‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 6 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

ensuite apporter Corinne de madame de Staël, dont il a lu quelques chapitres. Il ne pouvait l'achever, disait-il. Madame de Staël s'était peinte si bien dans son héroïne, qu'elle était venue à bout de la lui Taire prendre en grippe. « Je la vois, disait-il, je l'entends, je la sens, je veux « la fuir, et je jette le livre. Il me restait de cet ouvrage un meilleur « souvenir que ce que j'éprouve aujourd'hui. Peut-être est-ce parce que « dans le temps je le lus avec le pouce, comme dit fort ingénieusement « M. l'abbé de Pradt, et non sans quelque vérité. Toutefois je persiste- - rai, j'en veux voir la lin ; il me semble toujours qu'il n'était pas sans

quelque intérêt. Je ne puis pardonner du reste à madame de Slaél n d'avoir ravalé les Français dans son roman. C'est assurément uncsin- « gulière famille que celle de madame de Staël ! Son père, sa mère et » elle, tous trois à genoux, en constante adoration les uns des autres, j

s'enfumant d'un encens réciproque pour lu meilleure édilication et « mystification du public. Madame de Staël, toutefois, peut se vanter « d'avoir surpassé ses nobles parents, lorsqu'elle a osé écrire que ses sen- « Uments pour son père étaient tels qu'elle s'était surprise à se trouver « jalouse de sa mère.

« Madame de Staël était ardente dans ses passions, continuait-il; elle « était furieuse, forcenée dans ses expressions. Voici ce que lisait la police « durant sa surveillance.— Je suis loin de vous, écrivait-elle à son mari,

apparemment. Venez à l'instant, je l'ordonne, je le veux, je suis à

« genoux je vous implore!... Ma main est saisie d'un poignard!...

« Si vous hésite* , je me tue, je me donne la mort, et vous serez cou- « pable de ma destruction. • C'était Corinne, tout à fait Corinne.

Elle avait accumulé, dans le temps, tous ses efforts, toutes ses ressources sur le général de l'armée d'Italie, disait l'Empereur; elle lui avait écrit au loin sans le connaître; elle le harcela présent. A l'en croire, c'était une monstruosité que l'union du génie à une petite insignifiante créole, indigne de l'apprécier ou de l'entendre, etc. Le général ne répondit malheureusement que par une indifférence qui n'est jamais pardonnée par les femmes, cl n'est guère pardonnable en effet, disait-il en riant.

A son arrivée à Paris, il se trouva poursuivi du même empressement, continuait-il ; mais de sa part, même réserve, môme silence. Madame de Staël cependant, résolue d'en tirer quelques paroles et de lutter avec le vainqueur de l'Italie, l'aborda debout au corps dans la grande fête que M. deTalleyrand, ministre des relations extérieures, donnait au général victorieux. Elle l'interpella au milieu d'un grand cercle, lui demandant

quelle était ù ses yeux la première femme du monde, morteou vivante. «Celle qui a Tait le plus d'enfants, » répondit Napoléon avec beaucoup de simplicité. Madame de Staël, d'al»ord un peu déconcertée, essaya de se remettre en lui observant qu'il avait la réputation d'aimer peu lis femmes. <■ Pardonnez-moi, reprit Napoléon, j'aime beaucoup la mienne. ■ Madame. »

Le général de l'armée d'Italie eût pu sans doute mettre le comble à l'enthousiasme de la Corinne genevoise, disait l'Empereur; mais il redoutait ses infidélités politiques et son intempérance de célébrité ; jkmiIètre eut-il tort. Toutefois l'héroïne avait fait trop de poursuite, elle s'était vue trop rebutée pour ne pas devenir une chaude ennemie. » Elle « suscita d'abord Benjamin Constant, qui n'entra pas bien loyalement < dans la carrière, remarquait l'Empereur : lors de la formation du Tri- « bunat, il employa les plus vives sollicitations près du Premier Consul « pour s'y trouver compris. A onze heures du soir, il suppliait encore • à "toute force ; à minuit, et la faveur prononcée, il était déjà relevé « jusqu'à l'insulte. La première réunion des tribuns fut pour lui une « su |»crbe occasion d'invectiver. Ec soir, illumination chez madame de

I os

« Staël. Elle couronna son Benjamin au milieu d'une assemblée bril- •• lante, et le proclama un second .Mirabeau. A cette Tarée, qui n'était « que ridicule, succédèrent des plans pins dangereux. I.ors du concordat* « contre lequel madame de Staël était forcenée, elle unit tout h coup « contre moi les aristocrates et les républicains : — Vous n'aves plus «qu'un moment, leur criait-elle; demain le tyran aura quarante mille « prêtres à son service. »

Madame de Staël ayant enfin lassé toute patience, disait Napoléon, fut envoyée en exil. Son père avait déjà vivement déplu lors de la campagne de Marengo. « A mon passage, j'avais voulu le voir, disait l'Erape- « reur, et n'avais trouvé qu'un lourd régent de collège, bien boursouflé. « Peu de temps après, et dans l'espoir sans doute de reparaître avec * mon secours sur la scène du monde, il publia une brochure dans la- « quelle il prouvait que la France ne pouvait plus être république ni « monarchie. On ne voit pas trop ce qui lui restait. Il appelait dans

cet ouvrage le Premier Consul l'homme nécessaire, etc., etc. Lebrun « lui répondit par une lettre en quatre pages, dons son l»eau style et

d'une façon très-mordante: il lui demandait s'il n'avait pas asser. fait « de mal à la France, et s il ne se lassait pas, après son épreuve de In « Constituante.de prétendre à la régenter de nouveau.

« Madame de Staël, dans sa disgrâce, combattait d'une main et solli- " citait de l'autre. Le Premier Consul lui lit dire qu'il lui laissait l'uni- j « vers à exploiter, qu'il lui abandonnait le reste de la terre et ne se ré- « servait que Paris, dont il lui défendait d'approcher. Mais Paris était •< précisément l'objet de tous les vœux de madame de Staël. N'importe, « le Consul fut constamment inflexible. Toutefois madame de Staël « renouvelait de temps à autre ses tentatives. Sous l'empire, elle vou- « lut être dame du palais; il y avait sans doute à dire oui et non ; « car le moyen qu'on pût tenir madame de Staël tranquille dans un « palais, etc., etc. »

Après dîner, l'Empereur nous a lu les Horace*, que notre admiration a souvent interrompus. Jamais Corneille ne nous avait semblé plus grand, plus beau, plus nerveux que sur notre rocher.

Dr la rhanw a ftainU--He>iu> . etc.- Vrille «lu 13 aoAt . rte.

M#*fff««li |4.

L'Empereur est sorti de bonne heure. Avant neuf heures il m'a fait J appeler ; il était dans l'intention de monter à cheval et d'essayer de pouvoir tirer quelques perdrix que nous apercevons toutes les fois que nous sommes en voiture, qui se laissent toujours approcher tant que

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nous sommes sons ormes, mois jamais autrement. L'Empereur s'est mis à marcher pour lâcher de se poster à propos ; mais on n'a pu re-

trouver les perdrix ; il s'est fatigué promplement et a pris le parti de monter à cheval, faisant observer que tout ceci n'était point précisément les chasses de Rambouillet ni de Fontainebleau. Au retour, nousavons déjeune sous la tente; l'Empereur o fait asseoir à table le petit Tristan, qu'il a vu traverser la prairie, et s'en est fort amusé pendant tout le repas.

L'annonce du gouverneur nous a fait quitter précipitamment la tente et prendre refuge chacun dans notre tanière. L'Empereur a voulu beaucoup moins qu'un autre se laisser relancer ; ses conversations avec le gouverneur lui sont par trop pénibles et désagréables. ■ Je n'en veux plus avoir, dit-il; il m'échappe des choses dures qui compromettent mon « caractère et ma dignité : il ne doit sortir de ma bouche que des choses - flatteuses. »II se trouvait fatigué de sa course du malin.il s'est mis au bain.

Sur les cinq heures, il a fait un tour en calèche ; le temps était délicieux.

Le gouverneur avait vivement désiré voir l'Empereur; il avait, disait-il, à lui parler d'affaires. On soupçonne que c'était pour lui dire qu'il n'avait plus d'argent, qu'il avait tout épuisé, et qu'il ne savait plus comment faire ; ce qui eût été fort indifférent à l'Empereur, qui n'eût pas manqué de le prier de nouveau de le laisser tranquille.

Après le dîner, l' Empereur jouait aux échecs dans le salon ; il avait

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pris du punch. Je suis arrivé tard. En entrant, il m'a dit de prendre ma part du punch; mais on a fait observer qu'il n'y avait plus de verres. « Oh ! que si, n-t-il dit en me donnant le sien, et il boira, j'en suis sûr... » Puis il a ajouté : « C'est a l'anglaise, n'est-ce pas ? Chez nous on ne boit » guère qu'après sa maîtresse. »

Pendant le diner, on a fait l'observation que c'était la veille du 15 août ; l'Empereur a dit alors : « Demain, en Europe, bien des santés « seront portées à Sainte-Hélène. Il est bien quelques sentiments, quel- « ques vœux qui traverseront l'Océan. » Il en avait déjà eu la pensée ce matin durant la course à cheval , et m'avait dit les mêmes choses.

Après le diner, Cinna. Corneille nous semble divin.

Ki -le «le l'Empereur.

Jmd, li

Aujourd'hui 15 août, c'était la Tète de l'Empereur; nous avions projeté de nous présenter tous chez lui vers les onze heures : il nous a déjoués en paraissant gaiement lui-même à nos portes dès neuf heures. Il Taisait fort doux, il a gagné le jardin; chacun s'y est successivement réuni ; le grand maréchal, sa femme, ses enfants sont arrivés. L'Empe-

reur a déjeuné entouré de tous ses fidèles, sous la grande et belle tente, qui est une véritable et heureuse acquisition. La température était

belle; lui-même était gai et fort causant. Il a semblé jouir quelques instants de nos sentiments et de nos vœux ; il a voulu, nous a-t-il dit, passer toute la journée entouré de nous tous ; ce qui en effet a eu lieu, causant, travaillant et nous promenant à pied ou en voilure.

École Polytechnique npprtine>, ete.-tndéeence «le» Journaux anglais , ele.-

Machine » «lace.

vmj»a« isV

Mon flls et moi nous nous sommes rendus de très-bonne heure sous la tente auprès de l'Empereur, qui a travaillé divers chapitres de la campagne d'Italie jusqu'à deux heures, qu'il s'est retiré sur l'annonce

I du gouverneur, marmottant : « Ijc misérable m'envie, je crois, l'air que

j « je respire ! «

Pendant le déjeuner, il avait demandé le Journal des Débals, qui contenait la nouvelle organisation des académies ; il vouluit voir les membres qu'on avait chassés de l'Institut. Cela a conduit à revenir sur la suppression de l'École polytechnique, que l'on disait inutile et dangereuse. Le journal anglais que nous avions reçu ne jugeait pas ainsi; il disait que cette suppression seule valait aux ennemis de la France plus qu'une grande victoire ; que rien ne pouvait prouver davantage les véritables intentions pacifiques et l 'extrême modération de la dynastie qui venait gouverner la France, etc., etc.; il disait encore beaucoup d'autres choses.

Quelqu'un remarquait à ce sujet que les papiers anglais devenaient, pour le gouvernement français, malveillants jusqu'à la grossièreté et ù l'indécence

Lord ou ludy Holland avait, par une galanterie toute jiarticulicre, adressé à Longwood, pour l'usage de l'Empereur, une machine d'invention nouvelle propre à créer de la glace : elle nous est arrivée aujourd'hui par l'entremise de l'amiral Malcolm. L'Empereur, en ressortant vers les quatre heures, en a voulu voir l'expérience ; l'amiral s'y trouvait: elle a été des plus imparfaites. L'Empereur, au bout de quelque temps, a pris le parti de la promenade et a emmené l'amiral, avec lequel la conversation a roulé sur une foule d'objets, et, de la part de l'Empereur, sur le ton le plus affable et le plus amical.

Idées religieuses «le Napoléon.- Év(Nroe de fiantes ( ne Voisins :.— Le pape-— Liberté de l'Église gallicane. -Anecdote*.— Concordat de Fontainebleau.

«■««fi 17.

ïjb vent était très-violent; il y avait tempête; il pleuvait de temps ù autre.

