V.W UÉMORIU
lieues do distance, et coin jusqu'à ce qu'on eut pourvu régulièrement à nus besoins.
Ce|N>ndnnt, une fois dans notre nouvelle prison, il fallut bien songer à nous créer des occupnlions pour |M>uvoir supporter le temps. Je partngeai nos heures de manière à remplii* notre journée : je donnni îles leçons régulières d'histoire et de mathématiques à mon fils; nous fîmes quelques lectures suivies, et nous marchions duns notre enclos durant les intervalles. Le lieu, pour Sainte-Hélène, était agréable; il y avait un peu de verdure et quelques arbres, grand nombre de poules qu'on élevait pour la consommation de Longwood, quelques pintades, et autres gros oiseaux que nous eûmes bientôt apprivoisés : les captifs sont ingénieux et compatissants. Knlin le soir nous allumions du feu, je racontais à mon lils des histoires de famille, je le mettais au fait de mes affaires domestiques, je lui apprenais et lui faisais noter les noms de ceux qui m'avaient mon Ire de la bienveillance dans la vie ou m'avaient rendu quelques services.
Kn somme, nos moments étaient tristes, mélancoliques, mais si calmes qu'ils n'étaient pas sans une certaine douceur, line seule idée nous était poignante et nous revenait sans cesse : l'Kmpereur était là, presque à notre vue, et |K>urlant nous habitions deux univers; une si petite distance nous séparait, et pourtant toutes communications avaient cessé! -Cet étal avait quelque chose d'affreux ; je n'étais plus avec lui, je n'étais pas non plus avec ma famille, que j'avais quittée pour lui : que me rcslail-il donc? Mon lils partageait vivement toutes ces sensations ; exalté par cette situation et par la chaleur de son âge, ce cher enfant m'offrit, dans un moment d'élan, de profiter de l'obscurité de la nuit pour tromper la surveillance de nos sentinelles, descendre les nombreux précipices et gravir les hauteurs escarpées qui nous séparaient de l.ongwood, et pénétrer jusqu'à Napoléon, dont il rapporterait des nouvelles, garantissait-il, avant le reloue du jour. Je calmai son zèle, qui, s'il eut été praticable, n'eût pu avoir d'autre résultat qu'une satisfaction personnelle, et eut pu créer les inconvénients les plus graves. I/Kmpereur m'avait tant et si souvent parlé, que je ne pensais pas qu'il eut rien à me . faire dire qui fût nouveau |M>ur moi ; et si la tentative de mon fils eût été découverte, quel bruit n'eût-elle pas Tait! quelle importance le gouverneur ne lui eût-il pas donnée! quels contes absurdes n'eûl-il pas ima- , jîinés. entasses, transmis, elc. '
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Jr |.rr:iil« Mil |>.irli ; mi-> l.llrv» il .ir Minium Utnr. ctr.
<ic|>endaiit les jours do notre emprisonnement s'écoulaient, et le gouverneur, bien qu'il continuât de nous visiter souvent, ne nous jhiiluit [mis d'affaires : seulement il m'avait laissé entrevoir que mou séjour duns l'île, et en secret, |H>urniil se eonlintier jtisr|U*uii retour des nouvelles de Londres. Près de huit jours étaient déjà passés sans le moindre pas vers un denouinent quelconque. Cet état passif et inerte n'était |ws dans ma nature. La santé de mon fils était par moments des plus alarmantes. Privé de toute communication quelconque avec l.ongwood, je demeurais seul vis à-vis de moi-même. Je méditai sur celle situation, j'arrêtai un plan et pris un parti : je le choisis extrême, pensant que, s'il était approuvé de l'Empereur, il pourrait être utile, et que rien ne me serait plus facile que de revenir en arrière si c'était son désir. Kn conséquence j'écrivis au gouverneur la lettre suivante :
« Monsieur le gouverneur, par suite d'un piège tendu par mon valet, j'ai été enlevé de l.ongwood le 2o du courant, et tous mes papiers saisis. Je me suis trouvé avoir enfreint vos restrictions, auxquelles je « m'étais soumis. Mais ces restrictions, vous ne les aviez confiées ni à ma parole ni à ma délicatesse : elles m'eussent été sacrées. Vous les
- aviez confiées à des peines, j'en ai couru les risques ; vous avez ap-
• pliqué ces |>eines à votre fantaisie, je n'y ai rien objecté. Jusque-là
- rien de plus régulier ; mais lu peine a ses limites, sitôt que la faute » est circonscrite. Or, qu'est-il arrivé? Deux lettres ont été données « à votre insu : l'une est une relation de nos événements au prince Lu-
! « cien, relation qui était destinée à passer par vos mains, si vous ne « m'aviez fait dire que la continuation de mes lettres et de leur style
• me ferait éloigner par vous d'auprès de l'Empereur.
