CHAPITRE XVII
PnmuBMàe*. — PUimet de NapoUoo. — Baraqn*. -*- Craiate du halte-là. — DétenninatioD de ne plot sortir.
Un jour, comme Napoléon était entouré de ,ses amis, et que tous se réunissaient à son médecin pour le presser de prendre de l'exercice , lui disant qu'il ne pouvait sans cela espérer de rétablir sa santé déjà si délabrée , il entra dans 4uie véhémente colère , et il se mit à énumérer les désagréments dont il était abreuvé. Il dit ses chagrins, ses privations et tous les tourments d'humiliation qu'il souffrait en «a captivité, et •qui là lui rendaient dure par dessus tout. Puis il en revint Picore à son texte favori, à son texte de tous les jours , à ses plaintes contre moi, qui, selon lui, le ^rquais et l'emprisonnais dans les cabanes de Longwood.
tt II sait bien, ce geôlier , disait Napoléon avec •feu , il sait bien que j'ai absolument besoin d'exercice. Le mouvement est nécessaire à mon corps comme il l'est à mon esprit; il m'a été nécessaire depuis que j'existe , et il le sera tant que durera cette misérable madiine. De l'exercice d'esprit ^
j'en prends presque tous les jours , tant en écrivant qu'en discutant et devisant sur mes actions passées , sur la politique et sur mes guerres. Je donnerais bien à mon corps Texe^cice dont il a besoin ; je le lui donnerais même dans cette ile ; mais il faudrait que je n'eusse pas ce boia et ses valets continuellement présents à mon esprit et à ma vue. Non , jamais je ne me mettrai dans le cas d'être insulté par ses sentinelles , ou de recevoir une fusillade^ si par hasard je m'écartais du grand chemin qui m'est désigné pour mes courses. » Je vous le demande : puis-je m'exposer sottement à être arrêté et insulté par ses soldats ? Jugez donc du bel effet que produirait une pareille aventure ! Le beau sujet de broder une his^ toire comique à Londres , de faire rire John^ Bull aux dépens du pauvre empereur des Français, du malheureux dominateur de l'Europe , réduit à se débattre contre une recrue ! On en ferait, n'en doutez, point , une caricature en forme, et les badauds de la Tamise s'extasieraient en la voyant placardée contre les carreaux de leurs marchands d'estampes ; et puis mes ennemis, comme ils s'en délecteraient! En vérité, il ne manquerait que cela à mes humiliations. Le général Bonaparte arrêté à la porte de sa prison par une sentinelle qui lui met la baïonnette sur la poitrine ! ce serait admirable. Mais les Anglais n'auront pas ce {^isir. Non ^ tant que les choses ne seront pas
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remises en l'état où elles étaient au commencement de mon séjour dans cette ile maudite, je ne boug;erai de place pas plus qu'un reclus de monastère.
» Les restrictions de cette nature, imposées sur le moral d'un homme tel que moi, produisent le même effet que l'emprisonnement, les fers et les chaînes , mis aux pieds des forçats de Rochefort et de Toulon. On impose aux voleurs , k la canagUor, aux galériens , des restrictions physiques ; mais, aux gens éclairés, on impose des restrictions morales. £t , au fait , y aurait-il un petit lieutenant de ce régiment campé là devant mes yeux, qui voulût sortir, s'il était assujetti aux mêmes entraves que moi ?
