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L'Krapereur a passé une mauvaise nuit

« Docteur, comment me trouvez-vous? su is-je mieux? » Il lisait, me présentait son bras. « Votre Majesté n'est pas plus mal.— C'est que les « pilules » ( La boite était ouverte, il n'en avait pas pris. )— « Elles

• ont leur efficacité. — Sans doute, elles ont toutes les vertus du monde,

« me dit-il en jetant le livre. Mais, docteur, vous prêchez les pilules avec j « plus d'onction qu'on ne parle aujourd'hui de légitimité ; en prenezj » vous vous-même? » Je riais. — « C'est bien, à vous la harangue et la « drogue au malade, n'est-ce pas ? Tenez, laissons vos remèdes ; la vie « est une forteresse où ni vous ni moi ne voyons rien ; n'entravons pas « sa défense, ses moyens valent mieux que les nôtres. Corvisart en eon- « venait. •

Je cherchais ù le combattre, j'étais sérieux, j'envisageais toutes les conséquences que ses opinions pouvaient avoir. « Vous êtes soucieux, « docteur ; qu'avez-vous? Ai-je saisi le défaut de la cuirasse ?— Sire, il I « y a des médicaments éprouvés.— Comme ceux que Corvisart donnait « à l'impératrice : des pilules de mie de pain, qui opéraient cependant « merveille. Marie-Louise m'en vantait les bons effets. — Non, Sire. Les « faits... — Sont visibles et les causes cachées. Je suis des vôtres! j'ai ' « exercé. — Vous, Sire? — Moi! — Au moins Votre Majesté ne prescrivait « pas de remèdes. — Comment donc ! et la dignité ! J'eusse passé pour un « intrus. — Vous les choisissiez ? Ils n'étaient pas désagréables ù prendre. " — Quelquefois. Cependant, je ne puisais pas dans les pharmacies. « L'eau, l'air, la propreté formaient le fond de mon dispensaire. Vous « riez de ma méthode. Vos confrères en riaient aussi en Égypte , mois » l'expérience lit voir que ma flanelle et ma brosse valaient mieux que « leurs pilules. Nous étions décimés par la peste et l'assassinat. Ix>s « Arabes massacraient mes soldats , les médecins refusaient de les se- ,

or.

« courir. Je ne pouvais pas les abandonner à leur misère ; je cherchai «• vainement à réchauffer le courage des gens de l'art, ordinairement si « dévoués. Je sévis contre celui d'entre eux qui s'était montré le plus « pusillanime ; il fut dégradé, promené dans les rues d'Alexandrie avec » cet écriteau : // n'est pas Français, il a peur de fa mort. »

50.— L'Empereur allait mieux. Les cousins m'obsédaient, je montai cheval et m'éloignai.

« Déjà ! me dit Napoléon à mon retour.— Oui, Sire. Je cherche à me « soustraire aux piqûres. — Moi aux ravages. Tenez, voyez comme ces malheureux rats courent dans ma chambre; mes cloisons sont détrui- « tes, tout est à jour dans ces tristes cabanes. Mais vous ne m'avez point •• dit ce qui vous avait le plus frappé dans vos courses. — Quelques plan-

< tes, des arbustes. — Des escarpements, des abîmes, c'est la nature en « convulsion.— Ah ! Sire, quand on-a doublé le Munder. — Eh bien ?—

< La vue s'ouvre, on aperçoit James-Town. — Le beau point de repos ! « quelques cahutes que les rochers surplombent. Les montagnes les ■ serrent, elles vont les écraser. — Le coupd'œil en est plus pittoresque.

« Pittoresque en effet. Une centaine de cabane* de pierre et de boue qui « courent dans le fond d'un ravin, des corps de garde, un hôpital, une « église à l'avenant; le tableau est romantique. — Mais Planlation-House? « — C'est l'oasis du désert. Elle est adossée à une chaîne de monta- « gnes. Les vents du sud-est ne la dessèchent pas. Les plantes, les arbus- « tes les plus opposés s'y plaisent. Us croissent, se développent, étalent « une végétation qu'on n'aperçoit pas ailleurs. Elle est unique dans son « espèce comme le Calabrais qui l'habite. — 11 y a des lieux plus tristes « encore.— Non, il n'y en a pas comme celui où nous sommes. Point «d'ombre, point de verdure. Nous n'avons que quelques arbres à « gomme, encore sont-ils mutités ; le vent les a pliés dans le sens de sa i direction. Plus de végétation, plus de vie à cette hauteur ( deux mille

• pieds). La magnanimité britannique avait des motifs pour m'y jucher.

