Sir Hudson Lowe a fait diminuer l'approvisionnement de
Longwood de deux livres de viande et d'une bouteille de vin, à cause du départ d'un domestique.
Les charretiers, chargés du transport des provisions, assurent que Thomas Reade examine le linge sale de Longwood lorsqu'il arrive à la ville. La comtesse Bertrand avait fa il passer, dans le coffre eontenantee linge, ; des nouvelles qu'elle tenait de miss Chesborough. Le papier avait été mis négligemment sur le linge; le coffre n'était pas fermé. Reade, en i le vovant, s'écria que le règlement était violé, qu'il fallait renvoyer I miss Chesborough. Il inspecta sans réserve le linge de la comtesse, fit de sales et indignes observations.
On m'avait dit que Napoléon avait sauvé la vie à Duroc lors des premières campagnes d'Italie; celui-ci était arrêté et condamné pour cause d'émigration. L'Empereur, auquel je cilai ce fait, parut élonné et j me dit : ■ Il n'y a rien de vrai dans tout cela? » J'ajoutai que je tenais j celte version du marquis de Montchenu. « C'est faux, poursuivit ISapo- j » léon ; j'ai tiré Duroc du train d'artillerie, il n'était encore qu'un en- « fant et je l'ai protégé jusqu'à sa mort. Montchenu aura dit cela parce « que Duroc était d'une ancienne famille, titre qui dispense de mérite ! « aux yeux de cet homme. Il n'estime que ceux qui peuvent produire i
• leurs quartiers de noblesse. Ces gens-là sont cause de la révolution. « Avant 1789, un homme comme Bertrand, qui vaut à lui seul plus «• qu'une armée de ces féodaux, ne serait pas devenu sous-lieutenant,
• tandis que des parchemins gothiques faisaient un enfant général. Que
• Dieu ait pitié de toute nation qui, à l'avenir, sera gouvernée avec de pa-
• reilles idées ! La plupart des généraux de mon règne, dont les belles ac- j « tions sont l'orgueil delà France, sortaienldu peuple. Je ne comprends
« pas qu'on ait reçu la duchesse de Reggio comme première dame d'hon- « neur de la duchesse de Berry, puisque son mari n'est qu'un soldat, « sans aïeux d'une grande naissance. » Je lui demandai ce qu'il pensait du due de Reggio, il me répondit : « C'est un brave homme, ma di poca « lesta. Il s'est laissé mener par sa jeune femme, qui sort d'une famille « noble. Il m'a offert ses services au retour de l'île d'Elbe, et prêté « serment de fidélité. — Croyez-vous qu'il aurait été fidèle? — Il aurait
pu l'être, j'ose même affirmer qu'il l'eût été, si j'eusse réussi. »
Napoléon dicte avec ardeur ses mémoires à MM. Bertrand et Mon- Iholon.
Le gouverneur fait des difficultés au sujet de la remise aux captifs de Longwood de l'argent produit par la vente de l'argenterie brisée. Celle somme est trop considérable, ajonte-t-il, pour être donnée ainsi. ( Elle
DANS L'KXIL. 605
' est de 205 livres sterling ) Il a demandé des détails sur l'emploi qu'on j ! projette en faire. Sur les 29o livres sterling, il ne resterait que fort peu de chose de disponible, parce qu'il est dù 85 livres à Marchand, 45 livresà Cipriani, 76 livres à Genlilini ; cet argent avait été avancé par
! eux pour achat d'aliments, avant lu dernière vente de l'argenterie. Il était dù aussi 70 livres sterling à M. Bulcombe, 10 livres à Le Sage, et 20 livres ù Archaniboud pour achat de volailles.
lludson Lowe a fait diminuer derechef la provision de vin et de viande.
En revenant à Longwood, j'ai rencontré sir lludsi n l.owe à cheval. Je me suis approché de lui, alors il m'a dit avec une sorte de joie . \ « Vous trouverez votre ami Las Cases en bonnes mains. » hn effet, quelques minutes après, je vis le comtequi se rendait ù HutVGale sous la surveillance de l'aide de camp Prichard. Voici ce qui était arrivé . vers les trois heures environ, Hudson Lowe entra ù Longwood, accompagné de sir Reade, du major Gorrequer et de trois dragons. Quelques ; instants après arrivèrent le capitaine Blakency et l'intendant de la po- j lice. Après avoir ordonné à un détachement commandé par un caporal, de les suivre , ces messieurs, à l'exception d'IIudson Lowe et de Gorrequer, se rendirent chez le capitaine Popplcton. Sir Thomas lui dit d'envoyer chercher M. de Las Cases, dans ce moment près de Na- I poléon. De Las Cases sortit pour se rendre chez lui; il fut arrêté par j Reade et l'intendant de la police. Ses effets et hardes furent saisis, j Son fils cacheta, avec un grand soin, ses papiers, puis se rendit à Hul's- j Gote sous la surveillance d'un officier du 66* régiment qui ne devait lui permettre de voir qu'Hndson Lowe et son état-major. Une lettre éerite sur de la soie, et remise par le comte de Las Cases, a son domestique Scott pour la porter en Angleterre, était le motif de cette arrestation, lie père de Scott, instruit de cette commission par son fils, le conduisit chez un M. Baker et chez le gouverneur qui le fit mettre j en prison après l'avoir interrogé.
Le soir, je vis Napoléon. II paraissait ignorer les intentions qu'avait eues SI. de Las Cases.
• Las Cases est un honnête homme, et il m'est trop tendrement at- « taché pour nous uvoir compromis dans quelque entreprise hasar- <- deuse. Je suis convaincu que cette arrestation est un effet de la ca- « pricieuse tyrannie du gouverneur. Las Cases écrivait peut-être à son * banquier à Londres, car il a placé 4 ou 5,000 livres sterling, et était - dans l'intention de les retirer pour venir à mon secours ; seulement
« il ne se souciuit pus que sa lettre passât par les mains du gouverneur, i « Si Las Cases m'eût consulté, je l'aurais détourné de ce dessein, non « que je désapprouve ses efforts pour faire connaître notre situation ; , * mais il fallait agir moins légèrement. Mais comment Las Cases, avec « tout son esprit, a-t-il pu choisir, pour agent secret, un esclave qui « ne sait ni lire ni écrire, et penser à l'envoyer passer six mois en « Angleterre, où il n'a jamais été, et où il n'aurait certainement pas ' « bien rempli sa mission ? Je ne puis encore expliquer tout cela.
« Las Cases a chez lui mes campagnes en Italie, et toute la eorres- « pondance officielle entre l'amiral, le gouverneur et Longwood; et l'on « m'assure qu'il écrit un journal retraçant quelques-uns de nos entretiens, h
L'Empereur m'a demandé au bain des nouvelles de Las Cases. • Las <• Cases est le seul , parmi les Français, qui sache parler angluis, ou le « seul qui l'explique ù ma satisfaction. Je ne puis pas encore lire un - journal anglais. Madame Bertrand comprend parfaitement cette langue ; mais vous savez qu'on ne peut pas toujours importuner une dame. « Las Cases m'était très-nécessaire. Priez l'amiral de s'intéresser à lui, « qui, j'en suis convaincu, n'en a pas dit autant que Montliolon en avait
• dit dans sa lettre. 11 succombera sous le poids de taut d'afflictions, « car il est d'une constitution faible, et cela terminerait un peu plus tôt « l'existence de son malheureux fils '. »
Il a parlé avec intérêt de Joséphine ; ses expressions étaient remarquables par leur sensibilité et leur grâce. J'en rapporterai quelques-unes.
