « contre celui (3f. le comte d'Artois) que la voix publique, en Angle- « terre aussi bien qu'en France, mettait à la tête de ces horribles ma- « chinations. Je me trouvais à Boulogne, où le porteur de paroles était

■ parvenu ; j'eus la fantaisie de m 'assurer par moi-même de la vérité « de la contexture de la proposition; j'ordonnai qu'on le fit paraître « devant moi. Eh bien, Monsieur? lui dis-je en le voyant. — Oui, Pn- « mier Consul, nous vous le livrerons pour 1,000,000. — Monsieur, je « vous en promets deux, mais si vous l'amenez vivant. — Ah ! c'est ce

• que je ne saurais garantir, balbutia l'homme, que le ton de ma voix « et la nature de mon regard déconcertaient fort en ce moment. — Et « me prenez-vous donc pour un pur assassin! Sachez, Monsieur, que « je veux bien infliger un châtiment, frapper un grand exemple, mais « que je ne recherche pas un guet-apens. Et je le chassai. Aussi bien

• c'était déjà une trop grande souillure que sa seule présence. »

' VUite rlarolwllne ilu <lotne*tujuc qui m'avait Ht mie»»1.- Ses offrri.-Sti-imcle viwte.— Trouuwne: je lui confie mystérieusement ma lettre su grince Lucien : came <)e nia déportation.

La veille au soir, j'étais resté auprès de l'Empereur aussi tard qu'une ou deux heures après minuit; en rentrant chez moi, je trouvai que j'avais eu une petite visite qui s'était lassée de m'attendre.

Cette petite visite reçue par mon fils, et que dans le temps la prudence me commandait d'inscrire dans mon Journal avec déguisement et mystère, peut aujourd'hui et va recevoir en ce moment tonte sonexpli cation.

Cette visite n'était rien moins que la réapparition clandestine du domestique que sir Hudson Lowe m'avait enlevé, qui, à la faveur de la nuit et de ses habitudes locales, avait franchi tous les obstacles, évité les sentinelles, escaladé quelques ravins, pour venir me voir et me dire que, s étant mis au service de quelqu'un qui parlait sous très-peu de jours pour Londres, il venait m'offrir de prendre mes commissions en toutes choses. Il m'avait attendu fort longtemps dans ma chambre, et, ne me voyant pas revenir de chez l'Empereur, il avait pris le pnrli de retourner, dans la crainte d'être surpris ; mais il promettait de revenir, soit sous le prétexte de voir sa sœur qui était employée dans notre établissement, soit en renouvelant les mêmes moyens qu'il venait d'employer.

Je n'eus rien de plus pressé, le lendemain, que de faire pari à l'Empereur de ma bonne fortune. Il s'en montra tris-satisfait et parut >

attacher du prix. J'étais fort ardent sur ce sujet; je répétais avec chaleur qu'il y avait déjà plus d'un an que nous nous trouvions ici sans que nous eussions encore fait un seul pas vers un meilleur avenir : au contraire, nous étions resserrés, maltraités, suppliciés chaque jour davantage. Nous demeurions perdus dans l'univers; l'Europe ignorait notre véritable situation, c'était à nous de la faire connaître. Chaque jour les gazettes nous apprenaient les impostures dont on entourait notre prison, les impudents et grossiers mensonges dont nos personnes demeuraient l'objet. C'était à nous, disais-je, de publier la vérité. Elle remonterait aux souverains qui l'ignoraient peut-être ; elle serait connue des peuples, dont la sympathie serait notre consolation, dont les cris d'indignation nous vengeraient du moins de nos bourreaux, etc.

Nous nous mimes dès cet instant à analyser nos petites archives. L'Empereur en Ut lo partage, en destinant, disait-il, la part de chacun de nous pour leur plus prompte transcription ; toutefois In journée s'écoula sans qu'il fut question de rien à ce sujet. Le lendemain vendredi, dès que je vis l'Empereur, j'osai lui rappeler l'objet de la veille ; mais il m'en parut cette fois beaucoup moins occupé, et termina en disant qu'il faudrait voir. La journée se passa comme la veille, j'en étais sur des charbons ardents.

