‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 65 sur 89 · La nuit est extrêmement agitée · texte numérisé non relu

La nuit est extrêmement agitée

Napoléon est toujours dans le délire ; il parle avec peine, profère des

mots inarticulés, interrompus, laisse échapper ceux de : • Tôte ar-

« mée. ■ Ce furent les derniers qu'il prononça. Il ne les avait pas fait entendre, qu'il perdit la parole.

Je croyais le principe de vie échappé ; mais peu à peu le pouls se relève; l'oppression diminue, de profonds soupirs s'échappent : Napoléon vit encore.

Ce fut alors que se passa la plus déchirante peut-être de toutes les scènes dont fut accompagnée sa longue agonie. Madame Bertrand, qui, malgréses souffrances, n'avait pas voulu quitter le lit de l'auguste malade, fit appeler d'abord sa tille Hortense.et ensuite ses trois fils, pour leur faire voir une dernière fois celui qui avait été leur bienfaiteur. Rien ne saurait exprimer l'émotion qui saisit ces pauvres enfants h ce spectacle de mort. Il y avait environ cinquante jours qu'ils n'avaient été admisauprès de Napoléon, et leurs yeux pleins de larmes cherchaient avec effroi sur son visage pèle et défiguré l'expression de grandeur et de bonté qu'ils étaient accoutumés à y trouver. Cependant d'un mouvement commun ils s'élancent vers le lit, saisissent les deux mains de l'Empereur, les baisent en sanglotant et les couvrent de pleurs. Le jeune Napoléon Bertrand ne peut supporter plus longtemps ce cruel spectacle; il cède à l'émotion qu'il éprouve; il tombe, il s'évanouit. On est obligé d'arracher du lit les jeunes affligés et de les conduire dans le jardin. Sans doute le souvenir de cette scène est resté dans leurs cœurs pour n'en jamais sortir, et leurs larmes couleront plus d'une fois quaud ils se rappelleront qu'ils ont contemplé le corps de Napoléon au moment où sa grande âme allait en sortir. Pour nous tous qui assistions à ce lugubre adieu des enfants à leur auguste protecteur, l'impression que nous en reçûmes est au-dessus de toutes les paroles humaines : ce ne fut qu'un même gémissement, une même angoisse, un même pressentiment de l'instant fatal que chaque minute approchait de nous.

Pouls anéanti. J'en suivais avec anxiété les pulsations, je cherchais si le principe de vie élait éteint, lorsque je vis arriver Noverraz, pèle, échevelé, tout hors de lui. Ce malheureux, affaibli par quarante-huit jours d'une hépatite aiguë, accompagnée d'une fièvre synocale, entrait à peine en convalescence ; mais il avait appris le fâcheux état de l'Empereur, il voulait voir encore, contempler une dernière fois celui qu'il

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avait si longtemps servi ; il s'était fait descendre, et arrivait fondant en larmes. J'essaye de le renvoyer: mais son émotion croît à mesure que

je lui parle; il s'imagine que l'Empereur est menace, qu il l'appelle au • secours; il ne peut l'abandonnerai veut combattre, mourir pour lui. Sa tète était perdue ; je flattai son zèle, je le calmai et revins à mon poste.

Tiraillements spasmodiques orqués de l'épigastre et de l'estomac, profonds soupirs, cris lamentables, mouvements convulsifs qui se terminent par un bruyant et sinistre sanglot. Les paupières restent fixes, les yeux se meuvent, se renversent sous les paupières supérieures, le pouls tombe, se ranime. Il estsix heures moins onze minutes. Napoléon touche à sa (in; ses lèvres se couvrent d'une légère écume : il n'est plus!

Tout s'écoule aussitôt ; ce n'est que pleurs, que sanglots; chacun est aceablé d'une perle aussi cruelle. Nous étions dans le premier saisissement delà douleur, deux Anglais en profitent et se glissent au milieu de nous : ils pénètrent dans le salon, découvrent, palpent l'Empereur et se retirent comme ils sont venus. Cette profanation nous rend à nous-mêmes, nous rentrons, nous veillons sur le cadavre; des mains ' anglaises ne doivent pas le souiller.

11 y avait six heures qu'il était sons vie; je le fis raser, laver, et le plaçai sur un autre lit; de leur côté, les exécuteurs testamentaires

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avaient pris connaissance de deux codicilles qui devaient être ouverts immédiatement après la mort de l'Empereur; l'un était relatif aux gratifications qu'il accordait sur sa cassette à toutes les personnes de sa maison et aux aumônes qu'il faisait distribuer aux pauvres de Sainte- Hélène; l'autre contenait des instructions sur ses funérailles. Il était ainsi conçu

Avril . le 16, IMI. Loo|t«ood.