• Les impressions du plaisir et de la douleur produisent de fortes com- « motions dans l'âme de ces créoles si sensibles. Joséphine était sujette « aux attaques de nerfs lorsqu'elle éprouvait un chagrin. C'était une
• femme aimable , spirituelle, affable, et vraiment charmante. Era la
' La tinté de M. de l.at Case» père t'est raffermie j il a même assisté depuis dis an* a loua les travani
Us, s'»l fortilie?. IIilImmi l.owc »int J l'arit quelques années apr<^ la morl de I Rmpcreur, en 1*27 ou 1828. l'eu de jourt après II alla prendre an logement dans an hôtel de Passy. Le ctrar ulcéré par la publication du llhomu, et par la punition que M. Emmanuel de l-as cases lui avait récemment Indicée a Londres eu plein publlc(cn lui appli>pi.mt une paire de soufflets), il parait avoir, vert celle époque, tongt' a w venger par un lâche atimtat. En effet, a peu de distance de la, deux oa trois donie<i(it|u<-« an*laisattcn<lirent vers le soir, dan* un chemin de ronde, M. Eninunnel «le l-s« Case* qui revenait de chri ton père a Patsy où II avait dtné. M. Emmanuel, surpris, ne put éviter le* première coup* de stylet, mais les pins dangereux t'amortirent sur un portefeuille qui re trouvait dans la poche même de son habit a la place du cour. Aux premiers crU de la victime, ces trois misérables disparurent s M. de Las Cases revint chez son père. Le fait était publié le lendemain par tous les journaux de Paris, et ta coïncidence entre la présence d'Hudson Lowe A Patsy et cet attentat était signalée par tous. C'est alors que la police s'empressa de faire quelques recherches. Les découvertes Turent tout de suite très-graves, et on engagea Hudton Lowe s quitter Paris sans délai. Il s'éloigna aussitôt. Quel spectacle eût pu présenter Pari», si 1rs mêmes faits circonstanciés fument parvenus anx magistrats ! On eut vu une cour royale envoyer » l'échafand le vil bourreau de Sainte-Hélène !
« dama la più graziosa di Francia. C'était la déesse de la toilette ; ternies « les modes tiraient d'elle leur origine ; tout ce qu'elle mettait devenait « distingué : et puis elle était si bonne, si bienveillante ! »
Le môme jour, nous vînmes ù parler de la bataille d'Austerlilz. Napoléon m'apprit qu'avant la bataille, la coalition contre lui était signée du roi de Prusse. « Haugwitz vint me l'annoncer et me conseilla de faire « la paix. Je lui répondis : « La bataille que nous allons livrer décidera « de tout. Je crois la gagner, et, dans ce cas, je dicterai une paix conve- « nable. » L'événement répondit à mon attente; je remportai une vic-
, « toire si décisive qu'elle me mit à même d'imposer les conditions que « je voulus. » Je demandai à Napoléon si M. d'Haugwilz était un de ses agents. « Assurément non ; c'était un homme qui pensait judicieusement « que la Prusse ne jouerait jamais le premier rôle (giocare il primo ruolo) « dans les affaires du continent; quece n'était qu'une puissance du second « ordre et quelle devait agir comme telle. Dans le cas où j'aurais été « vaincu , j'espérais que la Prusse ne se joindrait pas franchement aux
i « alliés, parce qu'il aurait été naturellement de son intérêt de conserver « un équilibre en Europe, ce qui n'aurait pu exister si elle se fût réunie « à ceux qui seraient devenus les plus forts par ma défaite. D'ailleurs, « la jalousie et le soupçon se seraient élevés, et les alliés n'auraient point « eu conliance au roi de Prusse, qui les avait déjà trahis. Je donnai le « Hanovre aux Prussiens afin de les brouiller avec vous et d'exciter une • guerre, qui vous eût fermé le continent. Le roi de Prusse fut assez simple pour croire qu'il pourrait conserver cette province et rester en « paix avec vous. Il se mil en campagne comme un insensé, poussé par « la reine, le prince Louis, et une foule d'autres jeunes gens, qui lui fl- « renl croire que la Prusse était assez forte, même sans le secours de la « Kussie. Il apprit bientôt le contraire ù ses dépens. » Je demandai comment il eût agi, si, avant la bataille d'Auslerlitz le roi de Prusse s'était réuni aux alliés. Il m'a dit: «Monsieur le docteur, cela aurait changé « entièrement la face des choses. » Il loua beaucoup les caractères du roi de Saxe, du roi de Bavière et du roi de Wurtemberg.» Alexandre et le roi « de Wurtemberg sont deux princes remplis de talents et d'activité; mais « le second a de la dureté dans le caractère. »
L'enlèvement des papiers a beaucoup affligé Napoléon. Il observait avec justesse que s'il y avait eu plan de complot dans la lettre de Las Cases, le gouverneur s'en serait aperçu en moins de dix minutes ; qu'il avait pu voir très-rapidement que le commentaire des campagnes d'Italie ne contenait aucune trahison, etc.
« Voyez comment Las Cases est traité! lludson viendra dire, dans { « quelques jours, qu'il a été averti qu'il se tramait une conspiration |>our « effectuer mon évasion. Je n'ai aucune certitude que, lorsque j'aurai j « lini d'écrire mon histoire, il ne s'en eni|»areru pas? Je garde, il est « vrai, mes manuscrits dans ma chumbre, j'en disputerui la propriété le j « pistolet à lu main, en faisant sauter la cervelle au premier qui voudrait j « s'en emparer : pauvre ressource! Il faudra que je brûle tout ce que . j'ai fait. C'était ma seule consolation dans celle demeure affreuse ; « peul-clre mes écrits auroienl-ils intéressé le monde. »
lludson Lowe m'a fait prévenir qu'on allait restituer à Napoléon ses différents monuscrits.
Quont au journal de Las Cases, Hudson se réservait d'en causer avec Bertrand.
Le jeune Las Cases est très-indisposé; je suis allé le visiter, en présence de Rcodc. J'ai appris que lludson Lowe était blessé de quelques • paroles de M. de Las Cases père.
Napoléon a fait appeler Saint- Denis, qui a transcrit le Journal de Las Case», et lui a fait diverses questions sur ce qu'il contenait. C'était, dit Saint-Denis, le récit de tous les événements de quelque intérêt depuis l'embarquement ù bord du BeUérophon. « N'y a-l-il rien qui puisse ■ compromettre quelqu'un (et il nomma trois ou quatre personnes )? «—Non, Sire.— Porle-t-il de l'amiral Maleolm ? — Oui, Sire.— Dit-il que - j'ai fait observer qu'il avait lo physionomie d'un véritable Anglais? — « Oui, Sire, et il le traile fort bien. — Il ne dit rien du gouverneur uc- » tuel ? — Il en porle beaucoup, Sire. — Dit-il que c'est un homme épou- « vantable, et que sa figure est la plus affreuse que j'aie vue en ma vie? « — Sire, il a dit tout cela : seulement, il a adouci les expressions. »
Napoléon nous a parlé aujourd'hui de son frère Joseph : « Il avait « un excellent caractère. Ses vertus et ses talents convenaient surtout I •> à la vie privée. Trop bon pour être un grand homme, il n'a aucune « ambition. Nous nous ressemblons beaucoup; mais il est mieux que « moi. Il est plein d'instruction ; mais ce n'est pas celle qui convient à | « un roi : il n'est pas capable de commander une armée. »
29. — J'ai trouvé Napoléon duns son cabinet de toilette. Il était charmé d'avoir recouvré le commentaire de ses campagnes d'Italie. Il ajouta : « Et les autres papiers, me les rendra-t-il? »
J'ai été tout à coup indisposé, -me trouvant près de lui. En ce moment, l'Empereur parlait... Je tombai sur le plancher privé de connaissance... Quand je rouvris les yeux, je vis Napoléon, le regard attaché sur mon
visage, me regardant avec l'expression du plus grand intérêt et de l'inquiétude la plus vive ; eette scène est ineffaçable dans ma mémoire. ïl ouvrait le col de ma chemise, et me faisait respirer des odeurs. Il m'avait ôté ma cravate et couvert la figure d'eau de Cologne. * Je vous « ai vu tomber, j'ai cru d'abord que le pied vous avait glissé; mais « vous voyant rester sans mouvement, j'ai craint une attaque d'apo-
• plexie. Votre visage était d'une pâleur mortelle, vos lèvres blanches « et sans vie; vous ne respiriez plus. »
Marchand arriva. Napoléon fit apporter de l'eau de fleur d'orange, son remède universel.
icr décembre. — Napoléon m'a fait diverses questions sur les effets du mercure.
