CHAPITRE II
Première vie. — Avancement. — Plaisanteries de Napolëon.
Il faut bien que le lecteur sache à qui il a affaire ; car on m'a fait si noir, si affreux , mon nom excite un tel soulèvement de haine , d aversion et d'horreur , qu'on me croirait à peine issu de sang humain et né d'homme et de femme. Aux yeux de la foule j'apparais comme un être monstrueux et satanique , jeté en ce monde pour faire souffrir les tourments de l'enfer à un grand homme malheureux. Gomme cet homme est au dessus du vul* ^ire par ses actions , par son génie et par sa renommée , de même on lui a fait un bourreau de nature étrange , et sous-humaine.
Cependant rien n'est plus simple et plus naturel que mon origine. Je ne sors pas même de cette aristocratie tant intéressée à tourmenter, à punir, à supplicier Napoléon. Je ne suis ni noble, ni seigneur ; je suis fils de pauvres bourgeois , comme celui qui du 'trône tomba sous ma garde , et par conséquent je n'avais en ma conduite aucun intérêt ni préjugé de caste pour guides et pour inspirateurs. Je n'avais à venger ni moi , ni me»
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^anx, et je travaillais pour des gens qui me considèrent sans doute bien au dessous de leur noble et dédaigfneuse grandeur.
Je suis né à Londres en 1770; mon père était un bon et honnête marchand de quincailleries, tenant boutique dansLombard-Street, et vivant modestement , comme un vrai boutiquier de la Cité.
Ce pauvre père ne se doutait pas de cette im* périssable renommée qui attendait son fils ; il ne pensait pas que le petit Lowe , héritier présomptif d'une boutique de quincailleries , deviendrait un jour le compagnon d'immortalité d'un héros. Si un homme était venu devant son comptoir , qui lui eût prédit ma destinée future , qui lui eût conté les détails de ma vie maudite , qui lui eût fait entendre le long cri de haine et d'opprobre qui devait m'accompagner à travers les siècles | le malheureux, il en eût été frappé à mort; il serait tombé sous ce coup de foudre , et je crois qu'il m'eût étouffé au berceau , plutôt que de voir son nom passer à la postérité, accompagné de l'affreux et indélébile cachet de l'anathème*
Car mon père était un honnête homme, craignant Dieu et aimant son prochain , allant tous les dimanches à l'office divin , chantant pieusement des psaumes et admirant les discours du ministre; ce qui ne l'empêchait pas de vendre au plus haut prix possible , et de juiver les pauvres diables qui
tombaient d'aventure en sa boutique. Mais il payait religfieusement ses billets , disant que rien n'était plus sacré au monde que la relig^ion de l'échéance, et il me faisait de fort beaux et très pathétiques sermons sur la probité austère du négociant. Bref, il était honnête homme comme le sont tant d'autres qui trafiquent dans les boutiques du Strand ou dans les comptoirs de Thames-Strcet.
Dès que j'eus appris à lire et à écrire , et que je sus faire le mieux possible les quatre régules de l'arithmétique, mon père me planta à côté de lui en son magasin , disant qu'on ne saurait prendre trop jeune l'habitude du travail et le goût du négoce. Mon écriture était déjà fort belle, et même c'est à ce talent que j'ai dû plus tard ma fortune militaire ; on me disait que j'écrivais et moulais aussi bien que le premier copiste et teneur de comptes de la Cité, et mon père, qui me faisait tenir ses livres , ne pouvait se lasser ni se contenter de les montrer à tout venant, disant qu'il avait en moi un précieux trésor. Le digne homme attendait avec impatience le moment où il pourrait me mettre à la tête de sa maison , et me déclarer son légitime successeur dans le trafic de la quincaillerie.
Mais il devait en être autrement. C'est une si triste et ennuyeuse chose pour un jeune homme de plier et déplier des paquets, de se tenir tout
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le jour autour d'un comptoir ou d'un bureau, de répéter la même leçon à tous les acheteurs et chalands , de vivre enfin de cette misérable vie d'esclave et de boutiquier ^ ^que mon parti fut bientôt pris. J'envoyai à la malheure les ballots, les livres, les parties doubles et simples , le comptoir, le bureau et le négoce, et un beau jour je désertai la maison paternelle pour aller m'enga- Qer dans un r^iment d'infanterie.