MKMOIU AL

En parlant de prèlres et de religion, la conversation a conduit l'Empereur à dire : ■ L'homme lancé dans la vie se demande : D'où viens- " je ? Qui suis-je ? Où vais-jc ? Ce sont autant de questions mystérieuses « qui nous précipitent vers la religion. Nous courons au-devant d'elle, «notre penchant naturel nous y porte; mais arrive l'instruction qui « nous arrête : l'instruction et l'histoire, voilà les grands ennemis de « la vraie religion, déligurée par les imperfections des hommes. Pour- « quoi, se dit-on, celle de Paris n est-elle pas celle de Londres ni de « Berlin? Pourquoi celle de Pétcrsbourgdiffère-t-elle de celle de Cons- » tontinople? celle-ci de celle de la Perse, du Gange et de la Chine? «Pourquoi celle des temps anciens n'est- elle pas celle d'aujour- « d'hui? Alors la raison se replie douloureusement ; elle s'écrie : Heli- « gions! religions ! O enfants des hommes!.... On croit à Dieu parce que « tout le proclame autour de nous, et que les plus grands esprits y ont « cru, non-seulement Bossuet, dont c'était le métier, mais encore New- « ton, LeibniU, qui n'y avaient que faire ; mais on ne sait que penser

• de la doctrine qu'on nous enseigne, et nous nous retrouvons la mon-

• Ire qui va sans connaître son horloger.... Et voyez un peu la gancherie « de ceux qui nous forment ; ils devraient éloigner de nous l'idée du pa-

• ganisroe et de l'idolâtrie, parce que leur absurdité provoque nos pre- « miers raisonnements, et nous prépare à résistera la croyance passive; « et pourtant ils nous élèvent au milieu des Grecs et des Romains, avec « leurs myriades de divinités. Telle a été pour mon compte, et ù la lettre, « la marche de mon esprit. J'ai eu besoin de croire, j'ai cru ; mais ma « croyance s'est trouvée heurtée, incertaine, dés que j'ai su, dès que j'ai « raisonné, et cela m'est arrivé d'aussi bonne heure qu'à treize ans.

• Peut-être croirai-je de nouveau aveuglément : Dieu le veuille! je n'y « résiste assurément pas, je ne demande pas mieux ; je conçois que ce « doit être nn grand et vrai bonheur.

« Toutefois, dans les grandes tempêtes, dans les suggestions acciden- ■ telles de l'immoralité même, l'absence de cette foi religieuse, je l'af- « firme, ne m'a jamais influencé en aucune manière, et je n'ai jamais « douté de Dieu ; car si ma raison n'eût pas sufû pour le comprendre, « mon intérieur ne l'adoptait pas moins. Mes nerfs étaient en syrapa- « thie avec ce sentiment.

• Lorsque je saisis le timon des affaires, j'avais déjà des idées arrêtées « sur tous les grands éléments qui cohésionnent la société ; j'avais pesé

• toute l'importance de la religion ; j'étais persuadé, et j'avais résolu de la rétablir. Mois on croirait difficilement les résistances que j'eus

bE SAINTE-HÉLÈNE.

- à vaincre pour ramener le catholicisme. On m'eût suivi bien plus « volontiers si j'eusse arboré la bannière protestante; c'est au point qu'au « Conseil d'État, où j'eus grande peine à faire adopter le concordat, plu- « sieurs ne se rendirent qu'en complotant d'y échapper. Eh bien ! se di- « saient-ils l'un à l'autre, faisons-nous protestants, et cela ne nous re-

j » gardera pas. 11 est sûr qu'au désordre auquel je succédais, que sur les « ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme • et le protestantisme ; et il est vrai de dire encore que les dispositions « du moment poussaient toutes à celui-ci ; mais outre que je tenais réel- « lementà ma religion natale, j'avais les plus hauts motifs pour me dé- « cider. En proclamant le protestantisme, qu'eussé-je obtenu? J'aurais « créé en France deux grands partis à peu près égaux, lorsque je voulais « qu'il n'y en eût plus du tout; j'aurais ramené la fureur des querelles « de religion, lorsque les lumières du siècle et ma volonté avaient pour i but de les faire disparaître tout à fait. Ces deux partis, en se déchi- « rant, eussent annihilé la France, et l'eussent rendue l'esclave de l'Eu- « rope, lorsque j'avais l'ambition de l'eu rendre la maîtresse. Avec le « catholicisme j'arrivais bien plus sûrement à tous mes grands résultats ; dans l'intérieur, chez nous, le grand nombre absorbait le petit, « et je me promettais de traiter celui-ci avec une telle égalité, qu'il n'y

- aurait bientôt plus- lieu à connaître la différence. Au dehors, le catho- « licisme me conservait le pape ; et avec mon influence et nos forces en « Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre,

I - de Unir par avoir à moi la direction de ce pape ; et dès lors quelle <• influence ! quel levier d'opinion sur le reste du monde, etc., etc. »

S « Et il a termiué disant : « François l'r était placé véritablement pour « adopter le protestantisme à sa naissance et s'en déclarer le chef en

- Europe. Charles-Quint, son rival, prit vivement le parti de Kome ; » c'est qu'il croyuit voir là pour lui un moyen de plus d'obtenir l'as- " servissement de l'Europe. Cela seul ne suffisait-il pas pour indiquer à « François 1er la nécessité de se charger de défendre l'indépeudance de « celte même Europe? mais il laissa le plus pour courir après le moins. « Il s'attacha a poursuivre ses mauvais procès d'Italie; et, dans l'intention « de faire sa cour au pape, il se mit à brûler des réformés dans Paris. .

« Si François 1er eût embrassé le luthérunisme, si favorable à lu su- « prémalie royale, il eût épargné à la France les terribles convulsions « religieuses amenées plus tard par les calvinistes, dont la teinte, toute « républicaine, fut sur le point de renverser le trône et de dissoudre

- notre belle monarchie. Malheureusement François 1er ne comprit rien

ii. * i?>

« de tout rein, car il ne saurait donner ses scrupules pour excuses, lui ! « qui s'allia avec les Turcs et les amena au milieu de nous. Tout bonne- « ment, c'est qu'il n'y voyait pas si loin. Bêtise du temps! intelligence « féodale! François lrr, après tout, n'était qu'un héros de tournois, un » beau de salon, un de ces grands hommes pygmées.

« L'évoque de Nantes (de Voisins ), disait encore l'Empereur, me ren- j « dait réellement catholique par la sagesse de ses raisonnements, son « excellente morale et sa tolérance éclairée. Marte-Louise, dont il était « le confesseur, le consulta un jour sur l'obligation de faire maigre les « vendredis. — A quelle table mangez-vous? lui dit l'évêque. — A celle « de l'Empereur. — Y commandez-vous ? — Non. — Vous n'y pouvez « donc rien : le ferait-il lui-même? — Il est à croire que non. — Sou- « mettez-vous alors et ne provoquez pas un sujet de scandale. Votre pre- « mier devoir est de lui obéir et de le faire respecter ; vous ne manque- « rez pas d'autres moyens de vous amender et de vous priver aux yeux « de Dieu. ■

« Ce fut la même chose encore pour une communion publique que » quelques-uns mirent en tète h Marie-Louise pour le jour de PAques. » Elle ne le voulait pourtant pas sans avoir pris l'avis de son sage con- » fesseur, qui l'en dissuada par les mûmes raisonnements. Quelle dif- « férence, disait l'Empereur, si elle eût été travaillée par un fanatique ! « quelles querelles, quelle désunion n'eût-il pas pu amener entre nous ! « Quel mal n'eût-il pas pu faire dans les circonstances où je me trouvais!

« L'évèqne de Nantes, nous faisait observer l'Empereur, avait vécu « avec Diderot, au milieu des incrédules, et y avait toujours été conve- " nablement; aussi avait-il réponse à tout : il avait surtout le bon es- « prit d'abandonner tout ce qui n'était pas soutenante, de faire rétro- •< grade r la religion de tout ce qu'il n'eût pu défendre. — Un animal qui « se meut combine et pense, n'a-t-il pas une Ame? lui disait-on. — j « Pourquoi pas? répondit-il. — Mais où va-t-ellc?car ellen'est pas à l'égal j » de la nôtre. — Que vous importe? elle demeure peut-être dans les ■ limbes. Il se retirait donc dans les derniers retranchements, dans la - forteresse même, et là se ménageait toujours un excellent terrain. '• Aussi argumentait-il bien mieux que le pape, et souvent il le désolait. » C'était, parmi nos évèques, le plus ferme appui des libertés gallicanes. <• C était mon oracle, mon flambeau; il avait ma confiance aveugle sur « les matières religieuses, car dans mes querelles avec le pape j'avais « pour premier soin, bien qu'en aient dit les intrigants et les brouillons • à soutane, de ne pas toucher an dogme ; si bien que dès que ce non et

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« vénérable évèque de Nantes me disait : Prenez garde, vous voilà en face du dogme; sans m'a m user à disserter avec lui, sans chercher « même à le comprendre, je déviais aussitôt de ma route pour y revenir « par d'autres voies ; et comme il n'uvait pas mon secret, combien il « aura été étonné de mes circuits! Que j'aurai dù lui paraître bizarre, « obstiné, capricieux, inconséquent! C'est que j'avais un but, et qu'il ne •< le connaissait pas.

« Les papes ne pouvaient nous pardonner nos libertés de l'Église gal- « licane : les quatre fameuses propositions de Iiossuct surtout excitaient « leur ressentiment ; c'était, selon eux, un véritable manifeste de guerre, « aussi nous considéraient-ils hors du giron au moins autant que les « prolestants. Ils nous trouvaient aussi coupables, peut-être plus, et s'ils « ne nous avaient pas accablés de foudres ostensibles, c'est qu'ils uvaient « craint les conséquences : notre séparation. L'exemple de l'Angleterre « était là. Ils n'avaient donc pas voulu se couper le bras droit de leur « propre main ; mais ils ne cessaient de veiller pour une occasion favo- « rable; ils l'attendaient du temps. Nul doute qu'ils vont la croire arri- « vée aujourd'hui. Toutefois les lumières et les mœurs du siècle les « repousseront encore.

« Avant mon couronnement, disait l'Empereur, le pape voulut me « voir, et tint à se rendre lui-même chez moi. Il avait fait bien des eon- « cessions. Il était venu à Paris me couronner, il consentait à ne pas « me poser la couronne, il me dispensait de communier en public avant « la cérémonie, il avait donc, selon lui, bien des récompenses à atlen- • dre en retour ; aussi avait-il rêvé d'abord la Romagne, les légations, « et il commençait à soupçonner qu'il faudrait renoncer à tout ecla. 11 m se rabattit alors sur une bien petite grâce, disait-il, seulement à voir « signer un titre ancien, un chiffon bien usé qu'il tenait de Louis XIV. « — Faites-moi ce plaisir, disait-il; au fond cela ne signilie rien. — « Volontiers, Très-Saint-Père, et la chose est faite, si elle est faisa- « ble. » Or c'était une déclaration dans laquelle Louis XIV, sur la lin de ses jours, séduit par madame de Maintenon ou gagné par ses confesseurs, désapprouvait les fameux articles de 1682, base des libertés de l'Église gallicane. L'Empereur répondit malignement qu'il n'avait, pour son compte, aucune objection personnelle, mais qu'il fallait toutefois, pour la règle, qu'il en parlât avec les évèques; sur quoi lu pape se tuait de répéter que cela n'était nullement nécessaire, que cela ne méritait pas tant de bruit. « Je ne montrerai jamais cette signature, « disait-il, pas plus qu'on n'a montré celle de Louis XIV. — Mais si cela

Hfi MÉMORIAL

« ne Manille rien, disait Napoléon, à quoi bon ma signature? et si cela « |K'iit signifier quelque chose, il faut bien décemment que je consulte « mes docteurs. >•

Toutefois, pour ne pas refuser sans cesse, l'Empereur voulut paraître n'en être pas éloigné. Alors l'évèque de Nantes et les vrais évoques français accoururent aussitôt. « Ils étaient furieux, et me gardaient, disait ■ l'Empereur, comme ils eussent gardé ï,ouis XIV au lit do mort, |K>nr « l'empecherdese faire protestant. Los Sulpiciens furent appelés; c'étaient < des Jésuites au petit pied ; ceux-là eherchaient quelle était ma pensée : » Hs ne demandaient qu'à faire ce que j'aurais voulu. »

L'Empereur a terminé, disant : « Ix? pape m'avait dispensé de la corn-

• munion publique, et c'est sur cette détermination de sa part que je

• juge de In sincérité de sa croyance religieuse. Il avait tenu une con- <• grégntion de cardinaux pour arrêter le cérémonial. La plus grande « partie avait insisté fortement pour qne je communiasse en public, « soutenant que l'exemple serait d'un grand poids sur les peuples, et

• qu'il fallait que je le donnasse. Le pape, au contraire, craignant que » je n'accomplisse cet acte que comme un des articles du programme » de M. de Ségur, n'y voyait qu'un sacrilège, et s'y opposa inflexiblement. " Napoléon ne croit peut-être pas, disait-il : un temps viendra sans doute « où il croira; en attendant, ne chargeons pas sa conscience ni la nôtre.

« Dans sa charité chrétienne, car c'est véritablement Un bon, doux » et brave homme, disait l'Empereur, il n'a jamais désespéré de me tenir « pénitent è son tribunal ; il en a laissé souvent échapper l'espoir et la

• pensée. Nous en causions quelquefois gaiement et de bonne amitié.

- Vous y viendrez tôt ou tard, me disait-il avec une innocente douceur, « je vous y tiendrai, ou d'autres si ee n'est pas moi ; et vous verrez « alors quel contentement, quelle satisfaction pour vous-même, etc. « En attendant, mon influence sur lui était telle qûe je lui arrachai, « par la seule force de ma conversàtion privée, ce fameux concordat de « Fontainebleau, dans lequel il a renoncé à la souveraineté temporelle, « acte pour lequel il a fait voir depuis qu'il redoutait le jugement de la « postérité, ou plutôt la réprobation de ses successeurs. 11 n'eut pas

« plutôt signé, qu'il s'en repentit. Il devait, le lendemain, diner en i « public avec moi ; mais dans la nuit il fut malade ou feignit de l'être. « C'est qu'immédiatement après que je l'eus quitté il retomba dans les « mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un épouvantait de ce « qu'il venait d'arrêter. Si nous eussions été laissés à nous seuls, « j'en eusse fait ce que j'aurais voulu ; j'eusse gouverné alors le monde « religieux avec la même facilité que je gouvernais le monde politique.

