L'Empereur a passé une nuit assez tranquille
5. — L'Empereur continue d'aller mieux, il cause, il rappelle les travaux qu'il a exécutés, les hommes qu'il a protégés en Italie. Il a ouvert des routes de Puvie à Podoue, de Padoue à Fusinc, à Ponte-Longo, de Sarravolle ù Bellune, ù Cadore, et de Vicence à Novare. Il a creusé le port de Malomocco, desséché les vallées qui débouchent à Vérone, jeté des ponts sur l'Adige, contenu les inondations du Bacchiglione, élevé des digues, reconstruit des canaux, des aqueducs, et pourtant il n'était encore qu'au début de ce qu'il projetait pour l'Italie ; passant des choses qu'il a faites aux hommes qu'il a connus, il parle de Cesarotti dont il aimait la |>ompe et l'harmonie. Il l'avait uidé, secouru, comblé de biens; nous fûmes battus; nous devînmes odieux ; le poète céda à l'exaspération commune et applaudit à nos revers. Celte ingratitude ne lui Ht pas perdre la bienveillance de Napoléon. Un des premiers soins de ce prince, après l'incorporation de Venise, fut de le recommander à Eugène.
6. — La santé de l'Empereur continue à s'améliorer ; il passe au jardin. Il était faible, avait peine ù se soutenir; il s'assied au bout du vivier. C'était depuis quelques jours le terme de ses promenades; il s'y établissait, y restait des heures entières, et s'amusait à suivre les mouvements des poissons, il leur jetait du pain, étudiait leurs mœurs, et cherchait avec une véritable sollicitude les rapports qu'il y a entre eux et nous. Il nous les faisait remarquer, nous détaillait ses observations. Malheureusement ces petits animaux furent attaqués de vertiges; ils se débattaient, flottaient sur l'eau, et périssaient l'un après l'autre. Napoléon en fut cruellement affecté. « Vous voyez bien, me dit-il , qu'il y a « une fatalité sur moi. Tout ce que j'aime, tout ce qui m'attache, est • aussitôt frappé : le ciel et les hommes se réunissent pour me poursui- « vre. - Dès lors, le temps ni la maladie ne purent le retenir, il alla chaque jour les visiter lui-même ; il me chargea de voir s'il n'y avait pas moyen de les secourir. Je ne savais d'où pouvait provenir cette mortalité
. singulière : j'examinai si elle ne tenait pas a l'eau ; mais l'examen tardait à l'Empereur, il m'appelait plusieurs fois le jour, et m'envoyait vérifier si d'autres avaient péri. J'allais, et j'avoue que j'éprouvais une satisfaction bien vive quund je pouvais lui annoncer que tous étaient vivants. Je vis enfin à quoi tenait l'accident qlti affligeait Napoléon. Nous
avions revêtu le bassin avec un mastic à base de cuivre ; il avait corrompu l'eau. Nous* relirA mes les poissons qui avaient survécu, nous les mimes dans une cuve.
I i, 12. — L'Empereur est triste, abattu, il éprouve une grande prostration de forces.
U.— Après avoir pris son bain d'eau salée, l'Empereur s'est trouvé plus fort et plus dispos; il est encore revenu sur l'Italie et s'est beaucoup étendu sur Oriani. » C'est le plus grand géomètre qu'il y ait eu. « Il l'avait accueilli, protégé, recommandé à Brune lorsqu'il partit pour l'expédition d'Egypte. Il lui avait écrit dès qu'il était entré à Milan, il avait voulu honorer dans sa personne tous ceux qui cultivaient les sciences en Italie. *
Napoléon avait conservé un souvenir tout particulier de ce savant célèbre; il en parlait souvent, et se plaisait à revenir sur les détails de ; la première audience qu'il lui avait donnée. Il le voyait encore ému, troublé, ébloui par l'appareil de l'état-major. Il avait eu beaucoup de peine à le calmer. - Vous êtes au milieu de vos amis; nous honorons le
• savoir, nous ne voulons que lui rendre hommage.— Ah ! général, par- « donnez; tant de pompe me confond ; je n'y suis pas accoutumé. » Il se remit cependant, et eut avec Napoléon une longue conversation qui le jeta dans un étonnement dont il fut bien plus longtemps a revenir. Il ne concevait pas comment à vingt-six ans on pouvait avoir acquis tant de gloire et de science.
