PL NAPOLÉON. NT
vate blanche surmontée d'une cravate noire bouclée par derrière ; grand cordon de la Légion d'honneur, uniforme de colonel de chasseurs de la garde \ décoré des ordres de la Légion d'honneur et de la couronne «le fer; longues bottes à lécuyère avec de petits éperons; enfin chapeau à trois cornes. Ainsi vêtu, Napoléon fut enlevé, à cinq heures et trois quarts, de celte salle où la foule pénétra aussitôt. Le linge, le drap qui avait servi à la dissection du cadavre, tout fut emporté, déchiré, distribué; ils étaient teints de sang, chacun voulait en avoir un lambeau.
Napoléon fut exposé dans sa petite chambre à coucher qu'on avait convertie en chambre ardente. Elle était tendue en drap noir que l'on avait tiré du magasin de la compagnie des Indes, à James-Tovv n. Ce fut cette circonstance qui fit connaître la maladie et la mort de Napoléon dans l'île. Étonnés de voir transporter tant d'étoffes, les habitants et les employés eux-mêmes cherchaient quel pouvait être l'usage auquel on les destinait. Ils n'eu voyaient aucun. Iji curiosité s'accrut et devint générale à mesure que l'on connut ce qui l'avait fait naître. Les idées les plus étranges, les bruits les plus bizarres commençaient à se propager, lorsqu'un Cliiimis révéla le mystère. Ce ne fut qu'un cri de surprise : chacun était étonné, confondu. « Comment ! le général Bonaparte était « sérieusement malade! On nous disait qu'il se portait si bien ! »
Le cadavre, qui n'avait pu être embaumé, faute des substances nécessaires, et dont la blancheur était vraimeiilextraordinaire, fut déposé sur un des lits de campagne, surmonté de petits rideaux blancs qui servaient de sarcophage!! ! Le manteau de drap bleu que Napoléon avait porté à la bataille de Mnrcngo servait de couverture. Les pieds et les mains étaient libres; l'épée au côté gauche, et un crucifix sur la |x>i- i trine. A quelque distance du corps était le vase d'argent qui contenait leco'iir et l'estomac qu'on m'avait forcé d'y déposer. Derrière la tèle était un autel où le prêtre, en surplis et en étnle, récitait tics prières. Toutes les personnes de la suite de Napoléon, officiers et domestiques . en habit de deuil, se tenaient debout, à gauche. Le docteur Arnott veillait sur le cadavre, qui avait été mis sous sa responsabilité personnelle.
Depuis plusieurs heures In foule obstruait les avenues et se pressait à la porte de la chambre ardente. On ouvrit: elle entra, contempla ces restes inanimés, sans confusion, sans tumulte, avec un silence religieux. Le capitaine Croquât, officier d'ordonnance de Longwood, réglait l'ordre dans lequel chacun se présentait. Les officiers et les sous-officiers «lu 20» et du (>(>' furent admis les premiers; les antres ensuite. Tous
' Vrri, .tvrr •!<•* narrtii' iit* Jami ^.
*ii DERNIERS MOMENTS
I éprouvaient celte émotion que le courage malheureux éveille toujours dons le cœur des braves.
L'affluence fut encore plus grande le lendemain. Les troupes, la population, tout accourt, tout se presse; il n'y a pas jusqu'aux dames qui ne bravent l'autorité et la fatigue pour contempler une dernière fois les restes inanimés de l'Empercur.rn ordre ridicule leur défend de paraître à Longwood; elles se mêlent à la foule, aux transports; elles arrivent et n'en font que mieux éclater les sentiments qui les animent. Chacun répudie la complicité d'une mort cruelle : c'est une consolation pour nous.
Je la goûtais, lorsque je vis venir à moi les docteurs Scbort, Milchell et Burton, qui sortaient de chez l'officier d'ordonnance. Ces messieurs j avaient, comme je l'ai dit, assisté d'office à 1'aulopsic, mais n'y avaient pris aucune part. Cependant ils s'étaient tout h coup avisés que c'était à eux à dresser le procès-verbal. Ils l'avaient écrit, rédigé, et me l'ap- . portaient à signer : je refusai. Qu'nvais-je n faire d'Anglais, de rédaction anglaise? J'élais médecin de Napoléon ; j'avais fait l'autopsie, c'était h moi à la constater. Je ne pouvais rien déguiser, rien entendre ; j'offris une copie de mon rapport; mais il n'allait pas nu but, on n'en voulut pas.
