‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 60 sur 89 · L'Empereur a été fort agité pendant la nuit dernière · texte numérisé non relu

L'Empereur a été fort agité pendant la nuit dernière

J'introduis le docteur Arnott auprès de l'Empereur, qui lui adresse plusieurs questions relatives à sa maladie, se plaint beaucoup de l'estomac et de l'abdomen. \jc médecin anglais propose l'usage d'une nourriture animale, telle que gélatine ou autre analogue, dont le choix doit être surbordonné à l'état des forces digestives; il conseille en outre de rester au lit le moins possible, et de faire usage de pilules composées d'extrait d'aloès succotrin, de savon dur; ana, demi-gros; huile de carvi, deux gouttes ;d'en faire douze, et d'en prendre deux le matin et deux le soir. L'Empereur témoigne une répugnance extrême pour toute espèce de médicament.

I^es domestiques rapportent qu'ils ont observé une comète vers l'orient. « Une comète ! s'écrie l'Empereur avec émotion, ce fut le signe « précurseur de la mort de César. « J'arrivai au milieu du trouble où ce rapport l'avait mis. « Vous avez vu, docteur?— Non, Sire ; rien.-r- Com- « ment ! la comète? — On n'en aperçoit pas. — On l'a vue. — On s'est

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- mépris ; j'ai longtemps observe le c iel, je n'ai rien découvert. — Peine « perdue ! je suis à bout, tout me l'annonce, vous seul vous obstinez à

• me le cacher : que vous en revient-il ? pourquoi m'abuser? Mais j'ai

• tort; vous m'êtes attaché, vous vouiez me voiler l'horreur de l'agonie, « je vous sais tiré ùe votre intention. »

— Le malade a passé une assez bonne nuit.

Je rencontrai Thomas Ileade comme je sortais de chez l'Empereur. Il était impatient, soucieux, brillait de lui voir occuper l'habitation nouvelle ; il m'en parla, s'étonna que je le laissasse consumer dans des pièces i étouffées, malsaines, tandis que nous pouvions disposer de magnifiques appartements.» J'entends, lui dis-je; tué dans une hutte, il fautqu'il expire " dans un palais. La combinaison est trop anglaise, je ne peux m'y prêter. ■ Voyez ailleurs. -> Je n'avais pas conduit le docteur Arnott au chevet de Napoléon, que ce brave médecin improvisait déjà sur les avantages qu'il y avait à déloger. L'Empereur i 'écouta sans répondre, réfléchit un instant, et me dit : « Kst-ce votre avis, docteur? — Non, Sire; la fièvre -i est trop forte; le déplacement pourrait avoir les plus graves consé- « quences. — Vous l'avez entendu. >ll s'adressait à Arnott. * Eh bien! » n'en parlons plus. >

L'Empereur me parait dans un danger imminent; je communique mes craintes nu docteur Arnott, qui, loin de les |mrlager, augure admirablement de son état. Je voudrais avoir la même espérance , mais je ne puis me dissimuler que Napoléon touche à sa fin. J'en préviens les comtes Bertrand et Montholon. Celui-ci se charge d'instruire l'Empereur que son heure approche et le dispose à mettre ordre à ses affaires.

H. — L'Empereur a passé une nuit extrêmement agitée.

Napoléon est accablé de son état, et s'écrie a diverses reprises : « Ah !

• pourquoi, puisque je devais perdre la vie d'une manière aussi déplu*

• rable, les boulets l'ont-ils épargnée! (».— La nuit n'a pas été mauvaise.

Napoléon est plongé dans une espèce d'assoupissement ; il refuse de prendre de In nourriture. Je le presse de se rafraîchir la bouche. « Lais- « sez, docteur, laissez ; ne troublez pas le repos dout je jouis. »

Il y avait une vingtaine de jours qu'il était hors d'état de se faire la barbe; il l'avait laissée croitreau point d'en être incommodé. Je l'avais plusieurs fois engagé à la faire faire par un de ses domestiques; mais il avait toujours éludé. A la fin, la gène devint tellement insupportable, que lui-même témoigna le désir d'être rasé. Je lui proposai d'appeler Cursot ou quelqu'un de sa suite; il ne répondit pas d'abord, réfléchit

quelques moments et me dit : « Je me suis toujours fait lu tarde moi- « même, jamais personne ne m'a mis la main sur le visage. Aujourd'hui « que je suis sans forée, il faut bien que je me résigne, que je me sou- « mette à une ehoseà laquelle ma natures'est toujours refusée. Mais non, « <loeteur,ajouta-t-il en se tournant vers moi, il ne sera pas dit que je me « serai ainsi laissé toucher; ee n'est qu'à vous que je permettrai de me « faire la barbe. » Je n'avais jamais fait que la mienne, je me relranehai sur mon inexpérience, et fis tous mes efforts pour que l'Empereur eut recours à une main plus exercée. ■ A la bonne heure; il en sera ce qu'il

* vous plaira ; mais, aucun autre que vous ne se vantera jamais de m'a-

* voir porté les mains sur Ja figure. Au reste je verrai. »

7.— L'Empereur a passé In nuit dans une agitation continuelle.