« La seconde est une simple communient ion d'amitié. (>|>cndanl « cette circonstance a mis en vos mains tous mes papiers ; vous en avez •• vu les plus secrets. J'ai mis une telle facilité à vm recherches, que je i « me suis prêté à vous laisser parcourir, sur votre parole privée, ce ! » qui n'était connu que de moi, n'était encore que des idées ou des ré- » dactions informes non arrêtées, susceptibles d'être à chaque instant « corrigées, rectifiées, modifiées ; en un mot, le seei-el, le chaos de mes <■ pensées. J'ai voulu vous convaincre par là, et, j'en appelle à votre « Ininne foi, j'espère vous avoir convaincu que, dans la masse des pa- « piers que vous avez sommairement parcourus, il n'existe rien de ce
<H2 M km on m.
« qui munit pu concerner In iiatite et importai! le pnrlie «le voire mi- - nislcre. Aucun complot, aucun homuI, pas une seule idée relative a i l'évasion de Napoléon. Vous n'avez pu en trouver aucune, parce qu'il « n'eu existait aucune. Nous la croyons impossible, nous n'y songeons •« pas; et ce n'est pas que je veuille m'en défendre, j'y eusse volon- •< tiers donné les mains, si j'en eusse vu In possibilité. J'eusse volon- « tiers payé de ma vie cette évasion. Je serais mort martyr du dé-
" voi eut; c'eût élé vivre à jamais dans les co-urs nobles et géné-
« reux. Mais, je le répète, |n>rsonne ne le croit |iossible et n'y sonar. L*em|H*reiir Napoléon en est encore à la même |ieusée, aux mêmes
• désirs qu'en abordant librement et de. bonne foi le lieltérophon, d'aller » ebereber quelques jours train|iiilles en Amérique, ou même en An- » gletcrre. sous la protection des bus.
« Les choses ainsi une fois établies, je proleste de tout mon |toii\oir, « je m'oppose formellement ace que vous lisiez désormais, je pourrais dire tous nies |>apicrs secrets, mois j<> me borne seulement a ceux que " j'appelle mou Journal. Je dois cette mesure à mou grand respect •< (tour l'auguste personnage qui s'y retrouve sans cesse; je la dois au m respect de moi-même. Je demande donc de deux eboses l'une . ou, » si dans \olre conscience vous croyez ces papiers étrangers à votre | » grand objet, qu'ils me soient rendus siir-lc-cbamp ; ou si d'après ce ; » que vous eu a\ez lu, vous |>enscz que certaines parties sont de nature
• a ctiv mises sous les yeux de vos ministres, je demande que \ous leur
« en envoyiez la ttdalité et me Tassiez suivre avec eux. Il est (ropques- ' « (ion de vous, .Monsieur, pour que votre délicatesse ne vous lasse une « loi d'adopter l'un ou l'autre de ces partis. Vous ne sauriez ebereber « a profiler plus que je ne l'ai |>ermis de cette occasion d'y lire ce qui j i " regarde \olre personne. Autrement, à quelles inductions ne vous e\- » |Miserail pas un abus d'autorité, et commi ut empècber qu'on ne liât cette circonstance au piège qui m'a été tendu, au grand bruit qu'on « se trouvera avoir lait pour si peu de chose?
