‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 13 sur 59 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Loogwood choisi par Napoléon pour sa résidence.

On m'a beaucoup et fortement accusé d^avoir laissé Napoléon à Longfwood , site affreux et désolé, jeté au milieu des brouillards, des vents, des pluies et des tempêtes , exposé à une température meurtrière par ses continuelles variations; mais, de bonne foi, est-ce donc à moi qu'il faut attribuer le choix de cette habitation pour y placer l'illustre captif? Napoléon y était logé avant €[ue je n'arrivasse dans l'île ; c'était sous le gouvernement de l'amiral Cockburn qu'il y avait été installé : ainsi, en supposant qu'il y eût, en cette mesure et en ce choix de résidence , quelque menaçante et coupable arrière-pensée , toujours j'en serai pleinement et entièrement innocent.

Mais, j'irai plus loin encpre, et certes ce n^ sera ni pour disculper ]e ministère britannique, ' ni pour le laver de ses torts ; je ne yeux que ré- ; taÛir et constater un fait trop oublié. Ce n'est ni l'amiral , ni le ministère , qui avaient choisi Longwood pour la résidence de Napoléon. Il est vrai que, le 18 octob!re , trois jours après son ar-

rivée à Sainte-Hélène, on proposa à Napoléon d'aller visiter Lon^ood , maison de campagne du gouverneur, considérée comme un des lieux les plus commodes et les plus convenables pour sa résidence ; mais rien n'était encore décidé. Napoléon partit le matin , visita Longwood , la parcourut dans tous ses détails, et ne fit aucune objection contre la proposition qui lui était soumise d'y résider. Il accepta , et il fit plus , car il désigna certaines réparations à faire , et il indiqua les agrandissements nécessaires pour qu'il pût aller s'y établir avec sa maison.

Aussitôt tout fut mis en mouvement; les ouvriers de File, les marins, les charpentiers des vaisseaux, les soldats de la garnison, tout fut à l'œuvre. On transporta à Longwood du bois, des.pierres, des matériaux de toute espèce. Gommo il n'y avait pas de chemin tracé, les pauvres ouvriers, soldats et marins étaient obligés de porter tout sur leurs épaules et sur leur tête. On eût dit une colonie militaire de Rome, fondant une nouvelle ville au milieu des hauteurs escarpées et presque inaccessibles de Sainte-Hélène ; et ainsi tout fut bientôt terminé. Napoléon alla prendre possession de Lougwood , pitoyable et triste résidence, je le sais, quand on la comparait aux Tuileries ; affreux séjour pour un homme habitué, depuis quinze ans , à dormir du doux sommeil du maître dans les magnifiques palais de toutes les

capitales de rEaro})e, à fouler 4^aîgneiiseinent les somptueuses salles du Louvre, de FËscurial, de Potsdam , de Sohœnbrun , du Quirinal , et du Kremlin; mais ainsi en avait dëcidë la destinée.

Depuis, ce fut, à Longwood , un continuel et lamentable murmure de plaintes et de douleurs à propos de cet odieux séjour; mais, outre que je n'étais responsable ni du choix ni des inconvé* nients, je ne pouvais chang^er subitement, et*de mon autorité privée, la résidence de Napoléon. Dans tout ce qui concernait la détention et la carde du grand prisonnier , du prisonnier dont la liberté aurait épouvanté les ^gouvernements du monde, j'étais convaincu qu'il me fallait toujours marcher dans la voie tracée, et scrupuleusement suivre ce qui avait été déjà feit et établi*

Cependant une fois je fiis touché de ces continuelles et désolantes plaintes ; je voyais la santé de Bonaparte dépérir à vue d'oeil , et j'entendais sans cesse dire autour de moi que les procès ei> frayants de sa maladie devaient être attribués à l'influence physique et morale de cette habitation détestée : je me décidai donc à offrir à Bonaparte un changement que je croyais être si ardemment désiré. Je lui proposai de faire construire pour lui une nouvelle maison, et je l'engageai à me désigner la partie de Itle où il voudrait qu'elle rat située.

Il me fit répondre qu'il désirait s'établir aux

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Briars, habitation idélicieuse et romantique, où déjà il avait demenré lors de son arrivée dans l'ile. Accéder à ce désir m'était impossible , car la maison des Briars était trop voisine de la ville, et je ne pouvais y penser, d'après mes instructions et les mesures de sûreté que je devais prendre pour empêcher l'évasion du captif. Je refusai donc, tout en priant Napoléon de désigner un nouvel endroit , et en le priant , dans le cas où il ne se trouverait pas un site convenable à nous deux, de permettre que les ouvriers et marins se rendissent à Longwood pour y faire les réparations et agrandissements qu'il jugerait nécessaires.

Là dessus Napoléon s'emporta , disant que jamais il ne souffrirait qu'on clouât une planche, ou qu'on bâtit un mur à Longwood ; que c'était un sépulcre où on l'enterrait tout vivant, afin de le tuer plus tôt et plus sûrement, u Oui , s'é* cria-t-il, c'est pour m'assassiner qu'on me tient enfermé ici , dans ces épouvantables rochers. Voyez ces arbres maigres, hideux et rabougris, sans cesse battus par les orages et courbés par les vents, ces arbres sans verdure et sans ombre; voyez ces lieux horribles où on a toujours de la pluie et jamais le moindre courant d'eau ^ le so* leil me brûle le cerveau , le brouillard me pénètre, le vent aigre et poignant me pique et me déchire : je ne puis rester ici ; je ne suis en ce lieu que pour

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mourir. Oh ! sien me donnait un peu de verdure et d'eau, de cette douce verdure de France , de ces eaux limpides et jaillissantes de Tltalie, un peu de toute cette belle campag;ne d'Europe qui ranime et vivifie! mais non, mon g;eolier, mon bourreau ne ve^t pas. Il veut ma mort , il l'aura : je ne bougerai pas de cette place, et bientôt tout sera fini. »

Puis Napoléon refusa obstinément d'entendre encore mes offres. « S'il voulait me ressusciter, disait-il , Lowe me placerait à Rosemary-Hall , ou dans la propriété du cc^onel Smith; il me donnerait une habitation du côté de Plantation- House. n

Comme on me rapporta ceci, je fus cruellement tQurmenté; mais je ne pouvais accorder l'habitation que Napoléon paraissait tant souhaiter, car c'était la résidence du baron Sturmer, commissaire d'Autridie à Sainte-Hélène; je ne pouvais le déloger brusquement. Et d'ailleurs j'étais bien assez vexé et gêné par la présence, les prâ^ntions et la surveillance de ces nobles espions de la Sainte- Alliance , pour faire naître un nouveau sujet de division et de querelle avec l'un d'eux. Tout resta donc sur le même pied , et les plaintes sur l'horrible Longwood continuèrent sans interruption , jusqu'au moment où Napoléon le quitta pour la vallée du Saule.

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