A la nuit, et comme pour m'aiguillonner davantage, mon domestique reparut, me réitérant ses offres les plus entières. Je lui dis que j'en profiterais, et qu'il pourrait agir sans scrupule, parce que je ne le rendrais nullement criminel ni ne le mettrais aucunement en danger. A quoi il répondit que cela lui était bien égal, et qu'il sechargerailde toulce que je voudrais lui donner, m'avertissant seulement qu'il viendrait le prendre sans faute le surlendemain dimanche, veille probable de son appareillage.

Le lendemain samedi, en me présentant chez l'Empereur, je me hâtai de lui faire connaître cette dernière circonstance, appuyant sur ce qu'il ne nous restait plus que vingt-quatre heures; mais l'Empereur me parla très-indifféremment de tout autre chose. J'en demeurai frappé. Je connaissais l'Empereur; cette insouciance, cette espèce de distraction ne pouvaient être l'effet du hasard, encore moins du caprice. Mais quels pouvaient donc être ses motifs? J'en fus préoccupé, triste, malheureux tout le jour. La nuit arriva, et le même sentiment qui m'avait agité toute la journée m'empêchait de dormir. Je repnssaisavec douleur dans mon esprit tout ce qui pouvait avoir rapport à cet objet, quand un trait de lumière vint m' éclairer tout à coup. Que prétends-je de l'Empereur? me dis-je; le faire descendre à l'exécution de petits détails déjà

" fil

beaucoup trop au-dessous de lui ! Nul doute que le dégoût et une humeur secrète auront dicté le silence qui m'a affecté. Devons-nous lui demeurer inutiles? ne pouvons-nous le servir qu'en l'affligeant? Et alors beaucoup de ses observations passées me revinrent à l'esprit. Et ne lui avais-je pas donné connaissance de la chose, ne l'avait-il pas approuvée? que voulais-je de plus ' ? C était à moi désormais à agir : aussi | mon parti fut prisa l'instant. Je résolus d'aller en avant sans lui en ; reparler davantage, et, pour que la chose demeurât secrète, je me promis de la garder pour moi seul.

Il y avait plusieurs mois que j'étais parvenu à faire passer la fameuse lettre en réponse à sir Hudson Lowc, touchant les commissaires des alliés, la première, la seule pièce qui jusque-là eût été expédiée en Europe. Celui qui avait bien voulu s'en charger m'avait apporté un grand morceau de satin sur une partie duquel elle fut écrite. 11 m'en restait encore ; c'était là précisément mon affaire. Ainsi tout concourait à me précipiter vers le gouffre où j'allais tomber.

Dès que le jour parut, je donnai à mon fils, de la discrétion duquel j'étais sûr, le reste du satin, sur lequel il passa toute la journée à tracer ma lettre au prince Lucien. La nuit venue, mon jeune mulâtre fut fidèle à sa parole. 11 était un peu tailleur. Je lui fis coudre devant moi, dans ses vêtements, ce que je lui confiais, et il prit congé, moi lui promettant encore de nouvelles choses s'il revenait, ou lui souhaitant un bon voyage si je ne devais pas le revoir ; et je me couchai le weur allégé, l'esprit satisfait comme d'une journée bien et heureusement remplie. Que j'étais loin en ce moment d'imaginer que je venais de trancher de mes propres mains le (il de mes destinées à Longwood ! ! f Hélas! on va voir que vingt-quatre heures n'étaient pas écoulées, que, ; sous prétexte de cette lettre, j'étais déjà enlevé de Longwood, et que ma personne et tous mes papiers se trouvaient au pouvoir et à l'entière disposition du gouverneur sir Hudson Lowe. A présent, si l'on me demande comment je pouvais avoir aussi peu de défiance et ne soupçonneraucunement qu'il était possible qu'on me tendit un piège, je réponds que mon domestique m'avait paru si honnête, que je le croyais fidèle, et puis j'étais encore étranger à toute idée d'agents provocateurs, invention nouvelle dont les ministres anglais d'alors peuvent réclamer l'honneur, et qui a tant prospéré depuis sur le continent.