« Arrivé en Angleterre avec ces papiers, je demanderai aux ministres, <• à leur tour, et j'appellerai le monde à témoin, de quelle utilité peut
• être aux yeux des lois un papier où se trouvent consignes, dans toute
» la négligence d'un mystère profond, jour par jour, la conversation. | « les paroles, peut-être jusqu'aux gesles de l'empereur Napoléon. Je « leur demanderai surtout quelle inviolabilité de secret je n'ai pas droit « d'exiger d'eux sur toutes les parties d'un recueil qui n'était encore que
• ma |H»nsee brute, qui n'existe pas. a bien dire, qui ne présente que
in: sa i \ti -hki.km:.
« des matériaux encore informes, dont je |»on\»is S4ins scrupule désa- •• vouer presque toutes les parties, parce qu'elles étaient loin «l'être « arrêtées eueore vis-à-vis de inoi-nième; dans lequel, eliaque jour, il ! m'nrrivait de redresser, à l'aide d'une conversation nouvelle, leseri • reurs d'une conversation passée, erreurs toujours inévitables et fré- •• queutes, et dans celui <|tii parle sans croire être observé, et dans ce- ; ' lui qui recueille sans se croire tenu à garantir. Quant à ce qui vous y » concerne, Mouleur, si vous avez eu à vous récrier maintes fois sur l'opinion et les faits que j'ai émis sur votre |>ersonne\ rien ne vous est ■ plus aisé, d'homme à homme, que de me faire connaître mon erreur. « Vous ne me rendre* jamais plus heureux que de me donner l'occasion « d'être juste, et à lu suite des éclaircissements, quelle que soit l'opi- « nion dans laquelle je persiste, vous serez forcé du moins de recon- « naître mu droiture et ma bonne foi.
« Du reste, quel que soit le |iarli que vous comptiez prendre à mon | « égard, monsieur le gouverneur, à compter de cet institut je me relire, j •< autant que l'admet lu |x>siliou où je me trouve, de la sujétion volonluire à laquelle je m'étais soumis vis-à-vis de vous. Quand j'en pr s
- l'engagement, vous me diles que je demeurais toujours maître de
• le rélracler : or, à compter de cet instant, je veux rentrer dans la » classe commune des citoyens. Je me remets sous l'action de vos lois •< civiles; je réclame vos tribunaux. Je n'implore pus leur faveur, mais
.seulement leur justice et leur jugement. Je pense, monsieur le gé- « neral. que vous portez trop de respect à vos lois et avez trop de jus- « liée naturelle dans le comr. jKuir vous faire l'injure de vous observer « que vous deviendriez responsable de toutes les violations que ces lois " peuvent éprouver vis-a-vis de moi, directement et indirectement. Je ■• ne pense pas que la lettre de vos instructions qui vous (Muterait a me ' retenir ici ou au Cap plusieurs mois prisonnier put vous mettre à « l'abri de l'esprit de ces mêmes instructions, invoqué parla force, la ,
- supériorité, la majesté des lois.
« Ces instructions, si j'ai compris, en vous prescrivant de retenir i •• toute |H*rsonne de l'établissement de Longvvood un certain temps
• avunt de lu rendre à la liberté, n'ont pour but, sans doute, que de -dérouter et de laisser vieillir les communications que l'on, pourrait « avoir eues avec celte affreuse prison : or, la manière dont j'ai été en- « levé a sufli pour remplir ce but. On m'a rendu hiqiossible d'en em- « porter aucune idée concertée. J'y ai été comme frappé de mort su-
- bite. D'ailleurs, envoyé en Angleterre comme prévenu, et sous I action
4»« MFMOIIHI.
• des lois, si je suis trouvé coupable, elles pourvoiront asser.ii l'incon- •• vénienl qu'on u voulu éviter. Si je ne le suis |ws, il restera contre j
- moi Valien-bUt, ou même encore ma soumission volontaire, donnée
- ici d'avance à toutes les précautions, même arbitraires, qu'on croira
- devoir prendre à ce sujet vis-à-vis de moi.