lui caisse qui devait recevoir l'Empereur était arrivée, je fus obligé d'y mettre le cœur et l'estomac. Je m'étais flatté de les transporter en Europe ; mais toutes mes démarches furent inutiles . j'eus la douleur d'être refusé. Je laissai le premier de ces organes dans le vase qui d'abord l'avait reçu, et mis le second dans un autre vase de même métal et de forme cylindrique, qui servait à serrer l'éponge de Napoléon. Je remplis l'un, celui qui contenait le cœur, d'alcool ; je le fermai hermétiquement, je le soudai, et les déposai l'un et l'autre aux angles du cercueil. On y descendit Napoléon ; on le plaça dans la caisse de fer-blanc, qu'on avait garnie d'une espèce de matelas, d'un oreiller, et revêtue en satin blanc. Le chapeau, ne pouvant rester, faute d'espace, sur la tète du mort, fut mis sur ses pieds, on y mit aussi des aigles, des pièces de toutes les monnaies frappées à son effigie, son couvert, son couteau, une assiette avec ses armes, etc. On ferma la caisse, on la souda avec soin, et on la passa dans une autre en acajou qu'on mit dans une troisième, faite en plomb, qui fut elle-même disposée dans une quatrième d'acajou, qu'on scella et ferma avec des vis de fer. On exposa le cercueil à In place même où le corps l'avait été, et on le couvrit avec le manteau que portait Napoléon à la bataille de Marengo. Arnott continua sa surveil- j lance, l'abbé Vignali ses prières, et la multitude, dont les flots croissaient d'heure en heure, put circuler autour de ces apprêts funèbres.
Nous étions accablés, nous nous retirions lorsque Iludson nous rejoignit. Toujours humain, compatissant et vrai, il déplora la perte que nous avions faite, et nous annonça qu'elle était d'autant plus fâcheuse que son gouvernement revenait à bien. // l'avait chargé de faire connaître au général Bonaparte que l'instant approchait où la liberté pourrail lui être rendue, et que Sa Majesté Britannique ne serait pas la dernière à accélérer le terme de sa captivité, i l est mort, tout est fini ; nous lui rendrons demain les derniers devoirs. Les troupes ont ordre de prendre le deuil et les armes dès la pointe du jour.
8. — Elles les prirent en effet; le gouverneur arrivu, le contre-amiral suivit, et bientôt toutes les autorités civiles et militaires se trouvèrent réunies à Longwood. I.n journée était magnilique, la population couvrait les avenues, la musique couronnait les hauteurs : jamais spectacle aussi triste, aussi solennel n'avait été étalé dans ces lieux. Midi et demi sonne, les grenadiers saisissent le cercueil, le soulèvent avec peine, et parviennent cependant, à force de constance et d'efforts, à le transpor-
ter dans la grande allée du jardin, où les attend le corbillard. Ils le pincent sur le char, le couvrent d'un drap de velours violet et du manteau que Napoléon portait à Mnrcngo. La maison de l'Empereur est en deuil. Le cortège se range conformément nu programme arrêté par le gouverneur, et se met en marche dans l'ordre qui suit :
x<r. DERNIERS MOMENTS
L'abbé Vignali, revêtu des ornements sacerdotaux avec lesquels on célèbre In messe, aynnt a ses côtés le jeune Henri Bertrand, portant un bénitier d'argent avec son goupillon.
Le docteur Arnotl et moi.
Les personneschargéesdesurveiller le corbillard traîne par quatre élu* vaux conduits par des palefreniers, et escorlé par douce grenadiers sans armes, de chaque côté. Les derniers doivent porter le cercueil sur leurs épaules dès que le mauvais état du chemin empêchera le char d'avancer.
Le jeune .Napoléon Bertrand et .Marchand, tous les deux a pied et sur les côtés du corbillard.
Les comtes Bertrand et Monlholon à cheval immédiatement derrière le corbillard.
Lue partie de la suite de l'Empereur,
La comtesse Bertrand avec sa fille Horlense, dans une calèche attelée de deux chevaux conduits à la main par ses domestique*, qui marchent du côté du précipice.
Le cheval de l'Empereur, conduit par SUN piqueur Archainbaiid.
Les officiers «le marine à pied el à cheval.
Les officiers d'étal-major à cheval.
Les membres du conseil de l'Ile, à cheval.
uigmze
ni: NAPOLÉON
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Le général Coffia cl le marquis de Montchenu, ù cheval. Le contre-amiral et le gouverneur à cheval. Les habitants de l'île.
