‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 21 sur 59 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Dépenses. — Diplomatie à propos de lëçnmes et de vin. Macaroni. — Plaintes de Napoléon.

Alors que Napoléon commandait à cent millions d'hommes , que dans sa forte et puissante tête roulaient et s'agitaient les aflBaires et les intérêts de vingt royaumes, qui eût dit , qui eût osé penser qu'un jour viendrait où cet homme héroïque, descendu du trône dans une prison , s'occuperait des menus détails de table et de cuisine avec autant d'activité, de soin et d'énergie, qu'il en mettait à gouverner l'Europe et à diriger ses armées? Et certes ce n'était pas un des moins étranges et attristants spectacles pour moi , que cette déplorable dégradation de Bonaparte faisant de la diplomatie pour quelques pommes de terre, et invoquant le droit des gens pour une bouteille de vin frelaté.

Pour bien comprendre tous les détails de cette longue discussion relative aux dépenses et aux provisions que je devais* fournir aux captifs de Longwood , il faut connaître quelles étaient les dispositions arrêtées à ce sujet par le gouveme-

ment anglais. Lorsque Napoléon vint se jeter entre les bras de VAnQÏet&nce , croyant y trouver asile et protection contre la haine du continent y il avait pour toute fortune une somme de quatre mille louis en or; c^était \k l'unique débris de ses riches trésors. Dès que sa translation à Sainte- Hélène fut décidée , et qu'il fut violemment arraché des parages de Portsmouth pour aller, sur le Northumberlarid y se rendre au lieu de sa cap-, tivité, cette somme de quatre mille louis lui fut enlevée par les ordres du gouvememait , qut craignait qu'elle ne fût trop forte pour un prison* nier. Ainsi Napoléon fut entièrement dépouillé: un peu plus, et si on n'avait craint la puissante magie de son nom et des souvenirs qu'il inspirait^ on l'eût laissé, dans une rue de Londres, sans argent, sans ressource, san» xien au monde, obligé de mendier son pain, comme Bélîsaûne..

Napoléon fut donc , par suite de cette spoii»»tion , et par l'effet de bette translation bruacpie et viol^ite, mis entièrement à la merci du gou-^ vemement anglais. Il attendait de lui un morceau de pain, comme le prisonnier jeté dans un ca^ chot de Newgate , sevré de toute communication avec le monde , l'attend de soii geôlier et porteclef.

Il fut décidé par le ministère qu'une somme é^ douae mille livres sterling^, ou trois cent mille francs, seraient alloués pour la dépense annuelle

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dfi NApoléon* Qui payait cette soinnie? M^aHes pf»f cxoite ique ce fÛEtl' An^terre , biai qœ ee iàt une . iQodique et waiséraMe pension ! li y avait <f fttttnee gonTemants qni^étaient plus encore per* sonnellement et directement intéresses à la oap* tivité de Fancien empereur pouriju'ils ne payas» sent pas les aliments. Et si un moment ils avaient cesse de les solder, ainsi que les bien plus fortes indemnités qu'ik payaient à l'Angleterre ^ soyes bien assuré que le cabinet britannique eût ouvert la porte au captif, et luieût ^lit : ÂUez 4iemander votre pain aux peuples du continent.

Cependant cette somme de trois cent mille fr. m^était fixée pouv les dépenses de la maison de Napoléon ; je |ie pouvais la dépasser sans m'ex-' poser à viol^ mes instructions , et à encourir le blâme, le reprodié et la punition. «Pavais , en con» séquence, donné à M. Balcombe, le pourvoyeur charge des dépenses pour la maison.de Long*wood , Tordre de ne pas dépasser la somme indiquée par le cabinet anglais. De là naquirent de violentes et interminables discussions avec Napo^ léon et avec les personnes de sa suite. A les entendre^ je voulais les faire mourir de fiaim , je leur re&isais le strict nécessaire. Un jour , c'étaient des légumes qui manquaient ; le lendemain , c'était du bois ; un autre jour, c^étaît le vin que je donnais avec parcimonie , et qui , de plus ,• était gâté , Anelaté et nuisible à la santé du général. Ce vin

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n'était, selon eux , qu'une de ces perfides imitations., mixtions chimiques et vénéneuses , avec lesquelles les marchands de Gharing-Gross ou de Regent-Streetempoisonnent leconfiant John-Bull. Et moi , j'étais le débitant, le trafiquant de poi* son, le wrigth de Sainte*Hélène.

