‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 64 sur 89 · L'Empereur a dormi pendant In nuit · texte numérisé non relu

L'Empereur a dormi pendant In nuit

Le malade n'a presque plus de fièvre, il est assez tranquille; le pouls, faible et déprimé un peu, varie de quatre-vingt-quatre à quatre-vingt-onze pulsations par minute.

La fièvre augmente, ce n'est que vers le soir qu'elle perd un jmmi de son intensité.

La fièvre devient plusforle. Agitation générale. Anxiété. Kroid glacial universel. De moment en moment le pouls cesse de se faire sentir; il se relève un peu vers onze heures et demie du soir.

t«'mai. — Le pouls est petit, fréquent, et donne jusqu'à cent puisalions par mi nu le.

L'Empereur s'endort à l'approche du jour; mais il se réveille bientôt, et se trouve dans une* situation terrible. Peu à peu cependant les symptômes s'affaiblissent , l'oppression se calme, et la matinée est assez tranquille.

2. — Napoléon est plus tranquille, et les symptômes alarmants ont un peu diminué.

La fièvre redouble. Délire. L'Empereur ne parle que de la France, de son fils, de ses compagnons d'armes. « Steingel ! Desaix ! Masséna ! « Ah! la victoire se décide. Allez! courez! pressez la charge!... ils sont à " nous. «J'écoulais, je suivais les progrès de cette pénible agonie. J'étais aecablé, déchiré, lorsque tout à coup Napoléon recueille ses forces, saute à terre et vent absolument deseendre se promener dans le jar-

din. J'accours le recevoir dans mes bras, mais ses jambes plient sons le

hn-deau, il lombe en arrière: j'ai la douleur de ne pouvoir prévenir la ehnle. Nous le relevons, nous le supplions de se remellre an lit ; mais il ne connaît pins personne, il s'emporte, il s'irrite, sa tète n'y est pins, il demande toujours à se promener an jardin.

La fièvre di mi une. L'Empereur IUC donne quelques instructions, et ajoute : « Kappelez-vous ce que je vous ai chargé de Taire lorsque je ne « serai plus. Faites avec soin l'examen analomiqiie de mon corps, de « l'estomac surtout. Les médecins de Montpellier avaient annoncé que >< le squirre au pylore serait héréditaire dans ma famille. Leur rapport « est, je crois, dans les mains de Louis ; demandez, eomparez-le avee • ce que vous aurez observé vous-même : que je sauve du moins mon « lils de cette cruelle maladie. Vous le verrez, docteur; vous lui indi- •< querez re qu'il convient de faire; vous lui épargnerez les angoisses

« dont je suis déchiré : c'est un dernier service que j'attends de vous. » Je désirais le rendre ; j'en eus un moment l'espoir. Le praticien qui avait le rapport en dépôt m'avait offert de me le communiquer : mais il se trouva le lendemain qu'il s'était trompé la veille, qu'il ne l'avait plus, qu'il l'avait égaré. Je ne pus faire le rapprochement que Napoléon exigeait.

Sa tin approchait; nous allions le perdre, chacun redoublait de zèle, de prévenances, voulait lui donner une dernière marque de dévouement. Ses officiers. Marchand, Saint-Denis et moi, nous nous étions exclusivement réservé les veilles ; mais Napoléon ne pouvait supporter la lumière; nous étions obligés de le lever, de le changer, de lui donner tous les soins au milieu d'une profonde obscurité. L'anxiété avait ajouté à la fatigue; le grand maréchal était à bout, le général Montholon n'en pouvait, plus, je ne valais pas mieux : nous cédâmes aux pressantes sollicitations des Français qui habitaient Longwood, nous les associâmes -aux tristes devoirs que nous remplissions. Piéron, Coursot, tous en un mot veillèrent conjointement avec quelqu'un de nous. Le tèle, la sollicitude qu'ils montraient, touchèrent l'Empereur ; il les recommandait à ses officiers, voulait qu'ils fussent aidés, soutenus, qu'on ne les oubliât pas.« Et mes pauvres Chinois ! qu'on ne les oublie pas non plus, « qu'on leur donne quelques vingtaines de napoléons : il faut bien aussi « que je leur fasse mes adieux. »

3. — La nuit a été meilleure que de coutume. Les symptômes alarmants d'hier ont diminué, le malade a reposé quelques instants.