Le cortège sortit dans cet ordre de Longwood, passa devant le corps de garde et trouva la garnison de l'île, au nombre de deux mille cinq cents hommes environ, rangée sur la gauche de la roule qu'elle occupait jusqu'à Hul's-Gale. Des corps de musiciens placés de dislance en distance ajoutaient encore, par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la soleumté de la cérémonie. Lorsque le cortège eutdélilé, ces troupes le suivirent et l'accompagnèrent vers le lieu de la sépulture. Les dragons marchaient en tète. Venaient ensuite le 20* régiment d'infanterie, les soldats de marine, le <i<i\ les volontaires de Sainte-Hélène, et enùn le régiment de l'artillerie royale avec quinte pièces de canon. Lady Lowe et sa lille étaient sur le chemin, à Hut's-Gate, dans une calèche à deux chevaux. Elles étaient accompagnées de quelques domestiques en deuil, et suivaient de loin le cortège. Les quinze pièces d'artillerie de campagne étaient placées le long de la roule, et lescauoniiiers se tenaient à leurs pièces prêts à faire feu.
Parvenu à un quart de mille environ au delà de Hut's-Gate, le corbillard s'arrêta, les troupes firent halle, et se rangèrent en bataille le long de la route. Les grenadiers prirent alors le cercueil sur leurs épaules, et le portèrent ainsi jusqu'au lieu de la sépulture parla nouvelle roule qui avait été pratiquée exprès sur les flancs de la montugue. Tout le monde met pied à terre, les dames descendent de calèche, et le cortège accompagne le corps sans observer aucun ordre. Les comtes Bertrand et Moutholon, Marchand et le jeune Napoléon Bertrand portent les quatre coins du drap. Le cercueil est déposé sur les bords de la tombe que l'on avait tendue en noir. On aperçoit auprès la chèvre, les cordages qui doivent servir à le descendre. Tout présente un uspect lugubre, tout concourt à augmenter la tristesse et la douleur dont nos cœurs sont remplis. Notre émotion est profonde, mais concentrée et silencieuse. On découvre le cercueil. L'abbé Viguali récite les prières accoutumées, et le corps est descendu dans la tombe, les pieds vers l'orient et la tète à l'occident. L'artillerie fait aussitôt entendre trois salves consécutives de quinze coups chacune. Le vaisseau amiral lire pendant lu marche vingt-cinq cou|« de canon de minute en minute. Une énorme pierre, qui devait être employée dans la construction de la nouvelle maison de l'Empereur, est destiuée à fermer sa tombe. Les cérémonies religieuses sont terminées, ou lu soulève au moyen d'un anneau dont
elle est armée, et on la |>ose au-dessus du cercueil qu'elle ne touche pourtant pas. Elle appuie de chaque côté sur un mur solide eu pierre. Lorsqu'elle est placée, on lu fixe, on enlève l'anneau, et on remplit la place qu'il occupait; on recouvre la maçonnerie d'une couche déciment.
Pendant que l'on achevait ces travaux, la foule se jetait sur les saules dont la présence de Napoléon avait déjà fait un objet de vénération. Chacun voulait avoir des branches ou des feuillages de ces arbres, qui I devaient ombrager la tombe de ce grand homme, et les garder comme un précieux souvenir de cette scène imposante de tristesse etdedouleur. ' lludson et l'amiral, que blesse cet élan, cherchent à l'arrêter ; ils s'emportent, ils menacent. Les assaillants se hâtent d'autant plus, et les saules sont dépouillés jusqu'à la hauteur où la main peut atteindre. Hudson était pâle de colère; mais les coupables étaient nombreux, de toutes les classes, il ne put sévir. Il s'en vengea en interdisant l'accès du tombeau, qu'il lit entourer d'une barricade, et auprès duquel il plaça i deux factionnaires et un poste de douze hommes avec un officier. Celte j i garde, disait-il, devait y être maintenue à perpétuité.
La tombe de l'Empereur est à env iron une lieue de Longwood. Elle est de forme quadrangulaire, plus large dans le haut que dans le bas ; sa profondeur est d'environ douze pieds. Le cercueil est placé sur deux
J fortes pièces de bois, et isolé dans tout son pourtour. Nous ne pûmes le couronner d'une pierre tu mu la in» ni d'une modeste inscription. Le gouverneur s'y opposa, comme si une pierre, une inscription eussent pu en apprendre au monde plus qu'il n'en savait.
lludson avait mis Napoléon au tombeau, sa tâche était finie; il ne lui restait qu'à recueillir quelques fournitures. Il accourut, s'en fit remettre l'état, examina, fureta, alla jusqu'à ouvrir des paquets que l'Empc-
. reur avait lui-même cachetés avant sa mort. Ses recherches sont infructueuses; il ne trouve pas l'objet secret qu'il poursuit, il en devient plus , tenace; il fouille, il presse, il interroge et ne consent à quitter la place < i
i que lorsque ses agents ont inventorié les meubles, emballé les livres, qu'il ne reste pas un coin qui n'ait été visité, pas un chiffon qui n'ait été
j enregistré.