- Monsieur le gouverneur, sans connaître encore quels peuvent être « vos projets sur ma personne, je me suis ini|M»sé déjà moi-même le « plus grand des siicrilices. Je ne suis encore qu'à quelques pas de |.onu-
- vvimmI, et déjà peiit-êlre l'éternité m'en sépan* : pensée affreuse qui
- me déchire et va me poursuivre... Il y a |HMi de jours encore, vous ■ m'eussiez arraché jusqu'aux dernières soumissions par In crainte de •« me voir éloigner de l'empereur Napoléon : aujourd'hui vous ne s«tu- •• riez plus m'y faire revenir. On m'a souillé en me saisissant presque « à sa vue. Je ne saurais plus désormais lui être un objet de consolation ;
- ses regards ne rencontreraient en moi qu'un objet tlétri et des sou- « venirs de douleurs. Pourtant sa vue, les soins que je me plaisais à « lui donner, me sont plus chers que la vie. Mais peut-être qu'au loin « on prendra pitié de ma peine! Quelque chose me dit que je revien-
- «Irai, mais par une roule purifiée, amenant avec moi tout ce qui « m'est cher, pour entourer de nos soins pieux et tendres l'immortel
- monument que rongent sur un roc, au bout de l'univers, l'inclémence « de l'airet la mauvaise foi, lu dureté des hommes. Vous m'avez parlé •< de vos peines, monsieur le gouverneur. Nous ne soupçonnons pus, « m'avez-vous dit, toutes vos tribulations; mais chacun ne commit, ne « sent que son mal. Vous ne soupçonnez |»as non plus le crêpe funèbre « que vous tenez étendu sur Kongwood. J'ai l'honneur, etc. >
Une fois la correspondance établie avec sir Hudson Lowe, je ne demeurai pas oisif. Dès le lendemain, je lui écrivis de nouveau pour lui dire qu'en conséquence de ma lettre de la veille, je le sommais officiellement et nulhentiquement de m'éloigner de Sainte-Hélène, et de me renvoyer en Europe. Le jour suivant, je poursuivis auprès de lui la même idée, sous mes rapports et ma situation domestiques.
« Dans mes deux précédentes, lui miindnis-je, qui traitaient toutes « deux de ma situation politique, j'avais cru peu digne et peu conve- ■« nable de mêler un seul mol de ma situation domestique; maisaujour- . d'hui que, par suite de ces deux mêmes lettres, je me regarde comme « rentré dans la masse de vos administrés, à titre de passager acciden- <• tel dans votre île, je n'hésite pas à vous entretenir de toute l'horreur «de ma situation privée. Vous connaissez l'état affreux delà santé de
Il K SAINTE-HÉLÈNE.
« mon fils : les personnes de l'art doivent vous en avoir instruit Depuis
- qu'il a vu se briser le lien cher et sacré qui nous attachait a l.ong- <• wood, tontes ses idées, ses voeux, ses espérances se sont tournés « avec ardeur vers l'Europe, et son mal va s'accroître de toute l'impa- « tience, de tout le pouvoir de l'imagination. Voilà sa situation physi- » que; elle rend ma situation morale pire encore, s'il est possible. J'ai
•• à combattre tout à la fois et la tendresse du cœur et les inquiétudes <
de l'esprit. Je ne me vois pas sans effroi responsable à moi-même de « l'avoir amené ici, et d'être la cause qu'on l'y retiendrait. Que répon- ■ « drais-je ù une mère qui me le redemanderait? Que répondrais-je à In « foule des oisifs et des indifférents mêmes, toujours empressés de ju- « ger et de condamner? Je ne parle point de ma propre santé, elle « m'importe peu dans de telles émotions et de telles anxiétés. Toute- « Um je me trouve dans un était de débilité absolue, vraiment déplo-
rnble : depuis que je n'ai plus sous les jeux la cause qui tenait en exer- » cite les forces de 'mon âme, mon corps plie sous les ravages effrayant.1» « d'un an et demi de combats, d'épreuves et de secousses, tels que l'imn- I j •• filiation a de la peine à les suivre. Je ne suis plus auprès de l'objet au- « gusle auquel je consacrais avec charmes même les peinesde ma vie. Je j « n'en demeure pas moins éloigné de ma famille, dont lesocrilice m'avait • tant déchiré. Monen»ur se brise entre les deux, privé de chacun; il •■ s'égare dans un abîme; il ne saurait y résister longtemps. Je vous,
laisse, monsieur le gouverneur, à peser ces considérations. Ne toile» » pas deux victimes. Je vous prie de nous envoyer en Angleterre, ù la » source de la science et des secours de toute nature. Ce sera la pre-
m ière, la seule demande d'aucune espèce qui sern sortie de moi vers
- vous ou votre prédécesseur. Mais le malheureux état de mon lils l'em-
« porte sur mon stoïcisme. N'atleindrn-t-il pas votre Immunité? I n bon i !