« Je désire que Las Cases parte ; quelques mois de séjour de plus à « Sainte-Hélène ne seront d'aucune utilité ni pour lui, ni pour moi. « Montholon s'efforce d'adoucir ma position. Hélas! de toute cette co- « lonie d'exilés, c'est moi qui suis le moins à plaindre. Eux sont chaque « jour livrés aux insultes. Ils ne peuvent ni parler ni écrire; et s'ils « veulent sortir, il faut qu'ils se soumettent à d'humiliantes restrie-
• lions. »
3. — Napoléon m'envoya prévenir à une heure. Je le trouvai couché. Il éprouvait un malaise général et souffrait de la tète. La nuit, il avait eu un peu de fièvre. Je lui recommandai quelques remèdes qt je l'engageai fortement à suivre ces prescriptions. Je lui recommandais principalement l'exercice. Je redoutais pour lui sans cela une grave maladie. Sa réponse fut triste : « Tanto meglio, répondit Napoléon, più presto si finira . »
Une chaleur excessive empêcha Napoléon de sortir et de prendre de l'exercice. Il m'a parlé aujourd'hui de Moreau et de plusieurs officiers distingués ; il s'est répété.
« Moreau était un excellent général de division, mais incapable de « bien commander une armée nombreuse. Avec cent mille hommes, <■ Moreau aurait éparpillé son armée sur différents points, couvert les •> routes de soldats, et n'aurait pas fait plus que s'il n'eût disposé que « de trente mille hommes. Le nombre des troupes ne lui profitait point, « non plus que leur position. Très-calme et très-froid dans le combat, 1 » il était plus remarquable dans la chaleur de l'action que dans les dis- « positions préliminaires. Il fumait benucoup. Moreau n'avait pas un « méchant cœur ; c'était un bon vivant, mais il avait peu de caractère. « Sa feirfmc et une autre créole, sa belle-sœur, le menaient. Sa liaison
« avec Pichegm et Georges, dans la conspira lion, et sa mort, en 1813, « en combattant les Français, ont déshonoré à jamais son nom. Comme « général, Moreau était infiniment au-dessous de Desaix, Kléber et « Soult. De tous les généraux que j'ai eus sous moi, Desaix et Kléber « ont été les plus distingués, surtout Desaix. Kléber n'aimait la gloire « qu'autant qu'elle lui valait des richesses et des plaisirs. Desaix, tout » différent, cherchait la gloire pour elle-même, et méprisait toute autre
chose. Il ne rêvait que bataille et réputation. Les richesses et les plai- » sirs n'étaient rien pour lui ; il ne leur accordait pas même une j « pensée. C'était un petit homme d'un air sombre, d'un pouce à peu « près moins grand que moi, toujours vêtu avec négligence, quelquefois « même ses vêtements étaient déchirés ; il méprisait les jouissances et « les commodités de la vie. Plusieurs fois, en Égypte, je lui fis présent « d'un équipage de campagne complet, mais il le perdait bientôt. Enve- « loppé dans un manteau, Desaix se jetait sur un canon, et dormait « aussi tranquillement que sur l'édredon. La mollesse n'avait pour lui « aucun charme. Droit et honnête dans tous ses procédés, les Arabes •< l'avaient appelé le sultan juste. La nature l'avait formé pour être un « grand général. Kléber et Desaix furent des pertes irréparables pour « la France. Si Kléber eût vécu, votre armée eût péri en Égypte. Si « Menou vous eût attaqués lors de votre débarquement, avec ses vingt ; « mille hommes, au lieu de ne prendre que la division Lanusse, vous « éliez perdus sans ressource. Vous n'aviez que dix-sept ou dix-huit « mille hommes, sans cavalerie.
« Lannes, lorsque je le pris pour la première fois, n'était qu'un « ignorantaccio. Son éducation avait été très-négligée. Il fit beaucoup » de progrès; et, pour en juger, il suffit de dire qu'il était devenu un » général de première classe; il possédait une grande expérience de la « guerre. Il s'était trouvé dans cinquante combats isolés, et à cent ba- « tailles plus ou moins importantes. C'était un homme d'une bravoure » extraordinaire, calme au milieu du feu. Il possédait un coup d'oeil « sûr et pénétrant, était prompt à profiter de toutes les occasions qui « se présentaient. Parfois vif et même impétueux contre moi, il m'était » cependant fort attaché. Dansses accès décolère, il ne voulait permettre < à personne de lui faire des observations; et même il n'était pas ton- « jours prudent de lui parler lorsqu'il était dans cet état de violence. .. Alors il avait l'habitude de venir à moi et de me dire qu'on ne pouvait '< se lier à telle on telle personne. Comme général, je l'ai toujours
regardé comme infiniment supérieur à Moreau et môme à Soult.
DANS l/K XII.. KOI»
» Massénn, c'est lu l'homme d'un talent supérieur! 11 faisait le plus souvent de mauvaises dispositions avant une bataille; et ce n était « que lorsque les hommes tombaient de tous côtés qu'il commençait ù « agir avec un jugement élevé ; alors seulement son esprit était ému et , « concevait un grand plan. Au milieu des morts et des mourants, de la « grêle de balles qui moissonnait les hommes autour de lui, Masséna « était toujours maître de lui-même. Il donnait ses ordres, et faisait j « ses dispositions avec un admirable sang-froid et le plus grand juge- • ment. Voilà la vera nobilxta di sangue. On disait avec vérité de Masl « séna, qu'il ne commençait jamais à agir avec discernement que lors- j » que la chance d'une bataille se déclarait contre lui.
« C'était un homme rare ; c'eût été un grand homme, si ses hautes ; « qualités n'eussent été ternies par un goût effréné de rapine.
« Pichegru, poursuivit l'illustre juge, éluit répétiteur à Brienne et « m'enseigna les mathématiques lorsque je n'avais que dix ans. Il les ; « savait à fond. Comme général, Pichegru était un homme d'un talent '• peu ordinaire, bien qu'il n'ait fait précisément rien de notable, ses « succès en Hollande étant, en grande partie, le résultat de lu victoire « de Fleurus. Pichogru, après s'être vendu, sacrifia la vie de près de « vingt mille de ses soldats, en les jetant à dessein entre les mains de « l'ennemi, qu'il avait instruit de ses mouvements. 11 eut une fois une « discussion fort vive avec Kléber, parce qu'au lieu de faire marcher | « son armée sur Maycnee, comme il aurait du le faire, il en avait dirigé « la plus grande partie sur un autre point où Kléber ûl observer qu'il « aurait sufli seulement d'einoyer les ambulances, avec quelques «• hommes, pour faire parade. Cette faule fut regardée comme de l'in- « habileté. C'était une trahison >•
Napoléon attribue ù Hudson Lowe toutes lessouffraiices qu'il éprouve ù Sainte-Hélène. Il disait : « Je comprends qu'on tue uu homme et « qu'on l'ensevelisse : c'est ûni ; mais cette torture, cette façon de faire i « périr un captif en détail, est plus cruelle; la mort violente ne l'est « pas tant. J'ai fréquemment entendu parler du système lyrannique « et oppresseur qui est suivi d;.ns vos colonies, mais je u'ai jamais « pensé qu'on pouvait violer la loi et la justice à ce point. Je ne pense « pas qu'il y ait sur la terre une nation plus esclave que vos Anglais. J'ai . déjà dit cela au colonel Wilks \
' Le imiiUcr gouverneur de lik-.