Il se lève, se rase, fait sa toilette. « Eh bien! docteur, ce n'est pas

* encore cette fois? — Je vous le disais, Sire; votre heure n'est pas ve-

* nue. » J'approchai son fauteuil ; il s'assit, demanda les journaux, <•( les parcourait avec complaisance lorsqu'il rencontra je ne sais quelle anecdote offensante pour deux de ses généraux, qu'on disait avoir recueillie de la bouche de l'un de nous. Son front devint sévère, son œil • prit du feu. «C'est vous, monsieur, qui répandez de telles infamies! j <• c'est sous mon nom que vous les débitez ! Qui vous pousse, qui vous |

* excite? que vous proposez-vous? Est-ce pour me faire tenir école de « diffamation que vous vous êtes attaché à mes pas? Quoi ! mes amis,

- !es miens, ceux qui ont couru ma fortune, c'est moi qui les flétris ! ■ moi qui les déshonore! Que tardez-vous? qui vous arrête? Courez en « Europe; vous y ferez des lettres du Cap, de la Méditerranée, quesais- « je, moi? on n'est jamais embarrassé en fait de libelle. L'émigration < battra des mains , je ne serai pas là pour vous démentir ; vous jouirez

* de vos mensonges. Allez. » Il se retira. Napoléon reprit : « Sans doute « il y a eu des fautes; mais qui n'en fait pas? Le citoyen, dans sa vie fa- •> cile,a ses moments de faiblesse et de force ; et l'on veut que des hommes

- qui ont vieilli au milieu des hasards de la guerre, qui ont été conslam- « mentaux prises avec tous les genres de difficultés, n'aient jamais été <• au-dessous d'eux-mêmes, nient toujours touché juste au but!

9 — L'Empereur a passé une assez lionne nuit.

10. — Hien de bien particulier. Il croit cependant éprouver du mieux. « La crise est passée ; me voilà retombé dans l'état où je languis depuis

» huit mois, beaucoup de faiblesse, point d'appétit et puis » Il porta la j

main sur Niypocondre droit :« C'est là, c'est le foie, docteur. A quelle lati- « tude on m'a livré! - Il laissa tomber sa tête et resta immobile jusqu'au

moment où le chirurgien du 20* , qui lui avait demandé la permission de palper, voulut lui persuader que l'organe dont il se plaignait était en bon état. 11 lui jeta un coupd'œil qui n'était assurément pas celui de la conviction, secoua la tète, parut un instant pensif, et lui dit avec une espèce de rire sardonique : « C'est bien, docteur; je vous sais gré de « l'espéra née que vous voulez me rendre. Allez. • Nous nous retira mes.

J'étais rentré dans mon appartemeut ; il me lit chercher. « Docteur, » me dit-il lorsque je parus, votre malade veut dorénavant obéira la médecine ; il est résolu de prendre vos remèdes. » Puis fixant avec un léger sourire ceux de ses serviteurs qui étaient rangés autour de son lit : « Droguez-moi d'abord tous ces coquins-là, droguez-vous vous-même, • vous en avez tous besoin. * Nous espérions le piquer d'amour-propre, nous goûtâmes à la potion. « Eh bien I soit, je ne veux pas être le seul " qui n'ose affronter une drogue. Allons, vite! » Je la lui donnai; il la porta brusquement h sa bouche et l'avala d'un trait.

L'Empereur sort de son lit, et reste dans son fauteuil pendant une heure entière.

Froid glacial aux extrémités inférieures. Je veux le dissiper ; j'essaye des fomentations. - Laissez, ce n'est pas la : c'est à l'estomac, c'est au « foie qu'est le mal. Vous n'avez point de remèdes contre l'ardeur qui » me consume? » Arnott voulut encore lui persuader que le foie était intact. « Il le fuut bien, puisque Hudson l'a décrété. -

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