l(î. — I /Empereur descend au jardin; il est faible, hors d'état de marcher ; je le soutiens ; il gagne un siège, et semble se remettre d'un long effort. «Docteur, me voilà donc à bout? Plus d'énergie, plus de « force, je plie sous le faix. » J'allais lui répondre, il me prévint. « Je « dois guérir, n'est-ce pas? Un médecin mourrait plutôt que de ne pas «soutenir à un agonisant qu'il n'est pas malade. — Non, Sire; mais « quand la vie est encore intacte. ... — Elle ne l'est plus, je m'éteins; je
* le sens, mon heure est sonnée. -
II se leva, je le reconduisis. Il se met au bain où il reste une heure. L'atonie devient générale, la douleur au foie se fait sentir avec violence ; elle s'étend sur la région épigastrique.
10. — L'Empereur visite ses poissons, fait uu tour dans le jardin, monte en calèche, et n'a pas gagné le parc, qu'il rentre déjà.
L'Empereur n'avait plus ni force ni énergie. Le besoin de sommeil le dominait ; il éprouvait une lassitude qu'il ne pouvait vaincre. « Doc- » leur, quelle douce chose que le repos ! Le lit est devenu pour moi un
« lien de délices, je ne l'échangerais pas pour tous les trônes du monde. « Quel changement! Combien je suis déchu! moi, dont l'activité était « sans homes, dont la tète ne sommeillait jamais ! Je suis plongé dans « une stupeur léthargique, il faut que je fasse un effort lorsque je veux « soulever mes paupières. Je dictais quelquefois, sur des sujets diffé- « rents, à quatre, cinq secrétaires, qui allaient aussi vite que la parole;
• mais alors j'étais Napoléon, aujourd'hui je ne suis plus rien ; mes for- ! « ces, mes facultés m'abandonnent ; je végète, je ne vis plus. »
20. — L'Empereur est plongé dans une tristesse profonde ; il ne proi nonce pas une parole.
21, 22. — L'Empereur paraît toujours livré à la même mélancolie.
28. — L'Empereur est extrêmement abattu ; il se plaint d'un violent mal de tète, d'une douleur gravative au foie, c'est son expression ; il prend de la nourriture, se trouve un peu mieux.
Il est sorti en calèche; mais après avoir fait avec beaucoup de lenteur un tour de promenade dans le parc, il a été atteint de violentes nausées, et bientôt après il a rendu tous les aliments qu'il avait pris.
29. — L'Empereur est atteint, immédiatement après son repas, d'une toux sèche extrêmement fatigante. II attribue cet accident à l'usage des pilules, et profite de cette occasion pour les proscrire entièrement.
50. — L'Empereur se trouve dans le même état qu'hier. Il refuse de faire usage d'aucun remède, il renonce au bain. J'essaye de combattre cette résolution. « Que voulez-vous que j'en espère? quel bon effet puis- " je en attendre? docteur, rien d'inutile. »
I" décembre. — L'Empereur est un peu mieux, et fait de l'exercice en calèche. Je cherche à réveiller ses souvenirs, je lui parle de l'effet que produisit son retour d'Egypte. « Il est vrai, me dit-il, qu'il fut in- « calculable ; il rendit la confiance aux troupes, et l'espérance aux géné- » rauxqui, jugés, destitués, battus, n'aspiraient qu'à venger leurs défai- « tes, et à échapper au joug ignominieux d une poignée d'avocats qui
• perdaient la France. Je leur apparaissais comme le Messie; chacun •< bénit mon arrivée ; mais celui de tous à qui elle fut le plus agréable. « parce que c'était celui qu'affectaient le plus les malheurs de la patrie, « fut Championnel.
7. — L'Empereur est bien. Il s'est occupé pendant deux heures d'un travail sérieux, sans en ressentir la moindre incommodité. Comme le temps était beau, il a voulu faire un tour dans le parc en calèche découverte; mais il a été frappé par le soleil, il est rentré extrêmement fali- ! gué et avec une forte douleur de tête.