• On ne l'ignorait pas. L'homme linit vile où les plantes s'étiolent : c'est « un calcul qui n'a pas échappé. Ne sait -on pas le temps qu'on use à « Sainte- Hélène? y connaît-on des vieillards? y trouve-t-on beaucoup « d'individus qui atteignent cinquante ans? Chaque aspiration est un « coup d'épingle qui concourt au trépas. Et voilà ce que la noble Angle- ■< terre se proposait dans la manière neuve dont elle consomme l'as- « sassinat. »

31 .—L'Empereur était agité, inquiet. Je lui donnai quelques conseils. « Merci, docteur, le moment approche, je sens que la nature vient à mon « secours. • Il se laisse couler sur un siège, saisit sa cuisse gauche, et la déchire avec une espèce de volupté. Les cicatrices s'ouvrent, le sang jaillit. « Je suis soulagé; je vous l'ai dit, j'ai mes crises. Dès qu'elles « arrivent je suis sauvé. » Cette espèce de lymphe, qui sortait d'abord avec abondance, cessa bientôt; la plaie se ferma et s'étaneba d'ellemême. « Vous le voyez, me dit Napoléon, la nature en fait tous les frais ; « dès qu'il y a du trop plein elle le rejette, et l'équilibre se rétablit. > Ce fait singulier excita ma curiosité; j'en recherchai toutes les circonstances, et j'appris qu'il était régulier, périodique, qu'il datait du siège de Toulon. L'Empereur, qui n'était alors que colonel, échauffait le feu d'une batterie. Un canonnier tombe à ses côtés. Il s'empare du refouloir,charge, sue, aspire la gale dont le mort était couvert. Il se soumet à un traitement; mais l'impatience de la jeunesse, l'activité du service, un coup de baïonnette qui le frappe au-dessus du genou, le lui font bientôt abandonner. L'éruption rentre, l'humeur s'échappe et prend son coursé travers la blessure. Cette négligence faillit lui devenir fatale. Le virus se développa pendant les campagnes d'Êgy pie et d'Italie. La poi-

I trine devint douloureuse, la toux continuelle, la respiration pénible. Le j Premier Consul était maigre, pale, défait, semblait toucher au terme de j sa carrière. « Mes oleu tours m'obsédaient, ne cessaient de me faire des « représentations sur mon insouciance ; mais elle ne nuisait pas à la mar- " che des affaires ; je laissais dire. A la fin, cependant, les sollicitations devinrent si pressantes, que je consentis à prendre les conseils d'un médecin. On me proposa Desgenetles. Tout choix était bon, j'acceptai; mais le parleur me fit une si longue dissertation, me prescrivit tant de remèdes, que je restai convaincu que l'adepte était un discoureur, et " l'art une imposture ; je ne fis rien. Les obsessions recommencèrent, « je cédai ; on m'amena Corvisart. Il était brusque, impatient, bourru. » Je ne lui avais pas rendu compte de ma situation, qu'il médit: « Ce ! ' que vous avez n'est rien ; c'est une éruption rentrée qu'il faut rappeler I » à l'extérieur. Quelques jours de vésicatoires suffiront. » Il m'en appliqua deux sur la poitrine, la toux disparut. Je repris de l'embonpoint,

- de l'énergie, et fus à même de supporter les plus rudes fatigues ; la sagacité de Corvisert me charma. Je vis qu'il avait pénétré ma struc-

' lure ; que c'était le médecin qui me convenait. Je me l'attachai, et le . comblai de biens. Il me lit plus lard un cautère au bras gauche; mais

- la guerre d'Espagne éclata, je le laissai fermer, cl ne m'en trouvai pas « plus mal L'irritation, la démangeaison continuèrent a se faire sentir

comme à l'ordinaire. Je me fis de nouvelles blessures; il se forma » d'autres cicatrices , je retrouvai ma santé de fer. •