- nombre de motifs |»euvent aider encore votre décision : ma lettre du 50 novembre les renferme tous. J'ajouterai seulement ici l'occasion
» précieuse pour vous de montrer à tous les yeux une grande et une •■ rare impartialité, en envovant ainsi vous-même à \os ministres pré- « cisément un de vos adversaires. •»
A la réception de ces lettres, sir lludson l.owe se rendit auprès de moi; et. à l'égard de la première, il me nia tout d'abord qu'il m'eut tendu aucun piège par la voie de mou domestique. Il convenait néanmoins que j'avais pu m'y méprendre. Kl comment en eut-il pu èlre autrement? lui disois-je; ce domestique avait été mandé plusieurs fois par l'autorité avant de m 'avoir été retiré et après; depuis, il était venu
-I -Mi MF.MOIUW.
m'offrir bénévolement ses services pour l'Kuropo, et m'avait assuré qu'il trouverait bien le moyen de parvenir en secret jusqu'à moi pour prendre mes commissions, cl il y était venu en effet plusieurs fois, malgré la surveillance sévère qu'on exerçait autour de nous. Ouoi qu'il en lui. sir Hudson l.ovve me donna sur ce point sa parole d'honneur, et il fallait bien que j'y « russe.
l>e là il passa à discuter verbalement quelques articles de mes lettres, s'arrètanl surtout sur certaines expressions qu'il me représentait d'une manière amicale devoir lui être désagréables. Il me trouva non seulement en cette occasion, mais dans plusieurs autres qu'il lit naître de la sorte, toujours de la dernière, facilité. Ma réponse d'ordinaire était de prendre la plume aussitôt, et de modifier les mots qui lui déplaisaient.
Je fais -ràce d'une a»se7. volumineuse correspondance roulant toujours sur le même sujet. Je me contenterai de dire que sir Hudson Lovve s'abstenait de rc|>oii(lie; que sa coutume était d'accourir, ainsi qu'on vient de le voir, pour discuter verbalement avec moi les lettres qu'il avait reçues, obtenir quelques ratures, après quoi il se relirait eu assurant qu'il ferai! bientôt ample réponse; ce qu'il ne fit jamais alors, ce qu'il n'a jamais fait depuis : seulement, m'a-t-on mandé d'Angleterre, il paie aujourd'hui des |»upicrs périodiques ou des libellisles subalternes pour dépecer le Mémorial de S-iinie-ll finir et injurier son auteur.
Homme dans les nombreuses discussions verbales sur mes lettres, à la rature pies de quelques expressions, il n'obtenait de moi rien d'important et n'arrivait à rien de ce qu'il voulait, il s'en retournait, me donnant à chacun pour un homme très-fin, très-dangereux, assurait-il : i car pour lui on était très-lin, très-astucieux, (oui a fait à craindre, dès ' qu'on n'était point assez sol pour donner dans ses vues ou tomber lourdement dans ses pièges. Toutefois voici le seul tour que je lui ai joué, car la captivité, son oisiveté, ses rigueurs aiguisent l'imagination, et puis celait de bonne guerre entre nous : le droit incontestable du prisonnier est de chercher à tromper son geôlier.
