‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 47 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

mes cinq ponts protcués par nà batteries, sans que l'armée ennemie

fut en état do s'y opposer; je réunissais ma première division aux ■« corps (l<- Moncey, Leccftq et Turreau ; je laissais rrènehir le Pô à un

ilts corps de Mélos ici c'est tout ee qu'il demandait); alors, supérieur « en nombre, Je pouvais l'attaquer avec toutes mes forces. Vainqueur, •< j'obte nais les mêmes résultats. Son armée, bloquée entre nous et In

rivière, était Forcée de mettre bas les ormes et de rendre tousses j « forts. Si j'eus-. • i. battu, ee que je crois impossible, j'engageais une •< guerre régulière, et j'appelais la Suisse i mon secours.

» Déterminé à liv rer bataille, je me fis rendre compte de l'effectif do » mon armée. J'avais en tout vingt-six mille bOBUDes; M. de Mêlas en

• avait quarante, dont dix-huit mille de eavalerie. A deux beures du " malin, on vint m'nnnonccr que l'ennemi était tombé sur notre ovonl- » garde, et que nos troupes cédaient. Le Français n'aime pas à être » attaqué ; nos troupes se repliaient un peu en désordre; l'ennemi nous » avait déjà fait quelque! prisonniers, et nous avions perdu dans notre « retraite une lieue et demie de terrain.

« Les généraux de l avant-garde, Lannes, Murut et Borlhier, m'envoyaient ordonnanees sur ordonnances; ils me disaient que leurs

■ troupes étaient en fuite et qu'ils ne pouvaient les arrêter. Ils me de- « mandaient des renforts et me priaient dénie mettre en marche avec « ma réserve. Je répondais à tous : • Tenez tant que vous pourrez; si

vous ne le pouvez pas, battez en retraite. » Je voyais que les Autri-

■ chiens n'avaient pas employé leur réserve; et, en pareil cas, le grand < point est de tacher que l'ennemi emploie toutes ses forces, tout en

• ménageant les nôtres, et de l'engager à nous attaquer sur les flancs » tant qu'il ne s'aperçoit pas de sa méprise; car la difficulté est de le « forcer ù employer sa réserve. L'ennemi avait quarante-quatre mille

hommes contre \ iïiitl mille au plus ; encore ces vingt mille étaient-ils « on déroute. Il ne restait donc à Mêlas qu'à profiter de son avantage. " Je me portai en avant de la première légion dans un uniforme élégant; j'attaquai moi-même avec une demi-brigade, je fis plier hs Autrichiens et rompis leurs rangs; Mêlas, me voyant à la tète de mou armée et ses logions enfoncées, crut que j'étais arrivé avec ma réserve « pour contenir les troupes on retraite; il s'avança avec toute la sienne, qui se composait de six mille grenadiers hongrois, l'élite de son m Lui - » terie; ce corps remplit la trouée que j'avais faite, et nous attaqua o •< son tour. Jo cédai alors; et pendant une retraite d'une demi-lieue, « expose ii leur fou, jo ralliai toute l'armée et In reformai en bataille.

» Aussitôt que j'eus rejoint rao réserve, forte de six mille hommes avec n quinze pièces de ni non, sous les ordres de besaix, qui était alors mon •< ancra de salut, par une manœuvre rapide, je déployai toutes mes « forces, je formai avec mon armée les deux ailes de l'armée de Desnix, •• «'t j'opposai à l'ennemi six mille hommes de kmupei fraîches. Une •• vigoureuse décharge d'artillerie et une charge désespérée à la baïon- ■ nette enfoncèrent leur ligne et coupèrent les deux oiles ; j'ordonnai - alors à Kellermnnn d'attaquer avec huit cents cavaliers, il s'éhranla

« et sépara avec ces huit cents hommes les six mille grenadiers hongrois

• du reste de l'armée, sous les yeux même de la cavalerie autrichienne; « mais celle-ci était ù une demi-lieue; il lui fallait un quart d'heure ■ pour arriver, et j'ai remarqué que ce sont toujours ces quarts d'heure « qui décident du sort des batailles. Les troupes de Kellermnnn jeté- « rent les grenadiers hongrois sur notre infanterie, ils furent aussitôt <> faits prisonniers. La cavalerie autrichienne arriva; mais notre infan- « terie était en ligne, son artillerie en tète. Une décharge épouvantable, « une barrière de baïonnettes, la firent rétrograder; elle se retira un

* peu en désordre, je la poursuivis avec trois régiments qui venaient

» de uie joindre ; elle se déploya ; je la poussai, elle se noya eu grande « partie en cherchant ù passer le pont de la Itormidn. qui est très-étroit. « On pourchassa le reste jusqu'à la nuit.