Un jour Napoléon, après avoir bu une bouteille de ce vin à son diner, se plaint de coliques violentes : aussitôt me voilà empoisonneur titré et breveté. On ne voulut plus du vin fourni par le pourvoyeur, et on alla de Lonç>VKK>d demander le prêt d'une bouteille aux officiers du cinquantetrQisième régiment. Ceci se répéta deux fois : et, comme je l'appris, je fis observer aux Français , par le major Gorrequer, que ce petit tripotage ne pouvait se continuer , et que je ne pouvais , mor surtout, le tolérer, parce qu'il était contraire aux r^lements. Là dessus on répondit assez vivement que le vin était mauvais, détestable^ nuisible, et qu'on ne pouvait le donner à boire à Napoléon s^ns qu'il en résultât des conséquences funestes pour sa s£^nté. Le major répliqua avec une véhémence que je ne pus m'empécher de blâmer :

a Le vin est mauvais, dites-vous, eh bien! tant pis ; il est bon pour Bonaparte , et il dmt le boire* » Qu'on juge quel torrent d'injures et d'accusations retombèrent sur moi à la suite de cette misérable discussion !

Le climat de Longwood était très humide; je

le sayais bien aussi : une assez forte quantité de chaufEeige était allouée aux habitants de cette ré* sidence. Mais ce cbauffage consistait en charbon de terre, seul cond»ustible dont , comme on le sait , nous autres Anglais nous fassions usage; toutefois j'avais fait ajouter deux cents livres de bois pour le feu de Napoléon , sachant très bien que les Français ont une naturelle aversion pour le feu de charbon. Croirait-on que ce fut encore là un sujet d'acres et violentes disputes?

Les Français se plaignaient sans cesse de l'insuffisance du chauffage : une fois ils furent forcés de. briser des meubles pour fournir au feu de leur cheminée , et j'appris que des armoires , une couchette et des diaises avaient été mises en pièceè pour cet objet. Us avaient été réduits , par l'invincible exigence dé leurs habitudes , à imiter ces malheureux qui , dans leurs greniers et dans leurs attiques, alimentent leur feu avec les débris de leur chétif mobilier. Au lieu de deux cents livres, il en fallait trois mille; et, pour apprécier ces prétentions^ qu'on sache bien que lebois est. très rare dans l'Ile, qu'on y en apporte du continent, et que, sans m'exposer à dépasser de beaucoup le chiffre qui m'était imposé pour les dépenses:, je ne pouvais accéder à la demande exorbitante des Français : il m'eût fallu avoir une fbrét de la Corse à mon service pour les satisfaire.

Les mêmes discussions se renouvelaient , aussi

nT«s«t aiiSdi poignantes^ à|MroiMM4lela quantité de {HKmHons de viandes et de volailles aUoiiée à la mahon de Napoléon. Unefois^ le major Gorrequer eut une très violente scène à pcc^Nos de c^elqnes lï? vres de macaroni que réclamait Napoléon. Tou-" jours toutes lès provisions étaient insuffisantes ^ jamais elles n'étaient en rappcurt avec la splendeur et le luxe qui devaient distinguer la table de l'ancien souverain.

Mais ici , outre la misère et la pauvreté de l'ile, j'avais encore une excuse et une garantie dans les instructions du cabinet anglais. Son intention avait été, lorsque Napoléon fut en* voyé à Sainte-Hélène 9 non de Ini donner une maiscm prindère et un train d'empereur, mais seulement une maison amplement modeste. Il n'avait entendu lui fournir que la dépense d*une table journalière de quatre personnes au plus, et un diner prié par semaine. La somme de trois cent mille francs par an était plus que suffis santé pour les dépenses. Mais loin de Ik : les per* sonnes qui étaient à Longwood croyaient too^ jours être aux Tuileries ; elles ne cessaient de représenter à Napoléon que sa dignité était oom^ promise s'il n'avait pas cinq à six tables amplement servies , et s'il n^affichait pas une libéralité de prince dans son ordinaire.

