CHAPITRE XV
Arrivée des commissaires à Sainte-Hélène.
Ce fut le 8 juin que les commissaires envoyés par les puissances arrivèrent à Sainte-Hélène: la Russie était représentée par le comte de Balmaine, FAutriche par le baron Sturmer, et la France par le marquis de Montchenu. Le baroii Sturmer était suivi d'un botaniste autrichien.
J'avoue que la"" présence de ces trois délégués me fut peu agréable. Pourquoi étaient-ils venus dans l'île ? Avait-on à se plaindre de ma conduite envers le prisonnier dont la garde m'était confiée? Les puissances continentales craignaient - elles que l'Angleterre , dans les calculs de sa politique , ne se servit un jour de Napoléon pour épouvanter une seconde fois l'Europe? ou la France seule avait-elle obtenu de l'Autriche et de la Russie cette mesure d'une prudence irréfléchie? Tous ces raisonnements je les fis, et je m'arrêtai au dernier comme le plus plausible.
Le comte de Bal maine était un homme froid et réservé , qui remplissait sa mission avec toutes les formes d'un diplomate consommé. « L'empereur
Alexandre, disait-il, voulait qu'il traitât Napoléon avec les égards dus au malheur, et qu'il cherchât à adoucir l'ennui de s^ captivité, n Je me crus en droit de l'éloigner pendant quelque temps de Loixçwood; d'ailleurs. Napoléon était fort peu disposera le recevoir. Le comte de Balmaine, irrite contre moi d'une mesure que je pouvais prendre sans sortir des limites de mes attributions , disait partout que je traitais les commissaires avec une hauteur inconvenante ; qu'il serait ridiculisé en Europe lorsqu'on apprendrait qu'il avait passé {Jusieurs mois dans l'île sans être admis à voir Napoléon. Où était la nécessité qu'il le vît? Pourquoi effaroucher son esprit, déjà si porté à voir des espions partout , en le fatiguant de la présence de trois commissaires dont le voyage ne devait et ne pouvait être logiquement qu'une ' mission de surveillance? Position étrange ! Lorsque je faisais mes efforts pour empêcher tout contact entre Napoléon et «ceux que je supposais lui être à charge, lui, de son côté, loin de me savoir gré de cette, attention, m'accusait de resserrer les liens de sa captivité , de réduire sa société aux seules personnes de sa suite.
M. Balmaine avait amené avec lui un naturaliste que l'on prétendait fort instruit. Je ne sais trop si je dois faire l'éloge de ses connaissances; mais je puis assurer qu'il ne les a pas agrandies durant son séjour à Sainte-Hélène. Toujours oc-
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cupé du 8otn de ta. santé , il se leyah à midi et se couchait à six heures , ne montait jamais à cheval, et toi4 l'exercice qu'il prenait se bornait à parcourir avec lenteur, et comme un oisif de Bond- Street, la rue principale de James-Town. Sans être versé dans l'étude de l'histoire naturelle , je pense que l'ile renferme une foule de plantes et de minéraux qui n'ont pas été décrits , et qu'on ne trouve que sous cette latitude. La population surtout pourrait fournir des aperçus nouveaux; elle est très bornée , mais son mélange d'Angolais, de Lascars, de Chinois et de Malais excite au plus haut point la curiosité, lorsqu'on songe que ces hommes de race et de couleur différentes sont jetés sur un rocher à près de six cents milles de la terre la plus voisine. Le botaniste autrichien bornait ses observations à l'épaisseur du brouillard , aux plantes étiolées et qu'il prétendait être les sigp^ies les plus certains de l'insalubrité de l'ile. Il avouait franchement qu'il n'était jamais monté au quart de la hauteur de Diana's Peack ( Pointe de Diane), lieu extrêmement âevé d'où l'on découvre , sans que rien arrête la vue , le pla* teau immense de l'Océan, l'arche infinie du ciel, et Sainte - Hélène , suspendue comme un point entre ces deux abîmes.
Le commissaire russe avait avec lui son épouse y personne extrêmement douce , et»qui l'Empereur adressa plusieurs fois quelques uns de ces com-
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plimeots courts et flatteurs qu'il prodiguait dan» ses rares moments de bonne humeur.
M. Sturmer , le commissaire autrichien, s'amusait beaucoup aux dépens de M. le marquis de Montchenu , accomplissant , au nom de la France , la même mission que lui.