•< J'appris, upres lu bataille, de la bouche de quelques officiers géne- » roux prisonniers, qu'au milieu même de leur premier succès, les - Autrichiens n'étaient pas sans inquiétude; ils avaient un secret pres- » sentiment de leur défuite. Pendant le combat, ils questionnaient nos >• prisonniers et leur demandaient : Où est le général Bonaportc? — •< A l'arrière-garde; et ceux qui s'étaient déjà battus contre moi en '< Italie, et qui connaissaient mon habitude de me réserver pour la fin, » s'écriaient : « .Notre lâche n'est pas encore finie, i

Ils avouèrent aussi qu'en me voyant sur la première ligne, ils « avaient complètement donné dans le piège, et cru que ma réserve » était engagée. Dans toutes les batailles il arrive toujours un moment « où les soldats les plus braves, après avoir fait les plus grands efforts, ■ se sentent disposés à la fuite. Cette terreur vient d'un manque de

■ cuntiance dans leur courage; il ne faut qu'une légère occasion, un n prétexte |>our leur rendre celle confiance; le grand arl est de le faire « naitre.

« A Aréole, j'ai gagué la bataille avec vingt-cinq cavaliers. Je saisis

• cet instant de lassitude dans les deux armées; je m'aperçus que les « Autrichiens, tout vieux soldats qu'ils fussent, n'eussent pas demandé « mieux que de se trouver dans leur camp, et que nos Français, quoi- « que braves, auraient voulu être sous leurs tontes. Toutes mes forces « avaient été engagées, plusieurs fois j'avais été obligé de les reformer « en bataille; il ne me restait plus que vingt-cinq guides, je les envoyai

sur les flancs de l'ennemi avec trois trompettes qui sonnèrent la » charge. Lu cri général se lit entendre dans les rangs autrichiens : « Voilà la cavalerie française! Et ils se mirent en fuite. Il est vrai qu'il

• faut saisir le moment. Un instant plus tôt ou plus lard celte tentative « eût été inutile; si j'avais envoyé deux raille chevaux, l'infanterie au-

U Ut M II ES MOMENT. S

<• rail fait un quart de conversion ; couverte par ses pièces, elle eût fait « une bonne décharge, et la cavalerie n'aurait pas môme attaqué. »

24.- Fièvre, douleur à la tète ; l'Empereur ne peut dormir. Le mal continue.

23.— La nuit a été meilleure; la fièvre s'est terminée par une sueur abondante. L'Empereur se trouve mieux.

Il était sur son texte ordinaire. Il me parlait de la Corse, de ses montagnes, des instants de bonheur qu'il y avait passés. Il en vint à Paoli. « C'était un bien grand homme que Paoli ; je l'aimais, il nous chéris- « sait tous. Nous étions à Corté quand il prit la funeste résolution de « faire passer la Corse sous la domination des Anglais. Il m'en fit d'a- « bord un mystère; Gentili ne m'en parla pas non plus. Quelques mots « lâchés par méprise me donnèrent l'éveil ; je récapitulai ce que j'avais • vu, entendu ; je ne doutai plus de leur dessein. Nous étions loin de - compte ; je m'en expliquai plusieurs fois d'une manière indirecte. Je

commandais un corps de gardes nationales; il fallut bien me mettre •• dans la confidence. Us ne désespéraient pas d'ailleurs de triompher de i •• mes idées, de mon antipathie; ils me proposèrent d'agir de concert

avec eux. Je n'avais garde ; je ne respirais que la France, je ne voulais » pas débuter par la trahir. L'amitié de Paoli m'était chère ; il m'en coû- » tait de rompre avec lui ; mais In patrie! C'était mon étoile polaire. Je « m'éloignai ; je gagnai Koeognano. J'y fus atteint par les montagnards.

« enfermé, gardé par quarante hommes. La position était critique, je

- trouvai cependant le moyen d'en sortir. Je liai conversation avec un | « bon homme de capitaine, qui me comblait d'égards, s'excusait, regret-

tait d'être obligé d'obéir. Il m'invita ù prendre l'air, j'acceptai ; j'en-

- voyai mon domestique se placer à cinq ou six cents pas sur la route, « et mon geôlier n'avait pas tourné la tète, que j'étais sur mon cheval.

• Il cria, appela aux armes ; mais le vent m'emportait ; j'étais hors d'at-

• teinte avant qu'il eût fait feu ; j'arrivai à Ajaccio, les montagnards ! « étaient sur mes traces ; je fus contraint de demander un asile ti l'ami*

» tié. Barberi me reçut, me conduisit à la côte d'où j'allai à Calvi rejoin- « dre Lacombe Saint-Michel. J'avais échappé aux partis, aux postes, à la

- police; on n'avait pu m atteindre; Paoli était désolé. 11 écrivait, se

• plaignait, menaçait: nous trahissions ses intérêts, ceux de notre patrie; « mes frères et moi nous ne méritions pas les sentiments qu'il nous por- « tait. Nous pouvions revenir cependant, il nous tendait les bras; mais « si nous étions une dernière fois sourds à ses conseils, insensibles à ses » offres, il ne ménagerait plus rien. L'exécution fut aussi prompte que

Dl NAPOLÉON. ZM

« la réponse était Hère. Il fit main basse sur nus troupeaux, pilla, brûla

- nos propriétés, saccagea tout. Nous laissâmes foire; nous échauffâmes « les patriotes ; mois la citadelle était occupée, le feu était roulout, nous

• ne pûmes débarquer. Nous allâmes mouiller en fuce, uu nord du golfe.

