‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 63 sur 89 · L'Empereur a passé une très-mauvaise nuit · texte numérisé non relu

L'Empereur a passé une très-mauvaise nuit

L'Empereur m'adresse des paroles pleines de bonté ; puis, avec un culnie parfait, une tranquillité inaltérable, il me donne les instructions suivantes : « Après ma mort, qui ne peut être éloignée, je veux que vous « fassiez l'ouverture de mon cadavre ; je veux aussi, j'exige que vous me « promettiez qu'aucun médecin anglais ne portera la main sur moi. Si « pourtant vous aviez indispensablement besoin dequelqu'un, le docteur

• Arnottestle seul qu'il vous soit permis d'employer. Je souhaite encore

• que vous preniez mon cœur, que vous le mettiez dans l'esprit-de-vin, « et que vous le portiez à Parme à ma chère Marie-Louise. Vous lui di- - rez que je l'ai tendrement aimée, que je n'ai jomais cessé de l'aimer ; » vous lui raconterez tout re que vous avez vu, tout ce qui se rapporte à « ma situation et à ma mort. Je vous recommande surtout de bien exa- « miner mon estomac, d'en faire un rapport précis, détaillé, que vous

« remettrez à mon lils Les vomisse me Mis qui se succèdent presque

« sans interruption me font penser que l'estomac est eelui «le mes or- « ganes qui est le plus malade, et je ne suis pus éloigné de 'croire qu'il est atteint de la lésion qui conduisit mon père au tombeau, jè veux dire

» d'un squirreau pylore Qu'en pensez-vous J'hésitai à répondre,

il continua : « Je m'en suis douté dès que j'ai vu les vomissements deve- ■ nir fréquents et opiniâtres. Il est pourtant hien digne de remarque , « que j'ai toujours eu un estomac de fer, que je n'ai souffert «le cet or- « gane que dans «es derniers temps, et que tandis que mon père aimait

* beaucoup les substances fortes et les liqueurs spiritueuses, je n'ai ja- « mais pu en Taire usage. Quoi qu'il en soit, je vous prie, je vous charge « de ne rien négliger dans un tel examen, afin qu'en voyant mon fils vous « puissiez lui communiquer vos observations et lui indiquer les remèdes

• les plus convenables Quand je ne serai plus, vous vous rendrez

« à Rome; vous irez trouver ma mère, ma famille; vous leur rapporte- « rez tout ce que vous avez observé relativement à ma situation, à ma « maladie et à ma mort sur ce triste et malheureux rocher. Vous leur « direz que le grand Napoléon est expiré dans l'état le plus déplorable,

manquant de tout, abandonné à lui-même et à sa gloire; vous leur « direz qu'en expirant il lègue à toutes les familles régnantes l'horreur « et l'opprobre de ses derniers moments! »

Il est dix heures du matin. La fièvre cesse tout à coup; le malade loin Im1 dans une adynamie extrême; il parle beaucoup encore, mais ses paroles sont coupées, incohérentes, et ne présentent, pour ainsi dire, plus de suite.

Le malade est fort agité; il essaye à diverses reprises d'achever le huitième codicille de son testament ; mais il ne peut écrire, ni même se tenir assis.

29.— L'Empereur passe une très-mauvaise nuit. Iji fièvre augmente, le délire survient. Napoléon parle d'estomac, desquirre au pylore; il somme, il interpelle Baxter de paraître, de venir juger de la vérité de ses bulletins. Puis, faisant tout à coup intervenir O'Méara, il établit entre eux un dialogue accablant pour la politique anglaise. La fièvre diminue, l'ouïe devient nette ; l'Empereur se calme , et il nous entretient encore du squirre de son père: il raconte qu'après l'ouverture du cadavre, les médecins de Montpellier pronostiquèrent que la maladie serait héréditaire, et passerait à tous les membres de la famille.

Le malade s'endort et repose tranquillemeul jusqu'à onze heures. A midi il prend une cuillerée de soupe .m vermicelle, un a*uf frais et un

peu de clairet. Le pouls varie de quatre-vingt-dix-sept à quatre-vingtdix-huit pulsations par minute.

L'emplâtre que j'avais appliqué à la région épignstriquc produisait peu d'effet. Je priai Napoléon de le laisser remplacer par un vésicatoire. « Vous le voulez ! Eh bien, soit, faites ; ce n'est pas que j'en attende le « moindre effet, mais je touche à ma lin ; je veux que vous jugiez par « ma résignation de la reconnaissance que je vous porte. Allez, appli- « quez-le. » Je l'appliquai. Il fut vingt et une heures avant d'agir.

Napoléon boit licaucoiip d'eau fraîche. • Si la destinée voulait que je « me rétablisse, j'élèverais un monument dans le lieu où elle jaillit; je « couronnerais la fontaine en mémoire du soulagement qu'elle m'a » donné. Si je meurs, que l'on proscrive mon cadavre comme on a proscrit ma personne, que l'on me refuse un peu de terre, je souhaite • qu'on m'inhume auprès de mes ancêtres, dans la cathédrale d'Ajaecio « en Corse. S'il ne m'est pas permis de reposer où je naquis, eh bien ! •< qu'on m'ensevelisse là où coule celte eau si douce et si pure. ■»

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