Nous désirions conserver quelques-uns de ces objets sans valeur, qui I étaient pour nous d'un prix inestimable, puisqu'ils avaient servi à l'Empereur ; nous demandâmes, nous sollicitâmes, nous ne mimes pas de bornes à nos offres ; mais plus nous insistions, plus nous étions durement refusés : nous ne pûmes rien obteuir. En revanche, Hudson nous annonça avec une grâce infinie que nous eussions à nous préparer au
DE NAPOLEON . k*9
départ, que nous mettrions u la voile sur un bâtiment de l'État et aux Irais du gouvernement.
Nous allions quitter Sainte-Hélène, c'était le moment de compter avec nos hôtes. Le général Bertrand, qui avait une vieille affaire avec Lowe, s'y disposait , mais le geôlier n'aimait pas le tranchant du sabre , il fit négocier, et tout fut dit.
Il en devint plus souple, plus complaisant ; il voulut nous choisir un Intiment, nous donner un capitaine sur, un équipage habile il nous destina le Camel storetkip; c'était un transport léger, commode, qui réunissait tout. Nous cherchions d'où venaità lludson celte subite obligeance, lorsque nous apprîmes que le merveilleux navire était un bâtiment vivrier qui servait à approvisionner l'île. Nous réclamâmes ; il m récria, prolesta que nous avions été trompés, et nous donna l'ordre d'envoyer nos effets à bord. Nous pensions nous embarquer le soir même, nous suivîmes.
Nous allions quitter l'île, nous voulûmes v isiter une dernière fois l'asile où reposait Napoléon. Nous le vîmes, nous l'arrosâmes de nos lar-
mes, nous l'entourâmes de violettes, dépensées) < t lui dimes adieu pour
«30 DK II NI Kit S MOMENTS
jamais. Nous emportâmes quelques branches de saule, triste consola- I lion que le poste n'eut pas le courage de nous refuser. Nous arrivâmes \ à James-Town. Le temps n'avait pas suffi, il y avait encore une foule de i , caisses à terre ; le départ était remis au lendemain. Mudson nous attendaitavcc son épouse, il nous pria à dîner; nous acceptâmes. Le banquet fut magnifique; Lnwe était presque aimable: on eût dit qu'il n'avait plus ses clefs. Nous fûmes bien détrompés lorsque nous arrivâmes au vaisseau c'était, comme on nous l'avait dit, un bâtiment sale, étroit, qui servait à transporter les bœufs, les porcs, les moutons, etc., que consommait l'île. Le rapprochement était ingénieux, le choix digne de J la main qui l'avait fait. Nous étions entassés pèle- mêle sur un bord j infect ; mais nous échappions aux verrous. Le temps était beau, le ciel j sans nuages, nous levâmes l'ancre le 27 mai, et nous nous éloignâmes ; de cettestation malheureuse que pourtant nous regrettions.
Le vent enflait nos voiles, le jour baissait, Sainte-Hélène se perdait i à l'horizon, nous saluâmes une dernière fois cet horrible écueil, et nous cherchâmes chacun un peu d'espace où nous pussions reposer. La chose n'était pas facile, lescaisses couvraient le pont; de la poupe à la proue, ce n'était que meubles, que ballots, et Hudson avait encore jeté sur ce faible bâtiment, qui n'était pas de l'échantillon d'une corvette, deux cents soldats qu'il envoyait en Europe. L'on fut obligé de se blottir au pied des mâts, sur les affûts, partout où l'on pouvait appuyer sa tète, j
Nous avions dépassé le tropique, atteint l'équateur ; le eiel brillant, azuré, fucile, rendait cet entassement moins cruel. Nous ne tardâmes pas néanmoins à en ressentir les effets. Les douleurs abdominales se manifestèrent bientôt, les flux de ventre se déclarèrent; nous fûmes ! menacés de tous les ravages que la dyssenlerie exerce à cette latitude. Nous redoublâmes de soins, nous Urnes usage de médicaments, de bains d'eau salée ; nous réussîmes a les arrêter ; nous ne perdîmes que quel - j | ques soldats.
Nous avions échappé aux maladies, mais notre voyage se prolongeait ; j nos volailles avaient péri, nous n'avions plus de viande rraiche ; l'eau , j les provisions allaient se trouver à bout, lorsque nous aperçûmes les Açores. Nous étions accablés de cbaleur et de fatigue ; c'était la première station que nous rencontrions . nous priâmes le capitaine de j mettre en panne et de nous faire acheter quelques comestibles. Il avait ! ordre de ne pas prendre terre ; nous n'étions plus qu'à dix journées de Portsmouth, il refusa. Madame Bertrand était toujours souffrante, ne se remettait qu'avec peinede la maladie qu'elle avait faite h bord : nous
insistâmes; mais il y avait encore de la viande salée, un peu d'eau, | nous pouvions attendre; il allait forcer de voiles. Nous forçâmes en > effet. Le ciel s'était obscurci, le vent était impétueux, la mer soulevée par les orages ; nous ûlions jusqu'à neuf, onze, douze nœuds à l'heure. Cette tempête nous fut fatale : elle couvrit d'eau deux caisses où nous cultivions les branches de saule que nous avions cueillies sur le tombeau de l'Empereur, et les lit périr.