- Les insurgés nous suivirent; j'avais eu le temps de mettre quelques « pièces ù terre; je les couvris de mitraille. Ils revenaient cependant,

* m'accablaient de reprocbes, s'indignaient qu'un des leurs combattit " pour la France. Ils étaient montés sur les hauteurs, sur les arbres, « partout où ils espéraient se faire mieux entendre. Je ebargeai un coup •< à boulet, j'ajustai et coupai la branche sur laquelle un de ces orateurs

« était perché. Il tomba ; sa chute égoyu la cohue; elle se dispersa, on ne « la vit plus. Nous rentrâmes à Calvi; nous essayâmes encore quelques * coups de main qui ne furent pas tous à notre désavantage; mais les » Anglais avaient pris terre, les montagnards inondaient la plaine, nous « ne pûmes faire tête à l'orage.

« Ma mère gagna Marseille. Elle croyait y trouver un accueil digne

. des sacrifices qu'elle avait faits ; elle n'y obtint a peine que sa sûreté.

- Tout avait plié ; ma présence n'était bonne à rien , je quittai la Corse

- et me rendis à Paris. Les fédérés venaient de livrer Toulon ; l'avenir

- était gros d'événements; je ne désespérai pas d'en voir éclore un qui

• rétablit nos affaires. Klles en avaient besoin ; les montagnards bs

- avaient ruinées de fond en comble; elles étaient à jamais perdues sans ■ la révolution. Les maux que nous avait faits Paoli n'avaient pu me dé- •< tacher : je l'aimais, je le regrettai toujours. Il était grand, d'une atli-

• tude noble, parlait bien, connaissait les Corses, et exerçait sur eux |.

• une influence illimitée. Il combattait, gouvernait avec une sagacité, un « tact que je n'ai vu qu'à lui. Je raccompagnais dans ses courses pendant « la guerre de la liberté. Il m'expliquait, chemin faisant, les avantages

• du terrain que nous parcourions, la manière d'en tirer parti, celle de « remédier aux accidents qu'il présentait. Je me rappelle qu'un jour

• nous nous rendions au Port-Neuf à la tète d'un détachement nom-

• breux. Je lui soumis quelques observations sur les idées qu'il avait « émises. Il m'écouta avec beaucoup d'attention, et me regardant lixe- « ment dès que j'eus fini : — Oh ! Napoléon, me dit-il, tu n'es pas de ce « siècle, les sentiments sont ceux des hommes de Plutarque. Courage, « tu prendras ton essor. Je le pris en effet ; mais lui-même fut obligé de «céder à la fortune. 11 se réfugia en Angleterre, où il vivait à l'époque « des expéditions d'Italie et d'Egypte. Chacune de mes victoires lui don- « nait le transport; il célébrait, exaltait mes succès : on eût dit que nous « étions encoredans l'intimité où nous avions vécu. Lorsque je fus promu « au consulat, que je parvins à l'empire, ce fut pis encore. Les fêles, les « dîners se succédaient l'un à l'autre. Ce n'étaient que cris d'allégresse « et de satisfaction. Cet enthousiasme déplut au chef de l'Étal; Paoli » fut mandé. — Vos reproches sont justes, lui dit-il, mais Napoléon est « un des miens, je l'ai vu croître, je lui ai prédit sa fortune, voulez-vous

• que je déteste sa gloire, que je deshérite mon pays de l'honneur qu'il » lui* fait ? — Je portais à ce grand homme tous les sentiments qu'il avait «pour moi. Je voulais le rappeler, lui donner une partait pouvoir;

• mais les affaires m'accablaient, le temps manqua, il mourut. » 26. — Le mieux continue.

Des bâtiments étaient mouillés dans la rade ; quelques passagers avaient pris terre et cherchaient à voir l'Empereur. Je les aperçus qui s'avançaient avec Lowe. « Ils viennent de l'Inde, me dit-il, je voudrais

• leur faire quelques questions ; mais ce Calabrais m'inspire trop de dé-

• goût, je ne les recevrai pas. » Et il se mit a discourir sur l'Inde. Il

« l'ovail mal attaquée ; il In travaillait par la Perse ; ce n'était pus pur In qu'il fallait aller; mais les aventuriers qu'il avait lancés dans ces parages avaient pactisé avec les présidences, livré les nababs, il ne voulait plus d'eux.» J eus quelque temps dessein de faire passer deux ou trois milliers « de chouans sur la Jumna. Ils le sollicitaient, demandaient Bon r mont

* pour chef, l'eusse fuit sagement d'y consentir. Le sang français est « toujours bon en face de l'étranger, j'eusse été débarrassé de ces vieux

« habitués de discordes, je n'en eusse pus sottement traîné ù Waterloo ; [ « un grand désastre n'eût pas eu lieu ; mais on obéit à son étoile, on ne ' « lui commande pas. J'ai montré à la France ce qu'elle pouvait, qu'elle « l'exécute !

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