S. — l.'Kmpereur t»st d'une humeur sombro. Je cherche a le distraire, je lui rappelle les hommes ijuc je sais lui être chers. Je prononce le nom «le Dcsaiv. « Oesaix ! il était dévoué, généreux, tourmenté par lu |MMMUI
• de la gloire : sa mort lut une de mes calamités. » Il s'arrêta ; je ne savais comment relever la conversation. Je hasardai un mol sur les vieloires que ce général avait remportées dans la haute Egypte. Il en eût « remporté partout. Il était habile, vigilant, plein «l'audace; il comptait
« la fatigue pour rien, la mort pour moins encore : il fui allé vaincre « au bout de monde. Je lui avais d'ailleurs choisi des lieutenants qui « allaient à sa taille, lielliard était aussi propre à l'administration qu'à « la guerre; il dirigeait les irrigations, encourageait les cultures, disper- « sait les beys; il était agronome, gouverneur, capitaine, aussi redoulé «des mameluks qu'agréable aux cheiks. Il commandait Pavant-garde « d'Alexandrie au Caire ; il cul l'initiative «le toutes les privations : mais
• la nature l'avait doué d'un courage à toute épreuve; le désert ne l'é-
• tonna point. Il contint la troupe qu'une foule d'autres cherchaient à « soulever, et fut toujours dévoué : je savais quelles étaient sa capacilé, - sa constance. Je voulais l'emmener en Sy rie, mais Desaix s'en défen- « dit; il tenait à le conserver, je le lui laissai. Ce brave Desaix! il fut « cruellement affecté des sotlises du Directoire et de sa levée de bou- « eliers. « Us revers ne m'ont pas surpris, memanda-t-il lorsque je lui « annonçai que la guerre s'était rallumée en Europe, mais m'ont vive- « ment affligé. On voit bien que vous n'êtes plus dans cette Italie où vous « avez eu tant de succès; vous y retournerez, vous illustrerez la nation ; « et nous, nous végéterons au milieu des Arabes. Qui connaîtra lagran- « denr de vos idées ? qui appréciera vos généreux desseins? Celte guerre « d'Allemagne est une horrible chose; j'enrage de n'y être pas. Pensez
• du moins à nous, à notre situation, à notre passion pour la gloire; « mais, avant tout, sauvez la France. Je ne fus pas fâché d'avoir son « suffrage : je partis; vous en savez le résultat. *
10. — L' Km perçu r a passé une nuit fort agitée ; il est toujours plongé dans la tristesse. Il est faible, abattu. Il voulut faire un tour dans le salon, les jambes fléchissaient sous lui; il fut obligé de s'asseoir. « Elles « sont à bout, me dit-il d'un ton peiné; voyez-vous (il les palpait), il n'y « a plus rien : c'est un squelette ! » Je m'efforçais de lui persuader que cet état de maigreur était une conséquence de la maladie, qui ne préjugeait rien sur le résultat final. « Non, docteur, tout doit avoir un terme, « j'y touche; et en vérité, je ne le regrette pas, je ne suis pas payé pour k chérir la vie. »
25. — La prostration des forces est extrême; l'Empereur a passé une nuit mauvaise, agitée.
20.— I/Empereur a passé une meilleure nuit. Il lit avec une avidité extrême les journaux arrivés d'Europe; il apprend la mort de sa secur, la princesse ÉILsa ; cette nouvelle le plonge dans la stupeur. Il était dans son fauteuil, la tète penchée, immobile, en proie au plus profond chai jirin. De longs soupirs lui échappaient par intervalles ; il élevait les yeux,
1rs baissait , me regardait de temps en temps, nx< fixait sans proférer
un mol. A la lin il me lendit son liras. I.e pouls était faible, irrégulier . je lui conseillai de prendre un peu d'eau île fleur d'orange. Il ne parut pas m'avoir entendu. Je le pressai de sortir, d'aller respirer l'air au jardin. « Croyes-YOUS, me dit-il d'une voix basse et altérée, qu'il puisse « me retirer de l'état d'oppression où je suis? — Je le pense, Sire : mais « je supplie Votre Majesté de faire eu même temps usage de la boisson « que je lui propose. » Il y consent. Les soupirs deviennent moins fréquents et moins profonds. Il éprouve un |>eu de hoquet : je lui présente le verre, il boit une seconde fois cl se trouve Roulage. » Vous voulez donc «que j'aille au jardin? Eh bien, soit. ■> Il se leva avec effort et s'appuya sur mon bras. « Je suis bien faible, mes jambes eliancelantes ont peine - à me porter. «