' U juariul iln «lutteur (>*Mcara m aiipritMl , au bout de »i* aux . que J'avais précbénienl deviné

MON KM I TFMKNr H 1.0NCWOOD. — RECLUSION Al' SECHE T \ SAMTE-H BLMR

< Eafitcai H'niTinm m mini. |

Mon cnWivrmrnl de Lonnwnol.

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i n les quatre heures, l'Empereur m'a fait demander ; il verni il de finir son travail, el il s'en monlrait tout content : « J'ai fait avec Bertrand de In <- fortification toute la journée, m'a- « t-il dit; aussi m'a-t-elle paru trèscoiiiif ■ J'ai dit que rVtait dans l'Empereur un goût nouveau , tout à fait du moment, el Dieu sait comme ils sont précieux ici.

J'avais rejoint l'Empereur sur l'espèce de gazon qui nvoisinc la lente; de là nous avons gagné le tournant de l'allée qui conduit au bas du jardin. On a apporté cinq oranges dans une assiette, du sucre et un couteau. Elles sont fort rares dans l'île; elles viennent du Cap. L'Empereur les aime beaucoup; celles-ci étaient une galanterie de lady Malcolm. L'amiral répétait cette offrande toutes les fois qu'il en avait

,sl MÉMORIAL

l'occasion. Nous étions Irois en ce moment auprès de l'Empereur; il m'a donné une de ces oranges à mettre dans ma poche pour mon fils, et s'est mis ^couper cl à préparer lui-même les antres par tranches; et, assis sur le tronc d'un arbre, il les mangeait et en distribuait paiement et familièrement à chacun de nous. Je rêvais précisément, parti instinct fatal, au charme de ce moment! yue j'étais loin, hélas! d'imaginer que ce devait être le dernierdon que je pourrais tenir de sa main!...

L'Empereur s'est misensuitc à faire quelques toon de jardin ; le vent était devenu froid. Il est rentré, et je l'ai suiv i seul dans le salon et In salle de billard qu'il parcourait dans leur étendue. Il me parlait de nouveau de sa journée, me questionnait sur la mienne; puis, la conversation s'étant fixée sur son mariage, il s'étendait sur les fêles qui avaient amené le terrible accident de celle de M. de Schwarlzemberg, dont je me promettais intérieurement de faire un article intéressant dans mon Journal, quand l'Empereur s'est interrompu tout à coup pour examiner, par la croisée, un groupe eousidérable d'officiers anglais qui débou-

chaient vers nous par la porte de notre enclos : c'était le gouverneur, entouré de beaucoup des siens. Or le gouverneur était déjà venu le matin, a fait observer le grand maréchal qui entrait en ce moment ; il l'avait eu chez lui assez longtemps. I>e plus, a-t-il ajouté, on parlait d'un certain mouvement de troupes. Ces circonstances ont paru singulières.

DE SAINTE- Il BLEUE. 485

Kl ce que c'est pourtant qu'une conscience coupable ! l'idée de mo lettre clandestine me revint à l'instant, et un secret pressentiment m'avertit aussitôt que tout cela nie regardait. En effet, peu d'instants après, on est venu me dire que le colonel anglais, la créature de sir Hudson Lowe, m'attendait chez moi. J'ai fait signe que j'étais avec l'Empereur, qui m'a dit quelques minutes après : « Allez voir, mon cher, ce que vous « veut cet animal. » Comme je m'éloignais déjà , il a ajouté : « Et surtout revenez promptement. » Et voilà pour moi les dernières paroles de [Napoléon. Hélas! je ne l'ai plus revu ! Son accent, le son de sa voix, sont encore à mes oreilles. Que de fois depuis je me suis complu à y arrêter ma pensée ! et quel charme, quelle peine peut tout à la fois renfermer un douloureux souvenir !