L'Afrique était dépassée. Nous étions en Europe, dans les limites | qu'avait indiquées Napoléon : ses exécuteurs testamentaires prirent connaissance de ses dernières dispositions. Elles devaient rester dans le cœur de ceux qu'elles intéressent ; mais l'Angleterre, où l'on fait profit de tout, lésa livrées pour unsbelling. Kl les sont publiques.
La légation française m'avait délivré un passe- port, je fis sur-le-champ mes dispositions pour me rendre à Rome. Je quittai Londres, j'arrivai à Douvres, à Calais, à Paris, où je me présentai à l'ambassade autrichienne, qui me refusa son visa, Je n'en continuai pas moins mon voyage, mais la police m'attendait au pied des monts ; c'étaient des commissaires , des inspecteurs, des délégués , que sais-je ! Le premier entre les mains duquel je tombai fut le génie tutélaire de Chambéry. Il s'excusa, fureta, ne laissa pas un de mes effets qu'il ne l'eût tenu pièce à pièce; il était désolé de cette perquisition sévère, mais c'était l'usage. Malheureusement il aperçut dans la chaleur de son homélie une lettre ouverte que je portais de Londres à Turin : il la lut, la trouva mystérieuse; il en était navré, mais il ne pouvait se dispenser de l'envoyer au ministre, Je l'abandonnai à ses visions et regagnai l'hôtel; j'y arrivais à peine, qu'il me mandait déjà; il fouilla, dépeça encore, et trouva je ne sais plus quels calculs algébriques. Pour le coup il n'y tint plus ; la conspiration était patente, je ne pouvais le nier. J'eus beau protester qu'il n'en était rien, que ces signes étaient connus, usités; que les sciences.... • Fouilli aux révolutionnaires. Respectez le serviteur du « roi.— Comment l'offensai-je? — Par des propos qu'il ne doit pas cn- « tendre. — Quoi I que voulez-vous dire ? — Que la rébellion n'a pas » assez fouillé la terre, qu'elle peut y puiser encore de quoi ébranler les
• trônes, disperser la légitimité, affronter, battre l'Europe ! — Moi ? — « Vous! — Je n'y songeais pas. — A quoi songez-vous donc ? que vous «proposez-vous? — De franchir les monts au plus vite, d'arriver à « Turin. — Vous pensez que je l'ignore? — Comment ? que voulez-vous
• dire ? — Que je sais tout. Allons, au point où vous en êtes, il n'y a que •< la franchise qui puisse vous sauver : quel est cet X ? — Quel X ? —
S.» 2 IIKHNIKKS MOMENTS
» Celui que vous allez séduire. —Qui ? moi ? — Vous. » Il déroula le lambeau où étaient les calculs :« Quel est cet X ? — L'inconnue. — Von» « vous moquez, monsieur! Ecrivez qu'il se moque. ■ Le secrétaire écrivit, l'homme de police continua .» Ma correspondance m'avait mis au fait,
• je savais tout avant que vous arrivassiez? » J'étais étonné, stupéfait de cette affreuse industrie , il prit mon silence pour un aveu, et me pressa d'autant plus. Il avait deviné du premier coup, il surveillait les factieux, il n'y en avait pas un dont il ne put dire les espérances. Mais comment pouvais- je m 'associer à ces complots ? On m'avait abusé, il était disposé à faire la part de l'âge, de l'inexpérience. Quels étaient ces X, Y, Z? Pour X, il le touchait au doigt ; cependant il était bien aise d'apprendre de moi qu'il avait rencontré juste. D'ailleurs il était arrêté. « X ? — La nuit passée, quatre carabiniers. . . — L'ont saisi ? — Jeté à la
citadelle. Y et Z sont sûrement en fuite. — Vous croyez ? — Et ne «peuvent échapper. — Comment cela? — J'ai dépéché à Milan, en-
- voyé à Bologne. Eh bien !» Il épiait le jeu de ma figure. « Deviuai-je?