La journée était magnifique, nous gagnâmes le berceau, il essaya de faire quelques pas : mais les forces manquaient ; il fut obligé de se placer sur un siège ipii se trouvait auprès de nous. » Ah, docteur I nie dit -il, « comme je suis fatigué' Je sens (pie l'air que je respiré lue
I>K NAI'OLKON. T'.M
lait du hicn. » Il se lui quelques inslanls, el reprit : » Les journaux
- annoncent que lu princesse Élisa est morte d'une fièvre nerveuse, ■ et qu'elle a fait Jérôme tuteur de ses enfants. Qu'est-ce que les
< médecins entendent par lièvre nerveuse? » Je le lui dis. « A\ez- •< vous connu Élisa lorsqu'elle était grandc-duchcssc de Toscane?— Oui, « Sire. — Elle était devenue extrêmement délicate. Elle m'assurait qu'elle » fût été obligé de garder constamment le lit, si elle eût voulu s'écou- •• 1er, qu'il n'y avait que sa grande activité qui pût la faire vivre. Je suis « de son avis, je pense qu'une vie active est toujours favorable à la santé ;
- j'en ai Tait l'expérience sur moi-même, el vous pouvez observer au-
- jourd'bui les conséquences du régime contraire. Dès son enfance, « Klisa fut fière, indépendante, elle nous tenait téle à tous. Elle avait de « l'esprit, une activité prodigieuse, etconnais!>ait les affaires de son cabi- « net, de ses Étals, aussi bien qu'eût pu le faire le plus lia bile diplomate. « (hélait elle qui s'occupait des relations extérieures, et quoiqu'elle se vit » avec jK'ine obligée de s'adresser à mes ministres, elle correspondait di- •• reelement avec eux, leur résistait souvent, cl quelquefois môme me for- •« çail de me mêler des discussions. Vive, sensible, elle était facilement •< émue. La moindre contrariété suffisait pour la mettre en colère, mais •< celle colère s'évanouissait presque aussitôt, car Élisa avait un cœur « excellent, généreux, élevé. Elle aimait le luxe, elle cultivait les sciences
< et les arts, et avait l'ambition d'exercer une espèce de suprématie sur « sessaws. Elle voulait être au-dessus d'elles par l'autorité, comme elle « l'était par l'âge. Je ne sais à quel point on doit ajouter foi à la nouvelle » de sa mort telle qu'elle est rapportée dans les journaux ; mais ce qui « me parait dénué de fondement, c'est qu'elle ait chargé Jérôme de la « tutelle de ses enfants. II faudraitsupposer, pour que cela fût admissible, « que Bacioccbi n'existe plus, ou qu'il est absent, car dans le cas contraire » il est de droit leur tuteur naturel et légal. Avez- vous connu le prince « Bacioccbi ? — Je l'ai vu quelquefois; mais je ne lui ai jamais parlé. — « Quelle opinion avait-on de lui à Florence? — On le regardait comme « un brave homme qui s'occupait peu des affaires, et ne songeait qu'à « jouir des avantages de sa situation. —On ne se trompait pas. II a tou- « jours beaucoup chéri la vie privée, et n'a jamais aimé a s'occuper que » de lui-même. Son caractère pacifique contrastait singulièrement avec « l'esprit remuant de la princesse Élisa. Savez-vous combien d'enfants « elle a laissés? — Elle eut nue jolie petite fille en Toscane, un garçon » dans les Étals Vénitiens. J'ignore si elle en a eu depuis. »
L'Empereur se leva, s'appuya sur mon bras et me regardant lixemenl :
7i>« DKKMKHS MOMENTS
j « Eli bien ! docteur, vous le voyez, Élisa vient de nous montrer le elie- « min ; lu mort, qui semblait avoir oublié ma famille, commence à la - frapper ; mon tour ne peut tarder longtemps. Docteur, vous êtes jeune, « plein de santé ; mais moi ! je n'ai plus ni forces, ni activité, ni éncr- « jiie, je ne suis plus Napoléon. Vous cherchez en vain à me rendre l'es-
j « péranee, à rappeler la vie prèle à s'éteindre. Vos soins ne peuvent rien
i contre la destinée ; elle est immuuble, on n'appelle pasde ses décisions.