Celui qui m'avait faitdemauder était le complaisant dévoué, l'homme d'exécution du gouverneur, avec lequel je communiquais, du reste, assez souvent à titre d'interprète. A peine il m'aperçut que, d'une figure bénigne, d'une voix mielleuse, il s'enquit avec un intérêt tendre de l'élatde ma santé : c'était le baiser de Judas; car, lui ayant fait signe de la main de prendre place sur mon canapé et m'y asseyant moi-même, il saisit cet instant pour se placer entre la porte et moi, et , changeant subitement de ligure et de langage, il me signifia qu'il m'arrêtait au nom du gouverneur sir Hudson Lowe, sur une dénonciation de mon domes-

tique, pour correspondance clandestine. Des dragons cernaient déjà ma

chambre : tonte observation devint inutile, il fallut céder à la force ; je fus emmené sous une nombreuse escorte. L'Empereur a écrit depuis, ainsi qu'on le verra plus bas, qu'en me voyant de sa fenêtre entraîné dans In plaine au milieu de ces gens armés, l'alacrité de ce nombreux état-major caracolant autour de moi, la vive ondulation de leurs grands panaches, lui avaient donné l'idée de la joie féroce des sauvages de la nier du Sud, dansant autour du prisonnier qu'ils vont dévorer.

J'avais été séparé de mon lils, qu'on avait retenu prisonnier dans ma chambre, et qui me rejoignit peu de temps après, aussi sous escorte : si bien qu'à dater de cet instant corn ptonl pour nous l'interruption soudaine et le terme final de toute communication avec Longwood. On nous enferma tous les deux dans une misérable cahute voisine de l'ancienne habitation de la famille Bertrand. Il me fallut coucher sur un mauvais grabat, mon malheureux fils à mes côtés, sous peine de le laisser étendu par terre. Jelecroyais en cet instant en danger de mort ; il était menacé d'un nnévrisme, et avait failli, peu de jours auparavant, expirer dans mes bras. On nous tint jusqu'à onze heures sans manger; et quand, cherchant à pourvoir aux besoins de mon fils, je voulus demander un morceau de pain aux gens qui nous entouraient, à la porteel à chaque fenôtreoù je me présentai, il me fut répondu tout d'abord par autant de baïonnettes.

Mardi 16 m itwrttfcK Î7.

Quelle nuit que la première nuit que l'on passe emprisonné entre quatre murailles '....Quelles pensées ! quelles réflexions !... Toutefois ma j dernière idée du soir, la première de mon réveil, avaient été que j'étais i encore à quelques minutes de distance seulement de Longwood, et que pourtant peut-être l'éternité m'en séparait déjà !...

Dans la matinée, le grand maréchal, accompagné d'un officier, a passé à vue de ma cahute et à portée de la voix. J'ai pu lui demander do mon donjon comment se portait l'Empereur. Le grand maréchal se rendait à Planlation-House, chez le gouverneur : c'était indubitablement à mon sujet. Mais de quoi pouvait-il être chargé? quels étaient les pensées, les désirs de l'Empereur à cet égard? C'est là ce qui m'occupait tout à fuit. Le grand maréchal, en repassant, m'a fait, avec tristesse, un geste qui m'a donné l'idée d'un adieu et m'a serré le cœur.

Dans la matinée encore, le général Gourgaud et M. de Montholon sont venus jusqu'à l'ancienne demeure de madame Bertrand, en face de

moi et assez près. Il ma été doux de les voir et d'interpréter leurs pestes d'intérêt et d'amitié. Ils ont sollicité vainement de pénétrer jusqu'à moi ; il leur a fallu s'en retourner sans rien obtenir. Peu de temps après, madame Bertrand m'a envoyé des oranges, me Taisant dire qu'elle recevait à l'instant même des nouvelles indirectes de ma femme, qui se portait bien. Cet empressement, ces tendres témoignages de tous mes compagnons, m'étaient la preuve que les sentiments de famille se réveillent au premier coup du malheur, et je trouvais en ce moment quelque charme a ôtre captif.