J'ai dit au commencement de mon Journal que 1'Kinperenr. au moment de partir pour Sainte-llélene, m'avait secrètement conlié un collier de diamants d'un lies-grand prix. L'habitude de le |>orter depuis si longtemps faisait que je ne m'en occupais plus aucunement, si bien que ce ne fut qu'au IhhiI de plusieurs jours de réclusion, et véritablement par hasard, qu'il me revint à l'esprit; j'en frissonnai. Dardé comme je l'étais, je ne voyais plus de moyen «le le rendre à rKmpereur, qui n'y avait sans doute pas plus songé que moi. A force «le chercher, j'imaginai d'y
DE SAINTE- BÉLÈNE.
employer sir Hudson Lowe lui-même. Je demandai à faire parvenir mes udieux à mes compagnons, et j'écrivis la lettre suivante :
« Monsieur le grand maréchal, arraché d'au milieu de vous, laissé ii « moi-même, privé de toutes communications, j'ai dù trouver mes déci- « sions dans mon propre jugement et dans mes seuls sentiments. Je tes ai adressées officiellement au gouverneur sir Hudson Lowe, le 30 no- « vembre dernier. Pour répondre à la liberté qui m'est laissée, je m'ab-
* stiens de vous en dire aucun mot, et m'en repose sur la délicatesse de « l'autorité supérieure, pour vous communiquer ma lettre dans son en -
« lier, si jamais il était question d'une de ses parties Je m'aban-
« donne à ma destinée....
« Il ne me reste qu'à vous prier de mettre mon respect, mon amour, « mes vœux aux pieds de l'Empereur. Ma vie n'en demeure pas moins à « lui tout entière. Je n'aurai jamais de bonheur qu'auprès de son auguste « personne.
« Dans la malheureuse pénurie où vous êtes tous, j'aurais désiré ar- «demment laisser après moi quelques diamants de ma femme.... un
« collier le denier de la veuve! mais comment oser en faire l'offre ?
« J'ai souvent fait celle des quatre mille louis que je possède, disponibles « en Angleterre, je la renouvelle encore; ma nouvelle position, quelle « quelle puisse être, n'y doit rien changer. Je serai désormais fier du « besoin ! Daignez peindre de nouveau à l'Empereur, monsieur le grand « maréchal, mon dévouement, ma fidélité, ma constance inaltérable....
« Et vous, mes chers compagnons de Longwood, que j'aie toujours vos « souvenirs ! je connais toutes vos privations et vos peines ; j'en emporte « la plaie dans mon cœur. De près, je vous étais de peu de chose; au « loin, vous connaîtrez mon zèle et ma tendre sollicitude, si l'on a l'hu-
* manitéde m'en permettre l'emploi. Je vous embrasse tous bien tendre- « ment, et vous prie, monsieur le grand maréchal, d'y ajouter pour vous « le sentiment de ma vénération et de mon respect. »
Sir Hudson Lowe, à qui je remis cette lettre ouverte (c'était sa condition), la lut, l'approuva, et eut la bonté de se charger de la remettre lui-même ; ce qui réveilla en effet l'attention de l'Empereur, et ne contribua pas peu, bien qu'indirectement, à faire rentrer le riche dépôt dans les mains de Napoléon.
Mes griefo personnels contre tir Hudson Ijiwc — Trail» carattcrt'Uinir*.
Un de ces jours, j'ai invité l'officier de garde à diner avec moi. 11 m'a
h. tr.
J'JH MEMORIAL
raconté, dans la conversation, qu i! avait longtemps fait partie des prisonniers confinés à Verdun; mais qu'il avait enfin obtenu d'en sortir pour venir à Paris. Et ce que peut amener le hasard ! quand il a nommé son intermédiaire de Paris, il s'est trouvé que c'était précisément moi qui avais obtenu du duc de Feltre cette faveur alors très-difficile.