M. le marquis de Montchenu est un de ces hommes qu'on désigne, je crois, en France sous le nom de la vieille roche. Infatué de sa personne et de sa toilette ' , se promenant en escarpins noirs et luisants, lorgnant les demoiselles de James- Town comme un élégant à Covent-Garden, et puant la noblesse à porter au cœur« Il ne cessait de m'entretenir de son ancien crédit à la cour de Louis XVI 9 et des campagnes de Brunswick. Goblentz remplissait tous ses souvenirs, et il en parlait avec une inconcevable importunité. Les discours de M. le marquis n'étaient pas toujours frappés au coin de la décence. Habitué à ses écarts, dès qu'il allait raconter une histoire (car il en tenait toujours une en réserve ), je faisais un signe à lady
* Napoléon s'amusait souvent aux dépens du marquis de Montdiemi; souvent anssi il s'indignait de voir nn pareil homme représenter la nation française à Sainte-Hélène. « Pour l'honneur de la France , disait-il , on aurait dû envoyer parmi des Anglais un homme doué d'un peu de talent, au lieu d'un vieil hnbécille. Au reste, il est venu ici comme une nouvelle preuve de l'imbécillité de ranciennè noblesse de France. Ces Messieurs sont toujonn les mêmes. »
Lowe pour l'inviter à quitter l'appartement. Bonaparte, en parlant de lui , Thonorait toujours de quelques plaisanteries italiennes dont il était si prodigue à mon égard. « C'est une honte pour la France , dit-il un jour an commissaire autrichien Sturmer, d'avoir envoyé un pareil homme parmi des Anglais. E vergogna, »
On sera peut-être curieux de connaître les craintes que me manifesta un jour, sur l'évasion de Napoléon, M. le marquis de Montchenu.
<c Gouverneur , îne dit-il , croyez-vous être certain que Napoléon ne nourrit point la pensée de s'échapper? — Je ne le pense pas ; d'ailleurs le pourrait-il ? Sur quoi fondez-vous vos prévoyances ? L'Ile est entourée de vaisseaux qui croisent à la portée du canon; Longwood est cerné par une garnison trois fois plus forte que la prudence la plus sévère pourrait l'exiger; des signaux continuels m'avertissent des moindres mouvements qui ont lieu dans la maison de Napoléon. Je vous le ré^ pète, monsieur le marquis , pourquoi craindrais-je une évasion? »
Toujours mystérieux , M. de Montchenu fronça les lèvres en signe d'incrédulité, s'approcha de moi d'un air important, et me dit à demi-voix :
« Certainement il est plus difficile de sortir d'ici que de l'île d'Elbe ; mais qui peut dire que Napoléon n'a pas un projet plus grand. Par exemple, de s'évader de l'tle, non pour retourner en Europe
par le même chemin d^où il est Tenu ; mais par la Chine, en signant un' traité offensif et dëfensif ^ avec l'empereur régnant, auquel il promettrait d'agrandir ses États aux dépens de la Perse, Une fois en Perse, il grossirait les bataillons chinois des troupes persanes qu'on lui fournirait contre la Russie , qu'il serait sûr de vaincre en s'épaulant sur la Turquie par Constantinople. De Constantinople à Paris il n'y a rien pour un homme aussi entreprenant que Napoléon. Les conséquences de cette conquête, je n'ai pas besoin de vous les dire : vous les comprenez; mais voyez l'imminence du danger auquel nous nous exposons en laissant auprès de Napoléon un domestique lascar , ancien marin habitué à faire le trajet d'ici aux Indes comme vous et moi à aller à Plantation-House. Il ne faut qu'un instant, un bateau et du courage, n
Ici mon rire, long-temps comprimé, éclata . Sup- ' poser qu'un homme déjà vieux et fatigué du combat de sa vie , aidé d'un malheureux domestique , traversât des mers , la moitié de la terre , pour reprendre un trône à jamais perdu pour lui, était une idée dont Bedlam se serait montré jaloux. La politesse m'empêcha de dire tout ce que je pensais sur ce malheureux Montchenu ; mais qu'on suppose un pareil homme commis à la garde de Napoléon , et l'on verra s'il ne se fût pas montré vingt fois plus inflexible qu'on ne m'a injustement nccusé de l'être à son égard.