\ « Iju première personne de notre famille qui doit suivre Élisa dans la « la tombe est ce grand Napoléon, qui végète, qui plie sous le faix, et qui « pourtant tient encore l'Europe en alarmes. Tout est lini, je vous le « répète. »
Mous rentrâmes; Napoléon se mit au lit. « Faites fermer mes fenc- » « 1res, docteur; laissez-moi seul. » Il me manda plus tard ; mais il était | abattu, défait, parlait de son fils, de Marie-Louise : la conversation était pénible ; je cherchai à la rompre, à lui rappeler des souvenirs qui n'alarmaient pas sa tendresse. «Je vous comprends, docteur; eh bien! « soit, oublions, si toutefois le cœur d'un |>èrc peut oublier. » 27.— L'Empereur est plongé dans le plus grand abattement.
30. — L'Empereur est beaucoup plus mal; il éprouve un tremblement général, de In chaleur et du froid tour à tour; le pouls est nerveux et faible, la douleur de tète insupportable. « Eh bien! docteur, que pensez- » vous de 1 état où jcsuis?— Qu'il n'est pas inquiétant, qu'il s'améliore et » serait bon si Votre Majesté consentait à faire usage d'un médicament « d'ailleurs fort simple. — Duquel ? — Du sirop d'élher. — Qu'est-ce que
| « du sirop d'éther. ?» Je le lui expliquai. Quel est son effet ? » Je le lui i » dis. « Vous en êtes sur?— Oui, Sire.— Eh bien! voyons, vile, donnez « donc. » Je lui en donnai une cuillerée; il lu prit, fut soulagé; mais elle lui laissa un arrière-goût dans la bouche : c'en fut assez, il n'en voulut plus.
31. — L'Empereur allait un peu mieux. Je le presse de prendre une nouvelle dose de sirop d'élher, il s'y refuse ; j'insiste, il s'impatiente et me dit que c'est peine perdue. « Mais, Sire, les effets en sont si sensi- « bles. — Sensibles, assurément . je n'ai pas clos la paupière, jamais je « ne pussai de si mauvaise nuit.— Son action est si bénigne.— Pour les « estomacs faits ù la pharmacie, je le crois ; mais le mien est vierge, « étranger aux remèdes. Je ne veux pas avoir deux maladies, celle de la « nature et celle du médecin. »
2 janvier.— Napoléon se trouve un peu mieux. Il était dans son lit; je voulais donner de l'air à la pièce. J'ouvre la croisée, elle m'échappe; je
DK NAPOLÉON. 7!>7
cherchc à la retenir, je me blesse, le sang jaillit. L'Empereur s on aperçoit, saute à terre : • Vous avez la main déchirée! Un médecin ! qu'on « cherché un des chirurgiens anglais! Les blessures sont dangereuses « ici, vous le savez; le moindre retard devient mortel; allons! qu'on
• coure au camp! o La plaie était en effet assez grave; j'avais les tendons extenseurs des trois derniers doigts presque entièrement coupés ; mars j'élais si touché de l'anxiété de l'Empereur, que je pensais bien plus h le calmer qu'à me panser moi-même. Je le lis cependant; et me trouvai au bout de trois ou quatre jours en état de redonner mes soins à l'Empereur, qui ne cessait de me prodiguer des témoignages touchants de sollicitude.