Toujours même uniformité dans notre situation ici, pas l'apparence d'un dénouement; voila près de quinze jours depuis notre malheureuse aventure ; et toujours même réclusion, même interdiction, même supplice.
Nous recevions à peine, et seulement par le gouverneur lui-même, des nouvelles de l'Empereur. Nous nous trouvions, ainsi que je l'ai déjà dit, précisément en face de Longwood et à peu de distance, mais séparés par des abîmes ; à quelque heure que nous levassions les yeux, non» avions devant nous cet objet de nos pensées et de nos vœux, et nous le recherchions sans cesse ; nous pouvions en suivre toutes les habitudes qui nous étaient si familières ; nous en apercevions tous les édifices, mais il nous était impossible de distinguer aucun des objets animés. Cette perpétuelle attraction perpétuellement combattue, ce voisinage et pourtant cette grande distance , cet objet désiré sans cesse offert et comme sans cesse retiré ; il y avait dans tout cela quelque chose, disaisje, de l'enfer des anciens. Sir Hudson Lowe en convenait, et avait promis, dès le premier jour, de nous en retirer bientôt; nous n'étions placés en cet endroit que provisoirement, avait-il dit, et jusqu'à ce qu'on eût préparé ailleurs quelque chose de plus convenable dont on s'occupait déjà ; mais des semaines étaient écoulées, et rien ne venait. Sir Hudson Lowe, qui est très-prompt dans une décision mal Taisante, est extrêmement lent à la faire cesser. Si toutefois cela a lieu ; ce qui n'arriva pas en cette occasion.
Du reste, ce gouverneur, je dots le confesser, était avec moi, depuis qu'il me tenait entre ses mains, dans les rapports de la politesse la plus attentive et des égards les plus recherchés. Je l'ai vu déplacer lui-même, dosa propre personne, une sentinelle qui eût pu blesser mes regards, disait-il, et l'aller poser derrière de6 arbres, pour que je ne l'aperçusse plus. Toutes ses dispositions à mon égard, ses intentions réelles, m'assurait-il, étaient des plus bienveillantes; son langage était propre à m'en convaincre; et plus d'une fois j'ai été à douter delà justice de l'opinion que nous nous en étions faite jusque-là ; mais il m'a fallu toujours finir par conclure que chez sir Hudson Lowe les actes différaient étrangement des paroles : il parlait d'une manière et agissait de l'autre. Je lis,
par exemple, dans l'ouvrage de M. O'Méara, que précisément dans ces moments où je me croyais comblé par lui, où je me faisais une espèce de scrupule de l'éloignement que je lui avais porté, il faisait transmettre par ce docteur à Napoléon des aveux forgés par lui, déclarant les tenir de ma bouche même ou de ma propre main ; le tout dans l'espoir, sans doute, d'obtenir en retour, de Longwood, quelques paroles ou quelques lumières dont il pût tirer avantage. Il me faisait dire, entre autres choses, que je lui avais avoué qu'il n'avait point de torts à noire égard; mais que nous étions convenus entre nous, à Longwood, de tout dénaturer à l'Empereur, afin de le tenir exaspéré. Quels indignes moyens ! quelles ignobles ressources ! . . . .
Je pourrais dire encore beaucoup pour mieux faire connaître ce gouverneur ; mais tout doit se taire devant le trait suivant, qui dispense de toute autre citation.
Mon fils continuait à être extrêmement malade ; ses palpitations étaient parfois si violentes, qu'il lui arrivait de se jeter subitement à Iws de son lit pour marcher à grands pas dans la chambre, ou venir prendre refuge dans mes bras, où il était a craindre qu'il n'expirât. Le docteur Baxter, chef médical dans l'île et le commensal de sir Hudson Lowe, vint, avec une politesse dont je conserve une douce et sincère reconnaissance, joindre ses soins à ceux du docteur O'Méara. Tous deux représentèrent à sir Hudson Lowe l'état critique de mon fils; ils appuyèrent vivement la demande que je faisais de l'envoyer en Europe. Le docteur O'Méara, après une nouvelle crise, étant revenu seul à la charge, sir Hudson Lowe mît fin à son importunité par ces mots, que M. O'Méara a répétés depuis à mon fils et à moi-même : Eh bien! Monsieur, après tout, que fait la mort d'un enfant à la politique l,... Je m'abstiens de tout commentaire, je livre la phrase nue à tout cœur de père et à celni de toutes les mères!