L'habit rouge galonné de blanc, l'oisiveté de la vie militaire, la fausse idée d'indépendance que l'on se fait de ce malheureux état, m'avaient séduit. Je me fis soldat , et un mois après mon engagement, si j'avais pu choisir encore et revenir en arrière , j'aurais laissé là bien "Volontiers le mousquet et l'habit rouge pour revenir aux bourgeoises et paisibles habitudes de la boutique. Mais c'en était fait , il n'y avait plus de retour possible à la liberté» D'ailleurs mon père, furieux de ma désertion, m'avait déshérité; je restai donc sous les drapeaux, faute de mieux.
, Cependant, mon écriture, qui . était belle , comme je l'ai dit, convint à l'adjudant de mon régiment : les gens de plume, et de belle plume surtout, sont assez rares dans la milice; il fallait un secrétaire à l'adjudant^ il me choisit pour ces fonctions, et bientôt mes services bureaucratiques furent récompensés par le grade de sergentmajor.
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Je ne mè possédais pas de joie en me sentant une ëpée pendue au côté gauche , et les flots de ma ceinture de laine battant contre mes jarrets; je voyais déjà^ dans le lointain avenir, une brillante carrière se dérouler devant moi. Une circonstance favorable vint encore augmenter mes espérances. Le colonel de mon régiment était ce qu'on appelle un paperassier, aimant les écritures, les minutieux rapports, les détails smipu» leux par dessus tout, et ne pouvant diriger et commander son régiment qu'en fenant une plume à la main. Il me vit et me jugea. Il comprit la confarmité de nos goûts et de nos habitudes, et, pour m'attacher plus invariablement à lui, il trouva le moyen de forcer l'adjudant à demander sa retraite, et ce fut à moi qu'il fit donner son grade et ses fonctions. Le colonel ne s'en tint pas là; comme j'entrais toujours plus avant dans ses bonnes grâces , il me fit obtenir par sa protection le grade de major , et peu de temps après celui de lieutenant-colonel.
Me voilà donc arrivé au but de mes souhaits , et vraiment je ne croyais pas aller plus loin : à qui m'eût dit à cette époque que je serais un jour lieutenant -général , chevalier commandeur de l'ordre du Bain, et gouverneur d'une colonie ^ j'eusse ri au visage, et je me serais moqué de ses prédictions.
Et j'avais d'autant plus raison de croire ma
fortune mUîtaire définitivement arrêtée an point où elle «n'était 7 que vers cette époque je perdis mon protecteur , le colonel du régiment qui passa k un grade supérieur.
Je tournai donc mes regards d'un autre côté; je pensai que je pourrais retrouver dans l'Inde des chances de fortune plus sûres et surtout plus rapides qu'en Europe, et je passai à Calcutta, où je servis dans mon grade. Au bout de quelques années , le régiment dans lequel j'étais repassa en Angleterre, et je me trouvai mis à la demi-solde; mais de nouvelles faveurs de la fortune m'attendaient encore.
Bientôt , en effet , je fus choisi par mon gouvernement pour diverses missions importantes dont je parlerai dans les chapitres suivants.
Cet avancement militaire et la manière dont je l'avais obtenu furent pour moi , à Sainte-Hélène , une source de désagréments ; c'était le sujet favori des railleries et des moqueries de Bonaparte, u Cet homme, disait-il sans cesse, en parlant de moi, cet homme n'est qu'un ignoble scribe d' état-major; il n'a jamais entendu un coup de canon de près , il a fait ses campagnes entre une plume et une bouteille d'encre ; cet homme n'a jamais reçu le baptême de feu dans les batailles. Qu'il me cite un combat auquel il ait assisté, quil me montre une cicatrice sur son corps. Mais non , s'il eût connu les nobles et brûlantes
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émotions du danger, Fenivrement de la gloire, les palpitations de l'enthousiasme , il ne fût pas venu accepter ici les fonctions de vil et lâche geôlier. En vérité , je vous le dis encore , le général Lowe n'est autre chose qu'un misérable scribe d'état-major; il a toutes les petitesses d'un commis à douze cents francs. »