22. —La santé de 1'Empcrenr a fait des progrès sensibles ; ses forces sont revenues en même temps que l'appétit, il continue de faire l'excreicedans le jardin et le pare. Plusieurs fois, j'ai essayé de le décider à prendre quelques médicaments, je n'ai pu y parvenir. •> An diable votre « médecine ! m'a-t-i) répondu ; je vous ai déjà dit cent fois qu'elle ne me « valait rien : je connais mieux que vous, et tous les médecins de l'uni- « vers, ma maladie et mon tempérament. Je suis guéri si je sue, et si les « cicatrices qui sont sur ma cuisse viennent à s'ouvrir. Oui, docteur, « donuez-moi la force de faire trois ou quatre lieues à cheval sans m'ar- « rèler, etde continuer le même exercice pendant quinze ou vingt jours, «et vous verrez comment je me porterai. Supposez qu'au lieu d'être
* Napoléon je fusse un des pauvres diables de cette île, et qu'à force de « coups de bâton et de fouet sur les jambes on me rit courir et travailler « comme eux, ne guérirais-je pas bien vite ? ne suerais-je pas beaucoup? « ne reprend rais-je pas mon équilibre? ne recouvrerais-je pas la santé. » Il s'échauffait sur cette idée de la puissance extraordinaire de la volonlé humaine. « Vous avez l'air de ne me pas croire, docteur; mais voyons. « Si j'avais là, devant moi, un lion, un tigre, un ours, et que je n'eusse « pas d'autre moyen d'échapper que la fuite, pensez-vous que mes for- « ces ne se ranimeraient pas tout d'un coup? mes jambes n'obéiraient- « elles pas à l'impulsion de ma volonté? mes nerfs ne sentiraient-ils pas « l'appel de la nature pour me tirer de ce danger? Eh bien, au moment « où je vous parle, je vous dirai qu'il y a en moi quelque chose qui m'é- « lectrise, et qui me fait croire que ma machine suivrait encore l'empire « de mes sensations et de mes volontés. N'est-ce pas là un stimulant « qui vaudrait bien la crainte des coups de fouet? Eh bien, qu'en pensez- « vous à présent, dotloraccio di ca|H> Corso? continua-t-il en me tirant
les oreilles. N'ai-je pas raison? » Je répondis que ses remèdes |»ou-
DKHMKHS MOMKNTS
vaient être excellents, mais qu'il y avait aussi de quoi tuer les hommes les plus forts. L'Empereur se mil à rire. « Je suis sur, dit-il, qu'une r. bonne partie de débauche remettrait l'équilibre de ma machine. Mon « secret pour me guérir n'a jamais été d'avaler «les drogues, mais de « rester à la diète un ou deux jours, ou de faire quelque excès en oppo- « sitiou avec mes habitudes. Ainsi, par exemple, si j'étais en repos de- { « puis trop longtemps, je me mettais à faire une grande course à cheval, « à chasser un jour entier sans m'arrèter. Si je m'étais trop fatigué, je ! I « me tenais en repos pendant vingt-quatre heures ou davantage; eh bien, » je vous réponds que jamais mon système ne m'a manqué. La secousse « que je me donnais produisait toujours un bon résultat. J'avais aussi i « un tempérament comme on en voit peu. Quand il me prenait envie . de dormir, je dormais, quelle que fût l'heure et le lieu ; quand il m'ar- « rivait de boire ou démanger trop, mon estomac rejetait le superflu : « enfin, ma nature n'était pas celle de tous les hommes. 'Joui cela est « perdu maintenant, je le sens bien. »
Convaincu néanmoins de l'excellence de son système, il s'avisa de mettre la chose à l'essai. Il lit seller son cheval , se mit à galoper dans les vieilles limites de Longwood, et ne fit pas moins de cinq ou six milles : il n'était accompagné que de NoveriMZ et de son piqueur. Mais ee rude exercice ne lui procura pas le résultat qu'il en ultenduit : ses sueurs ne coulèrent point, et il se trouva même assez indisposé. It répéta trois ou quatre fois cette tentative, qui eut toujours les mûmes conséquences. « Je le vois à présent, me dit-il d'un ton affecté, mes forces m'a- « bandonnent, la nature ne répond plus comme auparavant aux solli- « citations de ma volonté, les secousses violentes ne conviennent plus à ■ mon corps affaibli ; mois j'arriverai au but que je veux atteindre par « un exercice modéré. »
23. — L'Empereur est plongé dans une profonde tristesse ; il est toujours persuadé que l'exercice le sauverait. « Si du moins je pouvais " supporter la calèche; mais les cahots me donnent des nausées et le - mouvement du cheval est encore pis. — Sire, la bascule, lui dit le « général Montholon, si Votre Majesté en essayait? — Oui! la bascule! « peut-être; je l'éprouverai; faites-en disposer une. » On la disposa, mais elle ne produisit aucun résultat avantageux ; il y renonça.
24. — L'Empereur esl toujours fort triste; il parle de sa sonté, se | plaint de faiblesse, d'irritation nerveuse. Je lui demandai son bras, il
me le tendit avec indifférence : « C'est comme si un général prêtait ] - l'oreille pour savoir comment son armée manœuvre. Eh bien! que
» vous indique l'état du pouls? — Que les forces reprennent, que Votre « Majesté va se trouver mieux. —Sans doute! tout me répugne, tout
- m'inspire du dégoût. Je ne puis souffrir la substance solide la plus « légère, et je vais être mieux! Docteur, ne cherchez pas à me donner « le change, je sais mourir. »
2o. — L'Empereur est plongé dans la mélancolie la plus profonde. Il éprouve des agitations nerveuses.