Ceci est un codicille de mon lettament.

1° Jo désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tnntaimé.

2° Je lègue aux comtes Bertrand, Montholon, et à Marchand, l'argent, bijoux, argenterie, porcelaine, meubles, livres, armes, et généralement tout ce qui m'appartient dans Sainte-Hélène.

Ce codicille, tout entier écrit de ma main, est signé et scellé de mes armes.

{ Sceau, i

Ntl'OLKON.

Les exécuteurs testamentaires notifièrent cette pièce au gouverneur, qui se récria sur cette prétention, et déclara qu'elle étoil inadmissible; qu'il s'y opposait, que le cadavre devait rester dans l'île; que l'Angleterre y tenait, qu elle ne s'en dessaisirait pas. On chercha à désarmer sa haine, on essaya les représentations, les prières, tout fut inutile; le corps de Napoléon devait rester à Sainte-Hélène, il y resterait. Les exécuteurs testamentaires invoquaient l'humanité, le respect qu'on doit aux morts ; mais le droit s'évanouit devant la force; on ne put que recourir aux ressources des faibles, protester et obéir. On le fit, on choisit un lieu dont l'Empereur, qui pourtant ne l'avait vu qu'une fois, parlait toujours avec satisfaction, celui où jaillissait cette eau bienfaisante qui avait si souvent adouci les maux qu'il endurait. Hudson y consentit ; il avait depuis 1820 l'ordre de retenir les dépouilles de Bonaparte, mais il lui était indifférent qu'elles fussent dans tel ou tel endroit de l'ile ; et montant aussitôt à cheval, il accourut à la tète de son état-major, des membres de son conseil, du général Cofftn, du contreamiral Lambert, du marquis de Montcheim, et de ce qu'il y avait de médecins, de chirurgiens dans l'ile. Ii voulait s'assurer par lui-même que Napoléon était bien mort, que le corps qu'il voyait était bien celui de l'Kmpereur. Il demandait aussi qu'on procédât a l'ouverture du cadavre, mais je lui observai qu'il y avait trop peu de lemps qu'il était

sans vie; il n'insista pas. « Vous m'avez Tait demander du plâtre pour

« prendre le masque du défunt ; un de mes chirurgiens est fort habile « dans ces sortes d'opérations, il vous aidera. » Je remerciai Son Excellence ; le moulage est une chose si facile que je pouvais me passer d'aide. Mais je manquai de plâtre ; madame Bertrand n'avait reçu, malgré ses instances, qu'une espèce de chaux. Je ne savais comment faire, lorsque le docteur Burton nous indiqua un gisement où se trouvait du gypse. Le contre-amiral donna aussitôt des ordres, une chaloupe mit en mer et rapporta quelques heures après des fragments qu'on fit calciner. J'avais du phUre, je moulai la figure et procédai à l'autopsie.

Les généraux Bertrand et Montholon, Marchand, exécuteurs testamentaires, assistaient à cette opération pénible, où se trouvaient aussi sir Thomas Beade, quelques officiers d'état-major, les docteurs Thomas Schort, Arnotl, Charles Mitchell, Mathieu Livington, chirurgien de la compagnie des Indes, et autres médecins au nombre de huit que j'avais invités.

Napoléon avait destiné ses cheveux aux di\ ers membres de sa famille; on le rasait, je vérifiai quelques remarquesque j'avais déjà faites. Voici les principales :

1° L'Empereur avait considérablement maigri, depuis mon arrivée

à Sainte-Hélène ; il n'était pas en volume le quart de ce qu'il était ouparavant.

2° Le visage et le corps étaient pâles, mais sans altération, sans aspect cadavéreux. La physionomie était assez belle, les yeux fermés, et on * eût dit non que l'Empereur était mort, mais qu'il dormait d'un profond sommeil. Sa bouche conservait l'expression du sourire, à cela près que du côté gauche elle était légèrement contractée par le rire sardonique.

3° Le corps présentait la plaie d'un cautère fait au bras gauche, et plusieurs cicatrices, savoir : une à la tète, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l'extrémité du doigt annulaire de la main gauche ; enûn, il y en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche.

4° La hauteur totale, du sommet de la tète aux talons, était de cinq pieds deux pouces et quatre lignes.