L'Kmpereur reposait, se baignait, se promenait : c'était le train ordinaire de la vie. Je l'accompagnais au jardin. Il m'entretenait de sescampagni s; je lui parlais de la Corse. Un jour qu'il s'était beaucoup étendu sur les agitations de ce malheureux pays, il me fit le tableau des services deCervoni, des fournitures d'Aréna, de ses exactions, de ses intrigues. < Mon retour inopiné dÉgypte le déconcerta ; les prisons étaient plei- « nés, les partis en présence, la patience publique a bout. L'autorité mu- « nicipale accusait le département ; celui-ci les magistrats. Ce n'était

qu'exaspération et désaccord. Us vents nous poussaient loin des côtes

- de France; nous nous réfugiâmes dans les eaux de la Corse ; nous atteignîmes Ajaccio; nous mouillâmes dans la rade. Ijes corps, la popu- j

- lation, accoururent aussitôt sur le rivage; chacun veut me voir, de* " mande que je débarque ; les acclamations croissaient d'heure en heure ; « les meneurs étaient sur braise. Ils se roidirent cependant; la santé > s'assembla et décida, après une longue discussion, que je ne pouvais

i descendre. « Témoignez-lui, du moins, combien celle mesure vous

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« coûte, lui dit Barberi qui la présidait; allons féliciter le général sur » ses victoires; l'hommage est bien mérité. » La proposition fut accueil-

• lie : on prit un canot, on se dirigea sur la Muiron. Les matelots tendi- « renl des cordes; Barberi monta, 1rs autres suivirent. Je fus invité à » mettre pied à terre. Je ne me doutais pas que le président abusait < de la circonstance ; je croyais l'invitation unanime, j'acceptai, je dé- « barquaiavec ma suite. Je fus reçu comme on l'est quelquefois par des

• compatriotes : ce ne fut qu'acclamations.

• Les troupes étaient sous les armes. Les malheureux! ils n'axaient

« ni vêtement ni chaussure. Je demandai ou en était la caisse ; mais elle n'avait rien touché depuis sept mois. Le payeur était en avance ; il s'était obligé pour 40,000 francs qu'il avait répartis dans les corps afin d'assurer la subsistance. Je fus indiqué de «-et abandon. Je réunis

« ce que j'avais de disponible, je fis aligner la solde : je ne voulus pas que l'uniforme excitât la pitié. Le soir il y eut bal, illumination; le

< pauvre le disputait au riche. Braves habitants d'Ajaeeio, jamais je

■ n'oublierai leur accueil.

« L'excellent Barberi m'avait fait passer des notes, des journaux, je

• savais où en étaient File et la France, j'avais un aperçu de l'état des « partis. Une gondole devait suivre ma frégate, quatorze marins choisis « la montaient ; je pouvais devancer les marcheurs expédiés à Toulon, «échapper aux croisières anglaises qui avaient pris l'éveil. Le lende-

• main je reçus des félicitations des autorités civiles et militaires. Je » donnai des éloges aux uns, je traitai sévèrement les autres, j'intimi-

• dai le déparlement. Les prisons furent ouvertes, quelques démission-

- naires remplacés, on respira, on reprit courage. En quatre jours

• l'ordre, la paix, la confiance furent rétablis. Les complices de Citta-

• délia lui avaient dépêché un aviso pour lui annoncer mon retour. Mais il ne put mettre à la voile. Je partis ; je n'arrêtai pas que je ne

« fusse à Paris. Je culbutai le directoire, je fis le 18 brumaire, je con- j » fondis l'étranger, je rappelai l'ordre et la victoire, je commençai le « consulat. Mais si les vents eussent été propices, si la dépêche de Cit- » tadclla m'eût devancé, j'échouais peut-être, et la France était dès lors « la proie de l'émigration. »

Napoléon m'avait beaucoup parlé des intrigues qui avaient traversé son règne et fini par amener sa chute. Il les connaissait toutes, savait les meneurs, les complices, les lieux de réunion. « Je les suivais de . l'œil dans les Cent-Jours; je les voyais qui me quittaient pour cou- « rir aux conciliabules. J'eusse pu sévir, j'avais les pièces de conviction . dons les moins. Elles m'étaient venues d'une manière singulière. Un

officier supérieur étranger, que sa position forçait à prêter l'oreille ■ à ces complots, fut indigné de voir les hommes que j'avais faits, cou- « spirer ma perte. Il me demanda une audience, me livra les plans, et « me protesta que, si jamais sa troupe se trouvait en ligne, je pouvais « compter sur lui. Je fus navré, je voulais rendre ces malheureux à la « poussière; mais la crise approchait, il fallait vaincre, je remis ce •• grand acte de justice nationale au moment où l'ennemi serait défait.