NAI'OLKON
« Docteur, vous êtes un enfant ; vous avez trop lionne opinion de l'es- , <■ |jeee humaine. L'idée que je me suis formée d'Iludson Lowe est ' "juste : vous ne connaissez pus cet être. Il a de lu méchanceté natu- ' « relie; elle est encore accrue par la crainte de la responsabilité qui >• pèse sur lui. Je parierais ma vie, que si j'envoyais prier sir Georges
- Bingliam, ou l'amiral, de sortir à cheval avec moi, avant que je me ; « fusse promené trois fois, soit avec l'un, soit avec l'autre, ce gouver- j •< neur les obligerait de m'adresscr un refus. Cet homme si vil vous
« dit que Las Cases est bien traité, qu'il ne manque de rien, et cela « parce qu'il ne le laisse pas mourir de fuim ! »
Le lendemaiii, à ma visite du matin, j'ai trouvé Nu poléon au bain. U conversation a eu pour objet l'empereur Alexandre. « Il a plus de talent que ses deux autres alliés '. C'est un homme adroit, très-ambilieux, affamé de popularité. Le coté faible de son esprit, c'est de se « croire les talents du général. 11 aime à être complimenté comme tel, » bien que totites les opérations qu'il a dirigées aient été fausses et fu- j « nestes. A Tilsitt, Alexandre et le roi de Prusse s'occupaient beaucoup « delà confection des costumes de hussards et de dragons, et discutaient
- sérieusement la question de savoir si la croix des ordres devait «• être suspendue à tel ou tel bouton. Tous trois, nous montions tous «les jours achevai; l'empereur Alexandre et moi nous prenions le « galop, nous courions en avant, et laissions le roi de Prusse derrière
- nous. »
Napol«°n m a «»e«nté plusieurs événements de sa jeunesse ; il m'a dit qu'à l'âge de quinze ou seize ans il sortit de l'école de Brienne pour»' rendre à Paris. Là, après avoir routenu avec éclat un examen général sur ses études, il fut placé immédiatement dans l'artillerie. « En 1791,
• à peu près un tiers des officiers de l'artillerie émigrèrent; je devins, « au siège de Toulon, chef de bataillon ; je fus proposé par les officiers i de l'artillerie eux-mêmes, qui déclarèrent que j'étais parmi eux le
• sujet le plus savant et le plus appliqué. Durant le siège, j'étais chef de « l'artillerie. Après lu capitulation, je fus nommé commandant de l'ur-
• Ullerie de l'armée d'Italie ; mes plans tirent soumettre un grand nom-
- bre de forteresses : ils furent exécutés en Suisse et au delà des Alpes.
- A Paris, on me fit général, on m'offrit le commandement de l'armée « delà Vendée; je le refusai, disant qu'il ne devait convenir qu'à un
• I. PinjK-rrur hrjn.ol» H lr roi ilr Pruw
MANS 1,'KXII. !
« général de gendarmerie. Le 15 vendémiaire, je commandais l'armée j i « de la Convention dans Paris, eonlre les sections ; je les défis après une j « action de quelques minutes. J'ohtins le commandement de l'armée « d'Italie ; c'est là que je lis ma réputation. Rien n'a été plus simple que « mon élévation ; elle ne Tut le résultat ni de l'intrigue, ni du crime ;
• je la dus ù ce que je m'étais battu successivement, avec succès, contre « les ennemis de la France. Ce qu'il y a de plus extraordinaire (et, je ■ crois, sans exemple dans l'histoire), c'est que, de simple particulier, -je m'élevai à la hauteur difficile de la puissance suprême, sans avoir,
• pour y parvenir, commis de crime. »
J'ai demandé ù l'Empereur s'il était vrai qu'il dut au crédit de Barras le grade dont il jouissait à Toulon, et s'il avait offert autrefois ses services aux Anglais. « Ce sont des mensonges. Quanta Barras, je n'ai « eu de relation avec lui qu'après l'affaire île Toulon ; je ne fus protégé « que par Gasparin, député d'Orange, et homme de talent; il me sou- « Uni contre une race d'ignorantacci envoyés par la Convention. Je n'ai « jamais offert mes services ù l'Angleterre, je n'en ai pas plus eu la « pensée que celle d'aller me faire Turc. Je passai en Corse avec Paoli, en «l'an. .. Paoli m'aimait beaucoup, et je lui étais très-attaché; mais « Pooli épousa la cause de la faction anglaise, et moi, celle des Fran- •• çais, et, en conséquence, presque toute ma famille fut chassée de la ' « Corse. Paoli me frappait souvent avec amitié sur la lète, en disant : » Vous êtes un homme de Plularque. »
L'Empereur a parlé ensuite de l'entreprise de Copenhague. « Cette !
• expédition témoigne une grande énergie chez vos ministres; mais "celte violation du droit des notions (et c'en était une odieuse ! » « blessa profondément vos intérêts, vous fit des ennemis implacables - chez la loyale notion danoise, et vous ferma le Nord pour trois « ans lorsque j'appris l'incendie de la flotte, je dus en être politiquc- « ment fort aise, paire que cet attentat séparait, pour longtemps, l'An- » gleterre des puissances du Nord. Les Danois ne pouvaient me fournir <• que soixante bâtiments de guerre, mais cela était peu important ; j'a- « vais des vaisseaux en abondance, je n'avais besoin que de matelots » que vous ne prîtes pas, et que j'obtins ensuite par cette entreprise.
• Durant la guerre avec l'Angleterre, je recevais fort régulièrement « des nouvelles de votre gouvernement par les contrebandiers. Ce sont << des gens intrépides, qui font avec adresse des choses presque impos-
• sibles. l'ne portion de Dunkcrquc leur était assignée, comme lien de « retraite. Mais comme ils franchirent ces limites, et se livrèrent à
• différentes orgies, je les envoyai à Gravelines, où on leur donna un
■ eamp tout à r«ilspécial ; il leur fut dérendu de le franchir. « La police avait à sa solde, indépendamment des contrebandiers,
- des émigrés, des royalistes qui lui donnaient fidèlement des rensei- » gueraenlssur les projets du parti vendéen, de Georges et des princes; » et, lorsqu'ils voulurent m'assassiner, je pus faire épier quelques-unes « de leurs démarches. Plusieurs espions anglais, dans nos intérêts à <• peu près, appartenaient à la haute société : il y avait là de grandes « dames.
« Les contrebandiers traversaient le canal dans des bateaux Ires- « étroits, grands comme celte baignoire. Il était prodigieux de les voir « passer en bravant vos vaisseaux de ~\.
Je fis observer îi IKiuporeur que ces «i*ns étaient aussi espions pour les Anglais; qu'ils instruisaient ces derniers de ce qui se faisait en France. « Je le |iense bien, dit IN'apoléon ; ils vous portaient les jour-
• naux, mais je crois que, comme espions, ils ne pouvaient pas vous «apprendre gratid'chose. Votre presse libre m'apprenait beaucoup « plus. Et puis annuellement ils transportaient de France en Angleterre » pour plus de quarante à cinquante millions de soieries et d'eau-de- » vie : ils facilitaient l'évasion des prisonniers, et ils les ramenaient
■ en France. Les parents des Français détenus en Angleterre allaient «à Dunkerque |iour faire marché avec les contrebandiers. Quelques
- renseignements leur suffisaient pour découvrir un homme : le nom, « l'âge, un signe particulier qui put inspirer confiance au prisonnier.
- Ils effectuaient sa délivrance en peu de jours. Ces hommes, qui » avaient à faire un si terrible métier, tenaient leurs engagements avec •• loyauté. Différentes fois ils nous offrirent d'enlever, pour une somme » d'argent, quelques membres de la famille des Bourbons et de les trnns-
« porter en France. J'ai toujours refusé avec force ces offres ; ils m'of- , <• f rirent aussi de m'amener Dumouriez et Surrazin, qui étaient mes « ennemis. Je ne voulus rien leur accorder sous ce rapport : puissant, j'ai méprisé la vengeance. »
«Pensez-vous, lui dis-je, quel 'expédition de Walcheren, mieux menée, eût pu réussir. » Je transcris sa réponse.
« Si vous eussiez débarqué quelques milliers d'hommes à Willamstadl
• et que vous les eussiez dirigés droit sur Anvers, la surprise générale,
- le manque de points de défense , l'incertitude des habitants sur votre « nombre vous auraient facilité un heureux coupdc main; cela fut impos-
• sible quand la flotte française fut réunie. Les équipages des vaisseaux,
«la {torde nationale, les ouvriers donnaient près de quinze mille « hommes.