- Pie VII est vraiment un agneau, tout à fait un bon homme, un véri-

- table homme de bien que j'estime, que j'aime beaucoup, et qui, de « son côté, me le rend un peu, j'en suis sùr. Vous ne le verrez pas trop

« se plaindre de moi, ni porter surtout aucune accusation directe et per- j « sonnelle. Vous ne verrez pas non plus les autres souverains le faire

i « davantage. Peut-être des déclamations vagues et banales d'ambition et >• de mauvaise foi ; mais rien de positif et de direct : parce que les hom- « mes d'État savent bien que, l'heure des libelles passée, on ne saurait «•se permettre d'accusation publique sans des preuves à l'appui ; or ifs « n'auraient rien à produire en ce genre : telle sera l'histoire. Il n'y " aura rien de contraire, au plus, que quelques mauvais chroniqueurs

j « assez bornés pour avoir pris des radotages de coterie ou des intrigues « pour des faits authentiques, ou bien encore les mémorialistes, qui, « trompés par les erreurs du moment, seront morts avant d'avoir pu " se redresser, etc.

« Quand on connaîtra la vérité de mes querelles avec le pape, on « s'étonnera de tout ce qu'il Ht souffrir à ma patience, car on sait que « je u étais pas endurant. Lorsqu'il me quitta, après mon couronne- « ment, il partit avec le secret dépit de n'avoir pas obtenu de moi les

* récompenses qu'il croyait avoir méritées. Mais, quelque reconnais-

- sanceque je lui eusse portée d'ailleurs, je ne pouvais, après toul, Ira- <■ liquer des intérêts de l'empire pour l'acquit de mes propres senti- « monts ; et puis j'étais trop fier pour sembler avoir acheté ses « complaisances. À peine eut-il le pied sur le sol italien, que les inlri- « gants, les brouillons, les ennemis delà France profitèrent de ses dis- « positions pour s'en saisir , et dès cet instant tout fut hostile de sa « part. Ce n'était plus le doux, le paisible Chiaramonti, ce bon évéque « d'Imola, qui s'était proclamé de si bonne heure digne des lumières « de son siècle. Sa signature n'était plus apposée qu'à la suite d'actes « tenant bien plus des Grégoire et des Bonifaceque de lui. Romede- « vint le foyer de tous les complots tramés contre nous. J'essayai vai- « nemenl de le ramener par la raison, il ne m'était plus possible d'ar- « river jusqu'à ses sentiments. Les torts devinrent si graves, les insultes « si patentes, qu'il me fallut bien agir à mon tour. Je me saisis donc « de ses forteresses, je m'emparai de quelques provinces, je finis même ! « par occuper Home, tout eu lui déclarant et en observant strictement i « qu'il demeurait sacré pour moi dans ses attributions spirituelles, ce « qui était loin de faire son compte. Cependant il se présenta une crise,

• on crut que la fortune m'abandonnait à Essling; et aussitôt on fut prêt « à Rome pour soulever la population de cette grande capitale. L'offi- « cier qui y commandait ne crut pouvoir échapper au danger qu'en « se défaisant du pape qu'il mit en route pour la France. Un tel événe- « ment s'était opéré sans ordres, et même il me contrariait fort. J'expé- « diai doue sur-le-champ pour qu'on fit demeurer le pape où on le ren- « contrerait, et on l'établit à Savone, où on l'entoura de soins et « d'égards ; car je voulais bien me faire craindre, mais non le mallrai- « 1er; le soumettre, mais non l'avilir : j'avais bien d'autres vues! Ce « déplacement ne fit qu'uccroilre le ressentiment et les intrigues. Jus-

• que-là, la querelle n'avait été que temporelle ; les meneurs du pape, « dans l'espoir de relever leurs affaires, la compliquèrent de toul le iné- « lange du spirituel. Alors il me fallut le combattre aussi sur ce point : « j'eus mon conseil de conscience, mes conciles, et j'investis nies cours « impériales de l'appel comme d'abus; car mes soldats ne pouvaient

• plus rien à tout ceci; il me fallait bien combattre le pape avec ses « propres armes. A ses érudits, à ses ergoteurs, à ses légistes, à ses « scribes, je devais opposer les miens.

« 11 y eut une trame anglaise pour l'enlever de Savone ; elle me ser- ■ vait. Je le fis transporter à Fontainebleau ; mais là devait être le terme « de ses misères et la régénération de sa splendeur. Toutes mes grandes

DE S A I NTE-HÉLÈN fi. 449

« vues s'étaient accomplies sous le déguisement et le mystère ; j'avais « amené les choses au point que le développement en était infaillible, « sans nul effort et tout naturel : aussi voit-on le pape le consacrer dans « le fameux concordat de Fontainebleau, en dépit même de mes revers - de Moscou. Qu'cût-ce donc été si je fusse revenu victorieux et triom-

• phant? J'avais donc enfin obtenu la séparation tant désirée du spiri- « tuel d'avec le temporel, dont le mélange est si préjudiciable à la sain- « teté du premier, et porte le trouble dans la société au nom et par les « mains mêmes de celui qui doit en être le centre d'harmonie; et dès « lorsj'allaisreleverlepapeoutremesure.rentourerdepompeseld'hom. « mages. Je l'eusse amené à ne plus regretter son temporel, j'en aurais

• fait une idole; il fût demeuré près de moi. Paris fût devenu la capitale « du monde chrétien, et j'aurais dirigé le monde religieux ainsi que le « monde poli tique : c'était un moyen de plus de resserrer toutes les parties

• fédératives de l'empire, et de contenir en paix tout ce qui demeurait « en dehors. J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions « législatives. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté; « les papes n'en eussent été que les présidents. J'eusse ouvert et clos ces « assemblées, approuvé et publié leurs décisions, comme l'avaient fait « Constantin et Charlemagne ; et si cette suprématie avait échappé aux » empereurs, c'est qu'ils avaient fait la faute de laisser résider loin d'eux « les chefs spirituels, qui ont profité de la faiblesse des princes, ou de la

■ crise des événements, pour s'en affranchir et les soumettre à leur tour.

« Mais, reprenait l'Empereur, pour en arriver là, j'avais dû manœu- « vrer avec beaucoup d'adresse, déguiser surtout ma véritable pensée, « et donner tout à fait le change à l'opinion ; présenter à la pâture pu-

■ blique des petitesses vulgaires, afin de lui mieux dérober l'importance « et la profondeur du but secret : aussi était-ce avec une espèce de satis- « faction que je me voyais accusé de barbarie envers le pape, de tyrani nie en matière religieuse. Les étrangers surtout me servaient à mon « gré en remplissant leurs mauvais libelles de ma mesquine ambition, « qui, selon eux, avait eu besoin de dévorer le misérable patrimoine de « saint Pierre, etc., etc. '. Mais je savais bien qu'en résultat on me re- « viendrait au dedans, et qu?au dehors on ne serait plus à même d'y « remédier. Que n'eût-on pas fait pour le prévenir, si on l'eût deviné à « temps ; car quel empire désormais sur tous les pays catholiques, et

• On tronre dan» U$ diriéts d, ynpoléon. tntnr i", de» Notes mr le* quatre concordats de M. l'abbé de Pradt , dans lesquelles se trouvent dm développement* précieux de certains passages de ce chapitre; et auxquelles ce chapitre, à son tour, ne latae pas que d'ajouter quelques lumières et linéique intérêt.

« quelle influence sur ceux mêmes qui ne le sont pas, a l'aide de ceux « de cette religion qui s'y trouvent répandus ! etc. ■

L'Empereur disait que cet affranchissement de la cour de Rome, cette réunion légale, la direction religieuse dans la main du souverain, avaient été longtemps et toujours l'objet de ses méditations et de ses vouix. « L'Angleterre, la ttussie, les couronnes du Nord, une partie « oV l'Allemagne la possèdent, disait-il; Venise, Naples en avaient joui, i On ne saurait gouverner sans elle ; autrement, une nation est à eha- « que instant blessée dans son repos, sa dignité, son indépendance. Mais

• c'était fort difficile, ajoutait-il; à chaque tentative, j'en voyais le dan- « ger. Je pouvais juger qu'une fois embarqué, la nation m'eut aban- « donné. J'ai plus d'une fois sondé l'opinion, essayé de la provoquer,

* mais en vain, et j'ai pu me convaincre que je n'eusse jamais eu la « coopération nationale, etc., etc. » Et ceci m'a expliqué une sortie dont j'avais été témoin aux Tuileries.

L'Empereur, a une de ses grandes audiences du dimanche, la réunion extrêmement nombreuse, apercevant l'archevèquede Tours (de barrai), lui dit d'une voix très-élevée : « Eh bien ! Monsieur l'arehevéque, eom-

« ment vont nos affaires avec le pape? — Sire, la députation de vos ■ évèques va se mettre en roule pour Savone. — Eh bien, taehez défaire

S A INTE-HÉ I.ÈN E. fil

« entendre raison au pape; rendez-le sage, autrement il n'a qu'à perdre , « avec nou6. Dites-lui bien qu'il n'est plus au temps de Grégoire, et que . je ne suis pas un Débonnaire. Il a l'exemple de Henri VIII ; sans avoir «sa méchanceté, j'ai plus de force et de puissance que lui. Qu'il sache bien que, quelque parti que je prenne, j'ai six cent mille Français eu

• armes, même un million, qui, dans tous les cas, marcheront avec - moi, comme moi et pour moi ; les paysans, les ouvriers ne connaissent « que moi, ils me portent une confiance aveugle. La partie sage, éclai- « rée, de la classe intermédiaire, ceux qui soignent leurs intérêts et re-

• cherchent la tranquillité, me suivront; il ne restera donc plus pour lui que la classe bourdonnante, qui, au bout de huit jours, l'aura

« oublié pour commérer sur de nouveaux objets. » Et comme l'archevêque, fort embarrassé de sa contenance, voulait balbutier quelques paroles . « Vous êtes en dehors de tout ceci, Monsieur l'archevêque, reprit « l'Empereur d'une voix toute radoucie; je partage vos doctrines, j'ho- « nore votre piété, je respecte votre caractère. >•

L'Empereur, je le comprends bien aujourd'hui, n'avait jeté sans doute • j tout cela en avant que pour que nous lo fissions fructifier au dehors; mais il se méprenait bien sur nos dispositions, celles du palais du moins. Une portion, la moins réfléchie, n'hésitait pas, dans ces occasions, à le blâmer tout bonnement et hautement; l'autre portion, la mieux intentionnée, se donnait bien de garde d'en divulguer un seul mot, dans la crainte de lui faire tort dans l'opinion ; car tels étaient en général notre travers d'esprit, notre manière singulière de juger, d'interpréter l'Empereur, bien que sans malveillance, mais seulement par légèreté, l>ar inconséquence ou par mode, qu'au lieu de cherchera le rendre populaire, nous sommes peut-être ceux qui lui avons fait le plus de mal. Je me souviens très-bien que précisément pour ce fameux concordat de Fontainebleau, le matin qu'il parut inopinément dans le Moniteur, on se disait confidentiellement dans les salons de Saint-Cloud que rien n'était moins vrai que celte pièce ; qu'elle était fausse et controuvée. D'autres disaient à l'oreille que le fond en était vrai sans doute, mais qu'il avait été arraché au pape par la frayeur que lui avaient causée la colère de l'Empereur et sa violence; si bien que je ne serais pas étonné que cet j heureux épisode, si dramatique, de Napoléon à Fontainebleau, traînant le père des fidèles par ses cheveux blancs, ne fût pas sorti précisément de l'imagination du prosateur poétique, mais qu'il l'eût en effet recueilli de la bouche des courtisans, des serviteurs mêmes de l'Empereur. Et pourtant voila comme on écrit l'histoire !

i:«ni*<-r»aliiiii m.- <U- I f in|wrrur avec !•• «omoinenr. iti «marée l'amiral.

Le temjis, toiiU' In nuit et le jour, a été des plus affreux. Sur les trois heures, l'Empereur est sorti, profitant d'une éelaircie : il est entré chez moi. Nous sommes passés chez le général Gourgaud, qui était malade, et de là chez madame de Montholon, qui a suivi dans le jardin. L'Empereur était d'une extrême gaieté ; la conversation s'en ressentait. Il a entrepris d'amener madame de Montholon à faire sa confession générale, insistant surtout sur le point de départ. « Allons, disait-il, « parlez sans crainte ; que le voisin ici ne vous pêne pas, ne voy ez en « lui que le confesseur : nous n'en saurons rien le quart d'heure d'a- « près, etc , etc.

Et vraiment je crois qu'il allait persuader, quand malheureusement le gouverneur est venu interrompre de si heureuses dispositions; il a paru, et l'Empereur a gagné brusquement le fond du bois pour ne pas le recevoir. M. de Montholon nous a rejoints peu d'instants après, pour faire connaître à l'Empereur que le gouverneur et l'amiral demandaient instamment l'honneur de lui parler. L'Empereur a cru à quelque communication de leur part ; il est revenu dans le jardin, où il les a reçus.