2b\ — L'Empereur est beaucoup mieux, aussi son humeur est-elle bien moins chagrine.
Il avait appris, quelques jours auparavant, les détails de la révolulion espagnole. Cet événement n'avait pas paru le frapper beaucoup : il le prévoyait, s'était-il borné à nous dire. « Ferdinand est un homme « incapable de se gouverner lui-même, et à plus forte raison de gouver- « ner la Péniusule. Quant ù la constitution des cortes, elle est en oppo- •> sition avec les dogmes de la sainte alliance; elle sape les préjugés et les intérêts des dévols, elle ne peut se soutenir longtemps. Ceux qui
< l'ont promulguée n'ont ni les moyens ni les forces de la faire aller. » La nouvelle des affaires de IN api os produisit plus d'effet cl le mit en bonne humeur. « Pour celle-là, je l'avoue, je ne m'y attendais pas. « Qui jamais eut imaginé que des tnaccheronai voudraient singer les » Espagnols? Afficher leurs principes, rivaliser de bravoure avec eux! - Puis, quittant la plaisanterie: « Ferdinand de Naples ne vaut pas
< mieux que l'autre ; mais ce n'est pas d'eux, c'est de leurs nations
• qu'il s'agit, cl il y a entre elles une telle différence dans l'énergie. •' dans l'élévation des sentiments, qu'il faut que les [Napolitains aient > |>crdu la tète, ou que leur mouvement soit le prélude d'une insur- •• reelion générale; car, en face, comme ils sont, du dominateur de » l'Italie, que peuvent-ils faire s'ils ne sont soutenus par une grande
nation? S'ils le sont, j'applaudis à leur patriotisme; mais, s'il i en est autrement, que je plains mes bons, mes chers Italiens! Ils
- seront décimés , sans que leur généreux sang profile au beau sol « qui les a vus naître; je les plains! Les malheureux sont distribués par
- groupes, divisés, séparés par une cohue de princes, qui ne servent « qu'à exciter des haines, à briser les liens qui les unissent, et les cm- » pèchent de s'entendre, de concourir à la libertécommune. C'était cet « esprit de tribu que je cherchais à détruire; c'est dans cette vue que h j'avais réuni une partie de la Péninsule à la France, érigé l'autre en « royaume ; je voulais déraciner ces habitudes locales, ces vues par-
• lie Iles, étroites ; modeler les habitants sur nos mo'urs, les façonner à
XOO DERNIERS MOMENTS
• nos lois, puis les réunir, les constituer, les rendre à l'ancienne gloire « italienne. Je me proposais de faire de ces États agglomérés une puis- « sanec compacte, indépendante, sur laquelle mon second fils eût régné. « Rome en lut devenue la capitale ; je l'eusse restaurée, embellie; j'eusse « déplacé Murât. De la mer jusqu'aux Alpes, ou n'eût connu qu'une « seule domination. J'avais déjà commencé l'exécution de ce plan, que « j'avais conçu dans l'intérêt de la patrie italienne. On travaillait à ■ dégager Rome de ses décombres ■ on desséchait les Marais Ponlins; « mais la guerre, les circonstances où je me trouvais, les sacrifices « que j'étais obligé de demander aux peuples, ne me permirent pas de « Taire ce que je voulais pour elle. Voilà, mon cher docteur, les motifs - qui m'ont arrêté. C'est une faute, une grande faute; je le sentis en
• 1KH; mais l'heure des revers avait sonné, le mal était irréparable. «Si je n'avais pas été pris parle temps, que j'eusse exécuté ce que je
• projetais, je ne serais pas tombé, je n'aurais pas été exilé à l'île » d'KIbe, et encore moins jeté sur cet écueil. Ah ! docteur, quels sou- <- venirs! quelles époques me rappellent cette belle Italie! Je touche « encore nu moment où je pris le commandement de l'armée qui la <• conquit. J'étais jeune ; j'avais la conscience de mes forces; je boni!-. « lais d'entrer en lice. J'avais donné des gages, on ne coirtPsTmf pas mon* « aptitude; mais mon Age déplaisait à ces vieilles moustaches qui avaient « blanchi dans les combats. Je m'en aperçus, et sentis la nécessité de
• racheter ce désavantage par une austérité de principes que je ne dé-
• mentis jamais. Il me fallait des actions d'éclat pour me concilier « l'affection et la confiance du soldat; je les fis. Nous marchâmes; tout « s'éclipsa à notre approche. Mon nom était aussi cher aux peuples « qu'aux soldats : ce concert d'hommages me toucha; je devins insen-
• sihle à tout ce qui n'était pas la gloire. L'air retentissait d'acelama- « tions sur mon passage; tout était à ma disposition, tout était à mes
• pieds; mais je ne voyais que mes braves, la France et la postérité! « Les belles Italiennes eurent beau déployer leur grâce; je fus insen- « sible à leurs séductions : elles s'en dédommageaient avec ma suite. «■ Une d'elles, la comtesse C... , laissa à Louis, lorsque nous passâmes
• à Rrescia, un gage de ses faveurs dont il se rappellera longtemps. » 27. — La nuit a été excessivement mauvaise. L'Empereur est dans
un état de faiblesse extrême, physionomie sombre. Je hasarde une prescription, Napoléon s'impatiente, et témoigne la plus vive aversion I pour toute espèce de remèdes. !