<• La ville d'Anvers, quoique vieille, est bien fortifiée. Lord Chatam y « montra une inhabileté sans exemple. L'expédition fut manquée dès « qu'on eut |>erdu les premiers jours. Vous aviez trop et trop peu d'hom- « mes ; trop pour un coup de main, et trop peu pour un siège régulier. « La population était tout entière contre vous; elle avait bien vu que « vous vous proposiez de saisir violemment la ville, de tout brûler, de « tout détruire, puis de remonter sur vos vaisseaux et de fuir. Cette ex-
• pédition vous fit un mal considérable : vos ministres ne connaissaient :
• aucunement la situation du pays. Comment expliquer que, volontoirc- « ment, on ait Voulu rester dans un lieu pestilentiel, jusqu'à ce qu'on y
- ait |>erdu quelques milliers de braves soldats? Celte résolution fui le « comble de l'absurdité. Je fus charmé de ces fautes, elles servirent mes
- plans ; les progrès des maladies vous obligèrent, sans que j'eusse be- « soin de faire le moindre effort, d'évacuer le pays. Je n'avais envoyé <• là que des déserteurs et des mauvais sujets, j'avais donné ordre qu'on « les fit coucher sur deux frégates que j'avais fait mener sur ce point; « on leur donna de l'eau fraiehe et sans interruption : ce lieu néanmoins « resta infect. L'Officier général qui défendit Flessingue ne lint pas aussi » longtemps qu'il le devait. »
Lady Lovve est venue à Longwood, et, pour la première fois, elle a visité les comtesses Bertrand et Monlholou. Napoléon me dit qu'il pensait que la visite de lady Lovve élait une ruse de son mari yrr gettar la pphere neyli oerki, pour faire croire que, malgré l'arrestation de Las Cases, le gouverneur était bien reçu à Longwood ; qu'il n'avait fait que son devoir. Je lui représentai qu'il était à ma connaissance que lady Lovve avait toujours en le désir de voir les comtesses Bertrand et Moni tbolon ; qu'elle avait saisi l'occasion qui s'était présentée depuis ses couches. Napoléon m'a répondu : « Je«uis loin de penser que cette dame » prenne part aux infamies de son mari ; mais le moment choisi pour « sa visite n'est pas convenable. Comment! il l'envoie ù Longwood, en « visite de politesse, quand notre compagnon Las Cases est traité avec
- barbarie! Hier, après la visite de lady Lowe, madame Bertrand et sa « famille allèrent se promener; à leur retour, les sentinelles les arrè- « lèrenl: on ne les laissa pas entrer, parce qu'il était six heures. Si le « gouverneur voulait la paix, notre reconnaissance, il nous laisserait au <• moins jouir de la seule heure du jour où la promenade est agréable.
- S'il vous demande ce que je pense de la visite de son épouse, vous lui
• direz, sans rien changer « mes ex pressions, (ont ce que je viens de
• vous dire. ■
J'ai écrit u sir Hudson Lowc.
L'ElDpereiir m'a entretenu de ce qu'il a fait pour les «Voles d'nnalomie et de chirurgie de Paris, et pour les étudiants de en écoles, qui, depuis ses règlements et ses institutions, peuvent apprendre a Paris leur art, a peu de frais, et avec des maîtres placés au premier rang dans la science et la pratique.
I.;i conversation qui suivit celle-là eut pour objet quelques personnages marquants de la révolution française. « Robespierre, bien que ce ■ fût un révolutionnaire inflexible, n'était pas aussi cruel que Collol- « d'IIerbois, Billaud-de-Varennes , Hébert, Fouquier-Tinville et tant
• d'autres bommes secondaires. Sur la lin, Robespierre avait voulu se montrer plus modéré, et quelques semaines avant sa mort, il avait dit
•• qu'il était las des exécutions, et qu'il désirait suivre un autre système.
• Lorsque l'exécrable Hébert eut accusé la reine d'outrager la nature, « Robespierre offrit de le dénoncer comme ayant fait une accusation
• sans fondement. »
L'Empereur m'a dit , dans le même entretien , que, des le commen-
DANS L'KX IL. «15
cernent de In révolution, Louis XVI avait eu devant les yeux l'exemple de Charles I". (Charles, après avoir lutté corps » corps avec le parle- •• ment, avait tini par succomber et perdre la tète. Su lin tragique em- « |>èclia Louis , en plusieurs occasions , de s'op|K>ser aux efforts des ré- » volulionnoires. Lorsqu'on osa le mettre en jugement, il devait dire « simplement que, d'après la constitution, il ne pouvait rien faire de •• mal, cl (| ne so |>ersonne était sacrée ; lu reine aurait dù faire de même. » Cette protestation ne leur aurait pas sauvé lu vie, mois ils seraient morls l'un et l'autre avec encore plus de dignité. Robespierre était
- d'avis qu'on fit secrètement mourir le roi. « A quoi servent ces vaines formalités, disait-il, lorsque vous allez le condamner à mort, innocent
••ou coupable?» lai reine Antoinette marcha à . lécha faud avec une
• espèce de joie céleste : ce devait être pour elle un grand soulagement
• de quitter une vie qu'on empoisonnait d'amertume avec une aussi exé-
• crable barbarie. Si j'eusse eu quatre ou cinq ans de plus, j'aurais été
• guillotiné avec tant d'autres. »
Napoléon prenait son bain. Lu conversation a eu pour objet la position actuelle critique de l'Angleterre : « L'incurie, a-t-îl dit, de Castle- » reagh a fait cette |>osition périlleuse pour le pays. Il ne gouverne , « pas l'Angleterre, il ne fait que suivre les intrigues du continent; il ne » songe point aux intérêts vitaux de la patrie. Que de choses pouvaient *
• être faites pour vous, dans ces derniers temps, qui ne l'ont pus été •> par suite de celle incapacité! Vos ministres devaient dire aux gou- « vcrnemenls espagnol et portugais, après lo ûn de la guerre : « Nous « seuls avons sauvé votre pays, et l avons empêché de devenir une pro- « vince de France ; nous avons, dans plusieurs campagnes, versé notre
sang en servant votre cause ; nous avons dépensé plusieurs millions, j « et, par conséquent, notre pays est surchargé de dettes contractées
• pour vous, et que nous devons payer. Vous avez les moyens de vous « acquitter; notre situation exige que nous liquidions nos dettes; nous ■ vous demandons, en conséquence, que la nation anglaise soit seule «autorisée à faire, (tendant vingt ans, le commerce de l'Amérique du
- Sud, et que nos vaisseaux jouissent des privilèges des vaisseaux es-
• pagnols dans vos |>orts. Nous nous rembourserons de cette manière, «sans ruiner vos finances. - Y aurait -il eu contre cette déclaration « l'ombre d'une objection de In poi l des gouvernements rétablis? ce- « tait la justice que vous demandiez, vous les maîtres, les sauveurs, et
- aucune des puissances coalisées n'eût osé vous rien disputer. C'est « vous seuls qui avez empêché l'ICspagnc et le Portugal de périr. Qui
(îl(i NAPOLEON
- donc a secouru le Portugal, en hommes et en argent? Vous; vous lui « avez conservé l'existence comme nation. Ces arrangements eussent «enrichi votre commerce, \os manufactures; vos matelots eussent «continué de servir sur vos vaisseaux; ils n'eussent pus péri de taim | « après la victoire de l'Angleterre.
« Un grand nombre de ces marins furent forcés de prendre la solde
- des nations étrangères. Et votre )H>pu lace, que ne souffre-l-elle pas « malgré les souscriptions nationales?
« La France possédera bientôt le commerce du Brésil ; vos colonies » vous fournissent plus de colon et de sucre que vous n'en avez besoin ; « vous ne prendrez donc plus les productions américaines en échange « des objets de votre fabrication. Les Français le feront, car la Marli- « nique ne peut fournir à leur consommation : ils échangeront leurs , « marchandises fabriquées, leurs soieries, leurs meubles, leurs vins, etc., « contre des denrées coloniales, et incessamment ils auront tout le j « négoce du Brésil : ils auront également la préférence dans le com- ; » merce avec les colonies espagnoles, à cause de la religion et parce ! " que les Espagnols, comme les autres nations, sont jaloux d'un |M>uple
- dont la puissance maritime est trop étendue : ils aideront, par consé- « quent, ù l'affaiblir; et la manière la plus sûre d'y parvenir est de « diminuer le commerce de l'Angleterre.
line autre preuve de l'ineptie de vos ministres , c'est d'avoir exclu « les nations de l'Europe du commerce des Indes, spécialement les « Hollandais, qui deviendront les plus grands ennemis de l'Angleterre. « Lorsque lu France se sera relevée, vous verrez la llollunde se joindre « ù elle pour vous dominer. Mon hypothèse porte sur ce qui doit se faire « dans une vingtaine d'années. Si vous eussiez fait les demandes que • je viens d'indiquer, elles vous auraient été accordées; tant que vous « conserverez la suprématie sur les mers, que vous insisterez sur ce m prétendu droit de recherches et sur les autres articles de votre code « de marine, les puissances continentales seront jalouses. Alors vous « auriez pu conserver votre empire maritime, qui doit infailliblement « déchoir si votre commerce relatif n'est pas plus étendu que celui des « autres peuples. Mais vos ministres ont eu de fausses idées des choses. « Ils se sont imaginé qu'ils pouvaient inonder le continent de marchandises anglaises, et en trouver le prompt débit. >on, non; le 1
monde est maintenant trop éclairé. Les Busses eux-mêmes diront: « Pourquoi, tandis que nos manufacturiers sont nombreux et instruits,
- enrichir cette nation pour la mettre en état d'entretenir le monopole
DANS l/EXI!..