Cependant, aussitôt après mon arrestation, on n'était pas demeuré oisif dans mon ancien logement. Un commissaire de police, importation toute récente dans la colonie, la première tentative de cette nature, je pense, hasardée sur le sol britannique, avait fait sur moi son coup d'essai. Il avait fouillé mon secrétaire, enfoncé des tiroirs, saisi tous mes papiers ; et, jaloux de montrer sa dextérité et tout son savoir-faire, il avait procédé de suite à défaire nos lits, démonter mon canapé, et ne parlait de rien moins que d'enlever les planchers.

Le gouverneur, devenu maître de tous mes papiers, suivi de huit a dix officiers, s'est mis en devoir de les produire triomphalement. Itescendu à l'opposite de moi dans l'ancienne demeure de madame Bertrand, il m'a fait demander si je voulais y aller pour assister à leur inventaire, ou si je préférais qu'il se rendit chez moi. J'ai répondu que, puisqu'il me laissait le choix, le dernier parti me serait le plus agréable. Tout le monde ayant pris place, je me suis levé pour protester hautement contre la manière peu convenable dont j'avais été arraché de Longwood, sur l'illégalité avec laquelle on avait scellé mes papiers loin de ma personne; enfin j'ai protesté contre la violation qu'on allait faire de mes papiers secrets, de ceux qui étaient les dépositaires sacrés de ma pensée, qui ne devaient exister que pour moi, dont jusqu'ici personne au monde n'avait eu connaissance. Je me suis élevé contre l'abus que pouvait en faire le pouvoir. J'ai dit à sir Hudson Lowe que s'il pensait que les circonstances requissent qu'il en prit connaissance, c'était à sa sagesseà y pourvoir ; que cette lecture ne m'embarrassait nullement d'ailleurs ; mais que je devais à moi-même, aux principes, d'en charger sa responsabilité, de ne céder qu'à la force, et de ne point autoriser un tel acte par mon consentement.

Ces paroles de ma part, en présence de tous ses officiers, contrariaient fort le gouverneur, qui, s'irritant, s'est écrié : « Monsieur le comte, «n'empirez pas votre situation, elle n'est déjà que trop mauvaise! *

Allusion sans doute à la peine de morl qu'il nous rappelait souvent que nous encourions en nous prêtant à l 'évasion du grand captif. Il ne doutait pas que mes papiers dussent lui procurer les plus grandes découvertes. Dieu sait jusqu'où pouvait aller ses idées à cet égard!

Au moment de procéder à leur lecture, il appela le général Bingham, commandant en second de l'île, pour y prendre personnellement part; mais la délicatesse et les idées de celui-ci différaient beaucoup de celles du gouverneur. « Sir Hudson Lowe, lui répondit-il avec un dégoût mnrque, je vous prie de m'excuser, je ne me crois pas capable de lire cette « espèce d'écriture française. •

Je n'avais au fait nulle objection réelle a ce que le gouverneur prit connaissance de mes papiers. Je lui dis donc que, non comme juge ni | magistrat, car il n'était pour moi ni l'un ni l'autre, mais à l'amiable et de pure coudescendance, je trouvais bon qu'il les parcourut. 11 tomba ■ d'abord sur mon Journal. On juge de sa joie et de ses espérances en apercevant qu'il allait lui présenter, jour par jour, tout ce qui se pas- I sait au milieu de nous à Longwood. Cet ouvrage était assez dégrossi pour qu'une note des matières ou l'indication des chapitres se trouvât en tète de chaque mois. Sir Hudson Lowe, y lisant souvent son nom, courait tout d'abord à la page indiquée chercher les détails ; et, s'il eut là maintes occasions d'exercer sa longanimité, ce n'était pas ma faute, lui remarquai-je, mais plutôt celle de son indiscrétion. Je l'assurai que cet écrit était un mystère profond, étranger à tous; que l'Empereur lui-môme, qui en était l'unique objet, n'en avait lu que les premières feuilles ; qu'il était loin d'être arrêté ; qu'il devait demeurer longtemps un secret, n'être que pour moi seul.