») Quel inconvénient résultait donc de mes promenades à cheval ? Graignait-on qu'un beau jour je ne m'envolasse au delà des mers , monté sur mon hippogriffe? Mais, je le vois bien, et l'univers entier le verra comme moi, les intentions de Lowe sont de m'imposer des peines et des iiumiliations tellement intolérables , que je sois obligé de m'emprisonner moi-^néme , k moins de vouloir dégrader mon caractère et de me rendre un Qà^t de mépris aux yeux du monde. On veut m'occasionner par là une maladie qui, pour un corps affaibli et pour une ame souffrante, doit être mortelle ; et ainsi ils espèrent me faire mourir dans une longue agonie, dans une agonie
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assez px>Iongëe pour avoir l'air cTétre une œuvre delà nature. Ce&t leur plan, leur projet. Pourquoi pas? n'eet-ce pas là une manière d'assassiner tout aussi sûre que si l'on employait le pistolet ou^ le poignard? n
Lorsque lord Amlierst visita Napoléon , celui-ci , toujours ulcéré contre ;noi et blessé au vif parles restrictions que j'avais imposées à ses promenadeë j dît à l'ambassadeur : u Mylord, voudriez-vous sortir> si l'on vous imposait la loi de ne parler à aucune des personnes que vous rencontreriez , ou de ne: pouvoir leur dire : u Bonjour^ comment vous portez-vous ?» à moins que cela n'eût Iku en présence d'an officier? Voudriez-voiis sortir, à conditÙHi de ne vous écarter ni à droite ni à gaudie de la roiïte? Voudriez-vous sortir, sous l'obligation de rentrer à six heures du soir, ou bien de courir le risque d'être arrêté par les sentinelles qui s<mt aux postes ? — Non, certes, répondit l'ambassadeur; je ferais comme vous, je resterais dans ma chambre. »
Gônmie j'appris les plaintes de Napoléon et son obstination à ne pas sortir, je cher<^i tous les moyens possibles de lui procurer cet exercice dont il avait tant besoin. D'abord, j'allai proposer au ^ comte Bertrand.de faire construire une baraque de soixante pieds de long^ afin que Bcmaparte pût s'y promener sans être exposé aul désagréments et aux rencontres qu'il redoutait au dehors.
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lie comte, p€mr toute réponse âmes ofihres, se con'^ tenta de hausser les épaules , et de me dire que Napoléon ne sortirait pas tant qu'il serait retenu dans une aussi cruelle et indigne captivité, u Enfin, me dit Bertrand en me tournant le dos, l'Empereur veut pouvoir être dans Tlle, sans aucune de vos vexatoires restrictions; il veut pouvoir y faire ce qni lui plait, aller où il veut, entrer dans telle maison qui lui ocNxvient, parler à l'im ou à l'autre , être maître de sa personne , de son corps et de ses paroles , ou bien il ne veut rien , et alors il est décidé à se confiner dans ces misérables cabanes ; il n'en sortira qu'au jour où nous le porterons en son dernier asile. Ghoisissee. n
Je fis faire à Napoléon la même offre par son médecin. Celui-ci insista , représentant qu'au moins cet exercice pourrait apporter quelque soulagement à ses souf6rances; mais il repoussa ces offres de toute la force de sa volonté de fer. a J'ai besoin d'exercice en plein air, dit-il , et non dans une casemate et galerie couverte. Au reste , j'en ai déjà fait Fexpérience. En France, je fis construire une galerie pareille de près d'une denû-lieue de longueur, et pourtant je i^ trouvai ni plaisir , ni avantage pour ma sanlé à m'y promener. D'ailleurs , ce serait bien pire ici, sous ce brûlant et pénétrant soleil du tropique ; dans l'après-midi il serait impossible de s'y tenir, j'y étoufferais. Non : dites-lui que je n'en veux pas; qu'il se moque de moi en me pro-
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posant pour promenade ces casemates ; ce qu'il me faut c'est de l'air ^ la campagne, l'ombre des acbres^ Oh! mais ce qu'il me faudrait, cequi me rendrait la vie et la force, ce serait un peu de cette belle et riche campagne d'Europe; sa vue. seule me ressusciterait. Voilà ce qu'il faut, et non leurs tristes et maigres arbres et leurs rocs pelés, n
Je renonçai donc à la construction de cette baraque. Cependant, comme on me pressait toujours plus d'accorder à Napoléon le moyen de prendre de l'exercice, je le fis prévenir qu'il pourrait s'écarter de la route et se promener dans la vallée, en lui faisant observer toutefois que cette faveur né s'étendait pas à ses officiers , excepté lorsqu'ils, seraient en sa compagnie. Là dessus Napoléon s'emporta de nouveau , et dit que ceci n'était qu'une pure tracasserie. « Il faudra donc , s'écria-t-il , que toutes les sentinelles m'arrêtent à tous les pas. Chaque soldat qui voudra faire son devoir et exécuter sa consigne nous dira : Halte-là ! le général Bonaparte est-il parmi vous? où est-il? qu'il paraisse!.... C'est bien, vous pouvez passer. Et ainsi je serai exposé à des insultes journalières ; il me £biudra montrer mon visage à chaque factionnaire. Non , jamais. D'ailleurs , le geôlier dit aujourd'hui cela, et demain il dira autre chose. Je ne veux pas m'exposer au caprice d'un homme à qui je ne me fie pas, et qui est mon ennemi persQkinel. Non, je ne sortirai d'ici que piort. n Et il tint parole.