Nous sommes demeurés en arrière avec les officiers du gouverneur. Bientôt la conversation a été vive de la part de l'Empereur, qui, se promenant entre le gouverneur et l'amiral, n'adressait guère la parole qu'à celui-ci, même en parlantde l'autre. Nous demeurions à une assez grande distance pour ne rien entendre distinctement ; mais j'ai su plus tard qu'il lui a répété de nouveau, et avec plus de force et de chaleur peutêtre, tout ce qu'il lui avait déjà dit dans les conversations précédentes.

Sur les bonnes interprétations que l'amiral, qui jouait le rôle de médiateur, s'efforçait de donner aux intentions du gouverneur, l'Empereur a dit : « I^cs fautes de M. Lowe viennent de ses habitudes dans la « vie. Il n'a jamais commandé que des déserteurs étrangers, des Pié- « montais, des Corses, des Siciliens, et tous renégats, traîtres à leur « patrie, la lie, l'écume de l'Europe. S'il eût commandé des hommes, « des Anglais ; s'il l'était lui-même, il aurait des égards pour ceux qu'on « doit honorer. » Dans un autre moment, l'Empereur a dit qu'il était un courage moral aussi nécessaire que le courage du champ de bataille ; que M. Lowe ne l'avait pas ici vis-à-vis de nous, en ne rêvant que notre évasion, plulôtque d'employer, pour l'empêcher, les seuls moyens vrais, sages, raisonnables, froids. L'Empereur lui a dit aussi que, du reste, son corps était entre les mains des méchants; mais que son âme de-

mcurait aussi liere, aussi indépendante qu'à la tète de quatre eenl mille hommes, nu que suc le trùne quand il faisait des rois.

A l'article des réduetions de nos dépenses et de l'argent qu'on demandait à l'Empereur, il a répondu : « Tous ces détails me sont trop péni- « bles, ils sont ignobles. Vous me mettriez sur les charbons ardents de ■ Montézuma ou deGuntimozin, que vous ne tireriez pas de moi l'or que • je n ui pas. D'ailleurs qui vous demande quelque chose? qui vous prie «de me nourrir? Quand vous discontinueriez vos provisions, si j'ai » faim, ces braves soldats que voilà, en montrant de la moin le camp » du S.V. prendront pitiédemoi ; j'irai m'asseoirù la table de leurs grena-

« diers, et ils ne repousseront pas, j'en suis sur, le premier, le plus « vieux soldai de l'Europe. « L'Empereur ayant reproché au gouverneur d'avoir gardé quelques ouvrages qui lui étaient adressés, il a répondu que c'était parce que l'adresse portail la qualification d'empereur. « Et i • qui vous a donné le droit, a répliqué l'Empereur, de me disputer ce « titre? Dans peu d'années, votre lord Castlereagh, votre lord Bathurst - et tous les autres, vous qui me parlez, vous serez ensevelis dans la , « poussière de l'oubli ; ou, si on connaît vos noms, ce sera par les indi- « gnités que vous aurez exercées contre moi, tandis que l'empereur Na- . poléon demeurera toujours sans doute le sujet, l'ornement de l'histoire

« et l'étoile des peuples civilisés. Vos libelles ne peuvent rien contre « moi : vous y avez dépensé des millions, qu'ont-ils produit? La vérité « perce les nuages, elle brille comme le soleil ; comme lui, elle est im- « périssable ! »

L'Empereur convenait, dans cette conversation, avoir fort maltraité, et souvent, sir Mudson Lowe ; et il lui rendait la justice d'avouer encore que sir Hudson Lowe ne lui avait jamais précisément manqué ; il s'était contenté de marmotter souvent entre ses dents des eboses qu'il n'avait pas laissé entendre. Une fois il a dit qu'il avait demandé son rappel, et l'Empereur lui a répondu que c'était la parole la plus agréable qu'il pùt lui faire entendre. Il a dit encore que nous flétrissions son caractère en Europe, mais que cela lui était égal, etc. Le seul manquement peut-être du gouverneur, disait l'Empereur, et qui serait léger auprès de tout ce qu'il avait reçu, avait été de se retirer brusquement quand l'amiral ne j s'éloignait qu'avec lenteur et avec de nombreuses salutations.* L'ami- >• ral était précisément là, me disait guiement l'Empereur, le marquis » de Gallo lors de ma rupture de Passeriano, etc. ; » allusion à un des chapitres de la campagne d'Italie qu'il m'avait dicté.

Au surplus, l'Empereur disait qu'après tout il se reprochait celle scène. « Je ne dois plus recevoir cet ofûcier ; il fait que je m'emporte, « c'est au-dessous de ma dignité. Il m'échappe vis-à-vis de lui des pa- < rôles qui eussent élé impardonnables aux Tuileries ; si elles peuvent « avoir une excuse ici, c'est de me trouver entre ses mains et sous son * pouvoir. »

Après le dîner, l'Empereur a fait lire une lettre en réponse au gouverneur, qui avait envoyé officiellement le traité du 3 août, par lequel les souverains alliés stipulaient l'emprisonnement de Napoléon. Sir Hudson Lowe demandait, par la même occasion, à introduire les commissaires étrangers à Longwood. L'Empereur avait dicté cette lettre, dans la journée, à M. de Montholon ; il a voulu que chacun de nous proposât ses objections et donnât sou avis. Elle nous a semblé un chefd'œuvre de dignité, de force et de logique. On lo trouvera plus bas lors de son envoi.

Krtnur *ur la iiwiverMllon aveu' \e fcouverarur, etc. - Effets tin Hlx-He» Mit NapokVv. Trait»1 <<r FuiiUinHilrati. Ouvragr du ftéitfral Samuin.

LimmIi 19.

Le temps a continué d'être aussi affreux que nous l'eussions jamais vu. Depuis trois ou quatre jours, c'est un de nos véritables ouragans d'équinoxe en Europe. L'Empereur l'a bravé pour entrer sur les dix heures chez. moi. En sortant, il s'est accroché la jambe à un clou près

de la porte ; son bas u été déchiré jusqu'à mi-jambe : heureusement la peau n'a été qu'effleurée. Il s'est vu forcé de rentrer pour changer. «< Vous me devez une paire de bas, me disait-il pendant le temps que n son valet de chambre lui en mettait une autre; un honnête homme « ne présente point de pareils dangers dans ses appartements. Vous

* êtes logé trop en marin ; il est vrai que ce n'est pas tout à fait votre •■ faute. Je me croyais indifférent sur ce point; mais, morbleu t vous « me surpassez. — Sire, disais-je, mon mérite n'est pas grand, on ne « me laisse pas de choix. Je suis vraiment un cochon dans sa fange, je « dois l'avouer; mais comme dit Votre Majesté, ce n'est pas tout à fait « ma faute. -

Nous avons gagné le jardin à la faveur d'une éclaircie. L'Empereur revenait sur la conversation qu'il avait eue la veille, dans ce même endroit, avec le gouverneur en présence de l'amiral, et se reprochait de nouveau la violence de ses expressions. « 11 eût été plus digue de moi, « disait-il, plus beau, plus grand, d'exprimer toutes ces choses de sang- » froid : elles n'en eussent eu d'ailleurs que plus de force. «Il lui revenait surtout une qualification qu'il avait laissé échapper contre Hudson Lowe (scribe d'état-major), qui avait dù le choquer d'autant plus qu'elle rendait une vérité, et l'on sait qu'elle offense toujours.» Je l'ai bien éprouvé

- moi-même à l'Ile d'Elbe, continuait l'Empereur. Quand je me suis

* mis à parcourir les libelles les plus infâmes, ils ne me faisaient

- rien, mais rien du tout. Quand on m'apprenait ou que je lisais que

- j'avais étranglé, empoisonné, violé, que j'avais fait massacrer mesma-

- lades, que ma voiture avait roulé sur mes blessés, j'en riais de pitié. Combien de fois n'ai-je pas dit alors à Madame : Accourez, ma mère,

•• voici le sauvage, l'homme tigre, le dévoreur du genre humain ; venez ad- « mirer le fruit de vos entrailles ! Mais sitôt qu'on approchait un peu de « la vérité, il n'en était plus de même; je sentais le besoin de me défen- « dre, j'accumulais les raisons pour me justifier, et encore n'était-ce ja-

* mais sans qu'il restât quelques traces d'une peine secrète. Mon cher, « voilà l'homme ! ••

De là l'Empereur est revenu sur sa protestation contre le Imité du 2 août, qui nous avait été lue hier après diner. J'ai osé lui demander si, mettant en avant la reconnaissance de son titre d'Empereur par les Anglais, lors de leurs négociations à Paris et à Chàtillon, il n'avait pas oublié de mentionner celle qu'ils avaient dû faire au traité de Fontaine- j bleau, et qui me paraissait omise. « C'est à dessein, a-l-il dit vivement; « je ne veux point de ce traité, je le renie ; je suis loin de m'en vanter.

- j'en rougis plutôt. On l'a discuté pour moi. Celui qui me l'apporta ■• me trahissait. Cette époque appartient à mon histoire, mais à mon

« histoire en grand. Si j'eusse voulu traiter alors sensément, j'aurais | » obtenu le royaume d'Italie, la Toscane ou la Corse, etc., etc., tout

* ce que j'aurais voulu. Ma décision Tut une faute de mon caractère, une " boutade de ma part, un véritable excès de tempérament. Je pris du dé- » goût et du mépris pour tout ce qui m'entourait; j'en pris pour la for- « tune, que je me plus à braver. Je jetai les yeux sur un coin de terre

j « où je pusse être mal, et profiter des fautes que l'on ferait. Je me décidai pour l'ilc d'Elbe. Cet acte fut celui d une àme de rocher. Mon « cher, je suis d'un caractère bien singulier, sans doute, mais on ne « serait point extraordinaire si l'on n'était d'une trempe à part je suis

• une parcelle de rocher lancée dans l'espace ! Vous me croirez peut-être « difficilement ; mais je ne regrette point mes grandeurs : vous me voyez « faiblement sensible à ce que j'ai perdu. — Et pourquoi ne vous croi-

« rais-je pas, Sire? répondais-je ; que regretteriez- vous? La vie de

» l'homme n'est qu'un atome dans la durée de l'histoire. Or, chez Votre

<• Majesté, l'une est déjà si pjeine que vous ne devez plus guère prendre { \ « d'intérêt qu'à l'autre . s'il en coûte ici à votre corps, votre mémoire « y gagne au centuple : si vous eussiez dù finir au sein d'une prospérité ' » non interrompue, que de grandes et belles choses eussent passé ignorées! Votre Majesté me l'a déjà dit elle-même, et je suis demeuré frappé d'une telle vérité.

« Il n'est pas de jour, en effet, que ceux qui furent vos ennemis ne ré-

- latent avec nous, q ui sommes vos fidèles, que vous êtes bien certaine-

- ment plus grand ici qu'aux Tuileries. Et même sur ce roc où vous ont » déporté la violence et la mauvaise foi, n'y commandez-vous pasen-

[ - core? Vos geôliers, vos maîtres, sont à vos pieds ; voti*e àme soumet

- tout ce qui l'approche : vous vous montrez ici ce que l'histoire dit de « saint Louis sous les chaînes des Sarrasins : le vrai maitre de ses vain-

| queurs. Votre irrésistible ascendant vous accompagne ici. Nous le « pensons tous autour de vous. Sire ; le commissaire russe le disait

- l'autre jour, nous assure-t-on,el ceux qui vous gardent l'éprouvent... « Que regretteriez-vous?etc, etc.»

En rentrant, l'Empereur a demandé son déjeuner sous la tente, en dépit de l'ouragan, et m'a gardé. L'eau ne perçait pas, nous en étions quittes pour une forte humidité; mais les rafales de pluie et de vent tourbillonnaient autour de nous, et se précipitaient au loin devant nous vers le fond des vallées : ce spectacle n'était pas sans quelque beauté.

L'Empereur s'est retiré vers les deux heures; il m'a fait revenir à quelque temps de là dans son cabinet. « Je viens de lire le général Sar- « razin, disait-il en posant le livre : c'est un fou, un écervelé; il dit des ! « bêtises. Après tout, cependant, il se laisse lire, il amuse; il coupe, « tranche, juge, et prononce sur les hommes et sur les choses. Il n'hé- « site point à donner maints conseils à Wellington, et dit qu'il eût dù « faire quelques campagnes sous Kléber, etc. 11 fait de Soult le premier « général du monde. Kléber était sans doute un grand général; mais « dans Soult ce n'est pas précisément la partie la plus forte; il est bien « plus encore un excellent ordonnateur, un bon ministre de la guerre.