en
« et d'exercer la tyrannie sur les mers? Vous verrez que, dans quel- « ques années, il se vendra fort peu de marchandises anglaises sur le « continent'. J'ai donné une vie nouvelle aux manufactures. Les Fran- « çais vous surpassent dans la fabrication des draps et de beaucoup
• d'articles. Ils font mieux que les Hollandais dans les toiles et la mous-
• sel i ne. J'ai contribué à former un grand nombre de fabricants ; j'ai «affermi et développé l'institution de Y École polytechnique: les ehi- « mistes habiles sortent en grand nombre de cette école ; ils répandent « aussitôt les connaissances de celte science dans les manufactures de « l'empire, et appliquent la chimie aux arts. Tout marche en France, » sur des principes certains et bien établis, l'ancienne méthode était « vague et incertaine : à présent, le fabricant peut raisonner à fond ses « opérations. Les temps sont changés ; vous ne devez plus compter sur « le continent pour placer vos marchandises. L'Amérique, l'Espagne et
• le continent portugais sont vos seuls débouchés. Souvenez-vous de ce « que je vous dis : dans une année ou deux, votre peuple se plaindra « et dira : « Mous avons tout gagné, mais nous mourons de faim; nous
• sommes dans une situation plus précaire qu'avant la paix. » Peut-être « vos ministres se décideront-ils plus tard à ce qu'ils auraient dû faire « auparavant. Vous n'êtes point en étal, continua-t-il avec feu, de faire « face, même à la Prusse, dans les champs de bataille; et vous n'avez « dû vos avantages sur le continent qu'à cette souveraineté maritime, « que vous pourrez bien perdre si vos ministres s'entêtent à soutenir » le misérable système militaire actuel. L'Angleterre a fait son va-tout. i Elle a gagné beaucoup, fuit de belles et difticiles choses; cependant « le résultat est zéro, un bénéfice sans fruit. Le peuple meurt de faim, t et est dans un étal pire que pendant la guerre; tandis que la France, « qui a lout perdu, se relève et est florissante. La France s'est engrais- « sée, malgré les saignées nombreuses qu'on lui a faites, tandis que « l'Angleterre se trouve comme un homme à qui des liqueurs stimu- « lanlesont donné une force trompeuse et momentanée, mais qui, une i fois désenivré, retombe dans son état de débilité. »
10. — L'eau est très-rare à Longwood. Sir Hudson Lowe a ordonné que l'on conduisit à Hut's-Gale des chevaux de l'établissement. L'eau [ qui sort des canaux de la maison est verte et bourbeuse, et a une odeur de corruption ; une pièce de vin est ici plus facile à trouver qu'une
< Je copiai Mir-le-champ ce beau dUcourt, et If communltiml a des agents Mi|»érieui> «lu goiivenir- [ ment anglais.
il 7«
bouteille de bonne eau. Les détachements du 5.V transportent chaque jour dans leur eamp des tonneaux d'eau. Cette singularité rappelle l'Êgyptoà l'Empereur : l'eau y était hors de prix.
J'ai trouvé Napoléon assez triste. Le gouverneur ne lui a rendu qu'une 1 partie de ses Commentaires des campagnes d'Italie; il m'a chargé de ! .lui dire que s'il les faisait transcrire, quoiqu'il n'eût à ce sujet aucun droit, il attendait de lui le renvoi des originaux lorsque cette transcription serait faite.
Je suis allé à Plantation-House pour faire part au gouverneur des inquiétudes de Napoléon.
12. — J'annonçai à l'Empereur que sir Thomas Slrange, ancien grand juue dans les Indes orientales, désirait lui être présenté. J'ajoutai que sir Slrange admirait beaucoup son génie, sa vie passée. Napoléon me dit : « Je ne veux recevoir que par l'entremise de Bertrand. »
Nous causâmes hier de Moreau. Entre autres questions, je lui fis celle-ci : « Quelle part peut-on attribuera Moreau dans la conspiration? ■ Napoléon répondit : « Moreau a avoué à tous ses avocats qu'il avait vu ■ Georges et Pichegru, qu'il s'était entretenu avec eux, et qu'il se pro- « posait de le dire lors de son jugement. Son conseil le dissuada de le « faire, et lui dit que, s'il convenait avoir communiqué avec Georges, « rien ne pourrait l'empêcher d'être condamné à mort. Moreau, dans m une entrevue avec deux autres conspirateurs, persista à soutenir que
* la première démarche qu'il fallait faire était de me tuer; qu'il aurait » plein pouvoir sur l'armée quand je ne serais plus, mais qu'il ne pour- « rait rien faire tant que j'existerais. Lorsqu'on vint l'arrêter, son acte
d'acusation lui fut remis : il y était accusé d'avoir conspiré contre la vie du premier consul et la sûreté de la république, de complicité
« avec Pichegru et Georges. La précision des griefs le terrifia, l'acte lui
« tomba des mains, et il perdit même connaissance.
• Quand je livrai la bataille de Dresde, je fis attaquer la masse des
• coalisés. Le centre resta immobile. Pendant l'exécution de mes ma- « nœuvres, je remarquai un gros de cavaliers ennemis à cinq ceols » verges environ : je supposai qu'ils observaient mes mouvements ; j'ap- •< pelai un capitaine d'artillerie qui commandait un parc de dix-huit ou « vingt pièces : Jetez une douzaine de boulets à la fois dans ce groupe-là, « lui dis-je, peut-être y a-t-il quelques généraux. L'ordre fut exécuté - sur-le-champ; un de ces boulets frappa Moreau, lui emporta les deux «jambes et traversa son cheval. Plusieurs officiers de sa suite furent
tués. Quelques minutes auparavant Alexandre avait causé avec lui.
• Moreau fut amputé sur le champ de bataille. Un de ses pieds, qu<> le « chirurgien avait laissé sur la place avec la hotte qui l'enveloppait. Tut « apporté par un paysan au roi de Saxe, comme lu preuve qu'un person-
« nage d'une haute distinction avait été frappé par un boulet. Le roi. MipfMMIDt que l'on pouvait trouver, à «et égard, un renseigne-
• ment dans l'examen de celte botte, me l'envoya je la lis examiner ;i mes quartiers généraux ; on put s'assurer que cette botte n'était ni de manufacture anglaise, ni Française. Le lendemain, nous
» apprîmes que celte jambe était celle de Moreau. (le qu'il y a d'as- » sez extraordinaire , continua l'Empereur, c'est que, dans une ac- - lion qui eut lieu quelque temps après, ayant ordonne au même
• officier d'artillerie de tirer, avec les mêmes eanons, dans «les cir- " constances à peu près semblables, sur un groupa d'officiers, le gé-
néral Saint-Priest (un émigré, général distingué, qui était chargé « d'un commandement dans l'armée russe) fut tué avec plusieurs of- » ficiers. Kien n'est plus destructeur qu'une décharge d'artillerie sur ■ une foule d'individus. On peut éviter un ou deux boulets; mais il « est presque impossible d'échapper à dix-huit ou vingt. Après In ba-
x taille d'kssling, lorsque j'eus réuni mon armée à l'île «le Lobau, il y » eut des deux côtés, lacitement, entre les soldats, et sans que les géné- « ranx y eussent aucune part, une suspension d'armes : le fen n'eût pro- « duit d'autre avantage que celui de faire tuer quelques factionnaires. « Je courus à cheval |>endaiit plusieurs jours et de tous les côtés. On « n'attaqua ni d'un côté, ni de l'autre. Klant un jour accompagné d'Ou- « dinot , je m'arrêtai un moment au bord de l'ile, à peu près à quatre- « vingts toises de distance de la rive opposée, sur laquelle étaient postés « les ennemis. Ils m'aperçurent, et, m'ayant reconnu à mon petit rha- « peau et à mon habit gris, ils pointèrent sur nous une pièce de trois. « Le boulet passa entre Oudinol et moi , et nous rasa de près tous deux.