- — Parfaitement. — Y, c'est ***? — Non. — Non, non, c'est "* que
- je voulais dire ; et ce Z, vous pensez peut-être, parce qu'il est plus éloi-
• gué, que je ne l'aperçois pas? Vous vous trompez, c'est... Allons, con- » venez-*n? — Qui? — Vous savez, cet homme... Comment ! il a une
• blessure, je ne me trompe pas, une envie au front? — Du tout, rien. Mais c'est trop prolonger vos surprises; transformer un problème
« en conspiration ! voir des conjurés dans des X, des Y, chercher à me » surprendre des noms ! Allez, monsieur Roassio ; on est moins indigne « au coin d'un bois. » Je gagnai la porte, on ne s'y opposa pas, je me retirai ; mais je n'étais pas à l'hôtel, que ses sbires me cherchaient déjà ; je les suivis. Je fus conduit devant le commissaire, qui, tout méditatif, tenait à la main la lettre qu'il m'avait prise. « Je l'ai trouvée, je la « liens, elle est là ; oui, j'ai la clef, les deux pièces s'expliquent l'une l'au- « tre. Allons, monsieur, une dernière fois, voulez-vous avouer? —
• Quoi? — Lecomplol dont j'ai la preuve. Le projet, la corruption dont « vous avez écrit l'aveu. — Moi! — Vous. Lisez : Reste à déterminer
Y, Z. Ils hésitent donc encore? c'est pour les entraîner, les corrom- « pre que vous voulez arriver è eux ? — Allons, monsieur, c'est aussi « trop abuser du pouvoir! imaginer des conspirations à propos d'un « exercice de collège ! — De collège ! — Eh ! sans doute. — Vous vous « oubliez, monsieur, vous cherchez à en imposer à un magistrat. Il
• u'est pas question de cela dans les collèges : je n'en ai jamais ouï par-
- 1er. Pourquoi étes-vous allé à Sainte-Hélène ? — Parce que cela me
• convenait. — Qu'y -faisiez-vous ? — Je m'y exerçais à la patience:
• c'est une vertu nécessaire avec la police. — Vous viviez sous la sur-
• veil lance d'un de ses magistrats ? — Qui les valait tous. — Tous, c'est « beaucoup dire. — Non. vous ne voyez qu'une conspiration dans la
• lettre, Reade en eût découvert dii par ligne. — Oh ! — Oui. — Ha- « bile homme. Sans lui ! — Sans vous ! — Je serais... — Sans égal,
• et lui sans pareil. C'est tout? je me retire. Au revoir. • Le commissaire me fit un signe de tète, me rappela une heure après, me renvoya, me rappela encore, me fit lever cinq fois dans la même nuit, et ne me donna qu'après neuf heures de délibération, un visa qui m'obligeait de descendre à Turin au ministère de la police.
Heureusement on n'y éprouva pas les anxiétés du commissaire ; mais c'était partie remise, je devais passer par Boffalora ; j'y trouvai un inspecteur qui m'interrogea, et ne m'accorda, qu'après une négociation orageuse, ce poli visa :
Roftalora. le M octobre Ittl .
Vu et approuvé pour la continuation du voyage à Rome, pourvu que le porteur suive la route de Majente <i Milan, et soit sorti des provinces lombardes dans l'espace de deux jours appréciables, à compter de celui-ci.
Signé Lei.li, inspecteur de la police à Boffalora
Je me conformai à l'itinéraire de l'inspecteur, je n'en pus faire autant pour l'évacuation qu'il me prescrivait. Le temps était affreux, le gouverneur à la campagne, force me fut d'attendre ; mais ma présence compromettait la sûreté publique, on dépécha un courrier au magistrat, i qui donna des ordres pour que je fusse interrogé, éloigné, que je ne restasse pas une heure de plus dans la capitale. Je fus mandé, questionné, tourmenté de mille manières, je tombai enfin dans les mains d'un homme moins sauvage que son chef. Il m'accorda le reste de la journée, et écrivit sur mon passe-port le visa qui suit :
UiU». 44 octobre <UI.
Vu à la direction impériale et royale de police. Bon pour continuer le voyage jusqu'à Rome, en suivant la route de Florence, et partant de Milan dans la journée même.
Signé Horelli, délégué.