A cela je n'avais à objecter que mes maudites instructions et les 3kH> mille francs qui m'étaient

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fix^ Cependant ja pris jur aïoi, prasqœ toujouEs, 4e dépasscar cette somme de pins de k moitié; mais , coiDoie les dépenses aHaîent anddà de ao jp^iUe Uvires sterling, je fus forcé de pré* venir Napoléon que tout ce qnî dépasserait js mille livres serait à sa diai^e^ et j'éerivis même à ce siyet /SU g^éral Montholon la lettne sui* vante :

«( PknUCîoQ-floute , tj mût iSft6.

n Monsieur,

n £n 4!oiiséfiience des entretiens «pie nous avons ^tts en^emUe an snjet des dépenses de Vé* tahlissement de Lopgwood , j'ai l'honneur de vous apprendre qu'ayax^ ^t tous mes efforts pour y e£Eectuer une réductioiii , «ansdiminueff d'une m»* nière séniBible ks commodités et les agréments du général Bonaparte, hi ceux d'aucune dep f»r milles <m d^ personnes qui composait «a suite ( et je $uis hevreux de reconnaître l'esprit d'hanno* nie ^ue vqu$ OAfez apporté dans cette opéraiion ) , je suis maintenant à même de vous transmettre, pour l'information du général Bonaparte , deux états , présentant des données assez exactes pour qu'on puisse calculer approximativement, d'après eUes, la dépense annuelle, si les choses conti-» nnent sur le même pied qif à présent.

• » L'état n<* i m'a été fourni par M. Ibbetson , chef du commissariat de l'ile; l'autre a é^é dressé par mon secrétaire militaire.

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» Les instructions qne j'ai reçues du gouvernement britannique m'ordonnent de borner les dépenses de la maison du général Bonaparte à 13 mille livres sterling par an ; me laissant en même temps la liberté d'autoriser toute autre dépense qu'H

pourra exiger pour sa table y ete , au delà de

la somme accordée , pourvu qu'il fournisse les fonds qui devront défrayer ce surplus,

n Je suis donc obligé de vous prier de l'informer de l'impossibilité où je me trouve de faire cadrer les dépenses de sa maison , dans sa composition actuelle, avec la somme prescrite, à moins de fedre, sur plusieurs articles, une réduction qui diminuera naturellement les aisances dont jouissent maintenant les personnes qui l'entourent. Le général Bonaparte m' ayant déjà, ainsi que vous, déclaré franch&nent qu'il avait à sa disposition , dans diverses parties de l'Europe , des fonds au moyen desquels il peut défrayer le surplus , et même la totalité de la dépense ' , je vous prie de

* Dans la discassion des dépenses , sir Hudson Lowe dit à Montholon que les Français salissaient trop de chemises. C'est à ce propos que sir Thomas Reade osa te permettre quelques plaisanteries inconTenantes et grossières sur le linge sale de madame Bertrand. « Je tous le demande, dit à ce sujet jKapoléon : un gouverneur qui se respecterait un peu , qui aurait le senti- , ment de sa dignité et de la nôtre, se permettrait-il de pareilles insolences et soufiBrirait-il de telles ignominies? » — Une autre économie qui fit beaucoup rire aux dépens de sSr Lowe, à Long-

vouloir bien me faire connaître , avant d'opérer aucune réduction considévable , et qui pourrait nuire à son aisance , ou à celle des personnes de sa suite , s'il consent à ce que cette réduction s'effectue, ou s'il veut mettre à ma disposition les fonds nécessaires pour subvenir aux frais extraor^ dinaires qui, sans cela, doivent inévitablement avoir lieu.

}> J'ai l'honneur d'être, etc.

») H, LOWE , lieutenant-général. »

wood, fut celle qu'il fit sur la livrée des domestiques de Napoléon. Comme le drap Tert était fort rare et fort cher dans l'Ile, il donna l'ordre de changer la livrée de vert en bleu, et en même temps il ordonna de diminuer le nombre et la grandeur des galons d'or sur les habits. En appjrenant cela , Nap<^éoo se prit à rire et dit : « Certes , voilà fine belle économie que £edt Lo^e ; déshabiller mes gens ! quelle infamie ! c'est ignoble ! »

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