« CeSarrazin, a-t-il continué, a déserté du camp de Boulogne, por- « tant tous mes secrets aux Anglais : cela pouvait avoir des suites fort

• graves. Sarrazin était général, son acte fut hideux, irrémissible. Mais i « pourtant regardez comme en révolution un homme peut être mauvais

« sujet, dévergondé, éhonté. Je l'ai trouvé à mon retour de l'île d'Elbe, | « il m'attendait de pied ferme ; il m'écrivait une longue lettre dans la-

• quelle il pactisait avec moi. Les Anglais étaient des misérables, écri- « vait-il, il avait été longtemps au milieu d'eux, il en avait été maltraité ; « il connaissait leurs ressources, leurs moyens; il allait m'ètre fort « utile. Il savait que j'étais trop magnanime, trop grand pour me sou- « venir encore des torts qu'il avait pu avoir, etc. Je le fis arrêter; et, « comme il avait été déjà jugé et condamné, je suis encore à savoir - pourquoi on ne l'a pas fusillé ; il faut qu'on n'en ait pas eu le temps, « ou qu'il ait été oublié ; c'était un châtiment que réclamait la patrie : « il ne saurait y avoir ni transaction ni indulgence pour le général qui a « l'infamie de se prostituer à l'étranger. »

Le grand maréchal est arrivé; l'Empereur, après avoir continué In conversation quelque temps, l'a emmené jouer aux échecs. Il souffrait beaucoup du mauvais temps.

Apres dîner, il nous a lu le Tartufe; mais il n'a pu l'achever, il se sentait trop fatigué : il a posé le livre, et, après le juste tribut d'éloges donné à Molière, il a terminé d'une manière à laquelle nous ne nous attendions pas. « Certainement, a-t-il dit, l'ensemble du Tartufe est i - « de main de maître; c'est un des chefs-d'œuvre d'un homme inimita- « ble ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis niille- « ment étonné que son apparition ait été l'objet de fortes négociations

• à Versailles et de beaucoup d'hésitation dans Louis XIV. Si j'ai le «droit de m'étonner de quelque chose, c'est qu'il l ait laissé jouer; » elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ;

« une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement « indécente, que, pour mon propre compte, je n'hésite pas ù dire que, « si la pièce eût été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la « représentation. ■

Vtotenl *cc* d lndlRiulkin de nu part qui amwe fort l umpcreur.

Mini! 10

Sut les quatre heures, j'ai été joindre l'Empereur, par ses ordres, dans la salle de billard. Le temps était toujours aussi affreux; il ne lui avait pas permis, disait-il, de mettre le pied dehors, et pourtant il s'était vu chassé de la chambre et du salon par la fumée. Il m'a trouvé, disait-il, la figure toute renversée : c'était de l'indignation la plus vive, et il a voulu en connaître la cause.

« Il y a deux ou trois ans, ai-je dit, qu'un commis au bureau de la « guerre, très-brave homme pour ce que j'en connais, venait chez moi « donner des leçons d'écriture et de latin à mon fils. Il avait une fille -« dont il comptait faire une gouvernante, et nous priait de la reeom- « mander, si nous en trouvions l'occasion. Madame de Las Cases se la » fit amener : elle était charmante, et de l'ensemble le plus séduisant. A « compter de cet instant, madame de Las Cases l'invitait parfois chez « elle, cherchant à lui faire faire quelques connaissances dans le monde qui pussent lui être utiles. Or, voilà que cette jeune personne, notre " connaissance, notre amie, notre obligée, se trouve être précisément « aujourd'hui la femme d'un des commissaires des puissances près de « Votre Majesté, arrivé dans l'île il y a près d'un mois. •

« Que Votre Majesté juge de mon élonnement et de toute ma joie ù •< cette précieuse bizarrerie du hasard! Je vais donc, me disais-je, en » dépit de tant d'obstacles, avoir des nouvelles positives, détaillées, se- •< crêtes même de tout ce qui m'intéresse. J'ai vu passer huit ou dix j •• jours de silence sans inquiétude, même pas sans quelque contenle- » ment. Car, pensais-je, plus on met de circonspection, plus on doit avoir « à me dire. Enfin, il y a trois ou quatre jours qu'entraîné par mon im- .< patience, j'ai dépêché mon domestique vers la nouvelle arrivée; je l'a- - vais bien stylé, et son titre d'habitant de l'île lui facilitait l'accès, et <• sans nul inconvénient. Il est revenu me disant que cette dame avait « répondu qu'elle ne savait cedont on voulait lui parler. A toute rigueur, « je pouvais croire encore que c'était un excès de prudence, et qu'elle « n'avait pas voulu s'en fier à un inconnu. Mais voilà qu'aujourd'hui je « reçois du gouverneur l'avertissement de ne chercher à lier aucun rap- « port secret dans l'île, que je dois savoir à quoi je m'exposerais, que

I)K SAINTE-HÉLÈNE. f>9

• In tentative qu'il me reproche n'est point douteuse, car i! la tient de

« la source même à laquelle je me suis adressé. Votre Majesté voit à j « présent ce qui m'a bouleversé. Trouver une si vilaine délation où je

• devais supposer de l'intérêt, de la reconnaissance même, m'a indigné « au dernier degré : j'en suis hors de moi. »

L'Empereur m'a ri au nez: « Que vous connaissez peu le cœur hu- « main ! m'a-t-il dit. Quoi! son père a élé précepteur de votre fds, ou |

• quelque chose de semblable; votre lemme l'a protégée dans sa nullité, « et elle est devenue baronne allemande ! Mais, mon cher, vous êtes ce- « lui qu'elle redoute le plus ici, qui In gène davantage; elle n'aura pas « même vu votre femme à Paris ; et puis encore ce méchant sir Hudson ♦< Lowê se sera plu peut-être à donnera la chose une tournure odieuse ;

• il est si astucieux, si méchant! » Et il a recommencé à se moquer

de moi et de ma colère.

Cor* tari . rlc. - Anecdote* i\r* «loin île P.in«.

Mrrtrcdi 21

Le temps est toujours aussi affreux ; l'humidité est au dernier point dans nos chambres, la pluie y pénètre de toute part.

On a dit que les médicaments étaient épuisés dans l'île, et l'on observait que l'Empereur ne serait pas accusé d'y avoir contribué. Cela l'a conduit à dire qu'il ne se rappelait pas d'avoir jamais pris une médecine. Aux Tuileries, ayant eu jusqu'à trois vésicatoires à la fois, il les avait supprimés sans vouloir prendre de médecine. Il avait eu à Toulon une blessure grave, comme celle d'Ulysse, disait-il, celle ù laquelle sa vieille nourrice l'avait reconnu; il en avait guéri, tout en échappant de même aux médicaments. L'un de nous s'est permis de lui demander : « Si Votre Majesté avait la dyssenlerie demain, se refuse- « rait-elle encore aux médicaments? — A présent que je me porte bien, « je réponds oui sans hésiter, disait l'Empereur; mais si je devenais « bien malade, peut-être changerais -je, et ce serait alors eu moi la « conversion qu'amène la peur du diable dans l'homme qui va mou- « rir. » Et alors il répétait son incrédulité à la médecine; mais il n'en était pas ainsi, observait-il, de la chirurgie ; il avait, disait-il, commencé trois fois des cours d'anatomie : les affaires et le dégoût les avaient toujours interrompus. « Dans une certaine occasion, et à la suite d'une « longue discussion, Corvisart, désireux de me parler pièce en main, ; « eut l'abomination, la scélératesse de m'apporter à Saint-Cloud, dans j « son mouchoir de poche, un estomac, et cette horrible vue me fit « rendre il l'instant même tout ce que j'avais dans le mien. •

L'Empereur, après le dîner, s'est retiré avant neuf heures : je l'ai suivi, et comme il ne se sentait aucune envie de dormir : « Allons, mon « cher, ro'a-t-il dit, voyons : un conte sur votre faubourg Suinl-Gern main : comme dans les Mille et une Nuits, essayons do rire. — Eli « bien, Sire, il était autrefois un chambellan de Votre Majesté, qui avait

« un grand -oncle, bien vieux, bien vieux et je me souviens que

■ Votre Majesté nous a raconté l'histoire d'un gros officier allemand, « qui, prisonnier au début de la campagne d'Italie, se plaignait qu'on « eut envoyé pour les combattre un jeune étourneau qui détruisait le « métier et le rendait insupportable; or, nous avions parmi nous pré- « cisément son pareil : c'était le vieux grand-oncle, encore presque avec <> le costume de Louis XIV. Il donnait la comédie toutes les fois que « vous nous faisiez parvenir quelques merveilles d'au delà du Rhin ;

• vos bulletins d'Ulm et d'Iéna étaient pour lui autant de révolutions

* de bile. Il était loin de vous admirer; vous gâtiez là aussi le métier. » Il avait fait, répétait-il souvent, les campagnes du maréchal de Saxe, « et voilà, disait-il, qui était vraiment des prodiges de guerre, et qu'on « n'avait pas assez appréciés. Alors la guerre était sans doute un art ; « mais aujourd'hui! ! ! ajoutait-il en haussant les épaules. De notre

! « temps, nous la faisions en toute décence ; nous avions nos mulets,

• nous étions suivis de nos cantines, nous avions notre tente, nous fai-

* sions bonne chère, nous avions même la comédie au quartier géné- « ral; les armées s'approchaient, on prenait de belles positions, on « donnait une bataille, quelquefois on faisait un siège, et puis on pre- « nait ses quartiers d'hiver pour recommencer au printemps. Voilà ce « qui s'appelle, disait-il avec satisfaction, faire la guerre. Mais aujour-

d'hui une armée tout. entière disparait devant une autre dans une « seule bataille, et une mouarchie est renversée; on parcourt cent « lieues de pays en dix jours, dort qui peut, mange qui en trouve. Ma « foi, si vous appelez cela du génie, moi, je suis forcé d'avouer alors que | « je n'y entends plus rien ; aussi vous me faites pitié quand je vous vois « le prendre pour un grand homme. » L'Empereur riait aux éclats, surtout des cantines et des mulets, puis il ajoutait : « Vous disiez donc « bien des bêtises à mon sujet? — Oh! oui, Sire, et en grande aboa- « dance. — Eh bien ! nous sommes seuls, il n'y a pas d'intrus ici, « dites encore. — Eh bien ! Sire, un jour dans une société choisie, entre

un Beau, bien content de lui, ancien capitaine de cavalerie, nedou- j « tant de rien : « J'arrive, nous dit-il, de la plaine des Sablons ; je viens * i « de voir manœuvrer noire Oslrogoth. « C'était Votre Majesté, Sire.

i) i. saintk-hêlènk. m

- Il avait deux ou trois régiments qu'il a culbutés les uns sur les au- « très, et le tout a été se perdre dans des buissons. J'aurais voulu avec « cinquante maîtres (cavaliers dans le temps passé) seulement le faire « prisonnier lui et tous les siens. Réputation usurpée! répétait-il. " Aussi Moreau n'a cessé de dire que c'était à l'Allemagne qu'il l'atlen- « dait. On parle de guerre avec l'Autriche; si elle a lieu, nous verrons « comment il s'en tirera. On nous en fera justice. »

I.a guerre eut lieu, et Votre Majesté en très-peu de jours nous on*

- voya le bulletin d'Ulm, celui d'Austcrlitz, etc. ; notre monsieur repD- • rat dans notre cercle, et pourlecoup, maigri; toute notre malveillance,

- nous nous écriâmes tous à la fois : « El vos cinquante maîtres? —

- Oh ! ma foi, dit-il, on n'y entend plus rien ; cet homme déroute tout, la fortune le mène par la main ; et puis ces Autrichiens sont si

•< lourds, si hèles !... »

L'Empereur riait beaucoup, et me demandait quelque chose de plus fort encore. « Sire, cela devient bien difficile; cependant il me revient « encore une vieille douairière qui est morte avec l'obstination de n'a- " voir pas voulu croire à aucun de vos succès en Allemagne. Ouand on « parlait devant elle d'Ulm, d'Austerlilz, de votre entrée à Vienne:

Kt vous croyez cela, vous autres? disait-elle, haussant les épaules. ■ Tout cela est fabriqué par lui. Il n'oserait pas mettre le pied en Alle-

« magne; croyez qu'il est encore derrière le Hliin, oii ii se meurt de « peur, et nous envoie des contes. Le temps vous apprendra si on m'en « impose » moi. >•

Et les histoires épuisées, l'Empereur me renvoya, disant : •> Que • font-ils, que doivent-ils dire à présent? Certes, aujourd'hui je leur « donne beau jeu. »

Aujourd'hui a été un véritable jour de deuil pour moi : c'est le premier jour, depuis notre départ de France, où je n'ai pas vu l'Ein|>ereur. Des circonstances heureuses faisaient que j'étais le seul qui eusse 1 jusque-la joui de ce bonheur. Il a été fort souffrant; sa réclusion a été complète; il n'a demandé absolument personne.

L'fcin(*ntir ruiilinuc UVlie touffrant. — Pure ©fTkïellr rt-niartiuablc adrv.**éi- a tir Uutbon l.vw<--

Vmlrt.li 13

Le temps n continué d'être humide et pluvieux. Sur les trois heures et demie, l'Empereur m'a Tait demander dans sa chambre : il faisait sa toilette. Il avait été fortement incommodé; mais grâce à su manière de se traiter, disait-il; grâce à son hermétique réclusion de la veille, c'était fini, il était bien.

J'ai osé lui témoigner ma véritable douleur; j'avais inscrit, lui disais-

| je, un jour malheureux dans mon journal ; j'eusse dû le marquer ï\ l'encre rouge. Et quand il u appris ee que c'était : « Comment, vrni- « ment, n-t-il dit, c'est le seul jour depuis lu France que vous ne m'ayez •> pas \u!... Et vous êtes le seul... » Et après quelques secondes de silence, il u ajouté avec un ton bien propre ù me dédommager : » Mais. " mon cher, si cela vous était d'un si grand prix, si vous y teniez lant, « que n'èles-vous venu frapper ù ma porte? Je ne suis point iuahor-

i « dable pour vous. •■

l.e docteur a été introduit; il a dit que le gouverneur utuit promis de ne plus mettre les pieds ù Eongwood. Le méchant qui était là n fait observer qu'il commençait à vouloir se rendre agréable.