Le tempsétait horrible, la décision peu courtoise, mais je m'attendais à pis ; je ne disentai pas, j'allai, je courus toute la nuit, et arrivai à
UEKNIKKS MOMENTS
Parme le lendemaiu matin. Le major de9 dragons, le chevalier Rossi, que j'avais connu avant mon départ pour Sainte-Hélène, eut la complaisance de me présenteraucomteNeipperg.quim'accueillitetm'adressa une foule de questions sur la maladie et la mort de l'Empereur. Je désirais donner les mêmes détails à l'impératrice et lui remettre une lettre que lui adressaient les comtes Bertrand et Montholon ; je priai Son Excellence de tn'obtenir une audience de Sa Majesté : « Je ne puis, me • répondit-il; la nouvelle de votre arrivée n'a fait qu'accroître la dou-
- leur de l'archiduchesse : elle se plaint, elle gérait, elle n'est pas en ■ état de vous recevoir; mais je vous offre de vous servir d'intermé- « diaire ; je lui transmettrai ce que vous me confierez de vive voix, et « lui présenterai la lettre, si vous ne craigne! pas qu'elle passe dans « mes mains. » J'étais loin d'avoir de la déliance, et, en eussé-je eu, la bienveillance qu'il me témoignait l'eût bannie. Je lui remis la lettre, il sortit, revint au bout d'un instant : « Sa Majesté en a pris lecture ; « elle regrette vivement d'être hors d'état de vous recevoir, mais elle ne
le peut. Elle accueille avec transport les dernières volontés de Na- « poléon à votre égard ; cependant elle a besoin, avant de les exécuter, « de les soumettre à son auguste père. Vous les connaisse*. — Je les « connais. — N'importe, je vais vous en donner lecture.
l.onrirr«. 12 «eptombre 1824.
« Madame,
« Le docteur Antommarchi, qui aura l'honneur de remettre celte lel- « tre à Votre Majesté, a soigné l'Empereur, votre auguste époux, durant « la maladie à laquelle il a succombé.
« Dans ses derniers moments, l'Empereur nous a chargés de faire «connaître a Votre Majesté qu'il la priait de faire payer à M. Anlom- « marchi une pension viagère de six mille francs, en récompense de
- ses services à Sainte-Hélène, et qu'il désirait qu'elle l'attachât à sa « maison comme chirurgien ordinaire, ainsi que M. l'abbé Vignali en « qualité d'aumônier, jusqu'à la majorité de sou fils, époque à laquelle
il désire qu'il lui soit attaché.
« Nous croyons, Madame, remplir un dernier devoir envers l'Erape- « reur, en transmettant à Votre Majesté les dernières volontés qu'il nous « a plusieurs fois réitérées.
» Nous avons l'honneur d'être, Madame, de Votre Majesté,
« Les très-humbles et très-obéissants serviteurs, « Le comte Bertiund, le comte Montholon.»
Il m'assura ensuite, à diverses reprises, de la bienveillance et de la satisfaction de rimpératrice, au nom de laquelle il m'offrit une bague, que je conserve précieusement.
Toutes les personnes attachées au palais étaient en grand deuil; je laissai percer ma surprise. ■ Comment, me dit Son Excellence, vous
• ignorez que c'est par l'ordre exprès de l'archiduchesse? La funeste « nouvelle lui fut donnée par le prince de Metternicli ; elle en fut con- « steroée, abattue : elle voulut associer toute la cour à sa douleur, « que chacun donnât des regrets à celui qu'elle pleurait. Elle décida que « le deuil seraitde trois mois, qu'on ferait un service solennel, qu'en un - mot on ne négligerait aucune des cérémonies que la piété de ceux qui « vivent consacre à ceux qui ne sont plus. Elle y assistait elle-même,
« elle se plaisait à rendre à Napoléon mort le culte qu'elle lui avait ! «voué pendant sa vie. — Et le prince? — Va à merveille. — Il est « fort? — D'une santé a toute épreuve. — D'espérance? — Il étincelle « de génie ; jamais enfant ne promit tant. — Il est confié à d'habiles
| » mains? — A deux hommes delà plus haute capacité, deux Italiens qui » lui donnent à la fois uneéducation brillante et solide. Chéri de toute
; « la famille impériale, il l'est surtout de l'empereur, du prince Charles, . qui le surveille avec une sollicitude sans égale. » Nous étions debout; Son Excellence y avait mis une bienveillance infinie, je n'osais pousser plus loin mes questions. Il s'en chargea : « Savez-vous, me dit-il, « de qui sont les tableaux qui semblent fixer votre attention ? — Je l'i- ; j « goore, mais ils sont d'un fini, d'une touche. . . — Qui n'appartiennent j « qu'à l'impératrice : ces jolis paysages sont dus à son gracieux pin-
• ceau. » Je me rappelai qu'en effet Napoléon m'avait souvent parlé de la perfection dont elle peignait le paysage. Je rejoignis le chevalier Ros8i , et, la nuit venue, nous allâmes au spectacle ; sa loge était en : face de celle de Marie-Louise. On jouait la Cenerentola. Je savourais cette délicieuse musique, qu'exécutait le premier orchestre de l'Italie, lorsque l'impératrice parut. Ce n'était plus ce luxe de santé, cette brillante fraîcheur dont Napoléon m'entretenait si souvent; maigre, abattue, I défaite, elle portait les traces des chagrins qu'elle avait essuyés. Elle ne fit pour ainsi dire qu'apparaître.