Sir Hudson Lowe ayant parcouru mon Journal deux ou trois heures, je lui disque j'avais voulu le mettre à même d'en prendre une juste idée, qu'à présent c'était assez; que je me croyais obligé, par bien des considérations, à lui interdire, autant qu'il était en mon pouvoir, d'aller plus loin; qu'il avait la force, mais que je protesterais contre sa violence et son abus d'autorité. 11 me fut aisé de voir qne c'était un vrai contre-temps pour lui ; il hésita môme : toutefois ma protestation eut son plein effet, et il ne fut plus touché à mon Journal. J'aurais pu éten- i drema protestation à tous mes autres papiers, mais ils m'importaient peu ; ils causèrent pendant plusieurs jours l'inqnisition la plus minutieuse.

J'avais mes dernières volontés scellées ; il me fallut ouvrir celte pièce, ainsi que d'autres papiers d'une nature aussi sacrée. Arrivé au fond

Dh S A I IH T K- H K I. K N l\ . Hit

«l'un portefeuille où iT|M>soient des objels que je n'avais |«s osé toucher depuis que j V*lais loin de l'Europe, il a fallu les ouvrir. Ce devait èlre pour moi In journée des émotions : leur vuen remué dans mon «pur de vieux souvenirs que mou courage y tenait comprimés depuis de don- t loiirenses séparations. J eu ai été vivement ému : je suis sorti rapidcinent de la chambre. .Mon lils, demeuré présent, m'a dit que le gouverneur n'a pas été sans se montrer sensible a re mouvement j

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Aujourd'hui âK nous avons été tirés de notre .misérable cahute, et transférés, â une petite lu ne de là, dans une es|>éee de chaumière de plaisance appartenant à M. Rnlcomhc. notre holedc Briars. La demeure Hait petite, mais du moins tres-su pportable, et située en face de l.ongwood, n assez pende dislance; nous n'en étions séparés que pur plusieurs lieues de précipices et <le sommités Ires-escarpées. .Nous étions tardes par un détachement du <»<• ; un grand nombre de sentinelles veillaient sur nous et défendaient nos approches. I n oflicier y était à nos ordres, nous dit obligeamment sir lludson l,owe, et |K>ur notre commodité, nous assurait-il. Toute communication était sévèrement inlerceplée; nous demeurions sous l'interdit le plus absolu. I n chemin circulait sur la crête de notre bassin : le général (iourgaud, escorté d'un ollieicr anglais, vint le parcourir : il nous fut aisé de distinguer ses efforts pour se rapprocher de nous aillant que cela lui était possible, et ce fut avec un sentiment de joie et de tendresse que nous reçûmes et rendîmes de loin les saints et les démonstrations que nous adressait noire compagnon. I.n bonne et excellente madame Bertrand nous envoya de nouveau des oranges; il ne nous fut pas permis «le lui écrire un mot de remerciement, il fallut nous borner à conlier toute notre reconnaissance à des poignées de roses cueillies dans notre prison, et que nous lui envoyâmes. j

Sir lludson Lowe, dès le lendemain, vint nous visiter dans noire nouvelle demeure. Il voulut savoir comment j'avais été couché; je le conduisis à une pièce voisine, et lui lis voir un matelas par terre : noire nourriture avait été à l'avenant. « Vous rapprenez, lui dis-je, parce que « vous l'ave/, demandé ; j y attache peu de prix. » Alors il s'est violemment faehé contre ceux qu'il avait chargés de nous installer, et nous a envoyé nos repas de sa cuisine de Planlation-llotisc, bien qu'à deux

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