L'Empereur u passé de lu dans sa bibliothèque; il s'est fuit lire par mon Hlsune longue lettre que j'écrivais à Rome L'humidité l'a chassé, il a gagné le salon, la salle de billard ; arrivé au perron, il n'a pu résister au désir de imm-her un peu. « Ce que je fais n'est pus sage, » u-l-il

■ O-l il» leltrr an prinrr Lucien, m (aini-iw di-jHtii «lan» I hWuiri" <lr lin-* |MT*ilHioit», rt i|i|*i>u Iwuvera plu» lia* en *»n lien.

dit. Heureusement l'extrême humidité l'a forcé de rentrer presque aussitôt. H s'est ûxé dans le salon, où il y avait un bon feu ; il a demandé de la tisane de feuilles d'oranger et a fait quelques parties d'échecs.

Plus tard, après dîner, l'Empereur a disserté longtemps et de la manière la plus intéressante sur Jean -Jacques, son talent, son influence, sa bizarrerie, ses turpitudes privées. Il s'est retiré à dix heures.

Dans la journée, M. de Monlholon a adressé la réponse officielle suivante au gouverneur, qui avait écrit touchant les commissaires des puissances et les embarras de son budget ; c'est la lettre que j'ai déjà mentionnée plus haut, le 18 de ce mois; la voici :

Pièce officielle. — « Monsieur le géuéral, j'ai reçu le traité du 2 août •• 18io, conclu entre Sa Majesté Britannique, l'empereur d'Autriche, « l'empereur de Russie et le roi de Prusse, qui était joint à votre lettre « du 23 juillet.

« L'empereur Napoléon proteste contre le contenu de ce traité : il « n'est point prisonnier de l'Angleterre. Après avoir abdiqué entre les « mains des représentants de la nation, au profit de la constitution •< adoptée par le peuple français et en faveur de son Ois, il s'est rendu « volontairement et librement en Angleterre, pour y vivre en parlicu- « lier, dans la retraite, sous la protection des lois britanniques. La » violation de toutes les lois ne peut pas constituer un droit de fait. Iji . personne de l'empereur Napoléon se trouve au pouvoir de l'Angle- « terre; mais de fait ni de droit il n'a été ni n'est au pouvoir de l'Au- « triche, de la Russie et de la Prusse, même selon les lois et coutumes « de l'Angleterre, qui n'a jamais fait entrer dans la balance des prison- « niers les Russes, les Autrichiens, les Prussiens, les Espagnols, les Por- « tugais, quoique unie à ces puissances par des traités d'alliance, et « faisant la guerre conjointement avec elles. Lu convention du 2 août, " faite quinze jours après que l'empereur Napoléon était en Angleterre, - ne peut avoir eu droit aucun effet; elle n'offre que le spectacle de la •• coalition des quatre plus grandes puissances de l'Europe pour l'op- « pression d'un seul homme ; coalition que désavouent l'opinion de tous « les peuples comme tous les principes de la saine morale. Les empe- ■« leurs d'Autriche et de Russie, le roi de Prusse, n'ayant de fait ni de «droit aucune action sur la personne de l'empereur Napoléon, ils « n'ont pu rien statuer relativement, à lui. — Si l'empereur Napo- « léon eût été au pouvoir de l'empereur d'Autriche, ce prince se fût « ressouveiiu des rapports que la religion et la nature ont rais entre un « père et un lils, rapports qu'on ne viole jamais impunément. H se fût

« ressouvenu que quatre fois Napoléon lui a restitué son trône : à Léo- « ben en 1797, et à Lunéville en 1801 , lorsque ses armées étaient sous « les murs de Vienne; à Presbourgen 1806, et à Vienne en 1809, lorsque » ses années étaient maîtresses de la capitale et des trois quarts de la « monarchie. Ce prince se fût ressouvenu des protestations qu'il lui fit « au bivouac de Moravie en 4806, et à l'entrevue de Dresde en 1812. i » — Si la personne de l'empereur Napoléon eiU été au pouvoir de l'em- « pereur Alexandre, il se fût ressouvenu des liens d'amitié contractés à » Tilsit, à Erfurt, et pendant douze ans d'un commerce journalier; il « se fût ressouvenu de la conduite de l'empereur Napoléon le lendemain

• de la bataille d'Austerlitz, où, pouvant le faire prisonnier avec les

• débris de son armée, il se contenta de sa parole, et lui laissa opérer «sa retraite; il se fût ressouvenu des dangers que personnellement

« l'empereur Napoléon a bravés pour éteindre l'incendie de Moscou et j i « lui conserver cette capitale; certes, ce prince n'eût pas violé les de- i

• voirs de l'amitié et de la reconnaissance envers un ami dans le mal-

• heur. — Si la personne de l'empereur Napoléon eût été même au t \ « pouvoir du roi de Prusse, ce souverain n'eût pas oublié qu'il a dé- j

■ pendu de l'Empereur, après Friedland, de placer un autre prince sur [ « le trône de Berlin; il n'eût point oublié un ennemi désarmé, les pro-

• testations de dévouement et les sentiments qu'il lui témoigna en 1812, [ « aux entrevues de Dresde. Aussi voit-on par les articles 2 et 5 dudit

« traité, que ne pouvant influer en rien sur le sort et la personne de « l'empereur Napoléon, qui n'est pas en leur pouvoir, ces princes s'en « rapportent à ce que fera là -dessus Sa Majesté Britannique, qui se [ » charge de remplir toutes les obligations. Ces princes ont reproché à « l'empereur Napoléon d'avoir préféré la protection des lois anglaises à « la leur. Les fausses idées que l'empereur Napoléon avait de la libéralité des lois anglaises et de l'influence d'un peuple grand, généreux et « libre sur son gouvernement, l'ont décidé à préférer la protection de

■ ses lois à celle de son beau-père ou de son ancien ami. L'empereur « Napoléon a toujours été le maître de faire assurer ce qui lui était per- « sonnel par un traité diplomatique, soit en se remettant à la tète de « l'armée de la Loire, soit en se mettant à la tète de l'armée de la « Gironde, que commandait le général Clausel ; mais ne cherchant dé- « sor niais que la retraite et la protection des lois d'une mi lion libre,

soit anglaise, soit américaine, toutes stipulations lui ont |ku*u inutiles. « Il a cru le peuple anglais plus lié par sa démarche n-anclic, noble et « pleine de confiance, qu'il ne l'eût pu être par les traites les plus

« solennels. Il s'est trompé; mais cette erreur fera à jamais rougir les « vrais Bretons ; et, dans la génération actuelle comme dans les géné- « rations futures, elle sera une preuve de la déloyauté de l'administra- •• tion anglaise. Des commissaires autrichien et russe sont arrivés à « Sainte-Hélène ; si leur mission a pour but de remplir une partie des

• devoirs que les empereurs d'Autriche et de Russie ont contractés par

- le traité du 2 août, et de veiller à ce que les agents anglais, dans une « petite colonie, au milieu de l'Océan, ne manquent pas aux égards dus

- à un prince lié avec eux par les liens de parenté et par tant d'autres « rapports, on reconnaît dans cette démarche des marques du caractère « de ces deux souverains. Mais vous avez , Monsieur, assuré que ces « commissaires n'avaient ni le droit ni le pouvoir d'avoir aucune opi- « nion sur tout ce qui peut se passer sur ce rocher.

• Le ministère anglais a fait transporter l'empereur Napoléon à « Sainte-Hélène, à deux mille lieues de l'Europe. Ce rocher, situé sous le « tropique, à cinq cents lieues de tout continent, est soumis a la chaleur « dévorante de cette latitude ; il est couvert de nuages et de brouillard « les trois quarts de l'année ; c'est à la fois le pays le plus sec et le plus « humide du monde. Ce climat est le plus contraire à la santé de l'Em- « pereur. C'est la haine qui a présidé au choix de ce séjour comme « aux instructions données par le ministère anglais aux officiers com- « mandant dans ce pays : on leur a ordonné d'appeler l'empereur Napo- « léon général, voulant l'obliger à reconnaître qu'il n'a jamais régné « en France, ce qui l'a décidé à ne pas prendre un nom d'incognito, « comme il y était résolu en sortant de France. Premier magistrat à

• vie de la république, sous le titre de Premier Consul, il a conclu les

• préliminaires de Londres et le traité d'Amiens avec le roi de la « Grande-Bretagne. Il a reçu pour ambassadeurs lord Cornwalis, « M. Merry, lord Withworth , qui ont séjourné en cette qualité à sa

cour. Il a accrédité auprès du roi d'Angleterre le comte Otto et le « général Andréossi , qui ont résidé comme ambassadeurs à la cour « de Windsor. Lorsque , après un échange de lettres entre les minis- « tères des affaires étrangères des deux monarchies, lord Lauderdale

• vint ù Paris muni des pleins pouvoirs du roi d'Angleterre, il traita « avec les plénipotentiaires munis des pleins pouvoirs de l'empereur « Napoléon, et séjourna plusieurs mois- à la cour des Tuileries. Lorsque « depuis, à Chàlillon, lord Casllereagh signa l'ultimatum que les puis- « sances alliées présentèrent aux plénipotentiaires de l'empereur Napo- « léon, il reconnut par là la quatrième dynastie. Cet ultimatum était

« plus avantageux que le traité de Paris; mais on exigeait que la France <■ renonçât a la Belgique et à la rive gauche du Rhin, ce qui était con- « traire aux propositions de Francfort et aux proclamations des puis- « sauces alliées; ce qui était contraire au serment par lequel, à son « sacre, l'Empereur avait juré l'intégrité de l'empire. L'Empereur pen- « sait alors que ces limites naturelles étaient nécessaires à la garantie « de la France comme à l'équilibre de 1'Kurope ; il pensait que la nation « française, dans les circonstances où elle se trouvait, devait plutôt « courir toutes les chances de la guerre que de s'en départir. La France « eut obtenu celte intégrité, et avec elle conservé son honneur, si la . trahison n'était venue au secours des alliés. Le traité du 2 août, le mil «• du parlement britannique appellent l'empereur Napoléon seulement « Bonaparte, et ne lui donnent que le titre de général. Le litre de g<- « néral Bonaparte est sans doute éminemment glorieux : l'Empereur le « portait à l^odi, à Castiglione, à Rivoli, à Arcole, à Léoben, aux Pyra- « mides, à Aboukir ; mais depuis dix-sept ans il a porté celui de Pre- " mier Consul et d'Empereur; ce serait convenir qu'il n'a été ni pre- « mier magistrat de la république ni souverain de la quatrième dynastie.

Ceux qui pensent que les nations sont des troupeaux qui de droit <• divin appartiennent à quelques familles ne sont ni du siècle ni même •< dans l'esprit de la législature anglaise, qui changea plusieurs fois l'or- « dre de sa dynastie, parce que les grands changements survenus dans

* les opinions, auxquels n'avaient pas participé les princes régnants, •< les avaient rendus ennemis du bonheur et de In grande majorité de « cette nation. Caries rois ne sont que des magistrats héréditaires, qui « n'existent que pour le bonheur des nalioos, et non les nations pour la « satisfaction des rois. C'est le même esprit de haine qui a ordonné que

* l'empereur Napoléon ne put écrire ni recevoir aucune lettre sans ■ i qu'elle soit ouverte et lue par les ministres anglais et les officiers de j « Sainte-Hélène. On lui a par là interdit la possibilité de recevoir des

« nouvelles de sa mère, de sa femme, de son fils, de ses frères ; et lors- « que, voulant se soustraire aux inconvénients de voir ses lettres lues « par des officiers subalternes, il a voulu envoyer des leltres cachetées « au prince régent, on a répondu qu'on ne pouvait se charger que de « laisser passer les lettres ouvertes ; que telles étaient les instructions « du ministère. Cette mesure n'a pas besoin de réflexions, elle donnera «d'étranges idées de l'esprit de l'administration qui l'a diclée; elle ■ serait désavouée à Alger même ! — Des lettres sont arrivées pour des « officiers généraux de la suite de l'Empereur ; elles étaient décachetées

DE SAINTE-HÉLÈNE. Im

« etvous furent remises; vous ne les avez pas communiquées parce qu'elles « n étaient pas passées par le eanal du ministère anglais; il fallut leur « faire refaire quatre mille lieues, et ces officiers eurent la douleur de « savoir qu'il existait sur ce rocher des nouvelles de leurs femmes, de « leurs mères, de leurs enfants, et qu'ils ne pouvaient les connaître que o dans' six mois!!!... Le cœur se soulève ! On n'a pas pu obtenir d'être

■ abonné au JU oming-Chronicle, au Morning-Posl, à quelques journaux « français; de temps à autre on fait passer à Longwood quelques nunté-

• ros dépareillés du Time». Sur la demande faite à bord du Xorthumber- « I and, on a envoyé quelques livres; mais tous ceux relatifs aux affaires « des dernières années ont été soigneusement écartés. Depuis on a voulu « correspondre avec un libraire de Londres pour avoir directement des « livres dont on pouvait avoir besoin et ceux relatifs aux événements « du jour, on l'a empêché. Un auteur anglais, ayant fait un voyage eu « France et l'ayant imprimé à l^ondres, prit la peine de nous l'en- « voyer pour l'offrir à l'Empereur ; mais vous n'avez pas cru pouvoir « le lui remettre, parce qu'il ne vous était pas parvenu par la filière de

• votre gouvernement. On dit aussi que d'autres livres envoyés par « leurs auteurs n'ont pu être remis, parce qu'il y avait sur l'inscription « de quelques-uns : A l'empereur Napoléon, et sur d'autres : A Napo- « lion le Grand. Le ministère anglais n'est autorisé à ordonner au- « cune de ces vexations. La loi, quoique unique, considère l'empereur « Napoléon eomme prisonnier de guerre ; or, jamais on n'a défendu « aux prisonniers de guerre de s'abonner aux journaux, de recevoir « les livres qui s'impriment : une telle défense n'est faite que dans les « cachots de l'inquisition.