Il dîne à six heures, mais il rend presque aussitôt ce qu'il a pris.
DK NAPOLÉON. NUI
50. — L'Empereur était dans une situation déplorable; mais Jn maladie ne faisait qu'exalter l'aversion qu'il avait pour les médicaments. J'avais beau combattre sa répugnance, il repoussait tout. J'étais accablé du spectacle de ce grand homme qui se consumait sous mes yeux; la douleur de voir le remède et de ne pouvoir l'appliquer, l'amour, les regrets, tous les sentiments se disputaient mon ame; mes forces étaient à bout. Napoléon s'en aperçut. « Vous n'êtes pas bien, me dit-il; vous « périssez, vous succombez au mal. Devez-vous aussi être victime de cet
• affreux climat? Allons, du courage, je vais faire venir un médecin « d'Europe, il vous aidera. » J'étais si satisfait de celte résolution, que je ne me donnai pas le loisir de peser ma réponse. « Ah ! Sire, lui répli-
• quai-je avec émotion, hâtez-vous, pendant qu'il en est temps encore. » — Qu'il en est temps ! que voulez-vous dire? Est-ce vous? est-ce moi ? « l'un de nous doit-il mourir avant qu'il arrive? Si c'est moi, eh bien ! « à la bonne heure; mais dans aucun cas je ne veux ni consulter ni « voir les médecins anglais qui sont dans l'iie. J'aime mieux souffrir
• que de les voir autour de moi. D'ailleurs à quoi seraient-ils bons? J'ai •< mis ma conliance £n vous ; vous vous intéressez h moi; je juge de
votre attachement par votre zèle ; je vous suis reconnaissant des soins « que vous me prodiguez. Mais, cher docteur, si mon heure est sonnée, « s'il est écrit là-haut que je dois périr, ni vous ni tous les médecins « du inonde ne changerez l'arrêt. » Il avait les yeux fixés au ciel, le son de sa voix était élevé, sonore; je ne fus pas maître de mon émotion. Je me retirai, j'avais une lièvre ardente, je restai quelques jours sans pouvoir lui donner mes soins. Enfin il désira me voir; je fis un effort, j'allai, je le trouvai dans son lit, se plaignant d'une douleur insupportable qu'il éprouvait dans l'Iiypocondrc gauche ; il avait de la difficulté à respirer.
12 février. — L'Empereur se trouve un peu mieux. ili. — L'Empereur continue à être mieux. « Étiez-vous à Milan, doc- « teur, lorsque j'allai prendre la couronne de fer? — Non, Sire. — El «"lorsque je fus à Venise? — Je n'y étais pas non plus; mais Votre Ma- « jesté venait de planter nos aigles sur la Vislule ; l'Italie était ivre de « gloire, toute la population se pressait sur ses pas. — Il est vrai que je « fus vivement accueilli, surtout dans les lagunes. Venise avait mis en « mer toutes ses gondoles : c'étaient dés franges, des plumes, des étoffes; « tout ce qu'il y avait de beau, d'élégant était accouru à Fusine. Jamais « l'Adriatique n'avait vu de cortège si pompeux. — Cette explosion était « toute naturelle; d'une main vous refouliez les Sarmates, de l'autre I
loi