Je me remis en route, j'arrivai à Florence, où je fus présenté au grand-duc, qui m'adressa une foule de questions sur Sainte-Hélène; à Rome, où je fus admis à une audience du cardinal Fesch, qui ne m'en ; fit pas une!
J'écrivis au comte de Saint-Leu : il était trop affligé pour me rece-
«5fi DERNIERS MOMENTS
voir! je n'y pensai plus; à In princesse Pauline, qui, quoique souffrante, ne m'en admit pas moins, voulut tout savoir, tout connaîtra, montra la plus vivo sensibilité au récit des outrages et des angoisses qu'avait endurés Napoléon. L'émotion de Madame Mère fut encore plus grande ; je fus obligé d'user de réserve, d'employer des ménagements, de ne lui dire en un mot qu'une partie deschoses dont j'avais été témoin. A une seconde visite, sa douleur était plus résignée, plus calme; j'entrai dans quelques détails qui furent souvent interrompus par des sanglots. Je m'arrêtais, mais cette malheureuse mère séchait ses larmes et recommençait ses questions. Le courage et la douleur étaient aux prises. ! jamais déchirement anssi cruel. Je la revis une troisième fois ; elle me j prodigua des témoignages de bienveillance et de satisfaction, et m'offrit un diamant qui ne me quittera jamais : il me vient de la mère de l'Empereur.
J'arrivai à Florence. Canino était à quelque distance , j'y descendis ; | j je fus accueilli, accablé d'égards, de questions. La mort de Napoléon y | j était vivement sentie.
Je gagnai Parme, où je fus encore une fois présenté nu comte j Neipperg. Son Excellence me renouvela l'assurance delà satisfaction ' | de l'impératrice , et me remit , pour l'ambassade d'Autriche en j France, une lettre où cette princesse exprimait avec bonté ses inten- j (ions bienveillantes pour le médecin de son époux, dont elle voulait
i remplir les dernières volontés. Je rendis moi-même la dépèche au bn- | i
j ron Vincent,qui eut la complaisance de m'en faire connaître le contenu. ! Je ne trouvai que discussions lorsque j'arrivai à Paris. Le banquier, au sujet du testament de l'Empereur, avait fait plaider l'incapacité de Napo- j léon. Il avait fallu rédnire, atténuer les legs, nommer «les arbitres qui modérassent les prétentions de l'un, soutinssent les droits de l'autre, en un mot, conciliassent tous les intérêts. Le choix était tombé sur les ducs de Bassano, de Vicence et le comte Daru. G elaient des amis, des
i ministres de Napoléon : chacun leur adressait ses réclamations, j'y joi- i
j gnis les miennes.
Après la sentence de ces messieurs, ce n'était que discussion, mésin- j
j tclligence; toutes les passions avaient pris l'essor. Mais tout à coup le général Montholon renonça an bénéfice de la décision par la lettre qui suit i
Pari*, rcl* juin l«v
« Après avoir pris connaissance du jugement arbitral rendu le « Ifi mai dernier par MM. le duc de Bassano. le duc de Vicence et le
■ comte Daru, sur la liquidation do la succession de l'empereur IN'upo- « léon, je déclare persister dans l'opinion que j'ai manifestée par ma
lettre du S juin 1823, à MM. les arbitres, et ne vouloir d'aucune pré- « fe'rence de paiement intégral qui serait à la charge de mes coléga-
• t aires.
■ Je renonce en conséquence au bénéfice qui résulterait pour moi de
• l'exécution des dispositions de l'article dudit jugement qui ordonne « que dans le cas où la munificence de l'héritier le porterait à renoncer i à sa portion en faveur des légataires, les legs des légataires de Sainte*
■ Hélène soient d'abord complétés sur le partage de cette portion hé- « réditaire.
« Signé de Montholon. «
Cet acte de désintéressement fut accepté, applaudi, termina tout. I,es légataires revinrent aux sentiments qui les unissaient, je retournai à mes études; elles valent mieux que des arbitrages et des procès.
FIN DES DEnMEHS MOMENTS DE NAPOLÉON IMR (\TOMARCHI.
TEST A M KM DE NAl'OLKOiY
Ceci t*l mon trttnmcnl. ou arlr <ir ma ilrrnièrr vahmté.
£• Je désire que mes cendres ressent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé.
•V J'ai toujours eu à me louer de ma très-clièrc épouse Marie-Louise. Je lui
ronserve, jusqu'au dernier moment, les plus tendres sentiments : je la prie de \ veiller pour garantir mon (ils des embûches qui environnent encore son enfance.
'<" Je recommande à mon (ils de ne jamais oublier qu'il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais combattre ni nuire en au • CUQ6 manière à la France ; il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple Français.