La (aiiiriiM* \*iv<- claiulctUiu*. - Mon iiitt-rroftiktirr |-ar HikImmi Ijhm-
\J^I, IH ....I Ml« I.Y
Le gouverneur, dans ses nombreuses visites qu'il répétait presque chaque jour, revenait souvent, par un motif ou par un autre, à fouiller de nouveau dans mes divers papiers : je m'y prêtais toujours avec la dernière facilité ; j'avais a oreur de lui prouver en cela ma complaisance et ma modération, ce qui m'obtenait bien quelques paroles flatteuses, mais jamais la moindre condescendance. Un jour, en remuant tous ces paquets, deux liasses demeurèrent par mégarde en dehors de
la malle qui les contenait. Le lendemain je me lis un malin plaisir de les lui remettre. Son étonnement fut grand : on eût cru qu'il me les eut laissées ; il ne les en resserra pas moins soigneusement et pour la stricte régularité, disait-il, bien que je l'assurasse que c'était inutile, lui faisant observer en riant qu'il devait bien croire que, s'il y avait eu quelques-uns de ces papiers à soustraire, il ne les y trouverait plus. Déjà le premier jour j'avais été dans le cas de lui faire voir qu'on avait oublié de sceller mon porte-feuille lorsqu'on s'en était saisi à Longwood : il était convenu d une grande irrégularité à cet égard et s'était dit fort touché que je ne remarquasse le fait que comme simple observation ; je n'avais d'autre but, en effet, que de lui montrer combien il était hors de moi de profiter de toutes les occasions qu'il me fournissait de le quereller. Mais tant de procédés de ma part ne me valurent, je le répèle, que quelques phrases, jamais aucun acte en retour.
11 fut pris registre de toutes les lettres de mes amis de Londres, pour |Mtuvoir confronter dans les bureaux des ministres s'il n'en serait arrivé aucune par des voies détournées. J'avais commencé une seconde lettre au prince Lucien, le gouverneur s'y arrêta très-particulièrement. J'eus beau lui montrer qu'elle était pleine de ratures, surchargée au crayon, à peu près effacée ; lui dire qu'elle n'avait point été écrite, qu'elle n'existait donc réellement pas, que je pouvais la désavouer sans scrupule ; qu'il était impossible d'en faireaucun usage/tyai ou honnête, il n'en fit pas moins retranscrirequelqiies parties, Dieu sait pour quel emploi !
Un billet de la femme du lieutenant-gouverneur l'intrigua beaucoup. Partant pour l'Angleterre, elle nous avait dit que la loi lui défendait de se charger d'aucune lettre, mais que si elle pouvait nous être autrement agréable, ce serait avec un vrai plaisir. Je lui avais envoyé, pour mes amis de Londres, des objets qui avaient servi à l'ICmpereurou venaient de sa personne. Un petit encrier d'argent, je crois, quelques mots de son écriture, peut-être de ses cheveux, je ne sais ; j'appelais cela de précieuses reliques. Madame Skellon avait répondu qu'elle les traiterait avec tout le respect qu'elles méritaient, mais qu'elle devait m'avouer qu'elle n'avait pu résister à en dérober une petite portion.
Sir lludson Lowe ne revenait pas que je ne pusse ou ne voulusse pas affirmer quels étaient ces objets précieux. Je serais fâché qu'ils pussent être la cause de quelques tracasseries pour cette dame; je n'avais gardé son billet que par le respect et le souvenir qu'elle m'inspirait. M. et madame Skelton étaient un couple moral et vertueux à qui nous avions fait bien du mal, malgré nous sans doute, mais qui avaient reçu cha-