• Nous donnâmes de l'éperon, et disparûmes promptement. Dans cette «circonstance, l'attaque était, à peu de chose près, un assassinat. S'ils
- eussent tiré une douzaine de coups de canon à la fois, ils nous auraient ■ tués. •
W. — Napoléon a passé nue très-mauvaise nuit : il est trés-souffrant. il était encore couché ce matin à onze heures. « Docteur, m'a-t-il dit en « m'apercevant, j'ai eu cette nuit une attaque de nerfs continuelle, qui
- m'a privé de tout repos ; j'ai eu un grand mal de tète et des agitations « extrêmes ; j'ai perdu connaissance plusieurs fois : je pensais, j'espérais
<• même qu'il me surviendrait uue crise plus opiniâtre qui me tuerait « avant le jour. Mon mal me paraissait ressembler à une attaque d'apo- « plexie ; ma tète était pesante, j'avais des tournoiements, comme si elle « avait contenu une trop grande quantité de sang. J'essayai inutilement « de me tenir debout. C'était une chaleur insupportable que je sentais: « je me fis mouiller le crâne avec de l'eau froide; l'eau finit par me pa- « raitre chaude, et avoir l'odeur du soufre, quoiqu'elle fût froide. »
Dans ce moment, sa transpiration était facile, la tète le faisait moins souffrir. Il m'entretint de la mort, il désirait que son corps fut brillé. « On calmera ainsi leurs craintes, je ne reviendrai point. »
18.— Napoléon a ressenti dans la nuit une allaque comme celle du!5 moins violente pourtant. « Ali (nom qu'il donnait à Saint-Denis), ef- « frayé, me jeta de l'eau de Cologne au visage, pensant que c'était de l'eau » pure. L àcreté de cette liqueur me causa de vives douleurs en m'en- « trant dans les yeux, je revins à la vie. »
21. — M. Gorrequer nous a écrit que le gouverneur permettait à Archamband d'aller voir le lendemain son frère. Celui-ci, Santini et Rousseau étaient revenus du cap sur la frégate l'Oronies '.
22/ — Archambaud a revu son frère, en présence d'un agent anglais, mais il n'a pu ni voir ni parler à ses deux autres camarades.
23. — Hudson Lowe est venu à Longwood ; je lui ai fait part de l'indisposition de Napoléon. Il m'a répondu . « Il est inquiétant de penser « qu'une de ces nuits, une pareille attaque puisse le tuer. » Cette fin est inévitable, lui réptiquai-je , si Napoléon ne change pas de régime, il lui faut l'exercice de la vie active.
Alors le gouverneur m'a demandé comment on pourrait lui faire prendre de l'exercice. Il faudrait diminuer la gène qu'imposent les restrictions. Le gouverneur parle toujours du danger qu'il y aurait* laisser plus de liberté à un tel personnage.
Je suis entré chez Napoléon, il m'a dit : « Le gouverneur fait des - propositions à Bertrand, mais elles sont obscures et louches; je ne « puis y saisir sa véritable pensée. Il dit que Las Cases n'est point em- « prisonné ; mais alors il peut voir des Français, des Anglais, sans lapré- « sence de ses geôlière? — Non. — Mais qu'entend-il par être en prison?
« Mon Dieu ! que j'ai été fou de me lancer dans les mains des An- « »lnis ! J'avais de fausses idées sur leur caractère national; ils m'appa- .. laissaient avec une grandeur véritable. Un peud'orgueil me conseillait
• Hiidaon Lowe * y était refnté d'abord.
fl'22
« de ne point me rendre à ce» rois que j'avais vaincus lanl de fois : j'ai n été bien puni de cette fausse honte et de mon estime pour vous. »
M. Baxter et moi nous sommes allés voir H. de Las Cases et son fils. Nous avons rédigé ensuite un rapport sur la santé du jeune homme; nous l'avons adressé au gouverneur. Son affection est une dispepsit. Le climat de l'Europe peut seul le rétablir.
26. — Le gouverneur veut bien faire reculer la limite des promenades de Napoléon : il aura, comme du temps de l'amiral, la liberté de parler à ceux qu'il rencontrera sur son chemin.
Je suis allé voir Napoléon pour causer de ces changements. « Kn « effet, mon seul désir, m'a-t-il dit, est que tout soit remis sur le même -« pied que pendant le gouvernement de l'amiral. Le gouverneur aurait « raison de refuser la permission de venir chez nous aux personnes qui « éveilleraient ses soupçons, mais qu'il y laisse venir les habitants ho- « norables de l'île, les voyageurs connus. « Il ajouta : «Si je rencontrais •• un homme dont la conversation me fit plaisir, tel que l'amiral, je dé- « sirerais pouvoir l'entretenir une seconde fois, l'inviter à dîner, « comme j'en avais la coutume avant l'arrivée du gouverneur. Qu'on « m'en laisse la liberté. Je demande aussi que la position de meffcom- « pagnons soit définie; par là ils échapperont aux insultes des agents du - gouverneur et à sa volonté : voilà les bases d'un accommodement. « Mais le gouverneur n'a ni justice ni élévation; il traite un homme « comme le cheval auquel on donne une botte de foin et un toit pour « l'abriter. Sa politique est celle des petits princes de l'Italie : écrire et • promettre beaucoup, offrir l'apparence de In liberté, et en reruser ■ le moindre avantage. »
27. — Le gouverneur, auquel j'ai présenté les bases d'une réconciliation avec l'Kmpereur, accepterait s'il consentait à ne recevoir les adieux de I^as Cases qu'en présence d'un officier anglais.
28. — Napoléon est malade ; toute la nuit, il a éprouvé un mal de tête très-violent. Je l'ai vu à trois heures du soir, il était encore couché, et n'avait reçu personne. Je ne lui ai rapporté qu'une partie de ce que le gouverneur m'avait dit au sujet d'un arrangement, que lui, Napoléon, confierait volontiers à l'arbitragede l'amiral ; mais j'ai craint de l'irriter en lui disant la condition qu'il y met : l'accompagnement de M. Us Cases par un officier anglais. J'étais encore dans sa chambre lorsque .Marchand vint lui apprendre que l'eau manquai!, et qu'on ne pouvait lui donner le bain qu'il avait demandé. L'Kni|>ercur ne témoigna pas de mécontentement ; il me dit qu'il ne pourrait pas recevoir
ÏUNS I, EXIL. «23
ce jour-là sir Pultney, si cet oflicier se présentait; il recommandait, dans ce cas, de le conduire chez le général Bertrand.
Sir Pultney et lady Mal col m se sont présentés à I>ongwood, et ont rendu visite aux familles Bertrand et Monlbolon. Sir Pultney ne fait encore rien de la proposition du gouverneur de s'en rapporter à lui pour un arrangement : c'est avec tout son zèle qu'il s'efforcera de remplir cette mission.
J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher avec le maréchal Bertrand. \jc piquet de lettres que j'avais reçu du gouverneur était devant lui. Il venait de connaître la réponse d'Hudson Lowe, relative à la demande d'une visite d'adieu de Las Cases; il a fait la réflexion que les criminels, condamnés à mort, avaient la liberté de dire adieu à leurs amis, sans que personne y fut présent. Napoléon dicta aussitôt au général Bertrand une protestation contre ces rigueurs avilissantes.
Voici ce qu'il m'a dit ensuite : « Ce gouverneur est un homme indigne « de remplir le poste qu'on lui a confié ; il a de la ruse, mais ni talent « ni fermeté. Il est soupçonneux, astucieux, menteur, double et plein d'in- ! « sinuation : c'est un Italien d'il y a deux ou trois siècles. Il ne peut « pas même dire simplement le bonjour; on devrait l'envoyer à Goa. « Je ne pense pas qu'il refuse définitivement à Las Cases de venir nous « dire adieu.
« Que peut-il craindre? que je lui dise d'écrire à ma femme: il le « fera bien sans moi. Que je lui fasse part de nouveaux projets : il eon- « naît toutes mes pensées. I>e gouverneur pense-t-il que l'Europe soit « une mine, et que Us Cases soit l'étincelle qui doit y mettre le feu?»
