‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 14 sur 59 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Un arbre coupe. — ^^Ridicule.

Il n'est sorte de ridicules dont les captifs de Longwood , ou ceux qui se sont faits leurs organes 5 n'aient voulu m'affubler. Je le leur pardonne, ils étaient dans leur droit; toute guerre leur était bonne avec moi , qu'ils regardaient comme la cause de leurs tourments et de leurs angoisses.. Mais au moins, si on s'obstine à me considérer comme geôlier et comme bourreau , à me peindre comme un barbare et atroce agent des, cruautés du cabinet de Londres, qu'on me laisse me défendre du ridicule; qu'on me permette de me dépouiller de cette enveloppe de niaiserie et d'imbécillité, dans laquelle mes ennemis m'ont présenté à la risée du monde. La haine , je l'ai acceptée : elle était une des nécessités de ma position et .de ma charge ; mais la moquerie , la dérision et l'ironie , je n'en veux pas.

Entre autres épisodes de sottise, dont les Français ont embelli mon histoire à. James-Town , en voici une qui eut un grand succès de rire à Longwood , et qui a fait pâmer plus d'un Cockney d'Europe.

è2 ' MÉMORIAL

Un jour j^ëtais allé visiter la demeure de Napoléon y et, entre autres observations et remarques faites concernant son isolement et sa sûreté, j'avais avisé un grand arbre à gomme, qui s'élevait à l'angle formé par l'union de deux fossés. Ses branches fortes et nerveuses , se courbant en voûte , dépassaient la largeur du fossé , et foi^ maient un pont au dessus. Avec un peu de bonne volonté et de courage il eût été facile de franchir le fossé à l'aide de ce pont , jeté là par la nature. Je compris sur-le-champ quelles conséquences pourraient résulter de ma négligence , et j'ordonnai de couper cet arbre. Le jardinier de la Compagnie arriva bientôt , et mes ordres furent exécutés. Napoléon et sa petite cour se moquèrent de moi , et rirent à cœur joie de mes terreurs; on me représenta comme tremblant devant un arbre, et me mourant de frayeur devant un fossé. Mais, de bonne foi, eût-on voulu que je fusse assez sot ou assez bon , assez peu soucieux des grandes et solennelles obligations qui m'étaient imposées, et en même temps de Feffrayante responsabilité qui pesait sur ma tète, pour laisser ainsi un pont tout prêt et tout disposé pour la fuite , un passage libre et ouvert à la plus simple tentative d'évasion? Quel est le gouverneur de forteresse qui, voyant une échelle appendue aux murs, serait négligent et .oublieux de ses devoirs au point delà laisser, et de fermer complaisam-

ment les yeux jusqu'après le paisible départ de ses prisonniers? S'il en agissait ainsi, y aurait-il assez de punitions et de plaisanteries pour le faire' repentir de sa négligence?

Mais, avec moi, la chose était bien différente; c'était un parti pris : il fallait d'abord me noir- • cir et nie rendre odieux , puis me dépeindre comme bien niais et bien ridicule dans mon atrocité. Il fallait me présenter sur la scène du monde comme un de ces monstres bizarres et difformes, dont la vue épouvante et fait rire en même tanps la foule. On y a réussi.

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