• Il ne le fut pas; les mesures étaient trop bien prises, je succombai. « Ah ! docteur, que de boue était groupée autour de moi ! mais si lu « fortune n'eût trahi le courage, si nous eussions vaincu à Waterloo,

- tout eût été réparé, vengé ; la nation eût eu le secret de nos défaites; » j'eusseoffert un sacrifice expiatoire aux mânes de mes soldats. Qu'ont-

- ils fait? Ils étaient rassasiés de gloire, ils se sont couverts d'opprobre.

. Hais à chaque action suffit sa peine ; qui voudrait être Marmonl? qui j

• voudrait être Augereau? etc., etc. « Il en nomma beaucoup, et s'arrêta à S.... « Le lâche! il voulut me trahir avec toute la bassesse des » gens de son espèce. Son marché signé, il accourut ù Fontainebleau.

« me parla de sa situation, de sa misère; je partageai avec lui ce qui « restait dans ma cassette; je lui donnai mille écus. Il me quitta avec « toute l'émotion de la reconnaissance. Quelques heures après il était « passé aux Autrichiens. ■

L'Empereur passa des trames de ces derniers temps à celle de son début, et s'étendit beaucoup sur les menées qui avaient entravé ses opé- j rations pendant les campagnes d'Italie. 11 raconta comment il les. avait déjouées, et les lumières que les papiers saisis à Padoue, h Vérone, lui avaient données sur les mouvements de l'intérieur.

L'Empereur s'étendit beaucoup sur les torts de Bernadette, non envers lui, il se comptait pour rien ; mais envers la France qui l'avait vu naître, envers l'armée à laquelle il devait tout. 11 s'était laissé enfoncer f à Austerlilz; il avait sommeillé sur l'Elbe, lâché pied à Wagram; il | avait vingt fois exposé nos aigles à la défaite, jusqu'à ce qu'enfin il eût guidé sur elles les sauvages du Don et de la Daléearlie. » Cet homme a toujours été d'un défaut de sens dont je ne me rends pas compte. Il « ne respire que renommée, que bruit ; il a eu les plus belles occasions « d'en faire, et les a toujours manquées. A léna, il pouvait se couvrir « de gloire; il n'avait qu'à marcher; il se plaçait sur les derrières de « l'armée prussienne, tout était pris. En Saxe, en Belgique.... Le rang « eût été unique dans l'histoire; mais il fallait avoir de l ame. » Napoléon était animé, véhément. Je cherchai à briser la conversation. Je ! ! croyais la carrière diplomatique de Bernadotte irréprochable ; je lui en parlai. « Son ambassade est un tissu de sottises. Desaix était furieux, 1 « Moreau haussait les épaules. Ses amis même le condamnaient. Il arj • bora nos couleurs. Pouvait-il moins faire? Elles n'avaient rien de ! • commun avec l'émeute. — Le peuple de Vienne... — Avait appris à les j j ■ respecter sur cinquante champs de bataille; il n'avait garde de les j • insulter. »

L'Empereur m'a raconté ensuite une anecdote de la guerre de Corse. « Paoli dominait dans l'île, ses montagnards couvraient la plaine, il n'y j « avait pas moyen de correspondre avec les patriotes répandus dans les » terres. J'essayai néanmoins. Je fis choix d'un paysan rusé, alerte; je | • l'affublai des plus mauvais haillons que je pus trouver, et le lançai à 1

! « travers les montagnards. Arrêté de poste en poste, il les joua long- !

j temps. Il posait sa gourde à terre, il excitait, facilitait la recherche;

! * il n'avait d'autre but que d'obtenir quelques secours pour soutenir sa « vie. Il arriva ainsi jusqu'à Corte, dont la gendarmerie, moins con-

l « fiante, dépeça ses habits, sa coiffure, et jusqu'à la semelle de ses sou-

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• lier». On no trouva rien ; on allait le relâcher lorsqu'on s'avisa qu'il ! • fallait rendre compte à Paoli. «Un misérable qui court les champs i « pour demander l'aumône, dans les circonstances où nous sommet»!