« L'île de Sainte-Hélène a dix lieues de tour, elle est inabordable de « toutes parts, des bricks enveloppent le côte, les postes placés sur le « rivage peuvent se voir de l'un à l'autre, et rendent impraticable la eoin- « municalion avec la mer. Il n'y a qu'un seul petit bourg, James-Town, « où mouillent et d'où s'expédient les bâtiments. Pour empêcher un in- « dividu de s'en aller de l'île, il suffit d'exercer la cote par terre et par

■ mer. En interdisant l'intérieur de l'île, on ne peut donc avoir qu'un « but, celui de priver d'une promenade de huit ou dix milles qu'il serait « possible de faire à cheval, et dont, d'après la consultation des hommes « d'art, la privation abrège les jours de l'Empereur.

« On a établi l'Empereur dans la position de Longwood, exposée à •■ tous les vents; terrain stérile, inhabité, sans eau, n'étant susceptible

• d'aucune culture. Il y a une enceinte d'environ douze cents toises

Iô8 MÉMORIAL

« incultes. A onze ou douze cents toises, sur un mamelon, on a établi un « camp; on vient d'en placer un autre à peu près à la même distance, j « dans une direction opposée ; de sorte qu'au milieu de la chaleur du « tropique, de quelque côté qu'on regarde, on ne voit que des camps. « L'amiral Malcolm ayant compris l'utilité dont, dans cette position, « une tente serait pour l'Empereur, en a fait établir une par ses mate- « lots a vingt pas de la maison : c'est le seul endroit où l'on puisse « trouver de l'ombre. Toutefois l'Empereur n'a lieu que d'être satisfait « de l'esprit qui anime les officiers et soldats du brave 53% comme il « l'avait été de l'équipage du Northumberland. La maison de Longwood « a été construite pour servir de grange h la ferme de la compagnie; de- - puis, le sous-gouverneur de l'île y a fait établir quelques chambres; elle « lui servait de maison de campagne, mais elle n'était en rien convenable « pour une habitation. Depuis un an qu'on y est, on y a toujours tra- « vaillé, et l'Empereur a constamment eu l'incommodité et l'insalubrité • d'habiter une maison en construction. La chambre dans laquelle il « couche est trop petite pour contenir un lit d'une dimension ordinaire; « mais toute bâtisse à Longwood prolongerait l'incommodité des ou- « vriers. Cependant dans cette misérable île il existe de belles positions « offrant de beaux arbres, des jardins et d'assez belles maisons, entre « autres Planlation-House; mais des instructions positives du ministère . vous interdisent de donner cette maison, ce qui eût épargné beau- « coup de dépenses employées a bâtir à Longwood des cahutes couvertes « de papier goudronné, et qui déjà sont hors de service. Vous avez in- « terdit toutes correspondances entre nous et les habitants de l'Ile ; « vous avez mis de fait la maison de Longwood #u secret ; vous avez « même entravé les communications avec les officiers de la garnison. « On semble s'être étudié à nous priver du peu de ressources qu'offre ce « misérable pays, et nous y sommes comme nous serions sur le rocher « de l'Ascension. Depuis quatre mois que vous êtes à Sainte- Hélène, « vous avez , Monsieur, empiré la position de l'Empereur. Le comte « Bertrand vous a fait observer que vous violiez même la loi de votre « législature, que vous fouliez aux pieds les droits des officiers généraux « prisonniers de guerre; vous avez répondu que vous ne connaissiez <■ que la lettre de vos instructions, qu'elles étaient pires enore que nous « paraissait votre conduite.

« J'ai l'honneur, etc., etc.

« Signé le comte dk Montholon.

« P. S. J'avais signé cette lettre, Monsieur, lorsque j'ai reçu la vôtre

• du i 7 : vous y joignez 4e compte par aperçu d'une somme annuelle de « vingt mille livres sterling que vous jugez indispensable pour subvenir

• aux dépenses de l'établissement de Longwood, après avoir fait toutes « les réductions que vous avez crues possibles. La discussion de cet « aperçu ne peut nous regarder en aucune manière; la table de l'Em- « pereur est à peine le strict nécessaire ; tous les approvisionnements « sont de mauvaise qualité et quatre fois plus chers qu'à Paris. Vous « demandez à l'Empereur un fonds de douze mille livres sterling, votre

• gouvernement ne vous allouant que huit mille livres sterling pour tou- » tes ces dépenses. J'ai eu l'honneur de vous dire que l'Empereur n'avait « pas de fonds, que depuis un an on n'avait reçu ni écrit aucune lettre, « et qu'il ignorait complètement tout ce qui se passe ou a pu se passer « en Europe. Transporté violemment sur ce rocher, à deux mille lieues, « sans pouvoir recevoir ou écrire aucune lettre, il se trouve aujour- « d'hui entièrement à la discrétion des agents anglais. L'Empereur o « toujours désiré et désire pourvoir lui-même à toutes ses dépenses quel- « conques, et il le fera aussitôt que vous le lui rendrez possible, en le- « vant l'interdiction faite aux négociants de l'île de servir sa correspon- " diince, et qu'elle ne sera soumise à aucune inquisition de votre part « ou d'aucun de vos agents. Dès que l'on connaîtra en Europe les be- « soins de I Empereur, les personnes qui s'intéressent à lui enverront « les fonds nécessaires pour y pourvoir.

« La lettre de lord B athurstque vous m'avez communiquée fait naître « d'étranges idées! Vos ministres ignoreraient-ils donc que le spectacle « d'un grand homme aux prises avec l'adversité est le spectacle le plus » sublime? Ignoreraient-ils que Napoléon à Sainte-Hélène, au milieu des « persécutions de toute espèce, auxquelles il n'oppose que lu sérénité, « est plus grand, plus sacré, plus vénérable que sur le premier trône du « monde, où si longtemps il fut l'arbitre des rois? Ceux qui, dans cette « position, manquent à Nu|>oléon n'avilissent que leur propre caractère « et la nation qu'ils représentent ! »

leurrai JniitxTt. - P^trnhmirR. — M«»c«u ; nuit luremlir. — ProjH <W !*j|kiWihi «'Il fiii n-vcim

J'ai été sur les deux heures joindre l'Empereur dans sa chambra. Il m'avait dès le matin fait demander mon Atlas. Je l'ai trouvé achevant

de parcourir In carte de Kussie cl la partie de l'Amérique nvoisinaol les établissements russes.

Il avail beaucoup souffert durant la nuit, beaucoup toussé. Open- i daut le temps était redevenu tout à fait doux. Il s'est babillé pour sortir, i Durant sa toilette, il revenait souvent sur l'heureuse idée de l'Atlas, le mérite de son exécution, l'immensité des choses qu'il contenait.

1/Empereiir a gagné le jardin. Durant la promenade en calèche, dans I laquelle se trouvait M. de Monlholon, la conversation a été sur le général Joubert, qui en avail été le beau-frère, et dont il avail été l aide de camp.

« Joubert avait une haute vénération pour moi, u dit l'Empereur ; à j « chaque revers éprouvé par la république durant l'expédition d'Egypte, « il déplorait mon absence. Se trouvant en cet instant chef de l'armée « d'Italie, il m'avait prit» pour modèle, aspirait à me recommencer, et « ne prétendait à rien moins qu'à tenter ce que j'ai exécuté depuis en «> brumaire; seulement il eût agi avec le» jacobins. mesures et les •• intrigues de ce parti, pour le mettre sur la voie de cette grande cn- « treprise, l'avaient porté au commandement en Italie après les désas- « très de Scherer, de ce Scherer, dilapidaleur ignorant, digne de Unis les blâmes. Mais Joubert fut tué à Novi dans son premier choc contre «Suwarow. Il n'eût exécuté à Paris qu'une échauffourée ; il n'avait « point encore assez de gloire, de consistance et île maturilé ; il était « de nature à acquérir tout cela ; mais en cet instant il n'étail pas assez • fait, il était trop jeune encore, et cette entreprise était pour le mo- « ment au-dessus de ses forces. »

Au reste, voici le porlrait de ce général dicté par l'Empereur pour ! scs campagnes d'Italie, et dont je trouve le brouillon

* Joubrrt, né au département de l'Ain, dans l'ancienne Bresse, avail étudié pour le barreau. I m révolu lion lui fit prendre le parti des armes ; il servit à l'armée d'Italie, et y fui général de brigade. Il élail grand, inaigre, semblait naturellement d'une faible complexion ; mais il l'avait mise à l'épreuve des grandes fatigues dans les Alpes, et s'y élail endurci. Il était intrépide, vigilant, fort actif, marchant à la tète des colonnes. Il fut fait général de division pour remplacer Vaubois, dont il prit le corps d'armée. Il se lit beaucoup d'honneur dans la campagne de Léohen, commandant l'aile gauche, qu'il amena au gros de l'armée des ^ montagnes du Tyrol par les défilés dn Pustherslhal. Il était fort attaché a Napoléon, qui le chargea de porter au Directoire les derniers drapeaux enlevés par l'armée d'Italie. Resté à Paris pendant la campagne

DE SAINTE -HÉLÈNE. Ut

d'Egypte, il y épousa la fille du sénateur Sémonville, mariée depuis au maréchal Maedonald. Ce mariage le jeta dans les intrigues du Manège, H le fit nommer général en chef de l'armée d'Italie après la défaite de Scherer. Il fut tué à la bataille de Novi. Il était jeune encore. et n'avait

pan acquis toute l'expérienee neeessaiiv. Il eût pu arriver à une grande renommée. »

A huit heures et demie, l'Empereur m'a fait appeler : il avait été obligé de se mettre au bain, ma-t-il dit, et croyait avoir un peu de fièvre. Il s'était senti subitement enrhumé ; mais il ne toussait plus depuis qu'il était dans l'eau ; il y était depuis longtemps. Il va diné ; ou a dressé pour moi une petite table à côté. L'Empereur es( revenu sur l'histoire de Russie. « Pierre le Grand, disait-il, avait-il bien fait de fonder une » capitale à Pétcrshourg à si grands frais? N'eùt-il pas obtenu de bien

plus grands résultais s'ileiH dé|iensè tout son argent à Moscou? Quel « avait été son but? l'avait-il atteint? » Je répondais : « Si Pierre lut » resté a Moscou, sa nation fût demeurée moscovite, un peuple tout à « fait asiatique; il avait fallu la déplacer pour la réformer et la clian- «• ger. Alors il s'était transporté sur les frontières mômes enlevées à l'en-

« nemi, et en y asseyant la capitale, en y accumulant toutes ses forces, « il la rendait pins invulnérable; il s'afiiliait à la société européenne; « il s'établissait dans la mer Baltique, d'où il tournait facilement ses « ennemis naturels, les Polonais et les Suédois, pour venir s'allier, au « besoin, avec les nations placées derrière eux, etc. •

L'Empereur disait n'être pas tout à fait satisfait de ces raisons. « Quoi qu'il en soit, dit-il, Moscou a disparu; et qui peut assigner les « richesses qui y ont été dévorées? Qu'on se figure, ajoutait-il, Paris • avec l'accumulation de l'industrie et des travaux des siècles. Son ca- « pilai, depuis quatorze cents ans qu'existe cette cité, ne se fût-il accru «que d'un million par an, quelles sommes! Qu'on joigne à cela les « magasins, le mobilier, la réunion des sciences, des arts, descorres- « |>ondunces d'affaires et de commerce toutes établies, etc., et voilà « pour tant Moscou : et tout cela n disparu en un instant ! Quelle cnla-

• Strophe ! la seule idée n'en fait-elle pas frémir! ! ! . . Je ne pense " que pour deux milliards on prit le rétablir. »

L'Empereur s'est étendu longuement sur tous ces événements, cl ;i laissé échapper une parole trop caractéristique pour que je ne l'aie pas notée. Le nom de Rnstnprhin nvnnt été prononcé, j'ai osé observer que

la couleur donnée dans le terni* à son acte patriotique m'avait fort surpris, car H m'avait ému loin de m'indigner; bien plus, je l'avais envié!... A quoi l'Empereur a répondu avec une vivacité singulière, et dans une espèce de contraction qui trahissait le dépit : « Si beau- « coup à Paris eussent pu le lire et sentir de la sorte, croyez que je le 9 leur aurais vanté; mais je n'avais pas le choix. » Et revenant à Moscou, il a dit : •*