29. — Poppleton a reçu une lettre du gouverneur, qui, à côté de la suscription, offrait ces deux mots : « très - pressée ; » une autre lettre adressée au comte Bertrand disait que, par suite de la conduite de Las Cases a Longwood, il ne pouvait pas le laisser prendre congé, sans témoin, du général Bonaparte. Quelques moments après, les généraux Bertrand et Gourgaud, le capitaine Poppleton partirent pour la ville, pour dire adieu à MM. de Las Cases.
Les intentions du gouverneur furent assez mal remplies ; car, une fois réunis, le capitaine Poppleton les laissa s'entretenir seuls. Le colonel Winyard et le major Gorrequer, chargés de les surveiller, de les écouter, se tinrent à l'écart. Il était près de trois heures quand Las Cases et son (Ils s'embarquèrent à bord du sloop de guerre le Griffon, pour le cap de Bonne-Espérance. Le gouverneur et sir Thomas Beade les accompagnèrent jusqu'au vaisseau. Le journal de M. de Las Cases
et tous ses papiers sont encore dans les mains du gouverneur. Las Cases a laissé, avant de partir, l'autorisation de toucher à Londres, chez divers banquiers, 4,000 livres sterling qu'il y possède : cet argent est offert à Napoléon.
Cipriani a emporté ce matin, de Longwood, ÎKM) livres sterling en argenterie.
1" janvier 1817. — Napoléon a reçu ce matin dans le salon. Je lui ai exprimé mes vœux pour lui. « J'espère, m'a-l-il dit, que l'année qui « commence changera cette affreuse position. » Il était très-gai, malgré la teiirte triste des dernières paroles. Le général Alonlholon arriva ; Napoléon alla à lui, et, lui ayant parlé bas, il sortit et rentra avec une tabatière qu'il remit à l'Empereur, qui, venant à moi, me l'offrit. Je n'ai pas besoin de dire que ce présent, reçu des mains d'un tel homme, m'a touché profondément !
Mesdames Bertrand et Montholon ont reçu également d'inappréciables présents: c'étaient quelques pièces précieuses de la belle porcelaine que lui avait donnée la ville de Paris. Le général Bertrand recul un superbe échiquier.
Le temps était si mauvais et si couvert, qu'il était impossible «le voir le signal de Deadwood.
3.— Napoléon a été malade cette nuit, mais ce malaise a été sans suite.
Ce matin je lui ai demandé, dans une conversation générale, son opinion sur Georges Cadoudal. « Georges avait du courage, mais il « n'avait que cela. Je cherchai à le gagner, parce que je désirais calmer « tous les partis. Je le fis appeler; il vint, et je lui parlai longtemps.
Son père était meunier. Georges était grossier, ignorant. Cette au- « dience n'eut aucun résultat ; quelques jours après, il partit pour • Londres. »
S. — 1-e gouverneur fait de nouvelles ouvertures au sujet des promenades. Je lui ai dit que, si des mesures plus larges sont arrêtées, il faudra en prévenir le poste de Hut's-Gate, qui, sans cet avertissement, continuera de faire arrêter les Français qui passeront les limites actuelles à Hut's-Gate. Le gouverneur répondit que les sentinelles n'avaient point l'ordre de les arrêter ; il eut l'air d'être étonné de l'arrestation des généraux Montholon et Gourgaud, se rendant à la maison d'alarme, qui se trouvait dans les limites. « Les factionnaires, me dit- « il, n'ont jamais reçu celte consigne. • Je lui répliquai que, deux fois, j'avais été arrêté moi-même à cette place. « Cela est impossible, me ré- » pondit-il.— Je puis prouver ce fait. La sentinelle m'avait arrêté, paire
« que su consigne lui prescrivait d'arrêter les personnes suspectes. » l«owe se mit à rire. Il se propose quelques changements, mais ces changements ne reculeront pas effectivement les limites.
Peu d'instants après, j'ai vu Napoléon, et lui ai communiqué le message du gouverneur; il m'a demandé si l'on avait placé des piquets sur les hauteurs, comme on l'avait fuit lorsqu'il était allé se promener à cheval dans celte direction. J'ignorais cela, n'y ayant fait aucune attention. Alors Napoléon a pris sa lunette, et l'a tournée du côté de Ilm's-Galc.
J'ai parlé à Napoléon du sueeès de lord Rxinouth devant Alger; il m'en a félicité, et a loué avec chaleur l'intrépidité de nos marins ; il a fait plusieurs réflexions intéressantes. J'en citerai quelques-unes : « Si
• les Algériens eussent fait feu quand vous avez opéré votre descente, « au lieu de vous permettre de prendre tranquillement position, et de « jeter l'ancre, comme si vous passiez une revue, vous n'eussiez pas « réussi. Supposons que le dey d'Alger eût refusé, le lendemain de la « bataille, de consentir à une seule des conditions de lord Eymouth, « qu'aurait fait votre amiral? Rien, de toute évidence; il ne se serait « pas avisé d'attaquer une seconde fois avec des bâtiments démantelés,
• et manquant de poudre. Il eût été obligé de faire retirer sa flotte, la « marine anglaise eût reçu là un affront! car vous-mêmes vous avez « appris à ces misérables à se battre.
« Si vous les avez frappés de terreur, si les lois que vous avez faites « sont observées, vous aurez rendu un grand service à l'humanité. Je « crains à présent que les Algériens ne veuillent pas changer la con * « dition des prisonniers, et ne les soumettent toujours à l'esclavage; je « craius même que les prisonniers ne soient plus maltraités qu'aupa- « ravant, attendu que ces barbares n'auront plus d'espérance de ran- « çon, ce qui était la raison qui les engageait à protéger lu vie de leurs « captifs. Ils les massacreront, les jetteront à la mer, ou les mutileront « horriblement ; car ils croient faire une action méritoire en détruisaut « les infidèles ! »
Napoléon conserve une haute estime pour lord Nelson : il a cherché à atténuer le reproche que l'on adresse à sa mémoire, quanta l'exécution deTarracioli, qu'il a rejelée sur le compte decette méchante femme L R C .
J'étais dans la chambre de Napoléon lorsque le général Gourgaud est arrivé, se plaignant d'avoir été arrêté par la sentinelle d'Hut's-Galc vers les cinq heures du soir, nu moment où il parcourait à cheval l'intérieur des limites. Il a été retenu jusqu'à l'arrivée du sorgcnl commun-
dont le poste. l>c gouverneur m'avait parlé de plus de liberté ; ses promesses n'étaient pas tenues.
G. —Je tiens de Cipriani des détails intéressants sur M. Pozzo di Borgo ; son père était berger: il apportait tous les jours des omiIs et du lait à la famille de Bonaparte. Comme le jeune Borgo était un enfant spirituel, Madame Mère s'y intéressa, et paya longtemps les mois d'école. Les fils de Bonaparte étant encore trop jeunes, la famille lit nommer ce jeune Corse député à l'assemblée législative. Pozzo di Borgo revint en Corse, nommé procureur général ; mais il s'y lia avec Pesaldi, et devint, comme lui, ennemi acharné de Napoléon.
7. — Napoléon a écrit lui-même, et fait écrire sous sa dictée jusqu'à trois heures du malin; il s'est alors couché, s'est relevé à cinq heures, et a pris un bain chaud. Il n'a rien mangé jusqu'à sept heures du soir, et s'est mis au lit à huit.
8. — Je me suis entretenu avec Napoléon de Desaix; je l'ai prié de me dire s'il était vrai, qu'avant de mourir, il eût prononcé ces paroles : « Dites au Premier Consul que je meurs avec le regret de n'a-
• voir point assez fait pour vivre dans la postérité. — Oui, » dit Napoléon. Il lit un vif éloge de Desaix.
Le brouillard était si épais qu'on ne pouvait exécuter les signaux.
10. — Napoléon a reçu sir Pultney Malcolm, et les capitaines de In marine royale, Meynel et Wnuehope, qui sont venus à Longwood. L'Empereur a raconté à l'amiral quelques circonstances de sa vie.
Je suis allé à la ville, et j'ai prié Rende de permettre aux Français de longwood d'acheter deux vaches.
L'épaisseur du brouillard a été (elle que le signal de tout est bien (All's tc<?//.') ne pouvait être vu ; on en a fait instruire le gouverneur et l'amiral par des ordonnances.