•• c'est un émissaire. Allez, cherchez, il a quelque message. — Impos-

- sible; nous a vous tenu ses vêlements til à fil, nous avons tout désas-

- semblé. — Sa mission est donc verbale, car il en a une ; cherchez, ' « questionnez encore. — Nous avous tout épuisé. — Qu'a-t-il sur lui?

Une petite gourde. — Cassez-la. » On le lit. On trouva les commis- t

« sions. Paoli n'était pas un homme facile à surprendre. •

La santé de l'Empereur ne se soutint pas longtemps. Ses forces étaient aux deux tiers épuisées, la latitude conservait toute son énergie, il fallait qu'il succombât. Aussi ne tarda-t-il pas à se trouver de nouveau dans une situation fâcheuse.

H . — Napoléon se plaint de douleurs de colique. Insomnie, agitation. ! malaise, les symptômes deviennent graves.

13. — l>a nuit a été bonne. J'accompagne l'Empereur nu jardin. Il est faible, il s'assied, promène ses yeux à gauche, à droite, et me dit avec une expression pénible : * Ah ! docteur, où est la France? où est «. son riaut climat 't Si je pouvais la contempler encore ! Si je pouvais

• respirer au moins un peu d'air qui eût touché cet heureux pays ! Quel

• spécifique que le sol qui nous a vus naître ! Antée réparait ses forces en touchant la terre; ce prodige se renouvellerait pour moi; je le i

• sens, je serais revivilié si j'apercevais nos côtes. • 44. — Napoléon est un peu mieux.

Je raccompagne au jardin. •> Alliez-vous souvent en Corse pendant « que vous habitiez l'Italie? — Harement, Sire. — Vous en connaissez " du moins l'histoire; vous savez que je l'avais écrite? — Oui, Sire. —

• J'étais alors tout feu, j'uvais dix-huit ans. la lutte était ouverte : je

• brûlais de patriotisme; je soumis mon travail a Itaynal qui le trouva » bien ; il me donna des conseils, je les écoulai ; celui d'imprimer, je ne « le suivis pas. J'eus raison, car à l'âge où j'étais, j'avais dû me traîner <- dans l oruière. J'étais neuf, étranger à la guerre, à l'administration, « je n'avais pas le secret des affaires ; je jugeais ceux qui les avaient

• maniées avec la même impertinence qu'on me juge aujourd'hui. *

il. — L'Empereur était préoccupé, rêveur; je cherchais quel pouvait être l'objet de sa sollicitude, lorsque j'aperçus le Prodrome entr'ouvert. J'avais deviné juste : Napoléon craignait d'être atteint de l'affectiou qui avait conduit son père au tombeau. Il n'osait avouer ses j anxiétés, et demandait aux livres les lumières qu'il ne voulait pas tenir

des hommes. 11 était silencieux ; j'avais projeté une promenade botanique, je me retirais : • Non, me dit-il, restez, j'ai quelques questions •> à vous faire. Vous me parlez sans cesse d'air, de foie : quelle est l'ac-

• tion que ces deux corps exercent l'un sur l'autre? Comment celte ac-

• tion, mortelle sur ce rocher, est-elle bienfaisante ailleurs? — On I i-

• gnore, Sire. — On ne sait pas* ce qui, dans un fluide aériforme, blesse « tel ou tel organe?— Pas plus qu'on ne sait ce qui constitue la peste, ce « qui fait la différence d'un air pur d'un air contagieux. — On n'a pas « cherché à isoler ce principe si funeste ? — On l'a tenté, mais en vain ;

| •< il est trop subtil, il échappe a tous les moyens dont la science dispose.