La fièvre perd un peu de son intensité. Grande prostration des forces. Profonds soupirs. Anxiété.

Hudson, pris tout à coup d'humanité, imagine que le lait de vache pourrait soulager cette cruelle agonie et en fait offrir. Le docteur Arnott admire l'inspiration de son chef et veut en essayer. Je m'y oppose de toutes mes forces, attendu que le lait est naturellement pesant et indigeste, que l'Empereur rejette h chaque instant les substances les plus | douces, les plus légères, les plus faciles ù digérer; attendu que même en bonne santé il n'avait jamais pu supporter aucune espèce de lait. Le docteur Arnott ne se rendait pas, j'insistai : nous eûmes une discussion des plus vives; je réussis néanmoins ù empêcher qu'on administrât du | lait à l'Empereur mourant.

Les symptômes s'aggravent et deviennent de plus en plus alarmants.

La fièvre diminue. Nous nous retirons. Vignali reste seul, et nous

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rejoint quelques instants après, dans la pièce voisine, où il nous annonce qu'il a administré le viatique à l'Empereur.

La fièvre se renouvelle avec violence. Anxiété générale. Face hippocratique. Napoléon jouit encore de l'usage de ses sens. Il recommande a ses exécuteurs testamentaires, dnns le cas où il viendrait à perdre connaissance, de ne permettre de l'approcher à aucun médecin anglais autre que le docteur Arnott. « Je vais mourir, vous allez repasser en « Europe, je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous avez « à tenir. Vous avez partagé mon exil, vous serez lidèles à ma mémoire, « vous ne ferez rien qui puisse la blesser. J'ai sanctionné tous les prin- « cipes; je les infusés dans mes lois, dans mes actes, il n'y en a pas un « seul que je n'aie consacré. Malheureusement les circonstances étaient

• sévères; j'ai été obligé de sévir, d'ajourner ; les revers sont venus, «je n'ai pu débander l'arc, et la France a été privée des institutions libé- « raies que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence, elle me tient ■ compte de mes intentions, elle chérit mon nom, mes victoires; imi-

• lez-la, soyez Qdèles aux opinions que nous avons défendues, à la

• gloire que nous avons acquise; il n'y a hors de là que honte et con- « fusion. •

Un ordre du gouverneur nous enjoint de tenir une consultation avec les docteurs Schort et Mitchell.

On lui administre dix grains de calomel.

L'Empereur prend quelques cuillerées de sabaillon, il ne peut les avaler sans eau. Calme fréquemment interrompu.

Les dix grains de calomel n'ont encore produit aucun effet; on délibère si on doit en administrer une nouvelle dose. Je ne garde plus de mesure, je m'oppose formellement à cette détermination.

A. — Les mêmes symptômes ont duré pendant toute la nuit. L'Empereur n'a pris de l'eau de fleur d'orange qu'en petite quantité et à des intervalles éloignés. Le temps était affreux, la pluie tombait sans interruption, et le vent menaçait de tout détruire. Le saule * sous lequel Napoléon prenait habituellement le frais avait cédé; nos plantations étaient déracinées, éparses; un seul arbre à gomme résistait encore, lorsqu'un tourbillon le saisit, l'enlève et le couche dans la boue. Hien de ce qu'aimait l'Empereur ne devait lui survivre.

Le malade refuse de prendre aucun remède à l'intérieur. Rire sardonique. Yeux fixes. Pupilles élevées ; on distinguait la partie inférieure

' Celte e»pèce est oonone à Sainte-Hélène Mat le nom de Botaity-Bay.

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du globe oculaire. Paupières supérieures abaissées. Face hippocratique.

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