5° L'étendue comprise entre ses deux bras, en partant des extrémités des deux points du milieu, était de cinq pieds deux pouces.

6° De la symphise du pubis au sommet de la tète, il y avait deux pieds sept pouces quatre lignes.

7° Du pubis au calcaneum, deux pieds sept pouces.

8° Du sommet de la tète au menton, sept pouces et six lignes.

9° La tète avait vingt ponces et dix lignes de circonférence ; le front était haut, les tempes légèrement déprimées, les régions si ncipi Laies très-fortes et très-évasées.

10° Cheveux rares et de couleur châtain clair.

1 1° Cou un peu court, mais assez normal.

12° Poitrine large et d'une bonne conformation.

13° Abdomen très-météorisé et volumineux.

14° Les mains, les pieds un peu petits, mais beaux et bien faits.

15° Membres tendus et roides.

16° Toutes les autres parties du corps étaient à peu près dans les proportions ordinaires.

Je fus curieux de faire h ce grand homme l'application du système craniologique des docteurs Spurzheim et Gall. Voici les signes les plus apparents qu'offrit sa tète :

1° Organe de la dissimulation.

2° Organe des conquêtes.

3° Organe de la bienveillance.

4° Organe de l'imagination.

3° Organe de l'ambition, de l'amour de la gloire.

Sous le rapport des facultés intellectuelles, je trouvai : t° Organe de l'individualité, ou connaissance des individus et des choses.

3° Organe de la localité, des rapports de l'espace.

5° Organe du calcul.

4° Organe de la comparaison.

ii° Organe de la causalité, de l'esprit d'induction, de tôte philosophique.

Le cadavre était gisant depuis vingt heures et demie. Je procédai à l'autopsie ; j'ouvris d'abord la poitrine. Voici ce que j'observai de plus remarquable :

Les cartilages costaux sont en grande partie ossifiés.

Le sac formé parla plèvre costale du côté gauche contenait environ un verre d'eau de couleur citrine.

Une couche légère de lymphe coagula ble couvrait une partie des faces des plèvres costale et pulmonairecorrespondantes du môme côté.

Le poumon gauche était légèrement comprimé par l'épanchement, adhérait par des nombreuses brides aux parties postérieure et latérale de la poitrine et au péricarde ; je le disséquai avec soin, je trouvai le lobe supérieur parsemé de tubercules et quelques petites excavations tuberculeuses.

l'ne couche légère de lymphe coagulante couvrait une partie des faces des plèvres costale et pulmonaire correspondantes de ce côté.

Le sac de la plèvre costale du côté droit renfermait environ deux verres d'eau de couleur citrine.

Le poumon droit était légèrement compriraépar l'épanchement ; mais son parenchyme était en état normal. Les deux poumons étaient généralement crépitants et d'une couleur naturelle. La membrane plus composée ou muqueuse de la trachée-artère et des bronches était assez rouge, et enduite d une assez grande quantité de pituite épaisse et visqueuse.

Plusieurs des ganglions bronchiques et du médiastin étaient un peu . grossis, presque dégénérés, et en suppuration.

Le péricarde était en état normal et contenait environ une onced'eau de couleur citrine. Le cœur, un peu plus volumineux que le poing du sujet, présentait, quoique sain, assez de graisse à sa base et à ses sillons. Les ventricules aortique et pulmonaire et les oreillettes correspondantes étaient en état normal, mais pâles et tout à fait vides de sang. Les orifices ne présentaient aucune lésion notable. Les gros, vaisseaux artériels et veineux auprès du cœur étaient vides et généralement en état normal.

L'abdomen présenta ce qui suit :

Distension du péritoine, produite par une grande quantité de gaz. Exsudation molle, transparente et diffluenle, revêtant dans toute ' leur étendue les deux parties ordinairement eontiguës de la face interne du péritoine.

Le grand épiploon était en état normal.

La rate et le foie durci étaient très-volumineux et gorgés de sang ; le ; tissu du foie, d'un rouge brun, ne présentait, du reste, aucune altération notable de structure. Une bile extrêmement épaisse et grumeleuse remplissait et disleudait la vésicule biliaire. Le foie, qui était affecté d'hépatite chronique, était uni intimement par sa face convexe au diaphragme; l'adhérence se prolongeait dans toute son étendue, elle était forte, celluleuseet ancienne. La face concave du lobe gauche adhérait

i immédiatement et fortement à la partie correspondante de l'estomac, surtout le long de la petite courbure de cet organe, ainsi qu'au petit épiploon. Dans tous ces points de contact, le lobe était sensiblement épais, gonflé et durci.