• —Toutefois l'atmosphère d'un pestiféré ne peut pas présenter la même : « composition que celle d'un homme sain. — Je ne le pense pas, mais j « je ne crois pas non plus qu'il y ait beaucoup de chimistes qui soient

« tentés d'en faire l'analyse. — Pourquoi pas? Le laboratoire a ses braves comme le champ de bataille, et puis quelle différence dans les ré- «sultats? Pensez-vous que In gloire de mettre fin à un fléau cruel, et « même de l'avoir tenté, ne balance pas les périls de l'entreprise? Mais » revenons. Quelles sont les fonctions du foie? » Je les lui expliquai.

• Son jeu, sa structure? » Je les lui expliquai encore. • C'e6t bien, me « dit-il, lorsque j'eus fini, votre manière me parait neuve; vous sim- « plifiez la machine humaine qui, en vérité, est bien assez complexe. « — En Allemagne, le docteur Frank est fort habile. — Habile, assurément; je l'éprouvai la dernière fois que je fus à Vienne. Il m'était

- survenu une petite éruption à la partie postérieure du cou ; c'était peu <• de chose, mais ma suite s'en inquiétait, me pressait de recevoir un « médecin dont on disait merveilles. J'y consentis ; Frank fut appelé. Il » me trouva un vice darlreux, une maladie grave : j'avais besoin de « traitement, de médicaments, de drogues; c'était à n'en plus finir. Je

mandai Corvisarl. Chacun faisait son plan, sa version : j'étais malade, « alité; j'avais perdu la tète; tout s'agitait déjà. Le médecin, dont ce « mouvement doublait les inquiétudes, accourut d'autant plus vite, et

- n'arrêta pas qu'il ne fût à Schœnbrunn. Il croyait me trouver à la « mort. Je passais une revue; sa surprise fut extrême. Je rentrai; on

■ m'annonça son arrivée. » Eh bien, Corvisart, quelles nouvelles? que « dit-on à Paris? Savez-vous qu'on soutient ici que je suis gravement

• malade? J'ai une légère douleur de tète; le docteur Frank prétend que

■ je suis attaqué d'un vice dartreux qui exige un traitement long, sévère; « qu'en pensez-vous? » J'avais défait ma cravate ; il examina. « Ah ! Sire, «de si loin, pour un vésicatoire que le dernier médecin cul appliqué

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« aussi bien que moi. Frank exlrava|:ue ; vous allezà merveille. Ce re- |

• lit accident tient ù une vieille éruption mal soignée, cl ne résistera pas « à quatre jours de vésicatoire.» Il ne résista pas en effet, et ne se repro-

" duisit plus. «Vous le voyez, me dit-il en levant le dernier appareil, voilà I

- à quoi se réduisent les terribles maladies dont eet Allemand vous avait

■< gratifié. » Il alla lui rendre visite, le remercia d'une manière peugra- \ « cieuse du rapide voyage qu'il lui avait fait faire, et repartit pour Paris. « Son retour calma les tètes, on sentit que je n'étais pas à bout ; chaque « chose a son temps. • Il se reprit à ce mot, et se mit à discourir sur les intrigues qui agitaient l'Allemagne à cette époque. Il parla de Schill, de Dornberg, de la reine d« Prusse : le plan était vaste, bien conçu; mais on hésita, on se pressa, on ne s'entendit pas. Wagram eut lieu; il fallut remettre la partie. C'était la première fois que j'entendais parler de ces trames. Je n'en saisissais ni les ressorts ni l'ensemble ; je cherchai à briser la conversation : je laissai tomber le nom de Millier. Napoléon le releva avec complaisance et s'étendit beaucoup sur les talents de eet homme célèbre. Il était petit, maigre, chafouin, cachait sous une figure détestable l'esprit le plus étendu qu'il fut jamais. Il lui fut présenté après la bataille d'Iéna. Il passait pour l'auteur du manifeste; l'Empereur le plaisanta. « Moi, Sire? contre vous ! Votre Majesté me croit donc bien

- béte?» Je passai quelques heures à m'entretenir avec lui. Sesaperçus

- étaient profonds ; ses idées vastes, élevées : je lui donnai les relations

* extérieures de Weslphalie ; mais Jérôme avait mis ailleurs sa confiance, « il le remplaça. » Napoléon passa à Goethe, à Wieland, dont il lit le plus brillant éloge.

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