« Jamais, en dépit de 4a poésie, toutes les fictions de l'incendie de • Troie n'égalèrent la réalité de celui de Moscou. La ville était de bois, « le vent était violent; toutes les pompes avaient été enlevées. C'était « littéralement un océan de feu. Rien n'en avait été soustrait, tant « notre marche avait été rapide et notre entrée soudaine. Nous trou- « vàmes jusqu'à des diamants sur la toilette des femmes, tant elles « avaient fui avec précipitation. Elles nous écrivirent à quelque temps « de là qu'elles avaient cherché à échapper aux premiers moments « d'une soldatesque dangereuse ; qu'elles recommandaient leurs biens « à la loyauté des vainqueurs, et ne manqueraient pas de reparaître •> sous peu de jours pour solliciter leurs bienfaits et leur apporter leur « reconnaissance. 9

• La population, observait l'Empereur, était loin d'avoir comploté « cet attentat. C'est même elle qui nous livra les trois ou quatre cents « malfaiteurs échappés des prisons qui l'avaient exécuté. — Mais, ai-je « osé demander, Sire, si Moscou n'eût pas été livré aux llammes, Votre

• Majesté comptait-elle y prendre ses quartiers? — Sans doute, a ré- « pondu l'Empereur, et j'aurais alors donné le spectacle singulier d'une « armée hivernant paisiblement au milieu d une nation ennemie qui la « presse de toutes parts : c'eût été le vaisseau pris par les glaces. Vous » vous seriez trouvés en France privés plusieurs mois de mes nouvelles; v mais vous fussiez demeurés tranquilles, vous eussiez été sages; Cam- « bacérès, comme de coutume, eût mené les affaires en mon nom, et

• tout eût été son train comme si j'eusse été présent. L'hiver, en « Russie, eût pesé sur tout le monde ; l'engourdissement eût été géné- ■ ral. Le printemps fût revenu aussi pour tout le monde. Chacun se fût « réveillé à la fois, et l'on sait que les Français sont aussi lestes qu'au- « cuns.

« Au premier retour de la belle saison, j'eusse donc marché aux en- « nemis; je les eusse battus; j'eusse été maître de leur empire. Mais «Alexandre, croyez-le bien, ne m'eût pas amené jusque-là. Il eût passé « avant par toutes les conditions que j'eusse dictées ; et alors la France

eût enfin commence a pouvoir jouir. Et vraiment cela a tenu à bien i « peu de chose! car j'avais •'-(<' pour combattre des hommes en armes, '« et non la nature en courroux : j'ai défait des armées, mais je « n'ai pu vaincre les flammes, la gelée, l'engourdissement, la mort! Le » destin a dû être plus fort que moi. Et pourtant, quel malheur pour la « France, pour l'Europe!

« La paix dans Moscou accomplissait et terminait mes expéditions de « guerre. C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le com- « mencement de la sécurité. I n nouvel horizon, de nouveaux travaux

• allaient se dérouler, tous pleins du bien-ôtre et de la prospérité de I « tous. \je système européen se trouvait Tonde; il n'était plus question

« que de l'organiser.

« Satisfait sur ces grands points, et tranquille partout, j'aurais eu { •• aussi mon congrès et ma sainte-alliance. Ce sont des idées qn'on m'a volées. Dans cette réunion de tous les souverains, nous eussions traité « de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les peuples.

« La cause du siècle était gagnée, la révolution accomplie ; il ne s'a- « gissait plus que delà raccommoder avec ce qu'elle n'avait pas détruit. « Or cet ouvrage m'appartenait ; je l'avais préparé de longue main, « aux dépens de ma popularité peut-être. N'importe. Je devenais l'archo - de l'ancienne et de la nouvelle alliance, le médiateur naturel entre

• l'ancien et le nouvel ordre de choses. J'avais les principes et la con- •• fiance de l'un, je m'étais identilié avec l'autre ; j'appartenais à tous « les deux; j'aurais fait en conscience la part de chacun.

• .I/o gloire eût été dans mon équité. »

Et après avoir énuméré ce qu'il eût proposé de souverain à souverain et de souverains à peuples : « Forts comme nous l'étions, continuait-il, « tout ce que nous eussions concédé eût semblé grand. Il nous eut mé-

• ritéla reconnaissance des peuples. Aujourd nui ce qu'ils arracheront

• ne leur semblera jamais assez, et ils ne cesseront de se délier ni d'être « mécontents. »

Il passait ensuite en revue ce qu'il eût proposé pour la prospérité, les intérêts, la jouissance et le bien-être de l'association européenne. Il eût voulu les mêmes principes, le même système partout ; un code européen, une cour de cassation européenne, redressant pour tous les erreurs, i comme la nôtre redresse chez nous celles de nos tribunaux. Une même 1 monnaie sous des coins différents ; les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois, etc., etc.

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• L'Europe, disait-il, n'eùtbientôt fait de In sorte véritablement qu'un « même peuple, et elineun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours •< dans la patrie commune. »

11 eût demandé toutes les rivières navigables pour tous ; la communauté deniers; que les grandes armées perinaucn tes fussent réduites désormais à lu seule garde des souverains, etc.

Enfin c'était une foule d'idées, la plupart nouvelles, les unes des plus simples, d'autres tout à faitsublimes,surlesdiverses brandies politiques, civiles, législatives; sur la religion, les arts, le commerce : elles embrassaient tout.

Il a conclu : « De retour en France, au sein de la patrie, grande, « forte, magnifique, tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites

• immuables ; toute guerre future, purement défensive ; tout agrandisse- « ment nouveau, anti-national . J'eusse asswié mon fils à l'empire ; « ma dictature eût lini, et son règne constitutionnel eût commencé

« Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des na- » lions !...

• Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en com- « pugnie de l'impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, à « visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres che- « vaux, tous les recoins de l'empire, recevant les plaintes, redressant « les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les bien- « faits ! ! ! Mon cher, voilà encore de mes rêves! ! ! »

L'Kmpereur avait beaucoup parlé de l'intérieur de la Russie, de la prospérité de laquelle nous n'avions nul soupçon, disait-il ; il s'était arrêté beaucoup sur Moscou, qui l'avait fort étonné sous tous les rapports, et pouvait supporter sans embarras le parallèle avec toutes les capitales de l'Europe, dont il surpassait le plus grand nombre.

Les clochers dorés de Moscou avaient surtout frappé ses regards, et c'est ce qui le |torta, lors de son retour, à faire redorer le dôme des Invalides ' ; il se proposait d'appliquer cet embellissement à beaucoup d'autres édifices de Paris.

air le couronnement , etc — Décret» Je Berlin el de Milan. -Grande catwe de la haine île» Anglais.

Dinunclic «3.

Le temps s'est remis tout à fait au beau. L'Empereur a déjeuné sous

* Depuis la publication du ,Hr$noiial . un m'a fail observer qu'il y avait Ici auaclironi«uie ; la dorure du dnmc de* Invalide* ayant été commencée en effet :ivant la <-am|Mgnc de Itwerie. ce seront le» minaret» du Caire, el non les clocher» de Motcou. «pu en auront donne' I idée a Napoléon; et c«l tan» doute ce qu'il aura voulu dire; nui» cette mépris de «a part . dan» une conversation courante et »an» but spécial . est facile » comprendre ; il en arrive de pareille* a tout le monde.

Ufi MÉMORIAL

la tente; il nous y a tous fait appeler. La conversation a conduit à parler des cérémonies du couronnement. Il demandait des renseignements à l'un de nous qui y avait assisté, et qui n'a pu les donner. Il les a demandés à un autre ; mais celui-ci n'y avait pas été. « Où étiez-vous donc •> alors? lui a dit l'Empereur. — Sire, à Paris, ai-je répondu. — Kt

| « comment! vous n'avez pas vu le couronnement? — Non, Sire. » 1,'Em-

; |iereur alors, me regardant de travers et me saisissant l'oreille, a dit : « Vous scriez-vous avisé de faire l'aristocrate a ce point? — Mais, Sire, « mon heure n'était pas venue. — Mais vous avez du moins vu le cor- • tége? — Ali! Sire, si ma curiosité l'eût emporté, j'aurais couru du « moins à ce qu'il y avait de plus digne, de plus précieux a voir, et je ne « dois rien ici diminuer de mon mérite ou de mes torts. J'avais pourtant « un billet, j'aimai mieux en faire hommage à la dame anglaise dont je « parlais dernièrement à Votre Majesté, laquelle, par parenthèse, y at- « trapa un rhume dont elle manqua mourir. Moi, je restai tranquille- « ment chez moi. — Ah ! c'est trop fort, dit l'Empereur, le vilain aris- « tocrate! Comment! vraiment vous en étiez à ce point? — Hélas! oui, « Sire, a repris l'accusé, et pourtant me voici près de vous, et a Sainte-

j « Hélène! » Kt l'Empereur, lâchant l'oreille, a souri.

Après déjeuner, il m'est venu un capitaine de l'artillerie anglaise, ayant été six ans à l'Ile-de-France. Il devait partir le lendemain pour l'Europe. Il m'a supplié, sous mille formes et mille manières, de lui obtenir le bonheur de voir l'Empereur. Il eut. disait-il, donné tout au monde pour une telle faveur ; sa reconnaissance serait sans bornes, etc. Nous avons causé fort longtemps : l'Empereur faisait son tour en calèche, je n'avais pas été de la course. A sa rentrée, j'ai été assez heureux pour remplir les vonix de l'officier anglais. Il a été reçu plus d'un quart d'heure jwr l'Empereur; il en a été ivre de satisfaction, n'ignorant pas que cette faveur devenait chaque jour plus rare. Tout l'avait frappé, J disait-il, au dernier degré dans Napoléon : ses traits, son affabilité, le

| son de sa voix, ses expressions, les questions qu'il avait faites : c'était, me disait-il, un héros, un dieu!

Le temps était délicieux.- I/Empereur a continué de se promener dons le jardin, entouré de nous. Il discutait sur le non-succès de In négociation de l'un de nous ; chose que l'Empereur a va il jugée dos plus simples, et qui s'était trouvée des plus délicates pour le négociateur. Il avait dû proposer un papier ;i des officiers anglais , pour qu'ils le publiassent en Angleterre.

I /Empereur s'acquittait de sa censure avec sa logique ordinaire, avec

DE S Al NTF.-IIÉLEN I-. H7

l'esprit et le sel qui lui sont familiers; toutefois il on était fort contrarié; sa conversation est devenue forte, il l'a poussée jusqu'à l'humeur, et c'était pour la première fois peut-être que le patient en éprouvait les marques. « Enfin, a-t-il conclu, ce que vous proposiez là à d'autres,

• Monsieur, uprès tout, vous l'eussiez accepté vous-même à leur place. » — Non, Sire. — Comment non? Eh bien! a-t-il ajouté d'une ma- « nière réprohntive, vous ne seriez pas mon ministre de la police. —

• Et Votre Majesté aurait raison, a répliqué vivement celui-là, qui s'é-

- lait ému à son tour; je ne me sens aucune disposition pour un tel

- poste. - Un instant avant le dîner, l'Empereur, me voyant entrer dans le salon, a dit : «Ah! voilà notre petit officier de police. Venez, appro-

• chez, mon petit officier de police ; • et m'a pincé l'oreille. Bien que des heures se fussent écoulées depuis la conversation vive, l'Empereur se la rappelait ; il savait celui qui en avait été l'objet très-sensible, et il était visible qu'il voulait en effacer l'impression. Voilà des nuances caractéristiques ; et celles qui ressortent des objets les plus petits sont les plus naturelles, les plus sûres.

Après le dîner, la conversation a conduit l'Empereur à parcourir lv sujet spécial de sa querelle maritime avec l'Angleterre. « La prétention « du blocus sur le papier, disait-il, lui valut mon fameux décret de « Berlin. Le conseil britannique, dans sa colère, lance ses arrêts ; il éla- « blissait un octroi sur les mers. Riposté aussitôt par les célèbres dé- « crets de Milan, qui dénationalisent tout pavillon qui se soumettrait « aux actes anglais; et c'est alors que la guerre devint, en Angleterre. « vraiment personnelle. La rage contre moi saisit tous ceux qui tenaient » au commerce. L'Angleterre s'indigna d'une lutte et d'une énergie « qu'elle ne connaissait pas. Elle avait toujours trouvé ceux qui m'a- » vaient devancé plus complaisants. »

L'Empereur, plus tard, a développé les mesures par lesquelles il avait forcé les Américains à se battre contre les Anglais ; il avait trouvé le moyeu, disait-il, d'attacher leurs intérêts à leurs droits ; car c'est pour les premiers qu'on se bat, disait-il, beaucoup plus que pour les seconds.

Aujourd'hui l'Empereur s'attendait, disait-il, à quelques tentatives prochaines des Anglais sur la souveraineté des mers, à quelque octroi universel, etc. « C'est pour eux, disait-il, un des grands moyens d'ac- « quitter leurs dettes, de sortir de l'abîme où ils se trouvent plongés;

• en un mot, de se tirer d'affaire. S'ils ont parmi eux un génie hardi, « une tète forte, ils doivent entreprendre quelque chose de la sorte.

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