L'estomac parut d'abord dans un état des plus sains; nulle trace d'irritation ou de phlogose, la membrane péritonéale se présentait sous les

; meilleures apparences. Mais en examinant cet organe avec soin, je dé-

; couvris sur la face antérieure, vers la petite courbure et à trois travers j de doigt du pylore, un léger engorgement comme squirreux, très-peu étendu et exactement circonscrit. L'estomac éhiit percé de part en pari dans le centre de cette petite induration. L'adhérence de cette partie

! au lobe gauche du foie en bouchait l'ouverture.

Le volume de l'estomac était plus petit qu'il ne l'est ordinairement. En ouvrant ce viscère le long de sa grande courbure, je reconnus qu'une partie de sa capacité était remplie par une quantité considérable de matières faiblement consistantes et mêlées a beaucoup de glaires trèsépaisses et d'une couleur analogue à celle du marc de café ; elles répan- j daient une odeur Acre et infecte. Ces matières retirées, la membrane

I plus composée ou muqueuse de l'estomac se trouva dans son état normal, depuis le petit jusqu'au grand cul-de-sac de ce viscère, en suivant la

j grande courbure. Presque tout le reste de la surface interne de cet organeétait occupé par un ulcère cancéreux quiavaitson centre à la partie supérieure, le long de la petite courbure de l'estomac, tandis que les bords irréguliers, digités et linguiformes de sa circonférence s'éten-

1 daient en avant, en arrière de cette surface intérieure, et depuis l'orifice ! du cardia jusqu'à un bon pouce du pylore. L'ouverture, arrondie, taillée obliquement en biseau aux dépens de la face interne du viscère, nvait à

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peine quatre ù cinq lignes de diamètre en dedans et deux lignes et demie un plus en dehors ; son bord circulaire, dans ce sens, était extrêmement mince, légèrement dentelé, noirâtre, et seulement formé par la membrane péritonéale de l'estomac. Une surface ulcéreuse, grisâtre et lisse, formait d'ailleurs les parois de cette espèeede canal qui aurait établi une communication entre la cavité de l'estomac et celle de l'abdomen, si l'adhérence avec le foi»- ne s'y était opposée. L'extrémité droite de l'estomac, a un pouce «le distance du pylore, était environnée d'un gonflement ou plutôt d'un endurcissement squirreux annulaire, de quelques lignes de largeur. L'orifice du pylore était dans un état tout à fait normal. Les bords de l'ulcère présentaient des boursouflements fongueux remarquables dont la base, dure, épaisse et squirreuse, s'étendait aussi à toute la surface occupée par cette cruelle maladie.

Le petit épiploou était rétréci, gonflé, extrêmement durci et dégénéré. Les glandes lymphatiques de ce pli péritonéal, celles qui sont placées le long des courbures de l'estomac, ainsi que celles qui a voisinent les piliers du diaphragme étaient en partie tuméliées, squirreuse», quelques-u-ties même en suppuration.

Le tube digestif était distendu par une grande quantité de gaz. A la surface péritonéale et aux replis périlonéaux, je remarquai de petites taches et de petites plaques rouges , d'une nuance très-légère, de dimensions variées, éparses et assez distantes les unes des autres. La membrane plus composée de ce canal paraissait être dans un état normal. Une matière noirâtre et extrêmement visqueuse enduisait les gros intestins.

Le rein droit était dans un état normal ; celui du côté gauche était déplacé et renversé sur la colonne lombo-verlébrale ; il était plus long et plus élroit(|iie le premier; du reste, il paraissait sain. Ia\ vessie, vide et tris-rélrécie, renfermait une certaine quantité de gravier mêlé avec quelques petits euleuls. I)e nombreuses plaques rouges étaient éparses sur la membrane plus composée ou muqueuse ; les parois de cet organe étaient en élut anormal.

Je voulais faire l'examen du cerveau. L'état de cet organe dans un \ homme tel que l'Empereur était du plus haut intérêt ; mais on m'arrêta durement : il fallut céder.

J'avais terminé cette triste opération. Je détachai le cœur, l'estomac, et les mis dans un vase d'argent rempli d'esprit-de-vin. Je réunis ensuite les parties séparées, les assemblai par une suture, je lavai le corps, et fis place au Valet de chambre, qui l'habilla comme il avait coutume de l'être pendant sa vie : caleçon, culotte de casimir blanc, gilet blanc, cra- I . „ „- . l

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